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dimanche 11 décembre 2016

Courir***** de Jean Echenoz


Les Éditions de Minuit, octobre 2008
142 pages

Résumé Éditeur

On a dû insister pour qu'Émile se mette à courir. Mais quand il commence, il ne s'arrête plus. Il ne cesse plus d'accélérer. Voici l'homme qui va courir le plus vite sur la Terre.


Mon avis  ★★★★★

Ce nom de Zatopek qui n'était rien, qui n'était rien qu'un drôle de nom, se met à claquer universellement en trois syllabes mobiles et mécaniques, valse impitoyable à trois temps, bruit de galop, vrombissement de turbine, cliquetis de bielles ou de soupapes scandé par le k final, précédé par le z initial qui va déjà très vite : on fait zzz et ça va tout de suite vite, comme si cette consonne était un starter. Sans compter que cette machine est lubrifiée par un prénom fluide : la burette Emile est fournie avec le moteur Zatopek. 
Après "Ravel", j'ai enchaîné avec "Courir", et suis une fois de plus sous le charme de la plume de cet auteur, et d'ailleurs encore davantage qu'avec "Ravel". J'ai particulièrement aimé son rythme haletant - on avale les pages aussi vite qu' Emil Zatopek avale les kilomètres - ainsi que sa dimension historique, son intrusion dans l'histoire de l'époque avec l'arrivée des nazis au pouvoir, les régimes autoritaires en place, la tyrannie qui avait pris place en Tchécoslovaquie, l' armée soviétique qui dictait ses lois et le sport qui devient une affaire de politique - les grands athlètes utilisés comme instruments de propagande (Nadia Comaneci, Zatopek ...). 
Et par un beau dimanche d'automne, dans son bel uniforme tout neuf de capitaine, il épouse en effet la fille du colonel, future championne olympique du javelot. C'est donc sous une double haie d'armes que le cortège nuptial, provoquant d'énormes rassemblements, embouteille longuement les rues de Prague. Prague où, à part ça, tout le monde crève de peur. 
Emil a gravi les échelons dans l'armée au rythme de ses podiums. Mais son ultime grade de colonel ne l'empêchera pas d'être rattrapé par l'Histoire ...
Très très agréable lecture, un très bel hommage à cet immense coureur, à ce grand monsieur ...
"la locomotive tchèque", une force incroyable de la nature, capable de repousser ses limites grâce à un mental d'acier, hors norme et qui réalisa des exploits immenses. Courir, courir, courir ... souffrir : la méthode gagnante de ce grand monsieur.  
Dans ses trois bio-fictions, Jean Echenoz a choisi des génies, extrêmes dans leur choix, dans leur façon de vivre, et d'être; la plume élogieuse, minutieuse et si bien maîtrisée de Jean Echenoz a suscité chez moi un réel attachement envers ces trois personnages.
J'en redemande !
«Il faut y aller. Bon, il y va. Le sport, Emile aime d'autant moins que son père lui a transmis sa propre antipathie pour l'exercice physique, lequel n'est à ses yeux qu'une pure perte de temps et surtout d'argent. La course à pied, par exemple, c'est vraiment ce qu'on fait de mieux dans le genre : non seulement ça ne sert strictement à rien, fait observer le père d'Emile, mais ça entraîne en plus des ressemelages surnuméraires qui ne font qu'obérer le budget de la famille.
Alors, il accomplit des ravages, menant un train brutal qui contraste avec l'allure légère de son rival Heino. Après qu'on pourrait croire qu'il a usé une partie de ses forces, c'est un Émile tout neuf qu'on voit renaître en milieu de course, un type intact et frais, rageur, volontaire à faire peur. Panique dans les forêts profondes : craignant sa proche détresse, Heino tente alors d'enrayer la machine en reprenant arrogamment la direction des opérations. Mais Émile qui a horreur de voir le dos de ses adversaires ne tolère pas la chose plus de cinq cent mètres. Pour effacer l'injure, pour laver cet affront, se faisant à force de grimacer un visage d'épouvante, il se jette à l'ouvrage avec furie [...]. Sprint final et, en quelques dizaines de mètres Émile a tout pulvérisé, tout anéanti, c'est la première médaille d'or de l'athlétisme tchèque. 
La propagande national-socialiste s'est installée sous ses diverses formes. Censure de la presse, des films, des livres et des chansons. Interdiction d'écoute des radios étrangères. Meetings et conférences assez obligatoires, distribution de brochures, affichage à grande échelle. Les rues sont constellées de journaux muraux, de photoreportages démontrant que l'armée d'occupation est on ne peut plus correcte. Et d'ailleurs il n'y a pas d'occupation. L'armée allemande respecte les personnes et les biens. Le soldat allemand est l'ami des enfants.» 






