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dimanche 29 septembre 2024

Le rêve du Jaguar ★★★★☆ de Miguel Bonnefoy

Un livre qui invite au voyage, une chouette rencontre à l'occasion d'une délicieuse et émouvante lecture musicale et une agréable soirée en terrasse dans le spot très sympathique du bar à bulles dans le XVIIIeme arrondissement parisien... autant d'images et de sons qui m'ont fait me sentir incroyablement bien 💙

On retrouve dans Le rêve du jaguar les envolées lyriques, épiques et oniriques, que j'ai trouvées une nouvelle fois extraordinaires. Cette trajectoire de balle écoutée, puis lue et lue une nouvelle fois à voix haute, mais quel plaisir ! Et ces émouvantes histoires - dans l'Histoire contemporaine Venezuela si bien contées, nous faisant témoins de la folie du monde - qui nous emmènent bien loin du quotidien, aux personnages si vite attachants et à la destinée parfois incroyables.  
« [...] il lui avait fallu gagner tous les prix et recevoir toutes les distinctions, pour découvrir après quinze ans de profession la supériorité de l'amour. »
Quel plaisir aussi ces traits d'union entre chacun des livres de l'auteur qui nous permettent de retrouver des personnages rencontrés auparavant.

💙Et quel plaisir irrésistible de savourer une nouvelle fois la langue poétique de l'auteur !

Les tableaux s'enchaînent vite, peut-être un peu trop vite cette fois à mon goût. J'aurais aimé m'attarder un peu plus, sillonner, déambuler davantage aux côtés des personnages pour m'imprégner encore davantage des événements autour. Du condensé qui fait mouche malgré tout et s'est accompagné, pour moi, de vives sensations de lecture véritablement. 

✨️💙 Un hommage personnel. Tendre et beau. « Il y a des trésors de famille qui n'ont pas de prix [...]. » 

Comme beaucoup, j'aime lire et écouter Miguel Bonnefoy. Il me reste Jungle à découvrir, vous l'avez lu ?

« - Un jour, je serai un homme et je n'aurai plus peur, lui dit-il depuis le sommet du palmier. Je lui apprendrai qui est le patron.
Mais la muette Teresa ne répondit pas. Le voyant là, juché sur cet arbre, caché et oublié de tous dans la désolation du monde, elle eut une douleur à l'âme, car elle ne pouvait concevoir un autre avenir pour Antonio que celui d'un voyou des rues, né au mauvais endroit, traînant sa solitude jusqu'à sa mort dans des rhumeries malheureuses où seuls s'égarent les rufians et les délinquants, les hommes désespérés qui n'attendent rien de la beauté, et qui ne savent plus pour qui il faut mourir. Elle l'imaginait comme ceux qui le recherchaient, ceux qui voulaient le battre, méchants et arrogants, éduqués par la violence du lac et par des pères avares, dont le cœur est une ronce sans fleur. Pire encore, elle se le représentait comme elle, une vie faite de désastres et de frustrations, assis sur les marches d'une église en tendant une main osseuse à des inconnus, ruminant des humiliations et des erreurs de jeunesse, ayant survécu à une enfance sans foyer ni refuge, sans amour ni protection, une enfance où personne ne lui avait appris à vivre. »

« Ana Maria resta sérieuse et affirma, avec une voix pleine de sarcasme et toute l'ironie du monde :
- Car je ne me marierai qu'avec l'homme qui me racontera la plus belle histoire d'amour.
Or, Antonio ignorait tout de l'amour. Il avait grandi dans un bordel où les histoires d'amour n'étaient que des ruses pour obtenir une réduction sur des passes. Il n'avait connu que des femmes qui, pour quelques pesos, faisaient tourner leurs corsets et leurs jupons au-dessus de leurs têtes, des jeunes filles dont on vantait les pouvoirs sataniques dans la pénombre, et dont la fidélité et l'obéissance соûtaient un supplément sur le prix. Il ne savait des femmes que les acrobaties de l'intimité et les astuces de l'expérience, les prudences face aux nouveaux clients et les petites gâteries aux habitués, mais aucune ne lui avait jamais raconté une histoire d'amour. Les seules qu'il connaissait n'avaient germé que dans la fantaisie des lieutenants les plus fous, des marins les plus pervers, des curés les plus corrompus, des politiciens les plus concupiscents, et jamais il n'avait imaginé qu'on puisse offrir une fleur à quelqu'un sans exiger un pétale en retour.
Incapable de retrouver dans son souvenir une seule histoire qui vaille la peine d'être racontée, un seul poème évoquant des sentiments, une seule ligne de romantisme dans sa jeunesse faite de cabarets, il baissa les bras et renonça à Ana Maria, résigné à finir sa vie comme un vieux célibataire. Ce fut son ami Paz Galarraga qui, apprenant toute l'affaire, le fit asseoir à la table des Cafés Maurice et lui dit, en le regardant droit dans les yeux :
- Personne n'a jamais rien inventé, Antonio. Les plus grandes histoires d'amour courent les rues.
Ces mots, l'ardent désir de livrer cette bataille, et la ténacité dont il avait toujours fait preuve, lui inspirèrent une idée. Le lendemain, dès l'aube, il découpa un morceau de carton, prit deux tabourets et se rendit, d'un pas décidé, à la gare routière qui était la plus grande fourmilière de la région. Au milieu du hall central, il installa les tabourets l'un en face de l'autre. Il posa le carton au centre sur lequel il avait peint en noir pour que les lettres soient visibles de loin :
" J'écoute des histoires d'amour." »

« Pas un seul quotidien ne manqua de faire un article sur Policarpio, la mascotte de la ville, qui devint pour certains journalistes le dernier de son espèce et, pour d'autres, le premier d'une invasion à venir. On publia une annonce pour savoir si un bateau étranger ou un zoo marin avait remarqué une perte. Comme personne ne se manifesta, on pensa qu'il s'était peut-être échappé d'un chalutier consacré au trafic illégal d'animaux rares. Cette hypothèse resta la plus plausible et, au bout de quelques semaines, ses gestes furent répertoriés et classés avec une telle minutie, ses heures de sommeil furent archivées avec une telle sollicitude, qu'on finit par en apprendre davantage sur cet oiseau austral que sur les flamants roses qui vivaient au bord du lac depuis deux mille ans. »

