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mardi 31 mars 2020

À la cîme des montagnes ★★★★☆ de CHI Zijian

Escapade dépaysante dans ce bourg de Longzhan, Chine septentrionale , et de ses contrées environnantes. CHI Zijian nous conte les histoires et les légendes inhérentes à chaque grande famille de ce village. Les nombreux personnages: du boucher au vendeur de tofu, en passant par la brodeuse, le médecin, la vendeuse de galettes  ou encore le maire de Longzhan, soucieux de l'environnement, sans oublier la petite fée, envoûtante animiste ... sont dépeints avec détails et précisions. Chacun vit un peu pour soi dans ce village perché en haut d'une falaise, les conditions climatiques extrêmes et l'isolement endurcissent les caractères.
C'est une véritable incursion dans la vie de ce village de la campagne chinoise de l'extrême nord du pays; un village encore fortement imprégné de ses traditions et légendes ancestrales.
On y déambule lentement, s'abreuvant d'histoires qui s’entremêlent les unes aux autres, assimilant les indices qui nous permettront de démêler le vrai du faux, côtoyant chacun des habitants de ce village, nous apitoyant sur le sort de l'un, ou nous insurgeant face au comportement violent, mesquin, perfide d'un autre, récoltant les indices pour comprendre les comportements de chacun des nombreux protagonistes et les percer à coeur. Et force sera de constater que certains d'entre eux n'étaient pas aussi saints qu'on aurait pu le penser au premier abord. Corruption, violence, tromperie, cynisme marquent profondément cette société.
J'ai du mal à situer ce roman dans l'histoire : j'aurais dit première moitié du XXème siècle sous le règne de Mao Zedong.  Sauf qu'à un moment, il est question d'Internet et de pseudo sous lequel on peut se cacher pour écrire les pires insanités sans être démasqué. Cela me laisse perplexe.
Mis à part ce petit bémol, ce livre est un très grand roman à mon avis. J'ai par moment eu l'impression de lire du Hugo ou du Zola. C'est pour dire ! Mais bon ce n'est que mon avis !
Une lecture riche, ardue et passionnante !
Travail remarquable des traducteurs à saluer : l'écriture est fluide, imagée et poétique.
A lire  aussi de cette auteure Le dernier quartier de lune.

