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dimanche 8 septembre 2024

Tous des oiseaux ★★★★★♥ de Wajdi Mouawad


Une pièce de théâtre d'une beauté à couper le souffle qui interroge, sur fond de conflit israélo-palestinien, l'identité, la parentalité, la quête de soi, le rapport à soi et à l'autre.

Un texte brûlant qui nous donne à voir un amour intensément beau malmené par les violences du monde.  Émouvant. D'actualité. A transpercer coeurs et âmes. Une lecture qui met KO.
« Toutes les probabilités existent me direz-vous, c'est vrai, mais certaines sont plus rares que d'autres, et plus c'est rare plus c'est beau. »
Et un dénouement qui n'est pas sans rappeler la tragédie grecque.
Une claque !
Une pièce incroyable à lire, alors ce texte sur scène, je n'ose imaginer l'intensité du moment ❤️

Vous l'avez lu ? Vu ? Tenté(e)s ?

« Le monde peut disparaître, s'effacer, je m'en fiche... L'univers au complet pèse moins lourd qu'un seul battement de ta paupière... Je n'ai que toi. »

«Toutes les probabilités existent me direz-vous, c'est vrai, mais certaines sont plus rares que d'autres, et plus c'est rare plus c'est beau.  »

« Je suis un sceptique qui n'a jamais cru en rien, pas même un nihiliste, pas même un matérialiste, disons plutôt un objetiste pour qui tout est objet et qui ne supporte pas l'idée de se laisser aller à des rêveries inutiles. Mais à l'instant où je vous ai vue avec ce livre tout s'est mis à trembler, et je crois bien avoir perdu le contrôle de mon claustrum, mon putamen et mon cortex cingulaire antérieur, qui sont les régions indispensables à la production des fantasmes par un cerveau normalement constitué. Mais tous les fantasmes que mon cerveau pourrait produire n'arrivent pas à la cheville de cette seconde où vous vous êtes enfin révélée à moi après ces deux longues années. Pour être clair : si l'impeccable harmonie de la coïncidence c'est vous, il ne me reste plus qu'à renier mes convictions et à croire aux horoscopes, à l'invisible, aux anges, aux extraterrestres qui nous auraient fabriqués en laboratoire et faire comme tous ceux-là qui, croyant à la magie et voyant dans les hasards des signes, le destin, Dieu et autres bêtises du même genre, ne sont que des naïfs, des faibles, des simples d'esprit. »

« EITAN. Qu'est-ce que ça veut dire, "Wahida"? Parce que moi, si je tombe amoureux de vous, comment je pourrais supporter l'idée de vous perdre ?
WAHIDA. Mais vous n'allez pas tomber amoureux de moi.
EITAN. J'aimerais vous y voir! Vous, c'est facile: c'est moi qui suis devant vous, alors forcément! Mais moi, avec vous en face de moi, est-ce que j'ai le choix ?
WAHIDA. C'est une déclaration ?
EITAN. C'est un constat. Et j'ai beau me dire, comme Ava Hoss, ma directrice de recherche sur l'évolution des microsatellites codants chez les primates, que génétiquement il n'y a que quarante pour cent de différence entre vous et la levure qui sert à fabriquer les donuts, je n'arrive pas à décrocher de votre visage.
WAHIDA. Est-ce que vous venez de me comparer à de la levure ?
EITAN. À une grenouille ça ne ferait aucune différence.
WAHIDA. J'adore votre manière de parler aux filles. Et l'âme ?
EITAN. Un génome. Pas de hiérarchie dans le monde cellulaire.
WAHIDA. Avec vous l'identité devient simple.
EITAN. Quarante-six chromosomes.
WAHIDA. L'amour ?
EITAN. L'amour, l'holocauste, le témoignage, la mémoire, l'amitié... Quarante-six chromosomes.
WAHIDA. Les promesses, la tendresse, l'humour ?
EITAN. Quarante-six chromosomes. 
WAHIDA. La jeunesse ?
EITAN. Quarante-six chromosomes.
WAHIDA. Mon visage ? Ma peau ?
EITAN. Quarante-six chromosomes.
WAHIDA. Mes lèvres ?
EITAN. Quarante-six chromosomes.
Ils s'embrassent. Font l'amour. »

« EDEN. Tu fais une thèse sur un type qui est mort il y a cinq cents ans et qui a juste été diplomate? C'est quoi sa doctrine, son idéologie ?
WAHIDA. Il n'y a pas de doctrine, d'idéologie... Mademoiselle, mon copain m'attend dehors... Bon... En 1518, de retour de pèlerinage à La Mecque, il est capturé par un pirate chrétien. Le pirate, au lieu de vendre comme simple esclave ce diplomate de haut rang, choisit plutôt de l'offrir au pape Léon X. Le pape, impressionné par son esprit, lui rend sa liberté en échange de sa conversion. Et, à la faveur d'un peu d'eau versée sur sa tête, Hassan Al-Wazzân change de religion et devient Léon l'Africain. Et toute sa vie est comme ça. Ni destin ni hasard, toujours entre les deux. Un pont. Il voyage, côtoie les plus humbles comme les plus puissants, rencontre des tribus, apprend des langues. Contemporain de Vinci et de Machiavel, il passe dix années à Rome où il écrit un immense traité de géographie pour raconter aux Européens une Afrique insoupçonnée et se lie d'amitié autant avec les juifs qu'avec les chrétiens. Et quand finalement il retourne chez lui, on perd sa trace. Personne ne sait où il est mort et on n'a jamais trouvé sa tombe. Il disparaît, il s'évanouit.
EDEN. Et pourquoi tu t'intéresses à lui ?
WAHIDA. Je crois que son histoire permet de répondre à certaines questions que notre époque nous pose.
EDEN. Quelles questions?
WAHIDA. Faut-il à ce point s'attacher à nos identités perdues ? Qu'est-ce qu'une vie entre deux mondes ? Qu'est-ce qu'un migrant? Qu'est-ce qu'un réfugié ? Qu'est-ce qu'un mutant ? »

« NORAH. Mais pourquoi tu fais ça ?
EITAN. Pourquoi je fais quoi ?
NORAH. Tu nous connais, tu connais nos vies, tu nous connais ! Réfléchis, merde!
EITAN. À quoi tu veux que je réfléchisse ? Je l'aime! C'est simple!
NORAH. Je l'aime ! C'est simple! Tu es bête ou quoi ? Ça nous détruit ! Ça nous détruit ! Ce n'est pas sorcier ! Ce n'est pas philosophique, ni historique, ni politique, ni théologique, ni psychanalytique! C'est simple ! Ça nous oppose, ça nous sépare et ça me tue.
EITAN. En quoi aimer sépare, en quoi te le dire te tue ?
NORAH. Ce n'est pas ce que tu dis qui me tue, c'est la manière que tu as de nous obliger à nous entretuer qui me tue! C'est cela qui me tue! Je ne peux pas te dire de ne pas aimer cette fille contre l'avis de père puisque j'ai ton aimé le tien contre l'avis du mien, tu comprends ? Tu fais avec ton père ce que j'ai fait avec le mien ! Tu ne me laisses aucun choix! Je suis obligée d'être d'accord avec toi et je suis obligée d'être contre ton père et je déteste ça, tu m'entends ? Pas parce que je ne t'aime pas, au contraire, mais parce que j'aime ton père et ça me déchire ! Eitan ! Putain ! On t'aime ! Ta vie je l'ai voulue comme un attentat contre toute l'idéologie de mes parents, leurs principes, leur communisme de merde de cet Est de merde à l'ombre de ce mur de merde et leurs comités de merde et leurs discours de merde et leurs dogmes de merde qui ont éventré ma jeunesse! J'ai été mangée, dévorée, digérée, j'ai été chiée dans les chiottes des idéaux, des utopies et des rêves de mes parents ! Alors quand je leur ai présenté ton père, c'est comme si je leur avais craché à la figure !
EITAN. Justement !
NORAH. Justement ! Tu comprends le piège dans lequel tu me pousses ? Tu craches au visage de ton père, et moi je ne peux pas choisir entre vous deux !
ETGAR. Norah, vous ne pouvez pas être tous les deux contre lui !
EITAN. Je ne crache pas au visage de mon père!
NORAH. Tu craches ! Et tu craches doublement. Elle n'est pas juive et elle est arabe. Moi je m'en fous, j'ai rien contre les Arabes: c'est une Arabe, c'est son ennemi et tu ne peux pas en vouloir à ton père de penser ça! Comment pourrais-tu en vouloir à un Juif d'être meurtri si en 46 son fils vient lui annoncer qu'il va épouser une bonne Allemande, bien blonde, bien blanche aux yeux bleus ! C'est dans notre cerveau reptilien à tous ici ! Personne, pas une tribu, ne supporte de voir partir son enfant dans la marmite de l'ennemi. L'identité du groupe ! C'est ça le mal, la misère des humains ! Mes parents nous ont caché que nous étions Juifs, pas pour nous protéger, mais parce qu'ils voulaient qu'on soit communistes! Communistes ! Notre identité c'est le communisme ! Identité du groupe ! Diktat ! Je la hais cette matraqueuse ! C'est elle la fournaise ! La dévoreuse ! La goudronneuse! Tu as déjà vu une goudronneuse étaler le goudron sur une jolie route de campagne? Rien ne l'arrête ! Et nous, nous sommes les petites fourmis sur la jolie route de campagne! Que peut une fourmi contre une goudronneuse ? Rien! Cela est ! Il faut s'y plier ! Et les Arabes aujourd'hui sont les ennemis de ton père. C'est comme ça! Cela est ! C'est malheureux, mais Cela est. Il y a un océan d'Arabes qui veut la destruction d'Israël. Ce n'est pas un détail! Cela est ! Alors toi, pour qui tout n'est que molécule, tu ne peux pas dire à ton père que tu aimes qui tu aimes sans comprendre que ça le dévaste !
EITAN. Pourtant Cela est ! Cela est ! »

« ETGAR. Eitan, tes parents sont fous de toi !
EITAN. Alors pourquoi ils ne m'accueillent pas ? Tu me parles de transmission alors que c'est la question qui occupe ma vie! Pourquoi tu souris, là ? Pourquoi ça te fait rire ? Tu n'as aucune idée devant qui tu dis ce mot ! Tu dis ce mot sans rien connaître de sa vérité, tu m'empoisonnes avec la douleur du passé dont je devrais être responsable jusqu'à étouffer ma vie alors que je suis le mieux placé pour savoir qu'il n'y a pas de transmission des douleurs ! Il n'y a rien ! La douleur ne se transmet pas de génération en génération! Il n'y a que des accidents! Tu entends ce que je te dis! Je te le dis en hébreu: l'expérience d'un humain sa vie durant n'affecte aucun de ses chromosomes, quelle que soit la brutalité de l'expérience! Aucune inquiétude n'est à la source d'aucun cancer, rien ne s'enregistre, rien ne se transforme ! Nos gènes sont indifférents à nos existences! Indifférents ! Tes chromosomes n'ont pas inscrit les traumatismes de ton père ! Auschwitz au complet n'a pas affecté le moindre gène, le plus petit ADN de mon grand-père. Écoute ce que je te dis: en 1966, quand la semence de ton père a fécondé ta mère, il n'y avait pas de camp de concentration dedans ! Ne pars pas, assieds-toi, tu vas m'écouter ! Il n'y a pas de transmission comme tu te le figures, l'unique transmission qui existe est génétique, et la génétique est sourde, aveugle à tout affect, toute douleur ! Ce n'est pas dans le sang ni dans la chair ! C'est dans la tête ! C'est juste de la psychologie de merde ! Une éducation culpabilisante parce qu'on n'a pas trouvé encore une manière de raconter le passé aux enfants sans les faire chier, et si on les traumatise, c'est parce qu'on veut qu'ils soient traumatisés, on n'accepterait pas qu'ils s'en sortent! Alors on a inventé ce mot, "transmission", on leur dit "transmission" parce que "assassinat", ça ne se dit pas, on leur dit "mémoire, bagages des ancêtres, responsabilité du passé" et on les tue! Parce qu'on a de la peine, un chagrin noir sans fin ! Comment expliquer sinon qu'on n'apprend rien ? Que de génération en génération on recommence ? Si les traumatismes marquaient quelque chose dans les gènes que nous transmettons à nos enfants, est-ce que tu crois que notre peuple aujourd'hui ferait subir à un autre l'oppression qu'il a subie lui-même ! Je n'arrive pas à comprendre que vous ne soyez pas fous de joie ! Combien de fois vous vous êtes inquiétés devant ma froideur, mon manque de poésie, mon manque de fantaisie ? Et personne, personne, sauf peut-être mon grand-père, ne croyait qu'un jour un connard comme moi puisse ressentir ce qu'il ressent pour un autre être humain. Si je la perds, je meurs. Vous m'entendez ? Je respecte la douleur de mon grand-père et la tienne et celle de mon peuple, je comprends la naissance d'Israël et son importance, et dire ce que je dis me met les larmes aux yeux, mais devant l'amour rien ne tient. Est-ce que je dis une énormité en disant cela ? Mais non je n'ai rien dit. Oublie. »

« NORAH. Il vous reste la méchanceté ! Leah, écoutez-moi, la vérité n'est pas un jeu. C'est pire que la justice, pire que tout, c'est une babiole effroyable. Croyez-moi ! Il m'arrive parfois de la voir dans la vie de mes patients, six ans, dix ans avant qu'ils ne soient eux-mêmes en mesure de l'entendre. Il y a un temps juste pour le mensonge et un temps injuste pour la vérité. »

« EITAN. Ça va tout broyer !
EDEN. Qu'importe ! Et qu'on soit tous broyés pourvu que ce que nous aimons soit sauvé. Eitan, écoute-moi : Wahida, toi, moi et tous ceux qui sont morts cette nuit sommes comme l'impossible miroir d'un rêve depuis longtemps assassiné. Plus de réconciliation possible. Trop de terres volées, d'enfants tués, d'autobus explosés, trop de viols, trop de meurtres. Comment oublier ce qu'ils nous font et comment oublier ce qu'on leur fait ?! Alors nous les ignorons ! Et quand il faut les attaquer nous les attaquons, et quand il nous faut nous défendre nous nous défendons. Nous comptons nos morts sans compter les leurs et quand leurs morts sont plus nombreux que les nôtres nous fêtons victoire et allégresse et nous retournons au bord de notre mer et eux au bord de la leur ! Alors c'est la guerre ! Une guerre qui va durer encore mille ans ! C'est un charnier, et il nous faut sauter dedans parce que nous sommes tous les endeuillés d'un même rêve perdu, qui n'a jamais été pleuré. Celui de vivre ensemble, entre ciel et mer, de s'attabler et d'inviter les dieux pour ferer les noces d'Eitan et Wahida avant de bâtir une ville commune aux portes toujours ouvertes à nos deux horizons. Ce rêve mort et ensanglanté il faut pourtant recommencer à croire en lui, pour ne plus avoir à trembler quand on se retrouve face à face ou que la peau de l'un touche la peau de l'autre. Voilà pourquoi, même si c'est désespéré, même si c'est perdu d'avance, il faut obliger ceux qui se taisent à parler, il faut crever l'abcès de l'Histoire ! Retrouve ton père, mets en lumière son histoire, quelle que soit cette histoire, meurs s'il le faut, déchire toute la trame de ta vie, dévaste tout ce qui faisait ta raison, et Wahida pourra encore t'aimer non pas parce que tu oses désobéir à ton sang, à ton père, mais parce que tu as cru avec elle au même rêve. Rien d'autre n'a de sens, Eitan, sauf peut-être les oiseaux du hasard qui vont et viennent invisibles et nous jettent dans les bras les uns des autres sans que nous n'y comprenions rien. Mais de ces oiseaux-là il ne faut pas approcher, il faut les laisser aller dans la lumière de nos vies qui passent plus vite que des étoiles effilochées bonnes à faire naître un vœu, avant de disparaître dans la nuit noire de la mémoire. Tout le reste nous appartient, Eitan, tout le reste nous appartient, ça nous appartient. 