jeudi 8 décembre 2016

Ravel **** de Jean Echenoz



Les Éditions de Minuit, janvier 2006
126 pages

Quatrième de couverture


Ravel fut grand comme un jockey, donc comme Faulkner. Son corps était si léger qu'en 1914, désireux de s'engager, il tenta de persuader les autorités militaires qu'un pareil poids serait justement idéal pour l'aviation. Cette incorporation lui fut refusée, d'ailleurs on l'exempta de toute obligation, mais comme il insistait, on l'affecta sans rire à la conduite des poids lourds.
C'est ainsi qu'on put voir un jour, descendant les Champs-Elysées, un énorme camion militaire contenant une petite forme en capote bleue trop grande agrippée tant bien que mal à un volant trop gros.
Ce roman retrace les dix dernières années de la vie du compositeur français Maurice Ravel.


Mon avis ★★★★☆


Première des trois fictions biographiques écrites par Jean Echenoz, celle-ci est consacrée à Maurice Ravel. Une nouvelle fois, l'écriture de Jean Echenoz m'a saisie, et c'est en peu plus d'une heure que j'ai avalé ces pages. Une écriture concise, avec toujours une petite d'ironie, de dérision, d'euphémisme qui ne le laisse pas indifférente.
Ravel était un génie, on le découvre dans ses dix dernières de vie, un homme élégant et très courtisé, un être carré qui se rassurait par le moyen de rituels précis et qui attachait une importance hors norme à ses vêtements et ses accessoires. mais aussi ... insomniaque, sous l'emprise du doute, de la maladie et de la solitude.
L'auteur s'est beaucoup documenté sur le célèbre musicien et le témoignage que nous livre Jean Echenoz est remarquable.
À l'instar de ce qu'il nous a proposé dans Des Éclairs, l'auteur nous dépeint la société de l'époque, ici celle de l'entre-guerre, à coup d'une multitude de détails (des marques de voitures en passant par les habits, les objets de cette période...). Beaucoup de petites précisions, que je n'ai pas toujours trouvées très pertinentes ... mais celà n'enlève rien au fait que cette bio fiction est très bien réalisée, à l'écriture fluide et que je trouve particulièrement agréable. 
Ravel, ce génie, ce héros malgré-lui, est bouleversant sous la plume de Jean Echenoz, nous marchons dans ses pas, partageons son intimité et ses rencontres avec les célébrités de l'époque, l'accompagnons dans sa traversée de l'Atlantique en 1927, assistons à sa tournée triomphale aux États-Unis, à la création de son célèbre "Boléro"et du "Concerto pour la main gauche", écrit pour le célèbre pianiste Wittgenstein, et devenons en fin de course, témoin de sa chute folle ...
Quel plaisir de découvrir la vie d'une personnalité mondialement connue avec Jean Echenoz. Mieux que Wikipedia, il n'y a pas à dire !