« Chinco ne reprit pas la place du père dans l'arrière-salle de la bijouterie. Quand il eut vingt ans, il refusa de le remplacer au magasin et devint typographe pour une entreprise française qui construisait un chemin de fer dans la province de Táchira. Il créa le premier syndicat des machinistes, s'occupa de luttes et de revendications civiques, eut la charge d'établir l'ordre du jour des réunions ouvrières, et jugea que les seuls bijoux qui devaient décorer la poitrine des hommes étaient ceux de la liberté et du droit social. Son père regrettait secrètement le choix de son fils, en constatant qu'il ne comprenait rien à la joaillerie, mais saisissait tout de la lutte des classes, qu'il ne vivrait pas entouré de pierres fines, mais parmi les ouvriers dans les usines, et qu'il s'émouvait plus facilement des injustices de la métallurgie que des préciosités des métaux. Un dimanche, pendant qu'il préparait un discours pour le syndicat, son père lui demanda :
- Comptes-tu te marier avec la révolution ou avec une femme ?
Chinco, qui était un garçon jovial et enjoué, doté d'un beau regard songeur, eut un discret sourire qui ne laissa rien entrevoir. « Peut-être un mariage à trois », dit-il sans réfléchir. »

« - Votre mère n'a plus de linge à vous faire repasser, señorita ?
Tous les hommes rirent dans la salle. Puis il ajouta : 
- Vous voulez être médecin ? Alors citez-moi les sept os de l'orbite.
Jamais Ana Maria n'avait entendu parler de l'orbite. Son visage devint si rouge qu'elle dut baisser la tête. Des années plus tard, se remémorant ces rires moqueurs autour d'elle, elle comprit qu'elle avait alors senti palpiter quelque chose de nouveau en elle, son sang combattant. Dans ses veines s'étaient brus- quement réveillées des lignées de femmes assoupies, la dague ensanglantée de María Lionza chevauchant un tapir géant, l'arc de la reine des Amazones, la dignité d'Ana María Campos, les cheveux coupés d'Agnodice, le martyre héroïque de Domitila Flores, des hordes de cavalières fonçant vers les forteresses d'hier. Elle comprit qu'elle avait une double lutte à mener, celle de la médecine et celle des femmes. Elle saisit pourquoi il ne lui serait pas permis de fréquen- ter comme tout le monde les auberges et les bars, pourquoi elle n'aurait pas droit à l'erreur, pourquoi elle n'aurait d'autre choix que la réussite, mais elle comprit par-dessus tout que l'inépuisable pouvoir de la connaissance, le savoir qui rend plus fort, l'aiderait aussi à vaincre. »

« Ils firent le chemin de retour par la route trans- andine, la même qu'Ana Maria avait prise avec Mama Concha, six ans plus tôt, persuadée que les récits de voyageurs disaient la vérité. Tandis que le bus les berçait par le brimbalement de ses roues, Ana Maria ferma les yeux et s'endormit d'un sommeil sans bruit, la tête sur l'épaule d'Antonio.
Elle fit le rêve étrange d'une tara noire, un papillon géant, posée sur la nuque de son père, pendant que le bus roulait à travers la jungle de Choroní. Ses ailes lui couvrirent le paysage, et elle ne vit pas les fromagers aux branches dégoulinantes comme des cascades de bois, où des toucans cachaient leurs becs aux mille couleurs, ni l'épaisseur du tapis de fougères où la femelle ocelot accouchait dans un rugissement, ni le paresseux dans son pelage, ni les murs végétaux de jacarandas et de caroubiers, ni le caméléon mâchant une mouche grosse comme un taon, elle ne distingua pas les champs de maïs rouges et mauves, qui ont la couleur de l'œil du crépuscule, ni les canopées impénétrables dont les rosaces de feuilles ressemblent aux vitraux des cathédrales. »

« Ana Maria comprit alors que venait de surgir des labyrinthes de son pays un minotaure terrifiant qui, non seulement obscurcirait les dix années suivantes, mais fendrait la sérénité de sa vie. »

« Ainsi, ils décidèrent de rester sous leur pergola, étrangers aux rumeurs atroces d'une dictature qui rongeait le pays, en faisant l'amour avec la précipitation de ceux qui ne pensent pas au lendemain. Vingt ans plus tard, Ana Maria pouvait facilement remonter au souvenir de cet instant d'inspiration et de frénésie, quand elle se jetait sur Antonio au milieu de la journée dans les couloirs de la maison, dans les chambres vides du fond, et se livrait à lui sans protection, défiant les cycles de son corps. »

« Antonio sentit alors son cœur se gonfler dans sa poitrine. Il pointa son doigt vers le ciel. 
- Dieu nous donnera un garçon, dit-il, et il sera cardiologue.
Mais Ana Maria lui répondit très calmement, en se couvrant d'un peignoir en soie qu'elle n'enlèverait plus jusqu'à son accouchement :
- Dieu n'a rien à faire ici. Je veux une fille. »

« [...] il lui avait fallu gagner tous les prix et recevoir toutes les distinctions, pour découvrir après quinze ans de profession la supériorité de l'amour. »

« Il ne pouvait savoir que, dehors, mille petits événements avaient commencé à fissurer le mur inviolable du régime, que des révélations sortaient à la lumière, que les masses cherchaient à se lever, que les syndicats s'organisaient dans l'ombre, que la lutte renaissait d'un monde enfoui, que tout s'agitait, que tout s'affairait, que tout était possible. »

« L'enfant pesait un poids démesuré, celui d'hier et celui de demain. »

