Affichage des articles dont le libellé est ★★★★★♥. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est ★★★★★♥. Afficher tous les articles

samedi 10 octobre 2026

L'Aquarium ★★★★★♥ d'Anne Cathrine Bomann

Derrière la vitre

« Une belle prison reste toujours avant tout ce qu'elle est : une prison. »

Que j'ai aimé ce livre.

Dans L'Aquarium, il y a l'endroit et il y a l'envers. L'endroit, ce sont les beaux tableaux de verre que viennent admirer les visiteurs. L'envers, ce sont les bassins des blessés, les projets non présentables, les finitions cachées « comme à l'arrière d'un tricot ». Vigga, stagiaire un peu perdue, passe de l'un à l'autre. Elle découvre que « toute la végétation de cette boîte est déjà morte à la seconde où nous l'installons », et qu'une belle prison reste une prison.

Elle fait aussi la connaissance de Rosa, la pieuvre, dont le corps change de couleur pendant le sommeil, comme si elle rêvait. Trois cœurs, des bras qui pensent, des yeux derrière lesquels « s'étendaient des paysages à l'infini ». Vigga la regarde. Rosa la regarde aussi. Ce passage est tellement touchant. Ce regard, c'est tout le livre. Reconnaître que l'autre n'est pas là pour notre bon vouloir, qu'il a « ses propres raisons de traverser la vie ».

Mais la vitre n'enferme pas que Rosa. Vigga se cogne à ses propres parois, « les murs qui vivent en moi », et cherche dans le monde ce qu'elle ne trouve pas en elle. Avec Maiken, sa meilleure amie, elle confond longtemps un amour qui retient avec un amour qui laisse libre. Elle voudrait préserver leur complicité, les nuits à parler dans le noir, cette certitude d'être l'une à l'autre alors que Maiken est enceinte. Mais comment aimer sans retenir ? Comment accepter que les liens se transforment sans y voir une perte ?

Anne Cathrine Bomann mêle la précision des observations scientifiques à une poésie très douce. Les passages sur la pieuvre m'ont passionnée, et la fin m'a profondément émue. Le mouvement peut être une bonne chose malgré tout, les liens aussi ont besoin de mouvement. 

Un immense coup de cœur pour les mots de cette autrice, pour ce qu'elle donne à voir et à penser. Un livre qui nous rapproche du vivant, nous ouvre à ce qui nous échappe et nous rappelle que les êtres que nous aimons ne nous appartiennent pas.
« Mais, à la seconde où le regard de Rosa s'est posé sur le mien, j'ai eu la certitude inébranlable que derrière ses yeux s'étendaient des paysages à l'infini. »

« J'ai un bourdonnement dans les oreilles, dû à la profondeur ou à la hauteur.
C'est la pression de l'autre côté de la paroi. »
TOMAS TRANSTRÖMER 

« Il arrive que les pieuvres changent de couleur et transforment l'architecture de leur peau pendant qu'elles dorment. Certains scientifiques pensent que ce phénomène est comparable au fait de parler dans son sommeil pour un être humain. Que le corps trahit ainsi un être pendant son sommeil, qu'il joue avec ce qui se déroule à l'intérieur. Que la pieuvre, derrière ses yeux clos, est en plein dans une chasse excitante ou dans une bagarre. Et que les couleurs qui la parcourent offrent aux voyeurs que nous sommes de rêver avec elle.
Je l'ai vu, moi, ce phénomène, j'ai vu les rêves modifier ton corps. Si je parviens à dormir cette nuit, j'espère rêver de toi. »

« Ils ne paient pas pour voir souffrir des animaux, la maladie, la mort et tout ce que personne n'a envie de voir sont donc cachés ici, dans l'envers du décor, tout comme sont cachées les finitions à l'arrière d'un tricot. Ici il y a les bassins remplis d'animaux blessés en observation, des poissons en attente d'un nouvel abri et des projets à moitié terminés, non présentables. Johannes m'a tout montré et - c'est assez incroyable - il n'a pas honte le moins du monde. »

« En effet, même si l'on fait tout notre possible pour obtenir un aquarium qui ressemble à un morceau de fond marin, ou à un bord de lac d'Amazonie, ce n'est jamais rien de plus qu'un bocal carré. Les algues ne peuvent pas pousser dans la mince couche de sable que nous avons mise, les racines ne poussent pas dans le verre. En principe, toute la végétation de cette boîte est déjà morte à la seconde où nous l'installons ici, tout comme le seraient les animaux si nous ne purifiions ni n'oxygénions leur eau ni ne leur donnions des doses adéquates de nourriture. »

« La séparation entre l'envers et l'endroit fonctionne, ce sont vraiment de beaux tableaux, qu'ils ont créés dans les aquariums. Mais une belle prison reste toujours avant tout ce qu'elle est : une prison. »

« J'écris : La pieuvre vit seule la plupart du temps, en dehors d'un groupe, et, contrairement à l'être humain, elle a développé une intelligence essentiellement asociale.
Son évolution est une histoire de complexité solitaire et idiosyncratique.
Une intelligence essentiellement asociale, cela me rappelle quelqu'un. Ma propre évolution ? Une histoire d'idiosyncrasie solitaire parfois idiote.
Quand on pense que j'ai eu la possibilité de te rencontrer ! Que nous nous sommes séparées il y a six-cent-millions d'années pour finalement nous retrouver ! »

« [...] c'est peut-être aussi simple que cela, on aime les gens qui vous mettent en valeur. Je n'ai jamais été la préférée, ni dans ma famille ni ailleurs. Certainement parce que je n'ai pas cette capacité à faire en sorte que les gens se sentent valorisés. Mais avec Maiken, grâce à la façon dont elle me regarde, je deviens une autre. Du coup, ce qui chez moi semble habituellement froid et distancié devient intéressant. »

« Vous avez dit bec ?
Mais Johannes se contente de sourire de son sourire énigmatique. Rosa est juste sous la surface de l'eau maintenant, elle n'est plus grise mais d'un violet rougeâtre plus sombre. Excitation peut-être, ou curiosité ? Je plisse les yeux et me lance. Puis je tends la main à nouveau.
Rosa reste en position d'attente quelques secondes, puis elle pose le bout d'un de ses bras sur le dos de ma main. C'est mince et élastique, la peau est ferme et presque sèche, complètement différente du corps visqueux d'escargot auquel je m'attendais.
Tu as de la chance, dit Johannes. Trois de ses bras sont enroulés autour de mon poignet maintenant. Elle n'aime pas toujours le goût des gens. »

« Mais, à la seconde où le regard de Rosa s'est posé sur le mien, j'ai eu la certitude inébranlable que derrière ses yeux s'étendaient des paysages à l'infini. Qu'elle y existait vraiment et m'étudiait, autant que moi je l'étudiais. »

« Imagine avoir deux tiers de ton cerveau répartis dans tes bras, dit Johannes d'un ton rêveur, et à cet instant j'ai une bouffée d'affection pour lui. En effet, il a raison; imagine pouvoir goûter et sentir avec les mains et saisir une pensée de l'une pendant que l'autre joue avec un coquillage. »

« ELLE EST EN COLÈRE AUJOURD'HUI.

C'est ce que dit Johannes un matin, et je mets du temps à comprendre qu'il parle de la mer. De la mer comme d'une puissance féminine avec sa volonté propre et ses sentiments incontrôlables, maintenant que le vent projette les vagues contre l'Aquarium. Je n'y avais jamais pensé de cette façon. La mer n'avait pas de genre pour moi, pas de sentiments, elle se contentait d'exister, exactement comme les animaux. Une grenouille, une anguille, une perche. Des yeux vides d'expression, des créatures portées par l'instinct sans aucune conscience. Avant, je ne m'imaginais absolu-ment pas que certains portaient des œufs, d'autres de la semence, je n'attachais d'intérêt qu'à leurs couleurs, leur taille, à la limite leur goût quand j'en mangeais. Pareil pour Rosa. Au début, je n'avais aucun langage pour déchiffrer son monde, elle m'apparaissait aussi simple qu'un gribouillis sur un morceau de papier. Mais quelque chose est en train de basculer ; les mouvements monotones des lavettes, des couteaux et de tous les crustacés congelés passent à l'arrière-plan et je me sens à ma place ici, au centre de la respiration bourdonnante de l'Aquarium. Plus j'apprends à connaître les noms des animaux, plus je comprends tout ce que représente une créature comme Rosa, plus ce nouvel univers s'ouvre à moi. »

« Elle porte la belle couleur corail qu'elle a souvent, la cavité de son manteau bouge en rythme et envoie des jets d'eau sale par l'entonnoir qui dépasse comme un petit tuba sous un repli de sa peau. Et d'un seul coup, sans raison, elle change d'apparence. Un rouge plus vif l'envahit et vire ensuite au brun, tout le temps d'une respiration. De lisse comme de la soie, sa peau se rétracte en ce qui ressemble à de la chair de poule, puis se transforme ensuite en une surface noueuse ornée de délicates cornes, puis elle change encore de couleur. Un frémissement la parcourt et dissout la couleur bleuâtre dans son corps jusqu'à ce qu'elle redevienne orange pâle. Les excroissances aussi ont maintenant disparu, le tout a pris moins d'une minute. Les paupières de Rosa semblent fermées à présent, on dirait qu'elle dort. Mais de quoi ai-je été témoin ? »

« Je m'appuie au dos de ma chaise, je sais bien avec qui je suis d'accord. Je suis d'accord avec ceux qui me disent que même si Rosa est privée de liberté vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans ses rêves au moins, elle est libre de tournoyer au fond de la mer, tandis que le courant caresse son manteau et que des bancs de poissons coralliens étincelants remplissent le vide des heures d'éveil. »

« Dans les eaux européennes, on utilise une série de différentes méthodes d'abattage des pieuvres, par exemple découper leur cerveau, les cogner, retourner leur manteau et étouffer l'animal en le suspendant dans un sac en filet. Les chercheurs ne recommandent aucune de ces méthodes. En fait, ils ne parviennent pas à trouver une façon de tuer les pieuvres qui soit à la fois humaine et applicable à grande échelle. Ils recommandent la poursuite des recherches.
Être en vie, être capable d'éprouver des sentiments comme l'angoisse et le malaise et voir son corps découpé en morceaux qui vont être jetés dans une casserole d'eau bouillante.
Je ferme le rapport. La plupart d'entre nous refusons ce savoir dès qu'on l'a reçu. Pas si étonnant ?
Es-tu toujours là ? »