Les avions passent dans le ciel. »

« ETGAR. Ne t'inquiète pas, ça va aller. De toute façon ça ne sert à rien de s'en faire parce que les choses ne vont jamais comme on aimerait. N'est-ce pas ? Tout est déréglé et personne ne peut plus rien prévoir. Avant, les fermiers engendraient les fermiers, les rois les rois et les ouvriers les ouvriers. Tu naissais dans un monde et tu ne le quittais pas, sauf pour mourir. Alors que maintenant. celui qui dit "adieu" finit par revenir et celui qui dit "au revoir" on ne le revoit plus. Il a fallu l'anéantissement de mon monde pour qu'un bateau me conduise ici. Je n'avais jamais vu un olivier de ma vie, jamais mangé une figue! Je ne connaissais que les champs de betteraves ! Et j'arrive ici. Je me rappelle encore, je n'avais pas dix ans et j'ai vu le soleil, j'ai vu la mer et toute cette lumière et j'ai eu la conviction de la fin du voyage. Là Israël, là le monde, là le centre. J'étais le dernier d'une lignée d'oiseaux sans branche, sans port, sans rien, moi, le petit survivant, qui ai vu mon frère se faire découper à la hache pour servir de nourriture aux chiens dont j'entends encore la mastication, je posais les pieds sur la terre ferme avec l'exil et le malheur de tous mes ancêtres sur les épaules. J'arrivais pour eux ! Eh bien je peux te dire une chose : si Dieu existe, il a dû rire parce qu'une virgule plus tard je refaisais mes bagages pour retourner avec ton père vers ces terres maudites en me promettant de ne plus jamais remettre les pieds ici. Et j'y ai cru à cette promesse. Et voilà. Où suis-je à présent ? D'où je te parle ? C'est drôle, non ? »

« NORAH. Sais-tu comment j'ai appris que j'étais juive ? Avec quelle vitesse je l'ai compris ? J'ai quatorze ans et je suis heureuse, car on du chocolat pour le dessert. C'était si rare à l'Est, le chocolat! A la télévision soviétique, les nouvelles du soir. Mon père comme d'habitude monte le son. "Le comité de solidarité de la RDA proteste contre le massacre de civils palestiniens des camps de réfugiés de Sabra et Chatila qui vient d'avoir lieu à l'ouest de Beyrouth. L'agence TASS affirme que ce massacre bestial a été perpétré par les agresseurs israéliens avec la complicité évidente de l'impérialisme occidental." On les croit. Et devant les images qui défilent, mon père dit: "Si après ce massacre on me surprend encore à rappeler que nous sommes Juifs, je me coupe la langue." "Pourquoi tu dis ça, papa ?" "Pourquoi je dis quoi?" "Nous sommes Juifs ?" "Sors-toi ça de la tête, Norah, maintenant c'est fini !" "Nous sommes Juifs ? Pourquoi tu ne me l'as jamais dit ?" "À quoi ça t'aurait servi de savoir que toute ta famille a fini en cendres ?" "Quoi ?! Quoi ?! Qu'est-ce que tu dis papa ?" "Tu es communiste, mange ton chocolat, brosse-toi les dents et va te coucher." J'ai vu les camps, les montagnes de cheveux, les blocs de savon, alors j'ai vomi le chocolat et j'ai pensé : Norah, ta peau est juive, tes cheveux sont juifs, tu ne le savais pas et tu l'apprends au hasard d'un massacre dans une ville que tu ne connais pas d'un pays, dont tu n'as jamais entendu parler. Comme l'enfant que le souffle de l'explosion n'atteint pas et qui reste hébété tenant la main arrachée de sa mère, je tenais tout à coup la main de cette Juive que j'étais et qui n'a plus de mère, j'ai senti la solitude de cette petite fille, sans plus de mère, ni plus de sœurs, ni plus de famille, hébétée par l'explosion de cette stupide phrase prononcée par mon père qui n'a rien saisi de la violence infligée à ses enfants. Ce n'est pas la vérité qui crève les yeux d'Edipe, mais la vitesse avec laquelle il la reçoit, ce n'est pas le mur qui tue le coureur automobile, mais la vitesse avec laquelle il s'y fracasse. Si tu aimes ton père, si tu veux le guérir, ne lui fais pas subir ce que j'ai subi. Pas trop vite. Lentement, il faut guérir lentement, consoler lentement. Ne rien jeter trop vite contre le mur de la connaissance. »

« WAHIDA. J'ai été de l'autre côté du mur, j'ai marché au hasard dans la poussière de la Palestine et j'ai eu l'impression de rentrer chez moi. J'ai dormi chez des gens que je ne connaissais pas et quand on m'a demandé le nom de mon père j'ai explosé en sanglots. Jamais encore depuis sa mort je n'avais entendu mon prénom si bien prononcé. Wahida, Wahida, pourquoi tu pleures ? Je pleure la douceur de mon père. C'était peut-être pour réentendre le chant de son prénom que Wazzân est rentré chez lui. La nuit, c'était la guerre, à l'aube ensevelir les morts, pleurer les vivants, laver les peines, les deuils, les frayeurs. Personne ne veut se consoler. La colère il faut la garder vive, l'ennemi il faut le détester. »

« Je suis Arabe. J'ai beau être une intellectuelle, avoir fui au bout du monde, posséder un passeport américain, avoir changé de langue, j'ai beau t'avoir rencontré toi, le Juif, l'ennemi, j'ai beau me foutre de la religion, me foutre du monde, rien n'y change! Je suis ça. Depuis trois ans, je me fais chier avec une thèse qui cherche à prouver combien il est dangereux de se clôturer à l'intérieur d'un principe ipe d'identité, de s'attacher à ses identités perdues, comme si moi j'en étais dégagée! Ce n'est que de la théorie universitaire de merde! Des idées de merde! La réalité est simple! Je suis ça!
J'appartiens à ça! Et si je veux m'en libérer, m'en débarrasser, il faut au moins que je commence par me regarder en face. S'il y a une chose que je n'ai pas comprise, ou pas voulu comprendre de Wazzân, c'est sa curiosité, sa manière chaque fois différente d'être arabe, sa manière de toujours échapper au malheur. De cette manière, j'ai encore beaucoup à apprendre! Il ne s'est pas dissimulé, au contraire, il a toujours choisi de se dévoiler devant la passion qu'il avait du monde. Je ne veux plus fuir, même si ça me fout la trouille, même si tout me dit de rentrer, d'oublier tout ça, mais je ne veux pas, je ne veux pas retourner avec toi, retrouver New York, ça n'aurait pas de sens, je dois juste me confronter à ça. Pas en touriste ou en théoricienne, mais directement, maintenant, en sacrifiant tout, là, dans le pire, de l'autre côté de ce mur et pendant cette guerre.
Pardon, Eitan. Pardon. Mon amour, pardon, mais j'avais besoin que tu te réveilles pour que je puisse te quitter. Je te quitte. Je te dis ces mots et je ressens ce que ressent celui qui se fait exploser au milieu de la foule, je casse tout, je nous casse, je sépare la terre et je m'éloigne. C'est égoïste. Pendant cette guerre, ma place est là-bas. De l'autre côté de ce mur. Avec ceux qui vont perdre. Je veux me tenir avec mes sœurs. Celles du moins qui m'ont appelée comme ça. Ya ikhti. Je veux me tenir avec mes mères. Celles du moins qui m'ont appelée comme ça. Ya binti. Tu vois? Je ne fais que dire ces deux mots en arabe et je tremble, signe de tout ce que j'ai perdu. »

« WAZZÂN. Un oiseau vient au monde et voilà qu'à la faveur de son premier envol il passe au-dessus des eaux de la mer. La lumière laisse entrevoir sous la surface les poissons aux écailles argentées. Ému par cette beauté inconnue, l'oiseau veut aller à leur rencontre et il tombe vers la mer. Mais les autres oiseaux, ses congénères, le rattrapent avant qu'il n'atteigne les vagues. "Non! lui dit le plus sage, ne t'avise jamais d'aller vers ces créatures. Elles te sont étrangères en tous points et, les rejoignant, tu mourrais comme elles mourraient si elles nous rejoignaient. Nous ne sommes faits ni pour nous rencontrer ni pour vivre ensemble." L'oiseau obéit et va sa vie, mais toujours son cœur se tord à la vue de la mer. Taciturne, il ne chante plus. Jusqu'au jour où, pétri par un chagrin devenu trop lourd à porter, il songe qu'à une longue vie malheureuse il préfere un seul instant d'extase, et il referme sur lui ses ailes! Et dans la bleuité du ciel, il tombe vers la bleuité de la mer pour en fendre la surface. Le voilà sous l'eau, s'enfonçant vers l'abysse des lumières et dans le peu de temps qu'il lui reste, l'oiseau ouvre ses yeux! Infinité de poissons multicolores! Satin insoupçonné des abîmes! Indicible beauté étrangère! Son coœur s'enflamme! Sa dernière heure approche, mais il ne s'en soucie plus, tout à son désir de l'autre, de ce qui est différent, et ce désir est si absolu, si immense, si spirituel, qu'à l'instant précis où la mort veut le saisir des ouïes lui poussent au cou! Et il respire! Il respire! L'oiseau respire! Et, respirant, volant-nageant, il s'avance au milieu des poissons aux écailles d'or, de jade et de rose aussi subjugués par lui que lui par eux, et, les saluant, l'oiseau prononce la parole magique: "Me voici! C'est moi! Je suis l'oiseau amphibie arrivant au milieu de vous, je suis l'un des vôtres, je suis l'un des vôtres!"
DAVID. J'entends dans ta voix la langue de cette mère que je n'ai pas connue. Ta voix comme filet jeté à la mer pour me redonner des fragments anciens. Il faut consoler ceux qui vont mourir. Je te remercie. Mais si belle que soit ton histoire, c'est une histoire pour soulager les vivants. Pour celui qui meurt, rien n'est réparé. Moi, j'aurais aimé connaître les enfants de mon fils. Tant aimé encore marcher sous la pluie, compter les étoiles, profiter davantage des silences et parler plus doucement aux choses. Moi, j'aurais voulu vieillir avec ma femme. Je ne savais pas combien étaient puissants les regrets de ce qui n'a pas été réconcilié. Il me semble qu'à présent je sais ce qu'il aurait fallu dire et faire.
WAZZÂN. Tout ne peut pas être réussi.
DAVID. Sur ce point tu as raison. Et toute vie est peut-être fondée sur une erreur. Même si je ne pars pas en paix, qu'au moins ces derniers pas soient à moi. »

« Écrit avec les bons conseils, toujours vigilants et généreux, de l'immense historienne Natalie Zemon Davis dont la rencontre et l'amitié ont ouvert en moi des champs nouveaux pour de formidables rêveries -, Tous des oiseaux est le premier spectacle que j'ai créé à titre de directeur de La Colline théâtre national. La première création d'un directeur est toujours un moment important pour un théâtre. Elle scelle le lien entre la nouvelle direction et l'équipe permanente, et incarne de manière déterminante la vision qui sera défendue au cours des prochaines années. En ce sens, aborder le conflit israélo-palestinien à travers cette première fois prenait, à mes yeux, une tournure d'autant plus symbolique qu'elle plaçait la question de l'ennemi, de l'Autre, comme axe obsessionnel. Pour donner réalité à ce symbole et parce qu'un théâtre c'est avant tout une équipe, j'ai tenu, ici, à nommer toutes les personnes qui ont œuvré à ce premier spectacle qui fut présenté pour la première fois dans la salle Maria-Casarès du théâtre de La Colline, le 17 novembre 2017. Nommer l'équipe de création mais aussi les quatre-vingt-quatre personnes qui composent la tribu permanente de La Colline, chacun qui, de près ou de loin au sein des différents départements, a rendu cette création possible en s'en inquiétant, en la prenant à cœur, s'y attachant et la défendant avec joie et vigueur.

W. M. »

Quatrième de couverture

Éperdument amoureux, Eitan et Wahida confrontent la réalité historique contre laquelle ils tenteront de résister.

Mais les choses tournent mal sur le pont Allenby, entre Israël et la Jordanie: victime d'une attaque terroriste, Eitan tombe dans le coma. C'est dans cet espace-temps suspendu qu'il recevra la visite forcée de ses parents et de ses grands-parents, alors que les chagrins identitaires, le démon des détestations, les idéologies torses s'enflamment et que les oiseaux de malheur attaquent en piqué le cœur et la raison de chacun. Que sait-on des secrets de sa famille, de quels revers de l'Histoire et de quelles violences sommes-nous tous les héritiers ? Si l'on naît dans le lit de notre ennemi, comment empêcher que l'hémoglobine en nos veines ne devienne une mine antipersonnel...

Comédien, metteur en scène, romancier d'Anima (2012) et directeur de La Colline - théâtre national, Wajdi Mouawad est l'auteur du quatuor épique Le sang des promesses (Littoral, Incendies, Forêts, Ciels). Son œuvre, traduite en plusieurs langues, a été saluée par de nombreuses récompenses internationales.

Éditions Leméac/Actes Sud-Papiers,  janvier 2018
99 pages 

samedi 24 août 2024

L'ombre pâle ★★★★★♥ de David Naïm

La quête aurait pu être le titre de ce livre. Mais L'ombre pâle, belle trouvaille, lui va tellement bien. 
Simon part en quête de son histoire familiale, d'aïeux.  
Un retour aux sources qu' il entreprend à la mort de son père avec qui il n'a jamais entretenu une véritable relation, les liens s'étant distendus à force d'absence. Il récolte pourtant la charge d'organiser ses obsèques et de préparer l'éloge funèbre. 
Un cheminement dans le passé avec son lot de peines et de secrets, subtilement bien écrit par David Naïm, avec humour décalé, tendresse et originalité qui mènera Simon à se questionner sur ses propres choix de vie.
Que j'ai aimé cette lecture empreinte de liens qui se tissent et se défont aussi, de mémoires, de traditions, de questions et de remords, de désirs et de peurs, de belles réflexions sur l'identité,  l'intégration, sur les relations familiales et la contribution de la figure paternelle et de quelques pages sombres de l'Histoire. 
« C'est vrai. Jeune, ne pas me souvenir me semblait une bénédiction. Je voyageais léger, le vide à la place du passé magnifiait les couleurs du présent. Il lui conférait un relief, une texture et une densité extraordinaires. Mais en vieillissant, j'ai dû rendre les armes face à l'arithmétique. Ces années... il fallait bien que je les aie vécues. Elles étaient bien passées, l'une après l'autre, mois après mois, jour après jour ! Où se cachaient-elles ? »
Une lecture savoureuse, qui m'a tant parlé, convoquant des souvenirs et l'émotion qui les accompagne. Dire adieu à un parent, c'est aussi parfois realiser à côté de quoi nous sommes passé. 
J'ai aimé retrouvé des mots qui ont bercés certains moments de ma vie.