« Tout en elle était action, mouvement, départ, tout en elle brûlait du désir d'explorer, et ce rêve qui pour d'autres n'aurait été qu'un simple passage éphémère de l'enfance resta imprimé, dans l'esprit de Venezuela, comme une nécessité de conquête. Elle s'amusait à lire dans les écorces de bouleaux et de hêtres la forme de villes imaginaires, et elle pouvait s'attarder des heures à interpréter les traces de moisissures et les lézardes des murs, les figurant comme de grands navires perdus dans des fleuves de plâtre. »

« D'accord. Tu partiras. Mais rappelle-toi une chose : on est esclave de ce qu'on dit et maître de ce qu'on tait. »

« [Elle] savait qu'elle ne reviendrait plus, que son destin se jouerait ailleurs, elle savait mieux que personne que le voyage est comme un aimant irrésistible, qu'il aspire à lui les âmes les plus gourmandes, celles qui sont à sa mesure, mais elle ne dit rien. Antonio, en dépit de sa sévérité, pleura en silence, car il ne pouvait s'empêcher d'imaginer tous les dangers qui guettaient son innocence et avait l'impression de livrer sa fille à des minotaures. »

« Pendant toute la matinée, dans la fournaise de la chaussée, il fut plus tourmenté par les rémanences crépusculaires de sa vie que par les honneurs qu'on lui exprimait, car il avait atteint un seuil d'indifférence face à la gloire, libéré enfin du poids des rêves, et il ne restait au fond de sa bouche que le goût insistant d'une cendre ancienne. »

« - Lire, c'est voyager.
Or, pour Cristóbal, dont l'enfance n'avait été que voyages, lire c'était rester. Les villes changeaient, les langues se multipliaient, les cultures défilaient sous ses yeux, or les livres, eux, ne changeaient pas. Qu'ils aient été à Lisbonne, à Rome, à Caracas, à Buenos Aires, les romans de sa jeunesse ne changeaient pas. Il demeurait ainsi auprès de ses livres comme on serait resté auprès de bêtes dont il aimait caresser les crinières lourdes. Leurs dos aux couvertures soyeuses comme des pelages et les caractères familiers de leurs titres lui apportaient un apaisement plus rassurant que celui des noms des pays. Lire, ce n'est pas voyager. Les pages ont l'immobilité du métal et de l'agate. Cristóbal s'attelait à ces royaumes pétrifiés, plongé dans leurs géométries d'encre et de grain, se perdant dans ses labyrinthes pour mieux se retrouver, se heurtant chaque fois aux mêmes mâts de leur beauté. C'est là que réside la fondation invariable des hommes, la part de refuge où se reposer du chaos, un havre sans départ ni exil. Les romans sont une île entourée de terre. »

« En deux siècles, il y avait déjà eu des milliers de groupes paysans armés sous Ezequiel Zamora, d'infanteries sortant des fermes, de réformes agraires et de luttes contre le latifundiste. En deux siècles, entre décrets et actuali- sations, il y avait déjà eu presque trente constitutions écrites, d'armées de guérilleros sous la bannière de Fabricio Ojeda, des centaines de mouvements syndi- caux aboutissant à des grèves nationales, une dizaine de coups d'État, civils et militaires. En deux siècles, le peuple vénézuélien avait tant aimé la liberté qu'il en était devenu son esclave.
C'est pourquoi, le 4 février 1992, lorsque de jeunes militaires, inspirés par une mémoire collective, tentèrent une révolution au milieu de la nuit, cela ne surprit personne. Elle était le fruit d'un long combat contre la servitude qui attendait, qui venait de beaucoup plus loin, comme exhumée de l'oubli par des forces anciennes, qui était en marche depuis le jour où Samuel Smith n'avait pu contenir le jet Barroso, depuis le jour où les premières compagnies étrangères aspirèrent à elles les richesses, depuis le jour où Chinco se battit contre le régime de Gómez, depuis le jour où Ana Maria s'engagea contre la dictature de Pérez Jiménez, depuis le jour où Antonio fut torturé dans les geôles du Cuartel Libertador, pétrie dans l'argile d'une suite de frustrations et d'abus, sans savoir que cette révolution finirait par reproduire précisément, elle aussi, ce qu'elle combattait. »

« Sourd à la rumeur du coup d'État et aux bouleversements politiques, c'est à peine si Antonio comprit que le secret d'une mort heureuse était d'abord de l'avoir décidée. »

« Si tu veux devenir écrivain, parle avec ceux qui ne le sont pas. »

« Le pays se divisa. On parlait de l'abandon des investissements, de la fuite des oligarchies financières, de l'isolement où se trouvait le pays. La révolution n'était qu'une « dictature maquillée ». La dévaluation fut inévitable. En l'espace de quinze ans, la monnaie nationale souffrit trois reconversions, ce qui lui fit perdre quatorze zéros. À travers le pays, des centaines de femmes et d'hommes effectuaient chaque jour, à la même heure, une prière collective contre la tyrannie. Avant 8 heures, dans les jardins et les terrasses, dans chaque village perdu, dans chaque île au large des côtes, dans les campagnes et sur les plages, dans les hôpitaux et dans les voitures en plein embouteillage, tous ceux qui s'opposaient à ce gouvernement levaient ensemble une grande veillée, pour réunir leurs forces et renvoyer ce lieutenant au béret rouge dans la prison d'où il n'aurait jamais dû sortir. »

