mercredi 4 octobre 2017

Dans la forêt ★★★★★ de Jean Hegland

Une histoire passionnante, si émouvante et si belle. Étiquetée science-fiction, cet opus s'apparente davantage au Nature Writing. La raison qui pousse cette région du monde dans le chaos n'est qu'un prétexte pour nous emmener sur un tout autre chemin, loin du paysage de désolation que l'on pourrait s'attendre à arpenter quand une catastrophe s'abat sur un peuple. Le chaos est bien présent, il n'y a plus d'électricité, donc plus de téléphone, plus d'internet.

La survie est certes au coeur de cette histoire. Mais elle est d'une beauté inattendue ... elle sonne comme un renouveau, un retour aux sources, à l'essentiel, une main tendue vers la nature si offrante et si riche, une communion avec dame nature. Elle est un concentré d'humanité, d'une richesse inouïe, une touchante et belle balade dans la forêt, découvrant à travers les yeux de Nell, la narratrice, tout ce que les plantes, les fleurs, les arbres peuvent fournir pour soulager les maux et les traumatismes, tous les bienfaits qu'ils peuvent procurer, et que nous avons oubliés, ou jamais imaginés.  «Et comment des buissons ou des fleurs ou des mauvaises herbes peuvent-ils nous nourrir, nous vêtir, nous guérir ? Comment ai-je pu vivre ici toute ma vie et en savoir aussi peu ?» «J'ai vécu dans une forêt de chênes toute ma vie, et il ne m'est jamais venu à l'idée que je pouvais manger un gland.» Et la forêt que parcoure Nell, devient la nôtre, un peu, aussi, et avec elle nous la démêlons.

La souffrance, la perte des êtres aimés, les relations amoureuses, celles fraternelles, la littérature, la résistance, les choix de vie...sont autant de thèmes abordés également dans ce livre. J'ai envie de m'attarder un peu plus sur la relation entre ces deux sœurs, Nell et Eva, les deux héroïnes, auxquelles je me suis inévitablement attachée. Elles incarnent toutes les deux le courage, la force face à l'adversité, à l'hostilité, chacune à leur manière; Nell est autant raisonnable que sa sœur est insouciante. Aux relations fusionnelles de l'enfance, se sont succédé des relations plus distantes l'adolescence approchant, voire conflictuelle. L'amour les unit, il aura raison de ces conflits, et les aidera dans leur quotidien. «Je l'aimais tant - ma douce, douce sœur -, j'aimais en elle tout ce que j'avais jamais aimé, j'aimais tout ce que je savais d'elle et tout ce que je savais ne pouvoir jamais atteindre, j'aimais cette danseuse, cette femme belle sous mes mains, cette sœur avec qui j'avais autrefois peuplé une forêt, cette sœur avec qui j'avais souffert tant de choses, cette sœur que je ne pourrais quitter ni pour l'amour, ni dans la mort.»

Éblouissante et inspirante lecture, un vrai bonheur, une ode à la nature, une belle leçon de vie à découvrir et à méditer !

