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samedi 7 mai 2022

Qu'est-ce que j'irais faire au paradis ? ★★★★☆ de Walid Hajar Rachedi

C'est en voyage à Malaga,  que je me suis imprégnée de cette histoire, non loin de quelques points de chute de Malek. Les pieds dans l'eau, sous le soleil éreintant, les mots de Walid Hajar Rachedi racontant les destins de Malek, un jeune français d'origine algérienne en quête de lui-même, de sa propre identité, d'Atiq, un afghan en quête de revanche, ou encore de Kathleen, une jeune anglaise, en quête de son père, m'ont touchée
Une inégalité dans la narration ne m'a pas permis d'aller au coup de coeur. On s'y perd un peu parfois.  Pourtant, ces périples, ces destins croisés me hantent encore, quelques jours après avoir refermé ce livre. Comme un appel à le rouvrir, à m'y replonger. La fin magistrale doit y être pour quelque chose.  
Le destin tragique de l'Afghanistan inonde ces pages, et n'a pas été sans me rappeler l'analyse géopolitique de Barack Obama sur les conflits en Afghanistan dans "Une terre promise". 
« Toutes les histoires ont déjà été racontées. Il n'y a que la voix de celui qui raconte qui change. »
Un roman d'apprentissage aux histoires qui s'entremêlent et qui interroge sur l'identité, l'exil, le métissage, la foi, les dérives de l'islam, l'engagement humanitaire, l'espoir de la jeunesse, l'amour.

Merci à lecteurs.com, aux éditions Emmanuelle Collas, à Walid Hajar Rachedi, à Geneviève Munier pour cet intense moment de lecture.
#prixorangedulivre2022
« Aussi, mais j’allais dire : toutes les histoires n’ont de valeur que pour ce qu’elles peuvent éveiller chez le prochain lecteur. C’est toujours la même histoire qu’on raconte, c’est toujours une nouvelle histoire qu’on entend. »


« - C'était qui ces gens ? Ces "Arabes" ? Al-Qaida ? 
- Au début, on ne leur donnait pas ce nom-là. C'étaient seulement des combattants venus nous aider à mettre fin à l'occupation. Je me souviens que mon père ne les portait pas dans son coeur. Il se méfiait de leur influence. Il ne croyait pas à la vertu des gens qui ne connaissent pas la valeur d'une vie. Il disait ; "Les communistes disaient vouloir construire le paradis sur terre, eux promettent qu'ils sont les seuls à savoir comment l'obtenir dans l'au-delà. Tous des arrogants. On peut attirer les Afghans en enfer, mais pas les pousser au paradis..." »

« Juste un mur bordant la plage côté nord où s'écrasent les lumières des ferries. Juste un mur fermant la mer jusqu'aux confins de l'espace Schengen, au pied duquel apparaîtront bientôt ceux qui n'ont à perdre que leur vie. Et Atiq, si proche de l'Angleterre, si loin de son frère, se demande combien de temps encore il faudra s'enfoncer dans l'impasse du monde sans ciller. »


« Scotchant. Sur la légende du tableau, j'ai appris que Guernica n'était pas un nom inventé pour un conflit annoncé, mais seulement celui d'un village basque bombardé pendant la guerre civile espagnole par les nazis et les fascistes italiens à la demande de Franco. Et, tandis que le dictateur espagnol pilonnait son peuple, en France et en Angleterre on faisait comme si on n'avait rien vu - de bonnes habitudes qui ne dataient pas d'aujourd'hui. 
Alors j'ai regardé ces visages apeurés, ces couleurs qui ont disparu, ces deuils qu'on n'arrive pas à faire, et j'ai repensé aux bombardements, à l'Afghanistan, à Atiq, à sa traversée en solitaire, à la vengeance que réclamait Wassim, son frère. Autre conflit, autres protagonistes, mais toujours le même résultat : une haine qui n'en finit pas.
Pour une toile, combien de Guernica, en vérité ? »

« Le visage de la danseuse de flamenco exprimait la même concentration, la même passion, la même intensité que des B-boys, si bien que je n'aurais pas été totalement surpris de la voir exécuter des figures au sol. Mais debout elle était, debout elle resterait, les volants de sa robe fendant l'air, le corps ensorcelé. J'étais subjugué par ce spectacle, par sa force, par sa beauté, par tout ce que cette transe convoquait d'émotions, de cultures, de mélanges. À Séville, le métissage n'était pas à chercher du côté des vieilles pierres, aussi belles soient-elles. Des hommes et des femmes avaient partagé quelque chose de plus profond, de plus important que des terres et des biens. Des hommes et des femmes s'étaient émus des mêmes choses, s'étaient reconnus dans les mêmes paysages, avaient transcendé leur peine par les mêmes danses, les mêmes chants. Avec leur flamenco, ces gitans, nomades parmi les nomades, en étaient à leur insu les flamboyants dépositaires.
Mon voyage commençait à trouver un sens.  »

« Toutes les histoires ont déjà été racontées, il n'y a que la voix de celui qui raconte qui change. »


« J'ai moins peur de nos ennemis que de l'influence de nos mauvais amis. [...] Au siège de votre organisation, on doit considérer qu'après tout, la situation actuelle est un moindre mal. Quitte à faire quelques entorses à ses principes pour que l'ONG puisse continuer ses activités, il est plus simple de négocier avec les militaires américains qu'avec les talibans. [...] C'est sous l'influence de ces "mauvais amis" que nous, Afghans, n'avons eu pratiquement aucun mot à dire sur les décisions qui ont affecté notre pays, notre peuple depuis plus de vingt ans : avons-nous demandé aux Russes d'envahir notre pays ? Avons-nous demandé aux Américains de financer et d'armer les plus extrémistes des moudjahidines ? Avons-nous demandé aux services secrets pakistanais et saoudiens, à la CIA de soutenir l'émergence des talibans ? Avons-nous demandé que notre pays devienne le terrain d'entraînement des combattants d'Al-Qaida ? Monsieur Jeffrey, vous m'avez dit, une fois, que vous rêviez d'unité et d'un avenir meilleur pour l'Afghanistan et pour ses enfants. C'est un rêve que je partage du plus profond de mon âme. Mais comment notre pays peut-il être uni ou œuvrer à un avenir meilleur pour les générations futures s'il est le jouet de puissances pour lesquelles nos vies n'ont aucune valeur, dépossédé de son destin, ébranlé jusque dans son âme ? »

« J'ai demandé au chauffeur de monter le son, de ne pas nous tuer sur la route. Il roulait comme un dératé. J'ai fermé les yeux. J'aurais voulu mettre ce moment dans une boîte. Une boîte que je garderais précieusement pour les jours où j'oublierais qu'il existe d'autres vies que la mienne. »

« - Oui, c'est beau de s'abandonner à quelque chose qu'on n'est pas certain de comprendre, croire à ce qu'on ne peut pas voir... Ce que tu appelles la foi, j'appelle ça l'amour. Pour moi, il n'y a de paradis que dans les moments que nous passons avec ceux que nous aimons. »

« - Mais, Papa, t’entends ce que tu dis ! Donc tout ce qu’on nous raconte ne serait qu’un tissu de mensonges ? Big Brother, quoi ! à ce compte-là, on n’a plus qu’à jeter tous les livres d’histoire à la poubelle…
- Mais l’histoire, ma fille, c’est un récit. Un récit qu’un peuple se raconte à lui-même. Un récit qui a ses biais. Tu sais ce que disait Churchill sur l’histoire ?
- « L’histoire est écrite par les vainqueurs », c’est ça ?
- Et tu crois qu’il avait tort ? Qu’est-ce que tu vois par la fenêtre ?
- L’entrée de la gare de Waterloo ?
- Et Waterloo, c’est quoi pour nous, Waterloo ? C’est le nom de la bataille qui a défait Napoléon, qui a défait un tyran. « Napoléon le tyran », est-ce que tu crois que c’est ce qu’apprennent les petits Français à l’école ? Non, dans leurs livres, Napoléon, c’est un héros, le bâtisseur de l’Europe, le dernier empereur français, inhumé tel un pharaon aux Invalides… Et la gare qui porte son souvenir à Paris, comment s’appelle-t-elle ? Waterloo ? Non, bien sûr, c’est la gare d’Austerlitz ! Austerlitz, du nom d’une bataille victorieuse et décisive pour la France… Toute histoire a un autre versant. Le propre d’un empire, c’est de créer sa propre réalité. »