« C'est ainsi qu'il ne trouva pas le repos qu'il avait attendu pendant si longtemps, et seule persista en lui l'idée que tout ce qui triomphe est condamné à échouer. Il en parla à Ana Maria qui n'avait pas quitté son lit à baldaquin, couchée avec son téléphone au milieu des draps. Elle lui répondit qu'elle avait passé toute sa vie à attendre cet instant pour découvrir qu'on avait remplacé des tigres par des tigres.
- Le peuple est fatigué, dit-elle. La corruption rongera ce projet.
Cristóbal ne dit rien. Pour son esprit idéaliste, la corruption était un fantôme anonyme et sans visage, une pomme pourrie qui ne poussait que dans l'arbre du capitalisme, et qui ne rongeait que les peuples ayant vendu leur âme au diable, comme s'il s'agis- sait d'une punition pour leur gourmandise. Jamais la pensée ne lui avait traversé l'esprit que la corruption puisse croître à ses côtés, fille de l'excès, dans le terreau humide des révolutions, nourrie par ceux qui la combattaient, dans les bureaux même où l'on clamait sa destruction, dans la bouche des dirigeants les plus progressistes. Il n'avait jamais imaginé qu'elle puisse faire la queue au supermarché, boire une bière en terrasse, aller à la piscine, faire du sport, emmener les enfants à la crèche, faire l'amour, il n'imaginait pas que la corruption n'était pas l'apanage des régimes impérialistes, mais qu'elle était partout. Les révolu- tions s'y abreuvaient aussi. Elles échouaient parce qu'on oubliait de faire, pour les stimuler, ce qu'on avait fait pour les susciter. »

Quatrième de couverture

Quand une mendiante muette de Maracaibo, au Venezuela, recueille un nouveau-né sur les marches d'une église, elle ne se doute pas du destin hors du commun qui attend l'orphelin. Élevé dans la misère, Antonio sera tour à tour vendeur de cigarettes, porteur sur les quais, domestique dans une maison close avant de devenir, grâce à son énergie bouillonnante, un des plus illustres chirurgiens de son pays. Une compagne d'exception l'inspirera. Ana María se distinguera comme la première femme médecin de la région. Ils donneront naissance à une fille qu'ils baptiseront du nom de leur propre nation : Venezuela.
Liée par son prénom autant que par ses origines à l'Amérique du Sud, elle n'a d'yeux que pour Paris. Mais on ne quitte jamais vraiment les siens. C'est dans le carnet de Cristóbal, dernier maillon de la descendance, que les mille histoires de cette étonnante lignée pourront, enfin, s'ancrer.
Dans cette saga vibrante aux personnages inoubliables, Miguel Bonnefoy campe dans un style flamboyant le tableau, inspiré de ses ancêtres, d'une extraordinaire famille dont la destinée s'entrelace à celle du Venezuela.
Miguel Bonnefoy, auteur franco-vénézuélien, a écrit plusieurs romans, dont Le voyage d'Octavio (Rivages, prix de la Vocation 2015) et Héritage (Rivages, prix des Libraires 2021). Il est traduit dans plus de vingt langues.

Éditions Rivages,  septembre 2024
295 pages 

mercredi 30 novembre 2022

L'inventeur ★★★★★ de Miguel Bonnefoy

Augustin Mouchot, oublié des manuels scolaires, m'était totalement inconnu, avant de me plonger dans ce livre de Miguel Bonnefoy.
J'ai découvert un homme courageux, persévérant, loin des standards, attachant. A. Mouchot inventa le premier moteur solaire, l'héliopompe, au milieu du XIXème siècle. L'auteur nous conte les aventures et mésaventures de ce personnage, ses rencontres, ses tourments, les hasards qui ont jalonné sa vie. Un être solitaire, à la santé fragile, qui atteint pourtant l'âge de quatre-vingt-sept ans. 
De Tour à Paris, en passant par l'Algérie et le mont Chelia, je me suis laissée emporter par ce récit rythmé et surprenant.
Superbe moment de lecture, comme toujours avec Miguel Bonnefoy ;-) tant il est un conteur incomparable !

« Archimède, après l'achèvement d'un calcul sur la force d'un levier, disait qu'il pourrait soulever le monde. Moi, je prétends que la concentration de la chaleur rayonnante du soleil produirait une force capable d'arrêter la terre dans sa marche. »
Augustin MOUCHOT

« Dans ses veines coulait un sang tiède mais tenace. Son legs n'était pas celui d'une lignée de géants travailleurs de la terre, qui bâtissent et meurent jeunes, ou de génies de l'art, qui sont comme des comètes fugitives. Ses racines frêles se plantaient dans une dynastie de têtus, d'incassables, courbés pendant des siècles sur des poignées de fenêtres et des plis de clapets, dont chaque génération vit cent ans, résiste à tout, s'use sans rompre, reste impérissable sans être prodigieuse. »

« [...] comme tous les savants d'une seule idée, Mouchot ne dévia pas sa trajectoire. Il s'obstina à creuser le même trou, profondément, jusqu'à trouver un trésor. Il ne faisait pas partie de ces inventeurs capables d'imaginer cent projets à la minute, de se laisser entraîner par des pensées inspirantes à chaque découverte, de voir se presser dans son esprit pêle-mêle des innovations fabuleuses. Mouchot était de ceux qui choisissent une direction à l'aube de leurs travaux et s'y tiennent jusqu'à la fin. Il comprenait maintenant pourquoi il s'était entêté à survivre, à résister à tout, pourquoi il s'était agrippé à la vie avec autant de ténacité et de persévérance : il était un homme de l'ombre tourné vers le soleil au milieu d'un siècle lumineux tourné vers le charbon. »

« Au milieu de l'été, il emménagea dans une mai- son, rue Bernard-Palissy, à quelques mètres de la gare, derrière le jardin du musée des Beaux-Arts où était planté le plus grand cèdre de France. C'était une construction à la mode tourangelle avec une cour intérieure qui lui donna plus d'espace pour ses travaux. En bras de chemise, les mains couvertes de blessures, il faisait des va-et-vient torrides et furieux, portant sur son dos de grosses chaudières peintes en noir. Il se lança dans une série d'expérimentations sur plusieurs miroirs différents, avec un désordre de platine, de lattes d'or et d'acier qu'il avait fait construire sur mesure par un miroitier tchèque. Habité par des forces inconnues, il recommençait les mêmes opérations, en marmonnant dans sa moustache un rosaire de calculs incompréhensibles, combattant farouche- ment pour ériger du néant cette machine lourde comme une statue grecque que la France, quelques années plus tard, lors de l'Exposition universelle, devait bientôt admirer. »

« Selon lui, c'était uniquement la science qui devait pousser au combat, à la lutte pour la justesse, pour les villes de demain, pour la connaissance, c'était uniquement la science qui avait le droit à la guerre. Le reste n'était qu'événements fortuits, accidents de l'humanité, embûches. Mouchot ferma les yeux devant cette bataille contemporaine, si bien que ce 19 septembre, alors qu'une terreur étouffée envahissait la ville, comme le calme qui précède une catastrophe, il descendit depuis Grenelle, prit la rue de Vaugirard en direction de la Sorbonne, pour vérifier si les librairies avaient mis son livre en vitrine. »

« L'énergie naturelle de son âge dilatait, par contraste, la sérénité de sa maturité. »

« Émile Zola était dans le public. Il fut si impressionné que vingt ans plus tard, quand il publia Travail, il pensa à cette innovation et lui rendit hommage en évoquant « ces savants qui sont parvenus à imaginer de petits appareils qui captaient la chaleur solaire et la transformaient en électricité ». Bien que le soleil ne fût pas très ardent ce jour-là, et que la radiation fût gênée par quelques nuages, la presse fonctionna toute la journée. Gaston Tissandier, chimiste et physicien, éditeur de la revue "La Nature", annonça comme une prophétie : « Quand l'heure funeste aura sonné, quelque génie, sortant des rangs, saura féconder le champ des grandes découvertes. » »

Quatrième de couverture

Voici l'extraordinaire destin d'Augustin Mouchot, fils de serrurier, professeur de mathématiques, qui, au milieu du XIX siècle, découvre l'énergie solaire. La machine qu'il construit, surnommée Octave, finit par séduire Napoléon III. Présentée plus tard à l'Exposition universelle de Paris en 1878, elle parviendra pour la première fois, entre autres prodiges, à fabriquer un bloc de glace par la seule force du soleil.
Mais l'avènement de l'ère du charbon ruine le projet de Mouchot que l'on juge trop coûteux. Dans un ultime élan, il tentera de faire revivre le feu de son invention en faisant « fleurir le désert » sous le soleil d'Algérie.

Avec la verve savoureuse qu'on lui connaît, Miguel Bonnefoy livre dans ce roman l'éblouissant portrait d'un génie oublié.

Miguel Bonnefoy est l'auteur de plusieurs romans très remarqués, dont Le voyage d'Octavio (prix de la Vocation), Sucre noir et Héritage (prix des Libraires 2021). Son œuvre est traduite dans une vingtaine de langues.

Éditions Payot-rivages,  août 2022
199 pages

vendredi 4 juin 2021

Sucre noir ★★★★☆ de Miguel Bonnefoy

J'avais aimé découvrir l'auteur-conteur avec "Le voyage d'Octavio", j'ai aimé le retrouver ici avec "Sucre noir".

Un voyage délicieux, une fable comme j'en lis peu et qui m'a littéralement transportée dans ces contrées ensoleillées, douces et enivrantes des Caraïbes, où les trésors de la nature y sont multiples, embaumant les lieux, réjouissant nos yeux, et où bien sûr le rhum coule à flot grâce à l'or noir local : le jus de la canne à sucre ;-) 
De même que l'amour est une richesse inestimable, la naissance d'un enfant apporte aussi son lot de merveilles...La vie regorge de trésors, à saisir, à bâtir, à ne pas bouder. 
Les légendes, aussi, riment souvent avec trésor ! Et quand elles sont chargées de promesses d'un véritable trésor, celui bien palpable du coffre-fort renfermant les piécettes dorées, les bijoux incrustés de pierres précieuses et autres biens luxueux, elles sont capables d'enlever chez un homme toute pensée rationnelle et la quête peut s'avérer sans merci. C'est à peu près ce qui arrive à Severo Bracamonte; l'espoir de dénicher un trésor vieux de trois siècles lui a, parfois, fait quitter le chemin de la raison. 
« ... il parla de son destin, de sa passion, rappelant qu’il était un chercheur d’or et que, comme tout chercheur d’or, il ne serait un homme que lorsqu’il aurait sorti un trésor du fond de la terre. 
Serena le fixa longtemps, sans ciller et lui répondit avec une sagesse orgueilleuse qui n’était pas de son âge : 
– Imbécile. Tu seras un homme quand tu sortiras un trésor du fond de mes yeux. »
J'ai particulièrement aimé le personnage de Serena, qui « lit dans les grimoires de la nature », et pour qui la terre est une ressource, un trésor à préserver, à écouter, à aimer. D'ailleurs, pour être tout à fait honnête, même si j'ai été complètement embarquée dans cette histoire, j'ai déploré la quasi absence de Serena dans le dernier tiers du roman. J'aurais aimé l'accompagner encore un peu plus...   

"Sucre noir" est une histoire de famille, sur trois générations, et vous l'aurez compris, une histoire de quêtes, celles de tout un chacun, celles qui donnent un sens à notre vie.
« Depuis ce jour où ils s’offrirent la joie douloureuse du passage, pendant dix ans, Severo Bracamonte n’imagina pas qu’il y eût au monde un homme plus enviable que lui et comprit peut-être, dans ses plus téméraires réflexions, que son trésor avait toujours été où son imagination n’avait jamais cherché. »
La langue est belle, fluide, savoureuse ; je m'en suis délectée et je conseille, à ceux qui aiment les romans d'aventures, épiques et poétiques à la fois, les fables contemporaines aux personnages bien campés porteuses d'une belle morale, de ne pas hésiter à venir la déguster.

Beaucoup aimé le clin d'oeil à Flaubert et à La Fontaine...

