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mardi 18 août 2026

Les orphelins ★★★☆☆ d'Éric Vuillard

« Le nom de Billy est un ressort. Il est le nom de la fiction proprement dite, il est le personnage par excellence. Il suffit de prononcer son nom et l’histoire commence. Il incarne la conquête, l’esprit d’aventure, l’individualisme naissant, avec son chatoiement de contradictions romanesques. »

Billy the Kid. Un nom qui suffit à faire surgir tout un imaginaire en effet, le Far West, les revolvers, les hors-la-loi, la liberté, la légende.

Mais qui était vraiment Billy ?

J’ai mis un peu de temps à entrer dans ce livre, à comprendre où Éric Vuillard voulait nous emmener. J’ai même relu certains passages, avec cette impression d’avoir peut-être laissé échapper une information essentielle. C'est une lecture qui demande de la concentration, je crois, mais qui se révèle d’une intelligence et d’une richesse folles.
Car en réalité, derrière la figure mythique du Kid, l'auteur raconte un gamin orphelin, pauvre, errant, dont la vie nous échappe presque entièrement. Une existence trouée de « peut-être », de « probablement », de récits contradictoires… « Toute sa vie est au conditionnel. En fait, plus on approche de lui, plus il s’efface. »
« Billy ne nous sera livré qu’une fois disparu. Alors, on inventera Billy, on lui fabulera une existence glorieuse ou moins glorieuse, on lui donnera sa chance. »
Billy est ainsi un orphelin de l’Histoire, de ceux qui n’ont ni archives, ni pouvoir, ni voix pour raconter leur propre vie. Et Eric Vuillard refuse de combler les blancs « le plus important, ce n’est pas l’exactitude […] c’est l’inexactitude au contraire, le flottement, l’impossibilité où nous sommes de savoir ».

Derrière le mythe du Far West, il montre aussi une Amérique conquérante, coloniale et profondément violente. Une société où la frontière entre hors-la-loi et homme de loi devient parfois bien mince, où les puissants disposent d’autres armes comme l’argent, les terres, la politique, les institutions.
Un regard très engagé, peut-être même un peu trop manichéen à mon goût. Et si sa démonstration est incontestablement intelligente, j’ai parfois trouvé son propos un peu démonstratif, comme s’il soulignait avec insistance ce que l’on savait déjà. On savait que la conquête de l’Ouest ne s’était pas faite dans la douceur et pas davantage que la construction de la puissance capitaliste américaine. Reste que la façon dont il relie l’histoire de Billy à la grande Histoire, avec son regard à lui, ça fait réfléchir.

C’était ma première rencontre avec Éric Vuillard. Une écriture singulière, qui mêle récit historique, digressions, ironie, réflexion politique et envolées presque poétiques. Parfois déroutante, mais indéniablement riche.
Je ne suis peut-être pas entrée dans son œuvre par la porte la plus simple, mais Les Orphelins m’a donné envie de découvrir ce qui se cache derrière.

Une histoire de Billy the Kid, oui. Mais surtout sur ceux qui écrivent l’Histoire, ceux qui la subissent et ceux qu’elle laisse dans le silence.

« SI L'ON VEUT essayer de comprendre Billy, si l'on veut apprendre à parler couramment le Kid, la langue que fut Billy the Kid, si l'on veut parler sa vie comme une langue maternelle, alors dans un premier temps, il faut peut-être se résoudre à ne lire aucun livre. Il faut seulement se tenir dans le petit vent frais, là où l'on est seul et pauvre et comme très loin de soi. C'est là que se tient Billy, le petit sauvage. C'est là qu'il écrit ses thèses de sang et griffonne dans le sable ses petits Mémoires de sagouin, c'est là qu'il torche sa vie et la nôtre à coups de carabine, sale Billy ! Il connaît toute l'Histoire du monde, et il ne sait rien. C'est ça être orphelin, tout savoir, et pourtant ne rien dire, et se tenir seul et froid dans son pauvre rayon de soleil. Il mendie, Billy. Nous n'avons rien à lui donner. Rien. Tous les mots écrits subissent le même sort, nos bibliothèques sont une collection de cris étouffés, catalogue d'abois contre-pesés, expurgés, polis. On ne peut pas étudier Billy, on ne peut ni le retranscrire, ni le raconter. Billy, c'est une poignée de sable dans les yeux.
Avant Jesse James et Billy the Kid, il n'y avait pas de vrai sang sur les planches. Richard III est un voyou splendide, mais Billy est un pauvre idiot. À l'ouest, ils ont inventé ça, la poussière, les yeux éblouis par un soleil miteux, la mort vaine. Il faudrait écrire une lettre d'amour pour raconter l'histoire de Billy, mais on ne le peut pas. Il est mort bien avant Rimbaud, plus jeune que Mozart, plus jeune que Büchner, plus jeune que tout le monde. Il est mort à vingt et un ans. Personne ne l'aimait. »

« Sur son lit de mort, Frank. P. Cahill racontera au juge de paix l'empoignade brutale qui venait d'avoir lieu entre lui et Billy, et à l'issue de laquelle le Kid devint un hors-la-loi. Et voici qu'entre les mailles de la langue écrite, dans la déposition rédigée par le sinistre juge de paix de ce patelin de toiles et de planches qu'était Camp Grant, tandis que la prose du rédacteur tente de civiliser l'événement, de lui donner son tour judiciaire, définitif, de le traduire dans le latin monotone des procès-verbaux, voici que l'on tombe sur des restes de tournure orale, un petit morceau de Billy. On entend soudain sa voix, le son de sa voix dans celle de Cahill ; et on la reconnaît aussitôt. Et il est émouvant de penser que le seul élément authentique et sensible de la vie de Billy qui nous soit peut-être parvenu, la trace la plus indubitable de son passage sur terre, gît dans ce triste lambeau de prose recueilli par un juge et que l'on peut encore trouver dans la bouche de n'importe quel vaurien, et qui peut-être détient le secret de leurs souffrances : "Je l'ai traité de maquereau et il m'a appelé fils de pute." »

« [...] le plus important, ce n'est pas l'exactitude, puisqu'elle est ici impossible, c'est l'inexactitude au contraire, le flottement, l'impossibilité où nous sommes de savoir, ce sont les probablement, les il se peut, les peut-être qui tapissent le récit de son existence comme des habits misérables laissant voir le jour à travers eux. Puisqu'une fois qu'on a supprimé tout ce qui n'est pas rai-sonnablement certain dans la vie de Billy the Kid, il ne lui reste rien. »

« Et si l'on a tant de lacunes pour une vie si brève, si peu d'informations fiables, si peu de documents, de dates, de certitudes, et tant de pointillés, c'est parce que le pauvre Billy, William, Henry, peu importe, ayant mené une vie de fugitif, n'est qu'un pauvre orphelin. Il n'a pas eu de père, et, quand sa mère mourut, il avait quatorze ans. Et c'est de petits boulots pour survivre, en tristes larcins et en crimes, que le Kid va finalement apparaître, comme sur sa photographie légendaire, reléguant William Bonney, William McCarty, William Antrim et Henry Bonney aux insondables archives. Désormais, il portera ce pauvre surnom, auquel Chaplin donnera, quarante ans après, une note plus douce, et qui est offert aux enfants qui n'ont rien d'autre à se mettre le Kid. »

« Billy ne nous sera livré qu'une fois disparu. Alors, on inventera Billy, on lui fabulera une existence glorieuse ou moins glorieuse, on lui donnera sa chance. Mais le jeune Billy, l'adolescent, celui qui a été jeté en prison pour avoir volé un peu de linge, on ne le connaît pas. On ne connaît jamais les adolescents. Ils nous évitent, nous mentent. Tout ce qui est correct, régulier, nos lois, nos mœurs, leur font horreur. Et Billy, du fond de son horreur pour nous, de son insondable malheur, de son honnêteté endurcie, vola du linge et des vêtements miteux. Il aimait prendre ce qui est aux autres, il vou-lait tout pour lui, essayer les vêtements en vitesse, se regarder dans la glace, s'admirer, froisser le linge, briser le miroir à coups de pied et jeter tout ça dans un trou. »

« On s'étonne que le Kid ne soit pas parti plus loin de chez lui. Les vagabonds restent le plus souvent à deux pas de l'endroit qui les a vus naître. Ils partent précipitamment, et tombent presque aussitôt. Ils n'explorent pas le monde, ils le fuient. On ne fuit jamais assez loin. On tourne autour de quelque chose.
On dit que certains oiseaux volent ainsi, par milliers, dans la nuit ou dans le jour. Ils remontent les minces artères au flanc des falaises, survolent les grands pins, ne se posent jamais vraiment mais planent au-dessus des immenses troupeaux, jusqu'aux monts Sacramento, et là, face à la paroi sombre de la vie, des murailles soudain poussent en dessous d'eux, dans le ciel ouvert, ils commencent à se laisser tomber, lentement, volent et se cognent les uns aux autres, comme un nuage gronde et crève. 
»

« Ainsi, Billy. Il rôde parmi les récifs de chardons, et rampe, allongé à midi, sous les mangeoires des bêtes. »

« Enfin, le Kid se mêla à une bande de hors-la-loi qui écumait le Nouveau-Mexique. La bande avait pour chef Jesse Evans, un gamin de vingt ans, à demi cherokee. On braconnait les bleds paumés, on pillait les fermes, on volait des chevaux. Tous les petits voyous de cette joyeuse bande avaient à peu près vécu de la même manière, connu les mêmes épisodes d'errance, de solitude. Et souvent, la nuit, sans prévenir, quelques-uns d'entre eux s'en allaient, comme si une blessure honteuse, une douleur d'enfant mal-aimé, obscure, les obligeait malgré eux à fuir. Ils partaient courir leur chance de leur côté, au hasard, rejoignant d'autres copains, bossant une saison dans un ranch, puis dans un autre. Cette errance était leur malédiction, leur salut.
Billy se sentit revivre. Il n'était plus tout à fait seul. Il s'entraînait à tirer, à monter à cheval. Il devenait habile. C'est une grande satisfaction de savoir tirer, de disposer d'un tel outil, d'en avoir la maîtrise. Et puis un révolver, ce n'est pas n'importe quel outil, c'est un outil qui vous libère de tous les autres. Plus besoin de porter les ballots de paille, plus besoin de faucher, de clouer, de piocher, une arme à feu libère du travail manuel auquel on était condamné. Billy est libre. À la manière des petits truands, il jouit d'une liberté précaire, fragile. Mais peu importe ! On défonce les serrures pour entrer, on piétine le travail des autres. La violence est indispensable à la liberté. »

« Regarde la vie de travers. Attaque les ban-ques, bute les flics, picole, casse les vitrines à coups de révolver, pisse sur les pieds des cons. Ah ! Jesse Evans, poème, imbécile, tu es intraduisible en mots, comme ce petit tas de lumière sur le plancher, comme cet urinoir à l'envers ! Pauvre Jesse, on t'aime bien, tu nous invites, tu payes à boire, et puis tu files sans régler l'addition. Un an plus tard, te revoilà, la gueule enfarinée, pauvre Jesse, tu as pris un coup de vieux, on dirait que tu as vingt-cinq ans, vieux clown, on s'embrasse et c'est reparti. Avec Rockefeller, évidemment, c'est moins drôle, il ne pense qu'au pétrole, à standardiser son huile, ses gaz, pauvre Rockefeller. On raconte qu'à la fin, il ne buvait plus que du lait de femme, on raconte encore qu'une fois ses invités partis, les rares fois où il en avait, le milliar-daire piochait dans les assiettes et terminait les restes. »

« DÉBUT OCTOBRE, la petite bande fut repérée à Tularosa. Ils bivouaquerent, au beau milieu de la ville, au pied de l'église d'adobe, titubant entre les murs de pierres sèches, jetant leurs vestes aux épines de cactus, comme d'autres les laissent au vestiaire. Tularosa était alors une toute petite bourgade mexicaine, avec une rue principale où vivotaient des gringos. Il n'y a pas de ville à Tularosa. Seulement une rue vide. Ce vide n'est rien d'autre qu'une manifestation de la vie coloniale. On étire ses tentacules très vite le plus loin possible au milieu d'étendues stériles, sans préjudice des populations semi-nomades, de leur pauvre vie pastorale, ancienne, isolée, de leur agriculture rudimentaire, de leurs villages de terre adossés à une rangée d'arbres. On s'installe impunément au milieu des autres, on les massacre un peu, on les assujettit et puis on leur donne des noms, d'abord ceux qu'avait imposés l'usage : Indiens, Amérindiens, Mohicans, Navajos; puis des noms injurieux : Peaux-Rouges, sauvages ; et enfin des euphémismes qui ajoutent la bonne conscience à l'injure et l'hypocrisie à l'indifférence : indigènes, hispaniques, autochtones, Premières Nations, Native Americans... Pourtant, ce sont bien les Indiens qui ont été exterminés, les Natives, eux, languissent dans des réserves, si bien que derrière l'expression Natives, sous ce terme convenable, honnête, l'extermination semble presque oubliée, escamotée, blanchie. »

« Il faut avoir un peu traîné ses guêtres dans la capitale fédérale, pris en photo les imposants monuments de l'empyrée, visité toute cette camelote de l'État américain, avant de terminer cette tournée épuisante au Lincoln Memorial, faux temple grec, qui fut finalement construit à la place de l'ostentatoire projet orné de six statues équestres, de trente et une sculptures aux proportions colossales, ou de la cabane en rondins qu'on imagina ensuite par un fantaisiste retour des choses ; il faut même, par curiosité, jeter un œil au site du futur mémorial avant sa construction, méditer sur ce paysage marécageux, toute cette terre vaine, avec, au milieu de rien, son immense bassin réfléchissant, déjà là, comme le témoin attardé dans le passé de tous nos crimes à venir ; puis, avec les innombrables gogos, les sept millions de gobe-mouches qui viennent ici chaque année, achever sa course aux clichés dans la petite cabine à droite de l'entrée où se marchandent les bustes couleur bronze de dix-neuf centimètres de haut du grand homme, pour enfin, parmi cette flopée de rêveurs venus des quatre coins du monde, faire quelques pas derrière la lentille froide de son appareil photographique jusqu'à l'original de presque six mètres de haut, la gigantesque statue du président Abraham Lincoln assise sur un colossal trône de marbre ; oui, il faut avoir passé au moins un jour à Washington DC pour s'apercevoir que les États-Unis ne sont décidément pas une nation comme les autres, mais une colonie établie à la va-vite sur des marécages.
Et à travers les marbres de Washington, à travers les pierres du faux obélisque qui surplombe le gigantesque plan d'eau, très loin des crimes de nos petits malfrats et des modestes boutiquiers de Lincoln, très au-dessus de nos politiciens, de nos avocats ambitieux, on devine, finançant les campagnes, sponsorisant les partis, subventionnant la santé, l'éducation, l'art, si loin, si haut cette fois-ci, qu'on y voit à peine à travers les nuages du droit et de la richesse, on devine les rayons d'une puissance autrement redoutable. C'est elle qui, sur je ne sais quel chemin plus tortueux que celui de Damas sut convaincre Thomas Benton Catron qu'un poste de sénateur et des milliers d'hectares valaient bien qu'on aménage un peu la vérité et qu'on tue quelque rancheros, c'est elle qui parvint à convaincre Elkins que l'honneur d'un mandat ne vaut pas plus de quatre ou cinq millions de dollars, que les principes valent quatre à cinq millions de dollars, pas un sou de plus. Et c'est elle qui sut convaincre Axtell qu'un poste de procureur et un large portefeuille d'actions valent bien quelques entorses aux principes. Et c'est encore elle que l'on devine, à travers la petite brume qui se lève au matin et enveloppe le Jefferson Memorial de son indéfinissable tristesse, l'ombre de ces millions de dollars, l'envers du suffrage universel. »

« Mais George n'est pas seulement un vieux fabulateur, le triste jouet d'une illusion, il doit avoir raison à sa manière, tout converge vers Billy. Sa jeunesse, sa mort sont de sérieuses raisons de le placer au centre des choses. Il est n'importe quelle jeunesse perdue, n'importe quel enfant abandonné sur les routes du monde, n'importe quelle victime du mauvais sort, il est le vagabond, le vent mauvais. Et puisque même les faits établis lui font défaut, qu'il n'a pas de nom, pas de date de naissance, pas de père, et qu'il mourra abattu comme un chien sans laisser autre chose que du vide, il y a de quoi être ému. Il y a de quoi évoquer le Kid avec affection, comme le fera George, son vieux copain, comme ils le feront presque tous. »

« Une fois que le clan Dolan eut définitivement vaincu, les adversaires de Billy intégrèrent aussitôt la force publique et la plupart de ses camarades furent, à leur tour, recrutés par leur ancien ennemi. Il fallait bien trouver du boulot, peu importait l'employeur. La plupart des malfrats devinrent alors officiers de police, c'est ainsi qu'au commencement de leur histoire se constituent les forces de l'ordre. »

« Il commença sa carrière criminelle à l'occasion d'une partie de poker, son ami Chavez lui reprocha soudain de tricher, Bob se leva et déchargea son six-coups. Après quelques crimes, tandis qu'on l'accusait d'avoir tiré dans le dos d'un pauvre type devant sa femme et ses marmots, l'affaire fut classée et il fut nommé shérif adjoint de Pat Garrett. Enfin, apprenant sa mort, on prétend que sa propre mère aurait dit de lui : "Bob fut un criminel-né, et si l'enfer existe, il doit être là-bas." Bien sûr, une telle sentence relève de la légende, mais il se peut qu'elle nous souffle une vérité abrupte à travers l'haleine fétide de la médisance, et que l'on y saisisse, entre les chicots du malheur, quel fut le triste chemin du petit Bob Olinger, que la vie, ou sa mère, n'aimait pas. »

« À cet instant, face aux cent mille vaches de Chisum, et face à toute cette galerie de Chisum, qui ont peut-être tous d'horribles mufles de vache, de chameau ou de vache, carne, rosse, gueules à vacherie, face aux vaches à collerette élisabéthaine, face à John Chisum himself, on mesure mieux la place du pauvre Billy, qui fut à l'occasion, et pour son malheur, à sa solde. C'est que les Chisum sont en quantité sur leur arbre, ils se tiennent bien chaud, ils se regardent pour l'éternité en chiens de faïence, qu'ils soient capitaines ou propriétaires de bétail. Mais Billy est tout seul. Au-dessus de lui, personne, que des noms approximatifs, des théories, des rêves. À ses côtés, un frère fantôme. Et en dessous de lui, c'est encore le vide, pas de descendance, plus rien, seulement de vagues rumeurs. Au milieu de l'éternité, dans la nuit noire du temps, parmi les branches innombrables de l'hu-manité, il y a la toute petite branche de Billy, son rameau solitaire. »

Quatrième de couverture

Soudain, le vide se fit en lui. Son petit corps se contracta tout entier, il trembla ; et, à cette minute, il sut qu'il serait toujours seul. Une terrible angoisse lui remonta par le bas du ventre. Il aperçut à contre-jour la gueule de Cahill, la mort lui parut proche, toute proche ! Sur sa joue, il sentit le soleil, son harmonie mortelle, sa beauté. Il eut envie de pleurer. Alors, les visages des soldats, des garçons vachers qui faisaient cercle autour de lui, s'évapo-rèrent dans le néant. Sa main se faufila jusqu'à l'arme, et il tira.
É. V.

Écrivain et cinéaste né à Lyon, Éric Vuillard est notamment l'auteur chez Actes Sud de Tristesse de la terre (2014), 14 juillet (2016), La guerre des pauvres (2019). Son œuvre, traduite dans quarante langues, lui a valu de nombreuses récompenses, dont le prix Goncourt pour L'ordre du jour (2017) et le prix Ernst Bloch en 2025 pour l'ensemble de son œuvre.

Éditions Actes Sud, Un endroit où aller, janvier 2026
163 pages

jeudi 25 juin 2026

Toutes les époques sont dégueulasses ★★★★★ de Laure Murat

Je referme ce court essai avec la sensation d'avoir vu plus clair dans un débat souvent caricaturé. Laure Murat y défend une idée simple mais convaincante. Plutôt que récrire les œuvres du passé, mieux vaut les contextualiser. Une réflexion accessible, nuancée et particulièrement stimulante sur la liberté de création, la mémoire et notre rapport aux classiques. 📚☀️


« Pour voir clair dans ce tunnel, j'aimerais profiter de la double orthographe du mot pour proposer une distinction sur le sens du geste impliqué dans chaque opération. À partir de ce qui va suivre, j'emploierai donc, d'une part, le verbe réécrire (ou le substantif réécriture) pour désigner l'action qui consiste à réinventer, à partir d'un texte existant, une forme et une vision nouvelles comme l'a fait, par exemple, Racine en écrivant La Thébaïde, Iphigénie, Andromaque ou Phèdre à partir d'Euripide. Entrent également dans cette catégorie la traduction, l'adaptation, mais aussi le pastiche ou encore la réécriture inhérente au processus de l'écriture même, dans le sens où un auteur reprend inlassablement son propre manuscrit - « écrire, c'est réécrire », comme on sait. D'autre part, j'utiliserai le verbe récrire (ou le substantif récriture) pour désigner tout ce qui a trait au remaniement d'un texte à une fin de mise aux normes (typographiques, morales, etc.) sans intention esthétique. C'est le travail des correcteurs ou des correctrices, des cabinets d'avocats chargés par les maisons d'édition d'éviter les procès, des sensitivity readers (ou démineurs éditoriaux), par exemple. On comprend facilement où se situe la ligne de partage des eaux: la réécriture relève de l'art et de l'acte créateur, la récriture de la correction et de l'altération. »

« Quelle qu'elle soit (adaptation, traduc-tion, etc.), la réécriture suppose la transformation d'un objet A en un objet A'. Lorsque Bizet adapte Carmen à l'opéra, il réécrit l'œuvre de Mérimée, au sens où il crée une œuvre originale en musique à partir d'un texte adapté aux besoins de la scène par les deux librettistes, Meilhac et Halévy. L'adaptation induit l'intervention d'un créateur (trois, en l'espèce) et un changement de destination. Dans le cas de la traduction, c'est la destination linguistique qui oblige le traducteur ou la traductrice à trouver une équivalence pour un public et un contexte étrangers. Il y a donc transposition, voire transfiguration de l'œuvre de départ, pour produire un objet poétique nouveau.
Que font les éditeurs lorsqu'ils publient un texte de Ian Fleming (1908-1964), d'Agatha Christie (1890-1976) ou de Roald Dahl (1916-1990) dont certains passages ont été amendés ? S'agit-il de réécriture au sens de création ? ou plutôt de récriture au sens de remaniement ? C'est en analysant les critères de ces révisions que l'on comprend la nature de l'opération. Or ce qui frappe d'abord, c'est leur incohérence. »

« James Bond et Miss Marple sont dans un bateau

Qu'on remplace le N-word², fréquent dans les aventures de James Bond, par black man ou African American, pourquoi pas ? Mais pourquoi laisser, dans Goldfinger (1959), cette remarque sur les Coréens qui seraient « lower than apes in the mammalian hierarchy » (« inférieurs aux singes dans la hiérarchie des mammifères³ ») ? Les sensitivity readers n'ont pas cru bon non plus de supprimer, dans Casino Royal, l'expression « the sweet tang of rape » (« la saveur piquante du viol ») ou, dans L'espion qui m'aimait, cette phrase placée dans la bouche d'une femme que Bond vient de sauver de deux agresseurs... avant de coucher avec elle, bien sûr : « All women love semi-rape. They love to be taken. It was sweet brutality against my bruised body that made his act of love so piercingly wonderful » (« Toutes les femmes aiment être plus ou moins violées. Elles aiment être prises. C'est la douce brutalité contre mon corps meurtri qui a rendu son acte d'amour si merveilleusement pénétrant »).
Quelle logique à tout cela ? Où placer le curseur ? Intervenir pour lutter contre les stéréotypes, mais jusqu'où? Jusqu'à éviter de fâcher les associations noires, en laissant les Coréens se faire insulter car il y a moins de chances qu'ils protestent ? »

« Le racisme, le colonialisme, l'antisémi-tisme sont des idéologies. Extirper d'un texte ici un mot insultant, là un adjectif désobligeant revient à sortir des poissons crevés d'une eau qui, de toute façon, est empoisonnée. Si on peut toujours corriger la lettre, il est impossible de réformer l'esprit, qui dicte en sous-main l'intrigue et imprègne les raisonnements, où le sens de la hiérarchie, l'évidence de la domination blanche, la séparation des classes sociales, la supériorité des hommes sur les femmes sont un présupposé, une conviction indiscutable et indiscutée. Dans Ils étaient dix, par exemple, un personnage explique qu'il a laissé mourir vingt et un Noirs dans la savane africaine, en leur volant leur ration de nourriture, au motif que le premier devoir de l'être humain est d'assurer sa propre survie sans manquer d'ajouter : « Les indigènes ne se soucient pas de mourir, vous savez. Ils n'ont pas les mêmes sentiments que les Européens 10. » Quelle logique y a-t-il à enlever le mot « nègre » et à laisser de telles horreurs, ou de telles inepties, comme on voudra ? Ces exemples montrent que la récriture est par définition vouée à l'échec. C'est une demi-mesure, qui ne peut pas remplir le programme qu'elle s'est fixé. Car on ne s'attaque pas à l'inconscient collectif ou à « l'esprit du temps » par des interventions ponctuelles cosmétiques. »

« [...] où est la solution? Elle est très simple. Vous jugez James Bond sexiste, Agatha Christie raciste et démodée ? Eh bien, arrêtez de les lire, ainsi que ceux et celles qui perpétuent des stéréotypes. Passez à autre chose. Tournez-vous vers des livres contemporains, qui ne baigneront pas dans  l'atmosphère des années 1930 et les relents de la xénophobie. Choisissez de lire ce qui correspond à votre temps. Mais gardez bien en tête, pour reprendre la formule d'Antonin Artaud, que « toutes les époques sont dégueulasses » et que, fatalement, le siècle prochain éprouvera un malin plaisir à débusquer nos aveuglements actuels. »

« Roald Dahl et la « protection de l'enfance »

On pourrait de la même façon s'interroger sur les choix qui ont présidé aux édulcorations dans les textes de Roald Dahl, officiellement pour « protéger les enfants », lesquels jubilent à ses histoires macabres. Si on veut protéger les enfants, il y a plus efficace que de les priver de la férocité de Roald Dahl : c'est par exemple de leur épargner la nullité confondante de la télévision, la violence de la pornographie sur internet et les vidéos de décapitations sur Facebook où L'Origine du monde de Courbet est, en revanche, floutée. »

« C'est une façon on ne peut plus hypocrite de signaler et d'étouffer dans le même mouvement l'antisémitisme de Roald Dahl, dont il ne se cachait pas, estimant entre autres que les Juifs avaient quelque chose qui « provoquait naturellement l'animosité » et que Hitler, tout atroce qu'il fût (quand même), ne les avait pas choisis « par hasard » 13. Les sorcières, dont les « grands nez » ont été rabotés dans la nouvelle version, n'ont en revanche pas pu changer d'activités: imprimer leur propre monnaie et contrôler le monde. Air connu ? L'accent yiddish (phonétiquement retranscrit) de la Grande Sorcière est ainsi resté intact, lorsqu'elle déclare par exemple : « Money is not a prrroblem to us vitches as you know very well » (« L'arrrgent n'est pas un prrroblème pour nous sorrrcières comme fous le safez drès bien »). Comme le dit Zoe Dubno, qui a décortiqué la question dans le Guardian : « Il faudrait réécrire entièrement le roman pour supprimer les attitudes antisémites qui sous-tendent l'intrigue. » Mais, comme on l'a compris, ce n'est pas du tout le propos des vertueux éditeurs. »

« Dans la plupart des cas, la visée n'est pas prioritairement la morale, l'antiracisme ou la lutte contre les violences sexistes, comme on essaie de nous le faire croire, mais plus simplement l'argent. Car ces œuvres, qui sont toutes des best-sellers mondiaux, sont en passe de ne plus correspondre aux attentes des nouvelles générations. C'est exclusivement pour conserver leur valeur lucrative que les éditeurs ont procédé à ces nettoyages approximatifs, avant que les héros canoniques comme Miss Marple ou James Bond, notoirement racistes et sexistes, ne deviennent complètement ringards. Et ce n'est évidemment pas un hasard si les œuvres de Roald Dahl ont été récrites juste avant la vente massive des droits à Netflix.
Autrement dit, et j'aimerais insister sur ce point, ce que la doxa attribue à longueur d'articles et de tribunes indignées à la « police de la pensée », à la « censure woke », à cette « moraline » héritée du « puritanisme américain », toute cette soupe que l'on nous sert sur toutes les radios et dans les débats télévisés, n'est rien d'autre que le pur produit du cynisme de l'économie néolibérale. L'erreur fatale de la gauche bien intentionnée et authentiquement antiraciste est de tomber dans ce piège pervers, qui voudrait faire passer pour des améliorations, voire une modernisation de la lecture, de vulgaires trucages intéressés, motivés par l'appât du gain. »

« Faites de James Bond un féministe ou seulement un homme respectueux des femmes, et dans cinquante ans, on ne comprendra plus rien à l'histoire de la misogynie ordinaire dans les années cinquante. »

« Faut-il rappeler que seul l'auteur devrait être en droit de modifier son texte? »

« La récriture n'est pas une fausse bonne idée. C'est une vraie mauvaise idée, qui ouvre la voie à tous les abus. Car jusqu'où remonter dans le temps et sur quels textes intervenir ? Pour corriger quoi ? La misogynie d'Homère, l'antisémitisme de Voltaire, l'obscénité de Sade, l'homophobie de Marguerite Duras ou de Simone de Beauvoir ? Exaspérée par ces campagnes de révisions et pour en pointer l'absurdité, Joyce Carol Oates postait sur X le 26 mars 2023 : « Next, Louis-Ferdinand Céline. » »

« Comment caractériser l'arrogance des éditeurs et des ayants droit, détenteurs du droit moral, à s'octroyer la possibilité de modifier une œuvre à leur gré, en fonction du vent ? En vertu de quelle légitimité intellectuelle ? Il faut être absolument ignorant et méprisant de ce que coûte une phrase à un écrivain, ignorant du temps, de l'effort, du soin qu'il met à chaque mot pour songer seulement à modifier l'intégrité d'un texte que l'auteur n'est plus là pour défendre. Et on ne m'enlèvera pas de l'idée qu'il y a, tapie tout au fond de cette volonté de pasteuri-sation des livres et de surenchère révisionniste, inconsciente et tenace, une haine de la littérature. »

« Dans un article de février 2022, Joanne Harris, présidente de la Société des auteurs britanniques, soulignait « qu'on ne s'offusque pas des auteurs de polars qui consultent des détectives ou de ceux qui interrogent les professionnels de santé avant d'écrire sur l'hôpital. "Quand on écrit sur le handicap, la transidentité, les sans-abri, les prostituées, d'autres ethnies ou cultures, on peut trouver utile de consulter des personnes qui ont plus d'expérience" ». Ce qui me semble, person-nellement, frappé au coin du bon sens.
Cette position est partagée par Kev Lambert, jeune écrivain québécois dont le roman Que notre joie demeure (Le Nouvel Attila, 2023) s'était retrouvé propulsé sur la première liste du Goncourt. Quelques jours auparavant, il avait déclaré sur Instagram avoir fait appel à Chloé Savoie-Bernard, une poétesse et professeure de littérature d'origine haïtienne, afin d'éviter les stéréotypes pour son personnage de Pierre-Moïse, haïtien : « Chloé s'est assurée que je ne dise pas trop de bêtises, que je ne tombe dans certains pièges de la représentation des personnes noires par des auteur-es blanche-s. Elle m'a aussi aidé à étayer ce personnage, à l'approfondir, à le complexi-fier. Et d'ajouter : « La lecture sensible, contrairement à ce qu'en disent les réaction-naires, n'est pas une censure. Elle amplifie la liberté d'écriture et la richesse du texte. [...] Je compte travailler de cette manière pour tous mes prochains romans. »
Il n'en fallait pas plus pour déclencher la colère de Nicolas Mathieu, Prix Goncourt pour Nos enfants après eux (Actes Sud, 2018), qui revendiquera sur Instagram le droit de « se planter » et d'en assumer la responsabilité, sans avoir recours à aucun intervenant extérieur. Dans une prose injurieuse, plus typique des pamphlétaires de droite que des écrivains de gauche dont il se réclame, il déclarera : « Mais faire de professionnels des sensibilités, d'experts des stéréotypes, de spécialistes de ce qui s'accepte et s'ose à un moment donné la boussole de notre travail, voilà qui nous laisse pour le moins circonspects. Qu'on s'en vante, voilà qui au mieux est amusant, à la vérité pitoyable. Qu'on discrédite d'un mot ceux qui pensent que la littérature n'a rien à faire avec ces douanes d'un nouveau genre, et sous-entendre qu'ils font le jeu des oppressions en cours, c'est tout bonnement une saloperie. » »

« Entre laisser tel quel et amender au risque de dénaturer une œuvre, il existe néan-moins une troisième voie : la contextualisation, souvent réclamée pour « encadrer » une œuvre, avertir et mettre en garde, sous forme de préfaces, de postfaces et de notes en bas de page. L'exemple le plus célèbre est bien sûr Tintin au Congo. »

« Comme dans tant de situations, on sait plus ou moins et on ne veut pas voir. On rapporte que Hergé aurait d'ailleurs confié : « C'est vrai que certains dessins, je n'en suis pas fier. Mais vous pouvez me croire : si j'avais su à l'époque la nature des persécutions et la "solution finale", je ne les aurais pas faits. Je ne savais pas. Ou alors, comme tant d'autres, je me suis peut-être arrangé pour ne pas savoir. » »

« La préface a de plus l'avantage de ne pas intervenir dans le texte mais de l'introduire, c'est-à-dire de rester au seuil. Chacune est par ailleurs libre de la lire, ou pas. À l'heure actuelle, je ne vois pas de meilleure solution pour reconnaître la nécessité de déconstruire la violence de certains textes, tout en évitant les écueils de la récriture. »

« Le problème soulevé par Tiphaine Samoyault est un vrai problème pédagogique. J'y suis d'autant plus sensible que j'enseigne en Californie depuis près de vingt ans et que je suis moi-même confrontée à ces conflits entre liberté d'expression, fidélité à l'intégrité d'un texte et respect d'autrui. C'est ce que j'appellerai la frontière délicate entre le « safe space » (l'idée que le campus doit être un espace sûr, respectueux et bienveillant, notamment pour les populations discri-minées) et la « comfort zone » (cette zone de confort intellectuel, qui condamne, en vertu d'une sorte d'orthopédie mentale, les sujets épineux). Si je souscris pleinement au premier, je lutte fermement contre le second.
Comment ? En faisant des choix. 
Non pas des choix d'évitement (éliminer d'emblée les textes jugés problématiques ou remplacer les mots qui fâchent), mais des choix pédagogiques, destinés à complexifier une question. Il me semble d'autant plus intéressant de considérer que l'auteur des articles « Pour les Juifs » (Le Figaro, 16 mai 1896) et surtout « J'accuse...! » (L'Aurore, 13 janvier 1898), Émile Zola donc, ait fait d'un de ses personnages de L'Argent (1891) le contempteur de « toute une juiverie malpropre, de grasses faces luisantes, des profils desséchés d'oiseaux voraces, une extraordinaire réunion de nez typiques 40». De même, je convoquerais sans hésitation le regrettable « Discours sur l'Afrique » (18 mai 1879) de Victor Hugo (source d'inspiration du beaucoup plus effrayant « Discours de Dakar » de Nicolas Sarkozy de 2007), pour éclairer les contradictions de l'antiesclavagiste déterminé que fut toute sa vie l'auteur de "Bug-Jargal" (1826). Je prends ici à dessein des exemples grossiers, non pas pour trouver des « excuses » à ces auteurs canoniques, dans une vision simpliste où un bien contrebalancerait un mal, mais pour essayer de faire sentir toute l'ambiguïté d'une pensée prise à un moment donné, historiquement informé. »

« Depuis la révolution romantique, l'œuvre d'art, en se libérant des contraintes morales, religieuses et idéologiques, a gagné un statut d'autonomie, qui est le marqueur même de la modernité, au point de la rendre intouchable. Ce statut serait-il en train de vaciller ? Car les assauts sont nombreux pour remettre en question ce qui fait la spécificité de l'artiste et de sa liberté d'expression. Parallèlement, des affaires récentes (Ruggia, Matzneff, Jacquot, Doillon, etc.) ont montré à quel point ce statut de toute-puissance avait servi d'alibi pour couvrir des pratiques pédocriminelles. Il appartient au XXI° siècle de relever ce défi sur les conflits de l'art et de la morale. Et cela ne se fera pas, ne pourra pas se faire en falsifiant les œuvres, comme on met la poussière sous le tapis, mais en faisant preuve de lucidité face au canon, de courage intellectuel et, surtout, de créativité. Car la seule option pour sortir par le haut de cette ornière reste, encore et toujours, l'inventivité. Plutôt que de procéder à un petit trafic des textes du passé répondre par le pouvoir de l'imagination; plutôt que récrire médiocrement : réécrire avec esprit, comme l'a prouvé Pénélope Bagieu avec Sacrées sorcières (Gallimard, 2019), réinterprétation du roman de Roald Dahl sous la forme d'une bande dessinée réjouissante, où elle introduit une petite fille et se débarrasse, entre autres, de l'accent douteux de la Grande Sorcière. Hommage sans ambiguïté au génie du créa-teur britannique, Sacrées sorcières est une œuvre à part entière, adaptée à la légitimité de nos exigences contemporaines. Elle ne contrefait rien, elle réinvente et donne une seconde vie à un classique, soudain revivifié, contemporain 53. Un autre exemple inspirant vient d'être donné par le grand écrivain américain Percival Everett, avec son roman James (Doubleday, 2024). Le livre, salué à juste titre comme un tour de force par la critique, reprend Les Aventures de Huckleberry Finn mais du point de vue de l'esclave, esclave lettré et ironique, lecteur de Rousseau et de Voltaire, qui est aussi le narrateur de sa propre histoire. Enfin. »

2. N-word est la formule euphémisée, élaborée dans les années 1990, pour éviter de dire le mot nigger (nègre). Ce cas très particulier, spécifique à l'histoire de l'esclavage et de la ségrégation, est aussi l'un des rares exemples de mots tabous de la langue aux États-Unis, que seuls les Noirs sont autorisés à utiliser. Lorsqu'on est blanc, reprendre par exemple les paroles d'une chanson de rap chantée par un Noir où figure le mot nigger est considéré comme une offense. En France, « nègre » peut être neutre ou péjoratif, en fonction du contexte et de l'époque. La négritude, mouvement fondé par Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Paulette et Jane Nardal et Léon-Gontran Damas entre autres, a repris l'insulte pour en faire une fierté, ce qui n'a pas suffi à renverser sa charge négative. Aujourd'hui, plus personne, outre des racistes assumés, ne songerait à employer ce mot. Même le mot « Noir » suscite en français des contournements, comme en témoignent les mots de substitution Black ou, en verlan, renoi. Précisons encore qu'en Haïti « nègre » signifie « homme », raison pour laquelle quelqu'un comme Dany Laferrière, auteur de Comment faire l'amour avec un Nègre sans se fatiguer (Montréal, VLB, 1985) continue de l'utiliser. 

Quatrième de couverture

Depuis quelques années, un malaise s'est installé dans la culture contemporaine. Ici on récrit des textes classiques ou certains best-sellers pour les purger du racisme et du sexisme, ailleurs on en appelle à une surenchère de contextualisations.

Et si la question qui sous-tend ce vaste débat était mal posée ? S'il s'agissait, dans bien des cas, d'argent et non d'éthique ? Et si la censure n'était pas du côté qu'on croit ? Et si les précautions prises à tout contextualiser produisaient à terme un effet pervers ?

À l'aide de quelques exemples, Laure Murat tente de rebattre les cartes d'une polémique qui, à force d'amplifier, brouille les vrais enjeux de la création et de sa dimension politique.

Laure Murat est écrivaine et professeure à l'UCLA. Depuis #MeToo, elle intervient régulièrement dans la presse sur les guerres culturelles entre la France et les États-Unis. Son dernier livre, Proust, roman familial (Robert Laffont, 2023), a obtenu le prix Médicis essai.

Éditions Verdier,  les Arts de lire, mai 2025
76 pages

samedi 11 avril 2026

Tresser les herbes sacrées ★★★★★ de Robin Wall Kimmerer

Il y a des livres qui ne se lisent pas vraiment, ils se déposent en nous, tout doucement.
Tresser les herbes sacrées est de ceux-là.
Je l’ai lu dehors, presque tout le temps. Assise au plus près des éléments, dans mes herbes hautes, le soleil sur la peau, le vent léger, le chant des oiseaux en fond. Le cadre idéal pour cette lecture dans laquelle Robin Wall Kimmerer, botaniste anishinabée, mêle « savoirs traditionnels amérindiens, connaissances scientifiques occidentales et expériences personnelles d'une botaniste anishinabée qui s'est efforcée de les réunir dans une réflexion essentielle, intime », avec une justesse rare. Elle nous apprend à regarder autrement. À écouter. À écouter vraiment. À voir dans les plantes non pas un décor, mais des présences, presque des guides. Elle évoque aussi l’Histoire des peuples amérindiens, les blessures, les pertes, les terres arrachées, l'exil dans les pensionnats indiens, la diaspora …
« Enfants. Langue et terres natales. Dépouillement et vol […]. Mais aux yeux de notre peuple, la terre est un bien commun, un tout : identité, lien avec nos ancêtres […]. Elle n'appartenait à personne. »
Des mots qui résonnent longtemps. Comme un rappel silencieux de ce que signifie vraiment appartenir à la Terre. 🌿

Ce essai m’a touchée plus que je ne l’aurais imaginé.
Il m'a rappelé que nous ne sommes pas au-dessus, mais au milieu. Reliés.
Il parle de gratitude, de réciprocité, de cette manière si simple, humble et essentielle, et pourtant si oubliée, d’habiter la Terre sans la prendre, mais en la recevant. 
Et puis il y a cette idée qui reste, celle d’une économie réciproque * donner, recevoir, rendre * comme un équilibre à réapprendre, doucement, dans nos vies. Tout don appelle un geste en retour, et que l’équilibre du monde tient peut-être là. 
« La Récolte honorable n'est pas une aberration, c'est le centre commercial qui l'est. À l'instar des poireaux sauvages qui ne peuvent survivre sur un terrain déboisé, la Récolte honorable ne peut survivre dans cet habitat. Nous avons construit un monde artificiel, un village Potemkine dans un écosystème où nous perpétuons l'illusion que les produits que nous consommons tombent du traîneau du père Noël, alors qu'ils sont arrachés à la terre. L'illusion nous fait imaginer que nous n'avons qu'un choix celui des marques. »
Un livre qu'on ne referme pas vraiment in fine et que je vous conseille vivement. La nature dans son habit le plus pur. Ce livre est magnifique ! Il est dense, oui, parfois exigeant, mais que l’on peut effleurer, reprendre, picorer, laisser infuser.
« Je vois mon visage se refléter dans une goutte d'eau. L'effet œil de poisson me donne un front immense et de minuscules oreilles. Ainsi sommes-nous, nous, Homo sapiens : penseurs et si peu à l'écoute. Être attentif, c'est reconnaître que nous avons quelque chose à apprendre d'intelligences autres que la nôtre. Écouter, être témoin, créer une ouverture sur le monde où toutes les frontières se dissolvent par coalescence dans une goutte de pluie. Une goutte gonfle sur la pointe d'une feuille de cèdre, je l'attrape sur la langue et je la reçois comme une bénédiction. »
Un livre qui fait du bien, profondément.
« J'aime penser que lorsque la femme du Ciel a ensemencé l'île de la Tortue, elle semait pour nourrir non seulement le corps, mais aussi l'esprit, les émotions et l'âme. Elle nous a laissé des enseignants ; les végétaux sont à même de nous raconter son histoire. Apprenons à les écouter. »