Allez découvrir cette petite pépite des Éditions de l'Antilope, dont je me garde bien de vous en dévoiler davantage afin de  ménager l'effet de surprise. 

Anne-Sophie, Gilles, David, merci pour cette belle découverte. Je garde un excellent souvenir de la soirée d'ouverture en votre compagnie et la lecture de l'incipit par David nous avait déjà fait entrevoir la beauté de ces pages.

Belle route à L'ombre pâle !

@prixhorsconcours

Et « N'oublie pas : avec le verbe, tout est possible. Avec lui seul, en fait. Ce sont des choses que l'on n'apprend que le jour de sa mort. À moins d'être poète. »

Ou encore « Dor. Chaque génération est une tresse qui s'appuie sur la précédente et sert de support à la suivante. Qu'est-ce-que c'est, ta vie, sinon un entrelacs de rêves, de réalité et de faux souvenirs, des shmattès, des bouts de chiffons cousus les uns aux autres ? Leh'aim! À la vie ! Combien de fois as-tu levé ton verre en le disant ? Eh bien, c'est un pluriel. La vie se dit au pluriel, Simon. Au pluriel. Tu n'es pas un. »

Notes pour plus tard & maintenant : lire Albert Memmi, découvrir Tunis (et la Louisiane aussi ;-)), continuer de  goûter mes souvenirs d'elle, d'eux deux, placer "allotropes" dans une discussion à la machine à café ;-),  relire ce livre hérisson. 

INCIPIT

« J'ai commencé à m'occuper de mon père lorsqu'il est mort. Vivant, je me contentais d'un coup de téléphone depuis ma voiture, dans les embouteillages, pour ne pas perdre trop de temps. Sa voix chevrotante sortait du haut-parleur, elle emplissait l'habitacle pendant quelques minutes, dix ou quinze, jamais plus. Je lui demandais comment il allait. Toujours mal. Je n'avais rien à proposer, alors je me plaignais de mon travail. Lui me disait qu'il était fier de moi, sans jamais préciser pourquoi. C'était à peu près tout. Parfois je lui rendais visite dans le minuscule studio qu'il occupait depuis que ma mère l'avait quitté, exaspérée par son intermi- nable dépression. Ça ne sentait pas très bon, comme souvent chez les vieux quand leurs souvenirs se mettent à les digérer avec un peu d'avance. Il y avait un lit toujours mal fait, recouvert d'un plaid vert en velours râpé, une chaise et une table encombrée de boîtes de médi- caments toutes ouvertes. C'était devenu sa nourriture principale. Il y avait aussi un énorme fauteuil à bascule Chesterfield bâti pour un homme épais, sûr de lui. Un vestige d'avant. Souvent, en faisant semblant d'écouter le babil de mon père, je les fixais tour à tour, lui et puis ce fauteuil, en essayant de les réconcilier. Lorsque je n'y parvenais pas, lorsque sa vieillesse battait mes souvenirs à plate couture, il m'arrivait de jouer avec l'idée que toute sa vie n'avait été qu'un leurre, une illusion créée par lui. À le voir là, si petit, cela semblait crédible.
Sa dégradation physique m'avait toujours stupéfait. Je n'étais pas sûr, d'ailleurs, qu'il fallût l'imputer à sa dépression. Ni même, à vrai dire, qu'il en ait véritablement fait une. Je ne suis pas un spécialiste, mais le terme m'a toujours évoqué une sorte de processus mou, un enlisement de l'âme. Alors que mon père, je dirais qu'il s'est cassé en deux, net, comme une barre d'acier. Pourquoi, je l'ignore. Et pourquoi je l'ignore, je l'ignore aussi. À vrai dire, peu importent les causes, c'est une histoire de résistance. Lorsque j'étais enfant, mon père m'avait expliqué ce mystère de la physique des matériaux. Ce que j'en avais retenu c'est que le métal, ça travaille, ça résiste et un jour, sans prévenir, d'une seconde à l'autre, ça casse, le toit s'effondre et tant pis pour ceux qui sont dessous. Le cauchemar des architectes, avait-il conclu. Et Dieu sait qu'il s'y connaissait, Moïse, en cauchemar et en architecture.
La mort est réservée aux morts. Pour les autres, il y a les larmes et une logistique d'enfer. Il faut trouver une place, le corps dans un cercueil, le cercueil dans un trou, le trou dans un cimetière. Comme les Juifs aiment souffrir un peu plus, il faut boucler tout ça en moins d'une journée. Sinon quoi? Je ne sais pas. Dès le début, j'ai senti que ça allait être compliqué. Rien que trouver le corps. Il n'était plus dans la chambre, les règles d'hy- giène sont strictes, vous comprenez. La chambre froide est à gauche en sortant, juste après les cuisines. Devant ça fume des clopes et ça papote, les tenues blanches, les tenues vertes et les tenues bleues prennent leur pause pendant que les vivants s'accrochent. Porte de gauche, ça sent le riz trop cuit et l'eau de Javel. Porte de droite, Moïse est là, posé sur des tréteaux. Un bateau à fond de cale. Un drap blanc enveloppe son corps. Seul le visage dépasse, méconnaissable. En à peine quelques heures, la moindre parcelle s'en est modifiée, pour confirmer aux vivants qu'il n'est désormais plus des leurs. Les cheveux sont morts. La peau n'est plus la peau, mais la cire d'un masque qui semble l'avoir étouffé. Bientôt, la chair affaissée s'écoulera lentement vers le siphon qu'est la bouche entrouverte. Et le corps, devenu la maison de rien, disparaîtra. »

« Le rabbin Abitbol a la voix veloutée, il possède ce bel accent des Séfarades, il chante le début de ses phrases et les finit avec des points d'interrogation. En vingt minutes j'ai tout compris des prières, du kaddish, de la mise en terre et des stades du deuil. Un jour, une semaine, un mois et enfin une année à l'issue de laquelle tout le monde, mort comme vivants, sera dégagé de ses obligations. L'âme de mon père pourra alors vaquer à ses occupations, ceux qui restent seront libres de l'oublier. Il me dit, surtout pensez bien au talit de votre père. Il faut l'enterrer avec. Je réponds bien sûr, en omettant de préciser que je n'ai pas la moindre idée d'où se trouve le châle de prière de mon père. »

« - Et toi ? Quel était ton métier ?
- Lui il était ailleurs, et moi j'étais tailleur, a-t-il répondu avec un petit rire.
- Pardon ?
- Une vieille blague juive. Je faisais de la confection sur mesure, homme et femme. J'avais une petite boutique dans le Marais. J'ai passé ma vie dans les shmattès. Figure-toi que j'ai même fait les premiers costumes de ton père, quand il a commencé à travailler. Je me sou- viens, il était d'un sérieux ! Concentré. Il y avait de la force en lui. Beaucoup de force. Trop, d'une certaine manière. On le sentait toujours en tension, prêt à se déchirer en deux. Comme la soie. C'est solide, la soie. Incroyablement solide. Mais si tu tires dans le sens des fibres, crac, ça se déchire avec deux doigts! 
- À propos de tissus, l'ai-je interrompu. J'ai retrouvé le talit de mon père. En réalité deux talits entrelacés. Je me demandais si tu savais à quoi ressemble celui de mon père?
- Aucune idée. C'est étrange, ton affaire. Que comptes-tu faire ?
- Je ne sais pas. Je pensais tout simplement à le couper en deux.
- Dor.
- Tu as raison. La nuit porte conseil.
- Non. Pas dors. Dor. C'est à quoi ton histoire de talits entrelacés me fait penser. J'ai lu quelque part qu'en hébreu, ce mot a deux significations: génération, et aussi tisser des paniers. J'ignore si c'est exact, je ne suis pas un expert, mais je trouve ça séduisant. Cela indiquerait que chaque vie est faite de mille autres, chaque génération est une tresse qui s'appuie sur la pré- cédente et sert de support à la suivante. Peut-être qu'il en va de même avec ces tissus tressés l'un à l'autre.
- Excuse-moi, mais je ne comprends pas où tu veux en venir.
- Ce que j'essaie de te dire, c'est : réfléchis bien. On ne découpe pas comme ça des tissus. Encore moins quand ce sont des talits. Appelle le rabbin. Peut-être que lui, il saura quoi faire. »

« Mon père adorait ce scriban, d'un de ces mystérieux amours qui lie les humains aux objets. Non seulement il avait refusé de s'en séparer, mais il me l'avait aussi imposé dans ma propre chambre. Cela nous avait valu de terribles disputes. « C'est mon espace ! Si tu tiens tant à garder cette horreur, mets-la ailleurs ! » Il n'avait pas cédé. J'avais été surpris par cet acte d'autorité, lui qui ne se mêlait jamais ni de décoration intérieure, ni du quotidien de ses enfants. Ce n'était pas tout. Dans un accès de dictature parentale, il avait même refusé de m'en laisser l'usage. Il me l'avait fourgué rempli d'un tas de vieux bouquins, sans aucune raison valable, puisque sa bibliothèque « officielle », celle du salon, était immense. Là encore, mes protestations furent vaines. Mon père ne céda pas d'un pouce.
L'invasion eut des conséquences. À douze ans, j'avais lu Sartre, Koestler et Gérard de Villiers. Les livres étaient toujours là, dormant derrière les vitres. Je les ai pris pour en respirer l'odeur. En les ouvrant, des volutes de texte me sont revenues. « Quelques heures ou quelques années d'attente c'est tout pareil, quand on a perdu l'illusion d'être éternel. » « Bedout, les damnés de la terre. » « Valentina s'empala sur la hampe de chair de Malko. » Valentina, l'espionne israélienne, ma première découverte du sionisme. Experte en camouflage, elle avait pris la forme de mon traversin pour vivre avec moi, invisible des autres, quelques mois d'une passion humide. J'ai continué la visite. Mélangés à ceux de mon père, sans classement, insérés et tentant de se faire une place comme des intrus, il y avait les livres de mon adolescence. Beckett, Flaubert, Ellroy, Roger Martin du Gard. Un vieux Dortmunder, aussi, dont je ne me souvenais plus. C'était à moi ou à lui ? Je l'ai piqué et me suis couché avec. »

« Alors qu'elle parlait, ma femme m'a pris la main, sentant sans doute la honte qui m'envahissait à mesurer à quel point j'avais été, factuellement et jusqu'au bout, un mauvais fils. C'est un moment terrible, celui où l'on doit faire le constat sans appel que, quelles que soient les raisons, quelles que soient les excuses, vos actes sont vos actes. Ni plus, ni moins. Lorsqu'on en arrive là, la philosophie, la littérature, même la poésie, ne peuvent plus rien. Ça se joue entre Dieu et vous. Dieu ou le néant. Vu sous cet angle, croire n'est pas idiot. En tout cas, moins que se mettre à boire. »

« C'est un moment terrible, celui où l'on doit faire le constat sans appel que, quelles que soient les raisons, quelles que soient les excuses, vos actes sont vos actes. Ni plus, ni moins. Lorsqu'on en arrive là, la philosophie, la littérature, même la poésie, ne peuvent plus rien. Ça se joue entre Dieu et vous. Dieu ou le néant. Vu sous cet angle, croire n'est pas idiot. En tout cas, moins que se mettre à boire. »

« N'oublie pas : avec le verbe, tout est possible. Avec lui seul, en fait. Ce sont des choses que l'on n'apprend que le jour de sa mort. À moins d'être poète. »

« Les questions et les remords se sont emmélés comme des cordes et l'ont enserré plus fort à mesure qu'il essayait de se dégager. Du moins, c'est ainsi que je reconstitue les faits. Toute sa vie, il s'était occupé de sa mère ou, disons, de son ombre. Un bon fils. Ça n'avait pas suffi. Son absence ce jour-là a effacé le reste, les courses qu'il faisait à Aimée chaque semaine, les toilettes qu'il récurait et qu'elle prenait un malin plaisir à laisser comme une porcherie, les coups de téléphone le mardi et le vendredi, réguliers comme un métronome. Ça n'avait pas suffi, non. Il avait manqué à l'appel et elle en avait profité pour mourir dans son dos, lui faire un ultime croche-pied. Il n'y a pas pire saloperie que les parents, quand on y pense. »

« J'ai espacé mes visites, laissant à ma sœur la charge de s'occuper de cet homme qui mourait à l'économie, en remplissant des grilles de sudoku. »

« Ce n'était pas rien, les orages de fer, la possibilité du ciel qui s'effondre, impossible à raisonner, si tant est qu'un raisonnement ait jamais sauvé d'une bombe. Ce n'était pas rien, les trois doigts crochus de la haine plantés au fond des tripes : la peur, la honte d'avoir peur, et la métamorphose en nuisibles, en même plus humains, dans l'œil de ceux qui croyaient encore l'être.
De fil en aiguille, j'orientai mes recherches sur le quotidien des Juifs de Tunisie avant la guerre. Les Juifs et les Arabes, les Juifs et les Français, les Juifs entre eux. Albert Memmi devint mon auteur de chevet, je lus et relus Statue de sel et tous ses Portraits de..., y puisant le substrat d'odeurs, de poussière, de lumière nécessaire pour me rapprocher de Clément. J'étudiai Tunis, Gabès, au point de mieux connaître cette ville que Moïse. »

« Je m'inquiète pour toi, Simon. Tu es si juif et si peu juif. C'est une illusion de te croire comblé. Une illusion dangereuse. Et ça l'est encore plus de croire que tu peux vivre sans connaître ceux qui t'ont précédé. Rappelle-toi. Dor. Chaque génération est une tresse qui s'appuie sur la précédente et sert de support à la suivante. Qu'est-ce-que c'est, ta vie, sinon un entrelacs de rêves, de réalité et de faux souvenirs, des shmattès, des bouts de chiffons cousus les uns aux autres ? Leh'aim ! À la vie ! Combien de fois as-tu levé ton verre en le disant ? Eh bien, c'est un pluriel. La vie se dit au pluriel, Simon. Au pluriel. Tu n'es pas un. »

« De vieilles histoires ! C'est ça mon héritage ? Quand d'autres reçoivent des châteaux, mes morts à moi me laissent me démerder avec leurs peines et leurs secrets ! J'aurais préféré un objet, n'importe quoi, même une montre, moi qui n'en porte pas ! Tout mieux que cet arbre stérile. »

« Qu'est-ce-que je fiche là, dans ce lieu de naufrage ? J'effectue ma peine. Ma peine ancestrale de Juif. Le patrimoine de mes ancêtres arrivés de Livourne, vomis par l'Italie, victimes de ce prurit chronique qui vient à nouveau de saisir l'Europe, qui arrive ici. Bientôt, dans quelques jours, dans quelques heures, les Allemands seront là. Envers et contre toute évidence, certains d'entre nous gardent espoir, ils se croient protégés par leurs arguments rationnels: pourquoi envahir ce pays minuscule alors qu'ils sont en train de perdre en Europe ? Créer des camps avec vue sur la mer ? Ce sont des idiots. La seule raison qui vaille, c'est celle de la haine, la haine vieille comme le monde, la haine plus grosse que le ventre. Qui n'a pas attendu les Allemands.
- Qu'est-ce que tu racontes ? m'a coupé Moïse. Avant les nazis, nous vivions en paix avec les Arabes !
- Tu étais trop petit pour t'en souvenir, mais il y avait déjà des problèmes. J'en ai été témoin.
- De quoi tu parles ?
C'était un an avant les Allemands. J'étais assis à la terrasse d'un café de Jara, à siroter une anisette après le travail. Soudain, j'ai entendu des cris provenant de la place de la Synagogue. J'ai d'abord cru à une altercation, ça arrivait souvent dans ce quartier. Mais avant qu'on ait le temps de comprendre, on a vu débouler une foule terrorisée avec à ses trousses des hommes masqués, une dizaine peut-être, armés de barres de fer. Un vieil homme a trébuché, ils se sont acharnés sur lui à coups de pieds, de poings et de matraques. J'étais à quelques mètres, je pouvais entendre le souffle des hommes ahanant sous l'effort et l'impact sourd des coups sur les vêtements. Après ils ont couru droit vers le café. Nous avons juste eu le temps de nous précipiter à l'intérieur avec les autres clients, tandis que le patron tirait le rideau de fer. Je nous revois cachés derrière les tables, dans l'obscurité tranchée par la bande de lumière aveuglante qui passait sous le rideau mal fermé, j'entends encore le bruit infernal des matraques qui cognent et roulent sur la tôle de l'autre côté. »