#lecture commune 

« Dans cette région déserte, les paysans, incapables de lire une carte ou de calculer un méridien, ne savaient que manier la faucille, cultiver le maïs, moudre le grain avec des meules à bras. Comme il n'y avait rien à acheter et tout à construire, l'or valait moins que le fer. Ils ne connaissaient rien des pirates et, pour la plupart n'avaient jamais vu la mer. »

« Ezequiel Otero était un homme aux habitudes simples. Il n'aimait ni les voyages ni le faste. Il était large de front, le nez bas, le regard broussailleux. Il avait grandi dans cette contrée abandonnée au soleil, au sein d'une famille modeste et chrétienne dont le père était également fermier. »

« La fille unique de ce couple sans histoire s'appelait Serena Otero. Ils l'avaient eue très tard, alors que la mère avait abandonné l'idée d'une grossesse et le père celle d'une bouche à nourrir. L'enfant naquit ainsi dans cette maison de vieux, pleine d'objets désuets et de meubles anciens, habitée par des êtres sans force ni enthousiasme, épuisés de vivre. »

« L'heure n'avait pas d'ombre, la chaleur était forte, le soleil mordait les nuques, mais les deux hommes ne faiblissaient pas. Ils transportèrent les cannes pendant plusieurs heures, échangeant des paroles simples, hâtant le pas pour profiter de la lumière. »

« [Il] était laid. Toutefois, elle tenta de trouver dans les lignes de son visage quelque beauté cachée, un éclair d'intelligence, une malice furtive, mais dès ce premier jour, elle dut admettre que le destin lui préparait une épreuve difficile et que, pour aimer cet homme, il lui faudrait un courage humanitaire. »

« Pourquoi un pirate cacherait-il des trésors si loin de la mer ? demanda-t-il avec une pointe de naïveté dans le ton.
Severo Bracamonte répondit d'un air d'évidence, en montrant les champs non cultivés par la fenêtre :
- Parce qu'on enterre un trésor là où le paysage ne changera pas. »

« Il ne voulait pas être aimé, il voulait être riche. »

« - Les trésors ne se trouvent pas avec du talent, père. »

« Il en avait tant lu sur les pirates qu'il savait construire un boucan et cuire la viande à la fumée. Il se lavait dans les ruisseaux, dormait sur des sols pierreux, mangeant du pain sec, supportant ainsi une vie de forçat, sans se décourager, pour peu qu'elle le rapprochât de sa fortune. »

« Pour la première fois, elle pensa à Severo sans adversité ni fierté, et voyant cette Diane devant elle, elle se dit dans un mélange d'admiration et de détachement que seul un poète pouvait ranimer une merveille pareille. »

« [Il] la recevait pauvrement, mais avec l'enthousiasme d'un homme riche. »

« Au fond, il avait aimé cette franchise, qui lui était étrangère. Ce n'était pas une révélation fracassante, des cris poussés au ciel, c'était une découverte qui ne faisait pas de bruit, qui avait le tremblement des feuilles, come un printemps à l'intérieur de lui. Gagné par ce souvenir, il se risqua à accepter sans résistance que quelque chose de nouveau s'emparât peu à peu de ses sentiments. »

« À cet instant, Severo Bracamonte, nu dans le moulin, au milieu du parfum étourdissant des vieux tonneaux, eut l'impression que cette femme avait inventé l'amour. »

« La canne à sucre, c'est comme l'espoir, disait le père Otero. Il faut la brûler pour qu'elle repousse avec plus de force. »

« À la nuit tombée, quatorze réverbères qui avaient été fondus au Brésil longeaient la rue principale pour combattre la délinquance autant que l'amour. »

« Elle ne lisait pas ce qu'elle voulait, mais ce qu'elle trouvait. Comme souvent les livres lui parvenaient sans couverture, elle ne sut jamais qui était l'auteur de ce roman bouleversant d'une jeune femme qui rêvait à l'inaccessible. Et comme les dernières pages étaient arrachées, elle n'eut pas à pleurer la mort d'Emma Bovary ni l'idée que l'on puisse se suicider par amour. »

« Ces livres enseignèrent à Serena tout à la fois la servitude et la révolte, l'infidélité et le crime, la magie d'une description et la pertinence d'une métaphore. Ils lui firent découvrir les divers aspects de la virilité, dont elle ignorait presque tout. Elle apprit que la tour de Pise penchait, qu'une muraille entourait la Chine, que des langues étaient mortes, et que d'autres devaient naître. »

« Elle avait alors trente ans et était tour à tour cultivatrice, comptable, épouse et ménagère. Peu de femmes de la région tenaient une telle place au sein de leur famille. »

« [Il] ajouta que la canne à sucre l'avait tellement envoûté qu'elle lui avait appris la sagesse, les rythmes lents de la nature, et les plantations étaient devenues pour lui plus précieuses que tout l'or du monde. Il disait cela avec une forme d'exaltation :
- Non, la terre n'est pas si vide ici. »

« Elle avait l'âge où l'on pense que les arbres volent autour des oiseaux. »

« Ce jour-là, sans ancêtre ni héritier, Eva Fuego rejoignit, au moment du départ de Serena, la race des fauves qui ne connaissent pas de limite, de ceux qui, livrant combat contre eux-mêmes, étreignent plusieurs vies en une seule existence. »

Quatrième de couverture

Dans un village des Caraïbes, la légende d’un trésor disparu vient bouleverser l’existence de la famille Otero. À la recherche du butin du capitaine Henry Morgan, dont le navire aurait échoué dans les environs trois cents ans plus tôt, les explorateurs se succèdent. Tous, dont l’ambitieux Severo Bracamonte, vont croiser le chemin de Serena Otero, l’héritière de la plantation de cannes à sucre qui rêve à d’autres horizons.
Au fil des ans, tandis que la propriété familiale prospère, et qu’elle distille alors à profusion le meilleur rhum de la région, chacun cherche le trésor qui donnera un sens à sa vie. Mais, sur cette terre sauvage, la fatalité aux couleurs tropicales se plaît à détourner les ambitions et les désirs qui les consument.
Dans ce roman aux allures de conte philosophique, Miguel Bonnefoy réinvente la légende de l’un des plus célèbres corsaires pour nous raconter le destin d'hommes et de femmes guidés par la quête de l'amour et contrariés par les caprices de la fortune. Il nous livre aussi, dans une prose somptueuse inspirée du réalisme magique des écrivains sud-américains, le tableau émouvant et enchanteur d'un pays dont les richesses sont autant de mirages et de maléfices.