« Deux de ses bras dépassent de la grotte comme une plante exotique, ses yeux sont ouverts, mais elle ne bouge pas un seul muscle. Elle ne se donne aucun mal, ni pour moi de ce côté ni pour les futurs visiteurs, qui vont se placer devant son aquarium, lever leurs télé-phones et peut-être même frapper sur la paroi pour lui faire faire son numéro. Et je me rends compte que l'un des aspects les plus horribles commun aux foyers et aux aquariums est qu'ils risquent de nous faire oublier que les autres ne sont pas là pour notre bon vouloir. Qu'ils ont leurs propres raisons de traverser la vie. »

« La réalité de Rosa : survivre dans quelques litres d'eau sans requins, sans courant et sans étendues infinies. Se cogner contre des parois transparentes et soupçonner de l'autre côté un monde qu'elle ne comprend pas et auquel elle n'a pas accès.
Ma réalité : survivre dans une ville sans air pur, sans signification, sans étendues infinies. Me cogner contre des parois transparentes et soupçonner de l'autre côté quelque chose que je ne comprends pas et à quoi je n'ai pas accès. Me lever tous les matins en cherchant dans le monde ce que je ne possède même pas en moi. »

« Pourquoi trouvons-nous si étonnant que les animaux soient intelligents ? Comment ai-je pu jusqu'à récemment m'imaginer que les animaux de l'Aquarium étaient totalement insignifiants ?
Sur la vidéo, le labre sort de l'image en nageant, mais au lieu de se calmer, mes pensées s'évadent en un fantasme pénible au sujet de la souffrance causée par un hameçon à plusieurs ardillons qui transperce la joue. Je m'imagine être entraînée par l'hameçon et me dépouiller de ma peau pour échapper au pire. Je m'ima-gine être soulevée et arrachée à mon environnement familier, en manque d'air, pour être tout de suite rejetée à l'eau avec une blessure à la joue comme un stigmate que l'eau peut traverser à sa guise, sans jamais comprendre ce qui m'est arrivé. »

« Tu es une meilleure personne que moi, lui disais-je, et en effet, j'étais remplie de mauvaises pensées. Surtout à mon égard, et pour être sincère, à l'égard aussi de beaucoup de ceux avec lesquels nous venions de passer la soirée.
C'est que je ne suis pas aussi dur avec moi-même que toi, me répondait-il en me prenant la main.
Au-dessus de moi se déploie le ciel, c'est une belle journée lumineuse. Je laisse passer un métro de plus. »

« C'est une règle absurde que celle qui nous impose de vivre avec ceux dont on partage le sang par hasard, dit-elle un jour après une scène semblable, alors que toutes les deux nous cueillions des framboises d'un rouge profond dans les buissons du fond du jardin. C'est à toi de choisir ton propre clan.
On aurait cru qu'elle parlait de loups hurlants ou d'oiseaux dans le ciel et je l'ai adorée pour cette phrase. Le goût des baies douces-amères, le dessin des taches de jus sur nos doigts.
Si je devais désigner mon clan aujourd'hui et si j'avais le choix, je prendrais Maiken et Grand-mère. »

« Ce n'est que des années plus tard que je l'ai compris : le sentiment de distance n'a rien à voir avec les lois de la physique, la faute en est aux murs qui vivent en moi. »

« Dehors, le jour se lève, un étau de fatigue m'enserre le front. Pourtant je continue. Ce n'est plus si loin.
Même si personne ne sait avec exactitude ce qu'est la conscience, nous, les êtres humains, avons longtemps pensé que nous étions les seules créatures sur terre à en posséder une. L'expérience d'être un sujet agissant et pensant, la capacité à appréhender en une seule image les impressions venant de nous et de notre environnement et d'y réfléchir. Une sorte de niveau d'être supérieur.
Puis est venue l'idée que certains animaux pourraient partager cette expérience. Le chimpanzé par exemple, et que dire du chien et du dauphin ? Des cochons et des corbeaux ? Comment déterminer si un être avec lequel on ne communique pas possède une conscience ?
Un bon point de départ de réflexion est la vie émotionnelle et une forme d'intelligence. Aujourd'hui, on sait que la pieuvre a très vraisemblablement des expériences de douleur et de mal-être. Qu'elle trouve sa route dans des labyrinthes, qu'elle ouvre des récipients fermés contenant de la nourriture et qu'avec le temps elle va de plus en plus vite pour résoudre le même type de tâches. Les pieuvres en captivité préfèrent certains soigneurs à d'autres et leur comportement en découle. Quoi de plus ? La pieuvre ressent-elle quelque chose qui ressemble à du discernement ou à de la satisfaction quand elle s'occupe de ses œufs, a-t-elle peur de mourir quand un requin la prend en chasse en mer? Es-tu quelqu'un ? En te regardant, je n'en ai aucun doute.
Personne ne sait vraiment ce qu'est la conscience, mais nous en avons l'expérience. Un regard personnel, une manière d'être nous. Un point de vue. Comment se représenter l'éventualité d'une conscience chez un être dont nous ne partageons ni la structure du cerveau ni la forme du corps ?
Mais moi, je te sens et je te sens me sentir. Je sais que nous avons connu des expériences communes: toi qui montes à la surface du bassin et enroules tes bras autour des miens. Moi qui m'ouvre à toi.
Il y a les choses telles qu'elles sont : l'eau, le crabe, mon visage. Et puis il y a la façon dont les choses se manifestent à nous. L'eau pour moi : un élément étranger, le sel, qui pique les yeux, la sensation de mouillé. La pesanteur de s'y mouvoir, l'impossibilité d'y respirer. »

« Je cherche le mot amitié sur Google et trouve une vidéo sur YouTube. Elle parle des personnes avec lesquelles nous passons notre temps au cours de notre vie. D'abord la famille, bien sûr, puis les amis, des relations passionnantes que nous avons choisies nous-mêmes. Puis les collègues, le ou la partenaire, les enfants; les membres de sa famille d'origine deviennent des gens que l'on voit à de grandes occasions et des gens qui nous aident pour les enfants, contrairement aux amis qu'il faut caser dans le planning: quelques heures au jardin, une petite sortie au café puis passent des semaines, des mois d'ici la fois suivante. Se rencontrer pour échanger sur la vie qui se passe ailleurs. Puis dans un bouquet final, toutes les courbes colorées qui tombent comme des miroirs inversés, du temps qui ne fait que s'élever de plus en plus vers la mort : le temps passé avec nous-mêmes. »

« Dans cette image de moi en train de ramasser les dépouilles provenant des personnes les plus importantes de ma vie, quelque chose me frappe. La façon dont on se persuade aussi facilement que l'on est la personne qui aime le plus parce que l'on est la personne qui en fait trop. La façon dont j'ai pu tant de fois confondre un comportement défaillant avec un amour défaillant, alors qu'en réalité il l'était peut-être surtout chez moi. »

« Certains jours l'Aquarium est un miroir. Le homard, dans son cercueil, la tête détournée et les pinces si lourdes qu'il est impossible de les soulever, Rosa, dans sa cage de verre, son attitude solitaire, des parties de son corps pressées contre quelque chose, en attente. J'en apprends de plus en plus sur elle. Que c'est une prédatrice. Qu'elle est curieuse et intelligente, qu'elle aime jouer et s'accrocher à moi quand elle en a l'occаsion et que ses trois cœurs battent à un rythme particulier. Pourtant, je me souviendrai d'elle comme : seule, calme, de l'autre côté de la paroi de verre. Parce que c'est ainsi qu'elle me ressemble le plus. »

« En vérité je suis assise à cette table pour en lire plus sur tes œufs, en vérité je suis ici pour trouver une solution si elle existe, mais je suis obligée de m'en approcher avec précaution. Ton corps extraordinaire.
Je regarde donc une vidéo du cerveau de la pieuvre, replié autour de l'œsophage, de son bec qui ressemble à celui du perroquet avec une mandibule inférieure acérée comme un rasoir. Derrière le bec, sur la langue, se trouve une rangée de dents minuscules dont la pieuvre se sert pour creuser des trous dans la coquille de ses proies afin d'y injecter son venin paralysant.
Tu es une prédatrice hautement spécialisée, je lis : La pieuvre par des mouvements vibratoires de l'arrière de son corps injecte une sécrétion empoisonnée dans la cavité branchiale de sa proie. Pour récapituler: des bras pensants, un bec cornu, des mâchoires puissantes, une langue râpeuse, du venin. Trois cœurs. Un cerveau qui s'étend comme du lierre à travers le corps.
Ton sang est bleu vert parce que tu utilises l'hémocyanine pour stocker ton oxygène, tu utilises le cuivre là où j'utilise le fer. Du sang bleu. Je pense aux petites capsules de cyanure glissées sous la langue pendant la guerre, je pense à la mort bleue. »

« Ne t'attends pas à ce qu'elle reprenne contact.
Je me redresse, Johannes est apparemment venu en avance lui aussi.
Là-bas non plus, ce n'est pas donné à tout le monde de trouver un partenaire. Il fait un signe de tête vers la mer. Il ne faut donc pas avoir de la peine pour elle. Pondre les œufs et en prendre bien soin, c'est la chose la plus naturelle qu'elle puisse faire.
Je comprends qu'il essaie de m'aider et je vois bien ce qu'il y a d'absurde à être si bouleversée par un simple animal. Il y a des souffrances bien pires, je n'ai qu'à regarder autour de moi, je le sais. Mais cela ne change rien au fait qu'un être que j'ai appris à aimer va bientôt mourir de faim sous mes yeux. Rosa est en train d'exécuter sa dernière performance dans une cage de verre, et c'est un crève-cœur qu'elle fasse ainsi sa sortie. Ma belle et sage amie ne comprend ni la farce qu'est devenue sa vie ni sa propre illusion personnelle : qu'elle va passer les jours qui lui restent à soigner des dépouilles vides comme si c'était une question de vie ou de mort. »

« CELA NE SERT À RIEN de ressasser, tout le monde le sait. On ne peut pas revenir en arrière. Et encore : si seulement je n'avais pas eu ce poste à l'Aquarium. Si seulement Maiken n'était pas allée à cette fête il y a deux ans, là où Daniel était barman, si seulement j'avais été du genre à dire oui au lieu de non, elle ne serait peut-être jamais rentrée avec lui cette nuit-là. Si seulement ma grand-mère n'était pas morte ou si Kasper n'était pas parti. Si seulement je m'étais sentie un peu plus à l'aise en ce monde depuis le début.
Il n'y a évidemment aucun lien de cause à effet entre ces événements, je le sais, mais pour l'instant, c'est ce que je ressens. Comme si un enchaînement de malheurs m'avait amenée jusqu'ici, et que, pendant ce temps, si je m'étais une seule fois surprise moi-même ou avais été un peu meilleure, je n'en serais pas là aujourd'hui. »

