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dimanche 15 mars 2026

Le chant de la rivière ★★★★☆ de Wendy Delorme

Une jeune femme s’échappe quelques jours en montagne, dans une vieille bâtisse.
Avec un projet d’écriture en tête. Un autre dans son ventre, peut-être.
Tout proche de la maison, une rivière coule. Ou plutôt, elle a coulé.
Aujourd’hui "domestiquée", souterraine, elle se rappelle à elle par des clapotis, des murmures, des bruits mystérieux dans les tuyaux.
« Les canalisations semblent s'agiter d'elles-mêmes pendant la nuit. C'est une vieille bâtisse, la tuyauterie murmure, elle a des choses à dire. »
La rivière nous parle à nous aussi, lecteurs.
Elle raconte l’histoire de Clara et Meni.
Une histoire d’amour interdite.
Une histoire ancienne qui va se mêler à celle de la jeune femme, comme deux courants qui finissent par se rejoindre.
« Je vais laisser le flux chanter à mon oreille, murmurer son secret. Une première phrase me vient, celle par qui tout commence, celle qui contient en germe le reste du récit. Une phrase liquide, une phrase mélodie, celle d'une eau qui fut puissante et indomptée. C'était il y a longtemps. »
Les mots de Wendy Delorme sont d’une grande délicatesse. Les miens ne sauraient en dire toute la beauté.
Je dirai simplement que dans ces pages coulent la poésie, la nature y est partout, le vent souffle entre les lignes et la rivière, narratrice, habite pleinement le récit. « La forêt, le vent et moi étions de tous leurs contes, poésies et chansons. »
Elles apportent aussi une réflexion sensible et sous-jacente sur le dérèglement de notre monde.

Un texte court, lumineux et politique, où l’amour, la mémoire et l’eau continuent de circuler sous la surface. 
Un texte qui m’a fait vibrer, qui m’a fait voyager dans les Alpes et dans le cœur de Clara.
Une surprise à la fin du livre, en plus des remerciements, tellement inspirants, l’autrice nous donne à voir un peu les coulisses de l’écriture de ce livre. Et c’est d’une grande émotion ❤️
Photo prise à l’endroit où le cours d’eau breton, le Yar, se jette dans l’océan.

Incipit
« La rivière
Je suis liquide, je suis mélodie. On m'a presque oubliée. Mais j'étais autrefois puissante et indomptée. Je pouvais emporter, grondante, sur mon passage, tout ce qui s'approchait de moi un peu trop près, et coucher dans mon lit et rouler dans mes pierres, tirer vers les abysses des plaines en contrebas les âmes inconscientes s'aventurant sans gué dans mes flots bouillonnants.
C'était il y a longtemps.
La forêt tout d'abord s'est refermée sur moi, après que tout mon flux a été dévié, aspiré par les hommes dans des tuyaux affreux de plastique jaune et noir. On les voit affleurer en haut dans les alpages, traverser çà et là un chemin de randonnée au milieu d'un pré. Les moins attentifs trébuchent parfois dessus, s'étonnant de trouver sur un sentier perdu dans la montagne ce serpent de caoutchouc rutilant au soleil, qui replonge sous terre quelques mètres plus loin. Si on m'entend gronder, on ne me voit plus couler, nul ne sait où je prends ma source, sauf les quelques-uns qui restent préposés à l'irrigation des prairies en hauteur, et m'ont domestiquée. 
Toujours la faute des hommes.
On ne sait plus que j'existe. Seul un mince trait bleu, sur les cartes humaines dessinant la région, indique ma présence invisible à l'œil nu. Je suis souterraine depuis des années. En bas de la forêt qui couvre la montagne en dessous des alpages, je longe la maison, cette large bâtisse longtemps abandonnée, ancienne bergerie dont la rénovation au début de ce siècle a jugulé mes eaux.
Je coule au robinet. M'épands dans les chasses d'eau. On m'a ainsi domptée, étiolant ma vigueur, salissant ma clarté autrefois cristalline. Mais mes forces anciennes au printemps se ravivent, et les tuyaux de cuivre au creux des murs de pierres se disjoignent peu à peu. Goutte à goutte, je ruisselle. Je reprends du terrain. »

« Être venue ici, regarder et sentir les arbres alentour, les bêtes qui se faufilent, les parfums qui se mêlent, me rend la certitude qu'il est encore temps d'espérer en la vie. J'y retrouve ce qu'on a perdu depuis longtemps, dans les villes et les plaines : la verdure abondante dans la fraîcheur fertile, tout ce qui bruisse et croît au cycle des saisons qui persistent en hauteur, quand plus bas on ne sait plus ce que c'est que l'automne ni le froid de l'hiver. »

« Les canalisations semblent s'agiter d'elles-mêmes pendant la nuit. C'est une vieille bâtisse, la tuyauterie murmure, elle a des choses à dire. »

« L'eau a une mémoire. Les humains qui l'oublient et qui m'ont entravée, m'ont laissée m'engorger et m'ont canalisée ont, eux, la mémoire courte. Mais l'eau, même dans leur corps, conserve les souvenirs, l'empreinte du passé.
Je n'ai pas toujours été ainsi. Jugulée, empêchée.
Je n'ai même pas toujours eu cette forme-là. J'ai la mémoire intacte de celle qui m'habite, qui a vécu ici il y a bien longtemps. Qui m'a bue à la source, qui a mêlé souvent ses larmes à mes flots, jusqu'à ce que son regard en devienne liquide. Elle s'appelait Clara. Celles et ceux qui se souvenaient d'elle, ici dans la montagne et en bas au village, ont tous disparu depuis des décennies.
Si j'étais douée de langage, celui des humains, je pourrais porter jusqu'à eux son histoire. Mais nul ne sait déchiffrer ma mélodie grondante, hormis le vent qui seul me répond d'un murmure apaisant. Personne ne tend assez l'oreille pour m'écouter vraiment, pourtant je porte en moi l'écho d'une vie humaine, qui ne veut pas qu'on l'oublie. »

« J'irriguais l'abreuvoir d'un léger ruisselet dévié de mes flots dévalant la forêt toute proche. À l'époque, les humains prélevaient de mon flux juste ce dont ils ou elles avaient besoin et je courais encore libre et entière, jusqu'au creux de la vallée. L'été, Maria lavait son linge à même les grosses pierres plates lissées par mon courant, au plus près de ma rive - le lavoir du village était beaucoup plus bas, elle ne s'y rendait que pour les grandes occasions. Je diluais le savon qu'elle fabriquait avec la cendre de son foyer et le suif des moutons, dont elle chassait l'odeur avec des macérats de plantes odorantes qu'elle cueillait au printemps. À l'abreuvoir, elle remplissait des seaux pour faire cuire la soupe ou baigner la petite, se contentant elle-même d'eau fraîche ou même glaciale, selon les saisons. »

« Je repense à cette phrase d'une autrice que j'admire, et au lien secret unissant celles et ceux qui ont l'écriture pour raison d'être et pour vocation. Elle m'a dit, un jour que nous parlions d'écrire : « Le texte a ses raisons. » Le texte a ses raisons, et celui-là me fuit. »

« En réalité, je voudrais dire l'amour comme posture radicale en période de crise, globale, planétaire.
L'amour comme bouclier, l'amour comme espérance, comme force de révolte. L'amour qui s'élèverait comme un grand cri de joie, de résistance aussi. Je ne peux pas faire semblant. Il me faut laisser choir le masque citadin, l'approche intellectuelle et même l'esprit critique un peu désabusé qui prévaut aujourd'hui, né de ce sentiment d'impuissance totale devant l'état du monde.
Je ne sais pas encore exactement quelle autre his-toire je pourrais tisser, quelles seraient ses couleurs et sa tonalité. Mais je sens confusément que si je dois écrire sur l'amour, je dois rester au plus près de ce qu'il a de primal, en tant qu'émotion. De non codé socialement. De non pré-écrit dans nos mythes, nos légendes, toutes nos séries télé, nos scripts de séduction. Pour cela, il me faut m'écarter du discours sociologique et du bruit médiatique. Ça tombe bien, je n'ai pas de réseau ici. Rien d'autre que la montagne, le ciel, la forêt, ce bruit d'eau mystérieux qui vient du sous-bois. »

« Je sais de quoi je parle, crois-moi. Les gens n'aiment pas qu'une femme vive sa vie sans homme, si rien ne l'y oblige. Tu ne pourras pas rester seule ici dans la montagne. »

« Un univers empli de toutes les variations que prend la voix du vent : frémissante, gémissante, chantante ou hurlante à travers les pins sombres et les immenses mélèzes à la couleur de feu. La forêt, le vent et moi étions de tous leurs contes, poésies et chansons. »