« INCIPIT Quand les bêtes apercevaient Xin Qiza, le boucher du bourg de Longzhan, elles savaient bien qu'elles ne verraient pas le soleil se coucher ; elles prenaient peur, bien que l'objet coincé à sa ceinture ne fût pas un couteau, mais sa pipe préférée.Par beau temps, hiver comme été, Xin Qiza n'avait pas besoin d'allumettes pour fumer. Dans ses poches de pantalon, il gardait d'un côté une lentille convexe et de l'autre un paquet d'écorce de bouleau. Quand il voulait allumer sa pipe, il commençait par sortir sa lentille qu'il tournait vers le soleil pour faire converger les rayons, comme la foule accourt au marché, de façon à produire une étincelle ; puis il prenait dans son autre poche un morceau d'écorce de bouleau, fin comme une feuille de papier, qu'il approchait de la lentille pour l'enflammer et allumer ainsi sa pipe. Bien sûr, il n'était pas très facile de prendre le feu du soleil ; au grand soleil d'été, la lentille enrobait le feu en clin d’œil, mais au coeur de l'hiver, quand la bise soufflait, le soleil manquait de vigueur et le feu se faisait longtemps attendre. Pourtant, Xin Qiza ne s'impatientait pas : il disait qu'une pipe allumée au feu du soleil avait une saveur particulière et que ça valait bien la peine d'attendre. Cette lentille qu'il avait toujours sur lui était un vrai valet de ferme corvéable à merci, toujours à ses ordres. En plus de sa pipe et de sa lentille, Xin Qiza possédait un jeu de couteaux auxquels il tenait ; c'étaient les outils de travail qui lui permettaient de gagner sa vie. Comment aurait-il pu ne pas les aimer ? Il les aimait autant que les animaux les haïssaient. Il était boucher à Longzhan depuis plusieurs dizaines d'années, et l'odeur du sang dont il était imprégné était, pour les bêtes au flair subtil, comme une rivière de mort qui coulait en secret, odeur qui ne leur était que trop familière. C'est pourquoi, lorsqu'il se rendait au bord de la rivière, les vaches et les moutons qui broutaient sur la rive levaient les sabots pour s'éloigner aussitôt, même si l'herbe y était grasse à souhait ; quand il passait dans les rues et les ruelles, les cochons qui se chauffaient au soleil rampaient à plat ventre, tout tremblants ; certains pissaient même sous eux ; quand les chiens des voisins le croisaient, s'ils ne filaient pas, tête basse, chercher protection près de leur maître, ils s'approchaient pour s'attirer ses faveurs et lui léchaient les souliers, comme pour obtenir la vie sauve. Xin Qiza ne mettait pas de chaussures en cuir, mais s'il en avait porté, il n'aurait pas eu besoin de les brosser. Il ne tuait ni ne mangeait de volailles. Il disait que c'étaient des créatures débiles et sans force ; y porter la main ou la dent eût été trop cruel, c'est pourquoi les poulets, canards et oies de Longzhan ne faisaient pas cas de lui. Quand les poules le voyaient, elles continuaient à déambuler à leur rythme ; les canards osaient même le côtoyer en battant des ailes ; quant aux oies, telles des princesses, si elles remarquaient quelque déchet de viande accroché à son pantalon quand elles cherchaient leur pitance, elles n’hésitaient pas à tendre leur long cou pour s'en emparer et le manger. Xin Qiza avait une batterie de couteaux de boucher : pour saigner les cochons, tuer les vaches, sacrifier les moutons, couteau à désosser, couteau à racler les poils, couteau à découper les quartiers de bœuf, de différentes formes et de toutes tailles, parfaitement affûtés. Il les chérissait, c'était toujours lui qui les aiguisait. Sa longue pierre grise à aiguiser était installée à l'angle nord-ouest de l'abattoir, comme une énorme pierre à encre. Quand il affûtait ses couteaux, il plaçait un petit banc repose-pieds sur la pierre et s'installait dessus à califourchon, tel un dresseur de cheval. 
Le clair de lune entrant par la fenêtre éclairait les lames à travers le linge blanc, et aux yeux de Xin Qiza, la lune était un lubrifiant de choix pour ses couteaux.
Il n'y a pas que le soleil et la lune pour donner l'heure, ajouta Xin Qiza, les animaux aussi le font. Le matin, le coq annonce l'aube, à midi c'est le braiement de l'âne et le soir est annoncé par les meuglements et les bêlements des bêtes rentrant dans les enclos. Il suffit de les écouter pour savoir quelle heure il est.
Ces dernières années, chaque fois qu'il allait en voyage d'études dans la zone côtière et les régions en expansion, [Tang Hancheng] en revenait découragé. Le développement économique se faisait au détriment des richesses naturelles et de l'environnement. Les immeubles et les gratte-ciel poussaient comme des champignons, mais l'atmosphère et l'eau étaient polluées. Lui qui avait grandi en montagne aimait la nature. Chaque fois qu'il rentrait exténué à Qingshan, qu'il retrouvait la montagne et les rivières aux eaux limpides, qu'il respirait l'air pur, il sentait le sang dans ses veines le laver des fatigues du voyage. Aussi, ces dernières années, quand il avait été question d'attirer les investissements dans la région, avait-il trouvé des prétextes pour écarter tout ce qui aurait nui à l'environnement de Longzhan. À ses yeux, un développement qui détruisait les ressources naturelles, c'était comme un homme qui, pour échapper au froid de l'hiver, se coupait la jambe pour se chauffer et en restait infirme toute sa vie. 
[...] il découvrit des traces du soleil. L'astre n'avait pas œuvré en vain, il avait fait du bel ouvrage. Grâce à lui, la forêt était exubérante, l'eau des torrents tiédie, les fleurs sauvages épanouies, le chant des oiseaux mélodieux. À marcher ainsi dans la montagne inondée de soleil, il se croyait au paradis !
An Ping ne réussit pas à attraper Xin Xinlai, mais il vit un aigle capturer un lapin, un serpent avaler un rat des champs, des oiseaux dévorer des insectes, des fourmis ronger l'écorce d'un pin, et des abeilles pénétrer dans le calice d'une fleur pour en aspirer avidement le nectar. Parmi tous ces êtres vivants règnent massacre et cruauté, mais cela se passe en silence, et même parfois avec des mots charmants. » 

Quatrième de couverture

C’est toute la vie d’un village perché à flanc de montagne, dans l’extrême nord de la Chine, qui se découvre à nous : le forgeron, le héros de guerre, le boucher qui

allume sa pipe au feu du soleil, l’embaumeuse, le vendeur de tofu, la séduisante patronne du moulin à huile, le policier exécuteur des basses œuvres, autrement

dit bourreau, dont personne ne veut serrer la main qui a tué peut-être un innocent. Les amours, les vengeances, les secrets se dévoilent par petites touches et

s’entrecroisent, tel un puzzle musical où chaque pièce viendrait ajouter sa note à l’ensemble de la partition. Et la beauté et la puissance de la nature qui entoure les hommes donne une dimension grandiose à ce monde étonnant, truculent dont les péripéties nous font frémir et vibrer jusqu’à la dernière page.

Éditions Picquier, mars 2019
Traduit du chinois par  ANDRÉ Yvonne et LÉVÊQUE Stéphane
463 pages

lundi 26 décembre 2016

Son royaume**** de Han Han


Éditions Philippe Picquier, mars 2015
241 pages
Traduit du chinois par Stéphane Lévêque
Parution originale Ta de guo, 2012

Quatrième de couverture


Ce que Xiaolong préfère, c’est rouler comme un dingue sur sa moto. Seul ou avec Niba, une fille à l’air candide. Niba aime peindre et rêver, et elle est amoureuse de lui depuis l’enfance. 
Xiaolong agit selon ses instincts, ses envies, redresseur de torts à ses heures, il ne connaît pas les limites que la société lui impose. La petite ville où il vit n’a peut-être rien d’attirant mais c’est son royaume. Un royaume que la plupart des jeunes ont déserté et que les dirigeants veulent mener à la réussite économique. Mais ils ne parviennent qu’à polluer terres et rivières. Lorsque les animaux se mettent à muter et les crevettes chinoises à ressembler à des écrevisses australiennes, Xiaolong trouve que trop, c’est trop. Mais s’il possède un grand sens de l’équilibre sur les deux-roues, ce n’est pas le cas dans les relations humaines ou quand il faut négocier un compromis.
Écrivain devenu célèbre à dix-sept ans, blogueur le plus influent de Chine, champion de rallye automobile, Han Han s’en donne à cœur joie dans ce roman provocateur et insolent, où il se met lui-même en scène avec humour comme auteur d’un livre toxique intitulé Poison!

