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dimanche 28 septembre 2025

Zem ★★★★★ de Laurent Guaudé

Un monde déshumanisé dans lequel les deux protagonistes de Chien 51, Salia Malberg et Zem Sparak, rentrent en résistance. Laurent Gaudé nous livre avec Zem une œuvre d'anticipation sociale qui se lit facilement, aux rebondissements bien sentis, qui donne quelques frayeurs et même si le récit est campé dans une temporalité innovante, c'est bien sur notre présent que nous amène à réfléchir l'auteur.
À  lire bien entendu ... même s'il m'a manqué le lyrisme qui me plaît tant dans la plume de Laurent Gaudé. 

« Je veux tout quitter, que le monde s'efface. Je sens qu'on me gifle. Mais l'instant d'après, je me prends à douter. Est-ce moi qui reçois les coups ou suis-je celui qui les donne ? Est-ce que je suis en Grèce, dans une cave, à la merci de mes bourreaux ? Ou est-ce moi qui tape ? Je l'ai fait. Ailleurs. Plus tard. Souvent. Les interrogatoires musclés. Je l'ai fait. Briser les résistances. Voir la peur fissurer un être humain. Je l'ai vu. "Zem ?" Qui m'appelle ? Je reconnais cette voix. Ce n'est plus celle de Salia, c'est celle de Léna. On dirait que le temps est aboli. La voix n'a pas changé. Elle est en moi depuis si longtemps, dans un recoin de ma mémoire, intacte, sauvée du désastre. Léna. Est-ce que tu m'as trahi ? J'essaie de te voir telle que tu étais, vive comme un couteau, lorsque nous nous battions contre le rachat de notre pays, portés par notre jeunesse. "La vie plus forte que la politique", disais-tu. Je me souviens de tout. Et tout ressurgit. C'est le point fixe qui balaie tout le reste. Il m'en suffit d'un. Avec lui, je peux faire tourner le monde. Léna de ma jeunesse. Nous nous sommes perdus parce qu'ils ont acheté la Grèce et l'ont vendue par bouts. Ils en ont fait une poubelle. Et nous sommes tous devenus des apatrides. Ou plutôt des "cilariés", comme ils disent. Citoyens salariés de GoldTex qui s'occupe de nous, s'occupe de tout. Chacun a vécu une vie loin de l'autre. Mais ils ne peuvent pas décider de ce qui a le plus d'importance. Si je dis que ce fut toi, Léna, alors je peux accrocher le monde à ton nom et le faire se balancer comme à un clou. C'est toi, l'horloge de tout. "Zem?" »

« "C'est bon pour nous."
Après vingt bonnes minutes d'analyse des lieux, un des gars de la scientifique sort du container. Il s'avance vers Salia, enlève son masque et répète "C'est bon." Simplement cela. Et c'est étrange de parler ainsi alors qu'il vient d'examiner cinq cadavres. Elle ne peut pas se concentrer sur ce qu'ils disent ensuite. Elle reste bloquée sur ce mot. "C'est bon." Des êtres humains ont agonisé lentement, manquant d'air, d'eau, de tout, sont sûrement devenus fous, ont dû taper avec rage contre les parois du container mais "c'est bon". Ce monde est capable de juxtaposer ces deux mots, "bon" et "charnier". Elle se dit alors que le fleuve immonde de mots qui coule en elle n'est pas pire que cette ville. "C'est bon." Le gars entend par là ni radioactivité ni substance contagieuse, rien qui interdise de s'approcher et de faire son métier. Il entend par là que les choses sont maîtrisées. Salia reste immobile quelques secondes. Elle n'a pas envie de cette enquête. Elle sent bien que tout ce qu'elle pourra trouver pour expliquer cette horreur va la rendre triste, lui faire perdre ce qu'il lui reste de foi en l'humanité, et l'esquinter encore un peu plus. Elle voudrait juste s'éloigner et laisser tout cela à d'autres, mais Sparak parle soudain et elle sursaute de retrouver sa voix, avec cette même intonation, comme quand ils étaient en tandem, comme si le temps n'avait pas passé. " »

« Elle s'arrête sur une émission qui évoque le prochain "tir de panache" de GoldTex. Le présentateur dit que la sécheresse n'est pas une fatalité. Que depuis trois ans, la température a augmenté, les pluies acides sont devenues presque orange parce qu'elles sont sans cesse plus concentrées mais qu'au fond, c'est une bonne nouvelle car cela pousse GoldTex à réagir, à inventer, à se dépasser. Et c'est exactement ce qui va se produire. De la poussière lunaire va être dispersée dans l'espace, en pleine stratosphère, pour faire baisser la température. Le présentateur parle avec un ton de fierté tranquille et annonce que le tir sera retransmis en direct. Elle regarde les schémas techniques avec un réel bonheur, comme si véritablement quelque chose allait l'emmener dans des mondes où plus rien ne brûle, plus rien ne souffre, où le temps s'écoule lentement, avec douceur et bienveillance. »

« La foule hurle de joie. De l'eau saine. Là. À portée de main. Sur les lèvres. De l'eau tombée du ciel pour inonder les terrains vagues et étancher les soifs. Des gens dansent sur place.
"Je vous le dis solennellement : chaque fois qu'il le faudra, nous trouverons des solutions. Nous harponnerons le ciel pour vous l'offrir. Parce que c'est notre devoir. Il n'y a pas de projet GoldTex si vous en êtes exclus. Il n'y a pas de projet GoldTex si vous êtes en colère. Demain ne sera beau que si nous sommes tous unis !"
Il lève les deux bras dans un mouvement théâtral. La foule acclame ce chef d'orchestre qui vient de la retourner et qui disparaît déjà tandis que sur les avenues alentour, on scande son nom. »

« Barsok sourit. Il sait qu'il a fait mouche et que Zem n'aura plus qu'une envie : partir pour s'acquitter de sa mission tant il est impossible de résister à la tentation d'un passé qui vous appelle et vous fait signe de revenir. »

« Tu sais, Zem. Le psy qui me suit m'a conseillé de m'inscrire au programme Aldilà. Il disait que cela m'aiderait à me projeter dans l'avenir. Qu'imaginer ce que je voudrais laisser de moi m'obligerait à me regarder positivement. Je l'ai écouté. J'y suis allée. Ils m'ont expliqué que le but était de faire un autel virtuel, laisser des mots, des images qu'on aimerait adresser au monde après nous, à ceux qu'on quitte, à ceux qu'on aime. On peut enregistrer des voix, des odeurs, des goûts. Je suis rentrée chez moi. Je suis restée longtemps comme ça, devant la machine à capteur sensoriel. Je n'ai pas pu. Tu sais pourquoi ? Parce que je ne savais pas à qui parler. Alors j'ai attendu. Je me suis dit que cela viendrait, que je finirais par trouver quelqu'un à qui j'avais envie d'offrir tout cela. Ce n'est pas venu. Pas comme ils le disaient. Parce qu'ils n'y comprennent rien. Les gens comme toi, comme moi, ce n'est pas à demain qu'on s'adresse. Tu sais à qui j'avais envie d'envoyer des mots, moi ? À mon père. Que GoldTex a refoulé en zone 3 parce qu'il n'était plus productif. À mon père qui n'était qu'un parasite. J'ai cherché des traces de lui. Je n'ai trouvé qu'une chose. Grâce à Motus, mon Gulper. Il a exhumé une image d'archive de la police sur laquelle on voit des manifestants. Ce doit être pendant les Grandes Émeutes. Il y a mon père, là, dans la foule. On le reconnaît. Il est au premier rang et interpelle les forces de l'ordre face à lui. Rien à voir avec une ombre, un parasite. Ce que j'ai vu, moi, sur ce cliché, c'est juste un homme en colère. Et ça m'a fait du bien. Un homme qui avait la rage et qui voulait faire tout tomber. Ça m'a plu. C'est à lui que j'ai repensé devant mon capteur sensoriel. Je sais bien qu'il est probablement mort. Que toute trace de son existence a été patiemment effacée. Mais je m'en fous. Quand je me demande ce que j'ai envie de dire sur moi, sur ce que je suis devenue, sur ce qui me dégoûte ou ce qui compte, c'est à lui que j'ai envie de parler. Alors, je l'ai fait. Mon Aldilà est verrouillé à son nom. Il n'y a que lui qui pourrait le regarder. Et comme il ne le fera pas, ce sont des mots pour personne. Mais ce n'est pas grave. Ça m'a permis de les sortir. »

« La voiture ralentit. Elle longe maintenant une dizaine de vaches qui marchent sur le bas-côté de l'avenue, d'un pas lent. Ce pourrait être un joli moment, la rencontre de deux mondes, mais Salia voit les balises électroniques sur les oreilles des bovins et cela l'attriste. Tout est faux, ici, parce que conçu, organisé, préparé. Ce que GoldTex a tué en premier, c'est la surprise. Au fond, se dit-elle, c'est peut-être pour cela qu'elle a choisi d'être enquêtrice. Parce que tout commence par la surprise. Chaque corps est une énigme. Rien n'est prévu alors qu'ici, tout est raconté d'avance. Et pourtant, soudain, la ville est belle. Des trouées de lumière tombent sur les façades mouillées. Un éclat fragile vient se déposer sur les immeubles. C'est troublant. On dirait les derniers jours de l'Empire romain. Tout va finir. L'air du soir scintille. C'est magnifique. Elle pense qu'ils sont comme les deux derniers légionnaires à quitter Rome avant le sac. "Nous laissons la ville aux barbares." Et elle n'en éprouve ni crainte ni nostalgie. Elle se laisse simplement emplir de la beauté de l'instant. »

