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mercredi 12 février 2025

Cabane ★★★★★ de Abel Quentin

J'avais beaucoup aimé ses deux précédents romans ; "Sœur" et "Le Voyant D'Étampes". Tous deux traitent de sujets forts : l'endoctrinement d'une adolescente pour le premier, les excès et les dangers du communautarisme pour le second.
Le sujet ici n'est pas moins fort : l'urgence climatique. 
Le déni, la non réaction, le retrait, l'égoïsme...difficile de mettre un mot sur la réaction de la grande majorité d'entre nous face aux rapports scientifiques accablants.
L'heure est au profit. Notre modèle de civilisation nous conduit dangereusement au bord du gouffre, ou comme le disait Pierre Rabhi vers le dépôt de bilan planétaire.
« Plus tard, avec le recul, le couple comprit qu'ils avaient été reçus par ces gens parce qu'ils ne se sentaient pas menacés. Ils avaient accueilli les deux chercheurs très affablement parce qu'ils savaient qu'aucune vérité scientifique ne pourrait renverser cette chose si puissante : le désir d'accumulation qui consumait le ménage américain; son désir obsessionnel d'acquérir un réfrigérateur, une télévision dernier cri et de brûler de l'essence comme un possédé, sur les routes asphaltées, au volant d'une voiture plus belle que celle de son voisin. »
Il sera, à priori, bien plus rapidement que ce que nous pouvons imaginer, l'heure de nous organiser pour la survie....

Un grand roman, une satire sociale empreinte d'humour et de dérision qui fait grandement réfléchir et réveille les consciences !
Entendez-vous à l'instar de Gudsonn le "bruit de l'effondrement" ?
« Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous sommes entrés dans une ère de croissance exponentielle...
Je ne suis pas le premier à penser que nous allons au devant de très graves problèmes. De l'effondrement de notre civilisation thermo-industrielle peut-être. Seulement, personne n'a jamais pu le démontrer. Scientifiquement, je veux dire. Cest ce que je vous propose de faire ...»
#lerapportdelapocalypse #lerapport21

« « Ces générations futures, qu'est-ce qu'elles ont fait pour moi ? »
Groucho Marx

« "Bien entendu", répondit Foucault avec le sourire d'un clown maléfique. »
Simeon Wade, Foucault en Californie,
2021 

« Il songea qu'après une trop longue séparation les souvenirs communs, au lieu de réunir les gens, dressaient entre eux une barrière invisible, et il regretta d'avoir imposé ce dîner. »

« Berkeley! Un des endroits les plus exaltants de la Terre, foyer mondial de la contestation contre l'ordre, la guerre. « Un paradis pour les sympathisants communistes, les protestataires et les déviants sexuels », avait résumé le gouverneur de Californie, Ronald Reagan. Trois ans plus tôt, le « jeudi sanglant » de People's Park avait donné à l'université ses galons de bastion hippie; Reagan avait envoyé la troupe pour évacuer le parc et une centaine d'étudiants avaient été blessés. Il y avait eu un mort, aussi. A présent, le pic de contestation était passé, les hippies étaient un peu moins présents mais la culture insurrectionnelle demeurait. Elle était bien implantée au sud du campus, du côté de Telegraph Avenue. Berkeley : la Harvard de l'Ouest. Le corps enseignant comptait onze Nobel. L'excellence des universités de la côte est, sans leur morgue et leur arrogance WASP. La flamme de la connaissance, au milieu des danses indiennes et du crachotement des ghetto-blasters. La physique atomique et Jimi Hendrix.
Mildred, Eugene, Paul et Johannes s'étaient installés dans une salle de cours déserte, au rez-de-jardin. Sur le tableau noir trop hâtivement effacé, des bribes de mots témoignaient qu'un cours de sciences humaines s'était tenu là, quelques heures plus tôt : on y avait manié des concepts complexes de linguistique, et des étudiants de premier cycle s'étaient pignolés sur du Noam Chomsky. »

« Il n'y a rien de plus monstrueux qu'une fonction expo-nentielle, poursuivit le maître. Or, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous sommes entrés dans une ère de crois-sance exponentielle. Mais nous ne nous en inquiétons pas, pour une raison très simple: le bon sens ne craint pas ce qu'il ne peut pas se représenter. La seule chose qui nous intéresse, c'est de constater que l'humanité s'enrichit. Qu'elle a, en moyenne, la vie plus douce qu'avant. Et, cependant, la planète a une surface limitée, avec des ressources limitées. Les limites naturelles sont comme un plafond, qu'on ne peut pas crever. Disons qu'on peut le faire, mais pas longtemps, et surtout pas impunément. Oh, je sais ce que vous vous dites: j'aurais mieux fait de rester au plumard. Si le père Stoddard nous a fait lever pour nous expli-quer qu'il existe des limites naturelles aux activités humaines, il se paie bien nos têtes. Des philosophes l'ont déjà dit cent fois.
Réfléchissez, pourtant. Aussi étrange que cela puisse paraître, ce qui vous paraît une évidence n'inquiète pas grand monde. Je dirais même qu'à part quelques-uns de vos petits copains aux cheveux longs, tout le monde s'en fout. Ici même, au cinquième étage de notre glorieux Evans Hall, dans le département d'éco-nomie où l'on se vante de traiter des questions très sérieuses et très importantes, ça n'a pas l'air de préoccuper mes collègues. Pourquoi ? Parce que nos braves économistes ont décidé, quelque part au XIXe siècle, que les ressources naturelles étaient inépuisables. Ces gens-là pensaient que la nature était... com-ment dire ? Un plateau de jeu de société. Un espace théorique, qui ne peut pas être altéré. Voilà, c'est ça. Or la nature n'est pas un espace théorique. Elle n'est pas non plus un magasin dans lequel on peut puiser éternellement, et qui serait réapprovi-sionné à l'infini. C'est une putain de planète, ronde comme une boule à facettes, d'une superficie qu'on ne pourra jamais augmenter. Cinq cent quarante millions de kilomètres carrés, dont cent quarante-neuf millions de plancher des vaches, pas un de plus.
Il laissa un silence, mais ses mots continuaient de travailler. 
- Je ne suis pas le premier à penser que nous allons au-devant de très graves problèmes. De l'effondrement de notre civilisation thermo-industrielle, peut-être. Seulement, personne n'a jamais pu le démontrer. Scientifiquement, je veux dire. C'est ce que je vous propose de faire. »

« Le rapport avait été commandé par le Club transatlantique, un cercle de réflexion composé d'industriels, de hauts fonc tionnaires et de banquiers, d'inspiration sociale-démocrate. Son fondateur était Giuseppe Simeoni: Italien affable, avec un front large et de grosses joues d'enfant. Dans les années 1960, il avait dirigé un des principaux constructeurs automobiles d'Europe. Énergique, cultivé, passionné de sciences et de technologie, il était friand de prospective, obsédé à l'idée de deviner le xxr siècle qu'il ne connaîtrait pas. « Simeoni est un homme de la Renaissance », disaient ses amis, et par là ils voulaient dire que s'il avait vécu au xvı siècle il aurait construit des machines visionnaires et inexploitables, lu des traités d'alchimie, correspondu avec Montaigne tout en prêtant de l'argent aux rois. Tout le monde l'aimait: même les syndicalistes qu'il avait affrontés pendant un quart de siècle dans ses usines du Piémont. À vingt ans, il avait combattu les nazis, dans les rangs de Giustizia e Libertà. Il en parlait à la tombée du soir, en faisant admirer la robe du vin qu'il produisait dans la région d'Alba. Il disait souvent que sa réussite lui conférait une responsabilité particulière. Le Club transatlantique était à son image: il réunissait des décideurs soucieux du devenir de l'humanité, rêvant d'une société mondiale fraternelle après Auschwitz et Hiroshima. La plupart étaient effroyablement riches. »

« [...] le monde était un moteur en surchauffe. Il avait désigné une péniche, qui remontait le fleuve.
Regardez cette péniche. Que transporte-t-elle ? De l'électronique japonaise. Ou bien des bananes de Saint-Domingue. Chaque année davantage de bananes, davantage d'électronique japonaise. Mon intuition, c'est que cette opulence est une bombe à retardement. En tous cas, il n'est pas inutile de le vérifier. »

« En trois semaines, leurs travaux furent ramas-sés en un document d'une trentaine de pages, qui exposait la méthode suivie et leurs conclusions, à travers un commentaire des dix scénarios prédictifs. Neuf d'entre eux prévoyaient une dégradation des conditions matérielles de la vie humaine au milieu du xxr siècle. Et, pour l'un d'entre eux, leur effondre-ment, accompagné d'une diminution brutale de la population mondiale. Un seul scénario permettait d'envisager une issue favorable : mais c'était au prix d'un contrôle des naissances immédiat et draconien, et d'un changement non moins radical des modes de vie, de consommation et de production des habitants de la planète. »

« Elle passait un morceau de soul psychédélique du groupe The 5th Dimension; le chœur y annonçait l'avènement de l'ère du Verseau : un nouvel âge de l'Humanité où triompheraient l'amour, l'harmonie et la paix. »

« Ce sont souvent les premiers succès qui scellent le sort de l'unité des groupes de rock. Du temps des enregistrements insouciants dans un garage, tant que les concerts se résument à faire danser quelques junkies dans des sous-sols, tant qu'il n'y a d'autre gâteau à partager que la misère ou l'insouciance ou la joie pure de la musique, il n'est pas encore temps de songer à une aventure personnelle. Et certes il n'y avait pas grand-chose de commun entre des jeunes gens dépenaillés et hédonistes et un collectif de scientifiques austères, spécialistes de la dynamique des systèmes, pourtant cette comparaison tenait la route en ce sens que le succès en librairie du rapport 21, et surtout ses retombées financières, précipitèrent la rupture entre les quatre de Berkeley. »

« Sous ses airs sérieux, drapé derrière l'apparence rigoureuse d'une communication scientifique, le rapport Dundee est un cheval de Troie du socialisme. Que suggère-t-il? Que la seule solution, pour éviter la catastrophe, est d'organiser un système de rationnement et de pauvreté imposée. Disons les choses: un système soviétique. "Des tickets de rationnement ou la mort", voici ce que propose, sans le dire, le rapport Dundee. Nous autres, économistes vieux jeu, qui ne sommes pas familiers des dernières machines de la société IBM, qui travaillons laborieuse-ment, munis de notre seule intelligence et de notre stylo, n'avons pas attendu M. et Mme Dundee pour découvrir qu'il existe des problèmes environnementaux. Mais nous leur proposons une réponse américaine, une réponse d'un économiste à la fois rigoureux et épris de liberté, d'un libéral : faites confiance au marché ! »

« Plus tard, avec le recul, le couple comprit qu'ils avaient été reçus par ces gens parce qu'ils ne se sentaient pas menacés. Ils avaient accueilli les deux chercheurs très affablement parce qu'ils savaient qu'aucune vérité scientifique ne pourrait renverser cette chose si puissante : le désir d'accumulation qui consumait le ménage américain; son désir obsessionnel d'acquérir un réfrigérateur, une télévision dernier cri et de brûler de l'essence comme un possédé, sur les routes asphaltées, au volant d'une voiture plus belle que celle de son voisin. »