Ce roman a été adapté au théâtre, avec une mise en scène  de Anne-Marie Lazarini. Et me voici partie à la recherche de l'enregistrement de la pièce.
«Mais cette blessure n'est qu'une écharde mineure. Il voit bien ces temps-ci sa gloire se confire, qu'on le joue partout, qu'on ne parle que de lui dans les journaux. Il semble que l'on n'ait jamais rien vu de pareil - au point de faire s'exclamer le chroniqueur de Paris-Soir que l'auteur des Valses nobles et sentimentales peut se vanter légitimement d'avoir donné leur sens à tous les strapontins.
[...] chose qui s’auto-détruit, une partition sans musique, une fabrique orchestrale sans objet, un suicide dont l’arme est le seul élargissement du son [...] (à propos de son boléro, dont le succès étonna Maurice Ravel)
Il a toujours été fragile de toute façon. De péritonite en tuberculose et de grippe espagnole en bronchite chronique, son corps fatigué n'a jamais été vaillant même s'il se tient droit comme un i sanglé dans ses costumes parfaitement ajustés. Et son esprit non plus, noyé dans la tristesse et l'ennui bien qu'il n'en laisse rien paraître, sans jamais pouvoir s'oublier dans un sommeil interdit de séjour. Mais à présent c'est autre chose, il ne retrouve jamais son peigne posé devant lui sur la coiffeuse, ne sait plus nouer seul sa cravate, n'arrive pas à fixer sans aide ses boutons de manchette.»


Ravel: Frontispice (piano 5 hands)
«Voilà. Il a cinquante ans. Il a bouclé depuis treize ans son œuvre pour piano avec «Frontispice», pièce qui ne compte pas plus de quinze mesures, ne dure pas plus de deux minutes mais ne requiert pas moins de cinq mains.»

Maurice Ravel - Concerto pour piano pour la main gauche


jeudi 20 octobre 2016

Envoyée Spéciale de Jean Echenoz *****


Les éditions de minuit, janvier 2016
313 pages


Quatrième de couverture


Constance étant oisive, on va lui trouver de quoi s’occuper. Des bords de Seine aux rives de la mer Jaune, en passant par les fins fonds de la Creuse, rien ne devrait l’empêcher d’accomplir sa mission. Seul problème : le personnel chargé de son encadrement n’est pas toujours très bien organisé.


Mon avis ★★★★★


Une écriture qui se déguste, un style littéraire atypique, du Echenozien que j'affectionne pleinement !
Quand les mots se font plaisir, quand la littérature se fait jeu, quand l'humour est au rendez-vous, quand le décalage interpelle, quand le lecteur se sent complice de l'histoire qui se déroule sous ses yeux, quand la malice, l'ironie, l'absurde étirent les lèvres, quand les pages se tournent sans que l'on s'en rende compte, quand les digressions parfaitement maîtrisées cultivent ... c'est absolument jouissif, non ? C'est à peu près ce que j'ai ressenti à la lecture de cet opus, un vrai régal. MERCI Mr Echenoz ...!!
A l'instar de "Je m'en vais', on se retrouve plonger dans un polar, ici plutôt roman d'espionnage, une parodie de roman d'espionnage d'ailleurs. L'histoire quasi improbable, nous entraîne de Paris à la Corée du Nord en passant par la Creuse. La Corée du Nord, nous y voilà, parce-que en plus de se moquer gentiment de l'espionnage français, Echenoz nous donne à voir la cruauté, la grandiloquence, la folie voire l'absurdité de ce pays.  
On s'amuse, on rit. Jean Echenoz joue avec son lecteur, et le convie à cette fête doucement dingue en utilisant ce "on" :  
Nulle raison, direz-vous, de croiser des éléphants dans la Creuse et sur ce point nous sommes d’accord, nous ne le mentionnons que pour la raison suivante. Selon les travaux du docteur L. Elizabeth L. Rasmussen, les femelles de l’Elephas maximus usent comme toute espèce animale d’une certaine combinaison de molécules dès le moment où l’exercice du rut devient envisageable, voire souhaitable. ... Nous pensions qu’il n’était pas mauvais que ce phénomène zoologique, trop peu connu à notre avis, soit porté à la connaissance du public. Certes, le public a le droit d’objecter qu’une telle information ne semble être qu’une pure digression, sorte d’amusement didactique permettant d’achever un chapitre en douceur sans aucun lien avec notre récit. A cette réserve, bien entendu recevable, nous répondrons comme tout à l’heure : pour le moment.
 C'est léger et cocasse, déjanté parfois ... et pourtant très puissant ! À savourer sans aucun doute !
Voici maintenant plus d'un mois que Clément Pognel partageait la vie de Marie-Odile Zwang et rien ne se passait comme on s'y serait attendu. L'un ayant pu nous paraître une épave aboulique, l'autre une implacable harpie, on ne pouvait guère envisager d'autre existence commune à ces deux-là que sur un mode SM élémentaire, quotidien scandé d'insultes et d'ecchymoses, œil au beurre noir et dents brisées, Royal Canin en plat unique suivi d'une pincée de Destop dans le café. 

«Je suis plutôt content de te voir, non ? dit Pélestor en arrivant, qu'est-ce que tu en penses ? C'est bien le style de formules ambiguës, énoncées d'une voix sourde en un sourire navré, propres à Franck Pélestor qui est un garçon tassé, voûté, posant un regard sombre sur ses pieds et sur le sol qui les soutient, s'aventurant rarement plus haut que ceux de ses semblables. Ses habits sont en toutes saison boutonnés et sanglés : tricot, veston, manteau, écharpe, souliers fourrés à fermeture Éclair. Le soleil peut flamboyer, le monde peut valser en  T-shirt, Pélestor reste vêtu dans les mêmes tons gris, sa peau est un peu grise aussi comme son humeur, chaque jour. Sans doute craint-il de s'enrhumer, sans doute l'est-il puisqu'il extrait régulièrement de sa poche le même Kleenex figé, compact, plat, façon pierre ponce ou savonnette en fin de carrière, dont il parvient encore à éplucher un fragment translucide pour l'appliquer sur son nez.


C'est qu'Hubert, bien connu dans sa profession, dispose d'un volant de clientèle assez riche et varié pour se permettre un style vestimentaire soigneusement négligé. De la sorte il met à l'aise les huiles qu'il retrouvera au golf, au tennis, au squash, de la sorte il n'effarouche pas le non plus le gustave anonyme, magnétisé par la réputation d'Hubert mais rassuré de voir un éminent juriste, aussi simplement mis, s'occuper de ses humbles intérêts. Hubert s'attire ainsi le respect fasciné du gustave, lui donne conscience de l'honneur qui lui est fait jusqu'au jour où, toutes taxes comprises, la secrétaire d'Hubert fera part au gustave ébahi du montant de ses honoraires.»

vendredi 7 octobre 2016

14 de Jean Echenoz*****


Les Editions de Minuit, octobre 2012
128 pages

Quatrième de couverture


Cinq hommes sont partis à la guerre, une femme attend le retour de deux d’entre eux. Reste à savoir s’ils vont revenir. Quand. Et dans quel état.

Mon avis ★★★★★

«Le tocsin, vu l'état présent du monde, signifiait à coup sûr la mobilisation. Comme tout un chacun mais sans trop y croire, Anthime s'y attendait un peu mais n'aurait pas imaginé que celle-ci tombât un samedi.»
Maîtrise et précision, un roman sobre, épuré à l'extrême et d'une grande pudeur qui concentre toutes les réalités de la Grande Guerre. Avec peu de mots, Jean Echenoz retranscrit ce qui passait à ce moment-là, donne des détails sur les déplacements des troupes, leurs équipements, et la vie quotidienne des soldats et de ceux, en retrait, non mobilisés, restées dans ce village vendéen, il raconte la vraie vie. Il resserre l'Histoire, et se concentre davantage sur l'espace et les objets, en en délivrant une description précise, retranscrit très peu les horreurs de cette monstrueuse énormité, ne convie pas l'ennemi et s'attarde peu sur la psychologie des personnages.
«Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n'est-il pas la peine de s'attarder encore sur cet opéra sordide et puant. Peut-être n'est-il d'ailleurs pas bien utile non plus, ni très pertinent, de comparer la guerre à un opéra, d'autant moins quand on n'aime pas l'opéra, même si, comme lui, c'est grandiose, emphatique, excessif, plein de longueurs pénibles, comme lui ça fait beaucoup de bruit et souvent, à la longue, c'est assez ennuyeux.»

La violence de cette guerre, sa monstruosité sont présents dans le récit, mais ne le composent pas; ils passent furtivement tels des obus fusants.  

«Canon tonnant en basse continue, obus fusants et percutants de tous calibres, balles qui sifflent, claquent, soupirent ou miaulent selon leur trajectoire, mitrailleuses, grenades et lance-flammes, la menace est partout.»

La concision opérée par Jean Echenoz produit son effet. Il tourne en dérision cette guerre de part son minimalisme et son écriture fluide et précise. Il nous donne à voir les absurdités de la guerre, sa vision personnelle de cette époque, fait défiler devant nos yeux des petites scènes de guerre isolées, décrit les lieux et les espaces, embarque aisément le lecteur dans cette aventure ...et c'est d'une beauté que je n'aurais pu soupçonner autour d'un si lourd sujet.
«Il règne une drôle d'ambiance disharmonieuse dans cette chambre pourtant si calme et bien rangée. Sur son papier peint fleuri et légèrement décentré, des cadres enserrent des scènes locales – barges sur la Loire, vie des pêcheurs à Noirmoutier- et les meubles témoignent d'un effort de diversité forestière tel un arboretum: bonnetière à miroir en noyer, bureau en chêne, commode en acajou et placages de bois fruitier, le lit est en merisier et l'armoire en pitchpin. Drôle d'atmosphère, donc, dont on ne sait si elle tient à la disjonction -inattendue dans une maison bourgeoise en principe soigneusement tapissée- des lais de ce papier peint passé dont les bouquets fanent en mesure, ou à cette surprenante variété mobilière de bois; on se demande comment des essences si diverses peuvent s'entendre entre elles. Et puis, on le sent très vite, elles ne s'entendent pas bien du tout, elles ne peuvent même pas s'encaisser.»
Le chapitre 12 est surprenant; il se compose d'une liste de tous les animaux qui entourent les soldats, ceux réhabilités dans l'assiette, ceux promus aux tâches guerrières, et puis ceux, qui ne représentent que des parasites destructibles, en tête de liste les rats et les poux. À savourer sans modération !

Si le coeur vous en dit, n'hésitez pas à ouvrir ce petit livre, les destins de Blanche, la seule femme du récit, d'Anthime, doux rêveur et de Charles, son frère, de Padioleau, Bossis et d'Arcenel, des camarades d'Anthime vous attendent. 
J'ai lu ce livre avec beaucoup de plaisir, je vous en souhaite tout autant.