Finaliste du Goncourt du Premier Roman et lauréat de nombreuses distinctions (dont le prix de la Vocation, le prix des cinq continents de la francophonie « mention spéciale »), Miguel Bonnefoy est l'auteur du très remarqué «Voyage d’Octavio» (Rivages, 2015), qui a été traduit dans plusieurs langues.

Éditions Payot & Rivages, août 2017
207 pages

jeudi 25 février 2021

Le voyage d'Octavio ★★★★☆ de Miguel Bonnefoy

En attendant de me procurer le dernier roman de Miguel Bonnefoy, j'ai eu envie d'aller voir du côté du premier roman de ce jeune auteur franco-vénézuélien. Bien m'en a pris. 
Le voyage d'Octavio est un conte qui raconte les aventures d'un paysan vénézuélien et analphabète, Don Octavio, grand autant par la taille que par le coeur, auquel on s'attache très vite. 
« Personne n'apprend à dire qu'il ne sait ni lire ni écrire. Cela ne s'apprend pas. Cela se tient dans une profondeur qui n'a pas de structure, pas de jour. C'est une religion qui n'exige pas d'aveu. »
On le suit sur une centaine de pages. L'histoire commence à Saint-Paul de Limon - la légende du citronnier qui donna son nom à cette ville est magique. 
Octavio y vit, dans un bidonville, se débrouille comme il peut et tente tant bien que mal de cacher son illettrisme. Sa rencontre avec Venezuela, une charmante et élégante actrice, va changer sa vie. Elle lui apprend à lire.
« Quand il parvint à lire une phrase entière sans hésiter, et qu'il ressentit l'émotion brutale de la comprendre, il fut envahi par le désir violent de renommer le monde depuis ses débuts. »
Il devient ensuite l'employé d'un cambrioleur très particulier. 
Un événement l'oblige à quitter sa ville, il part pour un long voyage de deux années à travers son pays, ponctué de splendides paysages, de belles rencontres et de découvertes.  

Une bien jolie fable onirique et rabelaisienne sur le Venezuela, emplie de poésie et d'humour, qui fait du bien. 
Derrière la petite histoire, Miguel Bonnefoy cache la grande Histoire, celle de son pays d'origine. Une fresque qui met en avant le Venezuela. Un pays ancré dans ces pages. 
La fin est sublime, un enracinement lumineux. « Il faisait partie de ces hommes qui, comme les arbres, ne peuvent que mourir debout. »

Merci Miguel Bonnefoy, quel plaisir de vous lire et de vous écouter également. Vous êtes captivant. Vous avez la volonté d'amener avec la langue française toute l'idiosyncrasie de votre peuple, et bien vous en prenez avec ce premier roman le bon chemin.

INCIPIT
« Dans le port de la Guaira, le 20 août 1908, un bateau en provenance de la Trinidad jeta l'ancre sur les côtes vénézuéliennes sans soupçonner qu'il y jetait aussi une peste qui devait mettre un demi-siècle à quitter le pays. Les premiers cas se présentèrent sur le littoral, parmi les vendeurs de pagres et les marchands de cochenille. Puis suivirent les mendiants et les marins qui, aux portes des églises comme aux portes des tavernes, éloignaient à force de prières les misères et les naufrages. Après une semaine, le pavillon de quarantaine fut hissé et on décréta qu'il s'agissait d'une épidémie nationale. La deuxième semaine, les autorités ouvrirent la chasse aux rats et on paya une pièce d'argent pour chaque bête morte. La troisième semaine, on isola les malades pour faire des prélèvements et on extirpa des ganglions aussi gros que des œufs. Il fallut peu de temps pour voir les premiers feux dans les basses-cours et les fumées de soufre sortir des cabanes. Au bout d'un mois, lorsque la maladie approcha les portes de la capitale, on sortit en grande procession le premier saint en bois. »

« Parmi ces maisons, à la robe d’une montagne, il y avait celle d’un créole qui avait planté contre sa haie un citronnier robuste, aussi vieux que lui, dont les fruits se mêlaient au gui du feuillage. La procession s’était approchée. Le Créole était sorti avec un fusil à verrou et une grappe de cartouches sous l’aisselle.
- Je tue le premier qui franchit la haie, avait-il crié depuis la rambarde. Et je commencerai par celui que vous promenez. Nous allons voir si les saints ne meurent pas.
   Les porteurs firent demi-tour sans discuter. Mais à l’instant de repartir, la couronne d’épines resta accrochée à l’une des branches de l’arbre. Le créole épaula l’arme et, au milieu d’une injure, tira une seule balle dont l’éclat résonna longtemps dans la montagne. La balle sépara la statue de la branche, secoua le feuillage et fit tomber sur les têtes, comme un pluie de bubons verts, des centaines de citrons qui roulèrent jusqu’aux portails des cabanes.
   On crut au miracle. On utilisa la pulpe jaunie pour les infections, on fit sécher les zestes qu’on saupoudra sur les poissons et on purifia l’air avec l’acidité des huiles. On mélangea le citron au gingembre dans des marmites et on les fit passer, porte après porte, à toutes les alcôves, avec un secours que deux mille ans de médecine n’avaient su offrir. En dix mois, on fit reculer dix ans de peste.
   Voici l’histoire du citronnier du Seigneur telle qu’on la trouve à peu près sous la plume du poète Andrés Eloy Blanco, dans les livres de mon pays. »