Merci Jean Hegland, votre écriture est belle, fluide, elle m'a touchée en plein coeur, et le message que vous avez su si bien portez sur la survie de l'humanité en se rapprochant de la nature résonne et résonnera encore longtemps en moi. C'est nourrie de celui-ci que j'arpenterai dorénavant la forêt, agrémentant mes balades d'une nouvelle saveur. MERCI.
«Nous aussi, on tient, ai-je pensé en tamisant la farine infestée de vers, on tient le coup jour après jour, et tout ce qui nous menace, ce sont les souvenirs, tout ce qui me fait souffrir, ce sont les regrets.»
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«Ces jours-ci, nos corps portent nos chagrins comme s'ils étaient des bols remplis d'eau à ras bord. Nous devons être vigilantes tout le temps; au moindre sursaut ou mouvement inattendu, l'eau se renverse et se renverse et se renverse.
Même maintenant, Eva peut user les choses jusqu'au bout. Moi, je veux tout garder, tout consommer à petites doses indéfiniment. Je peux faire durer douze raisins secs ou un vieux sucre d'orge d'un centimètre et demi une soirée entière, prolonge le plaisir comme si c'était une personne âgée qu'on promène dans sa chaise roulante sous le soleil hivernal.
[...]
Je me souviens de m'être débarrassée d'habits déchirés, tachés ou qui n'étaient plus à la mode. Je me souviens d'avoir jeté de la nourriture - d'avoir raclé des monceaux de nourriture de nos assiettes dans le bac à compost - simplement parce qu'elle était demeurée intacte sur l'une de nos assiettes pendant toute la durée d'un repas. Comme je regrette ces corbeilles pleines à ras bord, ces reliefs de plat. Je rêve d'enfourner des sachets entiers de raisins secs, de brûler douze bougies à la fois. Je rêve de me laisser aller, d'oublier, de ne me préoccuper de rien. Je veux vivre avec abandon, avec la grâce insouciante du consommateur au lieu de m'accrocher comme une vieille paysanne qui se tracasse pour des miettes.
C'est incroyable la rapidité avec laquelle tout le monde s'est adapté à ces changements. J'imagine que c'est comme ça que les gens qui vivent par-delà la forêt s'étaient accoutumés à boire de l'eau en bouteille, à conduire sur des autoroutes bondées et à avoir affaire aux voix automatisées qui répondaient à tous leurs appels. A l'époque, eux aussi, ont pesté et se sont plaints, et bientôt se sont habitués, oubliant presque qu'ils avaient un jour vécu autrement.Peut-être est-ce vrai que les contemporains d'une époque charnière de l'Histoire sont les personnes les moins susceptibles de la comprendre. Je me demande si Abraham Lincoln lui-même aurait pu répondre à l'inévitable questionnaire sur les causes de la guerre de Sécession.
Nous savions qu'une crue était fâcheuse et provoquait des ravages. Pourtant, nous ne pouvions nous empêcher d'être saisies d'une étrange exaltation à l'idée que quelque chose hors de notre portée fût suffisamment puissant pour détruire l'inexorabilité de notre routine.
Mon père a toujours méprisé les encyclopédies.- Il n'y a aucune poésie en elles, aucun mystère, aucune magie. Etudier l'encyclopédie, c'est comme manger de la poudre de caroube et appeler ça de la mousse au chocolat. C'est comme écouter des lions rugir sur un CD et penser que tu es en Afrique, se plaignait-il après avoir passé un après-midi à essayer de convaincre la prof de la classe des grands e l'école élémentaire de laisser ses élèves s'initier à la recherche scientifique en élevant des têtards et en cultivant des moisissures plutôt qu'en recopiant des articles de l'encyclopédie.L'éducation, c'est une question de connexions, de relations qui existent entre tout ce qui se trouve dans l'univers, c'est se dire que chaque gosse de l'école primaire de Redwood possède quelques atomes de Shakespeare dans son corps.
C’était comme si le garrot que le chagrin avait posé sur nos vies se desserrait enfin. Père disparaissait encore souvent à l’étage bien avant le coucher du soleil, mais les heures qu’il passait à couper du bois et à jardiner semblaient lui procurer une nouvelle vigueur. Il n’était plus aussi distant qu’il l’avait été, et parfois il rompait son deuil d’une plaisanterie.Pendant ce temps, je lisais – ou plutôt relisais – tous les romans qui se trouvaient dans la maison. J’étais depuis longtemps venue à bout de la dernière pile des livres de la bibliothèque, mes cassettes de langues se taisaient, l’ordinateur était une boîte couverte de poussière, les piles de ma calculatrice étaient mortes, aussi retournais-je aux romans pour me nourrir de pensées et d’émotions et de sensations, pour me donner une vie autre que celle en suspens qui était la mienne.Tout le monde dans ce pays de branleurs est capitaliste, que les gens le veuillent ou non. Tout le monde dans ce pays fait partie des consommateurs les plus voraces qui soient, avec un taux d'utilisation des ressources vingt fois supérieur à celui de n'importe qui d'autre sur cette pauvre terre. Et Noël est notre occasion en or d'augmenter la cadence.
Chaque fois que nous avons ouvert un placard ou un tiroir, je me suis arc-boutée, prête à reculer et à me sauver alors que les souvenirs attaquaient, crotales au bruit de crécelle et aux crochets s'enfonçant dans ma chair. Mais curieusement, même quand ils mordaient, ces souvenirs n'étaient pas venimeux. Cet après-midi, ce qui m'a rendue triste, c'est le peu de choses qu'il reste quand une personne est partie. Quelques photos, un foulard en soir, un carnet de chèques - et où sont-ils, les gens qui possédaient autrefois ces objets ? Dans quelle pince à cheveux ou chemise de travail notre père notre mère résident-ils ?
Mais j'ai appris quelque chose que l'encyclopédie ne sait pas - quand la lune est croissante on peut l'atteindre et tenir délicatement sa courbe externe dans la paume de la main droite. Quand elle est décroissante, elle remplit la paume de la main gauche.
L' ENCYCLOPÉDIE me rappelle que la seule raison d'être d'une fleur, c'est de produire des graines. Toute cette couleur, ce parfum et ce nectar existent uniquement pour transporter le pollen, uniquement pour attirer l'attention des insectes ou profiter du vent. La raison d'être d'une fleur, ce sont ces minuscules taches et boutons anodins et inertes, ces paumes ouvertes pleines de chromosomes qui nous nourriront peut-être un jour.
J’en ai le souffle coupé. C’est la première fois que nous voyons autant de lumière le soir depuis que la lampe à pétrole a rendu l’âme en crachotant au printemps dernier. Cela change nos voix, donne à nos mots plus de rondeur et de douceur et de plénitude, avec une pointe de crainte révérencielle. Pures et sans fumée, les flammes oscillent et bondissent comme des danseurs autour de leurs mèches noires et raides, et tout dans la pièce paraît chaud et tendre. Mes yeux s’emplissent de larmes, et je continue de fixer ces langues brillantes, ces pétales de feu.
Petit à petit je démêle la forêt, attache des noms aux plantes qui la peuplent. Les feuilles que nous utilisons comme papier toilette sont des feuilles de molène. La plante avec les fleurs comme des pâquerettes qui pousse près de l'atelier est de la matricaire - une cousine de la camomille. L'herbe dans le potager avec les feuilles triangulaires est de la bourse-à-pas-teur. [...] les feuilles des pas-d'âne peuvent nous donner du sel, et les Indiens qui vivaient là autrefois utilisaient la mousse espagnol comme couches pour les bébés, le pavot de Californie comme antidouleur, la farine de gland moisi comme antibiotique.
Les civilisations périclitent, les sociétés s'effondrent et de petites poches de gens demeurent, rescapés et réfugiés, luttant pour trouver à manger, pour se défendre de la famine et des maladies et des maraudeurs tandis que les herbes folles poussent à travers les planchers des palais et que temples tombent en ruine. Regardez Rome, Babylone, la Crète, l’Égypte, regardez les Incas ou les Indiens d'Amérique.
Petit à petit, la forêt que je parcours devient mienne, non parce que je la possède, mais parce que je finis par la connaître. Je la vois différemment maintenant. Je commence à saisir sa diversité - dans la forme des feuilles, l'organisation des pétales, le million de nuances de vert. Je commence à comprendre sa logique et à percevoir son mystère.C'est un besoin physique, plus intense que la soif ou le sexe. Á mi-chemin vers l'arrière gauche de ma tête, il y a un point qui rêve de la secousse d'une balle, qui appelle ardemment ce feu, cette ultime déchirure vide. Je veux être libérée de cette caverne, m'ouvrir au bien-être de ne pas vivre. Je suis lasse du chagrin et de la lutte et des soucis. Je suis lasse de ma sœur triste. Je veux éteindre la dernière lumière.
Pourtant, il y a une lucidité qui nous vient parfois dans ces moments-là, quand on se surprend à regarder le monde à travers les larmes, comme si elles servaient de lentilles pour rendre plus net ce que l'on regarde.»
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Quatrième de couverture

Rien n’est plus comme avant : le monde tel qu’on le connaît semble avoir vacillé, plus d’électricité ni d’essence, les trains et les avions ne circulent plus. Des rumeurs courent, les gens fuient. Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans leur maison familiale, au cœur de la forêt. Quand la civilisation s’effondre et que leurs parents disparaissent, elles demeurent seules, bien décidées à survivre. Il leur reste, toujours vivantes, leurs passions de la danse et de la lecture, mais face à l’inconnu, il va falloir apprendre à grandir autrement, à se battre et à faire confiance à la forêt qui les entoure, emplie d’inépuisables richesses.

Considéré comme un véritable choc littéraire aux États-Unis, ce roman sensuel et puissant met en scène deux jeunes femmes qui entraînent le lecteur vers une vie nouvelle.

Magnifiquement écrit et profondément émouvant, ce roman livre un message essentiel. 
SAN FRANCISCO CHRONICLE

Éditions Gallmeister, janvier 2017
302 pages
Traduit de l'américain par Josette Chicheportiche


Jean Hegland est née en 1956 dans l’État de Washington. Après avoir accumulé les petits boulots, elle devient professeur en Caroline du Nord. À vingt-cinq ans, elle se plonge dans l’écriture, influencée par ses auteurs favoris, William Shakespeare, Alice Munro et Marilynne Robinson. Son premier roman Dans la forêt paraît en 1996 et rencontre un succès éblouissant. Elle vit aujourd’hui au cœur des forêts de Californie du Nord et partage son temps entre l’apiculture et l’écriture.

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