Mon avis  ★★★★☆


Son royaume, Xialong le arpente sur sa moto, au gré de ses humeurs, il y roule à vive allure à la rencontre des filles ou de ses amis, l'un est gardien d'une friche artistique abandonnée, l'autre, restaurateur, aveugle, à qui il raconte ce qui se passe à Tinglin, ville oubliée et archi polluée, qui, sous nos yeux se transforment en véritable royaume à se faire du fric à tout va, ou la démesure et les ambitions folles des dirigeants politiques vont transformer le paysage et la faune locale.
Le ton est acerbe, la critique des travers de la société chinoise vive, c'est drôle, déjanté, jubilatoire ! 
Une satire sociale haute en couleurs, absolument délirante, qui nous plonge dans une ambiance très particulière, à la fois sombre et lumineuse, douce et acide, dans un monde qui part complètement à la dérive où les exagérations de l'auteur sur les positions politiques au regard du développement économique et industriel sonnent pourtant justes et tristement si réalistes. Une belle réflexion alarmante au plus haut point sur les dérives d'un système gouverné par l'argent, les spéculations à outrance, où manigances, mensonges et complots règnent en maîtres, et sur les impacts environnementaux et humains que ces dérives engendrent. L'Homme suit naïvement, bêtement le mouvement, un vrai petit mouton, oublie toutes notions de solidarité, il est prêt à accomplir des actes irréversibles et dénués de sens pour se remplir les poches !
Le personnage de Xialong est très attachant, il s'indigne, se révolte...un être sensé, presque sensé, ;-) dans un royaume qui part en vrille
C'est très très bon, je vous le recommande vivement !
«— Bon ! En ce moment je suis fauché, je ne peux pas te payer, mais si c’est ma vie que tu veux, là je peux te la donner !
Elle a fléchi la tête. Et elle a pensé : « Voilà un homme comme je les aime ! »
En vérité, pour la seule raison que Niba l’aimait, Xiaolong aurait pu dire n’importe quoi sans qu’elle en prenne ombrage. S’il avait dit quelque chose d’agréable, elle ne l’en aurait que plus aimé. Et s’il avait lâché : « Nique ton père », elle l’aurait aimé tout autant. C’est ça la loyauté à toute épreuve.

La librairie Xinhua est une entreprise d'État et les profits de l'État passent avant ceux des entreprises privées. Le plus gros profiteur de Chine, c'est l'État et pour s'enrichir en Chine, mieux vaut ne pas ignorer cette règle.»

mercredi 21 décembre 2016

Le dernier quartier de lune***** de CHI Zijian


Éditions Philippe Picquier, septembre 2016
364 pages
Traduit du chinois par Yvonne André et Stéphane Lévêque
Prix Maodun, 2005

Quatrième de couverture


Écoutez la voix d’une femme qui n’a pas de nom car son histoire se fond avec celle de la forêt de l’extrême nord de la Chine. Elle partage avec son peuple une vie en totale harmonie avec la nature, au rythme des migrations des troupeaux de rennes et du tambour des Esprits frappé par les chamanes. On y rencontre des hommes vigoureux comme des arbres, à qui il arrive de mourir gelés sur leur renne aux sabots en fleur, un vieillard qui élève un autour pour se venger du loup qui l’a rendu infirme, un chamane qui tisse une mirifique robe en plumes pour prendre au piège la femme qu’il aime, et aussi les guerres et les convoitises extérieures qui viennent menacer ce monde fragile. 
Sa voix coule comme l’eau, de sa venue au monde annoncée par un renne blanc à son grand âge qui n’attend plus que des funérailles dans le vent. Et lorsque sa voix se tait, elle continue à résonner en nous comme si quelqu’un de très lointain nous était devenu très proche et ne voulait plus nous quitter.
Tant que je vivrai dans la montagne, même si je suis la dernière, je ne me sentirai jamais seule. Ce feu sur lequel je veille est aussi vieux que moi. Je l’ai toujours protégé des vents violents, des tempêtes de neige et des grosses pluies. Jamais je ne l’ai laissé s’éteindre. Ce feu, c’est mon cœur qui bat.

Mon avis  ★★★★★


Le soleil est allé dormir,

Dans la forêt, plus de lumière.
Les étoiles ne paraissent pas encore,
Le vent fait gémir les arbres.
Ah ! Ma fleur de lis,
Ce n'est pas encre l'automne,
Tu avais encore tant de beaux jours d'été,
Pourquoi avoir laissé tes pétales se faner ?
Tu es tombée,
Et le soleil est tombé avec toi,
Mais ton doux parfum demeure,
Et la lune se lèvera !