« Elle se sentait vide, sans jus. Elle était lasse de ces grands mou-linets dans le vent, ces chiffres répétés cent fois. Elle n'en vou-lait pas à l'Amérique tout entière, elle n'en voulait pas aux gens; elle venait d'une famille de la petite bourgeoisie de Saint-Louis, Missouri, ils étaient des gens aimables et dignes, qui tenaient un magasin de luminaires et s'étaient saignés pour lui payer son installation en Californie. Elle ne leur en voulait pas de conti-nuer à nourrir des rêves de retraite au bord du lac Michigan, de tondeuse autoportée et de Chevrolet Corvette neuve dans le garage. Elle en voulait aux grands patrons, à Steve Halshey, aux hommes politiques. Eux ne se contentaient pas d'être des veaux: ils étaient condescendants. Ils revendiquaient la posi-tion d'adultes dans la pièce, alors qu'ils détruisaient l'écosystème comme des enfants tyranniques et idiots. C'est cela qui rendait fou : sentir la condescendance de ces bébés obèses, inconséquents et stupides. Se faire traiter d'utopistes et d'idéalistes par de gros nababs à courte vue qui ne faisaient rien d'autre que de foncer dans le mur en klaxonnant. Qui préféraient nier les faits si ceux-là étaient trop déprimants. Incapables de regarder plus loin que leur auge, incapables de lever une seconde leur tête lourde de l'auge odorante. Se faire infantiliser alors qu'elle et Eugene ne faisaient que décrire sobrement la réalité, avec des simulations d'une rigueur incontestable. Entendre cela attaquait votre système nerveux et vous donnait, pour le coup, l'envie d'être déraisonnable, de crever la bedaine des couenneux ministres, des industriels dodus. Cela vous donnait envie de poser des bombes mais évidemment il ne fallait pas poser de bombes, car c'était précisément ce qu'ils attendaient pour prendre une mine grave et dire « Je vous avais prévenus, ces gens-là ne sont pas raisonnables, ils sont tarés au dernier degré, on ne peut pas discuter avec eux ».
« What a disgrace », marmonnait Mildred cinquante fois par jour. Elle avait renoncé à changer le monde. Elle avait repéré une formation au département d'agronomie de l'université d'État de l'Utah. Trois ans seraient suffisants pour apprendre les rudiments de l'élevage bio: après, ils auraient leurs cochons. Tel était le lieu de l'existence où se tenaient les Dundee, en 1992, lorsque l'Académie royale de Suède se souvint du rapport qui portait leur nom. »

« La plupart des gens avaient tranché son cas en jugeant que Gudsonn était un connard hautain. Pourtant Gudsonn n'avait rien de hautain, seulement il était timide au dernier degré et cette timidité prenait parfois la forme de la brutalité, parce qu'il ne savait pas être suave et rond, et enthousiaste. Si une idée était fausse, si un calcul était erroné il ne savait faire autrement que de le relever abruptement, et l'auteur du calcul erroné en prenait ombrage, sans s'aviser que la colère de Gudsonn visait l'erreur elle-même, non son auteur. L'erreur était, dans l'esprit de Gudsonn, un crime. Elle lui provoquait un dégoût physique. C'est précisément ce qui avait plu à Stoddard, et c'est ce qui plaisait à Quérillot. Son intégrité, qui confinait au fanatisme. Son côté moine-soldat de la mathématique, pas flagorneur, pas arrangeant pour un sou. Mais la plupart le prenaient mal, bien sûr. Gudsonn ne semblait pas comprendre que les gens étaient atrocement susceptibles et vaniteux et qu'il aurait fallu, à chaque instant, entraver la recherche de la vérité pour panser les plaies d'individus qui faisaient si grand cas d'eux-mêmes. Il ne semblait pas comprendre qu'il fallait, en toutes circonstances, ménager les gens. Et ceux qui critiquaient la raideur de Gudsonn ne s'avisaient pas que Gudsonn exerçait la même brutalité à l'égard de lui-même. Qu'il reconnaissait avec la même raideur ses propres erreurs de jugement - mais il est vrai qu'il en commettait rarement. »

« Étrange, il l'était assurément. Méchant, non. Seules quelques filles avaient tenté d'en savoir un peu plus, sans le moindre succès. Elles sont parfois moins stupides que les hommes, et quelques-unes rêvaient de coucher avec Gudsonn, le colosse impénétrable, le matheux et sa crête de cheveux blonds, mais celui-ci semblait préférer sa raquette de tennis. Une fois, Quérillot l'avait vu jouer. Il matraquait comme un métronome, à droite, à gauche, en fond de court. Puis il se dirigeait vers le filet à grandes enjambées et saluait l'adversaire de façon un peu guindée, abrupte, il lui tendait la main ou plutôt la lui jetait et secouait celle de l'autre comme un prunier, avant de regagner la petite chambre qu'il occupait sur le campus, pour travailler jusqu'à l'épuisement. Voilà un homme, pensait Quérillot, avec admiration. »

« [...] il n'était pas difficile de deviner que le rapport 21 ne changerait pas la face du monde. L'éveil des consciences se heurterait à une donnée simple : l'homme était à peu près incapable de se représenter le changement radical d'une situation. Il pouvait à la limite se représenter l'aggravation ou l'amélioration d'une tendance ; l'effondrement, soit un brusque renversement des événements, excédait ses capacités d'imagination. A fortiori l'homme de l'après-guerre, l'homme insouciant et glorieux, le champion et bénéficiaire de la croissance effrénée ne le pouvait pas, car on ne lui avait jamais rien arraché brutalement. »

« Il faut modifier notre regard sur les choses, Paul. Regarder chaque morceau de terre comme une parcelle d'un tout épuisable et fini. Éprouver la surface limitée de toute chose. Mentaleument. Et dans le même temps, éprouver l'emprise humaine sur le monde. Son emprise grandissante. Chaque hectare de nature sauvage irrémédiablement perdu. Il faut laisser la panique gagner, et tirer toutes les conséquences du rapport. Cela signifie : inverser la direction du monde. Inverser la force énorme d'expansion. Moi, j'ai entendu le bruit de l'effondrement. »

« [...] le bruit de l'effondrement : le chant infernal des plateformes de forage, le craquement des glaciers, les hurlements d'enfants affamés. »

« Le rapport 21 est le réquisitoire le plus cinglant de tous les temps contre la civilisation obèse de la croissance sans limites, la civilisation de la dope énergétique, du confort et de la vitesse. »

« [...] il était question de modéliser les interactions entre les activités humaines et les ressources naturelles, et Quérillot avait été séduit par le caractère à la fois vague et pharaonique de la recherche [...]. »

« Les quatre de Berkeley étaient du même tonneau. Le ton du rapport était austère et réaliste. Pas d'eschatologie millénariste, pas de délires New Age. Des graphiques simples illustraient le texte, et quel que soit le graphique (production de denrées ali-mentaires, production industrielle, démographie, etc.), il pre-nait la forme d'une pente ascensionnelle raide qui brutalement se mettait à stagner, comme un plateau de montagne, déclinait en pente douce ou bien plongeait (cette dernière hypothèse était celle de l'effondrement). Le message était clair : la croissance nous conduisait dans le mur, et il était illusoire de s'en remettre au progrès technologique pour éviter le crash. Les limites physiques de la planète ne pouvaient pas être dépassées impunément.
À l'époque, le livre avait été un best-seller. Il n'était pas le premier consacré à l'urgence écologique, mais le rapport 21 avait, le premier, apporté une vision panoramique et chiffrée du système-monde. Le premier, il avait démontré scientifiquement l'impasse de la croissance dans un monde fini. Il avait été violemment critiqué, aussi. Il était effarant de lire un livre vieux de cinquante ans qui disait tout. »

« J'avais encore en tête la remarque de Cédric, qui m'avait demandé un papier « quelque part entre Ken Loach et les frères Dardenne » (voilà le genre de phrase qu'on finissait par prononcer quand on restait trop longtemps dans ce métier, on envisageait les tragédies humaines sous l'angle de leur potentiel éditorial ou pire, dans le journalisme de reportage, de leur caractère « cinématographique »). Dieu sait que Cédric n'était pas le pire, pourtant : il voyait encore les gens derrière les histoires, enfin il ne les perdait pas complètement de vue. »

« Je terminai le rapport. Le livre n'était pas une lecture aisée, et cependant il était d'une puissance rare. Il racontait, en creux, un aveuglement collectif qui durait depuis cinquante ans. Un demi-siècle après sa publication, même un lecteur averti le prenait en pleine face. Sans doute parce que le désastre programmé était envisagé de façon globale, là où l'actualité saucissonnait les sujets, traitant séparément le réchauffement climatique et l'épuisement des métaux rares, la question démographique et celle de la biodiversité. C'était pathétique : être « réveillé » par un rapport de 1973. »

« - Qu'est-ce que vous en pensez ?
- De Gudsonn ? Je crois que la pratique intensive des mathématiques pures peut nuire à certains organismes. Je crois aussi que le rapport les a marqués, tous les quatre.
- Non, je veux dire... Qu'est-ce qu'il adviendra de nous, lorsque tout s'effondrera ? Par exemple, quelqu'un comme moi ?
Joël Pérouel réfléchit.
- Vous maîtrisez un savoir artisanal ? N'importe quoi : vannerie, plomberie, élevage amateur, charpente ?
Je grimaçai : je ne savais rien faire. Joël soupira.
- Écoutez, je ne vais pas vous mentir. Ce sera probablement difficile. Votre profession est déjà paupérisée, en raison de sa faible utilité sociale.
D'une voix étranglée, j'objectai une banalité sur le quatrième pouvoir. Joël Pérouel la balaya poliment.
- Je ne dis pas qu'elle est inexistante, ou négative, comme celle d'un constructeur de smartphones, ou d'un gérant de « fonds vautour ». Reconnaissez cependant qu'elle ne remplit aucune nécessité vitale. Moi, je vous appelle les « journalopes », mais ne le prenez pas mal, c'est pour rire. Comprenez-moi bien: je ne sais pas à quoi ressemblera l'effondrement, et ceux qui vous disent ce qui va se passer exactement sont des escrocs. Je sais seulement qu'il aura lieu. La chronologie des crises et les contours exacts du monde d'après ne peuvent être déterminés à l'avance. Je ne fais ici qu'une hypothèse, qui est la suivante : l'effondrement aura une vertu d'assainissement. Retour aux valeurs fondamentales. Les activités humaines enfin rétribuées à leur juste valeur, en fonction de leur utilité sociale. Concrètement, cela signifie que les métiers semi-parasitaires subiront une sérieuse décote. On peut parier que le chiendent de l'économie tertiaire, les boulots inutiles inventés pour répondre à des besoins artificiellement créés, tout cela disparaîtra et alors le menuisier, le soudeur, le médecin, le bûcheron l'électricien seront les maîtres. L'agriculteur tiendra les couilles du pays dans ses mains calleuses.
- Et, dans ce scénario, vous pensez que le journalisme disparaîtra ?
- Les journalistes demeureront, comme les comédiens, les banquiers d'affaires, les responsables qualité, les psychanalystes ou les écrivains. Mais ils seront une caste d'intouchables, payés misérablement. Par contre, en cas de total collapse...
- Pardon ?
- Je veux dire, si l'effondrement économique entraînait celui des structures sociales du pays, remplacées par une multitude de communautés autonomes, alors... Alors, il vous faudra trouver un emploi de substitution, et en absence de compétence technique...
- C'est bon, je crois que j'ai compris, grommelai-je. Je devrai casser des cailloux.
- Ou vous prostituer. »