« ELLES SONT LÀ DANS LE LIT. Maiken, calée par deux oreillers dans le dos, et Bodil sur son sein, incroyablement petite et si neuve. Je m'assois sur le bord du lit et serre précautionneusement la main de Maiken. Tout ce que nous avons vécu ensemble s'accumule en un nœud tendre dans la gorge et je ne peux m'empêcher de penser combien ces six derniers mois auraient pu être plus faciles sans toute cette eau qui s'est soudain infiltrée dans ma vie. Qui ne connaît le rêve de pouvoir tout conserver en un seul moment parfait, à la plage, dans la cuisine en faisant la vaisselle, rien qu'elle et moi ? Mais malgré tout, je me souviens aussi de ce que Johannes m'a appris sur le courant : combien l'eau devient souillée et pauvre en oxygène, ce qui rend la vie impossible.
Que le mouvement peut être une bonne chose malgré tout. Alors, de ce mouvement que je connais si bien, le visage marqué par la fatigue et par ce qui ressemble au bonheur, Maiken me tend son enfant pour que je la prenne. »

Quatrième de couverture

Vigga est une jeune femme introvertie qui souhaite que son monde ne change jamais. La seule chose qui l'intéresse est d'être auprès de sa meilleure amie, Maiken. Or, leur complicité repose sur un délicat équilibre. Quand Maiken tombe enceinte, Vigga panique à l'idée de perdre son unique amie. Elle qui vogue de contrat précaire en période de chômage vient de débuter comme stagiaire à l'Océan, l'aquarium public où elle rencontre Rosa, une pieuvre exceptionnelle qui va remuer sa vie. Rosa a la capacité de changer de cou-leur en dormant, n'a pas de squelette, ses bras peuvent se mouvoir de façon autonome, même s'allonger du double de leur longueur, et surtout, elle possède une très grande intelligence essentiellement asociale. Vigga a enfin déniché son alter ego et se lance à corps perdu, « une aiguille de boussole plantée dans la poitrine », dans cette relation interespèces qui la pousse à s'interroger sur son identité profonde et sa perception du monde. Mais elle devra aussi apprendre que tout ce qui vit doit mourir.

Éditions La Peuplade, novembre 2025
289 pages
Traduit du danois par Christine Berlioz et L'aile Flinck Thullesen 

vendredi 24 juillet 2026

L'enfant du vent des Féroé ★★★★★♥ d'Aurélien Gautherie

Pensez-vous que la beauté puisse aussi naître de la douleur ?
L'Enfant du vent des Féroé nous le rappelle.

Comment survivre à la perte d'un enfant ? Aurélien Gautherie ne cherche jamais à répondre. Il accompagne. Avec une infinie délicatesse, il laisse parler un village, un bonnet de laine, des seuils, les vents, les falaises et les eaux des Féroé. Comme si les hommes, parfois trop démunis pour dire leur peine, pouvaient confier leur mémoire aux paysages et aux choses.

« [...] accepter d'être condamnées à vivre sans, à vivre encore. À vivre après, à vivre avec. »
Le deuil n'est pas une destination. C'est vivre autrement.

J'ai été profondément touchée par Jonas, par Anna, Eilin, par ce deuil qui ne s'efface jamais vraiment. Ici, la nature offre un refuge où la tristesse peut enfin respirer. Elle n'efface pas la douleur, elle lui offre une place.

J'ai aussi été profondément touchée par le village de Gjógv, qui devient une présence, une voix, un gardien des souvenirs.
J'aime énormément aussi la présence de l'Étranger. Il rappelle que certains lieux nous choisissent autant que nous les choisissons. Son regard émerveillé devient le nôtre. Et lorsqu'il écrit qu'il devient « buvard », je trouve l'image extraordinaire. Voyager n'est plus collectionner des paysages, mais se laisser imprégner jusqu'à être transformé. Cela fait écho à la citation finale de Nicolas Bouvier : « certains voyages ne cessent de vous défaire. » Les Féroé deviennent une expérience intérieure.

Il est des voyages qui nous dépassent, des livres qui soufflent en nous. Celui-ci m'a laissé une infinie mélancolie, mais aussi une forme d'apaisement. Comme l'écrit Saint-John Perse en exergue : « N'ouvre pas ton lit à la tristesse. » Non pas parce qu'il faudrait être heureux malgré tout, mais parce que le monde continue de murmurer. Il reste des prodiges à entendre, même lorsque le cœur est brisé.

Une tristesse d'une rare beauté. Un immense coup de cœur.

En exergue 

« Et moi j'ai dit : N'ouvre pas ton lit à la tristesse. Les dieux s'assemblent sur les sources,
Et c'est murmure encore de prodiges parmi les hautes narrations du large. »
SAINT-JOHN PERSE, Vents (I. 7)

« Gjógv

Quelle qu'en soit la raison, s'il vous prend un jour l'envie de savoir à quoi ressemblent les paysages de l'archipel des Féroé, faites comme tout le monde : ouvrez un moteur de recherche, rubrique « Images ». Parmi les photos qui s'afficheront alors, vous tomberez immanquablement sur moi. Savoir en quelle position j'apparaîtrai, ça, en revanche, c'est une autre histoire... Il faut dire que la concurrence est rude.
La première place est acquise, sans aucune contestation possible, à la chute d'eau de Múlafossur. Les couchers de soleil en arrière-plan, l'astre qui plonge dans l'horizon atlantique avec la lenteur dorée des soirées polaires, les bouches bées quasi quotidiennes des promeneurs : autant de preuves irréfutables de la grandeur du spectacle offert ici par la nature. Toute tentative de contester cette suprématie serait aussi vaine que ridicule. On ne badine pas avec la beauté. On s'incline, on l'accueille, éventuellement on la révère, mais badiner, non. »

« Comme une étoile montante à qui l'on demanderait d'où lui vient son succès soudain, je peine encore à comprendre ce que ces gens me trouvent. Peut-être le vert hypnotique de mes eaux. Ou leur sentiment d'évoluer dans un instantané un peu vieilli, quelques amarres rouillées comme les symboles d'un passé révolu, d'une activité naguère foisonnante sur mon quai unique. Je n'ai même pas d'ouverture infinie vers le large, comme l'île de Mykines, la plus occidentale de l'archipel à quelques encablures, les falaises abruptes et embrumées de Kalsoy ferment mon horizon. Mais elles le nimbent du charme des légendes éternelles. Le charme, aussi, des histoires des hommes. Comme celle qui va suivre. »

JONAS
« Avec le temps, il avait appris à maîtriser ce mouvement spontané de repli, simplement, à le rendre moins agressif - y compris envers lui-même. Il s'était rendu compte qu'il n'avait pas besoin d'un effort si intense pour se retrouver seul. Que la sérénité ne s'acquiert véritablement qu'avec douceur et patience. »

L'Étranger 
« Quand la plupart des gens évitent ces allées ou préfèrent détourner le regard, je m'arrête longuement. Je devrais hurler intérieurement à l'injustice, fuir peut-être, mais non. Au contraire, je m'y sens bien. J'ai mis des années avant de comprendre pourquoi. Et la raison en est finalement assez simple: c'est pour moi une expérience de partage poussée à l'extrême, un summum d'empathie. Là, accroupi, recroquevillé, recueilli, j'ai presque perdu moi-même tous ces enfants. Je les pleure en dedans, entouré par un cortège de familles endeuillées, je vois les mères, défigurées par la douleur, poser leur main tremblante sur un cercueil en pin, je vois les pères impassibles et droits, dont les genoux, miraculeusement, ne ploient pas sous le chagrin, les jeunes amis de la crèche ou de l'école s'étouffant dans des sanglots impossibles à contenir. Et pour moi, en moi, déferlent autant de vagues successives, tragiques mais réconfortantes. Des vagues d'humanité. »

« Blottie contre lui, Anna s'endormit à son tour. Jonas se releva pour la déposer dans son berceau. II l'avait fabriqué lui-même et lui avait donné la forme d'une coque de bateau, avec à la proue une tête d'ange qu'il avait sculptée tous les soirs pendant plusieurs semaines. Il s'était dit qu'ainsi il la proté-gerait même en étant loin d'elle, durant ses sorties en mer. Qu'il serait toujours un peu là pour elle.
Il n'avait pas encore mesuré toute l'étendue de sa faiblesse. »

Seuils
« Depuis, nous avons compris que nous sommes des marqueurs, des symboles, des caps à franchir pour retrouver le confort d'un foyer, le calme d'une chambre. Sur notre bois, quatre talons dénudés en chemin vers l'amour, le frôlement du long manteau brun d'une douce sorcière un soir d'été, les semelles d'un père effondré qui vient de dire adieu à sa fille. La conscience, alors, que l'on regagne un chez soi où quelqu'un manque déjà, une maison où l'on ne sera plus jamais à trois comme on l'avait tant rêvé.
Et des giboulées de larmes qui sans rebond éclatent sur nous, seuils d'un foyer à jamais fracturé. »

L'Étranger
« Deux choses encore que j'ai oublié de mentionner au sujet de la maison. La première est qu'elle est plutôt basse de plafond : une tradition féroïenne pour conserver la chaleur face à la rudesse du climat océanique. La seconde est que son toit est recouvert d'herbes folles, comme tous les autres toits de l'archipel, en vertu d'une tradition millé-naire. Vu de dehors, c'est très photogénique : l'être humain en harmonie avec la nature, se fondant en elle en toute discrétion, un écohabitat qui s'ignore, à la mode avant l'heure. Une fois à l'intérieur, c'est autre chose. Pendant plusieurs jours, le temps de s'y habituer (et encore, seulement un peu), on a vraiment la sensation d'être enterré vivant. Même l'échappatoire de la fenêtre ne suffit pas à réprimer l'angoisse qui monte dans la gorge et fait palpiter les jugulaires. Le pire, c'est la nuit. On reste immobile dans son lit à regarder le plafond, en respirant lentement comme s'il fallait vraiment économiser chaque bouffée d'air. C'est idiot, mais irrépressible. »