« La lâcheté bien cachée derrière la logique, balança Moïse, amer.
- Que veux-tu, le courage est un muscle. C'est la somme de minuscules moments de bravoure qui prépare l'esprit pour l'instant des grands choix. Ces occasions, je les avais toujours esquivées, suivant la ligne de plus grande pente, vers mes désirs et loin de mes peurs. Moi, je voulais vivre. Que ça ne s'arrête pas, ce battement dans ma poitrine, ce flux chaud dans mon corps, ces images, ces sons, ces peaux. Je n'étais ni un lâche ni un héros. Simplement, j'étais l'origine et la fin de mon monde. »

« « La semaine de deuil s'achève. Ne lâchez rien ! Je compte sur vous pour la cérémonie du mois. Et le kaddish, c'est tous les jours :) » Je l'aimais bien, ce type. Cette façon d'accoler la prière la plus ancienne une prière en araméen, même pas en hébreu avec un smiley, en enrobant le tout d'un style de coach en développement personnel, je trouvais ça épatant. »

« C'est terrible, la répartie. Ça vous guillotine un dialogue, ça vous flingue un couple ou une amitié en moins de deux. »

« Vers minuit, je la rejoignais au lit en faisant attention à ne pas la réveiller. Se sentir seul à côté d'un autre corps est une expérience terrible. »

« Disparu, ça veut dire disparu. C'est un mot lourd de sens. Empesé de douleur. Il n'y a qu'à voir le chagrin qu'on éprouve pour des clés. Dire de quelqu'un, elle a disparu, merde, ce n'est pas un abus de langage ! 
[...]
Si Moïse avait dit « disparue », tint-il à se justifier, c'est qu'elle n'avait plus donné signe de vie et qu'il n'en avait pas cherché. Ce qui était un mensonge, puisqu'une minute après, avec une fierté enfantine, il s'empressa de préciser que Belinda était une sommité dans le domaine des probabilités et qu'il y avait même un théorème à son nom, c'est-à-dire au sien, donc au mien. Ce pour quoi je ressentis, je dois bien l'avouer, la même satisfaction idiote. »

« Cette histoire de dibbouk... L'âme d'une personne décédée qui s'échappe de la Géhenne, qui erre en quête de rédemption et pénètre dans une personne vivante, en prend possession et la rend folle, irrationnelle. J'étais forcé de reconnaître que ça expliquait bien des choses. La facilité avec laquelle je racontais en y mettant un luxe de détails; mes confusions entre les mots de Clément et les miens; cette sensation qui ne me quittait plus, qui amplifiait, de voir ma vie au travers d'yeux que je sentais n'être plus tout à fait les miens. Mais que je trouvais diablement justes. Clément le dibbouk... »

« Une fois qu'ils ont réussi à déclencher chez leur enfant un sentiment de culpabilité, les parents ont tendance à pousser leur avantage jusqu'au bout. Les seuls qui gagnent à ce jeu-là, ce sont les psys. »

« - Et toi ? Tu faisais partie de quelle catégorie? demanda Moïse.
- De la plus vaste. Celle qui se répète demain. Demain, je ne serai pas là. Demain, je ferai quelque chose de mieux. Quelque chose de décisif. Demain, j'irai ailleurs. Je faisais partie de ces hommes qui un jour comprennent, toujours trop tard, qu'à force d'être lâche au point de se croire éternel, le champ de leurs possibles s'est réduit à un jardinet de la taille d'une tombe. L'ailleurs dont ils rêvent n'existe plus, il n'est même plus un lieu, il n'est plus que ça : demain. »

« Pascal vient d'Abbeville, dans le sud des États-Unis, à quelques heures de route à l'ouest de La Nouvelle-Orléans. Comme ces noms ne m'évoquent rien, il entreprend de me décrire son pays. Il parle de marécages, de prairies, de belles maisons créoles entourées d'immenses plantations de cannes à sucre, de misérables cahutes indiennes échouées sur la mer boueuse. Il utilise des mots inconnus, la voix exaltée par la nostalgie, le débit rapide. Il dit bayous, cajuns, chevrettes, corusses, et puis jambalaya ou encore zydeco. Je redouble d'effort pour ne pas perdre le fil. La Louisiane prend naissance. Verts et bruns mélangés. Sols détrempés, air saturé. Troncs plantés dans l'eau noire. Cités lacustres résonnant des étranges mots d'une étrange langue. Terre-eau, magique, plus grande que ses limites intérieures. En tout point opposée à la sèche Tunisie, qui jamais n'a cédé un pouce à la mer, qui sent l'huile, les épices et le cuir tanné. Que je ne peux plus supporter.
Lui dit qu'ici il respire, alors que dans cette Louisiane magique, il vit une vie misérable. Il me raconte le malheur des Cajuns. Je l'écoute et me vient cette idée : si Pascal est libre ici, où moi j'étouffe, peut-être serai-je donc libre ailleurs ? À mon tour, je lui raconte ma vie, sans rien omettre. En quelques heures, nous devenons amis. Du fardeau de nos origines comme de celui de nos vies, tout fut dit en une fois. Non pas pour s'en débarrasser, mais pour peindre la toile de fond de notre amitié d'une couleur intense qui ne passerait pas avec le temps. »

«  - Tu veux que je te raconte les Cajuns?
- Dis toujours.
- Tu vas voir, ça va te rappeler des choses. À l'origine, les Acadiens...
- Je croyais que c'étaient les Cajuns?
- Attends! Les Acadiens, donc, vivaient au Canada il y a deux cents ans. En paix, prospères, au nez et à la barbe des deux empires d'Angleterre et de France. A force d'aller bien, ils ont fini par agacer. Alors pendant près de dix ans, au milieu du dix-huitième siècle, les Anglais les ont déportés. On a appelé cette période le Grand Dérangement, comme si les Acadiens avaient été un problème digestif. Les hommes ont le génie des litotes qui allègent les mémoires, tu ne trouves pas ? Tout a commencé par des rafles, puis on a brûlé les maisons et les récoltes, confisqué tous les biens et séparé les familles. Quand je te disais que ça te rappellerait des choses.
- En même temps, il n'y a pas trente-six manières de déporter, souligna Moïse. Des bateaux furent affrétés à destination de la côte Est des États-Unis. On trouverait bien un endroit où gerber les misérables, quelque part sur la côte entre le Canada et la Caroline du Sud. Entassés comme des bêtes, la plupart moururent durant le transport. Ça n'avait pas grande importance, les capitaines étaient payés au nombre d'embarqués. Même peu nombreux, les survivants étaient partout indésirables. On en débarqua à Boston. Les enfants y furent séparés de leurs parents et placés dans des familles pour "assimilation", les adultes réduits à une condition proche de l'esclavage. On essaya d'en jeter d'autres en Pennsylvanie. Les autorités bloquèrent les bateaux pendant plusieurs jours, le temps pour les survivants de mourir de variole à leur aise. Les plus chanceux atteignirent la Virginie. On les traita d'ennemis intérieurs avant de les envoyer se faire voir en Angleterre. À Liverpool ou Southampton, on les laissa croupir dans des baraquements avec interdic- tion de travailler. Il fallait protéger l'emploi local.
- Ah ça, les colonisateurs ont toujours eu du mal à accueillir le malheur qu'ils ont créé dans le monde, m'interrompit à nouveau Moïse.
- Les Acadiens prirent la direction de la France. Certains se retrouvèrent en Bretagne ou dans le Poitou, d'autres envoyés comme volontaires pour mourir à Saint-Pierre-et-Miquelon, en Guyane ou bien à Saint-Domingue. À d'autres encore, on proposa d'exercer leurs talents de paysans sur les terres incultes de Flandres, de Gascogne, de Normandie et même de Corse. On pensa un moment envoyer les Acadiens aux mines, mais en haut lieu, quelqu'un se récria: ne trouvait-on pas, quand même, que ces pauvres diables avaient suffisamment souffert ?
- Quelle sollicitude !
- Et ce n'est pas fini. Lorsque la France renonça à ses colonies d'Amérique, les Acadiens reprirent la route, cette fois vers le sud et la Louisiane qui, pensaient-ils, les accueillerait bien. C'est là qu'ils devinrent Cadiens, que les Anglais prononcent Cajuns. On y est. Mais épuisés des souffrances endurées, ils manquèrent d'enthousiasme pour le rêve américain. On ne tarda pas à les considérer comme paresseux. Certains finirent tout de même par prospérer dans l'exploitation du coton ou de la canne à sucre. Ils devinrent des esclavagistes exemplaires, au portefeuille profond et à la mémoire courte, et finirent par se fondre dans l'élite des colons français "originels", les Créoles de Louisiane. Obsédés par la pureté de leurs origines et par leur blanchitude, ils obtinrent, au début des années 1920, l'interdiction de parler le cadien. En quelques générations les des- cendants des exilés se retrouvèrent à leur tour aliénés, citoyens de seconde zone, incultes et pauvres, parlant une langue indigente, incompréhensible et interdite. «Intéressant, non? conclus-je. On comprend pour- quoi Clément et Pascal se sont bien entendus. Deux fruits d'un même arbre de haine.
- Intéressant, en effet », acquiesça Moïse avant d'ajouter, songeur : « Acadien, Cajun. Tu avais remarqué ? La haine, l'immigration. Elle efface toujours les noms. Le mien, c'était Mouchi.
- Comment ça m'étonnai-je. Tu veux dire que tu ne t'appelles pas Moïse ? 
- À l'origine, je m'appelais Mouchi. Moïse, c'est mon nom digéré par la France. Tu n'as pas connu ça, toi. Quand on change de pays, on se déforme, on se fragmente, on s'intègre en se désintégrant. On s'ajoute des prénoms. Des identités. Les gens en parlent au singulier, mais en réalité, c'est le contraire. Quand on émigre, ce que l'on est se brise en mille morceaux, comme un miroir. »

« Comblé, tu parles. Comblé, c'est pour les tombes. Des masques, des masques et encore des masques, voilà toute ma réussite. C'est ce jour-là que j'ai commencé de mourir, j'en suis sûr. Se sentir comblé, c'est n'avoir plus rien à construire. C'est n'avoir plus qu'à protéger. »

« Tu vois, c'est ça l'intégration, a-t-il poursuivi. Une course à l'espoir d'être accepté, sans ligne d'arrivée. Une vie à répondre en souriant lorsqu'on te demande : " D'où tu viens ? " en pensant " Qu'est-ce-que tu fiches ici ? " À se demander s'il faut préférer Maupassant ou Enrico Macias, la darbouka ou l'andouillette, comme si cela avait le moindre sens. À s'asseoir bien droit, le cul entre deux cultures. À choisir, choisir, encore choisir. Couper, couper, toujours couper. L'identité, franchement, quelle connerie. Crois-moi, mon fils, il faut toujours se méfier de celui qui te demande de choisir. Celui qui dit c'est lui ou moi, c'est celui qui confond l'amitié et l'allégeance. »

« Il y avait tant de tristesse et de colère, dans sa voix. Tant de regrets de tous ces compromis, ces coups de martinets, ces heures de travail, ces trahisons de soi. Tout ça pour rien, pour rien, sinon finir enseveli sous son propre édifice de mensonges et sous le poids des talits. Je frottai son récit avec mes souvenirs. De vieilles anecdotes prenaient une nouvelle signification. Quand Moïse me montrait, fier, sa belle bibliothèque. Étagère du bas, l'intégrale de Rabelais. Étagère du haut, l'inté- grale de Singer. Je le trouvais pédant. Quand il m'atten- dait à la sortie de l'école dans sa voiture, fenêtre ouverte et musique arabe à fond. Je le maudissais. Lorsqu'il mangeait des sandwichs au thon, avec de l'huile coulant sur le menton et trop de piment. Il me dégoûtait. Quand il me serrait trop fort à chaque fois qu'il partait. Je comprenais, enfin, tout ce que j'avais manqué de mon père. »

« Sais-tu ce que sont les allotropes ?
- Euh... non, pas du tout.
- Il y a deux ans, je suis tombée sur un article, dans Nature. C'est un terme de chimie qui désigne les différentes formes que peuvent prendre certains corps simples comme le carbone ou l'oxygène. Ils ne différent que par leur forme moléculaire et seraient même capables, en théorie, de passer de l'un à l'autre. Par exemple, le graphite, que tu trouves sur les crayons à papier, et le diamant, sont des allotropes du carbone. Tu te rends compte ? La mine d'un vulgaire crayon de bois et la pierre la plus précieuse, en apparence si étrangers l'un à l'autre et pourtant identiques! Quelle idée extraordinaire, tu ne trouves pas ? Deux univers disjoints peuvent être deux expressions d'une même réalité !
- C'est passionnant, en effet », répondis-je sincèrement. Je ne voyais pas du tout où elle voulait en venir, mais j'avais toujours adoré la chimie.
- Eh bien, je suis convaincue que ce principe s'applique aux humains, poursuivit-elle. Les uns ne sont que les expressions des autres. Des réagencements, si tu préferes. Ce qui expliquerait que, parfois, l'on a l'impression d'avoir déjà vécu une scène. D'avoir des souvenirs qui ne nous appartiennent pas.
- Déprimant. Toutes ces vies ternes et banales qui se décomposent et se recomposent pour former d'autres vies aussi ternes et banales.
- Au contraire ! C'est se croire unique qui est déprimant. Factice. La beauté, c'est être singulier tout en ne l'étant pas. Voilà la véritable magie. Un lapin, un chapeau, quelle banalité ! Mais un lapin dans un chapeau, alors là... Nous sommes faits des mêmes âmes. Tissés dans la même étoffe. Fondamentalement les mêmes, fondamentalement différents. Comme les allotropes. 
- Une théorie originale. Mais pourquoi me parles-tu de cela?
- Pour que tu comprennes ceci: tu es Clément et tu n'es pas Clément. Encore moins son prisonnier. »

« Vegas vaut plus que ses clichés. J'ai fini par aimer cette ville. Faire partie de cette étrange tribu qui s'active pour entretenir un mirage, tous les assassins, les chanteurs, les croupiers, les cuisiniers et les putes. Souvent Benny, qui était cultivé, disait que c'est la ville qu'aurait construite Platon s'il avait été architecte. Une ville-théâtre, un trompe-l'œil. À Vegas, tout se vaut. Les espoirs, les promesses, les mensonges et la vérité se reflètent et s'entrelacent dans des miroirs déformants. Pour certains, c'est ici que le monde s'écroule et pour d'autres, que les portes s'ouvrent. Les fortunes se font et se défont en une seconde, les mariages en une minute, les nuits durent des semaines et le présent, autant que le désir. Le désir et l'argent. Je l'aimais aussi car c'est une ville d'Orient. Le génie d'Aladin habite Vegas. II a piégé le temps dans une bouteille de whisky. Ici, il n'y a pas d'horloges. Las Vegas ne peut pas mourir; voilà pourquoi les gens viennent et reviennent, à la fois dégoûtés et fascinés comme on peut l'être par l'éternité. »

« Vois-tu, Moïse, c'est sans doute le pire. J'ai réussi à m'en sortir. Pas en fuyant vers un futur, comme lorsque j'ai quitté Tunis. Cette fois, je suis allé me réfugier dans le passé. Comme un mendiant qui ferait les poubelles, en triant le comestible du pourri, cherchant des petits bouts de souvenirs capables de soulager ma douleur. La première fois que j'avais vu Marie danser; son grain de beauté caché sous le sein gauche; ce restaurant chinois où nous avions tant ri à force d'essayer de nous faire comprendre du serveur. J'adorais ça, me souvenir. Je m'en repaissais. Je me perdais dans ma mémoire avec délectation, goûtant mes souvenirs dans l'ordre ou le désordre, tantôt avec la gourmandise délicate d'une petite vieille, tantôt comme un goret. Et personne pour me faire le reproche de n'être pas si pressé de mourir. »

Quatrième de couverture

« On va se la jouer kabbale. C'est-à-dire?
- La puissance du verbe.
Le lien magique entre les mots, les choses et les actes. Tu vas découper le talit en parlant.
- Je ne comprends rien.
- Le tissu, la mémoire. Raccommoder, se souvenir. Ravauder, transmettre. C'est la même chose. »

Simon, qui n'a jamais entretenu de relations très intimes avec son père, se retrouve être le seul à devoir s'occuper de ses obsèques.

La tradition juive, celle de sa famille, veut que l'homme soit enterré enveloppé dans son châle de prière, le « talit ». Simon part donc à la recherche de la housse qui devrait contenir le talit de son père. Mais en l'ouvrant, il découvre deux talits, emmēlés par leurs franges.

À qui appartient le deuxième talit? En démêlant l'histoire de deux châles, c'est l'histoire familiale tout entière qui se démêle.

Éditions de l'Antilope, 23 août 2024
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Sélection prix Hors concours 

jeudi 15 février 2024

La Colère et l'Envie ★★★★★♥ d'Alice Renard

Une pépite ce livre !

Un premier roman choral d'une toute jeune autrice et des pages empreintes de douceur, de tendresse et d'une immense humanité.

Une construction originale, surprenante, ingénieuse pour parler de la différence, de l'amour, de l'amitié, pour raconter le parcours chaotique d'une enfant qui ne rentre pas dans le moule et l'impuissance de ses parents aimants. 
« Je sais qu'lsor se souvient, je sais qu'elle avance quelque part. Dans son désordre, dans sa colère, dans sa panique même, elle avance. Je le sais. »
Isor n'est pas comme tout le monde et à travers les mots, les émotions de ses parents si bien retranscrites et celles de son ami Lucien, pourvu d'une grande sagesse, nous apprenons à la découvrir jusqu'à un final bouleversant.
Ce livre raconte les silences, les difficultés traversées, les angoisses, la rage, la frustration, il raconte aussi les petits bonheurs, la complicité entre deux écorchés que bien des années séparent, la lumière qui s'invite dans le cœur de chacun d'entre eux.
Il bouscule, saisit, interroge sur la place que nous accordons dans une société si normée, si rationnelle à ceux  qui marchent un peu à côté du chemin tracé - que fait-on de leurs  ris, de leurs souffrances ? 

Un livre désarmant de beauté, vibrant d'émotions et chargé d'espoir.

Coup de ❤️. 
« Dis, ma petite Isor, tu te rappelles ça ? Quand tu as mis ta petite bouille sur mes genoux calleux et durs, le tressaillement que j'ai eu, la crispation que j'ai dû surmonter, et que tu m'as laissé le temps de faire redescendre. Ce n'est que deux semaines plus tard qu'à mon tour j'ai réussi à te toucher, à poser ma main maladroite sur tes tresses, ne sachant pas vraiment comment te câliner pour te montrer que mon affection t'était acquise, et qu'il était trop tard pour faire demi-tour. Si j'ai autant hésité ce jour-là, si ma main a tant titubé dans tes cheveux, c'est que j'étais encore un peu en colère que tu m'aies forcé, comme ça, à t'aimer. »

« Moi, ta mère, je le sais : quand tes yeux transpercent, quand ton regard nous file entre les doigts, c'est que tu comprends des choses que nous ne comprendrons jamais. »

« Je sais qu'lsor se souvient, je sais qu'elle avance quelque part. Dans son désordre, dans sa colère, dans sa panique même, elle avance. Je le sais. »

« mère
Isor peut être très différente d'un jour à l'autre, mais elle reste toujours elle-même, sincère, incapable de tricher. Elle ne peut pas se contenir à une seule personne, à une seule apparence. Elle est plusieurs, elle est trop vaste. C'est sa manière à elle de saisir le monde du mieux qu'elle peut.»

« père
Le premier examen qu'Isor a passé à l'hôpital, c'était pour un trouble de l'attention. J'y étais allé seul, Maude n'avait pas pu déplacer sa garde. Je n'oublierai jamais ce moment, les sourcils velus et arrogants du médecin, un jeune interne en psychiatrie. Docteur Jard - fier comme un coq. Pour lui, tout était clair. Isor avait effectivement des difficultés à se concentrer, c'était tout. Il avait passé trente minutes avec elle, mais ça y est, il la connaissait mieux que nous, avait tout compris, et me démontrait l'infinie supériorité de son expertise par une chiée de mots savants appris d'hier. J'avais beau lui parler des colères, des retards de langage, des regards déconcertants (ceux d'une adulte mélancolique, pire que cela, ceux des statues de grands hommes qui sondent l'Avenir, le Progrès ou l'Ame humaine), il ne m'écoutait pas, et son visage dur était figé dans une expression dédaigneuse. 
Au moment de nous raccompagner à la porte, avec une politesse excessive et trop empressée pour être sincère, il jeta un dernier regard vers Isor. Elle était dans un coin depuis le début de notre entretien. Elle se tenait en face d'une bonne centaine de crayons de couleurs alignés par taille et par teinte, selon un ordre allant du jaune au bleu. Elle nous faisait dos, mais on pouvait deviner à son immobilité qu'elle était parfai- tement sereine. Ce ne pouvait être qu'elle qui avait fait cela, car, à notre entrée, les crayons gisaient tous en un tas informe.
L'interne s'est rassis à son bureau où il eut un moment d'absence. Puis il a simplement lâché: « C'est peut-être un peu plus complexe que cela. » »

« père
Les signes de l'affection d'Isor sont souvent illisibles. Le fait-elle exprès ? Les moyens qu'elle choisit pour nous dire qu'elle nous aime sont généralement à double tranchant, brutaux. À l'image de ce qu'elle pense de nous ? J'ai parfois l'impression qu'elle nous en veut : de ne rien pouvoir partager, de ne pas vivre dans le même présent qu'elle. Sait-elle qu'au fond de moi je ressens exactement la même chose, que je lui en veux d'être une étrangère ? De ne pas être moi, comme moi? Nous en veut-elle autant que moi je lui veux ? Y a-t-il tout de même en elle de la reconnaissance pour tout ce que nous mettons en œuvre? Pour notre patience, pour notre capacité d'acceptation? Un minimum de reconnaissance pour le sacrifice (ce mot pèse si lourd en moi certains jours) que nous faisons de nous-mêmes ? Ou voit-elle notre abnégation comme une chose naturelle, évidente, nécessaire ?
Il me semble que rien n'est prévu en nous pour ressentir ce qu'Isor voudrait que l'on ressente pour elle. »

« Dis, ma petite Isor, tu te rappelles ça ? Quand tu as mis ta petite bouille sur mes genoux calleux et durs, le tressaillement que j'ai eu, la crispation que j'ai dû surmonter, et que tu m'as laissé le temps de faire redescendre. Ce n'est que deux semaines plus tard qu'à mon tour j'ai réussi à te toucher, à poser ma main maladroite sur tes tresses, ne sachant pas vraiment comment te câliner pour te montrer que mon affection t'était acquise, et qu'il était trop tard pour faire demi-tour. Si j'ai autant hésité ce jour-là, si ma main a tant titubé dans tes cheveux, c'est que j'étais encore un peu en colère que tu m'aies forcé, comme ça, à t'aimer. »

« [...] ce que tu cherches dans les jeux, c'est le théâtre, les revirements de situation inexorables, quand pour de faux le sort vous abaisse ou vous élève. J'ai raison ? Je comence à bien te connaitre. Se laisser bercer par le hasard... Faire comme si c'était très important, oui, de la plus haute importance... Et, une fois le jeu rangé, n'en avoir plus rien à faire des gains et des dommages. Et surtout, surtout, que l'on rigole, toi et moi. Toi, de mes bourdes de vieil oublieux ex moi, de tes fulgurances.
Dis, dis, tu reviendras demain, c'est promis ? »

« Avec ma toute chérie, je révise mille de mes petites certitudes. Je pensais par exemple que la fierté était un des pires défauts du monde, qu'il engendrait l'orgueil, le repli sur soi et le mépris, qu'il empêchait de remettre en question nos torts. Mais Isor est fière. Sans crier gare, cent fois par jour, son regard s'emplit de cet air à la fois buté et réjoui, qui vous défie. Oui, vraiment, elle est fière. Mais personne ne sait mieux écouter qu'elle, personne n'est plus attentif, plus attentionné. »

« J'aimerais tout posséder pour pouvoir tout t'offrir. Je dis ça alors que rien ne nous manque. Ou peut-être un orchestre privé ? Un tapis plus moelleux ? Ta tête sculptée huit fois en guise de pion sur un plateau de petits chevaux ? Un theatre dans l'arrière-jardin avec des chaises à fleurs et à paillettes ? Des journées faites seulement d'après-midis et aucune nuit pour les séparer ? Que je sois un adolescent, pour qu'on ait un futur plus long que notre présent, et que je sois tout frèle et tout chétif, pour qu'à ton tour tu me prennes sur les genoux. Que l'on m'accorde un vœu pour souhaiter que tous les tiens se réalisent. Que tu aies des chaussures à grelots et que la maison soit pleine de couloirs pour étirer ces moments où je t'entends venir vers moi.
Que l'on redouble mes langueurs, demande l' Ami à son Aimé dans la poésie de Raymond Llulle. »

« Toi, tu accèdes aux vérités - de la musique comme du reste - avec un instinct quasi physiologique. Chez toi, c'est le corps qui pense, et il ne se trompe jamais. »

« La différence entre ses parents et moi, c'est que je ne suis pas quelqu'un qui s'affole - je veux dire : le mutisme, la colère, la joie, la douleur, je connais. Je sais les recevoir sans fléchir. J'ai l'habitude. C'est exactement comme écouter de la musique. 
Parfois je me fais l'effet d'être encore ce photographe que je fus : quand d'un regard je signifiais à mes sujets « Ressens ce que tu ressens, je ne demanderai pas d'explication, j'en garderai simplement la mémoire. »»

« Vous savez, il ne faut jamais attendre une vengeance ou un dédommagement, ou vouloir remplacer les morts. Le vide que les morts laissent ne se rebouche jamais, on ne se remet jamais de cette béance - mais j'ai compris que l'on pouvait créer le plein à côté du gouffre, ça oui. Idem pour sa place. Ce qui est perdu ne revient pas - mais à côté, en marge, ailleurs, on peut retrouver un rôle. Et c'est ce qui se passe pour moi. Avec elle, je reconstruis quelque chose. Autre chose. »

« J'aime ta capacité inhumaine à être brutalement heureuse, sans prévenir. Si brutalement heureuse. »

« Souvent, je me demande à quoi tu ressembleras, adulte, et si j'aurai la chance de te connaitre alors. D'être toujours là. Pas quel genre de femme tu seras, ça, je m'en fiche. Mais quelle adulte, qui aura mis en acte toutes les promesses qu'elle enclot. »

« C'est fou comme on peut se tromper sur un nombre incalculable de sujets. Chaque certitude est une erreur en puissance. Chaque certitude est une erreur en puissance. Qui éclate un jour. »

« Monika, Ingmar Bergman. Vers un destin insolite sur les flots bleus de l'été, Lina Wertmüller. Kung-Fu Master, Agnès Varda. Trois films, trois pays, trois grands réalisateurs. Trois histoires d'amour qui avaient besoin d'une île pour s'épanouir. Car c'est bien là le scénario de ces trois films: un couple dont l'amour, naissant ou réprimé, prend son essor après l'arrivée, de gré ou de force, sur une île déserte. Île suédoise dans la Baltique, île italienne en Méditerranée, île anglaise dans la Manche. Quels que soient le pays ou l'époque, l'insularité offre à l'amour l'espace rêvé, c'est-à-dire un espace excluant et exclusif, pour deux, ni plus ni moins. Loin des fâcheux, des fouineurs et des importuns, l'île devient une utopie où les liens sociaux et affectifs peuvent être intégralement redéfinis. Et chaque fois le dénouement est sans appel: sortir de l'île, c'est détruire l'amour. Réintroduisez la société autour du couple et celui-ci se fissure, se morcelle. Il redevient impossible d'être Deux. Uniquement deux. »

« « Le monde est plein de voisins indiscrets, avec qui il me faut partager l'autre. Le monde est précisément cela : une contrainte de partage. Le monde (le mondain) est mon rival », écrivait Barthes. »

« L'amour a sa grammaire. Et comme dans toutes les langues, sans la pratiquer, on la perd. Au fil des mois, j'ai réappris l'Absence, l'Attente, le Comblement, la Dépendance, la Fête, l'Impatience, la Jalousie, le Rêve et la Rêverie, le Ravissement, le Rendez-vous, la Solitude et le Souvenir. Tout un abécédaire que je potasse studieusement. J'aime être cet écolier des sentiments.
Dis, dis, mon Isor, reviendras-tu demain après-midi ? »

« Je mets ma tête sur les genoux d'Ani et j'attends que la vie vienne nous aimer. Elle manque jamais le rendez-vous quand j'ai la tête ici. C'est la même odeur, exactement, que les genoux de Luce. Tu sais, toi, que les genoux ça a tant d'odeurs ? »

« le père

Dans les lettres aussi, il y a ces écarts : sa voix d'enfant rieuse qui tremblote et bégaye, et sa voix de grand sage qui nous toise avec bonté. Et je me rends compte, à présent, qu'il y avait déjà cela dans ses silences. Avant son départ, avons-nous seulement écouté ses silences ?

Écouté l'urgence à vivre de son silence ?

Et maintenant, le saurons-nous, écouter sa poésie, partager son souffle de joie, lire ses lettres comme autant de chances qu'elle nous offre pour trouver UNE NOUVELLE MANIÈRE D'ÊTRE UNE FAMILLE ? »

« Vous que je porte en mon profond, Ici les nuits sont douces comme le lait. Aniella a un chien qui me lèche les mains. Kiko est son nom. Il est un berger allemand, je crois. Quand je lui caresse, il veut faire pareil mais il a pas de mains alors il fait avec la langue, approche sa truffe. Il a de grands yeux noirs. Et des longs longs cils bruns. 
 Je t'embrasse toi aussi tout plein, 
I.

Ma père, mon mère, Suis en éclosion. Me sens pleine de bourgeons qui s'entrelèvrent. Me semble être un arbre fruitier que les fleurs commencent à donner des trésors. Je porte toutes les promesses de la terre à bout de mes bras. Je m'avance tel un jardin, tel un côteau, à la rencontre du printemps. Je cours. Je vais mûrir, je vais me rouler dans ces fleurs pour la vendange. Oh, quelle saison !  »

« Les deux parents chéris,

Tu sais, suis troublée de ce qu'ils sont semblables mais distincts, Ani et Luce, Luce et Ani. Idem de Luce, Ani est fidèle, mais elle est toute réjouissance. Idem de Luce, Ani a les yeux aigue-marine et le corps svelte, mais pas cet air rigidigne. Idem de Luce, Ani s'accommode des solitudes, mais jamais sans Kiko. Parfois, a le semblable air d'endurance craintive, qu'elle refoule aussitôt.

Je veux te dire encore qu'y a deux jours nous allons sur la tombe de sa mère, une stèle sans rien, sur le nord à Taormine. On y voyait la baie qui scintille pareil que les bijoux. On dépose au sol, dessus, des pommes de pin et des coquillages pour faire les mandalas, des cercles et des couronnes. Calme calme calme... Un instant plein comme une bille qui roule.

Ça y est, je dis tout pour aujourd'hui. À demain les deux ! 
Je t'embrasse mille et cent, 
I. »

« Un regret, ça ne se conserve pas comme une boule à neige, en mémoire d'un voyage passé. Un regret aussi, ça peut se jeter à la poubelle. »

« Je viens t'annoncer le printemps. Le jour de mon départ de Catane, j'ai vu passer les grues dans le ciel,  qui rentraient d'Afrique.
Le printemps, c'est la fin de ta tristesse. Ta joie,  je l'ai réparée. Je viens te dire, pour vrai, que tu n'as plus
de raison d'être malheureux. Un peu de malheur ça se dissout vite, quand on a beaucoup d'amour.
Ani ne t'en veut pas, Ani t'a pardonné. Tu as une manière  tout à toi de te faire pardonner. Tu commets tes erreurs par faiblesse, tu avoues ces faiblesses sans orgueil. Comment te dire ? Même quand tu es froid tu es doux. Même quand tu es triste tu es doux. Lucien n'a pas d'épines. Lucien n'a pas d'épines. Et Ani, elle, a sa manière de pardonner. Elle se sait d'avance innocente dans les  drames qui la touche. Et elle ne sait pas s'apitoyer. Rien en elle n'est programmé pour cela. Les évènements pour elle viennent sans être bons ni mauvais. Si quelque chose lui vole son plaisir, elle l'accepte, sans pitié, et si quelque chose lui en donne, elle l'accepte, avec gratitude. Elle attend les tempêtes et les joies en sachant bien qu'il n'est jamais question de son mérite là-dedans. 
Lucien, maintenant, il faut effacer de toi toutes les larmes  et toutes les prières de rédemption que tu y as accumulées. 
Elles ont rempli leur office, elles ne sont plus utiles. 
Alors ne les garde pas en souvenir, surtout pas. Un regret, ça ne se conserve pas comme une boule à neige, en mémoire d'un voyage passé. Un regret aussi, ça peut se jeter à la poubelle. Tu te demandes peut-être qui tu serais sans ta douleur. 
Si tu serais le même homme. C'est elle qui t'a modelé plus de la moitié de ta vie. C'est elle qui a fait le Lucien que j'ai connu. Alors ? Alors on s'en fiche et ce chagrin tu ne lui dois aucun culte, aucune cérémonie d'adieu.
Lucien, la joie gomme tout le reste, et même si alors tu dois mourir tout blanc et tout vierge, comme un nourrisson 
qui n'aurait rien à lui, cela n'a pas d'importance.
Aucun malheur ne nous définit, seule notre joie est à nous. 
Lucien, tu es le seul qui m'ait crue capable de vivre. 
Tu as vu que ce qu'il y avait en moi, ce n'était pas une malédiction mais une promesse. Tu m'as révélé ma promesse.
[...]
Aujourd'hui je suis grande. Et je suis grande de toi. 
Il y a une corde qui vibre tout près de l'horizon.
Je vois enfin l'horizon qui recule. Il y a de l'avenir à respirer. Toute ma vie je vais pouvoir respirer le futur que tu m'as donné. Ça t'a fâché, dis, Luce, ça t'a fâché, qu'à toi je n'envoie pas de mots ? 
Je ne fais pas partie de ceux qui pensent 
que plus on s'aime, moins a besoin de se le dire. Non et non. L'amour est un sortilège qu'il faut jeter sans cesse et de nouveau du bout des lèvres, encore et encore. 
C'est une chanson avec laquelle on vit - qu'il faut faire vivre. Mais dans mon cas, dans notre cas, cette chanson, mon cœur la psalmodie en silence - et je sais que le tien aussi. »

Quatrième de couverture

Isor n'est pas comme les autres. Une existence en huis clos s'est construite autour de cette petite fille mutique rejetant les normes. Puis un jour, elle rencontre Lucien, un voisin septuagénaire. Entre ces âmes farouches, l'alchimie opère immédiatement. Quelques années plus tard, lorsqu'un accident vient bouleverser la vie qu'ils s'étaient inventée, Isor s'enfuit. En chemin, elle va enfin rencontrer un monde assez vaste pour elle.

La Colère et l'Envie est le portrait d'une enfant qui n'entre pas dans les cases. C'est une histoire d'amour éruptive, d'émancipation et de réconciliation. Alice Renard impose une voix d'une incroyable maturité; sa plume maîtrisée sculpte le silence et nous éblouit.

Née à Paris en 2002, ALICE RENARD est étudiante en littérature médiévale à la Sorbonne. Révélée précoce à l'âge de six ans, la question de la neurodiversité et de l'hypersensibilité l'a toujours passionnée. La Colère et l'Envie est son premier roman.

Éditions Heloise d'Ormesson,  août 2023 159 pages
Sélection Prix Littéraire Le Monde 2023
Prix Méduse 2023
Prix Vocation littéraire 2023

samedi 4 novembre 2023

Glory ★★★★★♥ de Noviolet Bulawayo


« Ce qui nous fit comprendre l'importance non seulement de livrer nos propres récits, nos propres vérités, mais de les coucher par écrit afin qu'on ne nous les retire pas, qu'on ne les altère jamais, tholukuthi ne les efface jamais, jamais ne les oublie. »
Dans un pays fictif, le Jidada avec un -da et encore un -da, vivent les Jidadiens. Ce sont des animaux qui vivent , parlent, s'habillent comme des humains. Ils sont appelés aussi les "animals" : "mals" et "femals". Le pays s'est libéré du joug des colonisateurs.
Libres. 
Ils sont LIBRES. 
Leur pays est une démocratie. 
"Ceux à qui ont ne la fait pas" disent que c'est peut-être une république démocratique mais que de démocratique, elle n'en a que le nom. L'oppression y règne en maître : le gouvernement pille, détourne, gaspille, s'enrichit indécemment, maintient le pays sous une chape de plomb. Les "Défenseurs" assurent la sécurité de ce gouvernement corrompu, brutalisent, violentent, violent, massacrent. Sans pitié, ils condamnent toutes tentatives de soulèvements populaires naissants, aspirants à un vrai changement.
Quelques quatre-cent cinquante pages, savoureuses, - émouvantes, difficiles aussi - intelligemment écrites, avec originalité, cocasserie et humour (surtout au début), gravité aussi, évidemment, dénoncent les pratiques injustes, barbares, égoïstes, tyranniques, terrifiantes de certains gouvernements africains. Ils ont promis de meilleurs hospices à leurs électeurs mais ceux-ci se retrouvent bien plus infortunés qu'avant. L'histoire se répète et la corruption, la cupidité, l'absurdité, la haine restent de mise en haut lieu. La cruelle bêtise de ces tortionnaires, assassins, tribalistes ne passe pas inaperçue dans ce roman. 
« Tout le monde savait, que ce soit au Jidada ou au-delà de ses frontières, que les Défenseurs du Jidada étaient par nature des bêtes violentes et morbides. »
De cette bêtise, mathématiquement découle le sort brutal de nombreuses familles et ici en particulier celle de Destinée.
Et nous devenons, dans le dernier tiers du livre, les témoins des blessures profondes, ancrées dans la chair, des douleurs, du sang, des cris et des larmes. 
Éclate sous nos yeux l'impuissance. 
L'injustice. 
La colère et la rage. 
La tristesse. 
La peur. 
« Où sont toutes les organisations qui sont censées nous protéger, où est le reste du monde ? Et que devons-nous faire pour que nos corps, nos vies, nos rêves, nos avenirs finissent par compter ? »
Une fable satirique ancrée dans le Zimbabwé qui donne à réfléchir. D'ailleurs de nombreuses références sont loin d'être fictives ; l'autrice évoque par exemple le Gukurahundi, rappelant le passé sanglant du Zimbabwe.
« Lettre à lettre, mot à mot, ligne à ligne, un paragraphe après l'autre, page après page, elle écrit depuis le présent sur son passé, sur celui de sa mère et celui de sa famille, qui est aussi celui du Jidada, puis revient au présent et va dans l'avenir espéré, oui, tholukuthi le passé et le présent et l'avenir se dépliant simultanément sur ses pages jusqu'à ce qu'elle perde la notion du temps et qu'elle ne puisse plus les distinguer. Elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit. Tholukuthi écrit. »
Écrire pour contrer l'effacement. Pour ne pas oublier. Pour que JAMAIS PLUS ... un jour peut-être. 
Pour que dans le silence, triomphent l'amour et la solidarité, la dignité. La JUSTICE.
« Pour les morts, qui ne sont pas morts. »
Un récit brillant. Puissant. Riche. 
« Quand ceux à qui on ne la fait pas disent que les puissances coloniales ont donné à l'Afrique son indépendance mais pas sa liberté, tholukuthi ce qu'ils veulent dire c'est les puissances coloniales ont donné à l'Afrique son indépendance mais pas sa liberté. »

« Dieu, mon Père, dit : "Que chacun soit soumis aux autorités supérieures, car il n'y a d'autorité qu'en dépendance de Dieu, et celles qui existent sont établies sous la dépendance de Dieu; si bien qu'en se dressant contre l'autorité, on se dresse contre l'ordre des choses établi par Dieu, et en prenant cette position, on attire sur soi le jugement. En effet, ceux qui dirigent ne sont pas à craindre quand on agit bien, mais quand on agit mal. Si tu ne veux pas avoir à craindre l'autorité, fais ce qui est bien, et tu recevras d'elle des éloges. Car elle est au service de Dieu pour t'inciter au bien, mais si tu fais le mal, alors vis dans la crainte. Ce n'est pas pour rien que l'autorité détient le glaive. Car elle est au service de Dieu : en faisant justice, elle montre la colère de Dieu envers celui qui fait le mal. C'est donc une nécessité d'être soumis, non seulement pour éviter la colère, mais encore pour obéir à la conscience." Et maintenant, sur ces précieuses paroles, très cher Jidada, inclinons nos têtes au nom du Jidada et remercions le Tout-Puissant pour l'incomparable don de liberté que nous célébrons aujourd'hui, pour les Libérateurs qui nous ont délivrés des diables colonisateurs, ainsi que pour les dirigeants menés par Dieu qui veillent bel et bien à ce que nous continuions de vivre libres chaque jour et à tout jamais. Prions ! »

« Tholukuthi les Sœurs des Disparus ne cessèrent pas leurs clameurs même quand les Défenseurs, remis de leur trouble momentané devant ce tabou, et s'étant rappelé qu'ils étaient des chiens avec une réputation et une révolution à défendre, s'élancèrent alors, armés de matraques, de leurs crocs et de fouets et redevinrent des Défenseurs. Les Sœurs des Disparus ne cessèrent pas leurs clameurs même quand elles sentirent la danse folle desdites matraques, fouets et crocs sur leur chair. Les Sœurs des Disparus ne cessèrent pas leurs clameurs même quand elles furent traînées à bas de l'estrade. Les Sœurs des Disparus ne cessèrent pas leurs clameurs même quand elles furent entassées dans des jeeps et conduites en prison. »

« Où et qui seraient-ils aujourd'hui s'ils n'avaient pas commis l'odieux péché de nous coloniser ? Que seraient ces États-Unis sans la terre qu'ils ont volée et ont aujourd'hui l'audace de ceinturer par une violente frontière ? Que serait en effet ce pays s'il n'avait enlevé à l'Afrique ses fils et ses filles qu'il maintient désormais dans une abjecte pauvreté alors que c'est à eux et à elles qu'on doit la richesse de ce pays ? Et que serait l'Occident sans les ressources de l'Afrique ? sans l'or de l'Afrique ? les diamants de l'Afrique ? le platine de l'Afrique ? le cuivre de l'Afrique ?  l'étain de l'Afrique? l'huile de l'Afrique? l'ivoire de l'Afrique ? le caoutchouc de l'Afrique ? le bois de l'Afrique ? le cacao de l'Afrique? le thé de l'Afrique ? le café de l'Afrique ? le sucre de l'Afrique ? le tabac de l'Afrique ? sans les œuvres d'art pillées par leurs musées ? Savez-vous, mes chers enfants, que jusqu'à ce jour, des décennies après ces razzias, ces viols, ces kidnappings, ces tueries, et cette oppression épique, l'Angleterre doit encore restituer la tête de Mbuya Nehanda ? Oui, après avoir condamné la spirite de notre ancêtre, Mbuya Nehanda Nyakasikana - qui, comme vous le savez, est la mère de la lutte pour la Libération du Jidada, après l'avoir condamnée à mort par pendaison, comme si ça ne suffisait pas, ils ont tranché sa tête sacrée et l'ont envoyée dans cette Angleterre pour en faire un trophée de la Couronne ! Et c'est là qu'elle repose encore avec environ une vingtaine de têtes d'autres combattants de la résistance jidadienne! Peut-être que la reine peut nous dire ce qu'elle fait de nos têtes captives car en ce qui me concerne je ne puis vous le dire, je l'ignore. Mais ce que je peux vous dire c'est que, avant que l'Occident puisse nous édifier en matière de démocratie et de changement, il devra d'abord nous restituer toutes ces choses qu'il a dérobées. Je les réclame ! J'en ai besoin ! L'Afrique les réclame et en a besoin ! Toutes ! Chacune ! Qu'on nous les rende! » cria le Père de la Nation avec une telle fougue que le stade s'embrasa de mille chants : « Qu'on nous les rende! Qu'on nous les rende ! » »

« Le Jidada est en fait un des pays les plus instruits d'Afrique ! Voilà le vrai héritage! Tout le monde, partout, sait ça. Et notre Constitution est aussi l'une des meilleures au monde. Je m'en fiche de ce que disent nos ennemis, quand ils racontent qu'on ne respecte même pas notre propre Constitution, au moins c'est notre Constitution qu'on ne suit pas. Et le jour où on décidera de la suivre, tous verront pourquoi on dit qu'elle est la meilleure au monde. C'est ça l'héritage ! »

« Comment oublier l'époque où on a chassé les fermiers de notre terre ? Ha ! Rien que d'y penser, c'est l'extase. On leur a montré à qui appartenait vraiment l'Afrique ! Les terres, vous les avez pas ramenées sur votre bateau quand vous nous avez colonisés et vous avez l'audace de vous présen ter comme un fermier kukuru - kukuru ! Ha ! Et maintenant nous avons repris nos terres. Bon, quand je dis "nous", je ne m'inclus pas nécessairement, vu que persomalement je n'en possède aucune. Elles sont surtout à ceux qui se trouvent sous le dais là-bas, mais ce sont des Noirs comme moi, alors ça va. Bien sûr, les ennemis du régime viendront avec leur propagande, ils diront que les Élus ne savent pas en fait culti- ver cette terre, ils diront que le secteur agricole et par conséquent l'économie ont souffert de la saisie des terres. Mais on s'en fiche, du moment que ce sont des Noirs qui ont les terres ! Et c'est ça l'héritage ! Plus jamais une colonie ! »

« Toutefois, sachant toutes ces choses sur la Vieille Carne et le gouvernement, la Première Femal était-elle inquiète ? déçue ? dévastée ? Tholukuthi non : Merveilleuse était née avec une pauvre cuiller en plastique dans la bouche et tout ce dont elle avait rêvé dans sa vie c'était au moins d'une vraie cuiller - elle n'avait même pas besoin d'être spéciale tant qu'elle était en métal. Aussi son mariage avec le Père de la Nation ne mit-il pas juste une cuiller dans sa bouche, tholukuthi il y mit une louche en or entière et elle n'allait pas la recracher, qui ou quel que fût le Père de la Nation et son misérable gouvernement, après tout elle ne l'avait afin de régenter un animal adulte, plus vieux qu'elle de pas épousé quelques décennies d'ailleurs, ni de lui apprendre comment se comporter dans son propre pays qui de toute évidence lui appartenait, et où il commandait également au soleil. »

« Qu'après les dernières élections qu'il avait en fait truquées, à la suite des élections précédentes qu'il avait également truquées comme celles d'avant qu'il avait volées - oui, après que son régime et lui eurent fait barrage à tous les moyens à notre disposition pour l'évincer d'une façon paisible et constitutionnelle - nous n'avions eu d'autre choix que de souhaiter sa défection, et à n'importe quel prix. Car l'échec de la gouvernance peut changer le cœur d'un animal. Car un régime inhumain peut changer le cœur d'un animal. Car la corruption peut changer le cœur d'un animal. Car la pauvreté peut changer le cœur d'un animal. Car la tyrannie peut changer le cœur d'un animal. Car des élections truquées peuvent changer le cœur d'un animal. Car l'hémorragie d'une démocratie peut changer le cœur d'un animal. Car le massacre d'innocents peut changer le cœur d'un animal. Car l'inégalité peut changer le cœur d'un animal. Car l'ethnicisme d'un régime peut changer le cœur d'un animal. Car le fait que des pauvres sont de plus en plus pauvres peut changer le cœur d'un animal. Car des espoirs brisés, des rêves trahis, la promesse de l'Indépendance rompue tout ça avait changé nos cœurs naguère fidèles et patients, de sorte que quand le Père de la Nation attendit de nous que nous montrions aux Défenseurs à quel point nous l'aimions et avions besoin de lui, au lieu de ça nous envahîmes les rues pour les aider à finir ce qu'ils avaient commencé, oui, tholukuthi à enfoncer le dernier clou dans le cercueil. »

« [...] en ce qui concernait le Jidada avec un -da et encore un -da, la corruption était comme un des -da : ils ne pouvaient tout simplement pas imaginer le pays sans elle, aspects oui, tholukuthi ils la respiraient, la mangeaient, la buvaient, dormaient dessus - elle était présente dans tous les de leur vie, y compris chez eux.   »

« UNE IMAGE VAUT MILLE SOUVENIRS

« - Voilà, c'est fait. Je dois dire que ces Samsung prennent eux aussi de jolies photos. Ende vous vous rappelez l'histoire que c'était pour prendre une photo autrefois quand on n'avait même pas l'âge de Destinée ? dit NaMour.
- Yeyi ! Il fallait s'y prendre des jours à l'avance. Préparer les tenues. Trouver les fonds - l'argent pour se rendre en ville; l'argent pour revenir de la ville; et bien sûr l'argent pour payer le photographe. Il fallait réfléchir à la tenue. S'assurer que ladite tenue était en parfait état. Coudre ce qu'il fallait coudre. Emprunter des boucles d'oreilles. Des souliers. Des collants. Du rouge à lèvres. Du maquillage. Feuilleter les vieux albums pour être sûr de ne pas prendre une pose déjà prise. En choisir une, et s'entraîner. Puis trouver le courage de prendre la pose devant un inconnu. Trouver le courage d'aller en ville, de ne pas se salir quand on vous disait de descendre du trottoir réservé aux Blancs, le courage quand on vous accusait, à cause de votre maquillage, d'être une teigne en maraude ! »
En repensant à leur jeunesse enfuie, les anciennes, déjà debout, se rassoient et songent au passé. Tholukuthi le passé. Et soudain on est quarante, cinquante ans plus tôt dans le salon de la duchesse. Elles étirent leurs souvenirs autant que le permettent leurs esprits, et quand elles ne peuvent pas aller plus loin, elles relayent les souvenirs transmis par leurs mères, oui, tholukuthi des souvenirs comportant également ceux des mères de leurs mères et des mères des mères de ces mères. Et avec leur esprit et leur bouche, elles se propulsent chacune et ensemble dans un passé avant que le Jidada soit le Jidada, puis au-delà de ce passé dans les nombreux passés de leurs mères et des mères de ces dernières, puis au-delà de ce passé dans le passé-passé-passé, oui, tholukuthi à l'époque où les pierres étaient si tendres qu'on pouvait les pincer et les faire saigner, quand les montagnes poussaient encore, quand les dieux sillonnaient la terre, oui, tholukuthi ce passé immémorial avant que les cupides colonisateurs débarquent en armes, se répartissent les terres entre eux comme si personne n'y vivait déjà, fassent voler d'étranges chiffons en l'air appelés drapeaux et disent, Qu'il y ait des Pays-Pays.  »

« Nouveau Patriote @NouveauPatriote
Le moment est venu de démolir une bonne fois pour toutes le despotisme du Parti du Jidada. Jamais plus dans ce Jidada avec un -da et encore un -da un seul parti ne devrait pouvoir détruire et prendre le pays en otage pendant des décennies!
#changementderégimemaintenant #électionslibresjustescrédibles »

« Globalement, nous apprécions en général ce qu'essaient de faire les Sœurs des Disparus, ce qu'elles représentent et tour ça, mais bon, les voir ici le jour d'élections harmonisées est vraiment malvenu et déplacé, même la Bible nous dit qu'il y a une saison pour tout, un temps pour naître et un temps pour mourir, un temps pour semer et un temps pour laisser reposer la terre. Aujourd'hui est le temps pour laisser reposer la terre. Mais nous refusons aux Sœurs des Disparus le pouvoir de nous provoquer alors même qu'elles sont visiblement à côté de la plaque ; nous sommes ici pour une raison et une seule - voter pour un Nouveau Jidada lors d'#électionslibresjustescrédibles, et c'est exactement ce que nous allons faire. Mais désormais nous avons vu de nos propres yeux que ce qu'on dit de ce groupe est peut-être vrai, après tout. Peut- être qu'elles auraient besoin d'époux et d'enfants et de maisons pour ne pas mettre la pagaille dans la rue, après tout. Quant à celles qui ont des maris, peut-être ces maris devraient-ils s'y prendre mieux pour imposer la loi divine et contrôler leurs femals, comme le répète sans cesse le prophète Dr O. G. Moïse, après tout. Et peut-être qu'ils auraient besoin d'un ou deux Défenseurs ici et maintenant pour les mettre au pas, leur montrer où est leur place, après tout. »

« Toute ma vie on m'avait répété que les larmes étaient un langage, qu'elles parlaient pour de vrai. Et ce jour-là, sous ce mûrier, je pus constater - entendre, comprendre la clarté, - l'éloquence absolue des larmes. Parce que avec seulement ses  larmes, oncle SaCetshwayo dit à son fils, rappela à Ce qui il était, que ses noms étaient Cetshwayo Zwelibanzi Futur Khumalo, fils de Sakhile Bathakathi George Khumalo, fils de Nqabayezwe Mbiko Khumalo, fils de Mehlulisiswe Ngqwele Khumalo, fils de Mkhulunyelwa Sakhile Khumalo, fils de Mpilompi Khumalo, fils de Somizi Dlungwane Khumalo, lui-même fils de uNkulunkulu, le plus haut Dieu. Que du côté de sa mère il était le fils de Ntombiyelanga Emily Mlotshwa, fille de Nonceba Gumede, fille de Noxolo Hlabangane, fille de Nkanyezi Gatsheni, fille de Zanezulu Mlotshwa, fille de Nom-fula Khumalo, elle-même fille de uNkulunkulu. Que tous ces ancêtres s'étaient réunis pour l'enrichir, lui, Ce, pour créer ce corps qu'il occupait en cet épouvantable moment, comme l'avaient fait également la terre et les cieux et les rivières et les arbres et le vent et tout ce qui vivait et respirait, et qu'il était la prière collective de toutes ces forces prodigieuses. Avec seule- ment ses larmes, l'oncle dit à Ce qu'il était un don précieux, le plus précieux. Qu'il l'aimait d'un profond amour, plus vaste que les océans, un amour sincère et glorieux et absolument divin, et que cet amour était non seulement tout, il était aussi plus grand que le plus terrible moment sous le mûrier, qu'il transcendait le temps, transcendait l'espace, transcendait la mort, transcendait vraiment tout et toutes choses - un amour suprême. Et que lui, Ce, ne devait jamais jamais l'oublier, et porter toujours ce savoir en lui en dépit de ce qu'étaient sur le point de leur faire ces monstres en béret rouge et tenue de camouflage, de nous faire à nous tous - il devait se rappeler qu'ils seraient toujours liés par des liens infrangibles, et donc que la séparation n'était ni un effacement ni une annihilation, et en outre, qu'elle serait temporaire. Que Ce se rappelle qu'il valait mille fois mieux que ces démons en béret rouge parce qu'il était la grâce et la beauté et la dignité, et surtout, qu'il ne laisse jamais les Défenseurs l'abaisser à leur niveau de vilenie ou leur permettre de le diminuer. Qu'il continue de s'aimer quoi qu'il arrive, en dépit des ténèbres imminentes, car même les ténèbres finiraient par se tarir et laisseraient place à la lumière parce qu'il n'y avait pas de nuit si longue qui ne s'achève par une aube, et quand cette aube viendrait, Cetshwayo aurait besoin de se présenter dans sa lumière, et seul l'amour de soi et la paix avec soi-même lui permettraient de le faire sans s'effondrer. Et alors, avec seulement ses larmes, l'oncle, qui était un chrétien et, comme ma mère, un membre de l'Église des Frères en Jésus, prononça la Prière du Notre Père, la pleura littéralement - Notre Père, qui es aux cieux. Nous entendîmes très distinctement chaque mot de cette prière par-dessus le terrible torrent jaillissant du visage d'oncle SaCe.. Quand il dit Amen, l'oncle sécha ses larmes. Et nous sûmes tous que notre doyen, notre père à tous avait dit sa prière, et n'avait plus rien à dire. »

«  Pourquoi irait-on croire que quiconque ferait un coup d'État uniquement pour donner le pays aux pauvres, ça me rend perplexe. Même moi je ne le ferais pas. Mais j'espère, dans l'intérêt du Jidada, que le Sauveur orientera au moins le pays dans la bonne direction. »

« J'ai fait un rêve, qu'un jour même l'État du Mississippi, un désert étouffant d'injustice et d'oppression, sera transformé en une oasis de liberté et de justice. »

«« J'entends bien tout cela, mais bon, ça ne se fera jour au lendemain - même les anciens ont un proverbe pour ça, ils disent que se précipiter n'est pas arriver. Ils devraient nous voir aujourd'hui, où nous en sommes. Enfin quoi, nous avons remporté des #électionslibresjustescrédibles, comme tout un chacun a pu le constater. Nous avons formé le meilleur gouvernement que le Jidada ait jamais vu et tu en fais partie. Les oiseaux et les insectes du pays chantent en ce moment même dans les airs, les cieux, les arbres et les haies la chanson désormais célèbre Nouveau Système. Franche- ment, avec tout ce qui nous arrive, ils devraient lever tout de suite certaines sanctions, non, camarade Docteur ?
- Eh bien, il est peut-être opportun de rappeler que les sanctions ne sont pas notre plus gros problème, Votre Excellence. Comme vous le savez, ça concerne surtout des membres corrompus du gouvernement, ainsi que des animals et des entités impliquées dans des abus de droit qui sapent le processus démocratique, à part ça le Jidada en tant que pays ne subit pas de restrictions susceptibles d'entraver notre progrès. Je tiens également à rappeler à Votre Excellence qu'une de mes priorités, avant même les sanctions, comme je l'ai déjà dit, est de gérer cette dette gigantesque. »
Le cochon s'interrompt parce que le cheval lui fait signe de se taire en levant son sabot.
« Mais qui dans le monde d'aujourd'hui n'est pas endetté, franchement, camarade Docteur ? Tous les pays sont endettés, même le babouin Tweeto tweete assis sur une montagne de dettes en ce moment même, non?
- Exact, Votre Excellence. Mais les nôtres n'ont pas été épongées depuis des décennies, comme vous le savez. Ce qui signifie qu'on n'a pas droit à des crédits pour relancer l'économie comme il le faudrait, et malheureusement on ne peut pas juste s'en débarrasser par des ronds de jambe. Et bien sûr, comme si nous n'avions pas assez de défis à relever, au même moment nous perdons au moins un milliard de dollars par an du fait de la seule corruption.
[...] »

« Jusqu'ici, malgré sa brillante réputation, tout ce que le Sauveur voit du ministre c'est un animal complexe qui s'exprime comme un agent de l'Opposition. Là encore, c'est le problème avec les animals qui ne sont pas des membres historiques du gouvernement ou même du Parti, du moins à des postes aussi importants - tous ceux qui se trouvent dans le jet ne portent-ils pas le Foulard de la Nation, sauf le cochon ? Il doit surveiller le cochon, sinon celui-ci risque de menacer l'âme du gouvernement, et s'il menace l'âme du gouvernement, il finira par croire qu'il a été nommé pour s'occuper des choses, et si jamais il se met à penser qu'il a été nommé pour s'occuper des choses, il va vouloir les changer, et plus personne ne reconnaîtra le Jidada avec un -da et encore un -da. »

« Mais ce qu'elle se disait, c'était que le principal problème zu Jidada résidait là - dans ce besoin de banaliser la médiocrité du gouvernement ; tholukuthi le désir qu'avaient les citoyens de s'habituer à ce qui autrement aurait dû faire scandale. De sorte que le gouvernement banalisait à son tour la docilité des citoyens et continuait tout bonnement à leur déféquer sur la tête. Elle garda toutefois ces pensées pour elle, s'empara de la télécommande et alluma la télé.  »

« Ceux à qui on ne la fait pas disaient que les Jidadiens se retrouvaient exactement au même point de la queue qu'il y a dix ans lors de l'inflation sous le règne de la Vieille Carne, une inflation qu'ils croyaient être une chose du passé, après sa chute et l'avènement du Nouveau Système, tholukuthi ils se retrouvaient à faire la queue pour les mêmes choses, comme si la tombe du passé s'était rouverte pour exhiber du fin fond de son ventre son cadavre puant et suppurant. Et ils restaient là, les Jidadiens, les pauvres enfants de ce pauvre pays, à patienter dans les nouvelles files d'attente qui étaient également anciennes, oui, ils restaient là, désorientés, silencieux et hantés par les traumas des queues précédentes. Leur corps se rappelait les postures de l'attente d'avant et les adoptait mécaniquement : campés sur deux pattes légèrement écartées. Une posture guerrière ou presque. À quatre pattes, le poids du corps distribué de façon égale. Dressés sur les pattes arrière, adossés à un mur, la queue recourbée ou coincée entre les pattes. Assis sur le trottoir. Accroupis. Se retenant aux murs. Dormant dans les queues. Dormant pressés les uns contre les autres comme des miches de pain chaudes dans les queues. Dormant debout avec un œil ouvert dans les queues. »

« « Ce que font les animals, c'est juste prononcer des mots. Que sont les mots quand ils ne savent, ne peuvent signifier quoi que ce soit l'interdisent même ? Regardez un peu ce centre-ville pathétique. Toutes ces files d'attente pathétiques. Avec toutes ces coupures tout le temps. Le chômage. Le désarroi. Et dites-moi à quoi riment des mots comme liberté ? black power ? indépendance ? démocratie ? S'ils ne vous accordent aucune dignité, si vous demeurez opprimés, ils ne veulent rien dire, que dalle ! » »

« [Le] carburant pour lequel ils faisaient la queue, le carburant qui manquait, le carburant qui était déjà cher, allait augmenter dans la nuit de cent cinquante pour cent. Et comme si ça ne suffisait pas, les Jidadiens découvrirent également un nouvel impôt sur les transactions économiques, oui, tholukuthi sur les sommes qu'on ne leur versait pas, sur les sommes pour lesquelles ils travaillaient dur, les sommes qu'ils n'avaient pas, les sommes qu'on leur avait volées. Alors, aveuglés par la colère, tholukuthi les animals oublièrent leurs désaccords, oublièrent leurs appartenances ethniques, oubliè rent tout ce qui les séparait et se mirent à fulminer dans les queues. Tholukuthi leur colère écuma et bouillonna et frémit et suinta par tous les pores de leur corps et empoisonna l'air dans les queues. Et quand au petit matin Nouveau Système, le désormais célèbre perroquet apprivoisé de Son Excellence, survola la capitale agitée avec ses nombreux congénères en chantant l'hymne désormais profondément honni de Nouveau Système, ceux à qui on ne la fait pas dirent que les oiseaux inhalèrent l'air empoisonné émanant des files et tombèrent à terre, en se tordant et en s'étouffant, et plus jamais ne chantèrent. »

« « Je suis juste restée là à attendre, à écouter ces bruits terribles chez les voisins. Je leur ai même ouvert ma porte quand je les ai entendus dehors. Je n'ai pas jugé bon de leur dire que je n'avais pas participé aux émeutes parce qu'ils n'ont jamais été des chiens justes. Ni raisonnables. Et je n'ai même pas pleuré quand le commandant Jambanja m'a violée ; non, en fait j'avais plutôt envie de rire devant cette brutale coïncidence. Je vous dis qu'il m'a violée lors des émeutes électorales de 2008, et maintenant, presque dix ans plus tard, il me viole juste après une élection contestée. S'il existe vraiment un Dieu, il a un humour malsain, je vous le dis... »

« Vous savez ce que c'est, l'impuissance ? Vous croyez le savoir mais je ne suis pas sûre que ça soit le cas, en fait. Je ne peux pas vous l'expliquer parce que c'est une de ces choses qui sont difficiles à décrire. Ils ont tellement tabassé mon fils que j'ai regretté de l'avoir mis au monde sans pouvoir le protéger. »

« « Ma question est où est le CDAA ? Où est l'Union africaine ? les Nations unies ? Où sont toutes les organisations qui sont censées nous protéger, où est le reste du monde ? Et que devons-nous faire pour que nos corps, nos vies, nos rêves, nos avenirs finissent par compter ? » »

« LE POIDS DES NOMS

Le panneau qui annonce. « Bulawayo, 10 km » la prend au dépourvu - elle n'a pas l'impression d'avoir roulé si longtemps. Oui, ça fait un temps que tu es sur la route, en fait, Destinée, et même s'il s'agit d'un assez court trajet, tu as quasiment foncé tout ce temps. Et tu as bien fait de ralentir à présent, sans quoi tu aurais raté l'embranchement. Bulawayo-Bulawayo-Bulawayo. Elle prononce le nom tout haut, le laisse s'attarder dans sa bouche, en pensant, non pour la première fois, Quel nom sombre, si sombre. Qui signifie, où l'on se fait tuer, où l'on tue des gens. Oui, tholukuthi un nom inquiétant qui a poussé Destinée à s'interroger inlassablement sur la prophétie des noms, la façon inquiétante dont les événements du 18 avril 1983, et les années sombres qui ont suivi cette date, comblent le nom. Dans très peu de temps, pense-t-elle en ralentissant, elle se tiendra sur la terre de Bulawayo. Une sorte de foyer, oui, mais aussi une ruine. Un lieu de massacre. D'extermination. De dévastation et de désespoir. De sang et de larmes. De bouleversement. Où ont été effacées des familles et des lignées entières.
Mais est-ce vraiment une bonne idée, Destinée ? Te rendre en voiture à Bulawayo ainsi, et en plus, toute seule ? Es-tu sûre d'être assez forte pour ça ? Sauras-tu affronter la situation ? Elle va le savoir, d'ici peu, et découvrir si c'était vraiment une bonne idée, si elle est assez forte. Sinon, pense-t-elle, en jetant un coup d'œil dans le rétroviseur, si la tristesse des derniers mois ne l'a pas tuée, et à un moment elle a cru en effet qu'elle allait en mourir, alors rien n'y parviendra. »

« Lettre à lettre, mot à mot, ligne à ligne, un paragraphe après l'autre, page après page, elle écrit depuis le présent sur son passé, sur celui de sa mère et celui de sa famille, qui est aussi celui du Jidada, puis revient au présent et va dans l'avenir espéré, oui, tholukuthi le passé et le présent et l'avenir se dépliant simultanément sur ses pages jusqu'à ce qu'elle perde la notion du temps et qu'elle ne puisse plus les distinguer. Elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit. Tholukuthi écrit. »

« Simiso qui approche le nez d'une page ouverte au hasard et inspire profondément. Simiso qui ouvre le cahier à la première page et lit le titre : "Les Papillons rouges du Jidada" et, juste en dessous, « Pour les morts, qui ne sont pas morts », et refoule des larmes. Simiso qui tourne la page et lit « chapitre 1 » et baisse la tête comme pour prier. Simiso qui commence à lire. Simiso qui tourne la page suivante et continue de lire. Simiso qui tourne la page suivante et continue de lire. Simiso qui tourne la et continue de lire. Simiso qui tourne la page page suivante suivante et continue de lire. Simiso qui n'entend pas Destinée lui dire : « Mère, tu n'es pas obligée de tout lire, je te le montrais juste pour te dire que j'avais fini, c'est tout. » Tholukuthi Simiso qui ne repose pas le cahier, ne peut pas reposer Les Papillons rouges Jidada, comme si c'était le pain même de la vie. »

« Tholukuthi la tornade demandait quel genre de créature était ledit gouvernement pour n'éprouver aucun scrupule à faire disparaitre ses propres enfants. Tholukuthi la tornade dit au gouvernement que chacun des Disparus n'était pas une pierre, non, mais le fils de quelqu'un, la fille de quelqu'un, la mère de quelqu'un, la sœur de quelqu'un, le frère de quelqu'un, le père de quelqu'un, l'oncle de quelqu'un, la tante de quelqu'un, le cousin ou la cousine de quelqu'un, l'amie ou l'ami de quelqu'un, l'amoureux ou l'amoureuse de quelqu'un, le compagnon de quelqu'un, l'épouse de quelqu'un, le mari de quelqu'un, le voisin ou la voisine de quelqu'un, le quelqu'un de quelqu'un, tholukuthi nécessairement le quelqu'un de quelqu'un. Et la tornade demanda au gouvernement de rendre, d'expliquer chacun des Disparus du Jidada. Et la tornade demanda à ceux qui avaient des oreilles pour entendre de ne jamais se reposer, de ne jamais se taire tant que le gouvernement n'aurait pas rendu et expliqué chacun des Disparus du Jidada. »

« [...] depuis qu'elle s'est assise pour écrire, elle a choisi de ne pas avoir peur. C'est sa façon à elle de s'élever au-dessus du passé, de réparer ce qui a été cassé, sa façon de rêver l'avenir. »

« Tholukuthi les habitants de Lozikeyi restèrent là à regarder la poussière retomber longtemps après le passage turbulent de la jeep des Défenseurs; ils baissèrent la queue et secouèrent la tête et poussèrent de profonds soupirs comme le font tous les Jidadiens parce que, au bout du compte, que pouvaient faire franchement des animals sous le soleil du Jidada dans le Pays Pays à part baisser la queue et secouer la tête et pousser de profonds soupirs en apercevant les chiens vicieux de la nation ? »

« Ce qui nous fit comprendre l'importance non seulement de livrer nos propres récits, nos propres vérités, mais de les coucher par écrit afin qu'on ne nous les retire pas, qu'on ne les altère jamais, Tholukuthi ne les efface jamais, jamais ne les oublie. »

« [...] Tholukuthi ce qu'ils veulent dire c'est que les puissances coloniales ont donné à l'Afrique son indépen dance mais pas sa liberté. Nous savions, alors que nous étions réunis ce soir-là devant la maison de Simiso, près du Mur des Morts, que, de même que le gouvernement et les Élus du Jidada avaient pillé les richesses du pays depuis la prétendue Indépendance, de même, également, nos anciens colonisateurs continuaient de piller les richesses du continent africain, tout comme ils l'avaient fait pendant les décennies et les décennies où ils nous avaient asservis. Nous n'oublions pas que l'Occident, qui adorait sauver l'Afrique et vanter sa moindre intervention à la face du monde entier, le faisait d'une patte tout en nous manipulant et en nous dépouillant de l'autre, de sorte qu'il sortait plus d'argent du continent qu'il n'en entrait. Nous n'avions pas besoin qu'on nous dise que ce n'était pas un hasard si nous étions entravés par les chaines immuables de dettes prodigieuses envers ces mêmes pays qui par ailleurs dépendaient de nos richesses pour assurer leur prospérité. Il sautait aux yeux que les multinationales engrangeaient et expédiaient des profits colossaux depuis l'Afrique jusque dans leurs pays comme cela avait été le cas à l'époque coloniale. Même les sots de ce monde vous diront que la terre d'Afrique à tout moment hurlait et tremblait et se déformait tandis qu'ils extrayaient ses précieux minerais qui bénéficiaient rarement à ses pauvres enfants. Oui, tholukuthi nous savions que ce n'était pas uniquement pour les hideux démons qui nous gouvernaient que nous peinions sans relâche, pris dans des cycles écrasants de pauvreté, de sous-développement, d'instabilité, de maladie, d'indignité, de douleur, de mort. Aussi, ce soir-là, devant la maison de Simiso, près du Mur des Morts, nous avons fait le serment de mener une nouvelle guerre pour la seconde libération de l'Afrique de l'oppression coloniale. De l'exploitation. Du pillage. De la domination occidentale. De l'indignité. Des sévices. Nous voulions la vraie liberté. Nous ne voulions plus de leurs pattes cupides de voleurs sur nos richesses. Nous voulions la Justice. Nous voulions un monde nouveau ; nous voulions un monde inédit, et ce, à tel point que nous n'avons pas fermé l'oeil de la nuit. Nous sommes restés à rêver debout, à rêver avec nos cœurs, avec nos intestins, avec nos bouches, avec nos imaginations; nous avons rêvé jusqu'à voir le Nouveau Jidada, la Nouvelle Afrique, le Nouveau Monde, auxquels nous aspirions tant, commencer à se matérialiser sous nos yeux et à planer juste au-dessus des os de Mbuya Nehanda, tholukuthi si proche qu'on aurait presque pu le toucher.  »

« Vous pouvez vous raconter ce que vous voulez, camarades. Mais ça, là-bas, ces Jidadiens ne sont pas en train de faire la guerre et vous le savez. Ce qu'ils veulent, c'est le changement. Ces Jidadiens veulent que cesse la corruption. Ces Jidadiens veulent que cessent les coupures d'eau, les coupures de courant et les files d'attente. Ces Jidadiens veulent un salaire décent. Ces Jidadiens veulent la dignité. Ces Jidadiens veulent la justice. Ces Jidadiens veulent une meilleure vie ici chez eux afin de ne pas avoir à la mendier là où ils ne sont pas bienvenus. Et ça, selon moi, c'est la révolution que quiconque sain d'esprit, et de cœur, et honnête, devrait défendre ! »

« Quand ceux à qui on ne la fait pas disent qu'il n'y a de nuit si longue qui ne s'achève par une aube, tholukuthi ils veulent dire qu'il n'y a pas de nuit si longue qui ne s'achève par une aube. »

« Et tous entendirent les flammes de ce feu s'épanouir et bruire et rugir jusque dans leur cœur. Et tous comprirent que ce qu'ils entendaient dans leur cœur était le nouvel hymne national, tholukuthi un hymne qui célébrait le genre de gloire qui brûle éternellement et luit d'une lumière vivante. »

Quatrième de couverture

Il y a longtemps, dans un pays de cocagne pas si lointain, les animals vivaient heureux. Puis vinrent les colonisateurs. Après de longues années de domination, une guerre de Libération sanglante rendit l'espoir aux citoyens. Elle leur apporta un nouveau dirigeant, un cheval tyrannique - la Vieille Carne - qui gouverna, gouverna et gouverna encore, avec l'aide d'un groupe de cruels Défenseurs et celle de sa jeune épouse bien-aimée, l'ambitieuse ânesse Merveilleuse.

Mais même les sots de ce monde savent qu'il n'y a de nuit si longue qui ne s'achève par une aube. Et elle s'acheva pour la Vieille Carne un jour où elle prenait son thé Earl Grey en écoutant son émission de radio préférée. Une fois de plus, les animals retrouvèrent l'espoir.

Glory raconte l'histoire d'un pays pris dans un cycle vieux comme le monde. Et pourtant, tout en révélant les artifices nécessaires pour maintenir l'illusion d'un pouvoir absolu, cette satire mordante nous rappelle que l'Histoire peut basculer en un clin d'oeil: il suffit du retour d'exil d'une fille depuis longtemps disparue, d'élections libres, justes et crédibles, d'un vent changeant - même d'une simple balle.

NoViolet Bulawayo a grandi à Bulawayo, au Zimbabwe, avant de s'installer aux États-Unis. Tout comme son premier roman, Il nous faut de nouveaux noms (Gallimard, 2014), Glory a été finaliste du Booker Prize. NoViolet Bulawayo a par ailleurs remporté le Caine Prize for African Writing et un National Book Award. Lauréate d'une bourse Stegner de l'université de Stanford, elle y enseigne aujourd'hui la création littéraire.

Éditions Autrement,  août 2023
451 pages
Traduit de l'anglais (Zimbabwe) par Claro
Finaliste du Booker Prize 2022