« Les trois premiers avaient été publiés entre 1969 et 1970, et portaient sur la géométrie algébrique. Les deux derniers, publiés après le rapport 21, traitaient de la (joliment nommée) théorie de la catastrophe. Wikipédia la définissait comme « la théorie mathématique des modifications spectaculaires ou soudaines ». Forgée par le Français René Thom, elle visait « à décrire les phénomènes discontinus à l'aide de modèles mathématiques continus ». Je nageais là dans des eaux hostiles. Je savais tout juste faire un produit en croix, et le seul mathématicien que je remettais était Cédric Villani : avec sa broche en forme d'araignée et ses manches en dentelle, le très médiatique lauréat de la médaille Fields ressemblait à un courtisan tout droit sorti de Barry Lyndon. Je l'avais écouté aux Grosses Têtes, sans déplaisir et sans comprendre, expliquer la théorie des ensembles à Philippe Candeloro. Je suspectais que tous n'étaient pas aussi flamboyants. »

« La technologie ne peut pas être contrôlée. C'est un train sans conducteur, lancé à toute vitesse. Comment veux-tu détourner un fleuve furieux ? Il n'y a rien à faire. Ce qui peut être inventé sera inventé. Si l'état de nos connaissances nous permet de créer une application pour se filmer l'intérieur du fion, cette application verra le jour. Moi, j'ai toujours dit: perdu pour perdu, autant être celui qui la met sur le marché. Donc, j'ai fait du blé comme tout le monde. »

« La suite de Fibonacci est un double symbole : celui de l'harmonie de la Nature, et celui de la démesure des hommes, de la multiplication incontrôlée des individus et de leurs machines que nous avions mises au jour, avec le rapport 21. »

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Quatrième de couverture

Berkeley, 1973. Département de dynamique des systèmes. Quatre jeunes chercheurs mettent les dernières touches au rapport qui va changer leur vie.
Les résultats de l'IBM 360, alias « Gros Bébé », sont sans appel: si la croissance industrielle et démographique ne ralentit pas, le monde tel qu'on le connaît s'effondrera au cours du XXIe siècle. Au sein de l'équipe, chacun réagit selon son tempérament; le couple d'Américains, Mildred et Eugene Dundee, décide de monter sur le ring pour alerter l'opinion ; le Français Paul Quérillot songe à sa carrière et rêve de vivre vite ; et l'énigmatique Johannes Gudsonn, le Norvégien, surdoué des maths ? Gudsonn, on ne sait pas trop. Certains disent qu'il est devenu fou.

De la tiède insouciance des seventies à la gueule de bois des années 2020, Cabane est le récit d'une traque, et la satire féroce d'une humanité qui danse au bord de l'abime.

Après Sœur (sélection prix Goncourt 2019) et Le Voyant d'Étampes (prix de Flore, finaliste Renaudot et sélection Goncourt 2021), Cabane est le troisième roman d'Abel Quentin.

Les Éditions de l'Observatoire,  juin 2024
478  pages
Prix des Libraires de Nancy 2024
Prix des journalistes du Point 2024

lundi 29 mai 2023

Le lièvre de Vatanen ★★★★☆ d'Arto Paasilinna

Génial ce livre ! Il m'a fait voyager hier matin. J'ai été totalement embarquée dans les aventures parfois rocambolesques de Vatanen et de son lièvre, du Sud  de la Finlande au Nord de la Laponie, avec un petit détour par la Mer Blanche.

Vatanen a pris la tangente, tout plaqué, tiré un trait sur sa vie d'avant, une vie ordinaire ordonné ; il est parti sur les routes, de par les forêts, les sentiers plus ou moins escarpés. Pour redonner du sens à sa vie, vivre en symbiose avec Dame nature, au gré de rencontres totalement fortuites. Les rencontres fortuites, ne sont-elles pas d'ailleurs les plus délicieuses ? Vatanen en fera de très belles, certaines plus loufoques que d'autres et quelques-unes franchement désagréables.

Une belle personne ce Vatanen. Et une belle réflexion, ce livre, sur les choix de vie, de société, sur l'impact de l'homme sur la nature. 

Un livre qui se dévore sans faim et que j'aurais souhaité sans fin. 

N'hésitez pas à vous lancer dans l'aventure, à poser vos pas dans ceux de Vatanen et de son lièvre, fouler ce petit bout de monde, prendre cette chouette et apaisante bouffée d'oxygène, mettre votre vie entre parenthèse le temps d'accompagner ces deux acolytes dans leurs palpitantes péripéties, savourer ces moments de liberté.  

Avez-vous déjà lu Paasilinna ? Quel titre pour continuer ma découverte de l'auteur me conseillerez-vous ? 

« Deux hommes accablés roulaient en voiture. Le soleil couchant agaçait leurs yeux à travers le pare-brise poussiéreux. C'était l'été de la Saint-Jean. Sur la petite route de sable, le paysage finlandais défilait sous le regard las des deux hommes ; aucun d'eux ne prêtait la moindre attention à la beauté du soir.
C'étaient un journaliste et un photographe en en service commandé, deux êtres cyniques, malheureux. Ils approchaient de la quarantaine et les espoirs qu'ils avaient nourris dans leur jeunesse étaient loin, très loin de s'être réalisés. Ils s'étaient mariés, trompés, déçus, et avaient chacun un début d'ulcère à l'estomac et bien d'autres soucis quotidiens.
Ils venaient de se quereller pour savoir s'ils devaient rentrer à Helsinki ou s'il valait mieux passer la nuit à Heinola. depuis ils ne se parlaient plus.
Ils traversaient en crabe la splendeur du soir, la tête rentrée, butés, l'esprit tendu, sans même s'apercevoir de tout ce que leur course avait de misérable. Ils voyageaient blasés, fatigués. »

« Il fallait sans doute retourner à Helsinki, se dit Vatanen. Que pouvait-on bien penser au bureau de sa disparition ?

Mais quel bureau, aussi, quel emploi! Un magazine qui dénonçait les abus notoires mais se taisait obstinément sur toutes les tares fondamentales de notre société. Sur la couverture du journal s'étalaient semaine après semaine des visages oisifs, miss, mannequins, nouveaux bébés de familles de musiqueux. Plus jeune, Vatanen avait été content de son travail de reporter d'un grand journal, très content d'avoir l'occasion d'interviewer des individus incompris, dans le meilleur des cas victimes d'une oppression étatique. Il avait eu l'impression de faire du bon travail: certains excès au moins étaient révélés au public. Mais avec les années il n'avait même plus l'illusion de faire quelque chose d'utile. Il se contentait de faire ce que l'on exigeait de lui, se satisfaisait de ne jamais ajouter de commentaire critique. Ses collègues, frustrés et cyniques, faisaient de même. Le plus vain des spécialistes en marketing pouvait dire aux rédacteurs quel genre d'articles attendait le commanditaire, et on les écrivait. Le journal se portait bien, mais l'information n'était pas divulguée, elle était diluée, camouflée, transformée en un divertissement superficiel. Foutu métier. »

« Sa femme aurait bien aussi échangé Vatanen si elle avait pu le faire aussi facilement qu'elle changeait de vêtements. »

« Certificat.
Je soussigné certifie que le porteur de la présente autorisation est officiellement en droit de garder et d'élever un lièvre sauvage, étant donné de l'autorisation a recueilli ledit animal. que le porteur sauvage alors que ce dernier était blessé à la patte gauche et risquait donc de mourir. À Mikkeli, U. Kärkkäinen, Administration des chasses du district du SavoSud.
« Donnez-lui des jeunes pousses de trèfle, à cette époque-ci on en trouve presque partout. Et comme boisson, de l'eau pure, inutile de lui faire ingurgiter du lait. En plus du trèfle, il peut manger du fourrage vert, et du regain d'orge... il adore les agrostides, il apprécie les gesses des prés et toutes les vesces, et le trèfle hybride lui convient aussi. En hiver, donnez-lui de l'aubier de feuillus et des branches de myrtille surgelées si vous le gardez en ville. 
- À quoi ressemble la gesse des prés, je ne vois pas très bien. 
- Vous connaissez les vesces?
- Je crois, oui, ce sont des espèces de légumineuses, avec des vrilles comme les pois.
- La gesse des prés ressemble beaucoup aux vesces. Elle a des fleurs jaunes, c'est le meilleur moyen de la reconnaître. Je vais vous faire un dessin, vous pourrez comparer. »»

« « La vie est parfois bien dure, quand on aime les bêtes », marmotta Vatanen ...»

« Quand Vatanen eut terminé son histoire, le professeur déclara emphatiquement : « Mon brave homme, je ne peux pas en croire un mot. Mais l'histoire est belle ; pourtant, c'est étrange que vous ayez besoin de raconter des choses pareilles. Retournez maintenant à l'institut, j'y téléphonerai demain matin.
- Très bien, si vous ne me croyez pas, téléphonez. Ces histoires n'ont pas tellement d'importance. »»

« Vatanen accomplissait son travail de force sans se préoccuper de l'heure, s'endurcissait, oubliait de plus en plus sa vie mollassonne dans la capitale [...]
N'importe qui peut mener ce genre de vie, à condition de savoir renoncer d'abord à son autre vie. »

« Une nuit encore, Kurko se soûla, et l'aventure faillit mal tourner: quand Kurko voulu prouver son adresse de flotteur de bois et courut sur la chaîne de rondins de la rive, il tomba dans le fleuve et manqua de se noyer, car il ne savait pas nager. Vatanen tira le vieillard ivre du fleuve glacé et le porta dans la tente. Au matin, l'homme rudement éprouvé s'éveilla le crâne emperlé de douleur, ouvrit la bouche pour laisser échapper une plainte. On constata alors que son dentier était tombé le soir précédent dans le fleuve. La vie est parfois bien déprimante. »

«« Voilà ce que font les gars de la coopérative », cria l'un des hommes hilare à Vatanen.
« Ou plus simplement, voilà ce que font le commerce et l'industrie, ce que l'argent n'obtient pas, on le prend par la force. »»

Quatrième de couverture

Vatanen est journaliste à Helsinki. Alors qu'il revient de la campagne, un dimanche soir de juin, avec un ami, ce dernier heurte un lièvre sur la route. Vatanen descend de voiture et s'enfonce dans les fourrés. Il récupère le lièvre blessé, lui fabrique une grossière attelle et s'enfonce délibérément dans la nature.
Ce roman culte dans les pays nordiques conte les multiples et extravagantes aventures de Vatanen remontant au fil des saisons vers le cercle polaire avec son lièvre fétiche en guise de sésame. Il invente un genre : le roman d'humour écologique.