« Je n'ai jamais compris à quoi pourraient servir Thalès, Pythagore et leurs foutus théorèmes, mais j'entends le mot « contraposée » qui résonne dans ma tête. Un raisonnement par l'absurde qui dit que, si je ne fais pas partie de cet ensemble, c'est que je dois faire partie de l'autre. 
Contraposé. Posé contre, vraiment tout contre.
Au milieu de cette place, à Oran, j'ai leur visage, un million de fois leur visage, mais je ne partage rien de leurs desseins, de leurs destins. Dans ma vie, j'ai eu des galères. Ceux qui ont mon âge ont connu la guerre civile. De celles qui ébranlent jusqu'à l'âme, tachent de noir votre enfance, confisquent votre adolescence. La paix reste une idée fragile, une réalité plus fragile encore. En témoignent ces barbelés qui éclipsent les petites merveilles d'architecture mauresque, ces regards inquisiteurs quand je m'exprime dans un arabe hésitant, ces malheurs qu'on veut me raconter. J'écoute, gêné. Je ne sais pas quoi dire. J'ai tout à coup envie de leur parler d'ailleurs. »

« C’est peut-être ça, l’amour : un abri. »

Quatrième de couverture

Quand Malek, 17 ans, rencontre Atiq, jeune Afghan en exil à la recherche de son frère qu'il veut empêcher de se faire justice contre les Américains, il cède à l'envie d'aller voir le monde de ses propres yeux. En route vers Tanger, il rencontre Kathleen, Londonienne dont il tombe amoureux et dont le père, humanitaire, a disparu à son retour d'Afghanistan. Paris, Kaboul, Grenade, Oran, Le Caire. C'est la même histoire que Malek se raconte et s'entend raconter, celle d'un ailleurs fantasmé qui n'existe plus ou qui n'a jamais existé.

Avec ce premier roman d'une grande maîtrise, Walid Hajar Rachedi nous embarque dans une quête terrible et solaire jusqu'à l'ultime dénouement à Londres, où convergent récits et destins.

« Au lendemain des attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, où j'ai vu pêle-mêle des noms connus parmi les victimes et les bourreaux, j'ai fait le triste constat que nous n'étions finalement pas si nombreux à pouvoir convoquer une double conscience. »
Walid Hajar Rachedi

Éditions Stock,  janvier 20222
296 pages

mercredi 23 mars 2022

La cellule ★★★★★ de Soren Seelow, Kévin Jackson, Nicolas Otero

La cellule éclaire sur l'effrayante mécanique qui a conduit aux terribles attentats du 13 novembre 2015 mais également,  on y découvre précisément le processus d'adhésion au Jihad avec les étapes de l'endoctrinement d'un jeune migrant. 
Une mécanique impitoyable côté Daech, et des failles dans les systèmes de défense ont conduit au pire. Il faut avoir le coeur accroché pour appréhender cet organigramme de la cellule qui est glaçant. Extrêmement bien documenté, cette BD aide à comprendre ce que l'on entend ou lit sur le procès actuellement en cours. Hier justement, le terroriste Abrini était entendu. Il n'a pas fait parti des commandos et dans la BD, on imagine bien pourquoi. Il a révélé pour la première fois hier qu'il aurait dû en faire partie. La semaine prochaine, il est censé donné à la cour davantage d'explication sur son retrait. On suit de près cette cellule des mois avant le jour fatidique, on est embarqué dans cette course contre la montre, on a d'un côté les terroristes et de l'autre, les services de renseignement, sous staffés, qui ont souvent pourtant été à deux doigts de déjouer les sanglants projets des terroristes. Perturbante lecture, mais nécessairement passionnante.
Les planches de Nicolas Otero sont géniales. C'est presque du photojournalisme. Les auteurs ont inséré de vrais extraits de conversations. 
A lire pour mieux comprendre. 
A lire aussi les brèves hebdomadaires d'Emmanuel Carrère qui couvre le procès des attentats pour "L'Obs" depuis le 08 septembre.








Quatrième de couverture

Voici l’histoire de la cellule terroriste qui a organisé l’assassinat de 130 personnes au Bataclan, sur des terrasses de cafés parisiens et devant le Stade de France, le 13 novembre 2015.

Abdelhamid Abaaoud, djihadiste belge membre de l’État islamique, est l’un des responsables de cette cellule. Plusieurs mois avant les attentats, il est identifié comme une menace importante par les services de renseignements. S’engage alors une course contre la montre pour tenter de le localiser, de le neutraliser et d’intercepter ses commandos.

Dans cette reconstitution extrêmement documentée, le journaliste Soren Seelow raconte l’histoire de cette traque et retrace, jour après jour, la préparation de ces attentats, depuis leur conception en Syrie jusqu’à l’infiltration des terroristes en Europe.

On y découvre l’impuissance des services de renseignements français et européens face à la détermination de l’État islamique. Après les attentats de Paris, cette cellule frappera de nouveau à Bruxelles le 22 mars 2016.

Élaborée à partir de dossiers judiciaires, d’écoutes téléphoniques, de photos, de notes des services de renseignements français et de rapports confidentiels belges, cette enquête approfondie nous permet de mieux comprendre comment cette tragédie a été possible.

Soren Seelow est journaliste au Monde, spécialiste des questions de terrorisme.
Kévin Jackson est directeur d’études au Centre d’Analyse du Terrorisme (CAT).
Nicolas Otero est auteur de bandes dessinées.

Éditions Las Arènes BD, Août 2021
248 pages
Prix France info de la BD d'actualité et de reportage 2022

dimanche 6 mars 2022

Voyage au bout de l'enfance ★★★★☆ de Rachid Benzine

La voix, les mots d'un enfant pour dire l'horreur, la bêtise, la violence, la folie des hommes. Des mots débordants d'innocence et pourtant, ils bousculent et livrent la terreur.
Remarquable récit. Courageux.
Il était Fabien, il avait des amis, un instituteur passionnant et passionné, inspirant, il avait et aimait la poésie; il est devenu Farid, il a gardé la poésie comme soupape mais, in fine il a beaucoup, tout perdu. Daesh, cette inconcevable fanatique organisation, a meurtri sa vie. Il a tenu comme il a pu, avec sa poésie, Prévert et sa douceur, mais il a vu l'horreur, l'innommable. La poésie a fait ce qu'elle a pu.
Tant d'émotions m'ont traversée pendant cette courte lecture. Colère, tristesse et sentiment d'impuissance en primeur.
L'oxygène vient très vite à manquer. Elle est éprouvante cette lecture. Elle est nécessaire aussi.
Rachid Benzine, merci pour ces pages, qui touchent en plein cœur et bouleversent.

« ... quand je serai grand j'écrirai moi aussi Les Misérables parce que c'est ce qu'on écrit toujours quand on a quelque chose à dire. » en exergue, La Vie devant soi, Romain Gary

« Et puis moi j'ai dû dire que je m'appelais Farid. Fini Fabien. Bonjour Farid. Parce que ça faisait plus sérieux à Raqqah. Mes parents m'ont eu avant de se convertir à l'islam. Alors je m'appelais Fabien, tout simplement. Et pourquoi ils faisaient pas tout ça avant, eux, le turban, le niqab ? Mes parents m'ont dit que c'était parce qu'à Sarcelles on faisait semblant d'être comme les autres. De s'habiller comme eux. D'être amis avec eux. Mais moi j'ai jamais fait semblant. Mes copains c'est vraiment mes copains. Et monsieur Tannier, mon maître d'école, je l'aime vraiment beaucoup. Et tous les autres aussi. »

« Les gens sont sensibles au sort des enfants soldats. On dit que ce sont des victimes. Mais seulement s’ils sont pas musulmans. Et elle dit que moi et Selim on n’a jamais été des enfants soldats, on a tué personne. Et pourtant on nous laisse mourir ici. Elle dit même que cette guerre a tué plus d’enfants que de militaires. J’avais jamais pensé à tout ça. Et je vois bien que ça fait de la peine à maman. »

« Je ne savais pas qu'on pouvait écrire autant de conneries avec de la poésie. Là je suis vraiment en colère. Parce qu'à Raqqah on a pu me faire avaler pas mal de choses. Mais utiliser de la poésie pour la gloire d'un calife, alors ça, ça ne passe pas. »

« Il faut être discret avec ces corbeaux. Leur répondre comme si on disait la vérité mais pas laisser paraître. C’est un dur métier, menteur à Daesh. Et moi j’aime pas mentir. Mais maman risque d’être tuée. Alors je fais comme tout le monde. Je dis que maman sera toujours fidèle au calife Ibrahim, je baisse la tête et je passe mon chemin. Une fois, maman a réussi à avoir mamie au téléphone grâce à une femme gentille de Daesh. Il y en a. Je n’ai pas aimé ce qu’a dit maman. Elle a reproché à mamie de lui avoir dit de sortir de Baghouz parce que, c’était sûr, on allait être rapatriés. »

Quatrième de couverture

« Trois mois. D’après maman, ça fait précisément trois mois aujourd’hui qu’on est enterrés dans ce fichu camp. Et ça fait presque quatre ans que j’ai quitté l’école Jacques-Prévert de Sarcelles. » R. B.