« On y voit des femmes et des hommes nus. Et parfois des bouts de phrases qui ont résisté à l'usure du temps et qui vantent la vie débarrassée du poids des conventions sociales, l'osmose avec la nature, la liberté d'être au monde, et tous ces mots qui semblent désigner un bonheur étrange, comme innocent et qui ici, maintenant, dans ce lieu marqué par les traces du temps, ne sont plus que des échos absurdes d'un monde qui n'existe plus. »

« Le peuple des damnés est là, sous leurs yeux. Celui dont elle était parvenue à s'extraire. Celui dont venaient les cinq morts du container D793. Un peuple condamné à un châtiment antique : celui du travail sans fin. »

« Durant l'ascension, Zem pense à ce que Kotoma vient de dire de Léna. Il est heureux que les mots de cet homme soient des mots de haine. Cela lui fait du bien de savoir qu'elle leur a tourné le dos, qu'elle les combat. C'est comme si quelque chose en elle n'avait pas vieilli. Tandis que Kotoma parlait, il ne pouvait faire autrement que de convoquer en son esprit le souvenir qu'il a gardé d'elle, à vingt ans. Son corps jeune, son énergie rageuse, prête à manger le monde. Et pourtant, il sait que, comme lui, elle n'est plus cette personne, que comme lui, elle a vieilli, que si elle se bat aujourd'hui, ce n'est plus avec l'élan de celle qui croit aux grands lende-mains mais avec la tristesse de celle qui sait qu'on lui a volé sa vie et qui veut juste se venger. Il le sait parce qu'ils sont pareils. Ils ont été mordus au même endroit. Ils sont pleins du même dégoût de ce qu'on les a obligés à faire et veulent à tout prix faire disparaître la même tache qui, pourtant, reste indélébile. »

« Salia n'en revient pas de ce qu'elle entend. Tout lui semble maintenant parfaitement clair. C'est de cela que parlait Fragma lorsqu'elle disait : "Ils ont inventé l'enfer." »

« "La réintroduction du monde animal, la sup-pression des check-points, toutes ces conneries... Au moment où ils nous vendent le réaménagement de la zone 3 et promettent de l'eau pour tous, ils ont inventé une zone 4 qui est bien pire que la cale d'un bateau négrier."
"La seule vraie question qui les intéresse, renchérit Zem, c'est de savoir qui mettra la main sur les ressources de tassilium." »

« Elle a tué. Quelques secondes s'écoulent. Puis, elle revient. Sans un mot. Elle s'assoit et redémarre. Lui non plus ne dit rien. Il n'y a pas de tristesse. Pas de dégoût. Il sait qu'elle vient de tenter de rééquilibrer le monde. Que Gobi vive, parle, se pavane, était devenu impossible. Que Gobi pros-père alors que les noms des esclaves n'existeront plus jamais pour personne était insupportable. Il sait aussi qu'ils viennent de quitter tout ce qu'ils étaient. D'autres drones ne tarderont pas à les rattraper. Ils n'ont plus d'autre choix que de fuir. Mais cela lui va. Il n'en veut pas à Salia. Il est prêt. La route devant eux lui semble la dernière route du monde et lorsqu'elle démarre en trombe, il se sent plein d'une vigueur nouvelle. »

« Toute la montagne à ses pieds est pelée. Il n'y a pas un arbre, pas même de bosquets. Rien. Juste la mer, partout où elle pose les yeux. C'est vertigineux. Salia n'a jamais rien vu de tel. Tout est si grand, si vaste. Un léger vent la caresse. C'est beau. Au pied de l'arbre, un banc a été construit, comme encastré dans le tronc. Elle n'en revient pas. Elle voudrait pleurer. C'est le même arbre, le même banc que dans ses visions de bastonnade. Cette épiphanie qui apparaissait parfois au milieu du fleuve d'immondices, ce moment suspendu qu'elle cherchait sans cesse à retrouver, il est là, devant elle. Elle recon-naît tout : la sensation de l'air chaud qui l'entoure, le vent qui remonte de la mer en léchant la pente, l'immobilité envoûtante du paysage, le bleu éclatant au loin. Tout est là. "C'est ici", murmure-t-elle, et il lui semble que sa vie de fracas, de laideur, sa vie endommagée à Magnapole vient de s'achever et que quelque chose de nouveau commence maintenant. »

« "Que faut-il que je fasse ?"
"Pirater tout ce que tu peux pirater pour que je puisse m'inviter à la soirée d'inauguration des Nouveaux Quais. J'ai besoin d'une lucarne de deux ou trois minutes. Pas plus. Il faut que tu m'obtiennes ça. Entrer dans le système. Me faire apparaître et tenir à distance toute tentative de reprise en main du système pendant que je parle."
"Pour parler de l'enquête ?"
"Pour parler de la Crète et de Fragma."
"Je le ferai."
"Merci."
D'où viennent ces mots ? Elle ne saurait le dire.
Existe-t-elle vraiment, cette conscience de machine ? De quelle nature est leur amitié? Est-ce un dysfonctionnement, une sorte d'accident de programmation ou, au contraire, le stade ultime du progrès ? Elle l'ignore - comme elle ignore pourquoi Motus a décidé d'être avec elle, pleinement, totalement. »

« [...] il y a un autre monde. Loin de vous. Il ne ressemble pas à ce que vous dit Barsok. Il est plus violent, plus ravagé mais aussi plus beau que ce que vous pensez. Je vous parle aujourd'hui pour vous dire que nos dirigeants ont inventé une zone 4 que vous ne voyez pas, et qui n'existe que pour votre confort. Je vous parle pour vous dire que vous avez des esclaves sans le savoir. GoldTex vous dit qu'elle rejette les Rebuts. Ce n'est pas vrai. Elle les exploite. GoldTex vous dit qu'elle est, à elle seule, le monde entier, ce n'est pas vrai. Il y a d'autres mondes. GoldTex prétend que nous allons être riches et prospères mais elle ne dit pas que MolochFirst vient de lui voler le tassilium. Moi, Salia Malberg, née parmi vous, je vous le dis. Il est possible de tout quitter. Je vous le dis. Le confort vous soumet. Ne vivez plus dans un monde qui prévoit tout, dans un monde qui a tué la rencontre et l'inattendu. Tout peut être renversé. Les Sociétés Monde sont comme les empires, ce sont des géants aux pieds d'argile. Je suis Salia Malberg. Je laisse monter en moi le fleuve de boue que j'ai si souvent essayé de contenir par honte, je le laisse monter parce que c'est GoldTex qui m'a appris ces mots. C'est GoldTex qui m'a fracassée. Il est temps de ne plus retenir ma colère. Écoutez. Je fais retentir une dernière fois ce que Magnapole a mis en moi. C'est l'exacte image de ce qui coule dans vos rues. »

« "J'avais raison. Léna est comme moi. J'en étais sûre. Les vrais blessés, c'est au passé qu'ils ont envie de parler. C'est ce que les autres ne comprendront jamais. Léna a ouvert un compte. Elle y a déposé des captations. Motus a fini par les trouver. Je ne les ai pas regardées mais je pense que tu devrais le faire. Car c'est à toi qu'elles sont adressées. "Sparakos". C'est le nom de son compte. Motus s'est surpassé. Je te l'offre, Zem. Le vieux monde que nous lais-sons derrière nous te fait ce dernier cadeau. Après nous avoir tant usés, tant salis, il nous laisse par-tir. Je suis contente pour toi. Je ne sais pas ce que Léna dit dans sa stèle digitale mais quels que soient ses mots, si elle a décidé de te les adresser trente ans après, par-delà vos fatigues et vos doutes, c'est qu'il y a quelque chose qui n'est pas détruit. C'est à toi qu'elle pense, Zem, lorsqu'elle se demande ce qu'elle va laisser derrière elle." »

« "Je suis de retour", murmure Zem. Il ferme les yeux puis les rouvre. Il sait que Delphes le sent. Le mystère l'entoure. C'est beau. Rien n'a été sali. Rien n'a été creusé, foré, aménagé, parce qu'il n'y a rien ici, que l'esprit. Et de cela, ils ne savent que faire. »

« Il n'y aura rien à dire. Quels mots pourraient raconter trente ans d'absence ? Quels mots pour dire la joie que tout ne soit pas mort alors qu'on a cru qu'on allait disparaître ? Quels mots pour exprimer les pensées qu'on s'est répétées mille fois pour tenir, les pensées qui nous servaient à ne pas désespérer et qui toutes avaient le goût du passé ? Il n'y aura pas de mots. Je sais ce que je ferai. Tu seras devant moi. Nous serons immobiles, incapables de plus rien. Alors, juste, je lèverai la main et d'un doigt, doucement, délicatement, je caresserai l'ar-rondi de ton visage. Cela ne durera que quelques secondes. Mais cela effacera toutes les hontes, toutes les excuses et les explications. Ma main, doucement. Juste cela. Pour dire que tout s'achève. Et que nous avons été plus forts que le malheur. « La vie plus forte que tout. » Tu te souviens ? C'est ce que tu disais lorsque nous avions vingt ans. À cet instant, ce sera vrai. La vie plus forte que tout. Comme si, avec ce geste, simple geste, nous faisions se balancer le monde à nos doigts, comme un pendule. Tu seras devant moi. Léna. Et tout le reste, mes blessures, mes fautes, mes solitudes, tout le reste sera devenu mon passé. Longue vie qui ne prend sens qu'au retour. Longue vie plus coriace que l'errance.»

« Je suis l'homme couvert de rides et plein du souvenir de mondes lointains. Tout est bien. »

Quatrième de couverture

De retour dans les rues de Magnapole, Zem Sparak, l'ancien flic déclassé de la zone 3 - le "chien" au matricule 51 -, assure désormais la sécurité rapprochée de Barsok, l'homme qui a promis d'abolir les différences de classe et de réunifier la ville.
À l'approche du jour censé célébrer l'avancée des Grands Travaux, et alors que toutes les caméras sont tournées vers le port où arrive un cargo chasseur d'icebergs, un container livre une funeste découverte : assis côte à côte, cinq cadavres anonymes portent les traces d'atroces souffrances. L'occasion pour Zem de retrouver l'inspectrice chargée de l'enquête, Salia Malberg. Ensemble, ils vont tenter de comprendre ce que cache le consortium GoldTex : à Magnapole, comme ailleurs, le confort des uns semble bâti sur la vie de milliers d'autres...
Ce nouveau roman de Laurent Gaudé est un miroir tendu à nos sociétés consuméristes en proie à l'effondrement. Mais il abrite aussi l'idée d'un ailleurs, d'un refuge face au désastre, nommé résistance.

Né en 1972, Laurent Gaudé a reçu en 2004 le prix Goncourt pour Le Soleil des Scorta. Romancier, nouvelliste et dramaturge, il construit une œuvre protéiforme, d'Eldorado (2006) au récit Terrasses ou Notre long baiser si longtemps retardé (2024), entièrement parue chez Actes Sud.

Éditions Actes Sud,  août 2025
268 pages

vendredi 30 avril 2021

La Porte des Enfers ★★★★★ de Laurent Gaudé

La Porte des Enfers, c'est un récit épique cousu de déchirures, une tragédie shakespearienne, une lecture qui porte la douleur immense de la perte, une lecture comme un pont entre les vivants et les morts, des pages qui se tournent, avec nos disparus, immanquablement. L'amour filial, et l'amour maternel, chamboulés jusqu'au plus profond des entrailles, jusqu'à se donner entièrement aux Enfers, jusqu'à se meurtrir les chairs. Crier. Implorer. Parce que la détresse quand on perd un enfant est immense. 

Laurent Gaudé nous raconte une émouvante tragédie fantastique, une belle histoire de morts et de vivants, d'amour et de vengeance, de folie et de tendresse, les récits d'une époque à l'autre s'imbriquent, des indices sont distillés tout au long de la lecture et dans le dernier quart, tout fait sens. 
Quel talent !

« Quelques secondes, chaque fois, auraient suffi, pour qu'ils soient ailleurs de quelques centimètres. Quelques secondes d'avance ou de retard et la trajectoire de la balle était évitée. Des événements dérisoires : une voix que l'on croit reconnaître et qui lui aurait  fait marquer un temps d'arrêt. Une vespa qui déboule et qui les aurait obligés à faire un pas en arrière. Mais non. Tout avait concouru à la rencontre terrible du corps et de la balle. Quelle volonté avait voulu cela ? Quelle horrible précision du hasard pour que tout convergeât ainsi. Était-ce cela que l'on appelait le mauvais oeil ? Et, si oui, pourquoi les avait-il choisis, eux, ce jour-là ? Par ennui ou par désir de jouer un peu ? »

« Je te maudis, Matteo. Comme les autres. Car tu ne vaux pas mieux. Le monde est lâche qui laisse les enfants mourir et les pères trembler. Je te maudis parce que tu n’as pas tiré. Qu’est-ce qui t’a fait hésiter ? Un bruit inattendu ? La silhouette d’un passant au loin ? Le regard suppliant de Cullaccio ? Tu as dû réfléchir alors qu’il fallait te faire sourd à tout ce qui t’entourait. Les balles ne pensent pas, Matteo. Tu avais accepté d’être ma balle. Je te maudis car durant toutes ces années tu t’es tenu à mes côtés avec discrétion et constance – mais tu n’as rien pu empêcher, ni rien réparé. A quoi sers-tu, Matteo ? Je comptais sur ta force. Le jour de l’enterrement, tu me tenais serrée pour que je ne flanche pas. Tu as toujours pensé qu’il y avait une sorte de gloire à traverser les moments de douleur avec stoïcisme et retenue. Moi pas, Matteo. Cela m’était égal. Le plus juste aurait été que je me jette sur le cercueil et que j’en arrache les planches avec mes doigts. Le plus juste aurait été que mes jambes se dérobent et que je me vide de toute l’eau de mon corps en pleurant, en crachant, en reniflant comme une bête. Tu m’as empêchée de faire cela parce qu’il y a là quelque chose que tu ne peux pas comprendre et qui te semble inconvenant. Seule la mort de Pippo est inconvenante.
Je te maudis, Matteo, car tu n’es capable de rien.»

« Je suis pliée en deux sur cette dalle de marbre et je bave de rage. Maudite soit-elle cette pierre que je n’ai pas choisie et qui recouvre désormais pour l’éternité mon enfant. J’embrasse tout cela du regard et je crache par terre. Je ne viendrai plus jamais ici. Je ne déposerai aucune couronne. Je n’arroserai aucune fleur et ne ferai plus jamais aucune prière. Il n’y aura pas de recueillement. Je ne parlerai pas à cette pierre, tête basse, avec l’air résigné des veuves de guerre. Je ne viendrai plus jamais parce qu’il n’y a rien ici. Pippo n’est pas là. Je maudis tous ceux qui ont pleuré autour de moi croyant que c’est ce qu’il fallait faire en pareille occasion. Je sais, moi, et je le redis : Pippo n’est pas là. »

« Il savait de quelle tristesse étaient ridés les yeux de sa femme. »

« Ils nous ont tués, Matteo, ajouta-t-elle. La mort est là. En nous. Elle contamine tout. Nous l'avons au fond du ventre et elle n'en sortira plus. »

« Cela le laissa sans voix. Il devait être quatre heures du matin. Ils étaient tous les deux au milieu d'un quartier laid comme un cadavre de chien sur le bord d'une route et elle parlait d'église et de confession avec un air de petit garçon pressé d'aller faire pipi, comme si les mots s'étaient agglutinés sur le bord de ses lèvres et menaçaient, à tout moment, de jaillir. »

« Ils ne pouvaient plus rien l'un pour l'autre, que s'écorcher de leur présence commune, de leurs souvenirs douloureux et de leurs pleurs secrets. »

« Ils avaient été renversés par la vie et rien ne pourrait plus les relever. »

« Giuliana venait de le quitter avec le geste inachevé d'une femme qui regrette de ne plus pouvoir aimer. »

« Je comptais sur ta force. Le jour de l'enterrement, tu me tenais serrée pour que je ne flanche pas. Tu as toujours pensé qu'il y avait une sorte de gloire à traverser les moments de douleur avec stoïcisme et retenue. Moi pas, Matteo. Cela m'était égal. Le plus juste aurait été que je me jette sur le cercueil et que j'en arrache les planches avec les doigts. Le plus juste aurait été que mes jambes se dérobent et que je me vide de toute l'eau de mon corps en pleurant, en crachant, en reniflant comme une bête. Tu m'as empêchée de faire cela parce qu'il y a là quelque chose que tu ne peux pas comprendre et qui te semble inconvenant. Seule la mort de Pippo est inconvenante. »

« Nous avons le même âge, cette ville et moi. Elle est née en 1980, avec le tremblement de terre. C'est d'ici qu'est partie la secousse qui a ravagé Naples et tout le Mezzogiorno. C'est ici que tout est mort en quelques secondes. Je passe à l'endroit précis de l'épicentre de la grande déflagration qui a mis à terre les maisons sur des kilomètres. Ici, tout a été reconstruit, sans nuances ni caractère, avec la seule nécessité d'être fonctionnel et rapide. Plus rien n'est beau, plus rien n'est patiné. L'histoire a disparu dans les gravats. Et finalement, cette modernité sans charme est la trace la plus horrible de la dévastation. »

« Parce que c'est vrai… La société d'aujourd'hui, rationaliste et sèche, ne jure que par l'imperméabilité de toute frontière mais il n'y a rien de plus faux… On n'est pas mort ou vivant. En aucune manière… C'est infiniment plus compliqué. Tout se confond et se superpose… Les Anciens le savaient… Le monde des vivants et celui des morts se chevauchent. Il existe des ponts, des intersections, des zones troubles… Nous avons simplement désappris à le voir et à le sentir. »

« Vous n'avez jamais l'impression que ces êtres-là vivent en vous ?... Vraiment… Qu'ils ont déposé en quelque chose qui ne disparaîtra que lorsque vous mourrez vous-mêmes ?... Des gestes… Une façon de parler ou de penser… Une fidélité à certaines choses et à certains lieux… Croyez-moi. Les morts vivent. Ils nous font faire des choses. Ils influent sur nos décisions. Ils nous forcent. Nous façonnent. »

« S'il y a trop de vies en nous, la porte ne s'ouvrira pas. Il faut avoir en soi suffisamment de mort pour passer. »

« Les moments de beauté étaient entachés de petitesse. Tout devenait gris. Le fleuve les torturait. Il n'inventait rien mais accentuait ce qui avait été. Celui qui, au moment de se battre, avait eu une seconde d'hésitation devenait un lâche. Celui qui, par pure rêverie, avait pensé à la femme d'un ami se voyait comme un pourceau lubrique. Le fleuve enlaidissait la vie pour que les âmes la laissent derrière elles sans regret. Ce qu'elles avaient aimé devenait méprisable. Ce dont elles se souvenaient avec bonheur leur faisait honte. Les moments lumineux de leur existence devenaient poisseux. Au sortir du fleuve, battues et rebattues par les eaux, les âmes étaient prêtes à ne plus jamais retourner à la vie. Elles allaient désormais où les portait la mort d'un pas lent, tête basse. »