Les Éditions Denoël,  1989 - Nouvelle édition en 2018
240 pages
Traduit du finnois par Anne Colin Du Terrail 

mardi 9 mai 2023

Les grands cerfs ★★★★☆ de Claudie Hunzinger

« Look what they've done to my song ma
Well it's the only thing
That I could do half right
And it's turning out all wrong ma »

Voilà le plan :
« Le village, puis le chemin sombre dans la forêt sombre, prendre à gauche la voie indiquée par une pancarte « SANS ISSUE », ou plutôt sans issue générale, une voie qui s'écartait de la tyrannie du nous, du nous-politique, du tous-ensemble, prendre donc la voie barrée à franchir ; voie qui sentait l'aventure, le vent et les secrets, qui sentait la singularité, la ferveur singulière, la découverte de soi, du monde, la voie du libre; voie qui menait droit à un endroit clandestin bourré de connaissances ésotériques ... »
Un très beau voyage dans lequel il ne faut pas craindre d'être trempés, essorés, lacérés par la pluie. C'est peut-être ça le vrai voyage, comme le dit l'auteure : « survivre au froid, à la peur. »
Pour perdre la notion du temps.
Être à l'affût de la splendeur.
Contempler la liberté.
La noblesse. La splendeur.
Savourer. 
S'éveiller.
Prendre conscience de l'appauvrissement de notre monde.
S'en émouvoir...
Se faire invisible pour voir l'invisible, 
Curieuse d'un monde inépuisable de détails et de précisions.
« [...] ce n'était pas poète seulement qu'il fallait que je sois pour le livre que j'avais commencé à bâtir, mais poète de la nature, lui donnant la voix. Ce qui signifiait un autre genre de travail. Des précisions. Des faits. Tout, scientifiquement exact. La science comme méthode, mais avec l'aide de Vénus, son aide sensible, amoureuse, passionnée, si je voulais obtenir un soulèvement des consciences. »
Un excellent moment de lecture, qui respire la nature et qui m'a davantage touchée que le prix Femina 2022 "Un chien à ma table". La narration y est un poil moins fluide j'ai trouvé. 


« Elle avait été placée là rien que pour qu'on puisse y attendre l'apparition d'êtres d'une autre espèce que nous, sans être certain que ceux-ci se manifesteraient, car on a beau y retourner des semaines à la file, s'obstiner des heures, se concentrer, vouloir les faire apparaître, s'épuiser les yeux: rien. Et puis un soir, tassé dans son obscurité, on pense à tout autre chose, on relève la tête : ils sont là.
Qu'il fallait de la chance pour les voir, et ensuite, si on voulait les revoir, ne compter que sur une observation passionnée des indices et des traces, des heures et des lieux, sur une véritable ascèse, y donner tout son temps, y consumer son être, je l'ai su plus tard.
Quand j'ai refermé la porte, je me suis retrouvée dans une boîte sombre avec la bizarre impression de m'être introduite dans mon crâne pour m'y asseoir, de n'être que mon regard tapi derrière mes yeux. Qu'est-ce qui allait se montrer ? »

« En fugue depuis l'âge de dix-sept ans. Rattrapé par l'armée. Flanqué dans un bataillon disciplinaire pendant la guerre d'Algérie. Au retour, pas dupe de la société. Dupe de rien. Un garçon dont le style était frèsch en alsacien, frach en allemand. Insolent. Ses sarcasmes, je les connaissais bien. En véritable irréductible, Nils avait aussitôt résisté aux ingénieurs du Génie rural, corps des Ponts et Chaussées, qui, dans les années soixante-dix du siècle précédent, voulaient aménager notre minuscule territoire, le désenclaver, pulvériser notre poche de résistance, relier son vilain petit chemin privé au circuit communal et goudronné, et de là au grand circuit commercial qui s'annonçait, et de là aux villes, aux parkings des supermarchés, aux terrasses à chaque rue, aux opinions qui se répandaient comme le jus d'une seule cervelle, au tourisme de masse, aux sacs en plastique, aux océans qui agonisent, aux billets low cost, aux valises à roulettes, aux aéroports, aux caméras, au grand réseau global et surveillé qui s'annonçait. On a dit non ensemble, Nils et moi. On n'a jamais été sensés. Heureusement, heureusement. »

« [...] son abord naturaliste, sa façon de les distinguer à une balafre, à une oreille déchirée, à la nuance de leur pelage plus ou moins fauve ou brun, à leur museau plus ou moins large ou court, et encore plus calé, à leur ramure, parlant d'un 10-cors ou d'un 12, ou d'un 12 irrégulier, ou d'un 18. Enfin son regard qui décelait en eux des individus, de véritables personnages, puisqu'il leur donnait des noms, Wow, Pâris, Merlin, Apollon, Arador, Geronimo, m'avait ravie. Et piquée au vif. J'habitais au milieu d'eux et ne les différenciais Et quand Léo avait dit que leur territoire se superposait au nôtre, dix mois sur douze, j'avais sorti mon carnet, pris des notes, étalé une carte IGN, lui faisant dessiner les points de jonction, les débordements, et j'avais vu surgir la configuration précise de cet autre espace qui doublait le nôtre, habité par d'autres que nous : un territoire creusé d'une dimension sauvage, approfondi de trous, de cavernes, d'avernes, de bauges, de terriers, d'antres ; imprégné d'odeurs puissantes ; hanté de craquements, de brusques galops, d'effrois ; traversé de masses rousses, d'éclairs noirs, d'agilité, de splendeur. »

« [...] quitter la plaine pour les montagnes a été une décision poétique, un bond poétique. Plus tard, dans les universités, on a appelé ça « se déterritorialiser », Et nous sommes devenus des maharajas solitaires au sommet de la montagne. Des maharajas de la pire espèce, d'après Charlie Hebdo, des maharajas émerveillés, en pleine illusion lyrique, et l'émerveillement, ça, Charlie ne supportait pas, car en plus nous étions des maharajas sans eau courante, sans chiottes, sans salle de bains, qui se moquaient de l'arrivée des réfrigérateurs, des lave-linge, des lave-vaisselle, de la viande à tous les repas, et du « nous » politique, lui préférant le « je » singulier. Qui avaient refusé la société et l'ennui, parce que, à cette époque, la France s'ennuyait. Qui avaient préféré le désir et le secret. L'aventure. Et l'impossible. C'était l'impossible qui était intéressant. »

« Je découvrais « l'effet affût » : le monde arrive et se pose à nos pieds comme si nous n'étions pas là. Comme si nous n'étions pas, tout court. On constate que le monde se passe de nous. Et même davantage : il va mieux sans nous. »

« Les essais tentent de vous expliquer le monde; les romans, eux, cachent savamment son secret, ne semant que des indices pour vous laisser, comme dans une course au trésor, le plaisir ou l'effroi de le trouver vous-même, tout à la fin ; et parfois, c'est une stratégie, les romans vous mènent à la fin qui n'est qu'un aveu. Celui de l'impossibilité de conclure. »

« [...] la joie, c'était ça : survivre encore un peu, les poings sans menottes et le cou sans collier. »

« Avec Léo, ce qu'il y avait de bien, nous ne parlions pas de nous, comme si nous prenions la vie d'une autre manière, décentrant l'intérêt du monde, préférant explorer ses marges auxquelles nous donnions toute la place. Et qui rétrécissent salement.

Nous avons parlé des cerfs comme chaque fois. Ces cerfs qui vivaient alors autour de nous, huit à vingt-deux mâles, tous des célibataires, les biches étant plus haut avec les bichettes et les faons, formaient un clan soudé par l'entraide, dans lequel je voyais une tribu d'Indiens branchée sur l'univers. Un Grand Chef, qui s'est imposé par sa science de l'utilisation de l'espace, des caches et des passages, des herbages et des points d'eau, des heures et des saisons, et sans doute aussi par sa noblesse, par sa beauté, mène le groupe qui lui fait allégeance. Dix mois de solidarité asexuelle. Longue période de repos nécessaire aux métamorphoses successives qui transforment lentement cette confrérie de cerfs contemplatifs en machines de guerre, jusqu'à ce qu'à l'automne, sous l'effet des hormones du désir suscitées par la chimie des effluves les que biches fertiles commencent à émettre au loin, leur clan vole en éclats.
Chacun pour soi quitte alors les prés, traverse les vallons, monte vers les places de brame, ne se nourrissant plus, guerroyant seulement, se mesurant aux autres pour la possession des femelles, et c'est aussi violent que la guerre de Troie, avec Agamemnon, rapt de Briséis, colère d'Achille, défis, injures, vengeance, mort, triomphe, héros, harem. Mais la plupart du temps, ça reste une guerre symbolique, loyale, un cor à cor, ramure contre ramure, et le moins fort lâche prise de lui-même sans dégâts. Déjà la  guerre des chefs se termine avec la brève saison des amours, et les cerfs redescendent par petits groupes disloqués qui se recomposent en clans. Ils sont alors balafrés, un époi cassé, un oeil crevé, efflanqués, amaigris et souvent affamés parce qu'il neige ici parfois depuis novembre, et que l'hiver, pour se nourrir, un cerf doit beaucoup se déplacer. Hivers de famine. L'ONF ne les aide pas. C'est peu dire, m'expliquait Léo, alors que nous parlions cerfs depuis presque une heure, debout près du gunnera où il avait déposé son sac à dos, tandis que la même odeur si particulière de la neige acide et fraîche, le même entrelacs de chemins secrets, la même mélopée du vent, la même grandeur et la même solitude des montagnes nous enveloppaient tous les deux.
C'est ce matin-là que Léo m'a appris que la survie de cette espèce était menacée par l'ONF. Coupes de bois sans précédent ne tenant compte de rien, ni des zones de mises-bas ni des places de brame. Qu'est-ce qu'on veut, disait Léo, que les cerfs disparaissent pour de bon ? Ils font tout pour ça. À l'ONF, on apprend aux étudiants qu'un bon cerf est un cerf mort. »

« Disparaître en restant là. Incognito. Se faire invisible pour voir l'invisible. Guetter des apparitions. Découvrir un clan, ses figures de légendes. »