Anna
« Même pleurer, elle n'y arrivait pas. »

Gjógv
« Si, malgré tout, l'ambiance d'une monarchie ovine en bord de mer ne vous attire pas, si vous n'avez pas l'envie ou pas les moyens de venir jusqu'à moi, vous pouvez au moins, comme le reste de la planète, me parcourir en ligne, virtuellement, cheminer clic après clic sur la route qui mène à moi, me découvrir d'en haut, fragile et clairsemée, insignifiant premier plan d'un panorama de roche et d'océan. Moi, l'extrémité septentrionale d'Eysturoy, l'île de l'Est. Arpentez mes ruelles quasi désertes et mes demeures éteintes, contemplez le vacarme léger de ce torrent qui me fend en deux dans sa douce cavalcade.
Faites-le donc, mais vous manquerez le cri, au loin, des jeunes guillemots affamés s'égosillant à appeler leurs parents, vous manquerez l'odeur capiteuse des algues en décomposition, la danse subaquatique de celles, vivantes, qui voltigent, aériennes, dans le ressac du port, vous manquerez les rires des enfants qui jouent et pataugent dans le Lítlafløtt, ce petit bassin aménagé dans le lit du torrent pour accueillir leurs embarcations de fortune faites de bidons de plastique tranchés en leur milieu dans le sens de la hauteur flotteurs aussi rudimentaires qu'efficaces, réunis à l'aide de planchettes de bois, vous manquerez ce petit monde qui se récrée sur l'eau limpide descendant des montagnes. Vous manquerez les soubassements de pierre des bâtiments, peinturlurés de blanc, et vous manquerez alors la pesanteur de chaque maison, de chaque famille, la pesanteur immense et absolue du temps qui passe sans les hommes. »

« S'ouvrir en grand à l'instant présent pour éviter que s'éteigne la moindre étincelle de souvenir. »

« Les mains d'Anna qui se refermaient le renvoyaient aussi à un geste qu'il n'aurait jamais l'occasion de lui transmettre, une habitude qu'il avait quand il était enfant. Face à la mer, il attrapait le vent du large dans sa main droite qu'il laissait fermée jusqu'au soir, collant vigoureusement ses phalanges entre elles pour ne laisser aucun interstice. Faisant fi des injonctions de ses parents qui l'exhortaient à cesser cet enfantillage, il tenait bon, et ce n'est qu'au coucher, dans son lit, qu'il dépliait en douceur ses articulations. Alors, dans sa main devenue coquillage de chair et d'os, égoïstement, il écoutait le bercement des vagues, emporté par l'attelage de Nótt vers le lointain sommeil. »

Bonnet
« Parfois, dans le silence malmené par le frisson des vents, quand le village dormait, ignorant ses chagrins solidement enfouis, une larme perlait au coin de ses yeux et glissait sur sa joue comme une caresse triste et, si elle ne s'était pas déjà tarie sur son chemin, venait goutter sur mes fibres de laine dont elle assombrissait la teinte de son humidité. Plusieurs fois baptisées par son malheur, mes mailles solidaires absorbaient chaque fois un peu du lourd destin des femmes féroïennes. »

« Nous sommes, à Gjógv comme ailleurs, un marqueur discret des révolutions astrales, nous enflons et dégonflons au rythme des saisons, accompagnant la respiration vitale du monde et des hommes, y compris de ceux qui ne nous regardent pas. Franchis avec joie, indifférence ou mépris, nous sommes toujours là. Nous façonnons l'espace des humains, vivons avec eux, leur survivons aussi.
Nous, seuils, sommes insignifiants mais glorieux. »

L'Étranger 
« J'aurais beau y multiplier les séjours, Gjógv et les Féroé ne m'appartiendront jamais. Je serai toujours l'Étranger. Une curiosité pour les habitants, surpris de me voir revenir si souvent, certains se deman-dant - et moi, c'est cela qui me surprend - ce que je peux bien trouver à leurs îles au climat si rude. La première fois, un mois de juillet, je n'étais pour eux qu'un touriste au milieu des autres, noyé, confondu parmi ceux qui n'étaient là que pour le cliché instagrammable, deux trois respirations iodées et un « C'est vraiment encore plus beau qu'en photo ! » ceux qui viennent pour voir et non pour regarder. Et puis je suis venu une deuxième fois et l'on m'a peut-être reconnu, un doute, au moins, lu dans quelques regards que j'ai croisés. La troisième, c'est certain, on m'a dit : « I know you, right ?  »
Une question lancée par politesse, pas en féroïen, bien sûr, pas en danois non plus, histoire peut-être de me tester et surtout d'entériner la distance en dressant ferme entre nous cette barrière linguistique. J'étais devenu familier, c'est vrai, mais un familier toujours imposteur, énigme ambulante égarée sur leurs terres, une ombre incompréhen-sible. Que diable vient-il donc faire ici, celui-là ? »

« Ce lieu ne m'appartient pas et pourtant il est à moi plus qu'à eux car je l'ai choisi. Je n'y suis pas né par hasard, je n'y habite pas par tradition. Je l'ai choisi et, une fois rentré en France, je m'y transporte chaque jour avec nostalgie et passion. Je ne séjourne pas à Gjógv avec l'indifférence de l'habitude, le regard aveugle et blasé qu'ont les gens qui vivent quelque part depuis longtemps. J'y inspire lentement, avec méthode, conscient qu'il faudra repartir, concentré sur la moindre particule environnante, les sens aux aguets, et je deviens buvard. Oui, buvard. C'est exactement ça. Car, loin de là-bas, j'ai comme l'impression de sécher, de dessécher même, de vivre en homme lyophilisé. Alors sur place, autant que je peux, je m'imprègne, je m'imbibe, j'absorbe tout mon saoul les cris des cormorans et le claquement des vagues, la bruine sur ma face et le picotement de son sel, l'odeur des moutons humides, l'eau glacée du Lítlafløtt sur mes pieds nus qui s'y promènent. Tous ces ingrédients de souvenirs que je pourrai convoquer à ma guise et qui recréeront en moi cette incomparable atmosphère.

Je serai toujours l'Étranger mais je suis chez moi. Je suis chez moi et c'est inexplicable. Peut-être est-ce cela, finalement, qui est le plus beau. »

« Au seuil de sa propre mort, il repensait à son grand-père et à Anna, comme toujours, alors que tous les autres guettaient son départ à lui. D'ailleurs, Elin venait d'entrer dans la pièce. Elle portait sur lui un regard aimant tandis qu'elle lui faisait la gazette, parlait de la pluie et du beau temps, de la vie qui continuait et continuerait sans lui dans les rues de Gjógv. Elle avait sa main posée sur la sienne mais ignorait que son frère n'était pas vraiment là. Il était avec Dale, sur les falaises, inspirant comme d'ultímes bouffées de nostalgie pour se donner la sérénité nécessaire. La mort de son grand-père avait été douce et, d'une certaine façon, il comptait bien suivre sa trace. »

« À la belle saison, impossible pour les touristes de les manquer. Au moindre rayon de soleil, et malgré la froideur du torrent, tous les enfants du village se précipitent au bord du Lítlafløtt, ce petit bassin rempli des eaux qui descendent des montagnes jusque dans l'océan. C'est le cœur du village, là où les rires cristallins résonnent, le lieu de l'innocence et du jeu, de ces moments qui resteront dans toutes les mémoires, même et surtout dans celles de ceux qui rejoindront un jour le Danemark ou l'Angleterre pour leurs études ou bien en quête d'un travail. Le Lítlafløtt est un havre de paix et de joie au milieu des ruelles. »

« Les gosses pensent que leur père est un génie du bricolage, mais ils ne connaissent pas l'histoire, la vraie. On attend qu'ils soient plus grands pour la leur raconter. Les bidons en plastique, deux par deux comme ça, ça ne fait pas si longtemps. Avant, il n'y avait qu'une seule coque, et en bois. Ça va faire bientôt un siècle. Une petite, un jour, est morte dans le village. Une Kristiansen. Elle n'avait pas neuf mois. À l'époque, on n'avait pas encore d'église, alors son père a organisé une cérémonie étrange, qui a marqué tout le monde. Le papa a tout décidé : la maman, à ce qu'on raconte, n'était pas en état de s'y opposer. Un matin, il a emmailloté sa fille et l'a glissée dans son berceau de bois, puis est parti seul en mer avec elle, si tôt qu'il faisait encore nuit. Arrivé bien au large, il a allumé des bougies accrochées au berceau. Il a attendu, attendu que les flammes consument doucement la coque avant de voir son enfant sombrer dans les profondeurs de l'océan. Il est rentré l'air étonnamment apaisé, et personne n'a oublié cette scène. Les enfants du village, à l'époque, ont un temps été émus devant ce père si fier, si courageux. Leur innocence a vite repris le dessus: certains ont demandé à leurs parents d'avoir eux aussi un bateau pour jouer aux apprentis marins sur le Lítlafløtt. Mais un vrai bateau miniature, en vraies planches, pas l'une de ces embarcations de fortune que les pères avaient coutume, depuis cinq siècles, de bricoler à la va-vite avec des chutes sans valeur. Les prétextes - "Inutile de perdre du temps avec ces enfantillages, pensez donc au prix du bois, dans notre archipel sans forêt !" ne tenaient plus. L'exemple de Jonas, incarnation du père idéal, aimant et dévoué, avait fait naître chez les autres pères un sentiment de honte qui ne pouvait disparaître qu'en répondant enfin aux sollicitations des enfants, perçues désor-mais non plus comme des caprices mais comme un hommage. Nous, les anciens, même ceux qui, comme moi, n'étaient pas nés à l'époque où ça s'est passé, on pense toujours à la mort de cette enfant en voyant les gosses d'aujourd'hui sur la rivière. Pour nous qui sommes si attachés aux traditions et aux souvenirs, c'est beau, cette rencontre de la candeur et de la mémoire. »

« Quand son père glissait son gros doigt dans sa main, comme une branche à laquelle elle s'accrochait, elle, la noyée de l'existence, alors de toute son âme elle essayait de le serrer aussi fort qu'elle pouvait, elle se crispait autour de lui. Quelques secondes, pas davantage. Ces légers spasmes pour lui dire son amour, pour lui dire aussi qu'elle souffrait d'être qui elle était, de ne pas être qui elle aurait voulu être - mal au cœur, dans toutes les significations possibles. »