 AVANT-PROPOS
« Tendez vers moi vos mains afin que j'y dépose une gerbe d'avoine odorante, douce et aérienne comme une chevelure lavée de frais. Je viens d'en faire récolte. Ses longues lames sont brillantes, vertes à reflets d'or, mais à leur base, au point de jonction avec la terre, elles sont violettes et blanches. Portez cette gerbe à votre nez. Inspirez. Vous en sentez, sous les odeurs d'eau et de terre, le parfum de vanille et de miel auquel elle doit son nom scientifique, Hierochloe odorata (Anthoxanthum nitens), « herbe sacrée parfumée » ? Ses noms vernaculaires ? Foin d'odeur, herbe sainte, hiérochloré odorant et houlque boréale. Et en anishinaabemowin(1), c'est wiingaashk, « chevelure odorante de notre Mère la Terre ». À la respirer, on se remémore des souvenirs dont on ne soupçonnait pas l'existence.
Liez-en une extrémité et divisez-en l'autre en trois « mèches » : la voilà prête au tressage. Afin d'obtenir des tresses lisses et lustrées qui font honneur à la générosité d'Avoine odorante, tirez fort. Ainsi forme-t-on les plus belles nattes, toutes celles qui en sont coiffées vous le diront. Si vous tressez l'avoine odorante en solitaire, nouez-en une extrémité au dossier d'une chaise ou tenez-la entre vos dents et, partant de là, progresser jusqu'à l'autre bout. À la vérité, pour bien faire, il n'y a pas plus agréable que d'être à deux l'un tient, l'autre tire et entrecroise. Têtes penchées, vous êtes presque front contre front au début; vous bavardez et riez, chacun observe les mains de l'autre, les unes immobiles à tenir, les secondes agiles entrelaçant. L'avoine odorante crée un lien, une réciprocité entre qui tient et qui tresse. La tresse s'affine au fur et à mesure, si bien que, arrivé au bout, il ne vous reste que quelques brins entre les doigts.
Acceptez-vous de tenir la gerbe pendant que je suis à l'œuvre ?
Que, mains réunies et jointes par la gerbe d'avoine odorante, nous inclinions nos têtes et formions, ensemble, une tresse pour honorer la Terre ? Après, c'est moi qui tiendrai, c'est vous qui tresserez.
Je pourrais vous donner cette tresse d'avoine odorante aussi épaisse et brillante que la longue natte noire de ma grand-mère. Cependant ce n'est pas à moi de vous la donner, ni à vous de la prendre. Wiingaashk n'appartient qu'à elle-même. Je vous offre, à la place, une tresse d'histoires, de cosmogonies, de mythes pour soigner et guérir notre relation au monde. Elle comporte trois « mèches » : savoirs traditionnels amérindiens, connaissances scientifiques occidentales et expériences personnelles d'une botaniste anishinabée qui s'est efforcée de les réunir dans une réflexion essentielle, intime. C'est un entrelacement de science, de spiritualités et de récits anciens et nouveaux pour guérir notre relation à la terre ; c'est une pharmacopée d'histoires aux vertus médicinales pour imaginer des interactions différentes, où l'homme et la terre sont les guérisseurs l'un de l'autre. »
R. Wall Kimmerer
1. L'anishinaabemowin (ou ojibwemowin, ou langue ojibwée) fait partie de la famille des langues algonquiennes centrales. « Anishinaabé » signifie « l'esprit qui est descendu d'en haut », « -mo » se réfère à la communication orale et « -win » à l'énergie vitale interne nécessaire à la parole. (NdT.) 
2. Les Ojibwés, les Odawas, les Potawatomis, les Algonquins, les Saulteaux, les Nipissings et les Mississaugas sont des Anishinabés. Ils sont apparentés sur le plan culturel et linguistique, ils vivent au Canada et aux États-Unis, principalement autour des Grands Lacs. (NdT.) 

« Les récits et histoires des autochtones d'Amérique du Nord
J'aime écouter, et j'ai beaucoup écouté les récits autour de moi d'aussi longtemps que je m'en souvienne. J'entends ici honorer ceux qui me les ont enseignés en passant à mon tour les récits qu'ils m'ont transmis.
On nous dit que récits et mythes sont des êtres vivants, qu'ils grandissent, se développent, se souviennent, changent, non pas dans leur essence, mais parfois dans leur expression et leur expressivité. Ces récits et mythes sont transmis et façonnés par la terre, la culture et le conteur ; ils peuvent connaître une infinité de variations. Parfois, on n'en raconte qu'un fragment, on ne révèle qu'une partie d'une histoire à multiples facettes, selon l'objectif visé. Il en va de même pour les récits que j'ai passés.
Les récits et mythes sont les trésors collectifs d'un peuple, on ne peut facilement en tirer une citation littéraire à partir d'une source individuelle. Nombre d'entre eux n'ont pas été publiés, et je ne les ai pas inclus, mais beaucoup sont diffusés gratuitement afin d'accomplir leur mission et ils existent dans le monde entier. De ces récits, dont il existe de nombreuses versions, j'ai choisi de citer une source publiée comme référence, tout en reconnaissant que la version que je partage a été enrichie parce que je l'ai souvent entendue, utilisée. Parfois, je ne connais pas la source publiée d'un récit transmis par la tradition orale. Chi megwech aux conteurs. »

« Comme toute invitée qui se respecte, la femme du Ciel n'était pas venue les mains vides : elle avait un présent. Au moment de tomber par le trou du monde du Ciel, elle s'était retenue à l'Arbre de vie qui y poussait. Elle en avait ainsi emporté les branches, les fruits et les graines de toutes sortes de plantes. Elle en ensemença la nouvelle terre, entretint ses semailles et cultures avec amour jusqu'à ce que la terre, de brune, verdisse, puis verdoie.
Les rayons du soleil qui passaient par le trou du monde du Ciel favorisèrent la floraison et le mûrissement. Partout poussèrent des graminées, des fleurs, des arbres et des plantes médicinales. Les animaux eurent alors de la nourriture à profusion, ils s'installèrent sur l'île de la Tortue. »

« Il n'y a pas de plus grande tendresse que de tresser les cheveux de celui ou de celle qu'on aime. L'un fait le geste, l'autre le reçoit ; la bienveillance et un je-ne-sais-quoi, véhiculés par la gerbe tressée, circulent entre eux. Wiingaashk ondule en mèches longues et lustrées à l'image d'une chevelure féminine lavée de frais. Ainsi disons-nous de l'avoine odorante que c'est la chevelure ondulante de notre Mère la Terre. Nous lui nattons les cheveux et, de cette façon, nous lui exprimons notre affection, l'attention que nous portons à sa beauté et à son bien-être, et notre gratitude pour ce qu'elle nous donne. Les enfants qui ont grandi avec ce récit des origines ont conscience des responsabilités qui engagent les hommes envers la terre.
L'histoire de la femme du Ciel est si riche, si chatoyante, que j'aime à la comparer à une coupe profonde d'un bleu céleste où je peux sans cesse me désaltérer elle contient nos croyances, notre histoire et nos interactions mutuelles. Lorsque je regarde le fond de ce bol étoilé, j'y vois des images qui tourbillonnent avec une telle fluidité que passé et présent se confondent. Le mythe d'origine de la femme du Ciel raconte non seulement d'où nous venons, mais aussi où nous allons, et comment. »

« Notre monde partage deux conceptions de la Création d'un côté, il y a ceux dont la relation au vivant a été façonnée par la femme du Ciel à l'origine d'un jardin destiné au bien commun et, de l'autre, ceux dont la relation au vivant a été empreinte par Eve expulsée du Jardin d'Éden pour avoir goûté au fruit défendu. Dès lors, la Mère de tous les hommes fut vouée à l'errance, au dur labeur quotidien de travailler le grain pour en faire son pain au lieu de goûter aux fruits délicieux dont l'opulence fléchit les branches des arbres.
Même espèce, même Terre, mais des histoires différentes. Les cosmovisions forgent notre identité et notre vision du monde. Elles nous disent qui nous sommes. Que nous le voulions ou non, consciemment ou non, nous sommes façonnés par elles. De ces deux conceptions de la Création, l'une conduit à l'inclusion généreuse au monde du vivant, l'autre à son exclusion. La femme du Ciel est notre Jardinière primordiale, co-créatrice d'une terre verte et prodigue, futur habitat de tous ses descendants. Ève est une exilée, de passage dans un monde étranger et en quête laborieuse de son seul véritable habitat, le royaume des Cieux.
Vint la rencontre des enfants de la femme du Ciel et d'Ève, et les terres, partout, en portent les stigmates, renvoient les échos de nos récits ancestraux. « L'Enfer n'a pas autant de fureur qu'une femme dédaignée », dit-on. J'imagine la femme du Ciel déclarant à Ève : « Tu n'as pas été favorisée par le sort, ma sœur...» »

« En leur temps, les premiers descendants de la femme du Ciel vivaient selon leur compréhension et interprétation des Instructions primordiales : éthique de la chasse respectueuse, vie de famille et cérémonies en harmonie avec leur environnement. Une telle conduite semble inadéquate dans le monde urbain actuel, où « vert » est désormais un logo, une idée politique, loin des verts vibrants des grasses prairies. Les buffles ont disparu. Le monde a évolué. Je ne peux rendre le saumon à sa rivière et ses frayères, et mes voisins donneraient l'alerte si j'adoptais la technique du brûlis dans mon jardin afin de le défricher et d'aménager des zones de pâture destinées aux élans. »

« J'ai entendu le mythe « folklorisé » de la femme du Ciel dans la sphère publique. Même mal compris et mésinterprété, il n'en reste pas moins puissant. La plupart de mes étudiants ignorent ce récit amérindien des origines du continent nord-américain où ils sont nés, mais quand je le leur raconte, leur regard brille. Peuvent-ils, pouvons-nous le considérer comme des instructions pour l'avenir plutôt qu'un artefact du passé ? Une nation d'immigrants peut-elle suivre à nouveau son exemple pour faire sienne une terre qui l'a accueillie, et devenir autochtone ? »

« J'aime penser que lorsque la femme du Ciel a ensemencé l'île de la Tortue, elle semait pour nourrir non seulement le corps, mais aussi l'esprit, les émotions et l'âme. Elle nous a laissé des enseignants ; les végétaux sont à même de nous raconter son histoire. Apprenons à les écouter. »

« Les tombes de la moitié de ces exilés jalonnent cette piste. La langue, des savoirs et des noms y ont été abandonnés. Mon arrière-grand-mère Shanote, dont le prénom signifie « le vent qui souffle », a été rebaptisée « Charlotte ». Tout nom que les soldats ou les missionnaires ne pouvaient prononcer n'était pas autorisé. »

« À la différence des fruits et baies juteux, à consommer de préférence frais avant qu'ils ne se gâtent, le fruit du pacanier est le noyau bien protégé d'une drupe charnue avec une enveloppe épaisse, verte et très dure. Le pacanier ne vous donne pas son fruit afin que vous le dégustiez sitôt récolté, la hâte faisant couler son jus sucré sur votre menton; ses noix sont destinées à vous sustenter l'hiver venu, lorsque vous avez besoin de lipides et de protéines, de beaucoup de calories et d'énergie. Ce sont des valeurs sûres en période de famine et de grand froid, l'embryon, ou germe, de la vie et de la survie. La noix est protégée dans une espèce de chambre forte à double cloison - à l'instar des poupées russes emboîtées - et la récompense est à la hauteur de votre patience à l'ouvrir. La coque présente une première protection contre l'oxygène, ce qui permet de la stocker et de la conserver plusieurs mois sans que le goût n'en soit modifié. »

« Enfants. Langue et terres natales. Dépouillement et vol, parce que votre unique priorité, c'était la vie, la survie. Face à une perte d'une telle ampleur, notre peuple n'a jamais renoncé à sa cosmovision. Dans l'esprit des colons, la terre était propriété ou bien immobilier, capital ou ressources naturelles. Mais aux yeux de notre peuple, la terre est un bien commun, un tout : identité, lien avec nos ancêtres, habitat de nos parents non humains, pharmacie, bibliothèque, et notre subsistance. Une terre où nos responsabilités envers le monde étaient édictées et sacrées. Elle n'appartenait à personne. Ses « ressources » étaient dons et non marchandises. Aussi ne pouvaient-elles être achetées ni vendues. Les peuples amérindiens contraints de quitter leurs territoires ancestraux ont emporté dans leur exil leur vision du monde. Terre natale ou nouvelle terre, toute terre restait bien commun qui leur donnait force et courage ; c'était une cause pour laquelle se battre et résister. Pour le gouvernement américain, la vision cosmologique et spirituelle amérindienne représentait une menace. »

« Nous avons toujours su que les plantes et les animaux tenaient, eux aussi, conseil et avaient une langue commune. En particulier les arbres, que nous reconnaissons comme nos enseignants. Mais cet été-là, à l'évidence, personne n'a entendu le conseil que les pacaniers donnèrent : « Restez ensemble. Agissez comme un seul. Nous, Pacaniers, avons appris que l'unité fait la force, que l'individu isolé est aussi vulnérable que l'arbre qui a fructifié hors saison. » Les enseignements de Pacanier n'ont pas été entendus ou pris en compte. »

« « À l'aide ! Je suis attaqué. Aux abris ! Préparez-vous à la menace, à l'assaut ! » Les arbres dans le sens du vent captent l'émission de ces molécules d'autodéfense, ou phytoncides (des composés organiques volatils). Ils ont le temps de produire des substances chimiques défensives. Être prévenu, c'est prévenir. Les arbres s'avertissent les uns les autres, et les envahisseurs ou prédateurs sont repoussés. L'individu y gagne, la population aussi. Les arbres semblent partager des informations sur une stratégie de défense mutuelle. Communiqueraient-ils pour synchroniser le "masting" ? Il y a encore tellement d'inconnues, nos capacités humaines sont limitées. Nous sommes encore loin de comprendre les conversations des arbres. »

« Aujourd'hui, deux générations plus tard, après l'attribution de parcelles, l'exil dans les pensionnats indiens et la diaspora, ma famille revient dans l'Oklahoma, dans ce qui reste de la parcelle autrefois attribuée à mon grand-père. Du sommet de la colline, on aperçoit encore des bosquets de pacaniers au bord de la rivière. La nuit, nous dansons sur les anciennes terres dédiées au pow-wow. Les cérémonies ancestrales saluent le lever du soleil. L'odeur de la soupe de maïs et le son des tambours s'élèvent alors que les neuf bandes (tribus) potawatomies, dispersées dans tout le pays - à cause de leur déplacement au cours de l'Histoire - se réunissent de nouveau chaque année, pendant quelques jours, pour retrouver le sentiment d'appartenance. Le Rassemblement des nations potawatomies fédère le peuple, c'est un antidote à la stratégie de division et de conquête à laquelle le gouvernement américain a autrefois eu recours pour nous séparer de nos terres natales. La synchronicité de notre rassemblement est décidée par nos dirigeants, mais le plus important, c'est ce « réseau mycorhizien » qui nous relie et nous unit, connexions invisibles où s'établissent l'histoire, la famille et nos responsabilités tant envers nos ancêtres qu'envers nos enfants. En tant que nation, nous commençons à suivre les conseils de nos aînés Pacaniers en nous unissant au bénéfice de tous. Nous nous souvenons du message des pacaniers : tout épanouissement est mutuel, mutualiste. »

« À vrai dire, mon père pensait que le gâteau aux fraises des champs était le meilleur cadeau au monde, tout au moins nous en a-t-il convaincus. C'était un cadeau impossible à acheter dans un magasin. Et nous, ses enfants élevés avec des fraises, nous n'avions probablement pas conscience que ça n'était pas nous, mais les champs qui donnaient les fraises. Notre cadeau, c'était le temps, l'attention, les soins et aussi nos doigts tachés de rouge. 
Les fruits du cœur, indiscutablement. »

« Les dons que nous faits la terre ou que nous nous faisons les uns aux autres établissent une relation particulière : donner-recevoir-rendre, une sorte de contrat basé sur l'échange, donc la réciprocité. Le champ donne, nous donnons à notre père, et nous essayons de donner à notre tour aux fraises. À la fin de la saison des fraises, les pieds des fraisiers émettent de nombreux coulants, ou stolons, qui forment de nouveaux plants. J'étais fascinée par la façon dont ces petits rameaux grêles « couraient » sur le sol. Je désherbais les parcelles de terre nue où les stolons cherchaient à s'enraciner. Ces tiges rampantes n'ont pas de feuille, mais de petites écailles et, à intervalles réguliers, élaborent des nœuds qui sont porteurs d'un nouveau bourgeon axillaire. Celui-ci va élaborer une rosette de feuilles, le plus souvent par-dessous des ébauches de racines. Si l'emplacement convient, les racines s'ancrent, la rosette au-dessus de la feuille se développe. Et, à la fin de la saison, il y avait davantage de fraisiers prêts à fleurir à la prochaine Lune des fraises. Personne ne nous l'avait appris, les fraises nous l'ont montré. Parce qu'elles nous avaient fait don, une relation ouverte et permanente s'était établie entre nous. »

« C'est amusant de constater à quel point la nature d'un objet, disons une fraise ou une paire de chaussettes, est modifiée par la façon dont il est arrivé entre nos mains cadeau ou marchandise. La paire de chaussettes en laine aux rayures rouge et grise que j'achète au supermarché est chaude et confortable. Je pourrais éprouver de la reconnaissance envers le mouton qui a fabriqué la laine, l'ouvrière qui a fait fonctionner la machine à tricoter. Certes oui. En revanche, je n'ai aucune obligation ou responsabilité inhérente à ces chaussettes en tant que marchandise et propriété privée. Aucun lien ne s'établit au-delà des formules de politesse échangées avec le vendeur. Je les lui ai payées, notre réciprocité a pris fin une fois la parité réalisée. C'est un échange à parts égales. Les chaussettes deviennent ma propriété et je n'exprime pas non plus ma gratitude par écrit à J. C. Penney Company, Inc.
Que se passerait-il si ces mêmes chaussettes à rayures rouge et grise avaient été tricotées par ma grand-mère à ma seule intention ? Cela changerait tout. Un cadeau crée une relation continue. Pour commencer, j'écrirais un petit mot à ma grand-mère pour la remercier chaleureusement. Ensuite, je prendrais le plus grand soin de ces chaussettes et, si je suis une petite-fille particulièrement gracieuse, je les porterais quand elle viendrait nous rendre visite même si je ne les aime pas. Et quand arriverait son anniversaire, je lui ferais sans doute un joli cadeau en retour. Comme le fait remarquer l'universitaire et écrivain Lewis Hyde : Telle est la différence essentielle entre le cadeau et l'échange de marchandises: un cadeau établit un lien affectif entre deux personnes. » »

« Telles est la nature fondamentale des dons : ils circulent, leur valeur augmente à chaque nouveau passage. Les champs nous ont donné les fraises que nous avons données à notre père. Plus quelque chose est partagé, plus sa valeur augmente. C'est un concept difficile à appréhender et à assimiler dans des sociétés imprégnées de la notion de propriété privée, où autrui est, par définition, exclu du partage. Un panneau signalant « Entrée interdite, propriété privée », par exemple, est banal, attendu et accepté dans l'économie des droits de la propriété. Mais ce genre de pratique est inacceptable dans une économie du don où la terre est un bien commun, un don destiné à tous. »

« Selon la plupart de nos enseignements ancestraux, la mécanique de la réciprocité induit le savoir-rendre.
Dans l'optique des systèmes économiques basés sur la propriété privée des moyens de production et structurés dans le but d'en tirer un maximum de profits, le « don » est quelque chose de gratuit, parce qu'on l'obtient pour rien, sans contrepartie. Mais, dans l'économie du don, les cadeaux ne sont pas « gratuits ». Par essence, le don crée des interactions. La monnaie qui a cours dans ce type d'économie est, fondamentalement, la réciprocité. Dans la pensée occidentale, la propriété privée est considérée comme un « ensemble de droits », alors que dans une économie du don, les biens sont basés sur un « ensemble de responsabilités ». »

« Autrefois, lorsque la vie était en prise directe avec la terre, considérer le monde en tant que don était facile. À l'automne, le ciel s'obscurcissait d'oies sauvages cacardant pour annoncer leur arrivée. D'ailleurs, cela n'est pas sans évoquer les êtres de nos récits originels, les oies venues soutenir la femme du Ciel au cours de sa chute. Les hommes ont faim, l'hiver arrive et ces oies en abondance dans les marais vous permettront de ne pas crier famine pendant la disette hivernale. C'est un don que l'on reçoit avec reconnaissance, amour et respect. »

« Il y a ceux qui cherchent à vous vendre les dons de notre Mère la Terre mais, comme Wally le dit justement à propos de l'avoine odorante en vente : « Ne l'achetez pas. » Le refus de participer est un choix moral. L'eau est un don universel et n'est pas destinée à être achetée et vendue. N'achetez pas de bouteilles d'eau. Lorsque la nourriture a été, littéralement, arrachée à la terre, épuisant les sols et empoisonnant nos parents non humains au nom d'un maximum de rendements, n'achetez pas. »

« Notre peuple était le « peuple des canots ». Jusqu'à ce qu'on nous oblige à quitter les eaux pour la terre ferme et la marche. Jusqu'à ce qu'on nous contraigne à renoncer à nos huttes sur les rives du lac pour des bicoques et la poussière. Notre peuple était dans un cercle jusqu'à ce que le cercle se rompe et qu'on nous disperse. Notre peuple partageait une langue qui remerciait le jour, jusqu'à ce qu'on nous force à l'oublier. Mais nous n'avons pas oublié. Pas totalement. »

« C'est en assistant aux cérémonies traditionnelles que j'ai compris que notre offrande de café n'était pas « de seconde main ». mais qu'elle était tout simplement la nôtre.
Une grande partie de mon identité et de mes actes ont été façonnés par l'offrande faite par mon père sur les rives du lac.
Chaque matin, j'ai ma propre version de « Aux dieux de Tahawus», qui n'est autre que l'expression de ma gratitude envers la journée à venir. Mon travail d'écologiste, d'écrivain, de mère, de passeuse et voyageuse entre les modes de connaissances scientifiques et traditionnelles se développe à partir du pouvoir de ces quelques mots. Ils me rappellent qui nous sommes. Ils me rappellent nos propres dons et notre responsabilité envers eux. La cérémonie véhicule l'appartenance à une famille, à un peuple et à la terre.
Je pensais avoir compris l'offrande aux dieux de Tahawus.
C'était, selon moi, la seule chose qui n'avait pas été oubliée, que l'histoire n'avait pu nous prendre, à savoir la conscience d'appartenir à la terre, d'être un peuple capable d'exprimer sa gratitude envers elle. La terre, les lacs et l'esprit avaient gardé en eux cet héritage et cette « mémoire », espèce d'atavisme et d'hérédité.
Mais, plusieurs années plus tard, alors que j'en connaissais déjà la réponse, j'ai posé la question à mon père : « Quelle est l'origine de cette cérémonie ? L'as-tu apprise de ton père, et ton père, du sien ? Est-ce que cela remonte à l'époque des canots ? »
Mon père a longtemps réfléchi et m'a donné la réponse sui-
vante : « Non, je ne crois pas. C'est ce que nous faisions. Ça semblait juste. » Ce fut tout.
Là-dessus, quelques semaines ont passé, on s'est revus, il m'en a reparlé. « J'ai repensé au café et aux premières gouttes que nous donnions à la terre. Tu sais, c'était une simple cafetière moka. Il n'y avait pas de filtre. Si le café bout trop, une mousse se forme et obstrue le bec verseur. Donc, la première tasse que tu verses contiendra ce bouchon et le goût sera désagréable. Je pense que nous versions le café pour désobstruer le bec. » C'était comme si mon père m'avait révélé que l'eau ne pouvait se trans-former en vin: ainsi, la subtile pratique de la gratitude, l'atavisme de l'offrande, cette mémoire qui transférait et perpétuait le passé dans le présent n'était qu'une simple vidange ?
« Cela dit, le bec verseur n'était pas toujours bouché. Au départ, il l'était, et puis c'est devenu autre chose. Une pensée. Une espèce de respect, l'expression de la gratitude. Par un beau matin d'été, je suppose qu'on peut simplement appeler cela de la joie. »
Tel est le pouvoir de la cérémonie : elle associe le banal et le sacré. L'eau se transforme en vin, et le café, en prière. Le matériel et le spirituel se mêlent, comme le café se mélange à l'humus, formant une mince volute de vapeur qui s'élève d'une tasse dans la brume du petit matin.
Qu'offrir d'autre à la terre, qui a tout ? Que lui donner, sinon une petite partie de soi ? Une cérémonie faite maison, mais une cérémonie qui fait de la terre son chez-soi. »

« Avant de passer l'entretien d'admission en première année, j'avais soigneusement préparé mes réponses. Je voulais produire la meilleure première impression. À l'époque, rares étaient les femmes qui étudiaient l'environnement et les sciences forestières, et certainement aucune dans mon genre, si je puis dire. Le conseiller d'orientation m'a regardée par-dessus ses lunettes : « Expliquez-moi pourquoi vous voulez vous spécialiser en botanique ? » II tenait son crayon droit, la pointe posée sur le formulaire d'inscription.
Que lui répondre ? Comment lui expliquer que j'étais une botaniste née, que j'avais des boîtes à chaussures remplies de graines et de tas de feuilles soigneusement séchées et pressées sous mon lit, que je n'avais de cesse de descendre de mon vélo. le long des routes, pour identifier une nouvelle espèce, ou encore que les plantes donnaient des couleurs à mes rêves, en bref, qu'elles m'avaient choisie ? Je lui ai dit la vérité. J'étais fière de ma réponse bien soupesée, de sa sophistication d'étudiante zélée de première année, de ma démonstration visant à lui prouver que je connaissais déjà certains végétaux et leurs habitats, que j'avais même beaucoup réfléchi à leur nature et que, clairement, j'étais prête. Je lui ai expliqué que j'avais choisi la botanique parce que je voulais savoir pourquoi les asters et les verges d'or étaient si beaux, ensemble. Je suis sûre que je souriais dans ma chemise de bûcheron à carreaux rouges.
Pas lui.
Il a posé son crayon comme s'il jugeait inutile de noter ces propos. « Mademoiselle Wall, m'a-t-il dit en me fixant avec un sourire en coin, ça n'est pas de la science. Les botanistes ne s'occupent pas de ça. » Mais il promit de me remettre dans le droit chemin. « Je vais vous inscrire au cours de botanique générale afin que vous appreniez ce qu'est la botanique. » Voilà comment tout a commencé. »

« Quand nous, botanistes, parcourons les forêts et les champs pour herboriser, nous disons que nous faisons des incursions.
Quand les écrivains parcourent leur imagination pour créer, ils font ce que nous pourrions appeler des métaphorsions, et la terre, la mature, en prodiguent à foison. Nous avons besoin d'incursions scientifiques et de métaphorsions littéraires. Le scientifique et poète Jeffrey Burton Russell écrit que « la métaphore, signe d'une vérité plus profonde, est proche du sacrement. Parce que l'immensité et la richesse de la réalité ne peuvent pas être exprimées par le sens concret d'une phrase seule ». »

« La boucle était bouclée : j'étais revenue au point de départ, c'est-à-dire à la beauté des plantes et de leurs associations chromatiques dans la nature, à ces questions qui bousculent les croyances, représentations et connaissances de la science, et sont rarement soulevées tant par les botanistes que par les philosophes. Si mon conseiller d'orientation avait été un authentique érudit, il aurait loué ma curiosité au lieu de la rejeter. Il ne m'a offert que le cliché selon lequel la beauté est dans l'œil de celui qui regarde. Et puisque la science distingue l'observateur et l'observé, la beauté ne pouvait avoir un intérêt scientifique. Il aurait plutôt dû me dire qu'il y avait plus de choses dans mes questions que n'en rêvait notre science. »

« Apprendre la grammaire du vivant
Pour devenir autochtone dans un pays, il faut en apprendre la langue.
Je viens pour écouter, me pelotonner dans ce berceau de racines, un creux si doux, tapissé d'aiguilles de pin, et m'appuyer de tout mon corps contre la colonne de Pin blanc, réduire au silence le bruit de mes pensées jusqu'à ce que je n'entende plus que les voix à l'extérieur de moi : la chanson du vent dans ses branches, le ruissellement de l'eau sur la roche, le tapage des sittelles, le creusement des tamias, la chute des noix, les vibrations rapides du moustique tout contre mon oreille, et aussi autre chose. Quelque chose qui n'est pas moi, pour lequel nous n'avons pas de langage ; l'essence muette d'autres avec qui nous ne sommes jamais seuls. Après le battement du cœur de ma mère, ce fut ma première langue. »

« Avec les beaux groupes consonantiques zhet mb et shwe et kwe et mshk, notre langue ressemble au souffle du vent dans les pins, à l'eau ruisselant sur les rochers, je veux dire par là à des sons auxquels nos oreilles ont peut-être été plus délicatement sensibles dans le passé. Plus maintenant. Pour réapprendre, il faut vraiment écouter. »

« Une crique n'est un nom que si l'ea est inanimée. Lorsque « crique » est nom commun, défini par les hommes, elle est piégée entre ses rives et également enfermés par le vocable. En revanche, wiikwegamaa - « être-dans-un-état-de-crique » - libère l'eau de cette emprise, l'anime et la laisse vivre. Dès lors, « être-dans-un-état-de-crique » exprime un monde de signification : l'eau vivante a décidé de s'abriter entre ces rives en communiquant avec les racines de cèdres, un troupeau de petits de harles bièvres (Mergus merganser). L'eau pourrait en décider autrement par exemple, devenir ruisseau, océan ou cascade, et d'ailleurs, il existe aussi des verbes pour cet état-là. Être-une-colline, être-une-plage-de-sable, être-samedi sont des verbes possibles dans un monde où tout est vivant, animé. L'eau, la terre, et même le jour... La langue est miroir, elle reflète cette conception vitaliste, l'animéité du monde, la vie et le vivant qui s'expriment, pulsent partout, en tout - les pins, les sittelles et les champignons. C'est précisément cette langue-là que j'entends dans les forêts, qui nous permet d'exprimer le jaillissement des vies autour de nous. Et voilà comment les ruines des pensionnats, les missionnaires en soutane noire avec leur maudit savon pour vous laver la bouche baissent la tête en signe de défaite.
C'est la grammaire vitaliste, de l'animéité. Imaginez : vous parlez en ces termes de votre grand-mère en tablier qui s'affaire devant la gazinière : « Regarde, ça fait de la soupe, ça a les cheveux gris. » On peut rire d'une si grossière erreur, mais on est aussi horrifié. En anglais, nous ne nous parlons jamais d'un membre de notre famille ou à une personne en la désignant par « cela » ou « ça ». Се serait de la dernière grossièreté. Cela prive une personne de son individualité et de sa nature, la réduit à une chose. C'est ainsi que, en potawatomi et dans la plupart des autres langues amérindiennes, nous utilisons, pour nous adresser au monde vivant, les mêmes vocables que ceux que nous utilisons pour nous adresser à notre famille. Parce que le monde vivant est notre famille.
Qui est animé dans la langue potawatomie ? Les plantes et les animaux, naturellement. Mais au fur et à mesure de mon apprentissage, je découvre que cette conception vitaliste s'étend à tout l'existant, et pas seulement au vivant selon la définition que la biologie en fait (un organisme qui naît, grandit, se nourrit, se reproduit, meurt).
En potawatomi grand débutant, on apprend que les roches sont animées, comme les montagnes, l'eau, le feu et les lieux. Nos médecines sacrées, chants, tambours et même nos histoires sont des êtres dotés d'un esprit de vie, et sont animés. La liste de l'inanimé semble plus réduite, elle comprend des objets fabriqués de nos mains et par d'autres mains que les nôtres. Pour un être inanimé, une table par exemple, nous posons cette question: « C'est quoi ça ? » À quoi nous répondons: « Dopwen yewe. » Ça c'est une table. Mais pour une pomme, nous devons formuler notre question autrement: « C'est qui ? » La réponse est la suivante : « Mshimin yawe ». C'est Pomme.
Yawe (être), verbe animé. Je suis, vous êtes, il/elle est. Pour parler des êtres dotés de la vie et de l'esprit, nous disons yawe. Par quelle étonnante confluence linguistique Yahvé de l'Ancien Testament et Yaoué du Nouveau Monde expriment-ils tous deux le sacré ? N'est-ce pas précisément leur sens : être, avoir le souffle de vie, être l'enfant de la Création ? Le langage nous rappelle, dans chaque phrase, notre parenté avec tout le monde animé.
L'anglais ne nous fournit guère d'outils pour intégrer le respect envers l'animéité. Ce n'est pas une langue vitaliste: on est un humain ou une chose. La grammaire anglaise nous enferme dans ce choix réducteur ce qui est non humain est une chose, cela, et ce qui est humain doit être genré, de façon également réductrice il ou elle. Où sont nos mots pour exprimer la simple existence d'un autre être vivant ? Où est notre yawe? Mon ami Michael Nelson, un éthicien qui travaille beaucoup sur l'inclusion morale, m'a parlé d'une biologiste de terrain de sa connaissance qui travaille en collaboration avec « les autres êtres que les êtres humains ». La plupart de ses compagnons ne sont pas campés sur deux jambes, son langage a évolué pour s'adapter aux relations qu'elle entretient avec eux. Ainsi s'agenouille-t-elle sur le sentier pour inspecter des traces d'élan et déclare : « Quelqu'un est déjà passé par là ce matin. » « Oh, il y a quelqu'un dans mon chapeau », dit-elle aussi en retirant un taon qui s'y est introduit. Quelqu'un, pas quelque chose. »

« Nous savons que le monde est animé, mais ce langage vitaliste qui le traduit si bien est en voie d'extinction, pas seulement pour les peuples amérindiens, mais pour tous. Nos enfants parlent des plantes et des animaux comme s'ils faisaient partie des nôtres, étaient leur prolongement, et leur montrent de l'attention voire de la compassion, jusqu'à ce que nous la leur désapprenions. Nous leur enlevons rapidement ce mode d'appréhension et le leur faisons oublier. Lorsque nous leur disons que l'arbre n'est pas quelqu'un, mais quelque chose, nous faisons de cet érable un objet ; nous mettons une barrière entre nous et l'arbre, nous absolvant ainsi de toute responsabilité morale envers lui et autorisant parallèlement son exploitation. Dire quelque chose en parlant d'une terre vivante, c'est la transformer en « ressources naturelles ». Si l'érable est quelque chose, nous prenons une scie ou une tronçonneuse sans hésiter pour l'abattre. Mais si l'érable est quelqu'un, nous y réfléchissons à deux fois avant de le couper. »

« Tous les ans, les érables exécutent leur part des Instructions primordiales pour prendre soin des peuples et des hommes. En même temps, ils assurent leur propre survie. Les bourgeons, qui ont senti le début du printemps, sont affamés. Pendant l'été, les sucres fabriqués par la photosynthèse sont transportés par le phloème (vaisseau ou tissu conducteur de la sève descendante, ou élaborée, des feuilles aux racines) jusqu'aux racines, où ils sont stockés sous forme d'amidon, Mais, au printemps, les bourgeons n'ont pas éclos, les jeunes feuilles n'ont pas émergé et ne fabriquent donc pas encore leurs propres sucres par photosynthèse. Ces minuscules bourgeons, d'une longueur d'un millimètre, ont faim, et ont besoin de sucres. Ils envoient un signal hormonal qui va du tronc aux racines: c'est un appel à lever la dormance, telegraphié du monde d'en haut en pleine lumière au monde d'en bas, en pleine terre. Cette hormone déclenche la formation de l'amylase, une enzyme qui hydrolyse l'amidon pour former du saccharose. Lorsque la concentration en saccharose augmente, elle crée une pression osmotique qui favorise la montée de la sève brute des racines dans le tronc, et ensuite sa distribution dans les bourgeons dormants. C'est le xylème (vaisseau ou tissu conducteur de la sève montante, ou élaborée, des racines aux feuilles) qui leur apporte les sucres nécessaires avant que ne reprenne la photosynthèse. À aucun autre moment de l'année, les sucres ne circulent de la sorte, de bas en haut. Ainsi, au printemps, ils sont conduits, transportés, par le xylème pendant quelques semaines. Lorsque les bourgeons ont éclos et donné naissance aux jeunes feuilles, ces dernières sont en mesure de fabriquer du sucre par photosynthèse. Dès lors, le transport de la sève sucrée cesse. Le xylème reprend sa fonction de transport de l'eau absorbée par les racines jusqu'aux différents organes de l'érable à sucre. Les feuilles produisent plus de sucres qu'elles n'en ont besoin et que le phloème n'en conduit vers les racines. Celles-ci, qui ont nourri les bourgeons au début du printemps, sont à leur tour nourries par les feuilles au cours de l'été. Les sucres sont alors reconvertis en amidon, stockés dans la « cave », soit les racines. Le sirop que nous versons sur les pancakes par un matin d'hiver, c'est le soleil d'été qui coule à flots dorés dans nos assiettes. »

« Je sais que ma mère aime être une scientifique, mais elle répète sans cesse qu'elle est née trop tard, qu'elle s'est trompée d'époque. Sa véritable vocation, affirmait-elle avec certitude, c'était d'être une fermière du xix siècle. Ma mère chantonnait pendant qu'elle mettait des tomates en bocaux, pochait des pêches, pétrissait la pâte à pain et insistait pour que, moi aussi, j'apprenine. Quand je repense à son amitié avec Hazel, je suppose que le profond respect qu'elles éprouvaient l'une pour l'autre était ancré dans cette connivence : elles étaient deux femmes avec les pieds sur terre, fières d'avoir le dos assez large pour prendre autrui en charge. »

« Nettoyer un étang vous ouvre un espace mental et vous offre beaucoup de liberté pour philosopher. En ratissant, j'ai remis en question ma conviction selon laquelle toutes les vies, que ce soit celles de protozoaires ou autres, ont une valeur. Sur le plan théorique, je considère que c'est le cas, mais sur le plan pratique, la situation est plus confuse: idéalisme et pragmatisme s'entre-choquent. À chaque nouveau ratissage, je savais que je favorisais mes priorités. J'ai ainsi mis fin aux courtes vies d'organismes unicellulaires parce que je désirais avoir un beau bassin d'eau claire. Je suis plus grande, j'ai un râteau, donc c'est moi la gagnante. Je n'adhère pas volontiers à cette vision du monde. Pour autant, je n'en ai pas perdu le sommeil et je n'ai pas non plus faibli dans mes efforts : j'avais simplement conscience de mes choix. Cela dit, j'ai fait de mon mieux. J'ai été respectueuse, et sauvé de minuscules vies. J'ai extirpé autant de petites bêtes que je le pouvais de mes écheveaux d'algues. Le reste est allé rejoindre le tas de compost pour recommencer un cycle dans la terre. »

« Et, de nouveau, j'ai compris que la restauration d'un habitat, si bien intentionnée fût-elle, fait des victimes collatérales... Nous nous érigeons en arbitres du bon et du bien, alors que nos normes de bonté sont souvent dictées par des intérêts étroits et nos propres désirs. J'ai entassé les tiges que j'avais coupées à proximité du nid pour protéger, assez mal, ce que je venais de détruire. Après, je me suis assise sur un rocher caché de l'autre côté de l'étang, pour voir si la paruline reviendrait. Qu'avait-elle pensé en me voyant m'approcher de plus en plus près, jeter mes branchages près de sa petite maison qu'elle avait si soigneusement choisie, et ainsi menacer sa famille ? De puissantes forces de destruction sont libérées dans le monde, elles avancent inexorablement vers ses enfants et les miens. L'assaut du progrès, pétri de bonnes intentions pour améliorer l'habitat humain, menace le nid douillet que j'avais choisi pour mes enfants aussi sûrement que j'avais menacé le doux nid de la paruline. Que fait une bonne mère ? »

« Je me souviens de mes bébés lorsque je les allaitais, de la première tétée, de cette longue et profonde succion de mon lait, abondant, et de nos regards s'entrecroisant - cette réciprocité unique entre la mère et l'enfant. J'aurais dû me réjouir d'être libérée de ces tétées qui se sont poursuivies, différemment, symboliquement, après le sevrage, mais une mère reste une mère qui nourrit, sustente et prodigue. J'aurais dû me sentir soulagée d'être libérée des soucis du maternage, mais je sais que cela va me manquer. Peut-être pas la lessive, certes, mais cet échange de regards si particulier, la présence tangible de notre amour réciproque et sans équivoque. »

« Je ne saurais dire combien de temps j'ai ainsi flotté, mais mon canoë-kayak rouge a bel et bien dérivé au fil de l'eau. Puis des bruissements autour de ma coque m'ont arraché à ma rêverie et la première chose que j'ai vue sitôt que j'ai ouvert les yeux, ce  furent les feuilles vertes polies de nénuphars et, de nouveau, le bel of des spatterdocks dont les racines se trouvaient dans l'obscurité du substrat, mais dont les feuilles n'en flottaient pas moins sous la pleine lumière du soleil. J'étais entourée par ces feuilles en forme de petits cœurs verts lumineux qui tapissaient la surface de l'eau. Et ces cœurs semblaient palpiter de lumière, battre à l'unisson avec le mien. Il y avait de toutes jeunes feuilles qui affleuraient à la surface, de plus anciennes émergées, certaines dont les bords avaient été déchiquetés par un été de vents, des vaguelettes et, sans aucun doute, par des pagaies de canoës-kayaks.
Les scientifiques pensaient que les échanges gazeux entre les feuilles flottantes aériennes et les racines dans les fonds anaérobies reposaient sur une diffusion lente de molécules dans le sens du gradient de concentration c'est-à-dire de la zone la plus concentrée en oxygène vers la zone la moins concentrée. Mais de récentes découvertes ont révélé un transfert de masse assuré par l'aérenchyme du nénuphar dont nous aurions pu avoir l'intuition si nous nous étions souvenus des enseignements des plantes.
Pendant leur croissance, les jeunes feuilles flottantes absorbent plusieurs litres d'air par les minuscules ouvertures sur leur surface foliaire les stomates. L'effet du soleil sur ces jeunes feuilles crée un gradient de pression qui force l'air à descendre dans l'aérenchyme des pétioles (50 cm/minute) jusqu'aux rhizomes. Mais en vieillissant, les feuilles de nénuphar deviennent poreuses et perdent cette capacité d'absorption. Les racines renvoient donc le dioxyde de carbone à la surface par l'intermédiaire de ces feuilles plus âgées.
Les feuilles sont ainsi liées par une longue respiration qui conduit à une expiration réciproque, alimentant les racines et leurs rhizomes. Des jeunes feuilles aux vieilles feuilles et, réciproquement, de la mère à la fille, la mutualité perdure. Je suis consolée par la leçon des nénuphars. »

« Nous sommes chaque jour comblés de dons, mais ceux-ci ne sont pas destinés à être gardés par-devers soi. Leur vie s'inscrit dans le mouvement, l'inspiration et l'expiration de notre souffle commun. Notre travail et notre joie consistent à transmettre le don, à garder confiance : ce que nous donnons à l'univers toujours nous reviendra. »

« L'Action de grâce rappelle à toute la communauté que le leadership est enraciné dans le service à autrui et dans la sagesse, et non dans le pouvoir et l'autorité. »

« Nous savons que la reconnaissance engendre l'abondance. Pourquoi ne pas montrer et exprimer notre reconnaissance à notre Mère la Terre qui chaque jour nous prépare notre déjeuner ? »

« Il n'a jamais développé de relation avec la terre, lui préférant le sublime isolement octroyé par la technologie moderne. Il était comme l'une de ces petites graines desséchées, oubliées au fond d'un sachet, qui ne sera jamais en contact avec la terre. Je me demande si les maux dont souffre notre société moderne ne sont pas dus au fait que nous avons consenti à nous couper de cet amour et, par conséquent, à rompre le lien avec la terre. L'amour est le remède des terres abîmées et des cœurs vides. »

« Les Amérindiens donnent à cette pratique traditionnelle et plutimillénaire le nom de « Trois Sœurs ». Si de nombreuses histoires relatent l'introduction de cette technique de culture de plantes compagnes, toutes partagent une même interprétation de cette association végétale des plantes femmes, des plantes sœurs. Certains récits évoquent un long hiver de disette, la venue de trois belles femmes par une nuit enneigée. L'une était grande, vêtue de jaune et avait une longue chevelure. La deuxième était habillée de vert, et la troisième, de orange. Ces trois femmes sont entrées pour se mettre à l'abri et se réchauffer devant un bon feu de cheminée. Bien que la nourriture fût frugale et rare, les hôtes des trois visiteuses la partagèrent généreusement. Pour les remercier, les trois sœurs leur révélèrent leur véritable identité maïs, haricot et courge, puis leur donnèrent un boisseau de leurs graines afin que plus jamais ils ne souffrent de la faim. »

« Il y avait certainement des insectes et des adventices à l'époque où ces vallées étaient les jardins potagers des Trois Scœurs, et pourtant, maïs, haricot et courge croissaient sans insecticide, Les polycultures, ces champs où poussent de nombreuses espèces de plantes, sont moins sensibles aux parasites que les monocultures. Cultiver une grande diversité de plantes sur un site crée un habitat favorable à de nombreux insectes. Certains, tels les vers de l'épi du maïs (Helicoverpa zea), la coccinelle mexicaine du haricot (Epilachna varivestis) et la pyrale de la courge (Melittia cucurbitae) sont des parasites. Mais la diversité des espèces crée également un habitat pour les insectes adjuvants qui, précisément, détruisent les nuisibles. Les carabidés prédateurs et les guêpes parasitoïdes coexistent dans le jardin potager, et contrôlent les prédateurs. Ce lieu de vie, immense, nourrit beaucoup de monde; il y en a assez pour tous. »

« Le frêne noir (Fraxinus nigra) apprécie l'humidité. Dans les forêts alluviales et en bordure des marécages, il se mêle aux érables rouges, aux ormes et aux saules. Ce n'est pas l'arbre le plus répandu, c'est une espèce éparse. Par conséquent, il vous faut marcher parfois longtemps pour le trouver. Dans une forêt humide, vous parviendrez à le repérer à sa seule écorce. Vous passerez devant les érables rouges à l'écorce grise, lisse et percée de lenticelles, les ormes d'Amérique à l'écorce gris foncé creusée de profonds sillons, les saules avec leurs troncs profondément sillonnés, et vous chercherez l'écorce gris clair à gris foncé,  liègeuse, formant des crêtes aplaties se détachant facilement, celle du frêne noir. D'autres espèces de frênes poussent dans le marais, vérifiez-en aussi les feuilles. Tous les frênes (Fraxinus) frêne blanc, rouge, bleu, noir, et le frêne de citrouille (Fraxinus profunda) - ont des feuilles opposées, décussées et imparipennées sur des rameaux robustes et liégeux.
Mais il ne suffit pas de trouver un frêne noir, il faut aussi trouver le « bon » frêne, c'est-à-dire un « arbre prêt à devenir panier ». Le frêne idéal a un fût sans ramifications dans la partie inférieure du tronc - les nœuds des branches interrompent la levée de l'éclisse. Le tronc « parfait » est à peu près de la largeur d'une main, son houppier est plein et vigoureux. C'est un arbre sain, qui a poussé droit vers le soleil et dont le bois aura un grain droit et régulier, contrairement aux bois des frênes qui auront cherché la lumière.
Comme nous, les arbres sont affectés par les événements qui ont marqué leur croissance, du semis à la maturité. Leur histoire se révèle dans les anneaux annuels disposés en cercles concentriques, qui sont aussi appelés cernes de croissance : chacun correspond à une année de croissance. Aux bonnes années correspond un anneau large, aux mauvaises années, un anneau plus mince. Leur dessin est essentiel au processus de fabrication des paniers. »

« [...] ne prenez que ce dont vous avez besoin, utilisez tout ce que vous prenez. »

« Je ne puis réserver un espace de réflexion au plastique tant celui-ci est éloigné du monde naturel. N'est-ce pas précisément avec le plastique que nous avons perdu la capacité de voir du vivant dans un objet de notre quotidien ? La déconnexion et la perte de perspective ne remontent-elles pas là ? »

« Dans son sens le plus courant, « théorie » se réfère à « une connaissance spéculative et détachée des applications pratiques ». Une théorie scientifique » est, quant à elle, un « ensemble de propositions cohérentes, consistantes et hiérarchisées, représen-tant un domaine déterminé de phénomènes, visant à comprendre, expliquer, interpréter ou prédire des phénomènes ». Et telle était la démarche de Laurie. Notre projet de recherche était enraciné dans la théorie (précisément, la théorie de Lena) liée à des connaissances écologiques traditionnelles des peuples amérindiens d'Amérique du Nord : si nous utilisons une plante avec respect, elle s'épanouira; si nous l'ignorons, elle disparaîtra. Cette théorie était induite par l'accumulation d'observations ou de faits expérimentaux millénaires basés sur la réaction des plantes à la récolte, et soumise à l'examen de générations de praticiens - des vanniers aux herboristes. Malgré la consistance et la cohérence de cette proposition, les membres du comité de thèse se contenaient visiblement pour ne pas lever les yeux au ciel. »

« Nous sommes tous le produit de nos visions du monde, même les scientifiques qui prétendent pourtant faire preuve de la plus grande objectivité. Leurs prédictions sur l'avoine odorante étaient conformes à la vision du monde selon la science occidentale, qui place les êtres humains en dehors de la « nature » et juge leurs interactions avec les autres espèces comme globalement négatives. On leur avait enseigné que la meilleure façon de protéger une espèce en déclin était de ne pas agir, d'en tenir les humains à l'écart. Pour ce qui concerne Hierochloe odorata, les prairies nous apprennent que les êtres humains font partie de leur (éco)système, et que cette « partie-là » leur est vitale. Les conclusions de Laurie ont peut-être été surprenantes aux yeux des écologistes universitaires, mais elles n'en étaient pas moins conformes à la théorie de nos ancêtres selon laquelle « si nous utilisons une plante avec respect, elle restera avec nous et s'épanouira. Si nous l'ignorons, elle disparaîtra ». »

« Le canon amérindien des principes et pratiques régissant l'échange de la vie pour la vie est connu et condensé sous le terme de « Récolte honorable ». C'est un ensemble de règles qui régissent ce que l'on prend, façonnent nos relations au monde naturel et freinent notre tendance à la consommation - afin que le monde soit aussi riche pour la septième génération qu'il l'est pour la nôtre. Si les détails sont spécifiques aux différents écosystèmes et cultures, les principes génériques fondamentaux sont presque universels parmi les peuples proches de la terre. »

« L'imagination peut modifier notre perception de la réalité, alors imaginons. Et si la Récolte honorable devenait la loi de notre pays, comme autrefois. Et si un promoteur en quête d'un terrain pour y édifier un centre commercial était obligé de demander à la verge d'or, aux alouettes des prés et aux papillons monarques la permission de prendre leur terre. Et s'il devait se conformer à leur réponse ? Pourquoi pas ? »

« Par exemple, vous rendez visite à votre grand-mère et cette dernière vous offre des cookies faits maison dans son plat en porcelaine préféré. Vous les acceptez avec plaisir et la remerciez chaleureusement. La cannelle et le sucre cimentent votre tendresse mutuelle. Vous prenez avec gratitude ce que votre grand-mère vous donne. Jamais il ne vous viendrait à l'idée de vous introduire dans son garde-manger et de vous emparer de tous les cookies et du plat en porcelaine sans son autorisation. Ce serait impoli. Blessant. Une trahison dans la confiance et l'affection que vous vous lui portez. De plus, votre grand-mère chagrinée n'aurait plus envie de vous cuisiner d'autres gourmandises.
Nous sommes incapables d'étendre la politesse et ces bonnes manières à la nature. La « récolte déshonorante » est devenue un mode de vie nous prenons ce qui ne nous appartient pas et nous le détruisons irrémédiablement. Le lac Onondaga, les sables bitumineux de l'Alberta, les forêts tropicales humides de Malaisie. La liste est sans fin... Ce sont des dons, les cadeaux de notre grand-mère la Terre, et nous les lui prenons sans lui en demander la permission. Comment retrouver la notion de Récolte honorable ? »

« Une récolte est honorable lorsqu'elle sustente à parts égales le donneur et le preneur. Lionel est également un enseignant talentueux ; il est invité dans de nombreuses écoles pour témoigner, partager ses connaissances traditionnelles sur la faune et la flore sauvages, et leur conservation. Il rend ce qui lui a été donné. »

« Nous avons besoin d'actes de restauration, non seulement en faveur des eaux polluées et des terres dégradées, mais aussi de notre relation à la Terre. Nous devons rétablir l'honneur dans notre mode de vie afin que, arpentant notre vaste monde, nous n'ayons pas à détourner les yeux avec honte. Afin de garder la tête haute, de recevoir la reconnaissance respectueuse des autres êtres qui vivent aussi sur cette planète. »

« La Récolte honorable n'est pas une aberration, c'est le centre commercial qui l'est. À l'instar des poireaux sauvages qui ne peuvent survivre sur un terrain déboisé, la Récolte honorable ne peut survivre dans cet habitat. Nous avons construit un monde artificiel, un village Potemkine dans un écosystème où nous perpétuons l'illusion que les produits que nous consommons tombent du traîneau du père Noël, alors qu'ils sont arrachés à la terre. L'illusion nous fait imaginer que nous n'avons qu'un choix celui des marques. »

« Les massettes enrichissent le sol : ses racines et sa rhizosphère en limitent le colmatage, contribuent à la fixation et à la stabilisation durable des berges ou de zones vaseuses. Et quand Typha latifolia meurt, son rhizome enrichit le sol en matière organique. Sa décomposition partielle dans des conditions humides et anaérobies favorise le développement et l'accumulation de la tourbe. Cette tourbe est riche en nutriments, a un bon pouvoir de rétention en eau et en air du fait de sa nature fibreuse, ce qui Ma rend idéale pour la culture maraîchère extensive. Considérés comme « terres impropres à la culture », les marais ont été asséchés massivement au profit de l'agriculture intensive. Les exploitations agricoles dites « muck farms » ou « exploitations maraîchères en terres tourbeuses » labourent, retournent la terre de marais drainés et asséchés ; et un sol qui, autrefois, abritait une des plus grandes biodiversités au monde est devenue une monoculture. A certains endroits, les anciennes zones humides ont été asphaltées pour construire des parkings. Quel gaspillage ! »

« La danse du renouveau, la danse qui a fait le monde, nous l'avons toujours dansée, ici, au bord de toutes choses, au bord du gouffre, sur la côte brumeuse. »
Ursula K. Le Guin 

« La diversité des espèces de saumon dans la rivière - saumon royal ou chinook, saumon keta, saumon rose, saumon argenté ou coho, comme la forêt, a assuré la subsistance du peuple. En nageant sur des kilomètres à l'intérieur des terres, les saumons ont apporté une ressource indispensable aux arbres : l'azote. Leurs carcasses disséminées dans les forêts par les ours, les aigles et les hommes ont fertilisé les arbres et le symplocarpe fétide. Grâce à l'analyse des isotopes stables du carbone et de l'azote, les scientifiques ont réussi à retracer la source de l'azote dans le bois des forêts anciennes jusqu'à l'océan. Saumon a nourri tout le monde. »

« Les écrits traditionnels des Potawatomis rappellent que toutes les plantes, tous les animaux, y compris « l'animal humain », parlaient autrefois une langue commune. Nous partagions nos vies les uns avec les autres. Ce don a disparu, c'est l'homme qui s'en est le plus appauvri. »

« Tous les lichens, des minuscules lichens crustacés à la majestueuse Umbilicaria, sont des organismes symbiotiques, un partenariat où les deux membres tirent le meilleur profit de l'association. Dans de nombreuses traditions matrimoniales amérindiennes, la mariée et le marié se présentent mutuellement des paniers remplis de cadeaux, lesquels symbolisent la promesse de l'apport de chacun dans le mariage. Le panier de la femme contient souvent des plantes du jardin ou des prairies, qui expriment son consentement à bien sustenter son mari. Le panier de l'homme contient plutôt de la viande, des peaux d'animaux sa promesse de subvenir aux besoins de la famille par le biais de la chasse. Nourriture végétale, nourriture animale, autotrophe et hétérotrophe : l'algue et le champignon apportent chacun quelque chose dans leur union pour devenir lichen. »

« Je vois mon visage se refléter dans une goutte d'eau. L'effet œil de poisson me donne un front immense et de minuscules oreilles. Ainsi sommes-nous, nous, Homo sapiens : penseurs et si peu à l'écoute. Être attentif, c'est reconnaître que nous avons quelque chose à apprendre d'intelligences autres que la nôtre. Écouter, être témoin, créer une ouverture sur le monde où toutes les frontières se dissolvent par coalescence dans une goutte de pluie. Une goutte gonfle sur la pointe d'une feuille de cèdre, je l'attrape sur la langue et je la reçois comme une bénédiction. »

« Les cosmogonies reflètent la vision du monde d'un peuple, d'une société, et sont fondées sur la quête d'une identité culturelle. Chaque peuple élabore sa propre compréhension de l'univers en fonction de spécificités et d'interrogations qui lui sont propres. Mais les mythes lui permettent aussi d'exposer ses craintes et ses difficultés face au monde, de construire sa réalité face à son existence et à l'existence des autres. Ses peurs collectives et ses valeurs se révèlent dans les monstres qu'il se créés. Né de ces peurs et de nos échecs, le windigo est le nom de ce qui, en nous, privilégie la survie avant toute chose. »

« Les économistes écologiques plaident en faveur de réformes qui ancreraient l'économie dans les principes écologiques et les lois de la thermodynamique. Selon eux, il y a urgence à soutenir le capital naturel (la biodiversité et les écosystèmes) et les services écosystèmiques si nous voulons maintenir une authentique qualité de vie. Mais les gouvernements s'accrochent toujours à l'erreur de l'économie néoclassique selon laquelle la consommation humaine est sans conséquence. Nous persistons dans des systèmes économiques qui prescrivent une croissance exponentielle et sans fin, en oubliant la finitude de la planète et de ses ressources - à croire que l'univers aurait en quelque sorte abrogé les lois de la thermodynamique pour notre bon plaisir. L'infinitude de la croissance est tout simplement incompatible avec la loi de la nature. Pour autant, Lawrence Summers, un économiste de premier plan de l'Université de Harvard, de la Banque mondiale et du Conseil économique national des États-Unis, a fait la déclaration suivante : « Il n'y a pas de limites à la capacité de charge de la Terre qui ne peuvent être atteintes à quelque moment que ce soit, dans un futur prévisible. L'idée selon laquelle nous devrions mettre des limites à la croissance en raison d'une quelconque limite naturelle est une profonde erreur. » Nos dirigeants ignorent délibérément la sagesse et les modèles de toutes les autres espèces de la planète - à l'exception, bien sûr, de celles qui ont disparu. Pensée windigo. »

« Le Pacificateur rassembla les chefs des cinq nations et les unit dans un seul esprit, une seule confédération. L'Arbre de la paix, un immense pin blanc, possède des fascicules à cinq aiguilles qui symbolisent l'unité des cing nations. D'une main, le Pacificateur déterra le grand arbre, et les chefs rassemblés s'avancèrent pour jeter leurs armes de guerre dans le trou. Sur cette même rive, les nations décidèrent d'« enterrer la hache de guerre » et de vivre selon la Grande Loi de la paix qui établit des relations justes et équitables entre les peuples et avec le monde naturel. Quatre racines blanches s'étendent dans les quatre directions, invitant toutes les nations pacificatrices à s'abriter sous les branches de l'Arbre.
Ainsi naquit la grande Confédération Haudenosaunee, la plus ancienne démocratie vivante de la planète. Et c'est ici, sur les rives du lac Onondaga, que cette Grande Loi est née. Du fait de son rôle pivot, la nation Onondaga est devenue le « feu » central du conseil de la Confédération et, dès lors, le nom de « Tadodaho » est porté par son chef spirituel. Pour parachever son œuvre, le Pacificateur a placé l'aigle, réputé pour sa vision, au sommet du Grand arbre pour avertir le peuple de l'approche d'un danger. Pendant les siècles suivants, l'aigle a bien accompli sa mission et le peuple des Haudenosaunees a vécu dans la paix et la prospérité. Puis un autre danger - un tout autre type de violence - frappa ses terres natales. L'aigle sans doute donna l'alerte, mais son cri se perdit dans le maelström des vents du changement. Et aujourd'hui, les terres où le Pacificateur a posé ses pas sont un site pollué éligible au Superfund¹. »
1. Le Hazardous Substance Superfund, dit Superfund, est un fonds destiné à financer la décontamination des sites orphelins pollués par des substances dangereuses. Il peut également être utilisé pour décontaminer des sites dont on connaît les responsables auprès desquels les sommes engagées seront recouvrées. Voir chapitre : Un lac sacré, pollué, restauré. (NdT.) 

« L'eau a été trompée... Innocente, concentrée sur sa mission de confluence, l'eau est partie de sa source. Mais, en chemin, elle a été corrompue à son insu et, au lieu d'être passeuse de vie et de vivant, elle livre du poison. Cependant, l'eau ne peut faire Butrement que de couler et s'écouler. Elle poursuit son cours avec les dons que le Créateur lui a accordés. Seuls les hommes ont la capacité de choisir. »

« Nous sommes submergés d'informations sur comment nous détruisons le monde, mais nous n'en avons aucune sur comment le nourrir. Rien de surprenant à ce que l'environnementalisme devienne synonyme de prédictions désastreuses et d'impuissance. Notre tendance naturelle à agir pour le bien du monde est ainsi étouffée, ce qui entretient le désespoir au détriment de l'inspiration et de son corolaire, l'action. 
[...]
Or le désespoir paralyse, nous rend aveugles à notre propre pouvoir et au pouvoir de la terre. Le désespoir environnemental est un poison aussi destructeur que le méthylmercure qui pollue les fonds du lac Onondaga. S'adonner au découragement alors que la terre nous appelle au secours ? La restauration est un puissant antidote au désespoir. C'est un moyen concret grâce auquel les hommes recréent une relation positive et créative avec le monde plus qu'humain en assumant leurs responsabilités à la fois matérielles et spirituelles. Il ne suffit pas d'éprouver de l'effroi, de la colère ou de la tristesse ni d'arrêter de polluer ou dégrader. »

« La terre a des répercussions positives sur la santé physique, psychique et sociale. Dans la vision amérindienne du monde, un paysage sain est accompli, assez généreux pour soutenir ses partenaires : il n'engage pas la terre en tant que machine de production, mais en tant que communauté d'individus non humains respectés, envers lesquels nous, les humains, avons une responsabilité. La restauration écologique exige non seulement de renouveler la capa-cité des « services écosystémiques », mais aussi des « services culturels ». Restaurer des relations, c'est agir de sorte que l'eau soit propre à la baignade, favoriser le retour des aigles et leur assu-rer une nourriture saine. L'homme aussi veut une nourriture saine. La restauration bioculturelle est exigeante, elle vise à se rapprocher le plus possible de l'écosystème de référence : nous prenons soin de la terre, celle-ci prend soin de nous.
Restaurer la terre sans restaurer la relation n'a pas de sens. Car c'est la relation qui perdurera et nourrira la terre restaurée. C'est pourquoi reconnecter l'homme au paysage est aussi essentiel que de rétablir une bonne gestion des ressources en eau ou d'éliminer les contaminants d'un lac. Tel est le remède pour guérir la Terre. »

« Le suivi de la mortalité des salamandres liée la circulation routière est un projet initié par James Gibbs, un biologiste de la conservation de renommée internationale. Il est l'un des grands responsables de la sauvegarde des tortues des Galápagos et des crapauds de Tanzanie, mais il ne se désintéresse pas pour autant des salamandres de Labrador Hollow. Avec ses étudiants, il a installé des clôtures de dérivation sur les accotements, patrouille sur la route et passe la nuit à compter. Gibbs avoue que, parfois, lors de nuits pluvieuses, quand il sait que les salamandres migrent et risquent d'être écrasées, il ne trouve pas le sommeil. Il enfile un imperméable et sort pour assurer leur traversée. Aldo Leopold, forestier et écologue, avait raison : les naturalistes vivent dans un monde de blessures qu'eux seuls peuvent voir. »

« Il parait que les hommes du monde moderne souffrent d'une grande tristesse, d'une « solitude de l'espèce », d'un effet d'étrangeté, de distanciation par rapport au reste de la Création. C'est nous qui avons créé cet isolement avec nos peurs, notre arrogance et nos maisons dont la lumière conjure la nuit. Mais cette nuit-là, alors que nous marchions sur cette route, ces barrières sont tombées, nous avons conjuré la solitude et renoué les uns avec les autres.
Les salamandres sont « l'autre » stricto sensu, des créatures à sang-froid et visqueuses, presque répulsives pour l'Homo sapiens à sang chaud. Les amphibiens ne suscitent guère l'empathie, le désir de protection, contrairement à certains mammifères charismatiques qui nous regardent avec les yeux reconnaissants de Bambi. Les salamandres nous mettent face à notre xénophobie innée, parfois dirigée contre d'autres espèces, parfois dirigée contre la nôtre, que ce soit dans le Hollow Labrador ou dans des déserts à l'autre bout du monde. Être avec les salamandres rend honneur à l'altérité, c'est un antidote au poison de la xénophobie. Chaque fois que nous secourons ces petits êtres visqueux à la peau noire parsemée de gros pois jaune vif, nous attestons de leur droit à être, à vivre sur leur territoire souverain.
Transporter des salamandres d'un accotement à l'autre nous rappelle l'alliance de réciprocité, la responsabilité mutuelle que nous avons les uns envers les autres. Initiateurs de cette zone de guerre sur cette route, ne sommes-nous pas tenus de soigner les blessures infligées par notre faute ?
Entendre les nouvelles à la radio me donne un terrible sentiment d'impuissance. Je ne peux empêcher les bombes d'être larguées, je ne peux empêcher les voitures de rouler à toute vitesse sur cette route. Je n'en ai pas le pouvoir. En revanche, j'ai celui de ramasser des salamandres. Pendant quelques heures, je veux être digne de ce que je suis. Qu'est-ce qui nous attire dans Labrador Hollow, si loin de tout ? Peut-être l'amour, la même chose qui attire Jes salamandres sous les troncs? Ou peut-être que cette nuit, nous avons marché parce que nous étions en quête d'absolution.

Alors que la température baisse, des voix isolées - claires et creuses - remplacent le chœur de lamentations : l'ancien discours des grenouilles. Un mot se détache, comme s'il était prononcé dans notre langue. « Écoutez! Écoutez ! Écoutez ! Le monde, ça n'est pas seulement vos déplacements erratiques. Nous, dommages collatéraux, sommes votre richesse, vos enseignants, votre sécurité, votre famille. Votre ahurissante soif d'aisance ne devrait pas signifier une condamnation à mort pour le reste de la Création. »

Quand j'arrive à la maison, il est tard. Je me couche, ne parviens pas à trouver le sommeil. Je gravis la colline pour gagner l'étang derrière ma maison. Je veux allumer une gerbe d'avoine odorante pour laver cette tristesse par un nuage de fumée purificateur. Mais le brouillard est trop épais, les allumettes ne jettent qu'une étincelle, sans s'enflammer. Ainsi en est-il. Pas de purification pour ce soir, autant porter le chagrin comme un manteau trempé.

« Pleurez! Pleurez ! », lance un crapaud du bord de l'étang. Alors je pleure. Si le chagrin est une porte d'entrée sur l'amour alors pleurons pour le monde que nous sommes en train d'abîmer irrémédiablement, afin de pouvoir l'aimer à nouveau dans sa totalité. »

« Les prophéties ont décrit ce qui, finalement, devint l'histoire. Elles avertirent le peuple anishinaabé de l'arrivée des hommes en soutane, avec des livres noirs, qui leur promettraient la joie et le salut. Les prophètes ont dit que si le peuple se détournait de ses croyances sacrées et suivait les enseignements de ces « robes noires », il souffrirait pendant de nombreuses générations. Et, en effet, l'enfouissement de nos enseignements spirituels à l'époque du Cinquième feu faillit rompre l'unité de la nation Anishinaabée. Contraints de vivre dans des réserves, les Anishinaabés ont quitté leurs terres natales et ont été séparés les uns des autres. Leurs enfants leur ont été enlevés pour être éduqués selon les préceptes des zaaganaash. Avec l'interdiction de pratiquer leur propre religion, ils ont presque perdu leur vision du monde ancestrale. Avec l'interdiction de parler leur langue, ils ont perdu leur voix, la trans-mission, et un univers de connaissances a disparu en une géné-ration. La terre a été parcellée, les Anishinaabés ont été séparés, les anciennes coutumes ont été comme emportées par le vent; même les plantes et les animaux ont commencé à se détourner de nous. Selon la prédiction, quand les enfants se détourneraient des anciens, les Anishinaabés s'oublieraient et oublieraient leurs buts. À l'époque du Sixième feu, « la coupe de la vie deviendrait la coupe du chagrin et de l'amertume. » Et pourtant, même après ces événements, quelque chose, une braise, subsiste. Lors du Premier feu, il y a longtemps, on a annoncé aux Anishinaabés que leur vie spirituelle serait leur force. »

« La Terre nous donne tant ; le feu est un moyen de lui donner en retour. À l'époque moderne, beaucoup pensent qu'il est seulement destructeur ; beaucoup ont oublié, à moins qu'ils l'aient toujours ignoré, comment on utilisait le feu en tant que force créatrice. Le bâton de feu se comparait au pinceau d'un peintre. Un petit coup de pinceau ici, et vous créez du vert destiné à une pâture pour les élans ; là, vous brûlez les broussailles afin que les chênes produisent davantage de glands. Un autre petit coup de pinceau sous le couvert forestier, et vous réduisez la densité du peuplement pour éviter un incendie catastrophique. Une petite touche sur le ruisseau et, le printemps suivant, vous y voyez un peuplement de saules jaunes (Salix lutea). Un autre trait de ce pinceau sur une prairie herbeuse, et elle se couvre du bleu des jacinthes des Indiens. Notre peuple a reçu la responsabilité d'utiliser le feu pour embellir et produire. C'était notre art et notre science. » »

« Selon les écologistes, nous aurions besoin de sept planètes pour maintenir les modes de vie que nous avons créés. Ce sont des modes de vie où manquent l'équilibre, la justice et la paix, et qui ne nous ont pas apporté la satisfaction, seulement la perte de nos parents non humains dans une grande vague d'ex-tinction. Que nous voulions l'admettre ou non, nous devons choisir la voie à suivre. »

« J'ai été réfugiée climatique pour une seule nuit, mais cela m'a suffi. Les vagues de chaleur que nous éprouvons maintenant en raison du changement climatique n'ont pas la terrifiante intensité de cette nuit-là, mais elles ne sont pas conformes aux températures de saison habituelles. Cette nuit-là, je n'ai jamais pensé à ce que je pourrais emporter dans l'urgence, mais la question se pose.
Qu'est-ce que vous aimez le plus et refuseriez de laisser derrière vous ? Qui, quoi transporteriez-vous en sécurité, en priorité ? »

« La gratitude célèbre les cultures de réciprocité régénératrice où la richesse, c'est avoir assez pour partager, générer des relations mutuellement bénéfiques. En outre, la gratitude nous rend heureux.
La gratitude pour les dons de la terre nous encourage à faire volte-face pour affronter le windigo qui nous traque, à refuser de participer à une économie qui détruit cette Terre que nous aimons au profit d'une économie basée sur la cupidité et l'exclusion, et exiger une économie pour la vie, et non contre la vie.
C'est plus facile à dire et à écrire qu'à faire. »

« Le pacte moral de réciprocité nous appelle à honorer nos responsabilités envers tout ce qui nous a été donné, tout ce que nous avons pris. À notre tour maintenant ! Organisons un Giveway à notre Mère la Terre étendons nos couvertures en son honneur, empilons-y des cadeaux faits de nos mains. Imaginez les tivres, les peintures, les poèmes, les machines intelligentes, les actes de compassion, les idées transcendantes, les outils parfaits. Défendons farouchement tout ce qui a été donné. Des dons d'esprit, de mains, de cœur, de voix et de vision, offertes au nom de la Terre. Quel que soit notre cadeau, nous sommes appelés à le donner et à danser pour le renouveau du monde.
En échange du privilège de respirer. »

Quatrième de couverture

Générosité, entraide, gratitude...

Une magistrale leçon de vie du monde végétal

Botaniste, chercheuse de pointe en biologie et amérindienne issue de la nation Potawatomi aux États-Unis, Robin Wall Kimmerer est une conteuse extraordinaire. Elle partage ici ses connaissances scientifiques des plantes et les légendes de ses ancêtres pour illustrer la culture de la gratitude dans laquelle nous devrions vivre. S'appuyant sur sa triple dimension de scientifique, femme et indigène, elle nous révèle comment d'autres êtres vivants-verge d'or, fraises, courges, algues, avoine odorante... nous offrent des cadeaux et des leçons, même si nous avons oublié comment les écouter. Ses réflexions nous montrent comment nous sommes appelés à une relation réciproque avec le reste du monde vivant. Car ce n'est que lorsque nous entendrons les langues des autres êtres que nous serons capables de comprendre la générosité de la terre et d'apprendre à donner en retour.

Kimmerer est une auteure d'une grâce rare. Elle nous entraîne dans un récit aussi intelligent que sage, mêlant mythes et science, sacré et histoire. C'est une grande pédagogue et ses mots forment un hymne d'amour pour le monde. Elizabeth Gilbert, auteure de Mange, prie, aime.

Kimmerer a écrit un livre extraordinaire. Ce que j'aime par-dessus tour, c'est sa manière de capturer la beauté. Les images de cèdres géants et de fraisiers sauvages, d'une forêt sous la pluie ou d'une prairie d'herbes odorantes resteront gravées dans votre esprit longtemps après avoir lu ce livre. Jane Goodall

« Remarquable, sage et potentiellement révolutionnaire. » The Guardian
« Meilleur essai de la décennie. Literary Hub

Paroles de lecteurs :
« Je n'ai jamais lu de si beaux écrits sur la nature ! »
« Lisez ce livre, relisez-le, transmettez-le. C'est un cadeau. »
« Ce livre a littéralement changé ma façon de voir le monde. »

Robin Wall Kimmerer est mère, scientifique, professeure émérite et membre inscrite de la nation Potowatomi. Son premier livre, Gathering Moss, a été récompensé par la John Burroughs Medail pour ses écrits exceptionnels sur la nature. Ses textes ont été publiés dans de nombreuses revues scientifiques. Elle vit dans l'État de New York, où elle est professeure distinguée de biologie environnementale à SUNY (The State University of New York), fondatrice et directrice du Center for Native Peoples and the Environment (Centre pour les peuples autochtones et l'environnement). 

Éditions Le Lotus et L'éléphant,  mai 2021
516 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Véronique Minder