« Je notais les « fumées » comme on appelle les excréments noirs et luisants, perlés, que jettent les cerfs et qui varient avec l'âge et la saison, et j'apprenais le vocabulaire qui les décrit, aiguillonnées, déliées, dorées, en bousard, en chapelet, en plateau, entées, en torches, formées, nouées, ridées, vaines. Je repérais l'emplacement des excréments des autres animaux qui sont des pancartes, des drapeaux, des blasons dont les odeurs sont des états d'âme, des billets doux, des rendez-vous, ou des défis, des intimidations. J'observais tout. J'enregistrais la nature du sol. Silencieux ou bruyant quand je m'approcherais ? Je vérifiais le sens du vent et sa dominante.
On dit qu'on ne peut pas rester inaperçu au niveau olfactif, même en mirador, même en cabane d'affût tressée de fougères, et encore moins à peine enrobé d'un filet à larges déchirures. Qu'il faut utiliser la même vieille paire de bottes, le même T-shirt, le même pull, rangés dans un tiroir tapissé d'aiguilles de sapin. On dit que, quoi qu'on fasse, on restera un être humain. Qu'il faut savoir venir, revenir, se faire tolérer. Nils m'a toujours dit que lui, il pouvait faire son bois, tronçonner, sans les faire fuir. Si on ne s'occupe pas d'eux, ils ne s'occupent pas de vous. Mes longs préparatifs le faisaient sourire, peut-être d'envie malgré tout. Parce que, n'empêche, ça sentait le départ autour de moi, la terre inconnue, la découverte. »

« [...] j'avançais dans les sentiers craquant de gel comme j'avançais dans la narration d'un roman. Ce qui ne m'empêchait pas d'avoir en tête l'idée de mon livre à venir, mon livre de grand air, même si j'étais encore plongée dans l'expérience et la découverte, ne prenant que des notes, à la volée. Mais je n'imaginais absolument pas que le roman de nature qui commençait à m'habiter allait prendre le visage de la société elle-même, moi qui avais voulu lui fausser compagnie; et que j'allais me retrouver dans un imbroglio consternant, avec partis opposés, propagande dans les journaux et jusque dans les écoles, et révélation finale sur le charnier du monde ; et que toute sa malfaisance, comme un catalyseur, allait mettre en question mon amitié avec Léo. Je ne savais pas que j'allais me retrouver face à l'insoluble, moi qui m'étais retranchée dans ma parcelle de beauté et de refus, dans la radicalité de la solitude, sa simplicité, sa facilité ; moi qui avais relevé le défi de gagner ma vie à l'écart. Qui étais sortie du monde. Mais c'est quand on en est sorti qu'on s'aperçoit que le reste du monde a la peste. Ça crève les yeux. Le reste du monde et nous aussi, voilà ce que j'apprendrai. Nous aussi, nous avons la peste même prétendons à l'innocence. 
Non, je ne savais pas que j'allais me retrouver face à la ruine, au gâchis, aux dégâts. Et que tout ce que j'avais fui allait me revenir en plein dans la poitrine, en plein cœur, je ne le savais pas, allait me revenir comme un nuage chargé de neige et de derniers temps, chargé des préludes de la fin, durant les mois qui allaient suivre. »

« C'est devenu une obsession. Contempler des cerfs. J'aurais aimé approcher leurs présences, connaître leurs pensées, pénétrer leurs méditations, dormir dans leurs yeux, écouter dans leurs oreilles, me glisser dans leur mufle, être leur salive verdie du suc des herbes, frémir sous leur pelage, bondir dans leurs muscles, m'enfoncer profondément dans leurs sabots, dans leur fonds d'expérience, parcourir le temps qui existe et le temps qui n'existe pas, nager dans les vapeurs qui montent des prairies ou dans celles qui montent des grottes, cinq cerfs nageant dans la brume aux parois de Lascaux, porter le poids de leur couronne, connaître une seconde, une seule, leur souveraineté, la mêler aux branches des forêts traversées, ne plus savoir si je suis cerf ou forêt en train de nager, de bondir. D'exister. »

« Je savais que les ramures des cerfs tués à la chasse étaient exposées chaque printemps dans des salles communales où, faisant un seul bloc avec le crâne blanchi et devenues « trophées », elles étaient présentées à la cotation, et récompensées de médailles de bronze, d'argent ou d'or, revenant à ceux qui les avaient abattus. C'est leur couronne puis- sante qui transforme ces grands mâles en rivaux des chasseurs, évidemment en rivaux, en pères possédant toutes les femelles, en rois de la forêt. Comme les éléphants, les rhinocéros, les élans. Parce que, qu'est-ce que c'est ce "trophée" si ce n'est un mirage donnant l'illusion à celui qui s'en empare de posséder enfin ce qu'il lui manque, lui manquera toujours: une souveraineté perdue avec l'acquisition du langage. »

« Léo avait pris son appareil, mais pas de trépied. Moi, rien, mes yeux c'est tout. Des conditions épouvantables. Des bourrasques incessantes de grêlons semblables à des météores gelés, à travers des genêts enrobés de glace. Et quand on s'est approchés, avec seulement le filet comme écran entre eux et nous, on les a vus qui ruminaient en rêvant, couchés dans la neige, le vent, la tempête, le brouillard, la glace, le grésil. Et Léo a saisi les plus belles photos de sa série la plus sauvage, des cerfs au milieu de météores. Et le lendemain, quand il m'a montré ses photos, il m'a dit qu'il avait tendance à sortir par des exécrables. Eux aussi. Qui donc temps d'humain sortirait par un tel temps ? Personne. Mais moi, j'aime ça, m'a dit Léo. J'aime cette solitude, ce silence, et cette souffrance du corps pris dans les éléments sauvages. Je me sens enfin proche d'eux. Il y a égalité. On est sur le même plan, les cerfs et moi, dans le même temps insoutenable, glace et vent, dans le même monde sans personne. Qu'est-ce qui me pousse ? Un instinct primitif? Le côté possession ? Sans doute. Mais aussi le goût de l'extrême. Du suprême. »

« Au sol, au début, je ne remettais personne. Mais c'est au sol que les oiseaux étaient les plus nombreux, comme si une cape y avait été jetée, grise, qui ondulait agitée par un vent bizarre, se multipliait, s'envolait d'un coup, puis revenait par petits morceaux décousus pour se reformer sous mes yeux, à pas même un mètre. Il m'a fallu l'hiver pour identifier les tarins, rayés de vert, petits, nombreux, une seule bande. Puis j'ai distingué, parmi eux, quelques pinsons des arbres au gros ventre vieux rose. Et aussi, un jour, un bruant éclaboussé de jaune d'or, l'air d'une fleur de pissenlit.
Dans la mangeoire, arrivées et départs, j'ai mis du temps aussi à différencier ce qui était mésange charbonnière : du jaune et du noir; mésange nonnette : du gris, du blanc, du noir, extrêmement épurés, minimalistes ; mésange noire : du noir et du blanc déchiquetés; mésange huppée : crête grise mouchetée de blanc et ventre couleur de pêche; mésange bleue : crâne aplati par une casquette bleu azur qui lui tire les yeux, ses yeux chinois. »

« [...] la joie n'est pas un plan de vie comme le bonheur. Tout le contraire du bonheur. Elle vous tombe dessus dans les pires catastrophes. Aujourd'hui, en plein désastre, en plein deuil, il n'y a que la joie de possible. Laissons de côté le bonheur. Préparons-nous à la joie d'être encore en vie. Et je repensais à la joie qu'a éprouvée soudain Claude Simon, dans la boue des batailles, sous les obus, à se sentir encore en vie. Dans la boue, nous y étions déjà ; en guerre aussi. Et personne ne le savait. Ne voulait le savoir. »

« Le village, puis le chemin sombre dans la forêt sombre, prendre à gauche la voie indiquée par une pancarte « SANS ISSUE », ou plutôt sans issue générale, une voie qui s'écartait de la tyrannie du nous, du nous-politique, du tous-ensemble, prendre donc la voie barrée à franchir ; voie qui sentait l'aventure, le vent et les secrets, qui sentait la singularité, la ferveur singulière, la découverte de soi, du monde, la voie du libre; voie qui menait droit à un endroit clandestin bourré de connaissances ésotériques ... »

« Ce même mois de mai, j'ai repéré des chardonnerets. Quatre couples. On les dit traqués et capturés pour être revendus et mis en cage. Leur minuscule poignée de couleurs, leur chant exquis, se négocie aujourd'hui au prix de la drogue.
Le vert des prés était devenu électrique, avec des décharges invisibles, troué de trilles, et personne sur les chemins. On ne savait pas si on était heureux, mais on n'aurait voulu être nulle part ailleurs, ne voir personne en effet, et puis on attendait quand même on ne savait qui. »

« C'était un été paradoxal, de joie et de profonde mélancolie. L'été précédent, je m'en souvenais bien, le jour même où Le Monde titrait « La sixième extinction de masse est en cours », et annonçait la disparition des espèces, nous avions été visités par un Grand Mars changeant, plus vu depuis des années, entré par la porte-fenêtre grande ouverte. Son bleu métallique, irisé. Et une heure plus tard, dans la prairie, midi, était passé le voilier jaune taché de rouge et de bleu d'un Machaon. Je n'avais pas pu m'empêcher de voir dans ces insistantes apparitions des visites d'adieu: La Beauté vous salue bien. Donc, je les attendais avec un peu d'angoisse. J'attendais leur retour. J'aurais voulu les revoir, cet été là. Je ne les ai pas revus. J'en restais stupéfaite. Je n'en revenais pas d'être témoin de la fin de notre monde, de la naissance d'un autre, alors que l'idylle paradisiaque de notre installation là-haut datait de quelques années seulement. Quel étrange privilège m'était échu là: assister au moment charnière de l'histoire de notre humanité. La catastrophe avait pourtant été annoncée depuis longtemps. On nous avait prévenus. »

« Dehors, mirage d'une journée d'été brumeuse et bleue. À l'intérieur, mirage d'un texte qui se ramifiait. Le lendemain, j'ai remis le nez dehors pour noter tout ce qui bougeait et poussait et croissait. Il faisait si beau que je dormais la porte ouverte sur le pré. Je me souviens de la chaleur. De rasades d'eau glacée. »

« En dix ans. Ça s'est passé en dix ans. Sous nos yeux. Et j'en ai pris conscience seulement cet été là. En dix ans, quelque chose autour de nous, une invention, une variété des formes, une extravagance, une jubilation d'être qui s'accompagnait d'infinis coloris, de moirures, d'étincelles, de brumes, tout ça avait disparu pour laisser place à un monde simplifié, appauvri, uniformisé, accessible aux foules et aux masses où les goûts se répandaient comme des virus. Et ce n'était pas un phénomène cloisonné mais un saccage général. Cet été, je m'en souviendrai toujours, je n'avais vu dans les prés que des papillons blancs, des piérides, tous pareils, et ils voletaient, du matin au soir, en une sorte de tourisme de masse. Mais où étaient passés le Flambé, l'Argus bleu, l'Aurore, le Robert-le-diable ? Et le James-la-joie ? Et le Virginia ? Et le Roberto ? Et l'Emily Dickinson ? Et le Sylvia Plath ? Et le Grand Nacré ? Et les fourmis violentes avant l'orage ? Chaque matin les journaux titraient une nouvelle extinction. Une nouvelle catastrophe. C'était l'été des catastrophes. Et personne ne s'émouvait. Comment la jeunesse, qui n'avait pas appris à écouter les oiseaux, pourrait-elle regretter leur musique ? Pareil pour les papillons. Ils ne seraient aux yeux des nouveaux enfants rien de plus que les minuscules dinosaures volants du monde qui avait précédé le leur. Il me semblait entendre s'élever de la terre un immense Office des morts. Que personne n'entendait. »