 « Les épargnés se sont relevés plus ou moins constellés de fragments de chair militaire, lambeaux terreux que déjà leur arrachaient et se disputaient les rats, parmi les débris de corps çà et là - une tête sans mâchoire inférieure, une main revêtue de son alliance, un pied seul dans sa botte, un œil. Le silence semblait donc vouloir se rétablir quand un éclat d'obus retardataire a surgi, venu d'on ne sait où et on se demande comment, bref comme un post-scriptum. C'était un éclat de fonte en forme de hache polie néolithique, brûlant, fumant, de la taille d'une main, non moins affûté qu'un gros éclat de verre. Comme s'il s'agissait de régler une affaire personnelle sans un regard pour les autres, il a directement fendu l'air vers Anthime en train de se redresser et, sans discuter, lui a sectionné le bras droit tout net, juste au-dessous de l'épaule.
Silence certes imparfait, pas complètement retrouvé mais presque, et presque mieux que s'il était parfait car griffé par les cris d'oiseaux qui l'amplifiaient en quelque sorte et qui, faisant forme sur fond, l'exaltaient – comme un amendement mineur donne sa force à une loi, un point de couleur opposée décuple un monochrome, une infime écharde confirme un lissé impeccable, une dissonance furtive consacre un accord parfait majeur, mais ne nous emballons pas, revenons à notre affaire.
Il s’est couché près d’elle et l’a prise dans son bras, puis il l’a pénétrée avant de l’inséminer. Et à l’automne suivant, précisément au cours de la bataille de Mons qui a été la dernière, un enfant mâle est né qu’on a prénommé Charles. »


Avion Farman F.40 en 1916 
(source Wikipedia)


lundi 3 octobre 2016

Des éclairs de Jean Echenoz****


Editions de minuit, 2010
176 pages

Quatrième de couverture


Gregor a inventé tout ce qui va être utile aux siècles à venir. Il est hélas moins habile à veiller sur ses affaires, la science l’intéresse plus que le profit. Tirant parti de ce trait de caractère, d’autres vont tout lui voler. Pour le distraire et l’occuper, ne lui resteront que la compagnie des éclairs et le théâtre des oiseaux.

Fiction sans scrupules biographiques, ce roman utilise cependant la destinée de l'ingénieur Nikola Tesla (1856-1943) et les récits qui en ont été faits. Avec lui s’achève, après Ravel et Courir, une suite de trois vies.

Mon avis ★★★★☆


Fiction biographique consacrée à l’inventeur Nikola Tesla, prénommé Gregor dans l’œuvre. Je fais les choses plus ou moins à l’envers, puisque je commence cette trilogie biographique par la dernière vie. En fait, je ne savais tout simplement pas que ce récit faisait partie d’une trilogie de trois vies : Ravel (biofiction de Maurice Ravel, Courir, biofiction de Emil Zapotek et enfin Des éclairs (biofiction de Nikola Tesla) …

Peu importe finalement … elles ne sont pas liées d’après ce que je comprends.

Dans Des éclairs, on retrouve l’écriture concise, mélodique, avec son lot d'ironie de Jean Echenoz ; il ne s’attarde pas sur certaines périodes de la vie de l’ingénieur, une vie qu’il minimalise brillamment, pour nous délivrer une bio fiction d’un personnage réel en un peu plus d’une centaine de pages, tout en détaillant précisément les faits historiques réels autour des inventions de l'époque, fin XIXème et début du XXème. C'est assez impressionnant, et surtout très réussi.

Le premier chapitre est assez bluffant et raconte la naissance imaginée de Gregor , une véritable scène apocalyptique qui plante quelque peu le décor, et justifierai des dons de ce scientifique surdoué, cet "histrion illuminé" qui n'aura de cesse toute sa vue durant, d'imaginer, de rêver de nouvelles inventions.

C'est un homme hors du commun, un génie, le génie des éclairs, obsédé par les chiffres (il compte tout, même le temps) que nous décrit Echenoz, passant sa "vie en ébullition", poussant ses recherches de plus en plus loin, à l'excès, jusqu'à représenter un danger. Un personnage qui semble souvent inhumain dans ses excès, absolument enfermé sur lui-même, dévoré par ses idées qui pressent en vrac son esprit, mais qui éprouve toutefois de l'amitié pour un homme Norman Axelrod, et de la jalousie pour sa femme Ehel Axelrod.
Il découvrira de nombreux principes comme la téléphonie sans fil, le radar, les robots télécommandés, l'énergie libre...
«Or on sait bien que tout le monde pense, toujours, la même chose au même instant. En tout cas se trouve-t-il toujours au moins quelqu’un pour avoir la même idée que vous. Mais il y en a toujours un aussi qui, avec la même idée que les autres, se montre plus patient, plus méthodique ou chanceux, mieux avisé, moins dispersé que Gregor, pour ne se consacrer qu’à elle et devancer le reste du monde en la réalisant.»
Ce récit est très instructif, on apprend comment est née la chaise électrique par exemple, les dangers du courant continu, ce qu'a été la guerre des courants (continu versus alternatif) qui opposa Westinghouse-Tesla et Edison. 