Magnifique et sensible ... une petite douceur tout droit venue de Sibérie qui pourtant réchauffe le coeur en cette période hivernale !
Un bel hommage à l'ethnie des Evenks, un peuple nomade de chasseurs en Yakoutie, au Kamtachaka et dans le Nord du lac Baïkal, un  peuple qui fait corps avec la nature, observateurs des éléments, y puisant des informations (comme par exemple des écureuils qui accrochent les champignons ramassés en prévision de l'hiver et qu'ils suspendent dans les branches des arbres plus ou moins haut selon qu'il neigera peu ou beaucoup l'hiver prochain), capable de créer avec les simples ressources naturelles, un peuple menacé par les déforestations massives et la civilisation. 
Chi Zijian donne la voix à une Evenk, au seuil de sa vie; celle-ci revient sur ses souvenirs, et nous conte le mode de vie traditionnel de son peuple, leurs coutumes et traditions, leurs rites spirituels, leurs croyances, leur organisation, l'élevage des rennes, et leur évolution inexorable jusqu'à leur sédentarisation plus ou moins forcée. Une ethnie où les enfants sont les piliers «Un campement sans enfants, c'est comme un arbre privé de pluie, il a moins de vitalité.». Elle nous parle des ces objets dont elle n'a pu se détacher, qui sont un lien avec des êtres aimés, comme ce miroir et du temps qui passe, à l'aube de son dernier quartier de lune : «Ce miroir avait contemplé nos montagnes, nos arbres, nos nuages, nos rivières, et maints visages de femme.... C'était un œil ouvert sur notre vie, comment aurais-je pu [la] laisser [...] le rendre aveugle ? J'ai conservé cet œil qui avait vu tant de paysages et d'êtres humains, mais comme mon regard, il a perdu de sa clarté.», on apprend beaucoup sur leur langage, plein de jolies métaphores comme celle-ci évoquant les rennes «Ils ont une tête de cheval, des bois de cerf, un corps d'âne et des sabots de bœuf. Ils tiennent de ces quatre animaux sans être vraiment aucun d'entre eux. Pour cette raison, les Chinois Han les appellent si bu xiang, les «quatre-pas-pareils».» Elle nous raconte de belles et émouvantes histoires.

Une lecture qui m'a remémoré des lectures passées, celle de M pour Mabel avec le passage sur le dressage d'un autour et le dernier lapon avec l'évocation de la technique de domestication des rennes.

Installez vous au près d'un feu, et laissez vous bercer par cette belle histoire de chasse, de légendes et de rituels ancestraux, laissez vous charmer par les esprits, laissez vous happer par cette belle échappée poétique, découvrez les histoires de ce peuple menacé, en sursis aujourd'hui, et qui doit s'accommoder de la civilisation ... et j'espère que vous ressentirez comme moi ce grand bol d'air revigorant, apaisant, qui nous fait sentir vivant.

Une lecture passionnante, riche, et si émouvante, un hymne à notre belle nature, de belles leçons de vie et d'humanité, et un constat effroyable aussi : celui des conséquences des actions dévastatrices de l'Homme, une sorte de remise à l'heure aussi des pendules, une pause bénéfique dans notre spirale infernale de consommation et de destruction, dans notre course après le temps...et dire que ma doudou se chaussera bientôt d'une paire de tennis à plus d'une centaine d'euros, si j'avais mis au sapin des bottes faites en peu de rennes tannées, elle m'aurait certainement ri au nez ;-) à nous de trouver le juste milieu, de transmettre nos valeurs en s'adaptant au mieux, ce qui n'est pas chose toujours aisée !

«Je n'ai jamais cru que l'on pouvait apprendre dans les livres un monde ouvert, un monde de bonheur.

Je compris soudain que dans la lampe de ma vie brûlait encore l'huile que m'avait laissée Ladije. Les flammes s'étaient éteintes mais leur énergie demeurait. Valodia avait insufflé une huile nouvelle au feu de sa tendresse, mais ce qu'il avait rallumé n'était en vérité qu'une vieille lampe à demi consumée.