« [...] la gestion du cerf : Dans ce conflit, il faut tout prendre en compte. L'aspect biologique, physiologique et sociologique, mais aussi la gestion et l'aménagement du territoire, et le côté réglementaire, juridique, administratif. Je veux vraiment avoir une vision globale de la question. Je veux savoir. Je veux me battre, a conclu Léo. Mais il n'a pas bougé.
Et moi, est-ce que j'ai bougé davantage ? Non. Je campais sur ma position, voilà tout.
La défection de Léo m'affectait profondément. J'y voyais une trahison. D'ailleurs, quand j'ai eu fini d'écrire l'épopée des cerfs et que je l'ai donnée à lire à Léo, c'était normal, il est carrément devenu menaçant, et il a exigé que je ne nomme pas la boucherie. Je pouvais donner les noms des cerfs. Pas le nom de la boucherie. Il m'a assuré que l'adjudicataire allait se retourner contre moi. - Un coup de feu est vite parti, lui ai-je répondu, je sais Léo, je sais.
 -  Et l'ONF, si tu le nommes, va te poursuivre, parce que c'est l'État et qu'on ne s'attaque pas à l'État. Et moi aussi, je vais te poursuivre pour diffamation, a ajouté Léo.
Ainsi, je me suis retrouvée avec les deux partis contre moi, l'ONF et les chasseurs. Plus Léo. Alors, comment fait-on quand on veut écrire le roman du réel, aujourd'hui ? Quand on veut l'aborder frontalement ? Comment parler du monde et de ce que l'écrivain y a découvert et qui le ronge, puisque c'est le monde d'aujourd'hui qui le passionne, qu'il veut connaître et faire savoir? Ce monde qu'on hallucine, les yeux grands ouverts.
Oui, comment fait-on ? 
En passant outre. »

Quatrième de couverture

Pamina habite en montagne avec son compagnon Nils. Elle se sait entourée par un clan de cerfs. Ceux-ci lui sont restés mystérieux jusqu'à ce qu'un inconnu, Léo, photographe animalier, construise dans les parages une cabane d'affut. Tandis qu'elle s'initie à la vie du clan, affrontant la neige, le givre, la grêle, enveloppée d'un filet de camouflage, elle nous parle de la peur de la nuit, de la magie de l'inconnu, du plaisir à guetter l'apparition des cerfs, à les distinguer, et à les nommer.
Mais elle nous livre aussi ce qu'elle va découvrir, un monde plus cruel que celui du règne animal...

Écrivain et plasticienne, Claudie Hunzinger est l'auteure de nombreux livres, dont, chez Grasset, Elles vivaient d'espoir (2010), La Survivance (2012). La langue des oiseaux (2014), L'incandescente (2016).

Éditions Grasset,  septembre 2019
191 pages
Prix Décembre 2019

samedi 31 décembre 2022

Au nom des requins ★★★★☆ de François Sarano

Extrêmement riche d'informations scientifiques, très fouillées, des chapitres très instructifs, notamment celui intitulé "La sélection naturelle, une sélection positive", ce roman est un plaidoyer « pour Lady Mystery, pour tous les requins, pour tous les sauvages qui n'auront jamais la parole, pour tous ceux qui sont différents et dont on a peur parce qu'on les méconnaît. Mais il s'agit aussi d'une supplique pour nous-mêmes, car nous pressentons que, comme l'aurait si bien écrit Romain Gary dans sa "lettre à l'éléphant", c'est notre Humanité que nous massacrons quand nous effaçons la liberté sauvage de Lady Mystery. »

Pour plaider la cause des requins, François Sarano, docteur en océanographie, plongeur professionnel et fondateur de l’association Longitude 181, explore, recherche, analyse les comportements, entre dans leur tête pour mieux les connaître. Il va aussi à la rencontre aussi de ces hommes et femmes qui évoluent aux côtés des requins. Ceux qui créent du lien et alertent sur les comportements humains inappropriés, colonisateurs irrespectueux...qui amènent à des accidents graves et ... évitables. 
« Nos échappées dans des univers virtuels plus vrais que nature, dans lesquels la possibilité de reset laisse croire que l'on peut impunément perdre ou ôter la vie, nous étourdissent. Le requin, dernier grand symbole de la vie sauvage, est là pour nous rappeler à quel monde nous appartenons vraiment. Un monde sensitif, sensoriel et sensuel, un monde-chair. Il rétablit le lien empathique avec les "Autres" que l'univers virtuel détricote. Il nous réinsère dans le grand cycle du vivant et de la mort, apportant une lumière à notre questionnement existentiel auquel nous tentons vainement d'échapper en nous égarant dans des univers contrôlés factices. »
Comment préserver la vie sauvage ? Comment faire changer les opinions ? Comment changer de regard ? Quel monde souhaitons-nous pour les générations à venir ? Et peut-être déjà pour nous aussi ?
« Consacré à nos cousins de l'océan, ce livre est aussi une réflexion sur notre relation au monde et à l'altérité : le requin, comme symbole du "sauvage" qui échappe à nos règles, qui nous fait peur parce que nous le méconnaissons, symbole de tous les inutiles et tous les encombrants... de tous ceux qui sont différents par leurs manières de vivre, leurs traditions, leurs religions, leurs cultures. En ce sens, apprendre à connaître l'animal sauvage pour tenter de trouver une diplomatie avec lui pourrait être une belle école de vie en société. »


Enrichissante lecture, lue en Guadeloupe où j'ai eu la chance de rencontrer, sur Petite Terre, un requin citron adolescent, déjà impressionnant ;-)

« Ce livre m'a été suggéré par Lady Mystery, lors du tête-à-tête exceptionnel qu'elle a bien voulu m'accorder le 12 novembre 2006 au large des côtes mexicaines... Cinq mètres de muscles, une tonne d'élégance, Lady Mystery est un grand requin blanc femelle, Carcharodon carcharias, soeur de ceux des Dents de la mer de Steven Spielberg'. À l'occasion du tournage du film Océans, nous avons nagé sereinement côte à côte, épaule contre nageoire, œil dans œil, à quelques centimètres l'un de l'autre. Deux minutes de plénitude et de paix, une éternité de bonheur ! Pour mes camarades de plongée incrédules, comme pour Jacques Perrin et Jacques Cluzaud, les réalisateurs du film, ce moment d'harmonie a été l'occasion d'un changement de regard radical sur cette bête tant redoutée. Cette rencontre, magnifiquement filmée par David Reichert et Didier Noirot, a fait le tour du monde. Elle a transformé l'opinion de millions de spectateurs.
Malgré tout, la plupart des humains, surtout ceux qui n'auront jamais l'occasion d'approcher des requins, restent convaincus qu'ils sont des mangeurs d'hommes et que leur élimination est une bonne chose.
En revanche, pour ceux qui, comme moi, ont partagé un moment avec eux, dans leur territoire, cette peur est incompréhensible, tant elle relève du fantasme.
Plus grave, l'effondrement dramatique de toutes les espèces de requins et la quasi-disparition de certaines d'entre elles dans l'indifférence générale sont inacceptables. »

« Il y a des impressions que l'aridité des chiffres et des mots ne traduira jamais...»

La Bête du Gévaudan

Dans une France qui, jusqu'au xix siècle, comptait près de 20 000 loups, l'histoire de la Bête du Gévaudan n'eut aucune peine à se répandre et à terroriser tout le pays. D'autant que la presse nationale et même inter nationale relaya abondamment chaque attaque. Pour la première fois, les médias jouèrent un rôle dans la créa tion d'un être surnaturel. Ils installèrent la bête dans la tête de chacun. Le loup sort du folklore pour entrer au panthéon des créatures diaboliques. 

« Le public se passionne pour la conquête de ce nouveau territoire : "Les Américains partent conquérir la Lune, moi, je vais conquérir la mer", dira Cousteau... La Calypso parcourt les océans. Les plongées se multiplient et les rencontres avec les squales aussi. Mais surtout, pour la première fois dans l'Histoire, elles sont popularisées à l'échelle mondiale. Cousteau, la Calypso et les requins jouissent de l'essor formidable de la télévision qui entre dans chaque foyer et, sans concurrence, envahit le monde. Chaque épisode de l'odyssée Cousteau est vu par plusieurs centaines de millions de spectateurs. Admirés, redoutés et mal aimés, peu importe, les requins deviennent des stars. Ils envahissent les rayons des jeux de plage.
Je me souviens du magnifique requin gonflable que ma mère m'avait offert, l'été 1958, pour les vacances à la mer. Il était plus gros que moi et cela avait ému le photographe du Dauphiné libéré, André Deval, qui avait publié la photo avec cette légende: "Avec un requin bleu dans les bras. [...] François eut un clin d'œil vers sa maman, comme pour lui dire : « C'est vraiment ce compagnon de jeu que je désire aller à la mer. » »
« Aujourd'hui encore, nombre de scientifiques béhavioristes* considèrent les animaux, particulièrement ceux à sang froid, comme des automates répondant de façon standardisée aux stimuli du milieu pour satis faire leurs besoins : se nourrir, éviter les prédateurs et se reproduire.

Nemo, Gang de requins : la "disneylandisation" du monde

À l'opposé de cette théorisation de l'animal-automate, les "requins-humains" des films d'animation, Le Monde de Nemo ou Gang de requins, sont tout aussi caricaturaux. Les requins y sont gentils, parfois même végétariens. Ils ont de la et connaissent tous les problèmes des petits Américains citadins! Aussi ridicule que le concept de requin machiavélique proposé par Les Dents de la mer ou Peur bleue, cette représenta tion anthropomorphique est plus troublante. Elle séduit jusqu'à certains "défenseurs" des requins, car elle donne l'impression de réhabiliter les squales en démolissant leur image de tueur froid. Dans Gang de requins, les nombreuses références au film Les Dents de la mer en sont toujours le contrepied. Malheureusement, cette représentation renforce le malentendu et augmente encore le décalage entre le réel - la vie sauvage - et des citadins "hors-sol", qui ne connaissent plus ni vache, ni poule, ni nature, et dont les nouveaux monstres sont les robots Transformers. Plus grave, la justesse des observations biologiques qui servent de base aux personnages et au décor crée la confusion dans l'esprit du public qui leur reconnaît un caractère pédagogique. L'argument le plus pervers est que ces films permettent aux enfants qui n'ont pas accès à la mer de découvrir les créatures qui la peuplent. Cet argument est également utilisé par les parcs d'attractions Disneyland qui proposent des immersions au cœur de la nature "plus vraie que vraie", et par les Marineland qui montrent des orques et des dauphins jouant avec des ballons. Cette mystification renforce l'idée qu'une espèce se définit par sa morphologie et peut exister hors de son écosystème. Elle légitime ainsi la conservation ex situ et le concept d'arche de Noe, oubliant que ce sont ses relations aux autres vivants et au milieu physique qui définissent un être vivant. L'ambiguïté vient de ce que la majorité des gens pensent que "l'apparence" de l'espèce est suffisante pour connaitre l'espèce. »