« Quelque chose qui fera venir à moi la phrase initiale, celle par laquelle tout commence, celle qui contient en germe le récit à venir. Lorsque je trouverai l'origine des flots que j'entends s'écouler, j'y puiserai l'histoire que je dois écrire, pour laquelle je suis ici. Je me laisserai avaler, glisser sous la surface, comme on se laisse aller au fil du courant, en se laissant porter. J'aime cette apesanteur. Il me faut accepter de descendre en moi-même, pour entendre l'écho qui résiste aux années et dessiner en mots la sensation si vive, intacte et renversante, surgissant en même temps que résonne le nom, la voix de l'être aimé. »

« Meni et Leo étaient habitués à cette curiosité mêlée de crainte qui souvent entoure les enfants nés jumeaux.
Curiosité et crainte qui peuvent rendre les autres enfants railleurs, défiants ou méchants, mais qui solidifiaient leur entente fraternelle. Personne ne pouvait faire de mal à Meni en présence de Leo, sauf leur père. »

« Après cela, le désir coula entre elles comme le flot d'un torrent qui ne put s'endiguer. »

« Et si nous n'étions pas nées sur cette montagne, 
n'avions pas grandi sur ce versant-là, 
auprès de cette rivière, 
que celle-ci n'avait pas la mémoire de nos voix ? 
Et si nous n'étions pas nées pour nous aimer, 
dans le secret des arbres qui chantent notre histoire, 
lorsque bruisse le vent qui porte nos secrets ? 
Toujours, je pense à toi. »

« Le cri de Meni se perdit dans le vent. Qui n'en a jamais oublié l'écho. »

« Nous avons cette chance inouïe toi et moi de pouvoir nous aimer, de pouvoir vivre ensemble. Dans d'autres temps, ou même d'autres lieux à notre époque, je ne pourrais t'appeler « mon amour ». Notre histoire aurait été cachée, tu n'aurais pu être qui tu es. Nous aurions vécu une vie que nous n'aurions pas choisie. Peut-être même ne nous aurait-on pas laissé vivre. »

« Je crains l'abro-gation de l'union civile pour les couples de même sexe, union pour laquelle nous avons bravé les croisades de conservateurs et de fascistes, avons manifesté durant des années et gagné de haute lutte. Je tremble en y pensant. Si tu n'avais pas changé d'état civil nous ne pourrions envisager de former une famille. Et je m'inquiète du sort des personnes de ton peuple, celles et ceux qui ont traversé les frontières du genre que la morale cadenasse, les tranchées de la binarité qui sépare les deux classes que sont l'homme et la femme, telles que les conçoivent ceux qui attisent la haine. La haine qui gronde partout, contre celles et ceux qu'on appelle « déviants » ou contre les « étrangers » même s'ils sont nés ici, même s'ils fuient un pays en guerre, les bombes et la famine. Toutes les vies excentrées, apatrides, celles qui sont sorties des scripts pré-écrits ou ont quitté leur pays de gré ou bien de force, entendent gronder le son des slogans d'extrême droîte qui assènent la vision d'un monde terrifiant. »

« J'ai la mémoire intacte de celle qui m'habite, qui a vécu ici il y a maintenant un siècle. Qui m'a bue à la source, qui a mêlé souvent ses larmes à mes flots, jusqu'à ce que son regard en devienne liquide. Elle s'appelait Clara. Je me souviens pour elle. J'ai une histoire à dire. Il faut que son amour ne soit pas oublié. Alors, je gronde sous terre en écho au passé, je rugis dans la pierre, je fais parfois chanter les longs tuyaux de cuivre.
Je suis l'eau qui charrie les larmes de Clara. La vapeur du souvenir au carreau de fenêtre lorsque tombe la nuit. Je suis les flocons de neige se posant sur leurs langues tirées haut vers le ciel, dans l'hiver cristallin. Je suis le ruisselet où elles marchaient pieds nus lorsque venait l'été. Je suis l'humidité entre leurs cuisses mêlées et au bout de leurs doigts, je suis le torrent de leurs âmes liquides, et la salive des mots qu'elles chuchotaient tout bas. Je suis la nuée, l'onde après le tonnerre qui noie toute la vallée sous un fracas d'éclairs, je suis leur joie grondante, je suis leur colère. Il faut bien qu'on m'entende, j'ai une histoire à dire, seul le vent me répond.
Le vent a retenu le souvenir de Meni. »

« Je crois que je devine quelle histoire je porte. Celle d'une jeune femme qui, prise dans les rets d'une époque où son amour ne pouvait exister, où certains affluents du désir se trouvaient jugulés, empêchés et vite domestiqués, se changea en rivière. »

« Le soir tombe, et je sens monter l'humidité. Je vais laisser cette fois la buée me gagner, l'eau qui vient du sol et qui n'a jusqu'ici trouvé où se répandre. Je vais laisser le flux chanter à mon oreille, murmurer son secret. Une première phrase me vient, celle par qui tout commence, celle qui contient en germe le reste du récit. Une phrase liquide, une phrase mélodie, celle d'une eau qui fut puissante et indomptée. C'était il y a longtemps. »

Extrait de l'épilogue 
« Tout un univers inspiré d'un lieu que j'ai aimé sitôt que j'y suis arrivée, qui me rappelait la montagne au pied de laquelle j'ai grandi, pas très loin de celle-ci. Un lieu qui a fait venir à moi la suite d'un texte commencé voici quelques années, l'histoire d'une rivière oubliée des humains. Un texte qui avait besoin que je rencontre ce lieu pour que son histoire vienne chanter à mon oreille.
Le texte a ses raisons, celui-ci devait naître de ce lieu précis. Parfois j'ai l'impression que Clara et Meni ont vraiment existé. Elles sont si présentes en moi, qui ai vécu plusieurs mois à leurs côtés dans mon imaginaire, qu'elles me semblent réelles. Je sais qu'elles n'ont pas vécu dans ce monde-ci, qu'elles sont faites de mots sur du papier, de la chair d'un récit que j'avais besoin de tisser, mais j'ai l'intuition que leur histoire témoigne des mille réalités des amours interdites, autrefois comme aujourd'hui. »

Quatrième de couverture

Je suis l'eau qui charrie les larmes de Clara. La vapeur du souvenir au carreau de fenêtre lorsque tombe la nuit. Je suis les flocons de neige se posant sur leurs langues tirées haut vers le ciel, dans l'hiver cristallin. Je suis le ruisselet où elles marchaient pieds nus lorsque venait l'été. Je suis l'humidité entre leurs cuisses mêlées et au bout de leurs doigts, je suis le torrent de leurs âmes liquides, et la salive des mots qu'elles chuchotaient tout bas. Je suis la nuée, l'onde après le tonnerre qui noie toute la vallée sous un fracas d'éclairs, je suis leur joie grondante, je suis leur colère. Il faut bien qu'on m'entende, j'ai une histoire à dire, seul le vent me répond. Le vent a retenu le souvenir de Meni.

Dans ce roman envoûtant, Wendy Delorme nous plonge dans deux histoires d'amour qui se font écho à deux époques différentes, nous donnant à entendre la mémoire de vies minoritaires, dans un récit où Les éléments, l'eau, le vent, les arbres et les pierres deviennent des personnages à part entière.

Wendy Delorme est une écrivaine, performeuse et féministe, membre du collectif d'autriX RER Q. Elle est aussi enseignante-chercheuse à l'université.