Sachez-le, la vie d'une femme n'aura pas été vaine si la chance lui est donnée de s'évanouir de bonheur pour un homme.»
                                                     


Représentation d'un Chamane

Lac Baïkal

dimanche 5 juin 2016

Les Feux de Shôhei Ooka*****


Editeur : Le Livre de Poche (2003 )
221 pages
Postface de Maya Morioka Todeschini.
Traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle en 1995
Parution originale en 1951 sous le titre de Nobi
Prix Yomiuri


Résumé éditeur


C'est un portrait terrible de la guerre et de ses ravages que nous livre Shohei Ôoka dans ce roman considéré comme un des chefs-d'œuvre de la littérature japonaise de l'après-guerre. Car le drame de Tamura, simple soldat et intellectuel dans le civil, envoyé dans la jungle des Philippines, où il rencontre la solitude, la faim, la peur et finalement sa propre folie, ne concerne pas seulement les Japonais ; ce drame symbolise de manière universelle la tragédie de tous les hommes, soldats ou civils, pris dans l'engrenage d'une guerre dont la logique leur échappe, mais qui finit par les dévorer, marquant à vie ceux qui lui survivent. Tamura n'est pas un "héros" dans le sens traditionnel du terme ; il est bien trop humain pour l'être ou pour le devenir. Ce qui le rend peut-être héroïque, c'est sa quête entêtée et désespérée de l'humain, même quand les choix qui lui sont imposés sont barbares. Portrait minutieux, acéré, sans complaisance, mais plein de compassion, du calvaire et de l'angoisse existentielle d'un être soumis aux pires agressions. "Les feux" sont avant tout une réflexion philosophique sur l'extrême.

Mon avis   ★★★★★


Poignant et effroyable témoignage sur les horreurs de la guerre, sur la survie des hommes et leur capacité à faire face à la faim qui les tiraille, à l'abandon, à la solitude, à la maladie.
Comment lutter justement, comment ne pas sombrer soi-même dans l'horreur face à la détresse ... quel choix aurions-nous fait nous-mêmes ?
Les soldats en déperdition souffrent physiquement et psychologiquement, sont livrés à eux-mêmes et quand ils deviennent inaptes car blessés ou malades, voici ce que leurs supérieurs leur suggèrent :
« Alors, crève ! Ce n'est pas pour rien qu'on vous a donné des grenades. C'est le dernier service que tu peux rendre à la nation ».
Le personnage de Tamura, le narrateur de ce témoignage, est grand, touchant.
Sa réflexion sur la guerre, la vie, la mort, le fait de donner la mort est profonde et, de mon point de vue, si juste.

Citations & Extraits


"Je reçus une gifle. Le lieutenant me dit, très vite, à peu près ceci :
- Imbécile ! On te dit de revenir, et toi tu reviens, comme ça, sans rien dire. Il fallait insister, dire que tu ne savais pas où aller. Alors ils t'auraient accepté à l'hôpital. Ici, nous n'avons pas les moyens de nourrir un tuberculeux comme toi." (début du roman)

"Les aspects variés de la nature où il est envoyé pour se battre n'ont aucune signification à ses yeux si ce n'est celle qui découle d'un point de vue strictement stratégique. C'est cette absence de signification qui le soutient et qui est la source de son courage.
Au moment où la cohérence de cette absence de signification est ébranlée par la lâcheté, à moins que ce ne soit par la réflexion, le pressentiment de la mort, qui a encore moins de signification pour l'homme vivant, en profite pour s'installer."

"Je ne disposais que de la liberté absurde de vivre comme je le voulais le temps qui me séparait de ma mort. Grâce à la grenade que j'avais sur moi, la mort faisait encore partie de mon libre choix, mais je ne pouvais qu'en différer le moment."

"Même marchant dans la vallée de l'ombre de la mort", Psaume 23 de David, Ancien Testament, Citation en exergue de l'ouvrage






mercredi 1 juin 2016

La végétarienne 채식주의자 de Han Kang*****


Editions Le serpent à Plumes, mai 2015 
260 pages
Date de parution originale en Corée : 2007
Traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot
Prix international Man Booker 2016

Les Thèmes : autodestruction, folie, érotisme, anorexie, fantasme, bouddhisme

4ème de couverture


Une nuit, elle se réveille et va au réfrigérateur, qu'elle vide de tout ce qu'il contenait de viande. Guidée par son rêve, Yonghye a désormais un but, devenir végétale, se perdre dans l'existence lente et inaccessible des arbres et des plantes.

Ce dépouillement qui devient le sens de sa vie, le pouvoir érotique, floral, de sa nudité, vont faire voler en éclats les règles de la société, dans une lente descente vers la folie et l'absolu.

Critiques de la presse


"Une fable étrange et éthérée, rendue plus fascinante encore par la précision et la fraîcheur de sa prose." The Times Literary Supplement

"La Végétarienne est une expérience extraordinaire." The Guardian

Mon avis   ★★★★★


Coup de coeur pour ce roman atypique, étrange, surprenant, fascinant, inoubliable. Rien que ça !
J'ai été happée par cette lecture, par l'histoire de cette femme qui se métamorphose sous nos yeux et qui persiste jusqu'au bout à suivre sa destinée. J'ai vibré avec elle, souffert avec elle.
Cette lecture donne matière à réfléchir, les thèmes abordées sont nombreux :l'anorexie, la peur du jugement si on ne suit pas les chemins de la "normalité"ou les règles dictées par la société/la famille, l'influence de l'éducation sur la personnalité d'un être, la folie ou encore l'autodestruction.
L'écriture est délicate et raffinée.
Une très belle réussite !
Une sacrée jolie plante !!

Citations & Extraits


"Si je l'avais épousée, bien qu'elle fût dépourvue de tout charme remarquable, c'était parce qu'elle n'avait pas non plus de défaut notable. La banalité qui caractérisait cette créature sans éclat, ni esprit ni sophistication aucune, m'avait mis à l'aise. Je n'avais pas eu à faire semblant d'être cultivé pour l'impressionner, à me précipiter pour ne pas être en retard à nos rendez-vous, à nourrir des complexes en me comparant aux mannequins des catalogues de mode. Devant elle, je n'avais pas honte de mon ventre, qui avait commencé à se bomber dès l'âge de vingt-cinq ans à peu près, ni de mes bras et de mes jambes, que je n'arrivais pas à muscler malgré mes efforts, ni même de mon sexe, dont les modestes proportions m'avaient toujours inspiré un sentiment d'infériorité que je prenais soin de dissimuler."
"Le pénis de Chunsu dardait à présent, tandis que son visage trahissait son embarras. Elle s’est étendue doucement sur lui, sa poitrine contre la sienne. Ses fesses se sont soulevées. Il les a filmés de côté. L’espace laissé libre entre le corps de la femme, courbé comme celui d’un chat, le ventre et le sexe turgescent de l’homme avait quelque chose de grotesque, évoquant l’accouplement de deux plantes géantes."
"Il a ramené vers le haut du crâne de la femme ses cheveux qui lui cachaient les épaules et s’est mis à dessiner en partant de la nuque. Des boutons de fleurs à moitié ouverts, pourpres et rouges, ont couvert bientôt les épaules et le dos, et de minces tiges ont coulé sur les flancs. Au niveau de la fesse droite s’est épanouie une corolle vermeille, laissant apparaître de gros pistils d’un jaune éclatant."
"Des tiges brunes et persistantes vont-elles pousser sur elle ? Des racines blanchâtres vont-elles s’élancer de ses mains pour s’ancrer dans la terre noire ? Ses jambes vont-elles se tendre vers le ciel et ses mains vers le noyau de la Terre ? Sa taille, étirée jusqu’au point de rupture, va-t-elle supporter ces forces antagonistes ? Lorsque la lumière descendant du ciel va traverser Yônghye, l’eau jaillissant de la terre fera-t-elle naître des fleurs dans son entrecuisse ? Son âme avait-elle eu la vision de tout ceci lorsqu’elle était ainsi dressée, les mains au sol ? "