« Raies et requins sont des cousins si proches que seule la position des fentes branchiales permet de les distinguer. Fentes branchiales qui s'ouvrent sur la face ventrale : raie. Fentes branchiales qui s'ouvrent sur les côtés, à l'arrière de la tête : requin. »
« Il y a des poissons dont l'hermaphrodisme est obligatoire ou pas. Quant aux invertébrés qui côtoient ces mêmes requins et poissons, leur reproduction asexuée leur offre un atout maître. Certains, comme les coraux, jouent sur les deux tableaux: reproduction sexuée et multiplication asexuée par clonage, par bourgeonnement ou par bouturage. Cela fonctionne si bien que ces êtres apparemment "insignifiants" ont changé la géologie et l'histoire de la planète. Si l'on considère également les herbes marines et les algues, on se dit que les êtres vivants utilisent mille et une façons de pro créer, que toutes sont efficaces puisqu'elles ont permis aux créatures que nous côtoyons aujourd'hui de traverser les temps géologiques et les extinctions de masse. »

La sélection naturelle, une sélection positive

La terrible sélection naturelle, censée ne conserver que le meilleur par élimination de tous les perdants, comme dans nos concours, ne fonctionnerait-elle pas tout à fait comme on nous le dit?
Contrairement à la sélection humaine artificielle qui est une sélection négative par élimination, la sélec tion naturelle est une sélection positive. Elle favorise les caractères qui fonctionnent bien et aide à une meilleure reproduction. Mais elle n'élimine pas pour autant les autres formes, sauf si elles sont vraiment rédhibitoires et empêchent la reproduction. C'est pourquoi on trouve dans la nature tout et son contraire... La sélection naturelle passe l'être vivant au filtre de la reproduction, et ce filtre a des mailles très larges. 
Car la nature est paresseuse, elle ne sélectionne pas caractère par caractère, mais opère sur l'équipe "morphologie-physiologie-comportement". C'est cet ensemble qui est testé au filtre de la reproduction. Si cette équipe se reproduit, la nature la conserve. Et peu importe si toutes les composantes de l'équipe, prises une à une, ne sont pas les meilleures. Car un caractère formidablement efficace peut compenser d'autres caractères aux bénéfices douteux. Par exemple, le mimétisme étonnant de l'hippocampe compense son incapacité à nager... Un sélectionneur humain aurait tout fait pour qu'il soit également un nageur efficace. La nature n'en a cure. L'hippocampe assure sa descendance, cela lui suffit ! 
Si la sélection naturelle fonctionnait comme nous, les humains, la pratiquons, nous ne serions pas là ! Car après 3,8 milliards d'années de sélection, il n'y aurait qu'un seul être vivant qui aurait toutes les qualités, une sorte de Superman. Mais la nature fonctionne à l'exact opposé : elle n'a fait que multiplier les espèces. À chaque reproduction, une petite erreur de recopie, une petite variante, une petite mutation... et ces micro différences que la sélection tolère même si elles ne sont pas vraiment utiles, ni vraiment meilleures, font à peu peu la diversité du vivant, ces millions d'espèces que l'on voit aujourd'hui.
C'est à l'extraordinaire diversité des espèces et des caractères que la nature confie sa marche en avant et sa survie sur la planète.
Peut-être que si nous regardions la sélection naturelle sous cet angle, nous, les humains, réfléchirions à deux fois aux conséquences de nos monocultures, causes d'une incroyable involution de la diversité des espèces. Peut-être serions-nous plus tolérants à l'égard de l'altérité quelle qu'elle soit, et délaisserions-nous le terme de "sélection" naturelle pour "diversification" naturelle, ce qui, somme toute, la définit beaucoup mieux. »

La raie amoureuse

Chaque plongeur a, un jour, vécu une rencontre improbable qui a ébranlé ses certitudes. C'est une raie manta (Mobula alfredi) qui me l'a offerte, le 15 mars 1990, à Stort Reef, dans la mer des Mentawai, au large de Sumatra. Quelques heures après, j'écrivais dans mon journal de bord : "Ce matin, j'étais seul dans l'eau. La manta est arrivée face à moi, impeccable dans sa robe noire à ventre blanc. Cette géante d'une tonne avait la grâce superbe de l'albatros, la précision de l'hirondelle et la majesté de l'aigle royal. Elle glissait dans l'eau sans effort. Cette eau qui me freine semblait la propulser. Je me suis figé pour ne pas l'effaroucher. Car, si un rien l'intrigue, le moindre mouvement la fait fuir. Et plus que tout, elle redoute le contact physique. Pourtant, elle s'est approchée et s'est mise à danser. Elle a virevolté sur le dos puis sur le côté. Elle a dessiné des arabesques toujours plus serrées, comme si elle voulait m'hypnotiser. Elle m'a frôlé de son aile et s'est offerte à ma caresse. Je craignais de rompre le charme, mais j'ai caressé sa peau douce et râpeuse, comme un papier de verre très fin. Elle s'est envolée en une large boucle en arrière. Elle a tracé un cercle sur le flanc, puis elle est revenue, dressée face à moi. Je l'ai caressée à nouveau et elle est repartie dans un pas de valse. Je l'ai caressée encore et encore. Lorsque, à court d'air, j'ai dû remonter, c'est elle qui est venue me retrouver. Elle s'est interposée, a tenté de me retenir dans ses ailes comme dans une cape. Deux cabrioles en guise d'adieu, et elle s'est évanouie dans le bleu. 

« Les animaux à sang froid, reptiles, batraciens et pois sons sont à nos yeux juste bons à tuer, à pondre ou à être mangés. Que savons-nous de leurs comportements? Nous les pensons stéréotypés, tendus vers un seul objectif : survivre pour se reproduire. Nous voulons voir dans chaque action un exercice imposé par l'inné pour être plus fort. Pourtant, certains comportements semblent parfois sans objectifs immédiats, gaspilleurs de temps et d'énergie. »

Le fretin maître des requins

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le nombre de sardines adultes ne dépend pas de l'appétit des requins, ni même du prélèvement de l'ensemble des prédateurs. Ces ponctions n'affectent qu'à la marge les populations de petits poissons planctophages. Ce qui régule naturellement leurs populations, ce sont les courants océaniques. Grands maîtres du jeu de la vie marine, les courants, déterminés par les vents, la température et la salinité de l'eau, conditionnent la survie des œufs et des larves, extrêmement sensibles aux variations des facteurs physiques du milieu. Les courants transportent également les éléments nutritifs nécessaires au développement des algues planctoniques, base de toute vie océanique. Les sardines dépendent directement de la quantité et de la variété de ce plancton végétal et des microscopiques crustacés qui s'en nourrissent. C'est donc l'abondance de la nourriture qui détermine l'abondance des sardines qui, à son tour, conditionne la survie des grands prédateurs. Et non l'inverse. La régulation des populations se fait toujours du bas vers le haut de la chaîne alimentaire.

Lorsque les courants marins n'enrichissent pas les eaux de surface en sels nutritifs, comme cela se passe en période de "Niño", la production d'algues planctoniques est faible et la reproduction annuelle du fretin (sardines, anchois et anchoveta) est mauvaise. Les populations s'effondrent, et c'est la catastrophe chez les grands prédateurs qui meurent de faim ou n'arrivent plus à nourrir leurs jeunes. Les requins, comme les autres prédateurs, sont remis à leur juste place : ils dépendent de leurs proies. Ce sont les insignifiants anonymes, animaux et végétaux du plancton, qui régulent les populations d'oiseaux, de dauphins, de lions de mer, de baleines et de requins. 
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El Niño: phénomène cyclique correspondant au retour brutal, vers l'est de l'océan Pacifique (Amérique du Sud), des eaux de surface qui avaient été poussées par les alizés vers l'ouest (Australie). Cette masse d'eau chaude couvre alors le courant froid de Humboldt qui, d'ordinaire, remonte les sels nutritifs de l'Antarctique le long des côtes du Chili et du Pérou. Résultat : les sels nutritifs restent en profondeur, loin de la zone éclairée par donc le soleil où vivent les algues, qui ne peuvent pas les utiliser pour leur photosynthèse. Ce phénomène affecte l'ensemble de la circulation atmosphérique et océanique mondiale. 

« ...le fameux "Top-down effect" des Anglo-Saxons, très bien documenté en milieu terrestre, en particulier l'impact positif du retour des loups sur la diversité des espèces végé tales de la forêt. Ces exemples remarquables très simples, du type "grand carnivore, grand herbivore, consommateur de jeunes arbres", sont-ils applicables en milieu marin, où les réseaux trophiques sont infiniment plus complexes? Selon ce principe, les requins apex-prédateurs seraient les régulateurs des populations de mésoprédateurs (mérous, carangues, barracudas, murènes). Sans les requins, ces mésoprédateurs pulluleraient. Ils deviendraient alors si nombreux qu'ils anéantiraient les petits poissons planctophages (fusiliers, sardines...). La disparition de ces derniers provoquerait la pullulation de leurs proies: les petits crustacés brouteurs de plancton végétal ! En résumé, par effet domino, si les requins dis paraissent, les petits crustacés seront si nombreux qu'ils brouteront toutes les microalgues du plancton végétal qui fournit deux tiers de l'oxygène atmosphérique. »

« Dans cette course à la connaissance, les requins sont de très fidèles alliés, mais nous les récompensons fort mal. Car leurs déplacements sans frontière, à tra vers l'océan sans barrière, les exposent à nos mortels engins de pêche. À peine sortis des zones où ils sont protégés, les requins sont massacrés pour leurs ailerons, capturés par des engins qui ne leur sont pas destinés. Ils sont d'autant plus exposés que leurs migrations les conduisent en haute mer, zones de non-droit, où les armadas nationales n'agissent pas mieux que les braconniers de misère enrôlés par des trafiquants internationaux. 
Les requins disparaîtront-ils avant même d'avoir été compris ? »

Beauté hideuse des crèmes au squalène de requin

Si les marchés asiatiques et américains sont les premiers demandeurs d'ailerons, le marché européen, gros consommateur de crèmes de beauté, n'est pas en reste. Une crème sur cinq utilise du squalène, un dérivé d'huile de foie de requin qui favorise la pénétration de la crème dans la peau. "On estime à trois millions le nombre de requins des grands fonds tués chaque année pour répondre spécifiquement à la demande internationale en squalène". Pour certains, c'est près de 95% de la population qui a été décimée", explique Claire Nouvian, directrice de l'association Bloom" qui a mené une grande enquête sur le marché trouble des produits dérivés du requin. Le marché des cosmétiques s'accroît sans cesse, augmentant la demande en foie de requin. Il mobilise toujours plus de laboratoires de recherche pour trouver de nouvelles méthodes d'extraction", de nouvelles crèmes antivieillissement20 et de nouveaux médicaments contre le cancer du fumeur. Et tant pis si les requins profonds sont en danger d'extinction. Tant pis s'ils pourraient être épargnés car le substitut végétal, tout aussi hydratant, existe, mais semble trop cher pour assurer de substantiels bénéfices à ultracourt terme.

Rouler à l'huile de requin !