L'Étranger 
« Les heures passent avec lenteur dans les villages des bouts du monde, et c'est ce que l'on y vient chercher : le ralentissement, la dilatation du temps dépouillé des contingences matérielles qui nous arrachent à nous-mêmes au quotidien, toutes ces obligations illusoires qui déconstruisent et détissent les fibres de notre âme. Arriver à Gjógv, comme dans tout lieu de retraite, de recueillement, impose un sas de décompression, une distance minimale à respecter pour ralentir comme il convient, ne rien gâcher de l'espoir qu'on a projeté, durant les semaines qui ont précédé le voyage, dans cet exil à la durée forcément limitée, dont on s'efforcera de savourer chaque instant parce que, oui, il faudra bien en revenir - mais à vrai dire toujours un peu déçu, une fois rentré, en regardant derrière soi, de ne pas avoir pleinement réussi, profité absolument. »

« La maison est simplement aménagée, peu décorée, rien qui égaye outrageusement la sobriété ambiante, rien sur quoi m'attarder, et ce n'est qu'à la troisième visite que j'ai enfin distingué, parmi ce que j'avais pris, sur la commode, pour un simple amas de vieux napperons, autre chose de plus épais, plus dense... Légèrement dissimulé, un vieux bonnet en laine traînait là, oublié sans doute depuis un moment tant ses couleurs étaient passées. Il était d'un bleu d'une extrême légèreté, tirant sur le blanc, d'une luminosité feutrée, comme dans un ciel d'été lorsque se mêlent l'azur et d'épars nuages effilochés par la chaleur. Le temps avait incorporé à ses mailles, pour certaines boulochantes, de petits grains de poussière qu'il m'a été impossible d'ôter totalement malgré toute ma bonne volonté, mes tapotages et secousses. L'intérieur du bonnet était encore étonnamment doux en dépit de son grand âge évident, comme s'il n'avait été que très peu porté, au point que j'hésitais : peut-être n'était-ce en réalité qu'un bonnet de poupée, symbole des heures évanouies d'un amusement d'antan. Il fallait bien, c'est vrai, tromper l'ennui durant les hivers sans fin des Féroé.
Mais, à y regarder de plus près, j'ai aperçu, mêlés aux fibres de laine et aux résidus de poussière récalcitrants, quelques fils blonds, presque translucides. Des cheveux. Quel petit être avait bien pu porter ce bonnet ? Combien de temps avait-il été précieusement conservé comme la mémoire des premiers temps d'une enfance révolue, disparue ? Et surtout, quand avait-il cessé d'être justement, pour qui que ce soit, un souvenir vivant, quand était-il devenu un simple objet qu'on garde machinalement, élément de décoration pour potentielle photo sur une annonce de location, esquisse de pittoresque pour étranger en quête d'exotisme ? 
[...]
Je ne savais pas quel enfant avait porté ce bonnet, ni qui avait pu un jour, les yeux ensommeillés, fredonner aussi des comptines nocturnes, mais quelle importance ? En cet instant, d'avoir rejoint la communauté des parents soucieux, je me suis senti un peu plus féroïen, un peu plus humain. Inexplicable et un peu naïve, cette émotion irrépressible a soudain rompu la solitude de l'étranger voyageur, et m'a empli durablement d'une vague d'espoir en l'avenir. »

« Et si un homme auprès de nous vient à manquer à son visage de vivant, qu'on lui tienne de force la face dans le vent ! »
SAINT-JOHN PERSE, Vents (I. 6) 

Gjógv
« J'ai entendu ces mères pleurer de honte aussi, les semaines et les mois passant, honte de ne plus avoir la force d'y aller, de se trouver des excuses pluie battante ou chemins enneigés, ragoût qui mijote ou retour imminent de la pêche -, le deuil s'usant et s'estompant malgré elles, enragées de voir le quotidien reprendre le dessus, de constater qu'un jour est passé sans penser à l'enfant disparu, qu'il faut bien s'occuper du suivant, absorber la mort en soi, ne plus lui ménager que de brefs instants de relâchement, accepter d'être condamnées à vivre sans, à vivre encore. À vivre après, à vivre avec. »

« Depuis, chaque fois que j'ouvre ce bréviaire de la route, je pense à Anna, et chaque fois que je pense à Anna, les mots de Nicolas Bouvier dans sa préface trouvent en moi un écho inestimable et vivifiant.
Effectivement, « certains voyages ne cessent de vous défaire ». »

« Sur ses fibres un peu rêches, il lisait encore et toujours, à tâtons, les minces chapitres de la vie qu'elle et lui avaient partagée pendant quelques mois. »

Quatrième de couverture

Îles Féroé, 1902. Dès sa naissance, Anna semble chétive, donnant ainsi raison à sa mère, qui s'est inquiétée durant toute sa grossesse.
Îles Féroé, 1953. Un vieux pêcheur sent que sa fin est proche mais il veut tenir quelques heures encore afin de s'éteindre à la même date qu'Anna, sa fille adorée. La rejoindre enfin est un soulagement.
Pour raconter ce drame familial à un voyageur de passage, bien des années plus tard, les objets du quotidien ainsi que la petite ville de Gjógv prennent la parole. Et quand les hommes et les choses se taisent, ce sont les vents qui s'expriment, dans un puissant ressac de vers libres évoquant un chœur de tragédie.
Né en 1983 à Schiltigheim, Aurélien Gautherie enseigne les lettres classiques à Strasbourg. Grand voyageur, il a arpenté la plupart des pays nordiques. L'Enfant du vent des Féroé est son premier roman.

Sur l'auteur

Né en 1983 à Schiltigheim, Aurélien Gautherie est diplômé en sciences de l'Antiquité, philosophie et ethnologie ; il enseigne les lettres classiques à Strasbourg. Ce grand voyageur curieux de tout a arpenté une trentaine de pays, dont la plupart des pays nordiques. L'Enfant du vent des Féroé est son premier roman. 

Éditions Notabilia,  janvier 2026
365 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

dimanche 14 juin 2026

Trois fois la colère ★★★★★♥ de Laurine Roux

Encore un coup de cœur !

« Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer. »

Comment résister à un tel roman ? Laurine Roux signe un récit d'une rare intensité, porté par une écriture somptueuse, vivante. À travers trois générations, elle nous offre une histoire de domination, de pouvoir, de violence et de vengeance, mais aussi de transmission, de liberté et d'espérance.

Une fresque médiévale où chaque personnage semble porter sa part d'ombre et de lumière. Miou, Reine, Gala, Éphraïm, Guillaume ou encore Pietro...

Laurine Roux interroge les dogmes, la justice, la colère et le libre arbitre, sans jamais sacrifier la beauté du récit. Son regard sur la nature, les liens humains et la compassion éclaire les pages d'une lumière singulière 💙

Un roman puissant, intelligent et magnifiquement écrit, qui rappelle que lorsque l'ordre engendre le désordre, désobéir peut devenir un acte de justice.

En exergue 
« Je donne à mon espoir tout l'avenir qui tremble comme une petite lueur au loin dans la forêt. » 
GUILLAUME APOLLINAIRE, « L'AMOUR, LE DÉDAIN ET L'ESPÉRANCE », POÈMES À LOU 

« Il lui disait, "Mon esprit décide, mon corps n'a pas mal". L'adolescente avait répondu à cette suprême leçon en trouvant la force de sourire à son tour, le père et la fille pulvérisant l'horreur. »

« Reine boit les paroles de l'aïeul. L'histoire achevée, elle laisse les mots poudrer ses paupières d'or et de sang. Un soir, la gamine se tourne vers Enguerrand, Mon père est-il aussi brave que Beowulf ? Le seigneur déglutit, Oui, ton père est tout aussi brave. Satisfaite, l'enfant claironne, Alors il me tarde qu'il revienne pour nous conter ses exploits ! Le vieil homme invoque une soudaine fatigue. Il est temps d'aller se coucher, ces légendes ne sont bonnes qu'à faire des cauchemars. Au loin, un petit-duc entame sa veille lancinante. Dans son lit, Reine imagine Hugon quitter les terres impies, la main d'un roi infidèle au fond de sa besace ; revenu à Bure, il la tire du balluchon, la cloue sur la porte du château. »

« Pietro avait alors recueilli la bête dans sa bure, et s'était fait cette promesse : célébrer Dieu ne devait jamais l'empêcher de penser par lui-même. Sans quoi le Seigneur ne l'eût pas doté d'entendement. Sa liberté recouvrée, il avait réchauffé le lièvre contre sa poitrine et pris la route. »

« À la fin de l'office, pour y voir plus net, Pietro a fait quelques pas dans le jardin. L'herbe y pousse grasse, perlée de rosée. Le moindre carré de végétation loue la générosité de Dieu secondée par la main de l'homme. Ici, on a élagué, assaini les marécages, édifié, inventé des machines, des façons de démultiplier le vivant, de le fertiliser, de sorte que la simplicité et l'ingéniosité invitent à la halte. Se fiant à cette bonace, Pietro décide de séjourner une semaine ou deux aux Crots. »

« Pieds nus dans ses galoches, il rejoint Guillaume. Contrevenant au silence des matins, le franciscain rend grâce aux bourgeons des poiriers ainsi qu'aux ruches alignées devant le muret. Nuages, fouines, rameaux, lichens, ils sont tous ses frères. Aucun ne mérite moins ses hommages qu'un évêque ou un cardinal. Frissonnant de piété, Guillaume ne se scandalise pas, la candeur de Pietro l'émeut. L'hiver et la maladie d'Éphraïm ont malmené son âme, les privations du Carême creusé ses flancs. Depuis des jours et des jours, il appelle de ses vœux le printemps. Et Pietro arrive avec Pâques et ses promesses de revif. Au milieu du jardin, le père sent sa poitrine s'élargir. Aussitôt se reprend : ce pèlerin, qui bat la campagne, qui a affronté l'alpe et l'eau glaciale de la Durance, pourquoi poserait-il son havresac ici ? Nul doute, il tracera sa route, c'est ainsi : les errants errent. Et lui, Guillaume Podor, homme de bâti, de pierres assemblées pour abriter le dialogue patient des âmes avec Dieu, il restera. Son corps lui pèse plus que jamais, englué dans l'épaisseur des heures, celle des blocs de calcaire, tant le franciscain, par effet de contraste, paraît sec de grand air, prêt à s'envoler. Un oiseau. Voilà ce que dessinera Guillaume dans le cartulaire. »