Le chapitre vingt-quatre est très bon, il fait un portrait accablant du pigeon, qui me raisonne encore aux oreilles. Ah oui, j'oubliais de vous dire que les pigeons occupent une part très importante dans cette fiction, Gregor en est passionné. Il les nourrit d'abord, puis se met à les étudier et finit par tomber amoureux d'une pigeonne qu'il a recueillie dans sa chambre d'hôtel ... quand je vous disais que Gregor était un être atypique ! 
«On tuerait un pigeon sans guère plus d'états d'âme qu'on écrase une blatte. Il est cependant si nul qu'on s'en abstient. Par paresse ou par amour-propre, on se retient de lui donner un coup de pied sauf pour prendre un peu d'exercice et encore, il n'en est même pas digne, on ne voudrait pas risquer de souiller son soulier. Et qu'on ne m'objecte pas que, voyageur, il a rendu quelques services en temps de guerre, encore heureux qu'il ait trouvé un tout petit rôle de mécanique volante.»
Jean Echenoz fait des étincelles ;-)  et personnellement, j'aime beaucoup !
«Quand il descend au salon, vingt et une serviettes immaculées se trouvent empilées par avance sur la table attribuée à Gregor. Pourquoi tant de serviettes pour un homme seul, dites-vous : eh bien parce que sa hantise des microbes est devenue telle qu’il lui faut, avant de manger, soigneusement nettoyer lui-même ses couverts, ses assiettes et ses verres, même si les cristaux du salon des palmiers étincellent aussi fort que son argenterie. Et pourquoi spécialement vingt-et-une, insistez-vous : eh bien, on vous l’a dit, parce que c’est divisible par trois donc bien mieux, presque aussi bien que l’adresse de son laboratoire, 33 Third Avenue. 
Les riches ont coutume d’organiser des banquets nommés dîners d’argent, dîners d’or, dîners de diamant ou de platine. La nuance entre eux tient à la matière dans laquelle est fabriqué le joyau que chaque dame trouver ce soir-là en prenant place à table, serré sous sa serviette empesée. Gregor s’y rend une ou deux fois mais sa répugnance à l’égard des bijoux est telle qu’il s’abstient rapidement d’y retourner. Les très riches font à peu près la même chose, sauf que, dans leurs soirées, on ne fume que des cigarettes roulées dans des billets de cent dollars et, franchement, Gregor n’en voit pas l’intérêt. Plus tordus, les extrêmement riches montent des soirées bizarres où par exemple il est de bon ton que les invités multimillionnaires, ni rasés ni coiffés, se présentent vêtus de haillons aussi malpropres que possible pour, assis sur un sol dégoûtant, boire de la bière éventée en se régalant de rogatons –croûtes, couennes, fanes servies sur des plateaux de cristal par des valets de pied en perruque et livrée. Gregor, bien qu’il n’en montre rien, trouve peut-être ça distrayant cinq minutes, mais il laisse rapidement tomber.
D’un geste bref il incite le maître d’hôtel à présenter le dîner. Mais, après qu’on l’a servi, pas question de manger aussitôt car il lui faut d’abord estimer –méthodiquement quoique instantanément, vu qu’il y est rompu- le volume exact de chacun des plats, puis celui du contenu de chaque verre, la charge précise de chaque fourchette et de chaque cuillère. Calculs d’autant plus nécessaires qu’il n’aurait pas tellement faim sans eux, ce sont même eux qui lui permettent au fond de se nourri. Car manger, à part ça et sans ça, Gregor n’aime pas plus que ça.
Je sais bien que Gregor est antipathique, désagréable au point de laisser penser qu'il n'a que ce qu'il mérite, mais quand même. Le voici sans un sou et menacé de prison juste au moment où Edison, Westinghouse, Marconi et les autres, profitant de ses idées acquises à bas prix sinon carrément volées, s'épanouissent en affaires et se font un maximum d'argent. Non seulement lessivé, il voit bien amèrement que nombre d'entreprises, ne vivant que sur ses propres inventions, du courant alternatif à la T.S.F. en passant par les rayons X, se développent avec profit sans qu'il recueille l'ombre d'un dollar.
Malgré sa petite gloire et son succès mondain, sa succession d’échecs l’amène pour la première fois à ne plus rien vouloir faire, sans amertume ni ressentiment : il n’y a plus qu’à attendre et voir, c’est ça, la vie n’est plus qu’une longue salle d’attente, pas même pourvue de magazines froissés sur une table basse ni des regards furtifs que l’on échange entre patients.
Le pigeon, pourtant. Le pigeon couard, fourbe, sale, fade, sot, veule, vide, vil, vain. Jamais émouvant, profondément inaffectif, le pigeon minable et sa voix stupide. Son vol de crécelle. Son regard sourd. Son picotage absurde. Son occiput décérébré qu’agite un navrant va-et-vient. Sa honteuse indécision, sa sexualité désolante. Sa vocation parasitique, son absence d’ambition, son inutilité crasse.Saleté de pigeon, même pas bon à manger, écœurant sur son lit de petits pois farineux. Mais c’est pourtant bien lui qui est en train de devenir le plat favori de Gregor et bientôt le seul, l’inventeur finissant par se nourrir exclusivement, solitaire dans sa petite chambre, du blanc de l’animal qui borde son bréchet. Bizarre.»