Comble du comble, certains chercheurs envisagent de faire du "biocarburant" avec de l'huile de foie de requin ! Quand on crée l'offre, on doit, par la suite, satisfaire la demande. Si l'on ouvre cette boîte de Pan dore, elle engloutira les requins profonds et tous les autres. 

«... le temps des médias et des pleurs n'est pas le temps de la recherche scientifique.
Mais il est trop tard. Personne ne veut plus croire aux données des chercheurs et aux observations sous-marines. On réclame vengeance. On exige sang pour sang. L'irra tionnel a embrasé les esprits. Personne ne semble se poser la question de la pertinence des pêches "punitives", de "l'exemplarité" de la peine. Comme si la menace de la "pêche-peine capitale" allait être dissuasive dans le grand peuple des requins. Qu'on se le tienne pour dit.

La seule réponse que les autorités proposent à la dou leur des familles est l'élimination exemplaire des requins. Les pêches se multiplient. On assiste à des scènes d'hysté rie et de liesse lorsqu'un requin capturé est massacré sur la plage. Que le requin ait été impliqué dans un accident, ou pas, n'a aucune importance. Tous coupables! Par ail leurs, les squales ne protestent pas et ne pèsent pas lourd comparés à l'économie balnéaire et aux écoles de surf.

Aux pêches punitives "post-attaque" s'ajoute donc l'élimination préventive. On encourage les pêcheurs amateurs à éradiquer la menace en leur offrant des bons d'achat dans des grandes surfaces pour chaque cap ture de requin. On fait les louanges de la participation citoyenne au massacres. Pour éradiquer les requins, les palangres appâtées avec des thons sont posées dans les zones de baignade et jusqu'au coeur de la zone de protection renforcée de la réserve. L'État ne fixe aucune limite, ni au nombre de requins capturés, ni à la durée de la pêche. Il faut maintenir la pression quel qu'en soit le coût... Plus de 11 millions d'euros dépensés à ce jour. »

« Ces citadins-vacanciers, qui passent quelques jours en bord de mer, ignorent le plus souvent les règles de l'écosystème marin et ne souhaitent pas les connaître. Ils vont en mer avec l'insouciance de ceux qui visitent un parc d'attractions sécurisé. Ils ont payé leurs vacances pour se reposer et rien ne doit les perturber. Ils s'en remettent aux autorités inconséquences. »

Dans le cadre de la pratique du surf, l'obsession de la compétition sportive s'ajoute parfois à la certitude e que le loisir balnéaire est un dû. Certains sportifs ne considèrent plus l'océan comme un milieu vivant mais comme un générateur de vagues. Ils consomment des vagues comme s'ils étaient en salle de sport, refusant de se plier aux contraintes naturelles. Et surtout, à la présence des requins sur un territoire qu'ils considèrent à eux.

Nécessaire prudence

Le coût exorbitant de ces pêches de sécurisation pousse les responsables politiques à surenchérir médiatique ment pour souligner qu'ils ont "la situation bien en main". Alors, rassurés et déresponsabilisés, les usagers de la mer relâchent inévitablement leur attention. Par fois, même, ils transgressent les règles élémentaires de sécurité édictées par les autorités dont ils exigent la protection. Quelle que puisse être l'ampleur des prélèvements, ils n'exonéreront jamais les usagers de la mer de l'apprentissage et du respect des règles de prudence dans un écosystème sauvage.
Alors pourquoi ne pas commencer par là ?
D'autres solutions moins catastrophiques pour le peuple de l'océan sont proposées : surveillance aérienne, vigie sous-marine, protection individuelle. Mais il s'agit toujours de sécuriser un territoire que nous, les humains, avons décidé de nous approprier.
C'est peut-être sur ce point que divergent le plus radicalement défenseurs et pourfendeurs des requins.

L'océan, territoire sauvage ou parc d'attractions ?

Est-il légitime d'exiger l'élimination des requins pour que nous, les humains, puissions satisfaire, en toute inconscience et sans contraintes, nos caprices ludiques?
Dans certaines régions, on est même en droit de se poser la question : est-il raisonnable de développer une activité nautique dans un lieu inadapté puisqu'il va falloir la sécuriser à grands frais en détruisant l'éco système dans lequel elle est pratiquée ? Doit-on, parce que le surf existe et qu'il est pratiqué en Polynésie ou à Biarritz, le développer partout dans le monde ? Que dirait-on si on installait des pistes de ski dans les couloirs d'avalanche sous prétexte que l'on pratique le ski ailleurs? Ou si on équipait des voies d'escalade sur des falaises dont la roche est friable parce que l'escalade est à la mode? Le surf n'est peut-être pas la bonne activité nautique pendant la période hivernale à la Réunion.
Mais la prééminence de la croissance économique, associée à l'idée que le client doit pouvoir satisfaire tous ses désirs, empêche de se poser au préalable la question de la pertinence du développement de l'activité. En conséquence, elle impose sans discussion l'obligation de la sécurisation.

Comment changer de regard ?

Comment changer de regard si ce n'est en allant rencontrer, chez lui, celui que l'on veut comprendre? Com ment faire l'économie de l'immersion dans le monde de l'autre ? Car cette immersion permet de connaître. Bien au-delà du savoir, le "co-naître" est un ressenti, un vécu, une expérience, un "vivre avec" qui nourrit tous les sens, qui forge l'intuition par-delà l'analyse. La rencontre permet de saisir les comportements, de décrypter le langage corporel du requin. Elle permet de connaître les "codes" pour éviter les malentendus, pour que les rencontres restent belles.

Nécessaire imprévisibilité de la vie sauvage

La prise de contrôle de l'homme sur le monde rétrécit son univers. Que serait un monde qui ne serait peuplé que d'espèces élevées, contrôlées, engraissées, dépendantes, asservies. Où est la magie? Que serait un monde dont les créatures qui nous dérangent seraient supprimées? Souhaitons-nous une Terre où des représentants de chaque espèce, autrefois libre, seraient conservés pour mémoire dans des aquariums géants et des zoos, arches de Noé pathétiques et dérisoires ? Cette prise de contrôle nous emprisonne en nous sécurisant, Elle referme notre espace de liberté. Quels choix, quelles responsabilités, quelle liberté, dans un parc d'attractions? En souhaitant échapper à l'imprévisibilité des requins et à celle de tous ceux qui nous échappent, nous construisons les remparts qui nous enferment. En revanche, l'imprévisibilité créatures qui ne répondent pas à nos règles élargit notre horizon, c'est une fenêtre sur le rêve, la surprise, le merveilleux. C'est une école de la rencontre, où l'on apprend patiemment la distance juste pour apprivoiser l'"Autre", celui qui est irréductible.
Quel monde voulons-nous offrir à nos enfants? Des monocultures, des fermes d'aquaculture, des lieux de production de protéines? Je serais malheureux d'avouer à mes enfants et petits-enfants: "Quand j'étais sur la Calypso, j'ai profité des derniers grands animaux sauvages. Ils m'ont offert des joies immenses, des moments de plénitude. Mais je n'ai pas su vous les transmettre." Pis: "Je savais. Tout le monde savait. Les scientifiques avaient tiré le signal d'alarme. Tous les gouvernements du monde avaient signé l'appel de Rio en 1992. Nous étions abreuvés de chiffres qui mesuraient, pas à pas, la dégradation de la biodiversité. Nous avions des statistiques qui nous offraient des prospectives sans ambiguïté... et je n'ai rien fait pour vous offrir des requins dans un monde sauvage." 
Certains, oubliant que nous sommes parcelles de vivant, irrémédiablement liés à tous les êtres vivants, passent les espèces au filtre de l'utilité. Ils séparent ainsi le bon grain de l'ivraie, les bons poissons des requins, les utiles des nuisibles. Si nous utilisons le filtre de la rentabilité pour juger de ce qui doit être conservé ou pas, qui retiendrons-nous, tant les normes varient avec les époques, les territoires, les traditions, les cultures, les philosophies? Suis-je utile ? Serais-je conservé ? En revanche, si nous savons faire de la place aux encombrants et aux insignifiants, nous saurons faire de la place à chacun d'entre nous, humains et non-humains, avec ses différences et sa singularité.

In-différent

Nous, les humains, avons effacé ou poussé au bord de l'extinction tant d'espèces que, malheureusement, nous avons le recul nécessaire pour dire que le monde sans elles n'est pas très différent. Reclus dans nos cités, "hors sol", égarés dans nos nouveaux mondes virtuels, nous n'avons pas vu les bouleversements écologiques que ces disparitions ont entraînés. Nous ne nous plaignons même pas de l'extrême pauvreté des mono cultures que nous appelons "nature" ! Nous avons exterminé les espèces jusque dans nos pensées. Elles étaient pinson, bergeronnette, chardonneret, rousserolle effarvatte, pouillot véloce..., il n'y a plus qu'oiseau". Elles étaient goujon, vairon, ombre, rotengle, tanche..., il n'y a plus que "poisson". Elles étaient des millions, toutes différentes, elles se résument au décor "nature-soleil" dans lequel passer des vacances Elles ne sont plus que des images dans les livres pour enfants. Nous sommes des Mowgli égarés dans des mégapoles, orphelins de Bagheera et de Shere Khan. Nous sommes Romain Gary dont la lettre est revenue avec la mention "pas d'éléphant à l'adresse indiquée. Nous sommes le Petit Prince sans le renard. Nous ne connaissons du dodo, du loup de Tasmanie, du grand pingouin que leurs effigies au verso de pièces de monnaie. Bientôt, nos enfants se demanderont dans quel imaginaire insensé les dessinateurs du film d'animation Le Roi lion ont puisé leur bestiaire extraordinaire.
Malheureusement, nous vivons déjà sans eux ! Comme nous pourrions très bien vivre sans les peintures de la grotte Chauvet et sans les chefs-d'œuvre du musée du Louvre. Comme nous sommes totalement indifférents au sort des fresques préhistoriques du Messak Setaffet ou à celui du temple d'Apollonia soumis aux ravages de la guerre en Libye.

Quatrième de couverture


Vingt mètres de profondeur. L’eau bleu sombre est peuplée de plancton.
Face à moi, Lady Mystery, une énorme femelle requin blanc, soeur des « Dents de la mer » :
5,5 mètres, une tonne et demie. Puissance extrême que rien ne peut arrêter. Scientifique, je ne me laisse pas distraire : je consigne profondeur, heure, sexe et taille. Et soudain, à quelques mètres de l’oeil qui me fixe, je réalise le dérisoire de ces informations, si réductrices qu’elles trahissent la créature indomptée que je cherche à connaître. Comment raconter cette élégance sauvage ? Comment traduire ce que ses sens, profondément différents des nôtres, lui disent de cette rencontre et de l’océan qui nous entoure ?
Je me coule contre son flanc. Nous nageons épaule contre nageoire. La distance qui nous sépare ne se mesure pas en centimètre, elle se mesure en confiance réciproque. Minute d’éternité. Nous ne faisons qu’un corps. Je suis en paix. Rencontre authentique, sans calcul, qui procure la joie profonde de communier avec la vie.

Éditions Actes Sud,  février 2022
292 pages