« Voilà comment Pietro infléchit les représentations de Guillaume. Il est néanmoins un sujet de divergence qui ne laisse d'outrer le bénédictin, d'autant que Pietro y revient sans cesse : le devoir de réclusion. Le Lombard se réfère à François d'Assise, qui incite à franchir les portes des monastères, à aller se frotter au pouls battant des villes et des faubourgs, le sabot souillé de fange, afin de ne jamais oublier que l'homme n'est qu'un homme. Chaque fois, les joues du prieur s'empourprent. La boue ? Abyssus abyssum invocat ! clame-t-il, soudain grandiloquent, remontant aux Latins et sur ses grands chevaux. L'abîme appelle l'abîme ! en remet-il une couche, s'inquiétant que l'on puisse bientôt officier dans les tavernes, À quand les maisons de tolérance ? Par jeu, Pietro le provoque, De belles plantes peuvent croître sur le fumier... Guillaume s'étouffe, C'est parfaitement... Parfaitement. Il en postillonne, en perd ses mots, seuls lui viennent ceux d'apostat, de sacrilège. Mais comme il ne veut surtout pas blesser son hôte, il se réfrène, et file épuiser son effarement en bêchant un carré de terre. Pietro le regarde, amusé.
Que Guillaume le veuille ou non, ces différends ouvrent des brèches en lui, introduisent des vacillements - une incitation à pondérer, à assouplir -, là où les dogmes indiquent une lueur unique. Éphraïm ne rate aucune de ces controverses, auxquelles il ne comprend pourtant pas grand-chose : jamais Guillaume ne lui paraît si vivant qu'à se défendre, et il adore lorsque le Lombard tente de calmer le père. Doté d'un pouvoir presque magique, son accent rocailleux embarque le gosse par-delà les montagnes, dessine des fenêtres aux murs. Avec Pietro, le rire n'est plus un péché. Le soir, dans le secret de leur cellule, le franciscain s'exclame, Attention aux araignées ! Et il fait grimper ses doigts le long des côtes du gamin. Le petit se tord, asphyxié, heureux. Pour rien au monde, il ne supporterait qu'on lui arrache cet asile. »

« De partout les oiseaux chantent - babil de corneilles, merles et huppes en goguette ; ça folichonne. »

« Le franciscain gagne sa cellule, se laisse choir à côté de l'adolescent. Qui ne dort pas, les yeux perdus dans le vide. Pietro remonte affectueusement la couverture sous le menton du gosse, suit les contours de la tache ornant sa nuque. Ils dessinent une île, dont le moine détaille la géographie - là, un cap, ici, une anse ; quant à cette échancrure, on pourrait y deviner une baie. Peut-être qu'en explorant ces confins, on dénicherait un trésor ? Éphraïm flotte, risette aux lèvres. Pietro poursuit. Il en est sûr, dans cette oasis, nulle bêtise, nulle violence, seulement des plages claires-badigeons de bleus, de beiges presque transparents. Il s'y voit, eux deux plus Guillaume, pêchant les pieds dans l'eau, faisant ensuite griller le poisson enveloppé de larges feuilles. Au-dessus de leurs têtes, ce serait un fouillis invraisemblable - palmes et lobes géants, pia-pia d'oiseaux bariolés sous l'épais couvert. De temps à autre, une plume se décrocherait, trait jaune biffant les sentiers volcaniques ; on épinglerait le trophée au mur de la cabane. La nuit, les grenouilles n'en finiraient pas de jacasser. Éphraïm ronronne, Ça ressemble à un rêve... »

« Le jeune homme s'en emplit les poumons, s'exerçant à distinguer les essences - érables sycomores, mélèzes, pins noirs, hêtres, cytises, ifs. D'autres effluves se devinent, aux notes troubles, mélange de cailloux, de groins, d'ailes, d'échines et de terre humide. Au milieu, une touche douce et féconde, indéfinissable, qui lui dit, Viens. »

« La force réside dans l'esprit. Les poings sont les ministres du cœur. »

« La mort a ses obscénités, et cueille même les marmots. »

« La jalousie a raclé son cœur. Ça le prend parfois, en bouffées de haine, comme des coliques, et c'est confit d'amertume qu'il grimpe la pente du château. »

« Quand l'ordre engendre le désordre, l'homme juste désobéit. »

« Il y a ce long silence. [...] On assemble les pièces, c'est brouillon, hasardeux - Voilà ce que Gala m'a conté. Ce que Clarisse et la vieille m'ont révélé. Une engeance terrible prend forme, marquée au fer rouge par le viol, le mensonge et la domination. À sa racine, un homme, que Reine honnit après l'avoir vénéré. Jadis héros, désormais monstre - bourreau de son grand-père, de sa mère, et de sa sœur. »

« Pietro voudrait trouver les bons mots, mais il est des peines trop vastes, trop profondes, qu'aucune douceur ne peut panser. Alors il reste debout, armé de sa seule compassion. »

« Elle seule saura - l'enfant dans son giron n'est pas de ces unions adoubées par le Saint-Siège, il est né d'un château en flammes, de l'injustice et de la déraison. »

« La colère est mauvaise conseillère. »

« Les cors résonnent de bon matin : l'ennemi est là, à l'autre bout de la plaine. De partout, le barouf des hommes se préparant au combat - lances qu'on affûte, pièces d'armure qui s'entrechoquent, marmites bouillant sur le feu, et les éternels conciliabules, sourds d'abord, puis perturbés par des éclats de voix. Ainsi se chorégraphie le désir d'écraser l'autre. Fureur à l'est comme à l'ouest. [...] La terre boira le sang des catholiques avec la même avidité que celui des impies, laissant au sol des flaques d'une même couleur dégueulasse. Quel sens donner à cela ? »

« Imaginer une manière de tracer les contours de ce qui est juste, de séparer le bon grain de l'ivraie, en se méfiant de son propre jugement comme de celui de Dieu : voilà ce à quoi elle doit s'atteler. »

Quatrième de couverture

« Avant tol, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer. »

Le temps des croisades. D'un coup d'épée, une jeune fille tue son grand-père, dit Hugon le. Terrible. Ce geste prend racine plusieurs générations en arrière, aux confins des Alpes, où jadis sont nés des triples affublés d'une mystérieuse tache au cou. Aucun des enfants - séparés au berceau - ne saura rien des deux autres, jusqu'à ce que le destin les entraîne tous dans une formidable épopée mélant rébellion, vengeance et soif de soif de justice
Dans Trois fois la colère, Laurine Roux s'empare des grandes questions qui taraudent notre modernité : la domination masculine, l'emprise du passé, les identités à inventer, la réparation des victimes. Le tout campe dans une nature souveraine, symbole de l'amour et de l'espoir.

Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes. Elle est l'autrice d' Une immense sensation de calme, du Sanctuaire, de L'Autre Moitié du monde et de Sur l'épaule des géants, tous parus aux Éditions du Sonneur.

Les Éditions du Sonneur,  juin 2025
244 pages

jeudi 11 juin 2026

Le Roman d'Alexandre ★★★★★♥ de Louis Meunier

🏔💚💙Coup de coeur.

Louis Meunier raconte la guerre, mais surtout ce qui lui résiste. La beauté, l'amour, les montagnes et les histoires. 
« Quelque part, des hommes font la guerre, des fiancées se languissent, des mères pleurent. Et partout, sur toute la surface de la terre, la montagne affiche sa beauté, indifférente aux malheurs du monde. »
J'ai voyagé loin. Très loin.

Ces pages  nous entraînent dans les montagnes de Savoie et de l'Hindou Kouch, sur les traces d'Alexandre, soldat français envoyé en Afghanistan. Mais ce roman est bien plus qu'un récit de guerre. C'est un conte moderne où se croisent des destins bouleversants, où l'amitié, l'amour, la fraternité et la transmission tentent de survivre au milieu de la violence des hommes.
À travers une écriture d'une grande beauté, poétique sans jamais perdre sa justesse, l'auteur donne à voir toute la complexité de l'Afghanistan.  Ses blessures, ses contradictions, ses traditions, mais aussi la dignité de celles et ceux qui y vivent. Certains passages sur la guerre nouent l'estomac, d'autres illuminent par leur humanité.
« On n'échappe pas à ce qui nous constitue - surtout pas aux histoires. »
Et c'est peut-être cela qui m'a le plus touchée. Cette réflexion sur les récits qui nous façonnent, nous relient les uns aux autres et traversent les générations. Les mots de Louis Meunier m'ont émue aux larmes. Ils racontent la folie des hommes, mais aussi l'amour,  les montagnes, les histoires, la mémoire qui demeurent quand tout semble chanceler.

Un roman magnifique, habité par le souffle du sauvage et la beauté des sommets.
« Il sait que l'on ne revient jamais indemne dane sortie en montagne, que l'on porte un temps avec soi les odeurs de la forêt et le bleu du ciel, la sérénité de la pierre et le souffle du vent, ces forces qui emplissent et apaisent, font se sentir plus entier, plus vivant. »
Je vais y rester un moment dans ces montagnes. 
Et cette phrase ...
« Les histoires ne sont pas faites pour dormir entre les pages, mais pour circuler de bouche en bouche, embraser les poitrines, réveiller les cœurs. »
À lire 💙💙💙

« Du ciel tombent des cordes
Faut-il y grimper ou s'y pendre ? »
Feu! Chatterton 

« Si mon histoire arrive jusqu'à vous, c'est que vos regards sont tournés vers mes montagnes depuis que des fanatiques financés par l'or noir ont lancé des avions au-delà des mers contre des tours érigées par des fous adorateurs du dieu argent. En un instant, les deux extrémités du globe se sont rejointes et ces tours, qui avaient été voulues si hautes qu'elles touchent le ciel et réunissent en leur sein des hommes issus de toutes les tribus, sont retombées à l'état de poussière. 

D'autres ont tenté avant de régner sur l'étendue de la Terre, depuis le début des temps les civilisations s'entrechoquent dans un mouvement de va-et-vient. Chaque génération parcourt les vestiges du monde précédent en se demandant de quelle démence souffraient ses ancêtres, sans réaliser qu'elle est aveuglée par la même fièvre et qu'elle laisse dans son sillage un lot renouvelé de bonheurs et de malheurs.