Nikola Tesla en 1980, à 34 ans (source wikipedia)



mardi 31 mai 2016

Caprice de la Reine de Jean Echenoz*****

Les Editions de Minuit, avril 2015
128 pages

4ème de couverture


Sept récits , sept lieux : un parc, un pont, un fond sous-marin, le Suffolk et la Mayenne, Babylone et Le Bourget.

Mon avis ★★★★★


Excellent ! Un exquis bouquet de nouvelles !

Une merveille de concision: Jean Echenoz est un virtuose. Il manie les mots comme personne. Je suis admirative à chacune de mes lectures de cet auteur.

Un très bel ouvrage à ne pas manquer.

Citations & Extraits


"On ne saurait donc se mouvoir qu'avec un but, un axe, un cap, une idée fixe en tête, sinon mieux vaut rester derrière ses fenêtres." (Génie civil) 
"Hérodote n'hésite pas à prétendre que la terre produit jusqu'à trois cents fois ce qu'on sème : il grossit le trait selon son habitude, il sait qu'on le sait de sorte que, persuadé par avance qu'on ne le croira pas, il renonce à préciser jusqu'où montent les tiges de sésame et de millet. Il sait qu'on risque de ne pas le croire et il est vrai qu'on l'a repéré comme un enjoliveur, parfois, des choses : Plutarque estime qu'il faudrait plusieurs livres pour inventorier ses mensonges quand Aulu-Gelle le traite froidement de mythomane.
Mais Hérodote s'en fout, en attendant il va et vient, se promène dans les rues de la ville et dans ses environs, regarde autour de lui, se documente, essaie dans son mauvais assyrien de discuter avec les gens qu'il rencontre." (A Babylone) 
"Et ce cimetière, au fond, ne présentait guère d'intérêt sinon, celui, qui n'est pas le moindre, d'être ingénieusement situé rue de l'Egalité prolongée." (Trois sandwichs au Bourget)