Fabien est un petit garçon heureux qui aime, le football, la poésie et ses copains, jusqu’au jour où ses parents rejoignent la Syrie. Ce roman poignant et d’une grande humanité raconte le cauchemar éveillé d’un enfant lucide, courageux et aimant qui va affronter l’horreur.

Éditions Seuil, janvier 2022
80 pages

vendredi 5 mars 2021

Yoga ★★★★☆ de Emmanuel Carrère

Un autoportrait bouleversant que nous livre Emmanuel Carrère. Il se peint dans ses livres, toujours, mais là, je dois dire que j'ai été surprise. Il m'a semblé que le regard qu'il pose sur lui-même dans ce livre est beaucoup plus cash que d'habitude.  
« La littérature, enfin la littérature que je pratique : c’est le lieu où l’on ne ment pas. »
L'écriture est toujours aussi belle, et j'ai savouré "Yoga"

"Yoga" n'est pas un livre de développement personnel. 
Emmanuel Carrère avait envisagé d'écrire un « petit livre souriant et subtil sur le yoga qui pourrait être utile à plein de gens, car derrière ce que l’on peut prendre pour de la gymnastique se cache une exploration, et en principe, une transformation de la conscience ». Mais la vie l'a entraîné « dans des parages plus orageux ». L'attentat de Charlie, une dépression bipolaire et un passage à Sainte-Anne l'ont fait dévier de cette trajectoire apaisante. 

"Yoga" à l'instar de la vie, n'est pas un long fleuve tranquille, et même si l'on débute assis sur un zafu dans un cadre certes strict voire austère pour de longues séances de méditation Vipassana, la méditation sera de courte durée. Et le retour aux choses concrètes de la vie en est d'autant plus vertigineux. La vie est multiple, elle est joie, passion, rencontre, elle est aussi deuil, chute, tunnel aussi... et "Yoga" est la lumière au bout de ce tunnel.
« Il est vital, dans les ténèbres, de se rappeler qu'on a aussi vécu dans la lumière et que la lumière n'est pas moins vraie que les ténèbres. Et je suis certain que cela peut être un bon livre, un livre nécessaire, celui qui ferait tenir ensemble ces deux pôles : une longue aspiration à l'unité, à la lumière, à l'empathie, et la puissante attraction opposée de la division, de l'enfermement en soi, du désespoir. »
Emmanuel Carrère parle du yoga, de la méditation, il parle des réfugiés, du terrorisme, il parle de feu son éditeur, de ses livres, il parle de lui, il parle de la vie, et son récit m'a parlé.  

« Si tu fais advenir ce qu'il y a à l'intérieur de toi, ce que tu feras advenir te sauvera. Si tu ne fais pas advenir ce qu'il y a à l'intérieur de toi, ce que tu n'auras pas fait advenir te tuera. » Évangile apocryphe de Thomas

« « Venez, voyez », dit le Christ aux gens qui ont entendu à son sujet toutes sortes de rumeurs contradictoires, et cela me semble être toujours la meilleure politique : venir voir, avec le moins de préjugés possible ou en ayant, au moins, conscience de ces préjugés. »

« Je bénis le hasard du voisinage qui m'a fait atterrir au dojo de la Montagne, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, plutôt que dans un de ces groupes new age qui commençaient à se multiplier, où on vous incitait à ouvrir vos chakras en brûlant des bâtonnets d'encens. »

« Il faut avoir ouvert le bassin, ouvert la poitrine, ouvert les épaules, avoir aligné les bandhas, aligné les chakras, maîtrisé toutes les techniques de pranayama, et alors seulement cette grande chose mystérieuse et transformatrice qu'est la méditation vient d'elle-même. Tout ce qu'on a fait avant ne visait qu'à la rendre possible. Quelqu'un qui se présente dans une école de yoga Iyengar en demandant naïvement si en plus des postures on va faire un peu de méditation, on le regarde avec indulgence mais tout de même comme un demeuré. On lui explique gentiment que ce que les gurus à la mode et les livres de développement personnel appellent méditer ou rien, c'est du pareil au même : si on n'a pas fait le long travail préparatoire, on peut passer des milliers d'heures sur un zafu à se concentrer sur sa respiration ou sur l'espace entre ses sourcils, on pourrait aussi bien faire la sieste. »

« Nous buvions beaucoup, au temps des étés à l'Arcouest, et les amis qui venaient buvaient pas mal aussi. Moins toutefois que Jean-François Revel, que nous croisions au Codec de Paimpol, poussant son caddie exclusivement rempli de bouteilles de pinard, lui-même apoplectique, sans cou, renfrogné, et avec ça capable encore d'écrire des livres éblouissants d'intelligence acerbe et de lucidité. Je n'en connais pas de meilleur sur Proust, pas de vues plus justes, ni plus orwelliennes, sur le totalitarisme et l'obscénité des intellectuels de gauche, et j'aime que le même homme ait cultivé, comme Simon Leys dont il partageait l'indépendance d'esprit, de si diverses curiosités. Je ne me doutais pas que sa merveilleuse anthologie de la poésie française, trente ans plus tard, me sauverait pratiquement la vie. »

« Méditer bourré, c'est absurde, je suis d'accord, mais je me persuadais alors que j'observais mon ivresse. Car l'intérêt de la méditation - ce pourrait être une seconde définition -, c'est de susciter en soi une espèce de témoin qui espionne le tourbillon de vos pensées sans se laisser emporter par elles. Vous n'êtes que chaos, confusion, marmelade de souvenirs et de peurs et de fantômes et de vaines anticipations, mais quelqu'un de plus calme, à l'intérieur de vous, veille et fait son rapport. Évidemment, l'alcool et les drogues font de cet agent secret un agent double, pas fiable du tout. Pourtant je continuais, j'ai toujours plus ou moins continué et si je m'obstine à écrire ce livre, ma version à moi de ces livres de développement personnel qui marchent si bien en librairie, c'est pour rappeler ce que disent rarement les livres de développement personnel : que les pratiquants d'arts martiaux, les adeptes du zen, du yoga, de la méditation, de ces grandes choses lumineuses et bienfaisantes que j'ai toute ma vie courtisées, ne sont pas forcément des sages ni des gens calmes, apaisés et sereins, mais quelquefois, mais souvent, des gens comme moi pathétiquement névrosés, et que ça n'empêche pas, et qu'il faut, selon la forte phrase de Lénine, « travailler avec le matériel existant », et que même s'il ne vous conduit nulle part on a raison malgré tout de s'obstiner sur le chemin. »

« La santé psychique, selon Freud, c'est d'être capable d'aimer et de travailler, et depuis bientôt dix ans j'en étais à ma grande surprise devenu capable. »