J'ai dans ma poche une pièce en or jaune à l'effigie de Sikandar le Conquérant. Elle est vieille de plus de deux mille ans, sa valeur était reconnue sur plusieurs continents. Je pourrais en obtenir une jolie somme dans n'importe quelle échoppe, pourtant je la garde pour me souvenir que les devises ont beau avoir changé de noms et les conquérants de visages, la folie humaine n'a pas décru et le soleil pas bougé, si bien que c'est toujours la même histoire qui se déroule dans son ombre et sa lumière. »

« Raconter, c'est résister. Transmettre, c'est croire qu'une étincelle, même infime, peut défier l'effacement. »

« [...] je sais qu'après moi subsistera quelque chose de plus tenace que la mémoire d'un homme : une histoire. Celle d'un père qui veut un fils, d'un enfant qui cherche sa mère, d'une femme qui rêve de liberté. »

« Avec sa viande et les pouvoirs de son corps disséqué, l'animal représente le salut de son épouse et de la lignée Bosson. Pierre va prendre sa chair et tirer un bon prix du reste. Cette grosse chèvre sauvage est une pharmacopée ambulante. Son bézoard¹ guérit de la dysenterie et des affections respiratoires, son sang soulage les calculs rénaux, ses cornes réduites en poudre soignent l'anémie. Et sa croix de cœur, le cartilage logé entre les ventricules de son organe vital, est un talisman qui confère à celui qui le porte sa vigueur, son endurance et sa résistance au froid. C'est à cause de cette petite croix fichée dans la partie la plus intime de son être que le bouquetin a été exterminé. »
1. Mot originaire des montagnes de Perse qui signifie « remède au poison » et désigne une concrétion ronde constituée d'un agrégat de débris végétaux présente dans l'estomac des ruminants. 

« La guerre, toujours la guerre. Les royaumes naissent, s'élèvent dans l'éclat du fer et du feu, et s'effondrent dans la poussière. Chaque siècle voit surgir de nouveaux prétendants, qui veulent graver leur règne dans la pierre pour laisser derrière eux des preuves de leur puissance, mais seul le sol garde la mémoire de leurs passages, mêlant les cendres d'hier à la boue de demain. Les hommes, avec leurs machines volantes réduisant le monde à la taille d'un poing, ne parviennent jamais à retenir entre leurs doigts le temps qui s'échappe. »

« Il sait que l'on ne revient jamais indemne d'une sortie en montagne, que l'on porte un temps avec soi les odeurs de la forêt et le bleu du ciel, la sérénité de la pierre et le souffle du vent, ces forces qui emplissent et apaisent, font se sentir plus entier, plus vivant. »

« Marie pense au temps révolu, à ce qui ne reviendra pas. À son enfance écoulée dans les odeurs de paille, de lait, de feu de bois. Au quotidien rythmé par les saisons, aux gestes qu'on répétait sans y penser. »

« Aristote aurait dit qu'il y a trois sortes d'hommes : les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer. Alexandre a toujours pensé que l'adage s'appliquait aussi à la montagne, surtout quand on y fait la guerre. Aux risques de l'altitude s'ajoutent ceux du métier de soldat : les mines, les tirs embusqués, et tous les dangers invisibles, plus sournois encore, qui s'immiscent sous le gilet pare-balles, collent au corps, s'emparent de l'esprit et rongent la volonté plus méchamment que toutes les salves d'artillerie. »

« C'est biologique. Les affres et les joies intenses s'impriment dans les gènes. Provoquées par la peur ou le désir, la douleur ou l'amour, elles voyagent dans le temps en passagères clandestines, se transmettent d'une génération à l'autre. Elles restent tapies des années durant sans se manifester et, sans préavis, remontent à la surface, murmurent les injonctions déposées par une cohorte d'ancêtres, commandent de fuir ou de succomber devant la courbe d'une montagne, la ligne d'un visage, la lumière après une nuit sans fin, la chaleur des pierres que le matin ranime. »

« Ils se demandent s'ils rentreront les pieds devant, s'ils devront tuer pour vivre, s'ils auront à tourner leurs FAMAS contre des enfants, s'ils reviendront avec un membre en moins et une névrose en plus, un stress post-traumatique qui les hantera le reste de leurs jours et de leurs nuits. »

« Le Cam est le seul à ne pas s'en faire, il regarde un film sur son téléphone portable en faisant tourner un hand spinner entre ses doigts comme si c'était la roue du destin. Un film drôle, apparemment. Les éclats de son rire ample couvrent le bruit du moteur. Cet homme a la sagesse de ceux qui ont passé leur existence en équilibre au bord d'un précipice, il sait que demain n'est promis à personne. Il s'en remet à la providence car la vie relève du miracle et la mort fait partie du métier. Il danse tant que la musique joue. »

« Étranger à sa propre histoire, écartelé entre deux mondes, il découvre la réalité d'une guerre qu'il avait imaginée à sens unique. »

« - Il est plus facile d'être en guerre avec des ennemis sages que d'être en paix avec des amis qui manquent de raison.
La force tranquille émanant du vieil homme s'accorde avec la douceur de ses traits. Ce n'est plus un aveugle mais une voix, sage et profonde.
- L'Afghanistan subit les fléaux de la guerre depuis trop longtemps, nos jeunes n'ont jamais connu autre chose que les combats. Mes yeux qui ne voient plus pleurent sur les tombes des enfants à qui on a arraché la vie, ils se désolent devant le sort des mères qui souffrent sans pouvoir faire entendre leurs cris, ils se lamentent face aux pères qui croient défendre leur honneur en prenant leurs kalach-nikovs. Il est temps de faire taire les armes, l'horizon ne pourra s'éclaircir que si l'on met un terme au cycle de la vengeance! Le vrai djihad est celui que mène l'homme contre lui-même pour ouvrir son cœur au Très-Haut, qui veille sur toute chose. Arrêtez de brûler, de tuer, de répondre à vos ennemis ! Souvenez-vous que la vérité est un miroir brisé tombé de la main de Dieu, chaque homme en ramasse un morceau en croyant qu'il contient toute la vérité. L'islam est une religion de paix, « n'attentez pas à la vie de votre semblable, que Dieu a rendue sacrée¹». »
1. Coran, sourate Al Isra, 33:43. 

« Tous les hameaux, tous les hommes de la vallée se sont donné rendez-vous au bazar. Ceux qui n'ont pas été invités à la jirga sont là aussi. Basir repère deux combattants de l'Ingénieur, qui déambulent avec des regards brûlants de colère. Des frustrés, dangereux parce qu'ils n'ont rien à défendre de ce qui fait un homme. Ni femme, ni or, ni terre¹. Ils doivent patienter jusqu'à l'au-delà pour avoir tout cela, ils n'en peuvent plus d'attendre leur paradis. Ils ont faim et débordent de haine. Ils marchent côte à côte entre les échoppes en lançant des flammes avec leurs yeux pour intimider les passants sans les kalachnikovs qu'ils ne pourront sortir qu'à la nuit tombée. Basir baisse la tête, s'occupe en ouvrant une grenade. Ne rien avoir à faire avec les talibans et les étrangers est toujours la meilleure façon de se ménager un avenir. »
1. La femme, l'or, la terre », « zan, zar, zameen » en pachtoune, sont les trois piliers de l'honneur et les trois causes pour lesquelles un homme peut être amené à prendre les armes. 

« L'homme a une soif infinie de pouvoir et une idée de l'amour incompatible avec la vertu. Pour prouver son attachement, il veut posséder et soumettre - la liberté, la virginité des femmes, l'immanence de Dieu, toutes ces choses qui n'existent plus une fois qu'on les enferme et qu'on les fait saigner. Quand il réalise qu'il les a perdues, il en fait une question de fierté, il saisit son arme et fait couler plus de sang. »

« Aujourd'hui l'Afghanistan est le foyer d'une fureur sans visage, sans mémoire, sans beauté. La colère frappe sans héritage et sans horizon, elle anéantit le passé pour que le présent se croie pur. Les mains qui façonnaient le divin ne serrent plus que des armes. Là où l'on peignait des fresques célestes, on brise les statues, on efface les visages. Les dieux sont décapités, les saints dynamités, les femmes voilées jusqu'à disparaître, comme si la beauté elle-même était devenue une menace. Là où l'art célébrait la vie, la fécondité, la joie d'exister, on prêche la mort avec des mots sacrés transformés en lames. Les montagnes n'abritent plus les sages et les conteurs, qui liaient les hommes par les récits et apaisaient la nuit par la parole, mais les faiseurs d'ombres, qui invoquent l'apocalypse à coups de balles et de prières. Vous me direz que l'on peut à la fois célébrer la vie et répandre la mort, comme ces hommes de guerre qui, le matin, taillent leurs rosiers en récitant des poèmes et, l'après-midi, mutilent des corps sans trembler - ils sont quelques-uns dans la vallée. »

« Ce ne sont pas les yeux qui deviennent aveugles, ce sont les cœurs dans les poitrines¹.»
1. Coran, sourate Al Haj, 22:46.

« Quelque part, des hommes font la guerre, des fiancées se languissent, des mères pleurent. Et partout, sur toute la surface de la terre, la montagne affiche sa beauté, indifférente aux malheurs du monde. »

« Chacun aura un avis sur la situation, mais ici les gars ne comprennent rien, seulement que cela fait un mois qu'ils sont en Afghanistan, et que la mort, qui les traquait comme un prédateur patient et méthodique, vient de s'inviter sur leur base pour y prélever son lot d'âmes en clamant que ce petit bout de territoire, qu'ils pensaient citadelle, n'est qu'un piège placé au centre de son terrain de chasse. »

« Chaque Afghan qu'ils tuent engendre dix talibans avec la vengeance chevillée au corps. Ils ont appris à leurs dépens les mathématiques de la guerre. »

« On avait discuté, de ses moutons, des hivers, de ce qu'il appelait « le souffle des montagnes ». On lui avait demandé ce que ça voulait dire, il avait haussé les épaules : « Leur force, leur patience. Elles nous tiennent debout, même quand tout vacille. » »

« Il n'est qu'un figurant dans l'histoire d'un autre, un enfant qui s'est fait berner par des légendes de chamois volant au secours des humains et des fables de chasseurs alpins courant sur les hauts plateaux, escaladant les faces gelées, traversant les massifs pour bloquer la voie à l'ennemi, sauver une vallée, faire triompher le bien. Le garçon tournait tour à tour les yeux vers son père, vers sa mère, vers les sommets, et pensait avoir trouvé un projet de vie conciliant héritage familial, montagne et justice. Foutaises ! »