Les Éditions de l'Observatoire, mars 2025
175 pages 

samedi 7 mars 2026

L'Ourse qui danse ★★★★☆ de Simonetta Greggio

Un voyage sur la banquise, mais pas seulement. Dans ce récit, un homme déraciné retourne sur sa terre natale et doit réapprendre à vivre au contact de la nature, renouant avec les pratiques ancestrales.
C’est une sincère quête de sens, un texte engagé qui explore les problématiques sociales et environnementales des communautés inuites aujourd’hui. En arrachant les inuits à leur territoire, en détruisant le peuple inuit, c’est aussi de leur sagesse que nous perdons et dont nous aurions tant à apprendre.
Lecture introspective, qui pousse à réfléchir à notre manière d’habiter le monde et à notre rapport aux traditions. 
J'ai pensé parfois à "Croire aux fauves" de Nastassja Martin, par la justesse du regard porté sur l’humain et la nature.
Une reconnexion au Vivant. Émouvante. 
Une lecture qui n'est peut laisser indifférent !
« J'ai baissé ma garde.
J'ai cru que je n'avais plus rien à prouver.
Mais mon pays est celui de mon cœur : et jamais mon cœur, et jamais mon pays ne m'ont pardonné la moindre faute.
Tout manquement est une mise à mort.
S'il me semble l'avoir toujours su, il me semble aussi que, toute ma vie, je n'ai fait que l'oublier. »

En mémoire de Laïka
Aux yeux si doux
Au bon sourire de chienne de rue 
Partie dans les étoiles
Et jamais revenue

« Je suis un Homme. Tel est le nom que nous nous donnons les uns les autres.
Pour vous, je suis un Inuit.
À l'époque où tout ceci est arrivé, je n'avais pas quarante ans. J'habitais une partie du temps avec mes deux sœurs cadettes une minuscule cabane dans un village où les maisons sont de toutes les couleurs et où la neige recouvre l'univers pendant plusieurs mois. Je ne vous dirai pas le nom de ce village, il est imprononçable pour vos bouches et vos langues, vous ne le retiendriez pas.
Le reste du temps j'étais parmi vous, kabloonaks, hommes blancs, dans vos villes et vos maisons, vos bureaux et vos banques et vos cafés. Je sais de vous tout ce qu'il y a à savoir.
Mais vous ne connaissez pas grand-chose de moi.
Autrefois, le monde des Inuits ne connaissait pas de confins. Nous étions liés par nos dialectes communs, nos chants et nos danses. Et nos méthodes de chasse, qui débutent avec nos pères et les pères de nos pères, dans une longue procession de chasseurs venus du blanc pays d'avant. Puis vous êtes arrivés et nous sommes devenus danois, groenlandais, canadiens. Vous êtes venus avec vos pasteurs et vos moteurs, vos alcools et vos maladies. Et nous avons commencé à ne plus voir notre propre nombril. Nous, qui étions comme des harengs, secs mais dodus aux bons endroits, sommes devenus obèses.
Qui mieux que nous sait qu'un animal ne peut être gras, dans l'impitoyable nature qui nous entoure ? Un animal qui n'est pas sur ses gardes sera mangé par celui qui le précède dans la chaîne alimentaire. L'homme n'est qu'un tube digestif comme les autres dans la neige et la toundra, dans les cours d'eau et les hautes herbes de notre bref été. S'il oublie sa place, il est condamné, et entraîne les autres espèces avec lui.
Tout ceci est tellement loin de vous, kabloonaks. Avez-vous déjà raclé la peau d'un saumon pour en faire les pages d'un cahier ? Avez-vous jamais pêché dans un trou de glace, à genoux dans vos pantalons de fourrure des heures et des heures durant, le visage qui devient aussi rouge qu'une fleur de rhododendron ? Avez-vous jamais dépecé un jeune phoque et croqué son foie cru, chaud, palpitant ?
Cela vous dégoûte. 
Lorsque vous avez échu parmi nous, vous avez été si dérangés par nos mœurs et nos pratiques que vous nous avez traités d'animaux humains. Humanoïdes, hominiens: vous avez décrété que nous n'étions pas vos semblables. Comme des ancêtres que vous auriez voulu oublier.
La peur et la gêne conduisent au déni. Après, il est difficile de revenir sur ses pas.
Je n'ai pas toujours été celui que je suis aujourd'hui, l'Inuit qui se tient fièrement devant vous dans ses peaux de bête et ses kamiks, ses bottes traditionnelles, et sur lui l'odeur des chiens et des cuirs. J'avais bien réussi à me camoufler, à me dissimuler. Je vous l'ai dit, je vous connais mieux que vous ne me connaissez.
Jeune homme, j'ai cru qu'en allant dans vos écoles, j'allais pouvoir mêler notre savoir ancestral au vôtre. J'ai cru que vous comprendriez si j'en parlais avec vos mots.
J'ai cru que vous sauriez ma peine si je touchais votre cœur.
J'étais moi-même dans le déni. Je n'avais pas compris que c'était une question de pouvoir, de suprématie. Une question d'argent là où je pensais qu'il s'agissait de respect.
Ne croyez pas que je vous mette au pilori. Car il y a une chose que j'ai comprise - et il m'a fallu tellement de temps pour m'en rendre compte que mes tempes sont devenues grises: vous n'avez pas conscience vous-mêmes de la vie de la mort ! - que vous nous imposez.
Que vous vous imposez.
Ou si vous préférez, que vous laissez vos hommes politiques et vos multinationales vous imposer.
Il m'aura fallu une vie entière pour comprendre ce que je savais depuis le début: que nous mourrons tous ensemble, vous et nous. Si, ensemble, nous ne trouvons pas le moyen de nous sauver.
Cette histoire est la vôtre, aussi.
Comme dans un miroir.
Reflétée. »

« Nous n'avons jamais appris à tenir un intérieur, comme vous dites nous sommes des errants, jamais nous n'avons imaginé nous sédentariser. Chez nous, lorsque quelqu'un meurt, on arrache les portes et les fenêtres pour que son esprit puisse s'envoler.
Voilà le cas que nous faisons de nos habitations.
Il me semblait comprendre plus de choses que je n'en avais comprises jusque-là. Je partais à la chasse avec nos équipements traditionnels, harpon, flèches, arc. Je croyais au pouvoir de la sagesse. À celui de la beauté. À la lutte à armes égales. »

« Autrefois, on se tassait sur un oumiak, un grand kayak communautaire. On risquait bravement sa vie au bout d'un harpon. Depuis, des moyens plus modernes avaient pris la place de ces chasses mythiques. Mais tuer une baleine reste l'un des grands rêves de tout chasseur, et je ne faisais pas exception à la règle. J'ai lu dans vos livres kabloonaks que ceux qui chassent la baleine chez vous sont pris de grande mélancolie au bout d'un moment. Car elle est, sans nul doute, l'une de nos sœurs les plus proches. Voir mourir un être qui nous ressemble, c'est plonger dans sa propre fin. La douleur de la baleine et son instinct de survie s'apparentent aux nôtres. Elle enfante comme les femmes humaines. Elle joue et chante comme nos filles. Elle nous regarde avec nos propres yeux. Ce qu'elle ressent, c'est ce que nous ressentons. Au fond de moi, j'ai toujours considéré que tuer et manger nos frères et sœurs nécessite du respect, et une forme particulière de ce que vous appelez prière. Mais il faut me rendre à l'évidence: ni le pouvoir de nos chamanes ni les plus hautes pensées de vos philosophes ne peuvent enrayer ce processus. Dans le grand tumulte du monde, nous n'entendons plus les voix. Nous ne savons plus ni aimer ni tuer, actes fondateurs de l'être humain.
Moi-même, je ne supportais plus ma lâcheté. J'étais parti. Ma quête ne faisait que commencer.
Je cherchais de toutes mes forces.
Quoi, je l'ignorais. »

« Ils jappaient, mais pas de peur ou de faim, plutôt de la pure joie de courir dans ces paysages de toute beauté. La lumière se faisait bleuâtre, la neige se muait en farine, puis en flaques que l'herbe très verte, presque phosphorescente, absorbait.
Le printemps explosait. »

« Nous sommes comme notre frère l'ours, qui se lève sur deux pattes pour mieux voir l'univers s'étaler à ses pieds. Comme lui, nous avons besoin de solitude et de liberté. Comme lui, nous mangeons d'autres animaux mais sommes friands de baies, de bourgeons, d'herbes parfumées, de tout ce qui est sucré et doux au palais. Comme lui, nous sommes joueurs, tendres avec nos petits, impitoyables dans la lutte pour la vie.
Comme lui, nous nous battons à la vie à la mort avec les armes que l'on nous a laissées.
Comme lui, nous sommes réduits aujourd'hui à mendier dans un monde qui ne sait plus quoi faire de nous.
Comme notre frère l'ours, nous cherchons à retrouver notre place. Non: nous exigeons que l'on nous redonne notre place.
Car si l'ours et l'Inuit meurent, vous aussi vous mourrez. »

« J'ai baissé ma garde.
J'ai cru que je n'avais plus rien à prouver.
Mais mon pays est celui de mon cœur : et jamais mon cœur, et jamais mon pays ne m'ont pardonné la moindre faute.
Tout manquement est une mise à mort.
S'il me semble l'avoir toujours su, il me semble aussi que, toute ma vie, je n'ai fait que l'oublier. »

« Celui qui n'a jamais observé les manifestations d'une pure douleur ne peut pas les imaginer. C'est le murmure fou de l'amour perdu à jamais. C'est le cri d'angoisse que le ciel lui-même ne peut contenir.
C'est ce que l'homme et l'animal ont en commun.
Le souffle de la vie, celui de la mort.
Cette peine nous réunit.
Tous les dieux inventés par les civilisations humaines nous envieront cela. »

« Toutes ces années, nous nous sommes battus pour sauver une Terre qui va de plus en plus mal. Nous, les Hommes, avons continué d'être dépouillés au fur et à mesure que les gouvernements des différents pays découvraient nos richesses - pétrole, métaux rares et lorsqu'ils faisaient de notre banquise une base stratégique pour asseoir leur pouvoir.
Mais aujourd'hui, à la différence des temps anciens, des êtres humains de tout bord, de toutes les couleurs, se sont alliés. Nous avons tous saisi que l'aiguille de l'horloge de l'Apocalypse, cette horloge conceptuelle créée au début de la guerre froide et mise à jour depuis 1947, et sur laquelle minuit représente la fin du monde, est à moins deux minutes du tocsin.
Des femmes et des hommes de bonne volonté se sont joints à nous. Je me souviens notamment d'un chercheur qui, découvrant l'existence d'ogives nucléaires sous la glace de notre pays, l'a dénoncé haut et fort, créant un conflit politique international majeur. Depuis, ces ogives ont été désamorcées, sauf l'une d'entre elles, qui a été perdue, et dont la présence hante les grandes puissances qui craignent la mauvaise rencontre avec un bateau ou un sous-marin.

Je suis aujourd'hui le porte-parole de ma communauté. J'ai été reçu à plusieurs reprises par différents présidents américains. Français. Danois. Je suis même allé en Russie, avec une délégation qui fut, brièvement, jetée en prison. Mais jamais je n'ai douté ne fût-ce qu'une minute de l'importance de ma mission. Et si mille fois j'ai été bouté hors d'un conseil d'administration, d'une banque ou de tout autre lieu de pouvoir, mille fois je suis retourné à l'attaque. J'ai souvent perdu. Parfois gagné.
Mais ce qui m'est arrivé alors que je songeais à raccrocher mes gants de boxe et à jouir d'une simple existence de grand-père, jamais je ne l'aurais imaginé. »

« Aujourd'hui on dénombre environ 150 000 Inuits sur la planète, dont 45 000 au Canada.
Les représentants de toutes les régions polaires (Alaska, Sibérie, Canada et Groenland) se réunissent lors des Conférences circumpolaires pour s'occuper des problèmes qui se posent en Arctique.
Le taux des suicides est plus élevé que jamais.
Les statuettes qu'ils fabriquent sont sculptées dans la stéatite.
La stéatite est une pierre tendre.
Une pierre sur laquelle la foudre est tombée.

La chercheuse Nastassja Martin, qui s'est battue contre un ours et a survécu, mais a eu une partie du visage dévoré, vit depuis dix ans dans les régions extrêmes du Nord.
Elle arrive aujourd'hui à cette conclusion :
« Derniers bastions de nature sauvage, Alaska et Kamtchatka condensent donc à l'heure actuelle nombre de tensions du monde moderne, depuis les conflits politiques des États rivaux qui se font face, aux problématiques énergétiques incontournables dans ces régions (le pétrole en Alaska et le gaz au Kamtchatka), jusqu'aux bouleversements écologiques qui ébranlent les écosystèmes préservés et sauvages qu'ils sont censés abriter et contenir. [...] Les sociétés indigènes qui y vivent depuis des milliers d'années doivent aujourd'hui composer avec un monde qui se délite de part en part. Les animaux migrateurs qu'ils chassent changent soudainement de trajectoire et deviennent introuvables; les forêts brûlent; la glace cède là où elle avait toujours tenu. Ces métamorphoses sont amplifiées par des conditions sociales extrêmement dures dans les villages, qui perdurent depuis l'arrivée des premiers missionnaires et explorateurs qui sédentarisèrent les indigènes en même temps qu'ils leur transmirent des maladies incurables qui allaient décimer leur population.
Nous pouvons, en Occident, entretenir l'idée que ce qui arrive aux autres ne nous arrivera pas, ou très tard : il s'agit d'une illusion. Les indigènes qui vivent dans les régions les plus touchées par le réchauffement sont en réalité aux avant-postes de quelque chose qui fonce sur nous aussi, et qui concernera très bientôt non plus seulement nos intellects, mais nos propres corps. »
To be continued.
*Extrait d'une interview publiée dans Libération le 17 mai 2019. »

Quatrième de couverture

Autrefois, le monde des Inuits ne connaissait pas de confins. Danois, Groenlandais et Canadiens étaient liés par leurs dialectes, leurs croyances, leurs coutumes en harmonie avec la nature environnante. Mais lorsque les « hommes blancs » sont arrivés, les intérêts des grandes puissances ont pré-valu, de nouvelles frontières ont été dessinées, et les familles ont été séparées. Parmi eux, un enfant grandit en « Occident », loin de ses parents déportés. Lorsque, devenu adulte, il retourne sur ses terres natales pour retrouver ses sœurs, il éprouve le besoin de renouer avec les pratiques ancestrales. La chasse rituelle qu'il entreprend va revêtir une dimension initiatique dès lors qu'il se trouve confronté à une ourse. Le cours des choses s'inverse: c'est l'animal qui aura le pouvoir de le main-tenir en vie - ou non.
Dans ce conte engagé et sensible, Simonetta Greggio met en lumière des modes de vie dits primitifs souvent oubliés, voire dédaignés, et rappelle combien l'homme n'est que l'un des hôtes de cette Terre.

« Un conte poétique et puissant, qui nous entraîne au fin fond de la banquise, à la découverte de la culture inuit. Un énorme coup de cœur pour cette pépite ! »
Librairie Le Hall du livre

Éditions Cambourakis,  août 2024
108 pages 

dimanche 9 mars 2025

Les orageuses ★★★☆☆ de Marcia Burnier

Les Orageuses raconte les femmes agressées, dans leur tentative de réparation quand la justice traditionnelle n'est pas à la hauteur.
« Quand Mia le regarde, qu'elle voit sa lâcheté, ça démultiplie sa haine, qu'on ne vienne pas lui dire que ces types ne savent pas ce qu'ils font, qu'ils sont désolés, qu'ils ne l'ont pas fait exprès, que c'est leur éducation. »
C'est un livre qui met en colère. Forcément. 
Parce qu'il est IN-CON-CE-VA-BLE que le système ne rende ni justice ni réparation aux victimes agressées sexuellement. Comment peut-on fermer les yeux et laisser une victime digérée la telle déflagration reçue ?
Forcément. La colère donc ;-)
« Comment ça, elles ripostent ? Comment ça, elles ne laissent pas couler ? Comment ça, elles s'approprient la violence ? Hier, les copains tournaient en boucle : c'est dangereux de laisser ça comme ça, bientôt toutes les filles vont vouloir se venger pour un oui pour un non, elles vont se parer du statut de victime, s'enrouler dedans et refuser d'en sortir. »
Mais rassurez-vous, ce livre n'est absolument pas plombant ! Elles vont s'organiser ces orageuses et mener ensemble leur combat vers la réparation. Je vous laisse découvrir comment ;-)

Ce livre est plein d'espoir. Il est empreint de sororité ; l'amitié qui lie les protagonistes de ce roman est belle et forte. 
Néanmoins, cela me dérange de l'écrire parce que le sujet de ce livre est ô combien important et sa cause juste, mais pour être tout à fait honnête, je m'attendais à être plus retournée. J'aurais voulu je pense qu'elles aillent encore plus loin. C'est un peu gentillet avec du recul.
Je ferme cette parenthèse gênante parce que que ce livre doit être lu évidemment. Par les hommes aussi.

« Ainsi sera notre tempête
Ainsi sera notre revanche »

« Quand Mia le regarde, qu'elle voit sa lâcheté, ça démultiplie sa haine, qu'on ne vienne pas lui dire que ces types ne savent pas ce qu'ils font, qu'ils sont désolés, qu'ils ne l'ont pas fait exprès, que c'est leur éducation. »

« [...] Lucie n'a pas envie de dire agression, parce que ce qui arrive aux meufs c'est des viols, voilà, y'a pas de raison d'avoir honte mais plein de raisons d'être en colère. »

« On lui a envoyé une vidéo de Samuel Benchetrit, qui promet de casser la gueule à Bertrand Cantat, l'assassin de sa femme, « d'homme à homme ». " Et pourquoi pas de femme à homme ? " Lucie se demande. Pourquoi est-ce qu'on est privée de cette violence-là, pourquoi est-ce qu'on ne fait jamais peur, qu'on ne réplique jamais ? Quand est-ce qu'elle a fait peur à quelqu'un pour la dernière fois ? Qu'elle l'a fait reculer, qu'il a hésité à l'appeler "ma jolie" ? Même dans les manifs, les types essaient systématiquement de la protéger, ils la ramènent vers l'arrière, lui disent de faire attention, trouvent que c'est un moment parfaitement adapté pour lui demander son numéro derrière une banderole alors que ses yeux pleurent le gaz lacrymogène. Elle n'ose jamais intervenir, dans la rue ou dans le métro, même quand elle essaie de se convaincre qu'elle est forte. Même quand elle court, quand elle crie, quand elle ferme le visage, jamais elle n'a l'impression d'effrayer, d'imposer le respect. C'est comme si elle dégageait de la peur plutôt que de la colère sans qu'elle puisse rien y faire. Elle est au mieux invisible, tolérée, au pire sursollicitée mais personne ne baisse les yeux quand elle marche et aujourd'hui, plus qu'un autre jour, elle sent la colère monter. »

« C'est la cinquième fois qu'elle vient à une audience pendant ses congés, parce que ça l'intrigue ce système. Plus elle y retourne, moins elle y croit. Quand elle a commencé à assister aux audiences, c'était d'abord pour accompagner des copines, plus ou moins proches. Puis elle y est retournée, avec l'envie de comprendre. Qui condamne qui, qui remplit les cellules surpeuplées des maisons d'arrêt pendant que les violeurs deviennent au choix ministre, maire, chef d'entreprise, chanteur à succès ou footballeur, peuvent continuer à être père abusif, mari violent et ex-copain dangereux sans jamais voir l'intérieur d'une cellule.
C'était pas les assises qui l'intéressaient, elle n'assistait qu'aux audiences correctionnelles, pour voir ce qui valait plus qu'un viol: le vol d'un paquet de riz, d'un parfum, la revente de 20 grammes d'herbe, l'outrage à un agent, les violences volontaires avec moins de sept jours d'ITT... Elle tenait un journal avec les condamnations, et elle imprimait sur internet les verdicts sur les agressions sexuelles et les viols, pour comparer, pour avoir de la matière comme diraient les chercheurs. Elle ne savait pas pourquoi elle faisait ça, mais c'était méthodique, ça l'occupait, elle était avide de chiffres, de preuves de ce qu'elle pressentait. Il y a un mois, elle avait assisté pendant une demi-journée à des audiences pour deal de shit, c'était presque surréaliste. La juge et le procureur avaient demandé une suspension d'audience parce que l'un des prévenus avait un accent et qu'ils ne pouvaient s'arrêter de rire. Un autre était venu avec femme et bébé, attestation de formation et plein d'espoir de réinsertion, je vous assure Madame la Juge, les conneries c'est fini, il était là pour une infraction qui datait de deux ans, récidive, et la juge lui avait mis dix-huit mois ferme, pour être bien sûre que sa formation ne puisse jamais marcher. Mia avait la nausée à chaque fois, et la haine qui montait de plus en plus. À l'une des audiences auxquelles elle avait assisté, sa pote avait pris cinq mois de prison avec sursis parce qu'elle avait cassé le nez d'un mec qui l'avait agressée et qui avait ensuite eu le culot de porter plainte. C'était dans les jours qui avaient suivi que Mia s'était juré de renoncer à la justice traditionnelle, elle s'était dit que ça n'en valait pas la peine, que visiblement elles n'étaient pas du bon côté, que personne n'avait envie de leur rendre justice à elles, qu'il s'agissait juste de maintenir un vague ordre moral. »

« Et surtout, il y avait eu Leo. Leo avait défié toute concurrence en termes de dégoût de la justice. Son affaire avait été classée sans suite par un procureur surchargé et pas très attentif, un dossier parmi d'autres qui ne s'entasserait plus sur le bureau exigu du fonctionnaire, qui disparaîtrait des statistiques. Pourtant, toutes s'étaient dit que le cas de Leo serait un cas d'école, un cas qui donnerait envie à la justice de s'y pencher, il n'y avait pas de difficulté, Leo avait été retrouvée en bas de chez sa mère un type sur elle, en train de se débattre. Le mec avait filé en laissant son ADN partout, la police, appelée par un témoin, était arrivée sur les lieux constatant le flagrant délit. Ça n'avait apparemment pas suffi. Leo avait été emmenée dans les locaux de la PJ à Bobigny, mais rien n'y avait fait. On lui avait demandé si elle avait un copain, si elle aimait « s'amuser » avec des inconnus, on lui avait dit qu'un homme ne pouvait pas jouir et tenter ensuite de la pénétrer, enfin vous devriez savoir ça, on avait convoqué ses colocataires, ses amies, pour savoir si elle avait des mœurs légères, et ils avaient fini par lui dire qu'elle avait probablement tout inventé. Elle avait projeté, parce qu'elle s'était déjà fait violer, le gars avait juste dû lui prendre son sac, affaire classée sans suite. Toute la bande avait été vaccinée, plus jamais de police ni de juge, elles avaient eu envie d'abandonner les questions déplacées posées à deux heures du matin dans un commissariat froid, par un fonctionnaire qui cherche avant tout à éviter d'avoir un viol sur les bras. Elles ne voulaient plus qu'on leur demande comment elles étaient habillées, si elles avaient eu beaucoup de partenaires, si elles étaient des personnes sensées, insérées dans la société. Elles avaient décidé de refuser qu'on les qualifie de folle, de mythomane, qu'on leur reproche de détourner la réalité, de la dramatiser. Ce qu'elles voulaient, c'était des réparations, c'était se sentir moins vides, moins laissées-pour-compte. Elles avaient besoin de faire du bruit, de faire des vagues, que leur douleur retentisse quelque part. Quand elles avaient décidé qu'elles n'étaient plus intéressées par le procès équitable qu'on leur refusait de toute façon, elles s'étaient demandé ce qui poussait ces hommes, quel que soit leur milieu, à vouloir les posséder. Qu'est-ce qui rendait cet acte universel, structurel, et défendu systématiquement par une solidarité masculine sans faille ? C'est bien simple, expliquait Leo, dans n'importe quel groupe, allez accuser un homme de viol et observez les forces à l'œuvre pour que surtout rien ne soit bousculé par cette révélation. »

« Peut-être qu'il avait toujours raconté cette histoire en décrivant Louise comme un peu folle, un peu allumeuse, une fille qui l'avait séduit en pleine visite d'appartement. En tout cas il était surpris. Surpris qu'il puisse y avoir des conséquences à cette histoire si banale. Il avait cessé de parler après la gifle, et les clients étaient tous partis avec un joli flyer décrivant le viol que Charles-Parrier-agent-immobilier-à-votre-service avait commis. Elles avaient été rapides, cassant quelques trucs, en taguant d'autres, lui avaient fait peur et étaient reparties comme de rien en hurlant de rire. »

« La poitrine de Lucie est plus légère, moins encombrée, ses yeux sont nettoyés par la vue de la mer, par la vue d'un truc beau [...]. »

« Après l'action elles sont euphoriques, euphoriques d'avoir été jusqu'au bout du plan, heureuses de n'avoir pas fait ce qu'on leur a appris, baisser la tête et se recoudre entre elles. Personne n'apprend aux filles le bonheur de la revanche, la joie des représailles bien faites, personne ne leur dit que rendre les coups peut faire fourmiller le cœur, qu'on ne tend pas l'autre joue aux violeurs, que le pardon n'a rien à voir avec la guérison. On leur apprend à prendre soin d'elles et des autres, à se réparer entre elles, à « vivre avec », elles paient leur psychothérapie pendant que l'autre continue sa vie sans accroc, sans choc, toujours plus puissant. On leur raconte que les hommes peuvent les venger à leur place si elles ont de la valeur, qu'il faut qu'elles s'en remettent aux autorités, à leur mari, à leur père, à leur meilleur ami, qu'elles déposent le poids de la violence chez un autre masculin pour que jamais elles ne puissent en être complices. Mais ce soir, elles refusent de s'éteindre, elles refusent d'être éteintes, de leur céder la lumière. Rien que d'imaginer la honte que ressentira le tatoueur demain matin, en tentant probablement d'effacer de sa devanture les sept lettres et la date qu'elles ont peintes ça les fait littéralement sauter de joie devant la vitrine. C'est Louise qui les réveille, qui les prend par la main pour filer avant qu'un témoin ne passe. Elles se mettent à dévaler la rue des Innocents, et ne s'arrêtent que plusieurs rues plus tard, pour s'engouffrer dans La Moderne, où à cette heure-ci elles savent qu'il n'y aura personne et que la patronne ne bronchera pas devant les tenues noires et maculées de peinture. Essoufflées, radieuses, elles s'affalent dans un coin tandis que l'odeur du chocolat chaud en train d'être préparé commence à se répandre. En enlevant leurs fringues, elles peuvent enfin se distinguer. Leo brise le silence :
- Putain ça fait du bien ! »

« Comment ça, elles ripostent ? Comment ça, elles ne laissent pas couler ? Comment ça, elles s'approprient la violence ? Hier, les copains tournaient en boucle : c'est dangereux de laisser ça comme ça, bientôt toutes les filles vont vouloir se venger pour un oui pour un non, elles vont se parer du statut de victime, s'enrouler dedans et refuser d'en sortir. »

« Elle a été surprise de constater que réparer d'autres la réparait elle, que voir d'autres hommes payer pour un crime similaire à ce qu'elle avait vécu lui apportait un certain sentiment de reconnaissance, de justice. Et puis elle a trouvé quoi faire de toutes les pages qu'elle a remplies à chaque procès. À force de frapper aux portes, on lui a proposé d'en faire des chroniques sur un site internet, et elle s'y est mise, elle a tout mis en forme, elle est sortie de sa tête pour partager avec des inconnus ce qu'elle a observé et en voyant les gens commenter, diffuser, les choses qu'elle a écrites sont devenues plus concrètes. Pour une fois, elle a l'impression qu'on la voit, elle et les autres, elles ne sont plus invisibles, voilà c'est ça. Elle n'a plus l'impression que sa douleur doit se ratatiner sous un tapis, qu'elle doit la cacher coûte que coûte, elle n'a plus l'impression que c'est une tare, mais plutôt quelque chose dont elle doit parler sans rougir, sans tressauter ni baisser les yeux. Oui ça m'est arrivé. Qui ma vie a été bouleversée, ma trajectoire déviée, mon temps volé. Non je ne m'excuserai pas. Et elle a découvert quelque chose de fou, quelque chose dont on avait essayé de la priver. Elle a découvert qu'elle n'était pas seule. Elles avaient fait quelque chose ensemble, un truc qui les reliait pour toujours. Un truc sororal. Un truc qui soudait leur groupe, un cadeau qu'elles s'offraient parmi. Des violeurs, il y en aura toujours, des victimes qui voudront se venger aussi. Mais elles, elles ne voulaient pas se perdre, pas perdre pied. La limite avait été fixée. Elles ont presque toutes été vengées et c'est suffisant, en tout cas pour l'instant. »

Quatrième de couverture

« Depuis qu'elle avait revu Mia, l'histoire de vengeance, non, de "rendre justice", lui trottait dans la tête. On dit pas vengeance, lui avait dit Mia, c'est pas la même chose, là on se répare, on se rend justice parce que personne d'autre n'est disposé à le faire. Lucie n'avait pas été très convaincue par le choix de mot, mais ça ne changeait pas grand-chose. En écoutant ces récits dans son bureau, son cœur s'emballe, elle aurait envie de crier, de diffuser à toute heure dans le pays un message qui dirait On vous retrouvera. Chacun d'entre vous. On sonnera à vos portes, on viendra à votre travail, chez vos parents, même des années après, même lorsque vous nous aurez oubliées, on sera là et on vous détruira. »

Un premier roman qui dépeint un gang de filles décidant un jour de reprendre comme elles peuvent le contrôle de leur vie.

Éditions Cambourakis,  septembre 2020
142 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

vendredi 27 décembre 2024

Hors d'atteinte ★★★★☆ de Marcia Burnier

Erin fuit la ville, s'éloigne de tout contact humain.
Elle tente d'échapper à ses angoisses, de les atténuer tout du moins, de s'en libérer, d'apprendre à les maîtriser.
Elle a choisi la fraîcheur des montagnes dans un coin reculé du bout du monde. Là où rien ne semble in fine hors d'atteinte.
Guidée par cette urgence de ralentir.
De marcher en pleine nature.
Gravir des sommets.
De sentir, respirer, voir.
Je me suis réjouie avec elle des bruits, des traces, du silence.
Son esprit avait besoin de repos, de retrouver confiance en elle, d'attiser la petite étincelle qui fait se tenir debout et redonne goût à la vie. Celle qu'elle avait perdue justement sous l'emprise d'un homme avec qui elle vivait dans une relation toxique.

J'ai aimé cette lecture.
Simple à lire.
Une lecture de la reconstruction au contact de la nature empreint d'une belle et tendre fraîcheur.

« [...] personne ne pouvait partager sa douleur, qu'il fallait lâcher prise sur la rancœur. [...] en y réfléchissant, elle trouve ça de plus en plus vrai. Que cette quête amère et infinie de gens sur qui s'appuyer est vaine tant que ses jambes à elles ne sont pas solides. Ces derniers mois ont été ça, un apprentissage. Un chantier de consolidation, une manière de se rappeler qu'avant de compter sur les autres, il fallait qu'elle puisse compter sur elle-même. »

Note pour moi-même : Refuge des Espuguettes et cabane d'Estaubé

« Peut-être qu'en effet j'étais la personne la plus seule au monde. Mais peut-être que c'était bien. » 
Cheryl STRAYED

« ... le secret de la fuite c'est de savoir pourquoi on s'enfuit et où on va - et de laisser derrière soi les raisons pour lesquelles on part. »
Dorothy ALLISON

« Erin ne se rappelle pas vraiment pourquoi elle était partie aussi loin de la neige à dix-huit ans, pourquoi elle était partie loin du froid qu'elle connaissait. Sa mémoire est embrumée, les années qui viennent de passer sont floues, mélangées. Mais elle sait que quelques années après son départ, quand il était entré dans sa vie, il avait fini par la convaincre qu'elle avait peur de tout, tout le temps. Peur du froid. Peur d'être seule. Peur de ne pas savoir comment faire pour vivre. Qu'elle était une chose fragile, qu'il fallait protéger, isoler et enfermer, pour éviter qu'elle se blesse. Une chose qui avait oublié ce qu'elle avait été avant la peur, avant le repli. Erin se demande s'il serait étonné de la voir là, puis elle secoue la tête pour le chasser et allume la bouilloire. »

« Ce qu'elle savait par contre avec certitude, c'était que chez elle les odeurs étaient plus vives qu'en ville, l'air était plus frais, plus brutal. Elle n'était pas gênée par l'odeur du fumier, ça disait simplement qu'on était sur des terres partagées, rien de plus. Elle ne se lavait pas les mains trois fois par jour et trouvait que la boue salissait moins que le métro. Les couchers de soleil se suffisaient à eux-mêmes et donnaient l'impression d'un cadeau fait par la campagne, un cadeau éphémère qui, quand le ciel était dégagé, teintait les montagnes de violet. »

« Elle a souvent fantasmé le départ, n'a jamais vu dans la fuite une lâcheté spécifique, mais plutôt un moyen de survie, de défense. Partir pour mieux revenir, ou tout simplement partir pour reprendre à zéro, oublier les erreurs, comme si la fuite pouvait annuler les mauvaises rencontres, comme si l'échappée pouvait effacer les souvenirs. L'idée de débarquer dans un lieu inconnu et de choisir qui elle avait envie d'être lui était vertigineuse. À Paris, en s'endormant à ses côtés le soir, elle s'imaginait ailleurs. Sans lui. Le fantasme de pouvoir un jour disparaître l'avait fait tenir debout. Si ça va trop mal, je pars, je pars loin, à l'autre bout de la planète, là où personne ne me connaît, et je recom- mence sans trop savoir ce qu'elle recommencerait, sans savoir quelles parties de sa vie elle garderait et quelles parties elle effacerait et reprendrait à zéro, mais l'angoisse se calmait, le souffle ralentissait, son pouls redescendait. Elle trouvait que fuir demandait moins d'énergie que se battre. »

« Désormais elle doute : est-ce qu'on fuit pour éviter de souffrir ou pour se raccommoder en silence sans troubler personne ? Elle se demande si elle est partie parce qu'elle a honte d'avoir été endommagée, ou pour pouvoir enfin lâcher, enfin regarder dans les yeux cette tristesse qu'elle accueille comme une vieille amie, une couverture rassurante qui la borde les soirs où le monde semble trop glacial. Pour enfin faire l'inventaire des dégâts à la lumière crue des Pyrénées et comprendre comment tout ça pourrait être réparé. À Paris, elle avait eu peur de ne plus savoir être autrement, comme si l'endroit à l'intérieur d'elle-même qui semblait foutu pour toujours était finalement devenu un endroit familier auquel elle s'accrochait, comme si la douleur empêchait l'oubli, comme si aller mieux signifiait trahir celle qu'elle avait été, signifiait que rien de ce qu'elle avait traversé n'était grave. Le mal-être était l'unique preuve visible qu'elle pouvait présenter aux autres, voyez comme il m'a abîmée, voyez comme je n'ai pas menti. En fuyant, elle n'avait plus personne à qui présenter de preuves sinon elle-même. Ce matin, elle a fini un roman de Jean Hegland et elle repense à une phrase qu'elle a notée. L'une des deux héroïnes, voyant ses brûlures aux mains cicatriser, est désemparée. Hegland écrit, guérir était une défaite. Ça a marqué Erin. Est-ce que c'est vrai ? Est-ce qu'elle s'empêche de guérir, comme une condamna- tion à perpétuité ? »

« C'est la forêt qui l'entoure, le versant est de la montagne qui surplombe sa maison, c'est le bruit des chevreuils écrasant les feuilles mortes avant que le soleil se couche, c'est l'odeur de sa chienne au petit matin, avant que les oiseaux se mettent à chanter, c'est tout ça qui la fait se sentir vivante. Et soudainement, accroupie sur ce pas-de-porte, elle voudrait se pardonner d'avoir tant voulu être aimée. »

« Elle reconnaît désormais les mélèzes qui commencent à fleurir, avec leurs discrets cônes rouges qui poussent sur des branches encore éprouvées par l'hiver qui vient de se terminer. »

« - Tu connais le mythe de Sisyphe, Erin, non ? Le rocher qui dégringole de la montagne et qu'il faut remonter, encore et encore ? La vie c'est ça. C'est une suite de remontées et de dégringolades, de refuges au milieu qui redonnent de la force, de désespoir quand on voit la pierre rouler à toute vitesse vers le bas, qu'elle nous échappe des mains et quon ne peut rien faire. Des deuils il y en aura d'autres, beaucoup d'autres, et dans ta vie tu vas pousser cette pierre encore souvent. Des fois, sur le côté, il y aura des gens pour t'encourager, mais tu seras toujours seule à t'arbouter dessus, remplie d'énergie pour la rapprocher du sommet, tu hurleras encore quand elle t'échappera des mains parce que tu auras glissé, mais tu finiras par t'habituer, par apprécier la montée, par la trouver belle, sans te préoccuper du sommet. »

« Elle sait que les gens ont souvent envie de monter toujours plus haut, que pour certains, le sommet a plus de valeur que le chemin pour y arriver. Elle répond à Janine qu'elle a l'impression que c'est un peu différent dans son cas, ou peut-être que ça l'arrange de le penser. Mais c'est vrai, qu'est-ce qui fait qu'elle a le sentiment de défaillir à chaque sommet, à chaque col qu'elle atteint ? Le plus rarement, c'est parce que c'est la fin d'un effort, l'ascension physique qui se termine et qu'elle y est arrivée. Le plus souvent, c'est un sentiment purement esthétique, de l'ordre du sublime. Elle lui raconte qu'elle voudrait prendre une photo à chaque mouvement de lumière, à chaque mouvement de nuage, garder en mémoire ce temps changeant des sommets qui modifie l'aspect de la vue à chaque instant. Qu'elle est soufflée par l'espace qui se dégage devant ses yeux, la hauteur qui change la perspective, elle sourit de voir si loin. Que pour elle, l'arrivée au sommet n'est pas tant une conquête qu'une victoire sur elle-même, une épreuve à franchir. Avoir une vue dégagée à 360° sur des kilomètres, sans obstacle, la remplit d'une joie inexplicable, addictive, transformative. Pour elle, les sommets sont sans équivoque les plus beaux endroits du monde. Probablement qu'à la différence du lieu où elle a grandi, ces sommets-là sont vides, moins touristiques, sans les masses de randonneurs défilant à toute heure. Elle peut en jouir de manière solitaire, ce qui accentue la sensation d'être une invitée dans un espace qui n'est pas chez elle. »

« [...] personne ne pouvait partager sa douleur, qu'il fallait lâcher prise sur la rancœur. [...] en y réfléchissant, elle trouve ça de plus en plus vrai. Que cette quête amère et infinie de gens sur qui s'appuyer est vaine tant que ses jambes à elles ne sont pas solides. Ces derniers mois ont été ça, un apprentissage. Un chantier de consolidation, une manière de se rappeler qu'avant de compter sur les autres, il fallait qu'elle puisse compter sur elle-même. »

Quatrième de couverture

Elle trouvait que fuir demandait moins d'énergie que se battre. Désormais elle doute : est-ce qu'on fuit pour éviter de souffrir ou pour se raccommoder en silence sans troubler personne ?

Après plusieurs années d'une relation d'emprise avec un homme, Erin a trouvé la force de s'échapper pour recommencer sa vie seule. Du jour au lendemain, elle adopte une chienne qui devient une compagne indispensable, loue une maison isolée dans un village des Pyrénées où elle n'a plus à craindre d'être jugée, et se réapproprie son quotidien, en apprenant à vivre au rythme des saisons et de la nature.
Après le succès des Orageuses, Marcia Burnier nous offre un deuxième roman de résistance et de reconstruction qui aborde Davec force les questions de violences, de consentement et de domination patriarcale au sein du couple.

Éditions Cambourakis,  septembre 2023
150 pages

lundi 25 janvier 2021

Le dernier Loup ★★★★☆ de László Krasznahorkai

Une seule et unique phrase, suspendue, un court texte d'un peu plus de 70 pages.
Un exercice de style singulier,
 une histoire contée dans un seul souffle, agissant comme une emprise. Une écriture qui envoûte, surprend, saisit. 
Une longue tirade, une rêverie ininterrompue, où les transitions sont douces, imperceptibles, insaisissables et alors qu'un seul point ponctuera ces mots, le narrateur, un ancien professeur de philosophie accoudé au comptoir d'un rade berlinois déserté à cette heure matinale, nous emmène faire un tour en Estrémadure, une région d'Espagne. 
Il nous conte une histoire empreinte d'une profonde humanité, une confrontation de l'homme avec la nature, nous plonge dans une enquête déroutante, alambiquée, qui nous perd pour mieux nous récupérer ensuite.
Un petit livre, pas forcément simple d'accès, mais qui mérite assurément le détour. Il interroge sur le rapport de l'Homme avec la nature et les animaux sauvages, il questionne, hante bien après la dernière page tournée. 
« [...] voyez-vous, tout cela, cette Estrémadure se trouve en dehors du monde, Estrémadure se dit en espagnol Extramadura, et extra signifie à l'extérieur, en dehors, vous comprenez ? et c'est pourquoi tout y est si merveilleux, aussi bien la nature que les gens, mais personne n'a conscience du danger que représente la proximité du monde [...] vous savez ils n'ont pas la moindre idée de ce qui les guette s'ils laissent faire les choses car tout, aussi bien la nature que la population de l'Estrémadure sera frappé de malédiction, et ils ne se doutent de rien, ils ne savent pas ce qu'ils font, ni ce qui les attend, mais lui, dit-il en se désignant, il le savait, et il n'en avait pas dormi de la nuit [...] »
Lu d'une traite, deux fois d'affilée. Lors de ma deuxième escapade en Estrémadure, j'ai ressenti davantage de mélancolie, et me suis émue encore plus de la fragilité de la relation homme-nature.    

« [...] mais non, ils étaient restés, car voyez-vous, lui dit le garde-chasse en faisant démarrer la jeep, ça se passe comme ça chez les loups, quand ils ont un territoire, ce territoire demeure le leur à jamais, même s'il ne couvre qu'une cinquantaine d'hectares ils ne peuvent pas le quitter, c'est la règle, un principe, qui guide leurs pensées et détermine leur existence, si ces deux derniers loups n'ont pas bougé d'ici, c'est parce qu'ils ne pouvaient pas partir, ils avaient beau être conscients du danger permanent, abandonner leur territoire, dont ils ne cessaient de marquer les frontières, était tout simplement impensable, et puis, ajouté José Miguel, il était personnellement convaincu que la fierté jouait également un rôle important dans leurs lois, c'était donc probablement en partie par fierté qu'ils n'étaient pas partis, le loup est un animal très fier, très fier, dit-il en crachant quasiment chaque syllabe, après quoi il se tut, resta un long moment perdu dans ses pensées, et les autres le laissèrent à sa rêverie, car quelque chose dit-il au Hongrois qui, accoudé à son comptoir, commençait à piquer du nez à l'écoute de la voix monocorde du stammgast dans le bar désert [...] »

« [...] José Miguel se tourna vers lui, le regarda dans les yeux avec une profonde émotion, comme si cela venait de lui arriver, il faut dire qu'aujourd'hui encore il voyait la scène aussi nettement que si elle s'était déroulée la veille, la louve écrasée, éventrée, avec sa future portée, il la voyait encore aujourd'hui et il ne cesserait jamais de la voir, car il avait immédiatement compris que si la louve avait été écrasée, s'ils avaient réussi à l'écraser, c'était uniquement parce que son ventre était trop lourd, qu'à cause de cela elle n'avait pas pu traverser la route assez vite, n'avait pas pu éviter l'accident, et échappé aux intentions vraisemblablement meurtrières du conducteur de la voiture, et lorsqu'il avait compris cela, il était resté pétrifié, au beau milieu de la route, à côté de l'animal mort [...] »

« [...] il ressentit la même angoisse que là-bas, et fut horrifié de constater que cette angoisse était de toute évidence plus forte que le vide dans lequel il connaissait le calme et le repos, dit-il en élevant la voix, une angoisse qui l'avait saisi lorsqu'il était assis dans la jeep, juste après avoir entendu l'histoire de José Miguel, mais surtout sur le chemin du retour vers Albuquerque, lorsque, alors que le jour commençait à décliner, José Miguel avait raconté que le jeune mâle avait disparu, d'après les traces de l'animal, on avait supposé qu'il s'était enfui vers la frontière portugaise, et il avait eu beau espérer, espérer de tout son coeur, dit-il en contemplant le désert de la Hauptstrasse, que l'histoire de José Miguel s'arrêterait là [...] »

Quatrième de couverture
Lorsqu’il reçoit, de la part d’une énigmatique fondation, une invitation à se rendre en Estrémadure afin d’écrire sur cette région en plein essor, l’ancien professeur de philosophie est persuadé qu’il s’agit d’une erreur.
Pourquoi s’adresserait-on à lui, qui a renoncé à la pensée et à l’enseignement depuis des années ? Qui plus est pour aller dans cette région reculée d’Espagne ? C’est pourtant le récit de ce voyage (qu’il a donc effectué) et de l’enquête autour du dernier loup dans laquelle il s’est trouvé plongé, qu’il relate dans un bar berlinois…

Le Dernier Loup est certainement la première novella où Krasznahorkai déploie une phrase unique sur un si long nombre de pages.
Au-delà de l’impressionnante prouesse stylistique, cette phrase tout en circularités temporelles sert une réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature, opérant dans le même temps une véritable entreprise d’envoûtement du lecteur qui se retrouve happé par ce récit, ne pouvant s’en extraire qu’au point final.

László Krasznahorkai, né à Gyula, en 1954, est l’un des écrivains hongrois contemporains les plus importants, auteur d’une dizaine de romans, nouvelles et essais. Il a également collaboré avec le cinéaste hongrois Béla Tarr, pour lequel il a adapté certains de ses romans (Le Tango de Satan ; Les Harmonies Werckmeister), mais aussi rédigé des scénarios originaux (Le Cheval de Turin). Son œuvre a été primée de nombreuses fois, dans son pays et à l’étranger : en 2004, il a ainsi obtenu le prix Kossuth, la plus haute distinction littéraire en Hongrie et en 2015, le Man Booker International Prize. Son dernier roman, Báró Wenckheim hazatér, est paru en Hongrie en 2016.

Éditions Cambourakis, septembre 2019
72 pages
Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly

dimanche 23 octobre 2016

Little America de Rob Swigart*****



Editions Cambourakis, mars 2015
Traduit de l’anglais (États-Unis) par François Happe 
Edition originale parue en 1977


Quatrième de couverture


Orville Hollinday Senior voue une haine sans bornes à son fils, Orville Hollinday Junior, que le lui rend bien – et n’a d’ailleurs qu’une ambition, tuer son père avant de partir pour l’Ouest et s’établir dans l’immense station service de Little America, l’endroit où tout le monde finit inévitablement par passer, et où l’on prend la vraie mesure de l’Amérique : « Des voitures. De la nourriture. Des cieux immenses et bleus. La libre entreprise. » Après quelques détours professionnels et tentatives pour faire sauter les Cadillac successives de son père, Orville Junior atterrit effectivement à Little America et devient même propriétaire de sa propre pompe à essence, tandis que chez ses parents, entre coucheries et magouilles culinaires, rêves en Technicolor et déboires nucléaires, tout fout le camp… pour converger, dans une électrisante apothéose, vers la petite ville de Squash, non loin de Little America, en pleine frénésie patriotique. 
Farce œdipienne des temps modernes, Little America est une satire aussi drôle que virulente du modèle américain qui inscrit Rob Swigart dans la droite lignée de Ken Kesey, Joseph Heller ou encore Kurt Vonnegut.

Rob Swigart

« Sous quelque forme que ce soit, j’ai été écrivain toute ma vie adulte. » Ainsi se présente Rob Swigart, né en 1941 à Chicago, qui a fait ses premières armes comme reporter au journal local Cincinnati Enquirer avant de se lancer dans l’édition dans les années 1960 puis de s’en détourner quelques années plus tard, décidant d’embrasser la carrière d’écrivain après un doctorat en littérature comparée. Depuis, il enseigne notamment à l’université de San Jose, a travaillé comme journaliste spécialisé en technologies et techniques, a écrit le scénario de nombreux jeux vidéos et d’un épisode de série télévisée, et est à ce jour l’auteur de douze romans et d’une centaine de poèmes. Si ses oeuvres de jeunesse, dont Little America (1977), A.K.A. : A Cosmic Fable(1978)…, tiennent de la satire, ses ouvrages suivants gravitent souvent autour de la science-fiction, des innovations technologique et, plus récemment, de l’archéologie.

Mon avis ★★★★★


Un très bon bouquin, une très bonne histoire complètement déjantée, avec beaucoup d'humour derrière lequel se cache une belle et fougueuse critique de la société américaine. 
C'est un joyeux bordel qui vous attend : conspirations, sexe, envies de meurtre, belles voitures ... le tout assaisonné de matières fissiles, d'essence et d'une sauce très spéciale que tous les fast-food s'arrachent. Jubilatoire ! 
La plume de Rob Swigart, que je découvre avec grand plaisir, est légère et acerbe à la fois pour servir une comédie délirante et burlesque qui fait un bien fou ! Orville Junior, Orville Sénior, je ne suis pas prête de vous oublier ...

Dans le même registre de la contre-culture américaine, j'avais bien aimé Même les cow-girls ont du vague à l'âme de Tom Robbins, une histoire qui partait elle aussi dans tous les sens,et je me régale actuellement avec Et quelquefois j'ai comme une grande idée de Ken Kesey, que je savoure tranquillement et que je vous conseille vivement, c'est une petite pépite.

« À l'université, le conseiller pédagogique d'Orville lui dit qu'il n'avait aucune aptitude réelle pour le comptabilité, mais Orville travailla sérieusement et obtint son diplôme avec des notes qui le situaient juste au milieu de sa promotion. Il haïssait son père, mais il en avait aussi une peur bleue.
  - Non mais, imaginez un peu, dit Sénior au psychiatre quelque temps plus tard. Ce qu'il veut, c'est aller dans un endroit appelé Little America et avoir sa pompe à lui.
- Le simple fait de désirer une chose dont les autres n'ont pas envie ne fait pas de vous un fou, au sens clinique du terme, répond le Dr Schmidlapp sur un ton glacial. Il examina le fourneau de sa pipe en écume de mer, hocha la tête et se mit à tapoter ses poches à la recherche d'allumettes. Puis il parla d’Œdipe à Sénior.
- Je ne connais rien à tout cela, dit Sénior. Je suis un homme d'affaires. La mère d'Orville était assise près du lit, dans la chambre d'hôpital, et elle ne cessait de se lamenter :
- Oh, Orville, Orville.
C'était une femme séduisante, aux cheveux auburn, et qui était connue dans le cercle de ses relations pour ses salades et l'organisation méthodique de sa maison. Dans le brouillard de la douleur qui lui enveloppait la tête, Orville ne pensa pas un seul instant qu'elle pût se lamenter de la perte de sa lampe, les nymphes et les bergers ayant été expédiés à tout jamais dans les ordures ménagères d'un coup de balai.
Orville savait seulement qu'elle était la plus belle, la plus chaleureuse, la plus gentille, la plus sensible et la plus aimante au monde, et, assurément, la seule personne avec laquelle il aurait jamais envie de se marier.»