« Freud a une seconde définition de la santé psychique, aussi éclatante que la première : c'est qu'on n'offre plus de prise au malheur névrotique, seulement au malheur ordinaire. Le malheur névrotique, c'est celui qu'on se fabrique soi-même, sous une forme affreusement répétitive, le malheur ordinaire que vous réserve la vie sous des formes aussi diverses qu'imprévisibles. Vous avez un cancer, ou, pire encore, un de vos enfants a un cancer, vous perdez votre travail et tombez dans la misère : malheur ordinaire. Pour ma part, j'ai été très épargné par le malheur ordinaire : pas de grand deuil encore, pas de problème de santé ni d'argent, des enfants qui font leur chemin, et j'ai le rare privilège de faire un métier que j'aime. Pour ce qui est du malheur névrotique, par contre, je ne crains personne.  »

« La visée de l'art n'est pas la décharge momentanée d'une sécrétion d'adrénaline mais la construction patiente, sur la durée d'une vie entière, d'un état de quiétude et d'émerveillement. » Glenn Gould

« [...] c'est cela, la révolution, une des révolutions de la méditation. Au lieu de considérer avec animosité des pensées dont on n'est pas trop fier, au lieu de chercher à les éradiquer, on se contente de les observer sans en faire un drame. Parce qu'elles existent, parce qu'elles sont là. Ni vraies ni fausses, ni bonnes ni mauvaises : de micro-événements psychiques, des bulles à la surface de la conscience. Si on les envisage ainsi, sans même qu'on s'en rendre compte elles perdent de leur empire et de leur nocivité. Ne pas les juger, ses propres pensées, pas plus que son prochain. Les prendre pour ce qu'elles sont, les voir comme elles sont. Oui, c'est une troisième, et peut-être la plus juste, définition de la méditation : voir ses pensées comme elles sont. Voir les choses comme elles sont. »

« Il a 300 articulations, le corps. La circulation sanguine mobilise 96 000 km d'artères, de veines et de vaisseaux sanguins. Il y a 16 000 km de nerfs. La surface des poumons, dépliée, est celle d'un terrain de foot. Le yoga, petit à petit vise à faire connaissance avec tout cela. À le remplir de conscience, d'énergie, de conscience de l'énergie. On ne s'en doute pas quand on va s'inscrire à un cours pour la première fois. On en attend d'être en meilleure santé, et plus calme. On en attend de gagner un peu de profondeur stratégique [...] Face aux agressions de l'extérieur, chacun a plus ou moins de capacité de repli, plus ou moins de profondeur stratégique. Meilleure santé, calme, profondeur stratégique, on obtiendra tout cela en faisan du yoga, mais ces bienfaits ne sont que retombées, avantages collatéraux. Sans forcément le savoir, et même si on s'en tient comme moi à des chemins faciles, dans la montagne à vaches, on est en route vers autre chose. »

« Quant à observer sa respiration sans que l'observation la change, ça n'est pas difficile, c'est impossible. C'est impossible mais on y tend. On est là pour ça. »

« Le yoga est une machine de guerre contre les vritti, c'est-à-dire les mouvements qui agitent le mental : clapot, houle, vagues, courants profonds, coups de vent ou bourrasques qui rident la surface de la conscience. Pensées parasites, incessant bavardage qui nous empêchent de voir les choses comme elles sont : vipassana. »

« Toute personne qui pratique un art martial comprend à un moment ou à un autre qu'il ne s'agit pas de réussir une performance mais de faire advenir quelque chose à l'intérieur de soi. D'éroder l'ego, l'avidité, l'esprit de conquête et de compétition, d'éduquer sa conscience pour lui donner accès à la réalité sans filtre, aux choses comme elles sont. Tout ce à quoi on s'applique avec sérieux et avec amour, du kung-fu à l'entretien des motocyclettes, peut être qualifié de yoga. »

« Le jour va vers le crépuscule, la nuit vers l'aube, yin est un yang en germe, yang un yin en devenir, et nous sommes pris dans les courants de cette incessante métamorphose. Il est vain de leur résister mais utile de les reconnaître et quelquefois possible de les anticiper. Ça aide à vivre d'avoir conscience que tout moment est un passage, que l'apogée annonce le déclin, et la défaite la victoire future. C'est utile quand la vie vous sourit de savoir qu'elle va vous passer à tabac et quand on tâtonne dans les ténèbres que la lumière va revenir. Ça donne de a prudence, ça donne de la confiance. Ça aide à relativiser ses états d'âme. Du moins ça devrait. »
«  Ma vie que je croyais si harmonieuse, si bien fortifiée, si propice à l'écriture d'un essai souriant et subtil sur le yoga, courait en réalité au désastre, et ce désastre n'est pas venu de circonstance extérieures, cancer, tsunami ou frères Kouachi qui sans crier gare donnent un coup de pied dans la porte et abattent tout le mon à la kalachnikov. Non, el est venu de moi. Il est venu de cette puissante tendance à l'autodestruction dont présomptueusement je me croyais guéri et qui s'est déchaînée comme jamais et qui m'a toujours chassé de mon enclos. »

« Si obsédé que soit Emmanuel Carrère par la perte, la violence et la folie, ses livres s'acheminent toujours vers une fin où surgit un espace de joie. Leur force est d'être écrits par quelqu'un qui sait ce que cette joie coûte. » extrait d'un article sur Emmanuel Carrère écrit par Wyatt Mason. 

« J'ai beaucoup répété qu'il faut respecter ses souffrances, ne pas les relativiser, que le malheur névrotique n'est pas moins cruel que le malheur ordinaire, mais quand même : rapporté à l'arrachement qu'on vécu et que vivent ces garçons de seize ou dix-sept ans, un type qui a tout, absolument tout pour être heureux et se débrouille pour saccager ce bonheur et celui des siens, c'est une obscénité que je me vois mal leur demander de comprendre et qui donne raison au point de vue de mes parents selon lequel, pendant la guerre, on n'avait pas tellement le loisir d'être névrosé. »
Page 336 du roman
Martha Argerich joue la Polonaise de Chopin,
et lui fait entrevoir le paradis l'espace de cinq secondes, 
de 5'30'' à 5'35''. 
« Par procuration, mais accès. On sait qu'il existe. »
« Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;
J’ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m’est et trop molle et trop dure.
J’ai grands ennuis entremêlés de joie.

Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j’endure ;
Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène ;
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis, quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur. 
»
Louise Labé, Sonnets

Quatrième de couverture

C’est l’histoire d’un livre sur le yoga et la dépression.
La méditation et le terrorisme. 
L’aspiration à l’unité et le trouble bipolaire. 
Des choses qui n’ont pas l’air d’aller ensemble, et pourtant : elles vont ensemble.

Éditions P.O.L, août 2020
392 pages

mardi 9 février 2021

De sang et de lumière ★★★★☆ de Laurent Gaudé

En avant-propos, Laurent Gaudé nous livre ce qu'il attend de la poésie : 
« Je veux une poésie du monde, qui voyage, prenne des trains, des avions, plonge dans des villes chaudes, des labyrinthes de ruelles. Une poésie moite et serrée comme la vie de l'immense majorité des hommes. Je veux une poésie qui connaisse le ventre de Palerme, Port-au-Prince et Beyrouth, ces villes qui ont visage de chair, ces villes nerveuses, détruites, sublimes, une poésie qui porte les cicatrices du temps et dont le pouls est celui des foules. »

Et un peu plus loin : 
« Nous avons besoin des mots du poète, parce que se sont les seuls à être obscurs et clairs à la fois. Eux seuls, posés sur ce que nous vivons, donnent couleurs à nos vies et nous sauvent, un temps, de l'insignifiance et du bruit. »

Laurent Gaudé écrit cette poésie, celle qui s'écrit à hauteur d'homme, celle qui vibre de colère, de rage, d'espoir, celle qui porte un regard profondément humain sur la vie d'hommes et de femmes opprimés. 
Il témoigne de ce qu'il a vu, ressenti, il est la voix des laisser pour compte, des oubliés de l'Histoire, des réfugiés de la jungle de Calais, des esclaves, des Kurdes, des habitants de Haïti après le tremblement de terre et vivant dans une extrême pauvreté, des victimes d'attentats. 
« De partout sortent des souvenirs,
Cris,
Chants,
Appels de la mère à l’enfant,
Promesses,
Noms des dieux,
Des villages,
De partout,
La mémoire qui rayonne,
Douloureuse mais fière
Qui dit simplement qu’ils ont été
Hommes et femmes écrasés, coupés, soumis. »
Une poésie militante et humaniste, tout comme le sont ces romans, tout aussi poignants les uns que les autres.  
« Et pourquoi pas la joie ?
Au milieu de nos villes escaliers
Où les murs de parpaing suent du béton,
Où les fils électriques dessinent, sur les toits, des ciels d'araignées,
Et pourquoi pas la joie ?
Le temps d'une corde à sauter qui fait tourner le monde,
D'un ballon fatigué qui court de jambes en jambes
Et soulève la pauvreté dans les cris d'enfant,
Et pourquoi pas la joie ?
Les pieds dans l'immondice
Mais le regard droit. »
Le septième poème qui porte le nom du recueil m'a interpellée, a réveillé en moi comme un sentiment de culpabilité, d'impuissance. Laurent Gaudé y accuse l'Europe d'opérer un repli sur soi, d'ouvrir ses frontières pour les rentrées d'argent et de les fermer pour les migrants, de ne pas tendre la main aux réfugiés, d'avoir perdu son esprit de fraternité, sa dignité. Nous vivons dans un monde qui se replie sur lui-même, alors que nous aurions aujourd'hui les moyens de subvenir aux besoins de tous. L'auteur y évoque aussi ses origines et par là même, le lien qui relie les peuples vivant d' Europe et de Méditerranée. 
« L’Europe
Qui, aujourd’hui, a des airs de vieille dame frileuse.
Chacun fait ses comptes,
Chacun se demande s’il y aurait moyen d’avoir un rabais,
Payer moins que celui d’à côté.
On veut bien ouvrir ses frontières si cela fait rentrer l’argent,
Mais à tout prix les fermer devant les réfugiés.
L’Europe sans joie, sans élan, sans projet
Comme un bâtiment vide.
L’Europe,
Et ma génération qui la croyait acquise
Sera peut-être celle qui l’enterrera. »
L'émotion est au détour de chacune de ces pages tournées, l'écriture est forte, lumineuse, si humaine. Elle est un cri, elle est dur à lire, à dire, à écouter, à entendre mais elle est nécessaire, et emplie de chaleur, traversée d'une lumière d'espérance

« Pleurez,
Nègres de pacotille,
Vendus comme du bois,
Nègres étonnés
Qui contemplez l'océan,
Dos meurtris sang de fouet,
Tristesse qui déborde des yeux,
Pleurez,
Nègres muets.
Le colon desserre sa ceinture,
Sourire de bombance ventre gras,
Repu d'avoir mangé un continent entier. »

« Comme il est bon d'être riche.
Bananes, ananas,
Tissus de couleurs vives,
Vous pourrez manger pendant des générations entières.
Le cri des Nègres ne s'entend déjà plus
Et d'ailleurs, pourquoi vous hanterait-il ?
Vous avez construit des écoles, des dispensaires.
Vous n'avez plus besoin d'être cruels,
C'était bon pour vos aïeux,
Désormais, vous pouvez être fiers
Et c'est nouveau.
Vous dites "instruction" et "vaccins",
Vous dites "civilisation" et Dieu tout-puissant".
Le Nègre va mieux.
Grâce à vous, il a une conscience
Mais il n'a rien perdu de sa capacité de travail.
Vous dites "investissements" et "retombées économiques".
Qui se soucie du reste ?
Qui se souvient des sanglots dans les cales empuanties ?
Un mal pour un bien.
Il faut comprendre :
La prospérité était à ce prix.
Il y avait une terre, là, en Afrique,
À l'abandon presque,
Et cela aurait été un crime de ne pas l'exploiter...
Tant de richesses entre vos mains.
Tant de richesses pour tant de siècles. »

« Je me souviens du Code noir,
De tous ces textes écrits sur des bureaux d'acajou,
Avec des plumes d'oie,
De toutes ces lois, ces règlements, ces décrets qui
   posent qu'un homme est un animal,
Une bête imbécile,
Qui posent qu'un Blanc vaut deux Noirs, ou dix, 
   ou cent...
Et que seule compte la prospérité du colon. »

« J'appelle Aimé Césaire,
Parole jaillissante qui ravage d'un mot les châteaux
   de la petite pensée.
Il parle de l'industrialisation de l'esclavage,
Et je dis qu'il a raison.
Il dit qu'avec la traite négrière, l'Europe
   s'est entraînée à la réification,
Et au racisme concentrationnaire,
Et je dis qu'il a raison.
Il dit qu'elle n'a pas vu que, ce faisant, elle pourrissait sur place,
Et je dis qu'il a raison. »

« Nos mères n'ont plus de larmes à donner.
Tant de vies échappées du couteau,
Tant de vies meurtries des milles manières
    inventées pour nous persécuter.
Les cris, nous ne les pousserons pas.
Parce que cela fait longtemps que nous l'avons fait.
Cris dans nos montagnes lorsque le monde nous chassait,
Cris dans nos villages vidés d'un nuage de gaz lâché par les tyrans,
Cris poussés lorsqu'on nous a appris que des
    puissants dessinaient sur des cartes des lignes qui 
    nous séparaient.
Kurdes nous sommes,
Mais sur quatre terres,
Écartelés,
Kurdes,
Tirés par chaque membre,
D'aucun pays jamais. »

« Nous serons ce que nous avons toujours été : 
    innombrables et libres.
Yézidis, Araméens, sunnites, chiites, juifs, zoroastriens.
Nous sommes plus vieux que le monde et pourtant 
    jamais tout à fait nés.
Un jour - et ce jour approche - 
Kurde ne sera plus le nom de l'exil
Ni de la résistance,
Kurde sera le nom d'un pays.
Il sera beau
Si nous gardons
Le souvenir de nos exils
Comme une règle de partage.
Nous serons Kurdes de sang versé
Kurdes
Comme une promesse à honorer. »

« Si un jour tu nais,
Ne crois pas que le monde se serrera autour de toi,
Pressé de voir ton visage,
Dans une agitation de grands festins.
N'imagine pas qu'on se bousculera,
Que chacun voudra te regarder, te prendre dans ses bras, te recommander aux dieux.
On t'a parlé des cris de joie qu'on pousse à la naissance d'un enfant,
On t'a dit la liesse,
Les coups de feu tirés en l'air,
Les tambours,
La clameur des hommes qui fêtent la vie,
Oublie tout cela.
Si jamais un jour tu nais,
De joie, il n'y en aura pas.
Mais l'inquiétude sur le visage de tous,
Comme toujours, l'inquiétude
Ta venue au monde ne fera naître que cela. 
»

« Maudits soient les hommes qui prient Dieu avant de tuer.
Ils ne nous feront pas flancher.
Leur haine, nous la connaissons bien.
Elle nous suit depuis toujours,
Nous escorte depuis des siècles,
Avec ces mots qui sont pour eux des insultes,
Et pour nous une fierté :
Mécréants,
Infidèles,
Je les prends, ces noms.
Juifs, dépravés, pédérastes,
Je les chéris,
Cosmopolites, libres penseurs, sodomites,
Cela fait longtemps que je les aime, ces noms, parce qu'ils les détestent.
Nous serons toujours du coté de la fesse joyeuse
Et du rire profanateur,
Nous serons toujours des femmes libres et des esprits athées,
Communistes, francs-maçons,
Je les prends,
Tous.
Nous sommes fils et filles de Rabelais et de mai 68,
Paillards joyeux,
Insolents à l'ordre.
Diderot nous a appris à marcher,
Et avant lui, Villon.
Nous serons toujours du coté du baiser et de la dive bouteille.
Ils ont toujours craché sur ce que nous aimions
Et nos bibliothèques ne leur ont jamais rien inspiré d'autre qu'une vieille envie de tout brûler.
Ce que leurs dieux aiment plus que tout, c'est que les hommes aillent tête basse.
La menace pour seul bréviaire.
Ce que leurs dieux aiment plus que tout, c'est la triste soumission. »

« La Méditerranée a visage de cimetière. »

Quatrième de couverture

Ces poèmes engagés à l’humanisme ardent, à la sincérité poignante, se sont nourris, pour la plupart, des voyages de Laurent Gaudé. Qu’ils donnent la parole aux opprimés réduits au silence ou ravivent le souvenir des peuples engloutis de l’histoire, qu’ils exaltent l’amour d’une mère ou la fraternité nécessaire, qu’ils évoquent les réfugiés en quête d’une impossible terre d’accueil ou les abominables convois de bois d’ébène des siècles passés, ils sont habités d’une ferveur païenne lumineuse, qui voudrait souffler le vent de l’espérance.

Éditions Actes Sud, mars 2017
107 pages

mardi 10 décembre 2019

Une nuit avec Jean Seberg ★★★★★ de Marie Charrel

« La conscience vient au jour avec la révolte. »
Albert Camus, L'Homme révolté



« Si vous vous ne levez pas pour quelque chose, 
vous tomberez pour n'importe quoi. »
Malcom X



« Le bien-être et le progrès de l'Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes. 
Cela, nous décidons de ne plus l'oublier. »
Frantz Fanon, Les Damnés de la terre 



Une découverte qui fait chaud au coeur, une inoubliable petite et rare pépite.

Une belle fiction extrêmement bien écrite et captivante, pour nous plonger dans l'Histoire, et rappeler à nos mémoires les combats politiques, menés au péril de vies, pour que la liberté puisse être semée et récoltée, que la peur soit éradiquée, que l'humanité reprenne tout son sens : l'humain au coeur des considérations. TOUS LES HUMAINS. Vaste combat; les erreurs du passé semblent se reproduire... Comment faire pour éradiquer la connerie (terme emprunté à Romain Gary), les mégalomaniaques, les démons, la bêtise humaine, le racisme, les inégalités, l'injustice ?
En ce jour d'anniversaire des droits universels de l'Homme, le texte de Marie Charrel résonne fort, comme un message d'espoir, celui de se dire que le chemin, même s'il semble long et périlleux, pourrait aboutir à un monde meilleur, qui donne envie d'y vivre, d'y voir grandir nos enfants et petits enfants. 
Je découvre la plume journalistique, non dénuée de poésie, de Marie Charrel, avec beaucoup de plaisir. La structure de ce texte est incroyable, l’autrice réussit à amener le lecteur d'une époque à une autre, du passé de la narratrice à l'époque actuelle de son petit-fils « un révolté au coeur sensible », d'un personnage fictif à un autre réel, d'un fait divers réels à un autre, sans le perdre en route.

Un texte politique, engagé, dense, enrichissant, sensible, profondément humain. 

NB : ce texte n'est pas une biographie de Jean Seberg. Bien au-delà de la belle actrice, épouse de Romain Gary., ce sont ses combats, ses révoltes qui sont au coeur du sujet. Et c'est un peu à travers le regard de cette femme forte que Marie Charrel nous raconte l'Histoire. J. un pétale de fleur posé sur le monde. Un don du ciel. ... la personne la plus délicate et complexe qu'Elisabeth ait rencontrée.

« Je suis une petite femme qui a réussi. Je couche avec qui je veux et donne mon argent à qui m'importe. Ça agace, you know. Ça rend fous certains hommes, ça. Cette liberté. »



«  J. avec qui je viens de passer la nuit. J. que je connais à peine, et pourtant...On n'a pas tous les jours la chance de croiser les pas d'un ange. De respirer son parfum en récitant des incantations secrètes dans l'espoir que le temps se suspende, comme si vivre dans le sillage de ce séraphin à la peau de nacre permettait d'échapper au monde, de frôler rien qu'une seconde le refuge céleste. Si ce n'est pas un malentendu, Reggie est un monstre. Pis encore : si je saisis bien les mots couchés sur ce bout de papier, le combat auquel je me consacre à coeur perdu depuis des mois, trop pressée de réparer les erreurs de nos pères, n'aura été qu'une illusion. Je me sentais de marbre. J. a fait trembler mon corps comme celui d'une brindille balayée par le vent. J'imaginais avoir tout vu, tout vécu, expérimenté l'homme. J. a descellé mes paupières et semé la vie sur min coeur stérile. J'étais convaincue de tout savoir. J. a révélé que je ne savais rien, et cette découverte a ramené la chaleur là où le froid avait tout détruit.
Confrontés pour la première fois au démon de l’heure noire, le sombre succube tirant les âmes fragiles du sommeil pour les jeter dans les affres hallucinées de l’errance nocturne, la plupart d’entre nous se consolent en allumant la lumière, en comptant les moutons, ou en avalant un somnifère. Elisabeth Robinson préfère le whisky.
C'est en vivant que l'on découvre qui l'on est.
En ces circonstances, un verre d'Ardberg aurait été plus adapté. Cet alcool divin que J. définissait comme le mariage parfait de la tombe et des embruns. Elle aussi cherchait trop souvent la réponse à ses problèmes au fond d'un verre de whisky. « I feel  so awkward here, I don't belong to this world » avait-elle déclaré, le jour de leur rencontre.
Pendant qu'il parle, je fixe les desquamations douteuses sur ses tempes. J'ai envie de lui rentrer dans le lard. [...] - Ecoute, petit, je ne veux pas d'ennuis.Le ton soudain doucereux de sa voix est aussi écœurant que les milk-shakes ultra-sucrés servis dans son fast-food. Pire que le raciste, le raciste qui ne s'assume pas.
Lorsqu'elle quitte l'immeuble, le monde se met à tourner. Ses sens chavirent.Les piétons, les voitures, les vélos se mêlent dans son champ de vision embrumé. Une tornade maléfique s'abat sur elle, brouillant ses perceptions, dessalant son esprit. Sa respiration accélère, se muant en un halètement désordonné et animal. Elle perd l'équilibre. À pas saccadés, serrant son sac contre sa poitrine, elle s'approche d'une moto garée tout près et s'y appuie, le temps de se ressaisir. Ce n'est pas une crise d'hypoglycémie, ni une attaque : Elisabeth replonge dans le Paris de l'après-guerre. Celui de sa vie d'autrefois. C'est ici, rue de Charonne, que son enfance s'est brisée, un triste jour d'hiver 1962. À l'endroit précis où cinquante-trois ans plus tard, l'adolescence d'Alexandre se fracasserait également.
Jamais il ne lui viendrait à l'esprit de tout quitter pour retrouver la terre de nos aïeux. Lorsque je l'interroge, il perd patience et change de sujet. Il est convaincu que l'on peut se construire en se tournant uniquement vers le futur. Il a tort. Chaque fois que je regarde mon visage basané dans le miroir, je vois tous les ancêtres noirs et arabes se tenant derrière moi. Ils sont les fantômes qui hantent mes pas. Je suis leur prisonnier.     « Mon arrière-grand-père était un juif d'Algérie. Il s'appelait Simon. Il a épousé Lalla, une musulmane. Pas simple, tu imagines. Ma grand-mère Assia est née à Alger. Après la guerre, ils ont débarqué tous les trois à Paris. Un beau bordel. »
David me dévisage comme si je lui révélais cette information pour la première fois. Puis il sourit d'un drôle d'air. Je poursuis : - J'aurais pu me sentir juif si j'avais été blanc. Le regard des autres me force à me sentir musulman parce que je suis basané. C'est con, n'est-ce-pas ? À quoi ça tient.- Oui, tu aurais pu te sentir juif, comme moi je me sens juif : parce que le nom que je porte laisse peu de doute sur le sujet. Je n'ai pas le choix non plus. Même si je suis athée.- On peut être juif et athée, on peut être arabe et athée, mais va expliquer ça à ces tarés. Tu sais ce qui me rend dingue ? Entendre parler de « musulmans modérés », en opposition aux fondamentalistes. Comme si il n'y avait rien entre les deux. Bonjour les nuances. Ça ne présage rien de bon.
Les secrets creusent des fossés entre les êtres et finissent par vous péter à la figure.
Lorsqu'elle atteint un certain degré, l'injustice n'est plus tolérable. La violence est la seule issue.
Je pensais qu'être à Paris faisait de moi une Française. Tu parles ! En vérité, personne ne m'a regardée comme telle, pas même Daniel. Tout aurait été différent si ma mère avait été italienne ou polonaise. Les gens s'arrêtent à la couleur de leur peau. La mienne est trop foncée. Je suis une bâtarde aux origines mêlées, dont le sang africain a en partie voyager en Amérique. Cela me donne le tournis. Les ancêtres de mon père étaient des esclaves d'Afrique. Mes racines sont africaines, sauf du côté de Simon, si l'on remonte jusqu'au départ des juifs d'Espagne, ses aïeux. Qu'est-ce que tout cela fait de moi, à part une corniaude à l'arbre généalogique brouillon ?Les gens de ma nature ne sont chez eux nulle part. Nous sommes les basanés : on nous colonise. On nous asservit.
Il me vient des envies de violence. Pas contre ces misérables terroristes, ils ne sont que les pantins d'une mécanique infernale qui les dépasse. Non. Je suis en colère contre la mécanique elle-même. Le système qui a engendré ces marionnettes assassines. Les coupables ne pas à chercher du côté de l'islam. L'islam n'est ici qu'un instrument dévoyé par les esprits malades forgés par une société putride. La monstruosité qu'elle a engendrée m'inspire un dégoût de malade.
Désormais, les gens me considèrent comme un musulman potentiel et se méfient de moi. Dans le métro, dans la rue, les magasins, le regard des inconnus s'arrête sur moi un peu plus longtemps qu'il y a un mois. La différence est subtile, mais elle est bien là et c'est insupportable. Le regard des Parisiens traîne sur mon visage une demi-seconde de plus qu'avant le 7 janvier 2015 parce qu'ils me jaugent…
David tire une dernière fois sur son mégot avant de le jeter dans le caniveau. Il adore ce geste : cela lui donne un genre. Aujourd'hui, je ne dis rien. D'habitude, j'entre dans une colère noire : « Tu pollues avec ta clope et tu te crames les poumons ! » Alors il répond, faraud : « Lâche-moi les baskets, pauvre bobo. Je préfère choisir le poison qui me tuera jeune plutôt que finir en vieillard vegan et neurasthénique. »    
L'Amérique est malade et refuse de l'admettre. Les Blancs vivent à côté des Noirs dans une indifférente totale. Au lieu d'agir pour améliorer les conditions de vie dans les ghettos, ils tremblent de peur et achètent des armes pour se défendre. Ils me font honte.
Mais il ne faut pas se voiler la face : le pacifisme a échoué. Les tentatives d'intégration n'ont servi à rien. Pendant un temps, les intellectuels algériens ont imité les Français. Ils sont allés dans les mêmes universités, ont lu les mêmes livres et ont expliqué à Paris pourquoi il fallait accorder l'égalité à leur peuple. Mais ça n'a pas fonctionné, vus savez pourquoi ? Parce que la colonisation, c'est d'abord l'exploitation des ressources. L'exploitation des ressources, c'est le capitalisme. Le capitalisme, c'est la domination. Dans ces conditions, impossible d'obtenir l'égalité ou la liberté en discutant gentiment autour d'une table. La seule solution, c'est les armes. La violence pour atteindre la liberté. C'est ce que le FLN a fait en Algérie, et il a obtenu l'indépendance.
Au monde impérial, je n'étais lié que comme un enfant, 
À la dérobée j'épiais les gardes et craignais les huîtres :
Pas un grain de mon âme ne vient de lui pourtant,
Quelles aient été mes souffrances à l'image d'autrui.
Ossip Emilievitch Mandelstam
Tout a commencé avec la chasse aux communistes, pendant le maccarthysme. Mais il ne s'est pas arrêté là. Hoover s'est autoproclamé gardien de morale et d'une certaine vision de l'Amérique. Il déteste les gauchistes, les syndicalistes, les Noirs, les invertis. Il redoute que les mouvements noirs ne proposent un projet de société alternatif crédible, concret et socialiste. Rusé, il a accumulé suffisamment de dossiers gênants sur les présidents successifs - notamment sur leurs aventures extraconjugales et les financements peu réguliers de leurs campagnes - pour que personne ne puisse l'empêcher de nuire. Dissimulé dans l'ombre, tel un marionnettiste mégalomaniaque et ravagé, Hoover règne en maître tout-puissant sur l'Amérique.
Le problème noir aux Etats-Unis pose une question qui le rend pratiquement insoluble : celui de la Bêtise. Il a ses racines dans les profondeurs de la plus grand puissance spirituelle de tous les temps, qui est la connerie. (Romain Gary) »
  

Quatrième de couverture

Lausanne, hôtel Beau-Rivage, 1970. Une jeune femme, algérienne par sa mère, afro-américaine par son père, est missionnée par les Black Panthers pour approcher un « gros poisson » et obtenir de celui-ci de quoi alimenter les caisses du parti. Mais le « gros poisson » en question, Jean Seberg au sommet de sa gloire, de sa beauté et de ses fragilités, se révèle moins facile que prévu à amadouer. Elizabeth tombe sous le charme de l’actrice qui, l’espace d’une nuit, bouleverse son regard sur l’existence et les luttes pour lesquelles elle était prête à tout sacrifier.
Elle gardera de ces heures volées au monde le souvenir d’une amitié plus intense que l’amour et plus forte que la mort, souvenir ravivé cinquante ans plus tard, quand son petit-fils disparaîtra mystérieusement pour suivre à son tour la voie de la révolte.

Éditions Fleuve, septembre 2018
363 pages 

Crédit photo:
©(c) Hannah Assouline
source : ici



Marie Charrel, journaliste au Monde, est l’auteure d’Une fois ne compte pas (Plon, 2010 ; Pocket, 2011), de L’Enfant tombée des rêves (Plon, 2014 ; Pocket, 2016), des Enfants indociles (Rue Fromentin, 2016 ; Pocket, 2017) et de Je suis ici pour vaincre
la nuit, paru chez Fleuve Éditions en 2017.

mercredi 13 mars 2019

Le lambeau ★★★★★♥ de Philippe Lançon

« Il y a des fois où les absents ont toujours raison. »
Le sept janvier deux mille quinze, Philippe Lançon était dans les locaux de Charlie, il a été blessé, il a été témoin, il s'en est sorti. 

Dans Le lambeau, il met des mots sur l'avant, sur l'après et sur le pendant; ce chapitre quatre ... effroyable, insoutenable parfois et qui hante à jamais. 

Extra terrestre ce livre, ce témoignage. Extra ordinaire. 

Les souffrances du corps, celles de l'esprit, le parcours d'un "blessé de guerre", défiguré, un patient, relié à des tuyaux, des tuyaux bienveillants, écrit-il, qui lui apportaient finalement la vie, la survie et le soulagement, qui doit se reconstruire et reprendre le fil de sa vie. Et qui in fine nous livre un "putain" de récit, brut, profondément humain, d'une grande intelligence et servi par une très belle plume.
Une lecture poignante, vraie, sincère. 
Troublante. Splendide. Passionnante.
Bach m'accompagne souvent, et de nouvelles idées lecture ont fleuri depuis cette lecture.
Merci Monsieur Lançon. 
« La forme la plus extrême ne pouvait être exercée que par des ignorants ou des illettrés, c'était dans l'ordre des choses, et c'était exactement ce qui venait d'avoir lieu : nous avions été victimes des censeurs les plus efficaces, ceux qui liquident tout sans avoir rien lu. » 

«  J'avais découvert Houellebecq du temps qu'il écrivait des chroniques pleines de mauvais esprit dans un hebdomadaire culturel à la mode, des chroniques que je ne ratais presque jamais. Il y a très peu de bons chroniqueurs : les uns se soumettent aux sujets importants du moment et à la morale ambiante ; les autres, à un dandysme qui les pousse à faire les malins en écrivant à contre-courant. Les uns sont soumis à la société ; les autres, à leur personnalité. Dans les deux cas, ils cherchent à faire du style et ils fanent vite. Le pessimisme et le sarcasme laconique de Houellebecq avaient un naturel qui ne fanait pas. A cette époque j'imagine qu'on le croyait de gauche. Il est vrai qu'o, ignorait encore que la gauche continuait de courir comme un canard sans tête. Ensuite, j'avais lu ses livres avec plaisir. Quand la dernière page était tournée, il flottait toujours dans l'air une certaine menace et goût de plâtre, comme un nuage de poussière sur un champ de ruines, mais il y avait un sourire à l'intérieur du nuage. Sa misogynie, son ironie réactionnaire, tout cela ne me gênait pas : un roman n'est pas un lieu de vertu.
J'insiste, lecteur : ce matin-là comme les autres, l'humour, l'apostrophe et une forme théâtrale d'indignation étaient les juges et les éclaireurs, les bons et les mauvais génies, dans une tradition bien française qui valait ce qu'elle valait, mais dont la suite allait montrer que l'essentiel du monde lui était étranger.
La rue s'appelle toujours Nicolas-Appert [...]. Elle est située entre Bastille et République, entre la Révolution et la Commune auraient dit certains de mes amis, mais ç'aurait été faire beaucoup d'honneur à ce misérable segment urbain, où des architectes semblaient s'être réunis pour remporter un concours de laideur.
Prendre le point de vue ou le fantasme le plus abject ou le plus ridicule pour le retourner par l'absurde, dans un grand éclat de rire, et avec le plus de mauvais goût possible, tel était l'humour de Charlie à une époque où « le bon sens » était le tapis du monde le mieux partagé par les pompes bien cirées, celui sous lequel la société postgaulliste glissait à la balayette ses petits tas d'ordures. Charlie était un drapeau à tête de mort qui flottait sur les Trente Glorieuses. Pour des adolescents que tout révoltait, souvent à leur insu, et qui noyaient si volontiers leur révolte dans leur bêtise, cet humour servait de tuteur, d'exutoire et de décapant.
Le 07 janvier 2015 vers 10h30, il n'y avait pas grand monde en France pour être Charlie. L'époque avait changé et nous n'y pouvions rien. Le journal n'avait plus d'importance que pour quelques fidèles, pour les islamistes, et pour toutes sortes d'ennemis plus ou moins civilisés [...]. Nous avions senti monter cette rage étroite, qui transformait le combat social en esprit de bigoterie. La haine était une ivresse ; les menaces de mort, habituelles ; les mails orduriers nombreux. [...] Nous attirions les mauvais sentiments comme un paratonnerre - ce qui ne nous rendait, je l'admets, ni moins agressifs ni plus intelligents : nous n'étions pas des saints et nous ne pouvions tenir les autres pour responsables du fait que l'état d'esprit de Charlie était périmé. Au moins nous le savions et ne cessions pas d'en rire. Un soir, Charb m'avait dit ... : « Si nous commençons à respecter ceux qui ne nous respectent pas, autant fermer boutique. »
Si écrire consiste à imaginer tout ce qui manque, à substituer au vide un certain ordre, je n'écris pas : comment pourrais-je créer la moindre fiction alors que j'ai moi-même été avalé par une fiction ? Comment bâtir un ordre quelconque sur de telles ruines ? Autant demander à Jonas d’imaginer qu'il vit dans le ventre d'une baleine au moment où il vit dans le ventre d'une baleine. Je n'ai pas besoin d'écrire pour mentir, imaginer, transformer ce qui m'a traversé. Le vivre m'a suffi. Et, cependant, j'écris.
« Ça , c'est blessure de guerre ! » Le mot a explosé puis résonné comme un écho intime, et cependant étranger, un écho provoqué par une histoire qui m'envahissait sans m'appartenir. J'étais une victime de guerre entre Bastille et République, à quelques pâtés de maisons de la librairie russe, de l'épicerie italienne et de Libération, à cent mètres de la boulangerie où il m'arrivait d'acheter un croissant après la réunion du mercredi, à quelques mètres de ma bicyclette accrochée à un panneau. [...] J'étais un blessé de guerre dans un pays en paix et je me suis senti désemparé.
Le patient pressent ce qu'il ignore. Son corps violé est un aboyeur. Il annonce des invités, inconnus et presque tous indésirables, à la conscience qui se croyait maîtresse de maison.   
Tant que nos défauts nous suivent, c'est qu'on est vivant, il n'y a plus qu'à les sculpter.
Ce « petit journal » avait une grande histoire et son humour avait, bienheureusement, fait du mal à un nombre incalculable d'imbéciles, de bigots, de bourgeois, de notables, de gens qui prenaient leurs ridicules au sérieux. Depuis quelques années, il était presque moribond ; depuis la veille, il n'existait plus. Mais il existait déjà autrement. [...] Nous étions devenu un grand journal qui faisait du mal à plein de monde.
Le tueur a blessé l'homme, mais il a raté le témoin.
Il n'y avait pas tant d'hommes sur terre pour faire rire les autres de tout et de n'importe quoi, les faire rire en réveillant ce qu'ils avaient n eux de naturel, de mauvais goût, d'enfantin, d'anarchiste, d'indigné, d'infréquentable, d'anti-autoritaire, de récalcitrant. C'était drôle de laisser parler ses monstres, puis de sortir tout propre et bien habillé.
Ma mère suivait de près Marilyn. [...] elle s'est penchée sur moi pour m'embrasser. Seulement, ce n'était pas son visage qui était dévoré, c'était le mien. J'ai oublié le moment où elle s'est penchée sur moi. Marilyn, non : « Elle t'a embrassé sur le front. Voir cette dame si forte affaiblie en quelques heures, ce que quatre-vingts ans n'avaient pas réussi à faire, c'était vraiment intense. [...]  tu étais gêné car tu ne voulais pas lui faire vivre ce qui se vivait à l'instant. Les quatre-vingts ans et les cinquante ans pesaient lourd dans cette scène. Surtout par les places qu'ils occupaient. »
« ... un bon médecin ne récite pas de formules magiques au-dessus d'un mal qui appelle le fer. C'est ce que dit Ajax avant de se jeter sur l'épée d'Hector. Hors contexte, c'est une façon comme une autre de dire : "Quand faut y aller, faut y aller." »
« Chers amis de Charlie et Libération,Il ne me reste pour l'instant que trois doigts émergeant des bandelettes, une mâchoire sous pansement et quelques minutes d'énergie au-delà desquelles mon ticket n'est plus valable pour vous dire toute mon affection et vous remercie de votre soutien et de votre amitié. Je voulais vous dire simplement ceci : s'il y a une chose que cet attentat m'a rappelée, sinon apprise, c'est bien pourquoi je pratique ce métier dans ces deux journaux - par esprit de liberté et par goût de la manifester, à travers l'information ou la caricature, en bonne compagnie, de toutes les façons possibles, même ratées, sans qu'il soit nécessaire de les juger. »
[...] l'attentat crée une chaîne de souffrances subites, communes et particulières, où chaque ami de la victime semble soudain marqué, comme du bétail, au fer rouge : le viol est collectif. C'est pourquoi, à partir du 7 janvier, ma vie ne m'a plus appartenu. Je suis devenu responsable de ceux qui, d'une façon ou d'une autre, m'aimaient. Mes blessures étaient aussi les leurs. Mon épreuve était en indivision.
Sur les photos, tous les musiciens sont beaux, tous ont une classe et un chic absolus. Que donnent à voir les images de Francis Wolff ? Un monde où de grands artistes, issus d'une minorité opprimée, travaillant et vivant la nuit, traversant souvent des tunnels de drogue et d'alcool, créent une musique aristocratique. Ce sont les formes sensibles de la distinction et de la dignité. »

Quatrième de couverture

« Lambeau, subst. masc.
1. Morceau d’étoffe, de papier, de matière souple, déchiré ou arraché, détaché du tout ou y attenant en partie.
2. Par analogie : morceau de chair ou de peau arrachée volontairement ou accidentellement. Lambeau sanglant ; lambeaux de chair et de sang. Juan, désespéré, le mordit à la joue, déchira un lambeau de chair qui découvrait sa mâchoire (Borel, Champavert, 1833, p. 55).
3. Chirurgie : segment de parties molles conservées lors de l’amputation d’un membre pour recouvrir les parties osseuses et obtenir une cicatrice souple. Il ne restait plus après l’amputation qu’à rabattre le lambeau de chair sur la plaie, ainsi qu’une épaulette à plat (Zola, Débâcle, 1892, p. 338). »
(Définitions extraites du Trésor de la Langue Française)

Philippe Lançon est journaliste à Libération et Charlie Hebdo, écrivain.

Éditions Gallimard, novembre 2018
510 pages 
Prix FEMINA 2018

L'entretien : Le lambeau de Philippe Lançon par Gallimard, c'est par ici.