« La montagne est la mère des Afghans. Elle fait d'eux des éleveurs et des agriculteurs humbles face au cycle des saisons mais forts de l'immensité qui les entoure, n'acceptant pour autorité que celle d'un dieu régnant sur des sommets si hauts qu'ils crèvent le ciel. Elle donne sa couleur ocre à la terre dans laquelle ils puisent leur pitance, aux maisons de leurs villages accrochés aux coteaux, à leur peau qui absorbe le soleil. À la fois nourricière et meurtrière, elle alterne les étés brûlants et les hivers glacés pour ne laisser vivre que les plus forts. Son sous-sol regorge de richesses, de l'or, du lapis-lazuli, du cuivre et toutes sortes de minerais précieux, pourtant à la surface elle n'engendre que la pauvreté. Elle est implacable mais transforme en beauté toute l'opulence qu'elle ne transmet pas aux hommes et offre au regard des paysages saisissants, comme si Dieu avait choisi l'Hindou Kouch pour placer en un même lieu l'enfer et le paradis, et qu'il compensait tous les fléaux qu'il inflige aux Afghans en leur permettant de profiter d'une nature merveilleuse. C'est parce qu'ils habitent le plus somptueux décor de montagnes que, depuis l'antiquité, les étrangers sont si nombreux à défiler dans son pays, m'a raconté avec conviction un agriculteur par l'intermédiaire de l'interprète. Les Afghans sont fiers, aussi chauvins que les Français. Cet homme, qui n'est jamais sorti de sa vallée, n'a pas besoin de voyager pour vérifier ce qu'il annonce. Il en est sûr et je crois que tu lui donnerais raison. »

« En fin de journée, le soleil pose une lueur rose sur les cimes, teinte la roche de reflets dorés, et fait ressortir le vert intense dans lequel baigne le fond des vallées. Alors on sent grandir en soi une envie de s'élever vers le ciel et on a l'impression de toucher à l'essentiel. »

« Il se demande ce qu'il fait parmi cette bande d'étrangers qui voudraient sauver son pays avec de l'argent, du feu et de grandes paroles. Il les trouve sympathiques. Un peu naïfs, parfois grossiers, mais plutôt dignes de respect. Ils sont beaux, en bonne santé, et n'ont goûté au malheur qu'à travers les déboires de leurs missions. Ils ont la supériorité des armes et leurs idéaux sont nobles. Ils obéissent à des maîtres qui ne sont pas pires que les autres, pas des saints, juste des charla-tans qui bâtissent des empires sur des monceaux de men-songes et ne savent pas que le pouvoir passe aussi vite que les hommes. »

« Il ne sait pas que c'est le même vent qui souffle sur les crêtes des Alpes et celles de l'Hindou Kouch. Et que la neige, partout, recouvre les blessures de la même blancheur. Elle dérobe les pas des bergers comme ceux des soldats, sans faire de différence. On parle de deux mondes. Deux pays, deux cultures, deux histoires. La roche ne fait pas de distinction, elle parle la langue du temps. »

« On n'échappe pas à ce qui nous constitue - surtout pas aux histoires. »

« Les histoires ne sont pas faites pour dormir entre les pages, mais pour circuler de bouche en bouche, embraser les poitrines, réveiller les cœurs. »

« Comment Dieu décide-t-il de la répartition géographique des âmes ? À qui attribue-t-il le châtiment de naître dans cette partie du monde ? Ici, un enfant qui survit aux maladies affrontera la faim et la guerre. Il sera privé des bonheurs matériels et devra se contenter de joies simples : écouter les histoires de ses parents, adorer un Dieu omnipotent, s'émerveiller devant la beauté de la Création. Est-ce que cela suffit à nourrir une existence ? »

« [...] ce pays où la vie est éphémère, où le prix d'une femme se compte en moutons, où les familles fêtent la naissance d'une brebis et pleurent celle d'une fille. »

« Ils s'embrassaient, s'allongeaient sur l'herbe, se couvraient de caresses et laissaient les murmures de la rivière porter leur ivresse. »

« Même s'ils vivent dans la douleur, les Afghans ont pour eux la beauté du monde. »

« Il sait que les mots, lorsqu'ils sont justes, peuvent rallumer la lumière là où elle vacille, faire fleurir un sens nouveau sur les ruines du désespoir. »

« Je n'ai rien de plus que ces mots : la grandeur se forge dans l'épreuve, seule l'obscurité des vallées prépare l'âme à la lumière des cimes. »

« À mesure que les titres se succèdent, elle devine la violence qui encercle les Français. Avec elle, l'Occident redécouvre que la guerre engendre la mort.

Il n'y a pas si longtemps, on ne discutait pas de chaque vie perdue. C'était la guerre, la vraie. Des masses lancées au front comme du bétail, des morts par milliers, des villes vidées de leurs jeunes, des familles réduites à des noms gravés sur des monuments. Campagne de Russie : 400000 morts en six mois. Verdun, 300000 en dix mois. Waterloo, 10000 en une seule journée. Maintenant, on s'indigne quand on perd cinq soldats dans un attentat. Comme si la guerre devait être propre, sans égratignures.

Dans un rêve noir et blanc
Tu perdais tout ton sang 
Dans une bataille perdue 
Tu me disais : Oui, c'est foutu ! 
Le progrès, le profit ont volé tant de vies 
Et les nouveaux messies 
Nous plongent dans la nuit

T'en fais pas, Cathy, je rentrerai. Les chiffres sont de mon côté : aujourd'hui la guerre fait moins de victimes que les accidents de la route, le tabac ou les violences conjugales des vies qui s'éteignent loin des caméras, dans des carambolages, des cancers, des coups, et qui n'intéressent personne en dehors des statistiques sanitaires. La société de paix a ses zones d'ombre, ses victimes qui s'accumulent sans mobilisation ni grand discours. »

« La vie est un voyage dans l'hiver et la nuit. Les hommes avancent sans carte, les yeux levés vers le ciel comme s'il allait leur offrir son assentiment ou déverser sa colère. Ils espèrent autant qu'ils craignent ce qui vient d'en haut, le tonnerre et la main de Dieu. Moi, ce que je redoute, c'est ce qu'ils font sous le ciel quand ils croient que Dieu les regarde, les choisit, les absout. C'est là, dans le sillage d'une bénédiction, qu'ils commettent leurs actes les plus sombres. »

« Dis, maman, est-ce que les histoires finissent par exister quand on y croit assez fort ? »

« Si tu ne reviens pas, quelque chose disparaîtra. Quelque chose que je ne pourrai pas recoudre. Ni avec du fil rouge. Ni avec la foi. »

« Qui appelle-t-on lorsque la mort n'est plus une hypothèse mais une présence ? Alexandre respire comme un homme qui se noie. Il a le mal de ceux qui ont passé trop de temps sur les hauteurs : « Quand un homme avale le ciel, son esprit s'embrume et il étouffe par le haut », disait son père. L'air glacé s'infiltre par les poumons, monte jusqu'au cerveau, prend possession de l'âme et la tire hors du corps pour l'offrir à la montagne. »

« On reste toujours du pays de son enfance. Elle n'est pas d'ici, cette ville où la violence et la cruauté débordent, rendent les jours pesants, dangereux. Elle est des vallées profondes, des ciels tranchants, des torrents glacés que l'on traverse en riant, des jours qui passent dans la lumière des cols, des soirs qui se tissent autour des flammes aux sons d'une guimbarde pour chanter l'amour, la mémoire des anciens, la beauté de la création. C'est ce monde-là qu'elle a dans le ventre, ce monde qu'elle veut donner à son enfant. »

« - [...] Vous êtes nos invités, pourtant votre présence interroge. L'Afghanistan est en guerre, aucun recoin du pays n'est épargné. Des soldats étrangers prennent posi-tion dans nos montagnes pour y faire rugir leurs armes.
Dites-nous : qu'espèrent-ils accomplir ici ?
Alexandre baisse la tête.
- Ils disent qu'ils viennent apporter la paix et la démocratie.
Des rires parcourent l'assistance. Le chef fronce les sourcils, ses yeux sondent ceux d'Alexandre.
- La paix, avec des armes ?
- Parfois, il faut se battre pour la paix.
- Ah donc, pour soigner un malade, on commence par lui briser les os ?
Alexandre ne répond pas.
- Et la démocratie, poursuit le chef, elle arrive comment ? Dans des sacs, sur des camions ? Vous la déversez dans nos rivières en espérant qu'elle irrigue nos villages ? »

« Entre les voleurs qui pillent nos forêts, les talibans qui imposent leurs lois, les étrangers qui apportent leurs dieux, et tous les autres qui brandissent leurs vérités, le sang se répand en vain. Les empires bâtis sur l'orgueil passent, seules les montagnes demeurent. »

« Un chemin rude, incertain, escarpé comme un sentier d'altitude, où chaque pas vous élève si vous gardez le cœur ouvert. Les hommes craignent l'amour, qui engendre un monde qu'ils ne peuvent pas contrôler, pourtant il est la voie. « Par l'amour, tout ce qui est amer devient doux, le cuivre devient or, la lie devient vin, la douleur devient remède, le mort devient vivant¹. » Alors je vous dis de vivre. Pleinement, sans regret ni rancune. Pensez à moi, et portez la lumière dans vos cœurs pour aller plus loin que la douleur. »
1. D'après Djalal-el-din Rumi, Mathnawî, Livre I.

Quatrième de couverture

« L'histoire que je vais vous raconter se répète dans chaque recoin du monde. L'histoire d'un père qui veut un fils, d'un enfant qui cherche sa mère, d'une femme qui rêve de liberté. Une histoire dans laquelle chacun tente de s'arranger avec les cartes que le destin lui a données. »

Lieutenant dans une section de chasseurs alpins, Alexandre s'apprête à quitter ses montagnes de Savoie pour affronter les talibans dans celles d'Afghanistan. Depuis toujours, il entend parler de ce pays. Ses parents, engagés auprès de Médecins sans frontières, y ont longtemps travaillé. Et c'est là qu'il est né. Lancé sur les traces d'un redoutable chef de guerre, il va entraîner ses hommes au cœur du massif de l'Hindou Kouch et découvrir une vérité qu'on lui cache depuis toujours.

Conte moderne, Le Roman d'Alexandre fait se répondre avec poésie la beauté impitoyable des montagnes et l'intemporalité de la tragédie humaine.

Réalisateur et producteur, membre de la Royal Geographical Society et de la Société des explorateurs français, Louis Meunier a arpenté les montagnes d'Asie pendant vingt ans. Le Roman d'Alexandre est son quatrième livre et son premier roman.

Éditions Calmann-Levy,  mai 2026
365 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson