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dimanche 26 avril 2026

Minjung ★★★★★ de Ian Manook

Un séjour à Séoul, ça vous tente ?
Version culinaire et diablement secouante ?
Alors suivez sans hésiter le duo aussi improbable qu'attachant formé par Gangnam, ex-flic au cœur de nounours, lesté d’un passé tourmenté, et l'inspectrice Chin-Sun, aux tenues Cosplay waouh !, du bureau du procureur. Ensemble, ils nous entraînent dans des enquêtes boueuses, haletantes, qui soulèvent les pans les plus sombres de l'histoire coréenne.
Car ici, le vernis craque vite. Un système qui broie, puis recrache sans état d'âme.
Des "évaporés", des indésirables, les minjungs, des enfants volés, un trafic humain glaçant. D'un côté, des destins brisés. De l’autre, des tortionnaires, des violeurs, des esclavagistes, des saloperies de la pire espèce, « la pire cupidité des hommes d'argent dans le silence complice des hommes de pouvoir ».
Et au milieu, le désir de vengeance et la quête de justice qui s'inscrivent dans ce décor macabre.
Une noirceur brute, abjecte, qui dit beaucoup, trop, de ce dont l’homme est capable.
Et puis, au milieu de tout ça, il y a aussi Jeanine. La Toulousaine. Je ne vous en dirai pas trop 😉 Sinon qu’elle est toute "espantée" à l’idée de se retrouver devant le BBQ Olive Chicken de Crash Landing on You, celui qui fait saliver les Nord-Coréens de la Compagnie 5. « Oh, mon Dieu, tu ne sais pas à quel point ça me fait joie de voir ça ! [...] avec le beau Hyun Bin ! » Je suis allée voir, c'est vrai qu'il est pas mal 😏
Parce que ce roman, c’est aussi une immersion vibrante dans la culture coréenne, entre scènes de vie, références populaires et échappées culinaires.
La plume de Ian Manook, teintée d'humour et d'ironie, d'une grande humanité aussi, est d'une redoutable efficacité. Elle embarque, percute, enchevêtre les intrigues et les destins, jusqu'à rendre toute pause impossible.
Un polar qui cogne autant qu'il fait voyager.
Lu quasi d’une traite, comme ma lecture de "Débâcle".
Et maintenant, qui vient dîner chez Cho ? 🍽️
Ou, plus près de nous, au "Le Verre à Pied", rue Mouffetard ? 
Vous êtes plutôt street food à Séoul ou verre de rouge à Paris ? 🍜🍷
Merci à Babelio pour l’envoi de ce roman dans le cadre de l'opération Masse Critique privilégiée.

« Dans la rosée du petit matin, son arme à la main, l'homme progresse, d'un pas prudent, entre les buissons coriaces des camphriers odorants et des rhododendrons rigides. Il aime cette heure suspendue du lever du jour, l'odeur décomposée de l'humus putride, quand le sol exhale des senteurs organiques. Pour lui, l'automne c'est beau comme la mort. Un suicide resplendissant. Une sénescence assumée. La forêt sent fléchir la lumière et accumule ses tanins. Les feuilles, privées de chlorophylle, s'oxydent en suffoquant, et les arbres sécrètent des hormones assassines qui, une à une, thrombosent les tiges de chaque feuille pour les sacrifier à leur survie. L'automne, ça pue la mort. Ça s'y prépare. »

« Par superstition plus que par croyance, il l'a rangé à l'ombre sacrée d'un dangsan namu, un de ces pins rouges, arbre élu liant les hommes au ciel et à la terre pour les placer au centre de l'univers. Il n'a jamais cru à cet amalgame spirituel entre croyances chamaniques et récupérations bouddhistes, mais comme tout bon Coréen, dans un sillon tordu de son cerveau, dans une combe profonde des replis de son inconscient, il accepte l'idée que le pin rouge, d'une façon incompréhensible et superstitieuse, puisse être le compagnon bienveillant de l'homme de sa naissance à sa mort.
Humant le vent pour prendre la température du petit matin, il lace ses rangers, serre les sangles et les poches de sa tenue de camouflage, noue un foulard blanc à son cou et vérifie son arme, puis remonte un rustique bief de grosses pierres qui canalise jusqu'à un étroit bassin l'eau d'une source captée plus haut à flanc de montagne. Sacrées comme le dangsan namu elles aussi, l'eau, la source et la montagne. Alors, il s'abreuve d'une coupe d'eau fraîche et glacée entre ses deux mains, car même athée et matérialiste, un peu de sacré, au matin d'un jour d'automne et de mort, ne peut pas lui faire de mal, puisqu'il n'y croit pas. »

« Ils s'éloignent et le contrecoup de la peur vide le procureur de ses dernières forces et de toutes ses larmes qu'il pleure sans retenue. D'avoir réussi, d'avoir envisagé de tuer des hommes, du destin de ces pauvres esclaves, d'avoir sauvé Beop, de ce dont est capable ce putain de pays en dictature, de sa ruse qui a fonctionné, d'avoir failli mourir, d'avoir failli faire de sa femme une jeune veuve et de leur petite fille une orpheline... il reste longtemps allongé sans bouger, sur le dos, les yeux clos, à écouter gémir et jurer l'autre au fond de son trou, jusqu'à cet autre gémissement familier et cette langue râpeuse sur sa joue. 
[...] 
De retour dans ses bureaux, le procureur Hwang Yong-won s'informe sur la Fraternité et découvre un réseau nébuleux de centres sociaux créés par un certain Pak Ae-chan. La Fraternité est un organisme d'aide sociale reconnu par le gouvernement et la municipalité de Busan, et qui gère le Refuge temporaire de vagabonds de cette même ville.
Il sait vaguement de quoi il s'agit. Dans le projet d'accueillir les Jeux olympiques en 1988, la dictature a décidé de rendre la Corée « présentable » aux yeux du monde extérieur, du moins dans ses grandes villes, et a autorisé en conséquence des opérations « rue propre » regroupant par la force si nécessaire dans des institutions spécifiques toute personne jugée sans domicile fixe.
Pak Ae-chan, ancien militaire, commence sa carrière dans le « social » en reprenant à son compte l'orphelinat pour frères et sœurs géré d'une main de fer par son beau-père. Grâce à cet orphelinat, Pak Ae-chan obtient en 1965 une licence d'établissement de protection de l'enfance et développe ses activités dans le business social. Avec une brutale efficacité, de toute évidence, puisque dix ans plus tard, profitant de l'ordre n° 410 du ministère de l'Intérieur concernant la répression du vagabondage, il ouvre des centres d'hébergement pour les sans-abri qu'on appelle sans honte des minjungs, des indésirables, et en 1983, un « sanatorium psychiatrique » pour les vagabonds. Sanatorium psychiatrique, le procureur en tremble rien qu'à lire ces deux mots ensemble.
Les premiers chiffres officiels que peut compiler le procureur parlent de seize mille indésirables dispersés dans trente-six établissements, dont quatre mille à la Fraternité de Busan, le plus important.
Vagabonds, mendiants, sans-abri, vendeurs de rue, tout ce qui aurait pu faire tache lors des visites des délégations du Comité olympique est alors raflé, et le business social de M. Pak Ae-chan prospère dans un tsunami de subventions et de corruption. En millions de dollars et en milliards de wons. »

« Pour Gangnam, un petit déjeuner c'est soupe de pousses de soja ou de raviolis, riz blanc, chou fermenté épicé, légumes sautés à l'huile de sésame, œuf à la vapeur et poire nashi s'il y en a. Et dans la gargote de Mme Cho, bien évidemment, à la petite table contre la vitre qui donne sur l'arrêt de bus du minuscule square en triangle en face du marchand de gâteaux de riz. C'est ça, le bonheur jaloux d'être coréen à Séoul le matin ! »

« [...] Gangnam savoure l'instant : la vie industrieuse de la rue animée, toutes ces couleurs floutées à travers la vapeur parfumée qui brouille la vitre, le bruit des gens qui s'affairent, du trafic qui s'engorge et s'en arrange, des enfants insouciants qui passent en riant, des vélos qui donnent de la sonnette et de la pétarade des mobylettes. »

« Ça, c'est le reste du dossier. Une compilation de photocopies, d'articles, de rapports. Des photos et des cou-pures de presse. Le scandale des enfants coréens vendus à l'adoption. Cent quarante mille enfants entre 1955 et 1999.
Même après la dictature, [...] les premières années de démocratie. Ça m'a fait dégoût ! Un business en millions de dollars, géré par des agences cupides pour des fonctionnaires et des politiciens corrompus, des enfants et des nourrissons arranqués à leur famille en guise de marchandise.
Gangnam parcourt les feuillets et accroche des phrases qui lui poignardent l'entendement : « L'industrialisation commerciale de l'adoption », juge un expert après-coup. « 99% des dossiers étaient acceptés en moins de quarante-huit heures et les enfants étaient expédiés comme des bagages », explique un rapporteur. « C'était devenu un commerce international avec des subventions à l'exportation de la part des gouvernements successifs », estime un universitaire. Quelqu'un évalue la participation de l'État à neuf mille dollars par dossier. Pour cent quarante mille enfants. 1,26 milliard. Officiellement... »

« Le temps n'est qu'une succession de jalons qui remontent au passé. Personne ne connaît le chemin de sa vie pendant qu'il le parcourt. Il ne prend un sens que quand on le remonte. La fin du chemin, ce n'est pas quand on arrive au bout, c'est quand on le remonte jusqu'au départ [...].»

« Bols et baguettes coréennes, ils ont leurs verres déjà et leur bouteille. Quand soudain grésillent les lamelles de bœuf mariné, accompagnées de fines rondelles de carotte et de ciboule à sauter avec la viande, c'est tout un quartier d'avant qui resurgit du passé pour Gangnam. Les mômes dans les ruelles, le vieux assis devant leur porte, les parents dans les maisons, les amoureux dans leur chambre. Un village de durs à la peine, aux bonheurs simples, un village de la lune. »

« Tu sais écrire, non ? Depuis quand tu es mon supérieur ? Depuis quand l'ancienneté et le grade se calculent au nombre de couilles qu'on a entre les jambes ? Tu prends leurs dépositions et moi je m'occupe de monsieur. »

« Comment peut-on se croire flic en débardeur Snoopy ? Sous une veste satin brodée à la gloire de Charlie Brown ! Sur un legging nacré comme une coquille d'huître ! Avec des bottines en écailles roses ! Avec des breloques partout à sa ceinture et à ses poignets ! Putain, qu'est-ce que ça peut porter comme string, une fille comme ça ? »

« - Kimchi, perdre la vie ce n'est rien, celui qui est mort ne sait même pas qu'il l'est, il n'est plus, un point c'est tout. Il n'a plus ni souffrance, ni honte, ni peur. Perdre la vie, c'est ne rien perdre, parce qu'une fois mort tu ne sais même pas que tu l'as perdue. Mais toi, Kimchi, fais un peu le bilan de tout ce que tu pourrais perdre sans mourir, et en garder la honte aux yeux de tous pour le restant de ta vie en prison.
- Pauvre type, je suis le dragon du clan le plus puissant qui ait jamais régné sur ce pays !
- De quel dragon parles-tu ? De l'homme qui ne sait même pas que ses simples soldats se baladent armés de flingues, ni lequel d'entre eux organise le viol d'une touriste en son nom? Bonne soirée, ne me raccompagne pas, je connais le chemin, et si tu m'as prévu une cérémonie d'au revoir dans le hall, préviens-les que je ne suis pas d'humeur à en laisser un seul vivant. »

« Il y a toutes les pires raisons pour que les clans se servent très peu d'armes à feu en Corée. Parce que les gangsters des petites pègres locales ont été fédérés en mafia par les yakuzas, importés par l'occupant japonais qui interdisait le port d'arme aux Coréens. Parce que l'honneur veut qu'on se tue les yeux dans les yeux, à distance de regard. Parce que la vengeance veut que celui qui meurt voie celui qui le tue. Parce que c'est aux poings des corps à corps qu'on gagne sa place dans la hiérarchie d'un clan. »

« Les Chilsing-pa sont un clan busanais actif... comme des Busanais. Des méridionaux moins ambitieux que les clans du Nord. Ils gèrent les trafics traditionnels : extorsions, enlèvements et rackets, prostitution et jeux d'argent. Ils ont un accord tacite avec la police sur les limites à ne pas dépasser dans cette ville devenue un centre commercial touristique et balnéaire à ciel ouvert. Aucune fusillade, pas de violences spectaculaires, et personne ne s'en prend aux touristes.
Les Seven stars ont même délégué à la mafia russe des activités jugées trop primaires: trafic de drogue, contrebande des armes et immigration clandestine. En échange, le clan se développe dans la cybercriminalité et le hold-up de cryptomonnaie. »

« La vue depuis le kiosque à huit côtés de la petite pagode de Palgakjeong, perchée sur le mont Eungbongsan à cent mètres au-dessus de Séoul et du fleuve Han, est spectaculaire. Les lignes orangées et élancées des voies express sillonnant le bleu électrique de la nuit, les ellipses et arabesques aériennes des échangeurs éclairés, le damier lumineux des gratte-ciel des hauts quartiers lointains, le scintillement des faubourgs populaires dans le noir profond, et le large fleuve Han moiré des néons bleus et pourpres des ponts élancés qui l'enjambent. 
- C'est une vue qui donne à réfléchir, vous ne trouvez pas ? 
[...]
- À la complexité des choses. À celles qui sont laides en elles-mêmes, comme ces quartiers de gratte-ciel, ces échangeurs routiers, ces bidonvilles, et qui deviennent de si belles vues dans la nuit. »

« Malgré sa petite taille, chaque équilibre d'un jardin traditionnel y est respecté. La pièce d'eau rectangulaire au milieu, le pangji, reflet du ciel et de l'harmonie cosmique, le court ruisseau qui s'en échappe et rebondit sur des cailloux choisis pour les flux vitaux et la purification, enjambé d'un pont, ici de quelques planches, transition entre les mondes séculier et sacré.
Les pierres, lourdes et grosses, disposées de façon asymétrique, représentent les montagnes et leur charge spirituelle. D'autres, plates et blanches, pour des chemins sinueux, encouragent à la découverte et à la méditation.
- Tu peux vérifier, tout est là, explique le grand-père d'un ton admiratif et respectueux. Regarde ce petit kiosque hexagonal sur le plus haut étage des trois ter-rasses, et ce totem grimaçant pour éloigner les mauvais esprits, et même les murs fleuris sinueux pour délimiter le jardin et en séparer les espaces. »

« Tout est beau, paisible et harmonieux dans ce qu'aime cet évaporé.
La sérénité des jardins et la retenue des pavillons solitaires du cimetière des martyrs de Majae, et son chemin de réflexion sinueux à travers des essences rares.
Plus au sud, la crique aux nénuphars de Tokkiseom est un apaisement de l'âme. Un tapis flottant de larges feuilles déjà pointées de milliers de fleurs rondes et nacrées à venir, jusqu'à l'horizon presque clos de deux collines bleues ne laissant entre elles qu'un passage étroit vers le fleuve lumineux qui passe, indifférent à la beauté fragile et cachée du sanctuaire que ses eaux ont creusé.
Indifférence dont le nénuphar est d'ailleurs le symbole en langage des fleurs, se souvient Gangnam. Gabrielle le lui avait appris. Pas l'indifférence, mais le langage des fleurs.
Il en sourit. Indifférence, mais pas à ce monde paisible et immuable qui survivra à tout. Indifférence à l'agitation frénétique des hommes, leurs ambitions mégapoliques, leurs querelles et leurs guerres et tout ce mercantilisme honteux qui réduit chaque espoir à de misérables ambitions pécuniaires. Il s'est sûrement déjà trouvé quelqu'un pour estimer la valeur marchande de ce bonheur des yeux et de l'âme qu'est la baie des nénuphars à l'aune du prix de chaque fleur revendue sur un marché de Séoul. »

« - Park, évitez-moi, et surtout évitez-vous, ce petit jeu ridicule. Seung me dit que vous avez déjeuné avec un témoin qui a fini comme victime le lendemain de vos agapes ?
- Simple technique de mise en confiance de quelqu'un qui n'avait pas mangé à sa faim depuis des semaines.
- En tant que procureur, j'y verrais plutôt de la subornation de témoin. Seung atteste aussi que vous avez pleuré sur la victime, devant tout le personnel policier et technique.
- Oui, un petit vieux de 75 ans, probablement esclave d'une organisation criminelle, tabassé par plusieurs bourreaux et balancé du parapet d'un échangeur pour qu'il se brise tous les os des jambes sans en mourir sur le coup et qu'il agonise longtemps et meure de douleur, oui, ça m'arrache quelques larmes, en effet.
- Seung affirme qu'il n'y a pas encore de rapport d'autopsie.
- Seung aura toujours raison d'après les manuels, mais contrairement à lui, moi j'ai parlé au légiste. »

« Il a besoin de partager quelque chose avec quelqu'un.
Un dwaeji-gukbap et son bouillon de porc épicé cuit trois bonnes heures, relevé de crevettes fermentées avec un bol de riz; un milmyeon de nouilles froides avec sa soupe glacée à la glace pilée ; un gangjang gejang et sa chair de crabe crue marinée trois jours dans une sauce soja vinaigrée et servie effilochée dans la carapace du crustacé. Ça, ça lui plairait bien, avec cette coutume, une fois le crabe dégusté, de remplir la carcasse d'un riz blanc qui en éponge la sauce... »

« Gangnam ne répond pas. Les Coréens, hommes ou femmes, ont une telle culture de la cuite et de la gueule de bois que la honte ne fait pas vraiment partie des conséquences de leurs beuveries. Ils en rient et ils oublient. Gabrielle avait même avancé cette théorie selon laquelle le haejangguk n'était en rien un remède contre le mal, mais plutôt un rituel social codifié pour sortir sans humiliation de cette situation délicate. »

« Il déploie le dessin et tend les bras pour que les larmes qu'il ne retient plus ne le tachent pas. « Merci 318 », un flot de tristesse le submerge. Le message d'une enfant belle et brillante qu'on a torturée jusqu'à la rendre folle et infirme avec la complicité de l'Etat, qu'on a abandonnée pendant quarante ans à une vie de misère et de mendicité dans le cloaque d'un jjokbang qu'une section de RoboCop sans âme au service du même État s'apprêtait à prendre d'assaut pour la punir encore. Le message d'une gamine qui l'a reconnu comme le tongtti qu'il a été, lui rappelant qu'on reste victime à vie de ces malheurs-là. La gamine à qui il a offert, sans le savoir, sans le vouloir, son dernier repas.
Le dessin est là, devant ses yeux en larmes, les derniers mots de Mingi, pour lui, pour le minjung 318, juste un mot, un chiffre, enveloppés dans un cœur maladroit, symbole de toute cette innocence brisée par la pire cupidité des hommes d'argent dans le silence complice des hommes de pouvoir.
Il voudrait dire quelque chose à Chin-sun, lui faire comprendre qu'il ne pouvait être que du côté de ces gens-là, qu'il n'avait pas le droit de les trahir, que sa fidélité se devait d'aller à eux plutôt qu'à la police et à la loi qui avaient permis tout ça, toléré tout ça, couvert tout ça, mais il ne peut rien dire, son corps d'homme secoué de sanglots désespérés comme, au jour de son enlèvement, son corps d'enfant l'avait été des mêmes pleurs. »

« Chin-sun n'arrive pas croire qu'une telle horreur puisse être aussi inhumainement simple que ça : juste quelques noms et quelques dates sur une liste mensongère. Ni que les responsables l'aient laissée aussi accessible, mais Gangnam la détrompe. Bien sûr il était dangereux de conserver une telle liste, imbécile et compromettant même, mais elle témoigne surtout de l'impudente confiance de ceux qui l'ont établie dans l'impunité des corrompus de l'époque qui se savaient sous la protection de ceux qu'ils soudoyaient. »

« Le policier dit à regret qu'il serait bien resté plus longtemps, que cette maison a un sens pour lui, qu'elle lui rappelle une jeunesse sportive et heureuse, mais Gangnam le coupe et lui explique que les associations caritatives dont la demeure était le siège social ne géraient en fait que des activités criminelles d'exploitation d'êtres humains. Trafic d'orphelins, travail forcé, séquestration... Le policier reçoit ces informations comme autant de coups de poing qui le sonnent et le laissent muet pour plusieurs minutes. »

« - Madame la procureure, on ne vend son âme au diable que pour deux raisons : la fortune ou le pouvoir qui, souvent, ne font qu'un. »

« Lui préfère rester à la table, histoire de digérer toutes ces informations et savourer une belle portion du fameux milmyeon busanais fait d'un nid de nouilles au blé jaunes et moelleuses dans un bouillon de bœuf glacé épicé de sauce rouge et décoré d'allumettes de radis blanc et de concombre. »

« Alors c'est pour ça ? Pour une pauvre conne de Française fouille-merde à la recherche de ses origines, pour deux gamines allumeuses et délurées qui auraient détroussé père et mère ? Pour quatre dégénérés de misère qui pleurnichent d'avoir été maltraités quarante ans après les faits? C'est pour ça que tu vas mourir, Gangnam ? Vraiment ? »

« Du bout de ses doigts de pied meringués d'œufs en neige, Gangnam manipule le mitigeur pour réchauffer plus encore l'eau de son bain. Et voilà, qu'ils s'en démerdent à présent, tous autant qu'ils sont, flics, journalistes, mafieux, procureurs, juges, politiciens et même tous ces quidams avides de faits divers et qui ne leur ont jamais demandé le moindre compte. Il a ouvert les vannes à purin, qu'ils y pataugent, qu'ils s'en étranglent, qu'ils s'y noient, lui s'en fout maintenant, dans son bain parfumé. À nouveau, il se laisse glisser sous l'aérienne banquise de mousse, attentif à son cœur qui bat dans les échos de l'eau, quand le vibreur de son téléphone résonne comme une alerte sous-marine. »

Quatrième de couverture

Cent quarante mille enfants coréens vendus dans le cadre d'un trafic humain géré et financé par l'État.

Des dizaines de milliers de « minjungs » traités en parias par la dictature et raflés pour présenter au monde une Corée étincelante lors des J.O. de Séoul en 1988.

Deux immenses scandales dont Gangnam va devoir affronter les séquelles, bien des années plus tard.

Pas seulement comme ex-flic et ex-mafieux, mais surtout comme survivant. C'est dire s'il va ajouter à sa férocité d'enquêteur déjà ingérable toute la rage et la détermination d'une victime.

Ceux qui ont été complices de ces atrocités inhumaines n'ont aucune clémence à attendre de lui.

Encore une fois, dans un pays qu'il aime, Manook pointe sa plume là où ça fait mal...

Auteur de trente romans et traduit en dix langues, Ian Manook a notamment signé la trilogie Yeruldelgger, récompensée par dix-sept prix des lecteurs, parmi lesquels le Grand Prix des lectrices de ELLE, le prix SNCF du polar et le prix Quais du Polar.

Éditions Flammarion,  avril 2026
478 pages

vendredi 29 août 2025

Débâcle ★★★★☆ de Ian Manook

Embarquez pour la Taïga, territoire sauvage de tous les dangers. ! Territoire de libertés aussi.
"Débâche" est l'histoire d'une incroyable traque qui, vous vous en doutez, n'a rien d'une villégiature. Cette traque est politique, fomentée par un KGB sans scrupule prêt à tout pour faire disparaître les fâcheux dossiers.
Sous fond politique du démantèlement de l'URSS et la débâcle qui s'en suivit, Ian Manook nous propulse dans une aventure qui mettra au défi les personnages qui s'inscriront dans cette traque, des personnages marquants, en totale immersion dans une nature hostile. Les horreurs perpétrées sur le territoire russe au nom du pouvoir imprègnent ces pages. Au delà d'une intrigue bien ficelée, ce roman interroge les liens de l'homme à la nature - sujet brûlant actuellement -, et c'est aussi en cela qu'il est intéressant : ce livre crée un climat favorable à la réflexion : la nature n'est-elle pas devenue hostile pour l'homme à cause de l'homme ? De quoi parle-t-on quand on parle de milieu hostile ? Il y a des dangers partout ... même dans les villes. Liouba, dans cette aventure, nous rappelle à maintes reprises, qu'il faut en connaître les règles pour apprécier la vie dans la nature sauvage.
« Autre règle de la taïga : c'est toi qui tombes sur les autres, pas le contraire. Tu choisis ceux que tu rencontres et ceux que tu évites. C'est comme avoir les blancs aux échecs. C'est toujours un avantage. »
Je découvre la collection de La Grand Ourse aux éditions Paulsen et il est certain que j'irai piocher quelques futures lectures dans ce catalogue. Les couvertures y sont toutes aussi belles et envoûtantes les unes que les autres. 

🎶[...] C’est moi, le maitre du feu, Le maitre du jeu, le maitre du monde Et vois ce que j’en ai fait, Une Terre glacée, une Terre brûlée La Terre des hommes que les hommes abandonnent. [...] 🎶

« La ville est devenue une jungle sournoise. On ne s'y risque plus que poussé par l'impérieuse nécessité de survivre. Chaque prédateur peut y devenir à tout instant la proie d'un autre. On évite les passages et les cours. Les escaliers et les passerelles. On ne passe plus sous les ponts. On se méfie des ombres. Les gens, effrayés, se regroupent dans des endroits ouverts.
L'inébranlable, l'inaltérable, l'immortelle Union des républiques socialistes soviétiques a disparu, et rien ne la remplace encore. Les pauvres gens, sidérés, ne sont plus citoyens de rien. Tous travaillaient pour l'État, et l'État s'est fracassé dans le chaos de la perestroika. Le Parti gérait tout, fondation, ossature, murs porteurs, toiture du pays. Le voilà dissout. Il a suffi d'un décret pour le rendre hors la loi. Le pays tout entier s'est retrouvé sans employeur. Donc sans salaire. Survivre est désormais un miracle. L'épargne, gelée dans les banques d'un État qui n'existe plus, est inaccessible à ceux qui possédaient quelques économies. C'est le règne du troc et du choc. On échange tout et n'importe quoi. Les coups pleuvent de partout pour garder le peu que l'on a, ou arracher aux plus petits que soi de quoi survivre jusqu'à des lendemains incertains. On risque sa vie rien qu'à descendre au pied de son immeuble. »

« - Personne n'a besoin d'être dangereux pour être surveillé ou déporté, tu es bien placé pour le savoir. C'était 1968, l'affaire de Tchécoslovaquie, et ces deux-là ont été sacrifiés pour l'exemple. Lui, simple chef d'équipe dans une usine de câbles, et elle, conductrice d'engins de chantier. De bons communistes, bien dans le rang. Leur dénonciateur a affirmé avoir vu le père lire un "samizdat" de Soljenitsyne.»

« Balitsky Point, ce n'est pas grand-chose sur une carte, et encore moins vu du ciel. Une saignée sauvage d'un hectare dans la forêt, en pente vers une rivière. Quelques isbas de guingois, dispersées en retrait de la berge, une antenne blanche striée de rouge, haute d'une soixantaine de mètres, fichée dans un socle de béton massif épais comme un bunker. Un comptoir au bout de l'unique débarcadère perché sur pilotis pour échapper aux crues. Et le dépotoir tout autour. 
Le contraire d'une décharge. Tout ce que ces survivants d'un autre monde, habitués aux pénuries soviétiques, ont été poussés à collecter au cas où, par instinct de survie. Tout et n'importe quoi. Glacières déglinguées, motos rouillées, planches, tubes, moteurs, ferraille, chiottes jaunies de pisse, lavabos ébréchés, bâches, bidets fêlés, pneus, parpaings. Même une vieille Lada rouillée, sans portes, vestige de l'ère Kossyguine, qui doit tenir lieu de poulailler. Comme partout ailleurs aux portes des villes d'URSS, des lieux enlaidis par la peur de manquer. Cette pétaudière de Russie nouvelle est pire encore. Un fatras de récupération dans un foutoir politique. Amasser pour troquer. Troquer pour survivre. »

« - Piotr, je n'ai rien contre toi et tu m'as sauvé la vie, mais tu es animé de mauvaises intentions. Des esprits malins t'habitent. Tu te mens à toi-même autant qu'aux autres. Celui que tu recherches appartient à la taïga, c'est-à-dire aux loups, aux ours, aux aigles, aux cerfs, tout comme aux arbres, aux rivières et aux montagnes. Au ciel aussi, au vent, au soleil et à la nuit. S'en prendre à lui, c'est s'en prendre à eux. Et, d'une certaine façon, à moi aussi.
- Pourquoi dis-tu ça ?
- Parce que prendre un risque, c'est savoir à quel danger on s'expose.
- Quel risque ? De quoi parles-tu ? Liouba, attends !
Mais elle est déjà loin. Elle disparaît dans le sous-bois et il la perd de vue. »

« - Moi ? Comment résumer ça... J'avais vingt ans, je rêvais de pilotage et de conquête spatiale, genre Roscosmos, Gagarine et Baïkonour, tu vois le genre ? Au lieu de ça, on m'a envoyé au Moyen Âge combattre des fous de Dieu. Trois ans d'Afghanistan. J'en suis revenu déglingué comme tu peux pas imaginer et j'ai sabordé ce qui me restait de jeunesse à grands coups de paradis artificiels. J'ai tout foutu en l'air avec une application obstinée et suicidaire. À frôler chaque jour cette putain de mort qui m'avait snobé là-bas...
- Et ensuite ?
- Ensuite, classique : j'ai fini par trouver une fiancée qu'un apparatchik du Parti convoitait. Il a fait pression sur moi à cause de la drogue. Alors j'ai été obligé de passer en mode ONV.
- ONV ?
- "Ochen Nizkaya Vysota", comme on dit dans l'aviation : vol à très basse altitude pour passer sous les radars.
- Je vois. Donc tu voles sous les radars jusqu'à Iakoutsk et tu te planques dans ton hélico sous prétexte de ravitailler les corbeaux. »

« Le feu est une bête féroce. Liouba en a affronté trois avant celui-ci. Elle le connaît, maintenant. Elle le comprend, comme elle comprend l'ours, le cerf ou le loup. Elle sait ce qu'il veut : de l'air et du gaz. Il terrasse ses proies bien avant les flammes. À quelques dizaines de mètres devant lui, il pousse un front invisible et délétère qui dessèche tout sur son passage. Prisonnière de cette vague de chaleur extrême qui transforme la chimie des végétaux, la forêt meurt bien avant de s'embraser. Quand les flammes se referment sur les écorces déjà meurtries, le brasier festoie du gaz qui s'en échappe.
Il est fourbe, le feu. Feu de surface qui embrase en chandelle un arbre tout entier dans la futaie. Feu rampant, au ras du sol, sous les taillis et les buissons. Roulant quand il prend son élan. De cimes quand ses brandons virevoltants enflamment les mélèzes par leur pointe. Et sauvage, redoutable, en feu continu, quand il dévore en même temps cimes et troncs dans la même fureur. »

« - Tout ce que nous imaginons de l'au-delà n'est fait que pour ceux qui restent.
- Tout est faux, alors ? L'enfer, le paradis, les âmes, les dieux, les esprits ?
- Non, tout est vrai pour ceux qui ont besoin d'y croire. La vraie question, c'est pourquoi éprouvent-ils ce besoin ?
- Tu n'y crois pas, toi ?
- Je ne crois à rien d'autre qu'en ceux que j'aime et à cette nature à laquelle j'appartiens. Nous ne sommes qu'une infime particule d'un tout qui nous dépasse. Je finirai poussière et mon âme s'éteindra avec moi dans un univers qui me survivra. Au bout du compte, il ne restera plus rien de moi, ni en haut ni en bas.
- Finir cendre ou poussière, ce n'est pas franchement une consolation.
- Ne perds pas ta vie à chercher la consolation. Consacre-toi à aimer Sacha sans te poser de questions. Ne fuis pas. Reste avec ceux que tu aimes. Ne t'occupe pas des croyances de ceux qui sont guidés par la peur.
- Tu penses que tous les croyants ont peur ?
- Dans les guerres saintes, on brûlait les ennemis les plus valeureux pour qu'ils montent au ciel par peur que leurs fantômes ne ressuscitent pour continuer le combat sur terre, Toutes les croyances sont fondées sur la peur. D'aller en enfer ou de ne pas mériter le paradis. »

« - Tu ne crois en rien, alors ? Même pas aux légendes ?
- J'y crois comme je crois aux rêves. Les mythes et les légendes sont les rêves de l'humanité. Ils ne sont que ce qu'on veut bien y voir.
- Les prêtres, les popes, les chamanes y voient pourtant beaucoup de signes du destin.
- Parce que nous les avons laissés faire, Yuliana. Nous les avons laissés lire le monde à notre place. Ils en ont pris l'habitude. Ils en ont tiré un savoir-faire, un vrai talent pour certains, une activité mercantile pour d'autres. Mais les plus honnêtes le reconnaîtront eux-mêmes : ils ne sont que des intermédiaires entre ce qui existe et ce que nous ne prenons plus la peine de comprendre. Ce qui compte, c'est ce que tu fais de toi. »

« Toute croyance, toute foi, tout dogme n'est qu'un artifice pour t'empêcher d'être maître de ton destin. On ne croit que parce qu'on doute. Cesse de douter. »

« - Deviens ce que tu es ! s'amuse Vassili. Qui a dit ça, déjà ? Socrate, Karl Marx, Jésus-Christ ?
- Nietzsche, répond Liouba qui préfère s'expliquer.
Ce que son père a dit au sujet de Poliakov, c'est lui qui l'a vécu à l'époque où il se nommait encore ainsi : il a été dénoncé, arrêté, torturé, déporté sous le nom de Poliakov. Il a passé dix années de sa vie au goulag. Après sa libération, toujours sous le nom de Poliakov, il a mené avec sa femme la vie d'errance des anciens condamnés. C'est de ce vagabondage forcé qu'est née l'idée d'une fuite. Totale. Absolue. Définitive. Échapper à tout. Aux années volées par le régime autant qu'à l'avenir macabre. Pour échapper à cette humanité pervertie, il fallait revenir à ce qui survivrait à tout : la nature.
- Quitte à se soumettre à des lois, mes parents ont préféré qu'elles ne soient pas le fruit d'une idéologie paranoïaque. La nature est dure, certes, mais impartiale. »

« Il faut deux vies d'homme pour qu'une forêt ressemble à ce qu'elle était avant le feu. Pas plus d'un incendie tous les siècles et demi. Au-delà, l'équilibre est rompu entre ce qu'il a détruit et ce qu'il permet de régénérer. »

« Non, la nature n'est pas cruelle. La prédation n'est pas une cruauté, elle n'a rien d'une propension à faire souffrir. Si la proie souffre, cette souffrance est extérieure à la finalité du prédateur ; elle est un mal nécessaire. Rien à voir avec les policiers et les agents du Komité, les bourreaux vicieux qui l'ont torturé, ceux qui ont violé Eva, les gardes-chiourme sadiques qui les martyrisaient jour après jour dans le camp. C'est en ces hommes que réside la cruauté, et non dans le loup qui ne terrasse la biche que pour nourrir ses louveteaux.
Les animaux ne sont jugés nuisibles que quand ils dérangent T'homme. Ils ne sont pas cruels les uns envers les autres. Rares sont ceux qui tuent pour tuer. «Les animaux ne font pas la guerre», a-t-il dit un jour à Poliakov.
- Ils s'affrontent pourtant pour des territoires. Les combats de chimpanzés, comment tu appelles ça ?
- Ce n'est peut-être pas un hasard s'ils sont nos plus proches cousins...
- Songe aux fourmis qui ne nous ressemblent pas, alors.
Elles passent leur temps à guerroyer contre les termites qu'elles exterminent pour conquérir leurs territoires ou leurs forteresses.
- Peut-être parce que, comme nous, elles construisent des sociétés dont le mode de fonctionnement et la perpétuation leur échappent. C'est la société qui justifie la cruauté, pas l'individu. »

« Il fredonne quelques chansons patriotiques qui les font sourire tant les paroles, en ces temps de débâcle, leur semblent désuètes.
Levez-vous par les feux de camp, nuits bleues ! 
Nous sommes les pionniers - les enfants des travailleurs! 
Voici venir l'ère lumineuse, 
Le cri des pionniers : « Sois toujours prêt ! »
Ils s'accordent tous sur les nuits bleues, mais ils n'ont pas souvenir d'années lumineuses. Ou alors elles sont passées loin d'eux. Très loin !
Vaste est mon pays natal, 
Il regorge de forêts, de champs et de rivières, 
Je ne connais pas d'autre pays 
où l'homme respire plus librement qu'ici.  »
« Yuliana raconte cet été de canicule, sur les bords de la Lieva, à Balitsky Point. Un hélicoptère avec des géologues. Ils parlent fort et leurs mains s'aventurent sous les jupes de sa mère qui en rit à gorge déployée. Ils ne veulent pas d'une gamine dans leurs pattes.
De loin, elle prend en pleine poitrine des musiques qu'elle ne pouvait même pas concevoir. Chuck Berry, les Creedence, les Beatles. Et puis les Rolling Stones. Les « Stones », comme disent fièrement les géologues. Elle se souvient d'« Angie » et elle en pleure encore.
Angie, Angie
When will those clouds all disappear ?
Angie, Angie
Where will it lead us from here ? »
« - Mais vous serviez à quoi, avant ?
- À rien, pareil, sauf qu'on était payés.
- Tout ça, c'est la faute de Boris.
Boris ?
- Eltsine. Le poivrot. La gueule d'alambic. Le buvard de gnole. L'éponge à éthanol. C'est lui qui boit, et c'est le pays qui trinque. Tu y crois, toi, que ce tète-vodka a dissous le Parti ? »

« Je sais bien, tu ne m'attends pas 
Mes lettres, tu ne les lis pas, 
Je t'attends, tu ne viens pas, 
Si tu venais, tu ne me reconnaîtrais pas...
- C'est lugubre, murmure Piotr pourtant ému par la complainte.
« Le port de Vanino » : l'hymne des zeks de la Kolyma, la pire des colonies pénitentiaires, À l'époque où cette chanson a été écrite, les déportés étaient envoyés à l'autre bout de la Sibérie construire eux-mêmes le port qui les acheminerait en enfer. À Vanino, dans le détroit de Tartarie, sur la mer d'Okhotsk, ils étaient parqués dans les wagons de la Magistrale Baikal-Amour jusqu'à Magadan, où on les envoyait pourrir le long de la route des ossements...
- Je ne chante jamais les premiers couplets, parce qu'ils parlent de mer et de bateaux dont nous n'avons jamais vu la couleur à Oïmiakon. Mais les deux derniers ont du sens pour tous les zeks du monde.
Ma mère et ma femme, adieu ! 
À vous, gentils enfants, adieu! 
Buvons jusqu'à la lie la coupe immonde, 
Buvons l'amertume de ce monde !
Fiodor se perd dans un silence dont Piotr n'ose imaginer la profondeur et la noirceur. À quoi bon se remémorer de telles horreurs ? Se pourrait-il que Fiodor s'accroche au souvenir de quelques bonheurs fugaces dans cet univers d'épouvante ? Il faut pourtant qu'il ait gardé en lui un peu d'espoir pour avoir eu la force, le courage et l'envie de survivre. 
 »

« Le goulag, c'est un monde à part. Un monde dans lequel des centaines de milliers de déportés se croisent, se rencontrent, se côtoient sur des chantiers titanesques ou au fond de mines d'enfer. Les zeks vivent, boivent, souffrent, mangent, s'épuisent et s'endorment ensemble. Ils résistent, espèrent, croient, se résignent, abandonnent ou se révoltent ensemble. 
Entassés par centaines dans des baraques, des dortoirs, des réfectoires, des dispensaires. Des millions de personnes avec un travail de forçat qui les épuise des jours entiers, et quelques moments de désœuvrement. Du temps libre, comme ils disent, pour des zeks brisés, cernés par des gardes et des barbelés.
Fiodor se tait un instant, soudain absent de ce monde, le regard perdu, cherchant où puiser les mots justes dans la noirceur d'une nuit aussi sombre que sa mémoire.
- Au goulag, tout le monde se parle, tout le monde se raconte. Moins bien que Soljenitsyne, dont les samizdats auraient justifié la déportation de toute la famille Poliakov, mais avec la même précision, la même volonté de graver ce qui pourrait un jour, dans des temps meilleurs, devenir le fer acéré d'un témoignage. Ou le tranchant d'une vengeance.
Dans les camps, il n'y a pas de présent, et le futur se résume au seul espoir de survivre un jour de plus... 
[...]
- Au goulag, seul ce qui a été existe. C'est à la fois une ressource et un refuge. Alors tu ne penses qu'à ça, mon garçon. À ce que tu as vécu, à ce qui t'est arrivé. Pourquoi, comment, par qui. Et tu t'aperçois que tout le goulag bruisse de cette même volonté de savoir et de comprendre comment, pourquoi et par qui le malheur s'est abattu sur chacun.
Fiodor explique à voix basse comment, tout en surveillant ceux qui surveillent, entre audace et terreur, on se murmure des questions dont on se chuchote les réponses. Entre voisins de terrassement, de bûcheronnage ou de mines. Camarades de punition, camarades de corvée. Aux malades et jusqu'aux mourants. Même à travers les murs des frigos, ces cellules d'isolement glaciales, on partage des nouvelles, on explique son cas, ses conditions d'arrestation, la procédure, les motifs de déportation, les passages à tabac, les isolements et les condamnations. Les dates, les lieux, et surtout les noms des responsables.
Au goulag, il se trouve toujours quelqu'un pour connaître le nom du policier, du juge, du délateur ou de l'agent du KGB qui a causé le malheur des autres. Un espion de quartier, un accusateur du Parti, un faux témoin. Autant de salauds que le système finit par déporter aussi, un jour ou l'autre. Des types qui vident leur sac, marchandent son contenu ou se le font arracher. Et la vie du camp s'organise autour de cette obsession : savoir et faire savoir.
- C'est la faiblesse des systèmes génocidaires, explique Fiodor, cette volonté de donner une apparence légale à la barbarie. À chaque échelon, on se couvre de la forfaiture organisée par les autres. Tout, de la plus petite vilenie à la pire bassesse, est consigné quelque part. Il suffit de trouver celui qui te tendra le premier fil pour venir à bout de la pelote. Il faut du temps pour y parvenir, mais ça tombe bien : la seule force du zek, c'est le temps. »

« - La taïga est un monde à part, reprend Fiodor. Tu y trouves l'avant-garde de l'avidité géologique, minière et pétrolière soviétique au complet. Tu y croises aussi des pêcheurs, des chasseurs, des braconniers, des fugitifs, des autochtones, contrainte, par désir de spiritualité ou par goût de l'aventure, sont revenus à la forêt. Et ils sont nombreux, beaucoup plus dans la taïga. Et figure-toi qu'ils se parlent chaque fois qu'ils que tu le penses. Il y en a des milliers, comme moi, dispersés se croisent. Dans la forêt, tout finit par se savoir.
Fiodor raconte à Piotr comment il arpente la forêt, jour après jour, pour continuer à apprendre d'elle, mais aussi pour aller à la rencontre d'autres taygatskyi et découvrir ce que chacun a appris du monde. Le leur et celui des autres.
- Nous ne sommes plus des déportés, et la taïga n'est pas un nouveau goulag. Nous ne sommes pas non plus des ermites, ni par pénitence, ni par repentance, ni par crainte d'aucun dieu ou d'aucune autorité. De ta ville, de ton monde, tu ne vois que le confort dont tu nous crois privés, mais nous sommes tout simplement des revenants.
- Des fantômes?
- Non, des gens revenus de ce monde artificiel et chaotique, des gens qui ont choisi de revenir à la forêt. Une communauté plus vaste que tout ce que tu peux imaginer. Personne, chez les revenants, n'est seul au sens où vous l'entendez. C'est juste que nous n'éprouvons pas le besoin impérieux de nous prouver chaque jour que nous vivons ensemble. Tu habites dans un immeuble collectif, je suppose ?
- Oui, répond Piotr sans comprendre le sens de la question.
- À quel étage?
- Huitième.
- Comment s'appellent tes voisins du quatrième ?
- ...
- Et leur métier ? 
- Je ne sais pas...
- Et ceux du premier ?
- Je ne sais pas...
Fiodor le regarde et sourit.
- À dix jours de marche, vers l'est, il y a Anton, le trappeur. Sur le chemin, il y a Vadim le prospecteur et sa femme Raïssa avec leurs trois filles, Saskia, Polina et Yéléna, qui fricote avec Leonid, le fils aîné d'Anton. Au sud-est, à quatre jours, un camp de forestiers: Yvan, Dimitri, Pavel, Agop l'Arménien, Andreï et Bogdan. Tu veux le nom de leurs femmes et de leurs enfants ? [...] »

« - Dans les temps anciens, des générations se sont succédé pendant des siècles sur ces terres sans rien changer à leur mode de vie.
- C'est probablement la raison pour laquelle ces gens-là ont fini par disparaître.
- Non, les peuples anciens sont morts de l'incapacité de cette prétendue civilisation à accepter un autre mode de vie que celui qui alimente sa voracité infernale. Ils disparaissent parce que le système ne les juge pas assez rentables. Parce que, en les voyant, il pourrait venir à l'esprit des aliénés de votre monde qu'une autre vie est possible.
- Tout revenant que tu prétends être, tu survis quand même de ce qu'un hélico t'achemine deux fois par an, y compris tes livres. Un hélico, Fiodor, avec son kérosène, ses radios, son héliport quelque part, des mécanos pour l'entretenir et le réparer. Tu ne vois pas ce qu'il y a d'hypocrite dans ton choix de vie ?
- Et toi, tu te rends compte à quel point ton raisonnement est biaisé ? Tu cherches à me convaincre que notre monde ne survit que grâce au tien.
- N'est-ce pas le cas ? Que ferais-tu en cas de péritonite ou de morsure de vipère ?
- Je mourrais sans doute, et alors ? Toi aussi, tu peux mourir en bas de chez toi, renversé par un camion ou poignardé par un ivrogne. Accident ou malchance, appelle ça comme tu veux. Mais à dix jours de marche d'ici, je peux te présenter une bonne demi-douzaine de centenaires qui vivent à deux ou trois cents kilomètres du premier dispensaire.
- Je ne vois pas l'intérêt de s'obstiner dans le refus du progrès et du confort qu'il apporte.
- Bien, n'en parlons plus, alors. Sinon je serai obligé de te demander de quelles libertés la société t'a privé pour t'intégrer au système. Revenons donc à Platov, mon garçon. »

« Piotr perd pied. Sa vie s'est vidée de sens dès qu'il a eu la certitude que sa mère était morte. Celle que lui propose Fiodor en est dépourvue. Il n'est plus ni Pavel ni Piotr. En lui, c'est la débâcle aussi, tout se rompt. »

« Le hasard, ou ce qui préside à la destinée des êtres vivants, ne le fait pas trop attendre. Dans son dernier engourdissement, Fiodor a la vision d'Eva qu'il ne rejoindra pas puisqu'ils ne croyaient ni l'un ni l'autre en l'éternité. De Pavel et de Liouba qui comprendront. Alors seulement il murmure dans un dernier souffle les vers de Yéghiché Tcharents, un poète arménien :
Et enfin, il s'apaisera 
Pour toujours, ton corps fatigué, 
Devenu cendres fertiles, 
Transformé en pierre et en sève. 
Immatériel et sanctifié 
Ton esprit enchanteur vivra; 
Devenu un chant qui s'élève 
Et le nôtre, transformé en terre.
Quand il aperçoit le cerf éternel et majestueux à l'orée de la clairière, quelque chose d'infiniment grand se rompt dans sa tête. Une débâcle. Un flot incandescent de bonheurs qui se propage dans son être et son âme. Les remous et l'écume de son existence, ses vagues, ses rapides, ses courants. Ses eaux dormantes, ses fleuves tranquilles. Ses mares, ses torrents, ses ruisseaux. Jusqu'à la source.
Fiodor Pouchkine quitte ce monde, apaisé, ne regrettant rien de ce qui ne sera plus, mais heureux de tout ce qui aura été. »

Quatrième de couverture

Balitsky Point, 1991.
Boris Eltsine vient de dissoudre l’Union soviétique et le Parti communiste dont tout dépendait : salaires, pensions, carburant, munitions… L’hélico qui ravitaille tous les six mois ce comptoir isolé de Sibérie se pose à vide. Seul en descend un homme, ex-agent du KGB, à la recherche d’un ermite, survivant du goulag.
Dans ce pays âpre et grandiose commence alors une traque machia­vélique pendant laquelle ni les bêtes sauvages, ni les incendies, ni les fous de Dieu, ni les tortionnaires n’entameront la détermination du chasseur et de sa proie.

Éditions Paulsen,  mars 2025
Collection La Grande Ourse
384 pages