« Il pleura sur la cruauté de la mort qui se joue ainsi des âmes pour asseoir son pouvoir et pour que ne règne sur son royaume sans fin, comme cela a toujours été, que le silence résigné de ceux qui ne savent plus ce que furent le désir, les larmes, la rage et la lumière, et qui marchent sans savoir où ils vont, creux comme des arbres morts dans lesquels siffle le vent. »

« La seule arme dont disposent les ombres pour ralentir leur aspiration vers le néant, ce sont les pensées des vivants. Chaque pensée, même fugace, même légère, leur donne un peu de force. »

« Le téléphone et la désolation qui vous appuie dessus de tout son poids comme si elle avait décidé de vous faire entrer sous terre. »

« Mes hommes ont été terrassés et je n'ai rien fait. Je ne les ai pas aidés. Je ne les ai pas accompagnés. Je les ai bannis de mon esprit. Je suis Giuliana la lâche qui a voulu se préserver de la douleur. Alors je prends ce couteau, et je me coupe les tétons. »

Quatrième de couverture

Au lendemain d’une fusillade à Naples, Matteo voit s’effondrer toute raison d’être. Son petit garçon est mort. Sa femme, Giuliana, disparaît. Lui-même s’enfonce dans la solitude et, nuit après nuit, à bord de son taxi vide, parcourt sans raison les rues de la ville. Mais, un soir, il laisse monter en voiture une cliente étrange qui, pour paiement de sa course, lui offre à boire dans un minuscule café. Matteo y fera la connaissance du patron, Garibaldo, de l’impénitent curé don Mazerotti, et surtout du professeur Provolone, personnage haut en couleur, aussi érudit que sulfureux, qui tient d’étranges discours sur la réalité des Enfers. Et qui prétend qu’on peut y descendre… Ceux qui meurent emmènent dans l’Au-Delà un peu de notre vie, et nous désespérons de la recouvrer, tant pour eux-mêmes que pour apaiser notre douleur. C’est dans la conscience de tous les deuils – les siens, les nôtres) que Laurent Gaudé oppose à la mort un des mythes les plus forts de l’histoire de l’humanité. Solaire et ténébreux, captivant et haletant, son nouveau roman nous emporte dans un « voyage » où le temps et le destin sont détournés par la volonté d’arracher un être au néant.

Éditions Actes Sud, août 2008
267 pages
Prix du Magazine Gaël (Belgique) 2009 

lundi 22 février 2021

Paris, mille vies ★★★★★♥ de Laurent Gaudé

Soufflée, je suis, par cette errance nocturne, par cet élan du coeur, par cette déambulation épique entre passé et présent, par les mots de Laurent Gaudé qui soulèvent des passés, par cette invitation à raviver les souvenirs  le temps d'une nuit, et à convoquer les mille et une vies, tant de vies qui sont passées dans Paris, « tant d'existences qui se sont pressées, puis ont disparu pour faire place à d'autres ».

Paris, lieu de vie, lieu de combats, lieu de mort, lieu d'amour, lieu de mémoire. Un amoncellement d'ombres et d'histoires à faire revivre, à tirer de la nuit, « un amoncellement de tout : tristes défaites, destins heurtés, héroïsme anonyme et vies de rien »
« Puisses-tu ne jamais oublier ceux qui meurent sur tes pavés
Comme ceux qui s'embrasent sur tes bancs...»
Quel livre ! D'une intensité incroyable !

À la frontière entre l'épopée et la poésie, le fantastique et l'autofiction, Laurent Gaudé met en lumière Paris et certains de ses grands moments historiques, et fait revivre Villon, Rimbaud, Hugo, Artaud, d'autres fragments de vies anonymes si justement contées par Laurent Gaudé, pour faire ressortir la quintessence de la vie, en sublimer l'insouciance, la force, l'héroïsme mais aussi, attirer notre regard, comme il le fait si bien, sur la violence que l'homme  exerce inexorablement sur ses frères.  

Un sublime, onirique et libérateur voyage dans le temps et dans l'espace, « Tressage d'époque et fouillis de souvenirs », dans un quartier de Paris, dans lequel j'ai habité quelques temps une chambre de bonne, donnant sur le cimetière de Montparnasse et son silence.   

Un petit bijou littéraire à ne pas bouder, vraiment ! Glissez-vous dans cette longue nuit parisienne, laissez-vous porter par les mots de l'auteur, emporter par leur souffle, laissez-vous happer par la ville, devenez à votre tour le prisonnier de soixante et unième minute...« Il faut accepter de parler avec le ventre, de recevoir avec les muscles, les tripes, de se laisser ébranler au coeur. »
« C'est l'heure de l'invisible et des mots. »

« « Qui es-tu, toi ?... » Je n'arrive pas à me débarrasser de sa question. Je reprends lentement ma marche, mais c'est comme s'il continuait de me la poser. Et pourtant, il est parti. Cela n'a duré que quelques secondes. Nous n'avons été que deux hommes qui se croisent dans une ville immense, deux hommes au milieu de centaines de milliers de vies qui vont, viennent, s'agitent, parlent, rient, souffrent, espèrent...Il est parti en me donnant probablement la seule chose qu'il possédait, sa question, et je réalise que jamais personne ne me l'avait posée, que jamais, donc, je n'ai eu à y répondre, et c'est probablement ce qui m'a fait supposer que la réponse était évidente, qu'il suffisait d'énoncer son âge ou sa profession, d'avancer que l'on est marié ou pas, père ou pas, tous ces attributs qui nous définissent, alors que maintenant, soudain, en essayant de convoquer quelque chose en mon esprit, je prends conscience que je ne trouve rien , ou plutôt trop, bien trop de choses, de souvenirs, de définitions possibles, superposables, et je me dis alors que la vie a passé. »

« La jeunesse est là, aux terrasses des cafés du boulevard Edgard-Quinet. Je la vois. Elle a envie de vivre plus vite, plus fort, de faire résonner l'instant avec fracas, et je ne suis plus tout à fait avec eux. Ils sont si nombreux, tous ces jeunes gens. J'ai longtemps été l'un d'eux et j'aimais, moi aussi, me glisser dans les longues nuits de Paris. Soirées de vin, de bière et de rires. Soirées d'irrévérence et de promesses que l'on se fait à soi et aux autres de toujours garder grand appétit du monde. J'ai eu, moi aussi, cet âge-là et nous avons dévoré ces années en nous léchant les doigts pour ne rien en perdre. Je les regarde. Rien n'a changé. Les mains se frôlent, les cigarettes se fument. Il y a des rires un peu forcés, des éclats de voix, des œillades plus discrètes. Dans tout Paris, des milliers, des dizaines de milliers de jeunes gens discutent, trinquent et font joyeusement du bruit. Tant de vies sont là, sous mes yeux, tant d'existences : ceux venus de province, ceux qui sont en train de passer leurs examens, ceux qui hésitent, ont peur, viennent de tomber amoureux, cherchent un petit boulot pour l'été. Tous ces rêves de métier, de voyages, d'amour, toutes ces adresses échangées, ces messages envoyés, comme chaque fois, pour faire vibrer la vie. Je les contemple, mais je suis déjà ailleurs. Et eux ne me voient plus. Peut-être est-il temps de m'éloigner et de tout saluer pour la dernière fois ? »

« Tout pourrait être différent de mille façons, de mille variations. Mais non, le malheur a faim. »

« Tout est dangereux. Oui, je le sens : Paris retient son souffle, devinant que l'Histoire va avancer d'un coup, que tout va s'accélérer - ce qui veut dire : sang, cris, vies perdues, courses dans les rues, ce qui veut dire urgence et inattendu, comme toujours lorsque l'Histoire se réveille. Il faudra faire vite, avoir de la chance, garder son sang-froid. Tous les jeunes qui sont dans les comités de résistance ont hâte, ont peur, regardent le ciel, attendent des nouvelles, ont du mal à s'endormir, craignent de ne pas être à la hauteur, se demandent ce qui sera demain, ce qui ne sera plus [...]. »

« Villon prend sa part de rire et de farce. Peut-être est-ce que ce sont ces cris-là, ces visages au sourire large qu'il reconvoquera en son esprit lorsqu'il sera au fond d'une cellule ? Il le fera pour se dire qu'il a vécu, oui, vécu, qu'il est riche de tant d'éclats de vie qu'il peut bien disparaître puisqu'il ne meurt pas vide. »

« En ces rues, la colère et la joie se sont toujours embrassées à pleine bouche. La danse et la bagarre, les nuits douces et les heures sombres. En ces rues, du sang a coulé sur le pavé. »

« La rue Saint-Jacques est belle comme une femme qui s'attache les cheveux pour que sèche la sueur de la danse. »

« Paris n'arrive plus à compter tout ce qui a vécu, crié et saigné en elle. Elle est trop pleine et cherche des bouches pour la dire. Il faut retourner les morts, mais il y en a trop... »

« À cet instant, vous êtes les souverains d'une ville aveugle. Rencontre inouïe où Haïti parle à New York et Bamako à Fort-de-France. Des hommes monde se réunissent, passent devant la vieille statue de Montaigne au pied lustré par les années, et ils ont la force de ceux qui font trembler la pensée et fécondent le fleuve des mots. Je les regarde. Ils profitent de ces instants pour se parler, échanger, revenir sur un point, poursuivre leurs discussions de grandes voix de colère. Ils savent qu'ils ne seront plus jamais ensemble et que Paris, sans le savoir, leur offre le précieux cadeau d'un banquet de la pensée. » (Ces hommes, ce sont : Aimé Césaire, Amadou Hampâté Bâ, James Baldwin, Jacques Stephen Alexis, René Depestre, Frantz Fanon, Édouard Glissant, Léopold Sédar Senghor...) 

« Folie, folie...La ville s'emplit d'ombres. Elles sont bancales, trouées, se sentent désarmées face à la brutalité des regards. Folie... Ayez pitié d'eux car il y a, dans le dessin de leur geste, dans la brûlure qu'ils ont au fond des yeux, une vérité nue qui touche aux grands mystères. »

« Il faut accepter de parler avec le ventre, de recevoir avec les muscles, les tripes, de se laisser ébranler au coeur. »

« La beauté n'a jamais été fille de raison. »

« Paris aime les gares, comme un aveugle aime celui venu de loin qui lui parle de terres qu'il ne verra pas. Sept gares comme sept portes à avaler le monde. Sept gares à foule par lesquelles fuir lorsqu'il faut tout quitter. Paris aime le bruit des wagons, les annonces de retard ou de changement de quai, les regards perdus de tous ceux qui se croisent mais ne se voient pas. Paris et ses sept gares, filles de l'acier, du charbon et des foules pressées. Carrefours affairés où tout converge. Sept gares et des milliers d'annonces, de crissements de roue, de sifflets. Paris à tous les vents et où tout se mêle : le désir et l'épuisement, le rêve et l 'ennui. »

« La terre, aujourd'hui, ce sont mes mots, et je les jette doucement sur les âmes tourmentées. »

« Il n'y a eu pour eux que le peloton et l'outrage. Antigone crie parce que leurs meurtriers les ont salis en les tuant à la va-vite. Ils ont escamoté leur exécution et se sont débarrassés des dépouilles avec honte. Les assassins savaient probablement que la mort de ces deux garçons ne changerait rien, ne suffirait pas à inverser le cours des choses et à les préserver de la défaite. Mais ils ont tiré tout de même. Par habitude. Ne sachant que faire d'autre. Ou par plaisir. Pour châtier ceux qui allaient gagner, leur faire mal jusqu'au bout. Et tant pis si cela n'a pas de sens. Tant pis si ce sont deux jeunes gens de vingt ans qu'on immole. L'affront brûle autant que le meurtre et Antigone n'en finit plus de crier sur cette jeunesse saccagée. »

« Une seule chose nous sauve, c'est 'intensité. Il n'y a qu'elle à opposer à la fragilité de nos existences. Vivre. Vivre avec densité. Comme une course à n'avoir pas le temps de tout embrasser. »

« Paris s'apaise. Mon père est tout près, je le sens. Je retrouve son odeur, le grain de sa voix, tous ces détails que la mort nous vole. Je vais devoir le laisser partir à nouveau mais je l'ai ramené au présent. Il a marché sur mes épaules, déambulé dans les rues de cette ville qu'il nous a offerte, à mon frère et moi. C'est le rêve qu'ils ont eu, avec ma mère : offrir Paris à leurs enfants. Que tout commence ici. Alors cette ville est mienne, oui, parce qu'elle m'a été donnée. Et tout ce qui bruisse en elle, la clameur du passé, le fracas, les révoltes, les foules pressées, le pas hésitant des poètes, les solitudes côte à côte et les grands espoirs des foules, sont miens. Je prends tout. Je retrouve Paris. Et je sens mon père sourire avec douceur, heureux de voir que tout continue au-delà de lui. »

« Nous avons inventé l'immortalité et elle fait un doux bruit de papier. Les mots se transmettent de siècle en siècle. L'éternité est là : dans chacun des livres que nous ouvrons. Tout est intact. Sur les pages que nous parcourons des yeux, nous retrouvons la voix exacte du passé. Tout ce qui semblait fragile, voué à un oubli certain, la description d'une sensation fugace ou d'un paysage changeant, tout cela est gravé. Alors, oui je retourne aux mots. J'ai peuplé ma vie avec eux. »

« Hier est perdu, aujourd'hui, déjà, s'éclipse mais je connais les mots qui me consolent et je vais les dires [...] « C'est à cause que tout doit finir que tout est si beau. » »

Quatrième de couverture

     Un soir de juillet, sur l'esplanade de la gare Montparnasse, le narrateur est apostrophé par un homme agité qui répète plusieurs fois sa question : Qui es-tu, toi ?
       Guidé par cette ombre errante, il déambule de nuit dans un Paris étrangement vide où les époques se mêlent. Tant de présences l'ont précédé dans cette ville qui l'a vu naître, et ce sont autant de fantômes qu'il faut dire, apaiser, écrire, avant de revenir au grand appétit de la vie.
      Entre art poétique et récit fantastique, l'auteur célèbre sa ville et se souvient, à la fois sincère et discret, heureux d'être un parmi les hommes et de chanter, le temps d'une nuit, ces mille vies qui nous devancent, nous accompagnent, nous prolongeront.

Éditions Actes Sud, octobre 2020
88 pages

mardi 9 février 2021

De sang et de lumière ★★★★☆ de Laurent Gaudé

En avant-propos, Laurent Gaudé nous livre ce qu'il attend de la poésie : 
« Je veux une poésie du monde, qui voyage, prenne des trains, des avions, plonge dans des villes chaudes, des labyrinthes de ruelles. Une poésie moite et serrée comme la vie de l'immense majorité des hommes. Je veux une poésie qui connaisse le ventre de Palerme, Port-au-Prince et Beyrouth, ces villes qui ont visage de chair, ces villes nerveuses, détruites, sublimes, une poésie qui porte les cicatrices du temps et dont le pouls est celui des foules. »

Et un peu plus loin : 
« Nous avons besoin des mots du poète, parce que se sont les seuls à être obscurs et clairs à la fois. Eux seuls, posés sur ce que nous vivons, donnent couleurs à nos vies et nous sauvent, un temps, de l'insignifiance et du bruit. »

Laurent Gaudé écrit cette poésie, celle qui s'écrit à hauteur d'homme, celle qui vibre de colère, de rage, d'espoir, celle qui porte un regard profondément humain sur la vie d'hommes et de femmes opprimés. 
Il témoigne de ce qu'il a vu, ressenti, il est la voix des laisser pour compte, des oubliés de l'Histoire, des réfugiés de la jungle de Calais, des esclaves, des Kurdes, des habitants de Haïti après le tremblement de terre et vivant dans une extrême pauvreté, des victimes d'attentats. 
« De partout sortent des souvenirs,
Cris,
Chants,
Appels de la mère à l’enfant,
Promesses,
Noms des dieux,
Des villages,
De partout,
La mémoire qui rayonne,
Douloureuse mais fière
Qui dit simplement qu’ils ont été
Hommes et femmes écrasés, coupés, soumis. »
Une poésie militante et humaniste, tout comme le sont ces romans, tout aussi poignants les uns que les autres.  
« Et pourquoi pas la joie ?
Au milieu de nos villes escaliers
Où les murs de parpaing suent du béton,
Où les fils électriques dessinent, sur les toits, des ciels d'araignées,
Et pourquoi pas la joie ?
Le temps d'une corde à sauter qui fait tourner le monde,
D'un ballon fatigué qui court de jambes en jambes
Et soulève la pauvreté dans les cris d'enfant,
Et pourquoi pas la joie ?
Les pieds dans l'immondice
Mais le regard droit. »
Le septième poème qui porte le nom du recueil m'a interpellée, a réveillé en moi comme un sentiment de culpabilité, d'impuissance. Laurent Gaudé y accuse l'Europe d'opérer un repli sur soi, d'ouvrir ses frontières pour les rentrées d'argent et de les fermer pour les migrants, de ne pas tendre la main aux réfugiés, d'avoir perdu son esprit de fraternité, sa dignité. Nous vivons dans un monde qui se replie sur lui-même, alors que nous aurions aujourd'hui les moyens de subvenir aux besoins de tous. L'auteur y évoque aussi ses origines et par là même, le lien qui relie les peuples vivant d' Europe et de Méditerranée. 
« L’Europe
Qui, aujourd’hui, a des airs de vieille dame frileuse.
Chacun fait ses comptes,
Chacun se demande s’il y aurait moyen d’avoir un rabais,
Payer moins que celui d’à côté.
On veut bien ouvrir ses frontières si cela fait rentrer l’argent,
Mais à tout prix les fermer devant les réfugiés.
L’Europe sans joie, sans élan, sans projet
Comme un bâtiment vide.
L’Europe,
Et ma génération qui la croyait acquise
Sera peut-être celle qui l’enterrera. »
L'émotion est au détour de chacune de ces pages tournées, l'écriture est forte, lumineuse, si humaine. Elle est un cri, elle est dur à lire, à dire, à écouter, à entendre mais elle est nécessaire, et emplie de chaleur, traversée d'une lumière d'espérance

« Pleurez,
Nègres de pacotille,
Vendus comme du bois,
Nègres étonnés
Qui contemplez l'océan,
Dos meurtris sang de fouet,
Tristesse qui déborde des yeux,
Pleurez,
Nègres muets.
Le colon desserre sa ceinture,
Sourire de bombance ventre gras,
Repu d'avoir mangé un continent entier. »

« Comme il est bon d'être riche.
Bananes, ananas,
Tissus de couleurs vives,
Vous pourrez manger pendant des générations entières.
Le cri des Nègres ne s'entend déjà plus
Et d'ailleurs, pourquoi vous hanterait-il ?
Vous avez construit des écoles, des dispensaires.
Vous n'avez plus besoin d'être cruels,
C'était bon pour vos aïeux,
Désormais, vous pouvez être fiers
Et c'est nouveau.
Vous dites "instruction" et "vaccins",
Vous dites "civilisation" et Dieu tout-puissant".
Le Nègre va mieux.
Grâce à vous, il a une conscience
Mais il n'a rien perdu de sa capacité de travail.
Vous dites "investissements" et "retombées économiques".
Qui se soucie du reste ?
Qui se souvient des sanglots dans les cales empuanties ?
Un mal pour un bien.
Il faut comprendre :
La prospérité était à ce prix.
Il y avait une terre, là, en Afrique,
À l'abandon presque,
Et cela aurait été un crime de ne pas l'exploiter...
Tant de richesses entre vos mains.
Tant de richesses pour tant de siècles. »

« Je me souviens du Code noir,
De tous ces textes écrits sur des bureaux d'acajou,
Avec des plumes d'oie,
De toutes ces lois, ces règlements, ces décrets qui
   posent qu'un homme est un animal,
Une bête imbécile,
Qui posent qu'un Blanc vaut deux Noirs, ou dix, 
   ou cent...
Et que seule compte la prospérité du colon. »

« J'appelle Aimé Césaire,
Parole jaillissante qui ravage d'un mot les châteaux
   de la petite pensée.
Il parle de l'industrialisation de l'esclavage,
Et je dis qu'il a raison.
Il dit qu'avec la traite négrière, l'Europe
   s'est entraînée à la réification,
Et au racisme concentrationnaire,
Et je dis qu'il a raison.
Il dit qu'elle n'a pas vu que, ce faisant, elle pourrissait sur place,
Et je dis qu'il a raison. »

« Nos mères n'ont plus de larmes à donner.
Tant de vies échappées du couteau,
Tant de vies meurtries des milles manières
    inventées pour nous persécuter.
Les cris, nous ne les pousserons pas.
Parce que cela fait longtemps que nous l'avons fait.
Cris dans nos montagnes lorsque le monde nous chassait,
Cris dans nos villages vidés d'un nuage de gaz lâché par les tyrans,
Cris poussés lorsqu'on nous a appris que des
    puissants dessinaient sur des cartes des lignes qui 
    nous séparaient.
Kurdes nous sommes,
Mais sur quatre terres,
Écartelés,
Kurdes,
Tirés par chaque membre,
D'aucun pays jamais. »

« Nous serons ce que nous avons toujours été : 
    innombrables et libres.
Yézidis, Araméens, sunnites, chiites, juifs, zoroastriens.
Nous sommes plus vieux que le monde et pourtant 
    jamais tout à fait nés.
Un jour - et ce jour approche - 
Kurde ne sera plus le nom de l'exil
Ni de la résistance,
Kurde sera le nom d'un pays.
Il sera beau
Si nous gardons
Le souvenir de nos exils
Comme une règle de partage.
Nous serons Kurdes de sang versé
Kurdes
Comme une promesse à honorer. »

« Si un jour tu nais,
Ne crois pas que le monde se serrera autour de toi,
Pressé de voir ton visage,
Dans une agitation de grands festins.
N'imagine pas qu'on se bousculera,
Que chacun voudra te regarder, te prendre dans ses bras, te recommander aux dieux.
On t'a parlé des cris de joie qu'on pousse à la naissance d'un enfant,
On t'a dit la liesse,
Les coups de feu tirés en l'air,
Les tambours,
La clameur des hommes qui fêtent la vie,
Oublie tout cela.
Si jamais un jour tu nais,
De joie, il n'y en aura pas.
Mais l'inquiétude sur le visage de tous,
Comme toujours, l'inquiétude
Ta venue au monde ne fera naître que cela. 
»

« Maudits soient les hommes qui prient Dieu avant de tuer.
Ils ne nous feront pas flancher.
Leur haine, nous la connaissons bien.
Elle nous suit depuis toujours,
Nous escorte depuis des siècles,
Avec ces mots qui sont pour eux des insultes,
Et pour nous une fierté :
Mécréants,
Infidèles,
Je les prends, ces noms.
Juifs, dépravés, pédérastes,
Je les chéris,
Cosmopolites, libres penseurs, sodomites,
Cela fait longtemps que je les aime, ces noms, parce qu'ils les détestent.
Nous serons toujours du coté de la fesse joyeuse
Et du rire profanateur,
Nous serons toujours des femmes libres et des esprits athées,
Communistes, francs-maçons,
Je les prends,
Tous.
Nous sommes fils et filles de Rabelais et de mai 68,
Paillards joyeux,
Insolents à l'ordre.
Diderot nous a appris à marcher,
Et avant lui, Villon.
Nous serons toujours du coté du baiser et de la dive bouteille.
Ils ont toujours craché sur ce que nous aimions
Et nos bibliothèques ne leur ont jamais rien inspiré d'autre qu'une vieille envie de tout brûler.
Ce que leurs dieux aiment plus que tout, c'est que les hommes aillent tête basse.
La menace pour seul bréviaire.
Ce que leurs dieux aiment plus que tout, c'est la triste soumission. »

« La Méditerranée a visage de cimetière. »

Quatrième de couverture

Ces poèmes engagés à l’humanisme ardent, à la sincérité poignante, se sont nourris, pour la plupart, des voyages de Laurent Gaudé. Qu’ils donnent la parole aux opprimés réduits au silence ou ravivent le souvenir des peuples engloutis de l’histoire, qu’ils exaltent l’amour d’une mère ou la fraternité nécessaire, qu’ils évoquent les réfugiés en quête d’une impossible terre d’accueil ou les abominables convois de bois d’ébène des siècles passés, ils sont habités d’une ferveur païenne lumineuse, qui voudrait souffler le vent de l’espérance.

Éditions Actes Sud, mars 2017
107 pages

samedi 3 octobre 2020

Cris ★★★★★ de Laurent Gaudé

En 2001, avec "Cris", Laurent Gaudé n'a finalement pas tout à fait troqué le théâtre pour le roman. Dans "Cris" et comme d'ailleurs dans la majorité de ses livres suivants, on retrouve une très grande part de théâtralité. Laurent Gaudé, romancier, garde sa casquette d'écrivain dramatique et j'aime beaucoup !

"Cris" c'est la Première Guerre à "bras-les-mots" ; cette "grande fresque de fureur et de poudre". 
Nous connaissions l’inhumanité de cette guerre. Ici, cette inhumanité nous saute franchement à la figure, elle gueule sur nos têtes à pleines dents comme ces cris infinis des hommes que la guerre fait exploser dans un paysage sonore assourdissant. Comme ces voix narratives des soldats, du Médecin, du lieutenant, qui se coupent, s’entremêlent, qui s'élèvent tout à tour pour raconter l'effroi, la terreur, la stupeur, la peur, l'horreur, la souffrance, des voix qui résonnent, qui nous font perdre le fil, et nous plongent dans le chaos qui règnent dans les tranchées, ce grand lit froid dans lequel les soldats sont confinés dans des conditions abominables.  

Une guerre assassine. Les soldats jouaient leur vie aux dés. Ils étaient devenus des soldats "termites", des  « hommes de la terre. Invisibles. Meurtriers tapis au ras du sol. Aux aguets...» , des ombres d'eux-mêmes, des pauvres hommes qui même vivants semblaient avoir perdu « ... plus de regard, plus de force dans le corps...», laissés seuls « dans ce siècle béant qui happe des hommes et vomit de la terre. »
« Je vois le grand-siècle du progrès qui pète des nuages moutarde, je vois ce rand corps gras éructer des bombes et éventrer la terre de ses doigts. » 
Une guerre qui ne ressemble pas aux précédentes. Une guerre "moderne". Une guerre violente et cruelle. Une guerre traumatisante.
« Tes ancêtres, lieutenant Rénier, ont eu plus de chance que toi. Nous sommes la relève. Et nous ne connaissons rien de ce front, rien de cette guerre, rien des règles qui régissent le combat. Nous sommes les fils de l'ogre. Ce grand siècle moutarde qui naît a commencé par tuer les hommes qui n'étaient pas siens, et maintenant il nous regarde tous. Ses fils. »  
Une tragédie criante d'angoisses. Une narration efficace, étourdissante.
À ne pas bouder ! 

« Ils crèvent là, d'un coup. Ils crèvent et on le sait parce qu'on les tient bien serrés contre soi et que, le dernier sursaut, on le sent partir des pieds et ébranler tout le corps, et il n'est pas besoin de médecin pour savoir que c'est la fin. Un tel sursaut de tous les muscles, c'est forcément la reddition de la chair. C'est comme une dernière éruption de vie et puis plus rien. Plus rien. La mort. C'est ce qu'on sait. C'est ce qu'on croit et c'est alors que vient la bave. Elle coule tout doucement le long du menton. Comme si l'âme sortait par la bouche doucement. Un dernier signe de vie. Lent. Régulier. Je l'ai vu ça. » 

« LE MÉDECIN
Je mets des pansements sur les morts et j'ampute les vivants. Il y a trop de cris autour de moi. Je n'entends plus les voix. Et je me demande bien quel visage a le monstre qui est là-haut, qui se fait appeler Dieu, et combien de doigts il a à chaque main pour pouvoir compter autant de morts. Je mets des garrots sur les membres et des bouts de bois entre les dents. Mais les mains informes de Dieu, avec leurs milliers de doigts, ont encore envie de compter. »

« C'est cela la vieille garde. Une toute petite poignées d'hommes exsangues, sans souffle, sans regard, avec la force juste de s'éloigner le plus possible de ce front. La vieille garde défilé sous nos yeux. Je ne vois pas leurs visages mais je peux les compter. Ils sont si peu. Je comprends maintenant que Dermoncourt a tort de dire qu'ils ne sont pas beaux à voir. Il a tort de penser qu'il n'aimerait pas leur ressembler. Je comprends maintenant que ce qu'il faut vouloir, de tout son cœur, c'est être un jour comme eux. Pouvoir comme eux, même épuisés et sales, même vagabonds et blessés, quitter ce front. C'est tout ce qu'il reste de la vieille garde et nous aurons de la chance si nous aussi, un jour, on vient nous relever et si nous avons encore assez de vie dans nos muscles pour nous lever et marcher jusqu'à la gare. » 

« Trois obus pour déniaiser la relève. [...] C'est l'averse du soir. Trois gouttes de métal pour se rappeler à notre bon souvenir. Trois grosses gouttes d'acier qui brûlent la chair et retournent la terre. Je suis heureux. Il pleut ici mais Jules est à l'abri. »

« Pour la première fois, dans la poussière et la panique, pour la première fois au milieu de la douleur aiguë des hommes, j'ai pris à bras-le-corps la guerre et elle a dessiné sur mon uniforme son visage convulsé. » 

« Tout autour de nous, la terre est aussi retournée qu'un visage creusé par la petite vérole. »

« De la guerre, il connaît comme nous, les longues nuits d'insomnie passées à attendre l'ordre de l'assaut. De la guerre, comme nous, il connaît le crépitement des fusils et les explosions de soufre. Mais de la guerre aussi, il sait l'infinité de cris que l'homme peut pousser lorsqu'il a mal. Plus qu'aucun d'entre nous, il sait les plaies, le sang, et la mort aveugle. » 

« On ne peut pas tuer un mort. Et cette nuit-là, cette première nuit d'accalmie après la boucherie, ce sont les morts qui ont pris la parole et nous avons dû écouter leur chant démembré. »

« Je suis le vieillard de la guerre. J'ai le même âge qu'eux mais je suis sourd et voûté. Je suis le vieillard des tranchées, je marche la tête baissée et monte dans le train sans me retourner sur la foule des condamnés. » 

« Je voulais faire la guerre et je le veux encore. Mais je regarde mes hommes s'affairer dans cette tranchée et je vois des soldats termites. Et creuser la terre, s'enfoncer le plus profond possible sous le niveau de la surface du sol n'est pas une manière de faire la guerre. Mais juste, peut-être, une façon de ne pas la perdre. [...] Est-ce celui qui aura creusé le plus profond qui gagnera la guerre ? Ce n'est pas cette guerre-là que j'ai apprise. »

« Je vois le gaz qui rampe dans les campagnes. Je vois le grand siècle du progrès qui pète des nuages moutarde, je vois ce grand corps gras éructer des bombes et éventrer la terre de ses doigts. Le raz de marée qui m'emporte n'était qu'une vaguelette. Je meurs maintenant et cela me fait sourire car il m'est donné de voir, dans ces dernières hallucinations convulsées, les millions de souffrances auxquelles j'échappe. »

« Ce n'est qu'une succession terreuse de trous et d'amas. Un pays barbelé. » 

« Il n'y a plus rien. Du sang éparpillé sur la terre. Ta tête hirsute a explosé dans un dernier rire de métal. »

Quatrième de couverture

Ils se nomment Marius, Boris, Ripoll, Rénier, Barboni ou M’Bossolo. Dans les tranchées où ils se terrent, dans les boyaux d’où ils s’élancent selon le flux et le reflux des assauts, ils partagent l’insoutenable fraternité de la guerre de 1914. Loin devant eux, un gazé agonise. Plus loin encore retentit l’horrible cri de ce soldat fou qu’ils imaginent perdu entre les deux lignes du front : "l’homme-cochon". A l’arrière, Jules, le permissionnaire, s’éloigne vers la vie normale, mais les voix des compagnons d’armes le poursuivent avec acharnement. Elles s’élèvent comme un chant, comme un mémorial de douleur et de tragique solidarité, prenant en charge collectivement une narration incantatoire, qui nous plonge, nous aussi, dans l’immédiate instantanéité des combats, avec une densité sonore et une véracité saisissantes.

Éditions Actes Sud, mars 2001
285 pages
Prix Atout Lire de la ville de Cherbourg-Octeville 2001

mardi 15 septembre 2020

Pour seul cortège ★★★★☆ de Laurent Gaudé

Une échappée belle et tragique en terres antiques et mythiques, Laurent Gaudé réécrit le dernier grand voyage des morts d'un des plus grands conquérants, Alexandre et nous entraîne jusqu'au plus profond de son âme.

L'ultime expédition d'un homme "trop grand pour la vie", "un homme qui ne sait pas mourir". Une ultime chevauchée qui prend des allures de véritable épopée, une dernière danse entre la vie et la mort, où les voix des deux mondes, vivant et mort, se répondent dans ce dernier élan vers l'inconnu, la liberté, l'absolu, l'éternité.

À la mort d'Alexandre, c'est tout l'Empire qui se fissure, se déchire « Les reines meurent dans la fange, les nouveau-nés sont étouffés. On déchire les alliances et aiguise les fers. »  
Les pleureuses de ce monde englouti vont porter la douleur à travers le monde « [...] tant que le cortège parcourt le monde, Alexandre est là et il tient encore l'Empire, par son absence mais c'est une façon de le tenir. Si elles ne pleurent plus, tous penseront que le temps du deuil est révolu et alors ils se jetteront les uns sur les autres. »

Un très beau roman qui débute plutôt lentement. Il m'a fallu un certain temps avant de me familiariser avec les voix qui ouvrent l'histoire et le décor qui s'installe. 
J'ai particulièrement apprécié la voix de Dryptéis, une femme courageuse et fidèle à Alexandre jusqu'au bout. Elle aura passé sa vie à semer l'Empire, à fuir lieux et forme du pouvoir, à être une parmi tant d'autres, à se délester du poids de l'or qui coule dans ses veines pour trouver la paix, pour elle, pour son fils, pour être enfin « dans le coeur vif des choses où les instants passent avec lenteur et où tout est vital ». 
« Elle aime les lieux où les voix, dans les montagnes, se font avaler par les crevasses et où il ne reste qu'un silence vibrant de lumière. »
Laurent Gaudé est brillant dans ce registre, il nous livre un récit épique sur une légende de l'Histoire en toute simplicité...si j'ose dire. 
Une écriture prodigieuse, une construction savante et délicate pour permettre au lecteur d'avancer doucement, prudemment dans les pas de cet immense cortège funéraire, mystérieux et lumineux. 

Si le registre vous plaît, n'hésitez pas une seconde à vous lancer dans ce très beau roman !
« Ô mystère des mondes... Le temps chavire et les ombres paraissent. »

« Il sent, là, à l’instant où la douleur le brûle, que tout l’Empire va bruire d’une inquiétude et que personne n’est de taille à tenir l’immensité du royaume qu’il a forgé. »

« Marchez mes compagnons, cette nuit et les suivantes, Marchez jusqu'à ma mort s'il le faut, il voudrait leur parler, les supplier, Marchez. Il les sent, il n'y a rien de plus beau à cet instant pour lui que l'effort de ses compagnons qui avancent dans la nuit, le dos cassé, les muscles tendus, inquiets de son état, Ne me posez plus, il voudrait expirer ici, au milieu de leur souffle, sans jamais cesser d'avancer. »

«  Tout le monde s'interroge à voix basse et commente l'arrivée de la vieille Sisygambis. Ils essaient d'imaginer ce qu'elle dira lorsqu'elle sera au chevet du mourant et si elle a réellement le pouvoir, par les mots seuls, de dire la vie ou la mort du plus grand des conquérants. »

« Les mots lui ont été enlevés. Par la fièvre, par les dieux, par la mort déjà qui le lèche avant de l'engloutir... »

« Dryptéis se tient dans un coin de la chambre mais elle s'éclipse maintenant. Les généraux, eux aussi, quittent la pièce. Il est temps de laisser la mort entrer : qu'elle le soupèse, l'examine et voie si elle veut de lui ou pas. C'est ce que veut la tradition. Il faut la laisser s'approcher pour qu'elle le contemple, le lèche, le renifle en espérant peut-être qu'il ait encore la force de la chasser du pied ou, pourquoi pas, de lui faire peur ? ...»

«  Ce qu'elle voit en lui, à cet instant, elle ne saurait le décrire. Elle voit le mal qui le ronge, la douleur et l'usure mais elle voit aussi quelque chose qui se bat, quelque chose qui est capable de tout terrasser. Soudain, Alexandre sourit d'un sourire pâle comme une trouée de lumière un matin d'hiver, puis, visiblement apaisé, se rallonge, reprenant, en une seconde, son masque de fièvre et ses yeux de mourant. Sisygambis se tourne alors vers ceux qui sont là et dit d'une voix neutre : "Il a fini sa vie..." Aucun d'entre eux, Perses ou Macédoniens, ne réagit. Ils sont assommés. Mais elle n'a pas tout dit. Elle les regarde calmement, puis elle ajoute : "...Mais cet homme ne sait pas mourir." »

« Alexandre et la mort vont rester face à face pour se jauger. Tout le monde quitte la salle, tête basse, sidéré de voir qu'un homme peut conserver, à l'instant de mourir, avec une telle force, le plein éclat du vivant. »

« Des pas résonnent dans le couloir. Les diadoques arrivent. Ils sont tous là, les compagnons d'Alexandre, ceux de toujours, en grand habit d’apparat... Ils avancent tous, visages fermés, poings serrés sous les toges. Tout se joue maintenant... Lorsque les portes de la grande salle se referment, un silence profond tombe sur le palais, Babylone et l'Empire. La succession vient de commencer et personne, à cet instant, ne peut savoir qui vivra et qui périra. »

«  [...] la lenteur qui l'entoure est un leurre. La guerre a commencé. Ceux qui marchent tête basse dans les couloirs, ceux qui ont l'air de ne rien faire d'autre que de prier, se sont en fait déjà lancés dans la bataille. »

« Tout se fissure dans l'Empire. Les reines meurent dans la fange, les nouveau-nés sont étouffés. On déchire les alliances et aiguise les fers. Est-ce à cela qu'il lui sera désormais donné d'assister ? »

« “Peut-être n’ai-je été mise au monde que pour pleurer.” Pleureuse de son père d’abord, puis d’Héphaïstion et d’Alexandre. Pleureuse d’un monde englouti. »

« Les hommes de la garde royale l'aiment parce qu'ils trouvent qu'il y a dans sa voix un grain de douleur qui fait vaciller le monde. »

« [...] il est une chose qui reste solide, aussi solide que la puissance des montagnes, c'est le chant des femmes endeuillées. »

« C'est leur mission à elles : porter la douleur à travers le monde et elles se serrent pour ne pas l'oublier, car si elles cèdent à l'inquiétude, si elles se posent des questions et lèvent les yeux sur le monde, alors elles redeviendront des femmes qui ont peur de la guerre qui gronde, qui ont mal de ces milliers de stades parcourus, et elles pleureront avec moins de force et le cortège ne sera plus cette boule dure de deuil qui traverse la pays. Si elles cèdent, Alexandre sera oublié. 
[...] tant que le cortège parcourt le monde, Alexandre est là et il tient encore l'Empire, par son absence mais c'est une façon de le tenir. Si elles ne pleurent plus, tous penseront que le temps du deuil est révolu et alors ils se jetteront les uns sur les autres. »

« Elle se souvient d’Héphaistion qui lui parlait de la beauté de l’Egypte : « Les hommes, là-bas », disait-il, « ont la beauté des chats, et le silence est vaste. » »

« "Vous êtes la dernière escorte" ajoute-t-elle enfin, "les cavaliers du dernier souffle. C'est à vous qu'il incombe de l'accompagner jusqu'à l'immensité qu'il aimait tant." Ils pourraient lui baiser les mains pour ces paroles. Elle vient de donner un sens à leur chevauchée. »

« L'âme d'Alexandre est là, elle embrasse tout et tournoie. La beauté des terres lascives qu'elle traverse l'enivre. Les femmes aux nattes épaisses et aux bracelets d'or qu'ils dépassent parfois sur la route le fascinent, "Nous y sommes", dit-elle, comme si elle buvait le pays qui l'entoure avec avidité. "Rien ne meurt ici, les enfants ont dans les yeux la gravité des vieillards." Les jours et les nuits se succèdent et s'entremêlent. Ce n'est plus qu'une marche immense vers le delta du Gange. »

« Elle a sauvé cela au moins, un fils qui ne soulèvera aucune armée et ne sera frappé d’aucun sort, un fils, sorti de son corps, à qui elle n’a pas donné de nom mais qui vit, ignorant du monde et libre. »

« Elle n'a jamais été aussi vivante que là, sur ce rocher. Elle est dans le coeur vif des choses où les instants passent avec lenteur et où tout est vital. »

Quatrième de couverture

En plein banquet, à Babylone, au milieu de la musique et des rires, soudain Alexandre s’écroule, terrassé par la fièvre.

Ses généraux se pressent autour de lui, redoutant la fin mais préparant la suite, se disputant déjà l’héritage – et le privilège d’emporter sa dépouille.
Des confins de l’Inde, un étrange messager se hâte vers Babylone. Et d’un temple éloigné où elle s’est réfugiée pour se cacher du monde, on tire une jeune femme de sang royal : le destin l’appelle à nouveau auprès de l’homme qui a vaincu son père…
Le devoir et l’ambition, l’amour et la fidélité, le deuil et l’errance mènent les personnages vers l’ivresse d’une dernière chevauchée.
Porté par une écriture au souffle épique, Pour seul cortège les accompagne dans cet ultime voyage qui les affranchit de l’Histoire, leur ouvrant l’infini de la légende.

Éditions Actes Sud, août 2012
190 pages

mardi 30 avril 2019

Salina les trois exils ★★★★★♥ de Laurent Gaudé

« Il comprendra alors qu'il a une mère par obéissance et en restera troué à jamais. »
Jusqu'au plus profond de mes chairs, les mots choisis, les tournures de phrases, la construction du récit m'ont saisie, étreinte, anéantie, foudroyée, relevée, m'ont donné une forme d'espoir, m'ont conduite sur le chemin d'autres possibles, d'autres beautés. Une vie, des Vies. Un Adieu d'une pureté inégalable, inébranlable.

La vengeance, seule chose qui reste.
Un coup de coeur, un coup au coeur.
Un instant de recueillement ...doux, que j'ai entrevu intime et doux. En son âme témoin. 

Laurent Gaudé, une nouvelle fois, merci

« Seuls les cris du nourrisson ne faiblissent pas. Ils rentrent dans toutes les têtes, vrillent les crânes. Il crie de vivre, d'envie de tétées, de satisfaire les torsions d'un ventre vide, il crie de cet air chaud qui lui déchire les poumons, de cette poussière qu'il a dans les yeux. 
"Par le sel de ces larmes dont tu as couvert la terre, je t'appelle Salina". Et seulement alors, comme si elles avaient attendu de connaître son nom, les hyènes repartent, laissent ce petit bout de chair aux hommes et retournant dans leur monde de pierres sèches et de nuits inquiètes où les charognes sont des trésors et les rires, des hurlements.
Il a cru parfois qu'elle inventait, mais ce sentiment a vite disparu. Elle avait dans la voix des fêlures qui ne mentent pas, quelque chose en elle se brisait parfois...
Moi, Malaka, fils d'une longue chaîne de voix, je reprends les récits, d'avant ma vie et de bouche en bouche, de veillée en veillée, je vous fais parvenir ce que fut cette journée. Ne vous fiez pas à ma solitude, nous sommes nombreux dans cette barque : tout un monde se présente à vous par ma voix. 
"De quelle blessure saignons-nous, Mamambala ? demande Salina. La vieille voudrait parler de l'enfance qui nous quitte à un certain moment, de la liberté que les jeunes filles perdent avec ce premier sang, mais elle ne dit rien et laisse Salina dans le silence ...
Malaka s'arrête, laisse un temps l'air doux du soir passer sur son visage. Personne autour de lui ne bouge. Aucun bruit ne vient interrompre ce silence. Il a besoin de respirer plus profondément. Il sait ce qu'il vient, il sait ce qu'il va devoir raconter. Il faudra parler du corps de sa mère qui n'était qu'une enfant, de ce corps qui avait commencé à saigner comme une fille, et qui pouvait être fécondé comme une femme. Il faudra parler de sa mère avec sensualité, du désir qu'il faisait naître, du désir qu'elle avait en elle et sur lequel tous ont craché. Il va le faire. Il n'a pas peur. Il doit juste prendre son temps. Le récit le protège. Quand il est plongé dans les mots, il n'y a plus de pudeur, plus de politesse ni d'égards. Il doit dire, simplement. Édulcorer serait mentir. Atténuer la violence, ne pas raconter les corps qui saignent, les corps qui sécrètent des flux ennemis, ne pas raconter les muscles qui étouffent l'autre, le contraignent, le tordent pour jouir, serait mentir. Il doit parler, parce que c'est à ces détails-là que s'est nourrie pendant des années la colère de Salina. C'est en racontant ce corps meurtri, ce corps dans son obscénité crue, qu'il dira le mieux l'affront dont elle n'a jamais guéri et auquel elle revenait sans cesse.
Ce que les hommes transmettent doit être donné de leur vivant. Ce qu'ils possèdent le jour de leur mort est brûlé pour qu'ils l'emportent avec eux.
Alors il salue en son esprit cette Salina qu'il raconte, la femme enragée, violente, et la remercie de s'être effacée pour le laisser grandir.
Je ne peux pas trouver un mot pour chaque instant du quotidien qui est une menace, une humiliation, une violence, et pourtant il faudrait, pour dire la torture de se sentir mourir lentement, enfermée dans une vie qui vous a été imposée. Pour dire la violence d'un  mot, d'un  coup. 
Chacun veut sa part de sang. [...] Il sent [...] le mépris d'un clan tout entier, et cela le brûle.
Nos morts retournent au fleuve. Il en a toujours été ainsi. Ils flottent, se décomposent, nourrissent le cycle éternel des eaux. Le cimetière n'a été construit que pour les étrangers. D'aussi loin que la ville est ville, elle a eu soif de récits.
Souviens-toi de ton arrogance. « Je t’assommerai de mes propres mains. », disais-tu. Ma haine est née ce jour-là, Khaya. C'est elle qui te répond aujourd'hui car tu l'as faite si grande qu'elle m'a accompagnée tout au long de cette vie. [...] Vous serez boiteux à jamais.
« Le temps passe. » Cette phrase si courte à prononcer est une épreuve cruelle pour qui la vit dans la solitude. 
La femme aux trois exils, celle qui eut un fils haï, un fils colère et un fils pour tout racheter, Salina, la femme salée par les pleurs...»

Quatrième de couverture

Qui dira l’histoire de Salina, la mère aux trois fils, la femme aux trois exils, l’enfant abandonnée aux larmes de sel ? Elle fut recueillie par  Mamambala et élevée comme sa fille dans un clan qui jamais ne la vit autrement qu’étrangère et qui voulut la soumettre. Au soir de son existence, c’est son dernier fils qui raconte ce qu’elle a été, afin que la mort lui offre le repos que la vie lui a défendu, afin que le récit devienne légende.
Renouant avec la veine mythique et archaïque de La Mort du roi Tsongor, Laurent Gaudé écrit la geste douloureuse d’une héroïne lumineuse, puissante et sauvage, qui prit l’amour pour un dû et la vengeance pour une raison de vivre.

Éditions Actes Sud, octobre 2018 
149 pages