« C'étaient des montagnards et des caravaniers, des chrétiens suivant la promesse d'un archevêque, des nomades. Ils s'arrêtaient quelques jours pour manger chaud. Tout ces hommes répétaient qu'ils n'étaient que de passage. Ils visitaient les cantines et les dépendances,souriaient à une douce aubergiste et,finalement, y restaient toute leur vie. À la lisière d'un petit terrain, ils élevaient alors un moulin, labouraient un potager près d'une gorge d'eau et s'abandonnaient sans résistance,sous un ciel dont la rondeur faisait rouler le soleil, à un temps qui ne connaissait pas de saison. »

« Personne n'apprend à dire qu'il ne sait ni lire ni écrire. Cela ne s'apprend pas. Cela se tient dans une profondeur qui n'a pas de structure, pas de jour. C'est une religion qui n'exige pas d'aveu.
Cependant, Don Octavio avait toujours gardé ce secret, creusé dans son poing, feignant une invalidité qui lui épargnait la honte. Il n'échangeait avec les êtres que des mots simples, taillés par l'usage et la nécessité. Il avait traversé l'humanité en comptant sur ses doigts, devinant certains mots par la somme de leur lettres, lisant ailleurs, les yeux et les mains, la pantomime des autres, étranger à la jalouse relation des sons et des lettres. Il parlait peu, ou presque pas. Par mimétisme, il répétait ce qu'il entendait, parfois sans comprendre, supprimant des syllabes, prononçant à l'ouïe, et souvent les paroles déposées sur ses lèvres étaient comme des aumônes enfermées dans ses mains. De ce monde, il ne prenait que l'oxygène : au monde, il ne donnait que son silence. »

« Devant les autres, il ne se taisait que pour sentir le silence le protéger à la façon d'une carapace, comme d'autres ne parlaient que pour sentir sur leur langue l'impatience de leurs propos. Étranger à la beauté des phrases, la discrétion était sa demeure. Et dans cette torpeur, il ignorait les inconvénients de son silence comme le sage ceux de sa sagesse. »

« Un matin, il se surprit de voir que mujer s'écrivait aussi simplement.- J'aurais pensé que pour un personnage aussi considérable, y'avait un mot plus difficile, s'était-il exclamé.
Et longtemps après, il roulait encore dans sa mémoire les syllabes de ce mot, mujer, liant et déliant son corps au sien, la tête lourde tout à la fois de manque et de plénitude. »

« Comme les monstres ou les génies, Octavio devait quitter le monde sans descendance. Sa robustesse, son élan pour la vie, il l'héritait directement de cette masse de liberté qu'il ne pouvait transmettre à personne. Il faisait partie de ces hommes qui, comme les arbres, ne peuvent que mourir debout. »

« Les illettrés reviennent du silence comme les malades de la peste [...]. »

« Il tomba par hasard sur une allégorie de la littérature et découvrit qu’on la représentait comme une grande dame drapée de soieries, muette et blanche, une lyre à la main devant une assemblée de marbre. ... Il pensa que la littérature ne pouvait pas ressembler à cette image éloignée des femmes. La littérature devait tenir la plume comme une épée ... dans une lutte obstinée pour défendre le droit de nommer, pétrie dans la même glaise, dans la même fange, dans la même absurdité que ceux qui la servent. »

« - Les démocraties n'ont pas toujours raison, rappela-t-il.
El Negro ricana.
- De quoi ris-tu ?
- C'est que les interdire, c'est avoir toujours tort. »

« Sa peau prit une couleur de sable, comme si on l'avait taillée dans un bloc de quartz. Aux hommes, il ne racontait jamais son histoire. Il évitait la compagnie des bavards, préférant celle des perdrix et des ramiers, dans l'ombre vaste des samanes. À l'aube, il marchait dans les rues en quête d'un bonheur. Au crépuscule, il se traînait jusqu'à un abri que la charité lui avait offert. Il avait cette attitude recueillie, désœuvrée. La nuit, il ne rêvait pas. »

« Don Octavio observa longtemps ces paysages de craie et de roche, où rien ne ressemblait à l’homme, où tout lui appartenait.
- Certains disent qu’ils ont été découverts par le peintre allemand Antonio Goering, continua Venezuela. D’autres par les soldats de Lope de Aguirre ou par Villegas, avant de fonder Burburata.
- Ils disent quoi ?
- Je ne sais pas. On trouve de magnifiques interprétations dans les livres d’Aristide Rojas. Peut-être des luttes locales entre les communautés du lac de Valencia, entre les Tacariguas et les Araguas. Peut-être simplement une manière d’exprimer la nature. »

« Il atteignit les forêts de San Estabàn où, après un marécage, des îlots de mangroves divisaient la mer en petites lagunes. Là, des grues bleues se rassemblaient pour aller migrer vers d'autres marais. Il s'enfonça sous un épais couvert. La pénombre paraissait à cet endroit comme une autre expression de la lumière. Il découvrit une ancienne construction laissée à l'abandon et un petit pré d'herbages où des ânes noirs venaient paître jusqu'au ventre. »

« Don Octavio ne refusait jamais. Ce n'était pas l'homme devenu animal, l'homme devenu mule. Cette traversée était devenue vitale pour lui tant l'alchimie qui s'y opérait trouvait, dans le torrent de son âme, son sens unique et véritable. »

« Les femmes le voulaient pour fils, les filles pour époux. À El Dique, on lui offrit la colline en héritage. Octavio continuait son chemin. Dans sa marche, il avait pour le monde un dévouement presque poétique. Certains parlaient d'un géant né d'un torrent, d'autres d'un esclave arraché à la liberté. Quand on lui demandait, il répondait qu'il venait de la terre. »

« Les jeunes filles apprirent à écrire sous la dictée des garçons à compter les fruits d'un arbre en un seul coup d’œil. Parfois, les enfants manquaient  pour aller vaquer aux foins ou à la garde des troupeaux. Octavio pardonnait ces absences, séduit par l'idée de les imaginer instruits par la nature. »

« Il ne voulait pas parler des fusillades qui avaient mis le bidonville à feu, des charpentes à demi effondrées de l'église, des femmes blessées, des milices qui intervinrent pour défendre leurs intérêts et des corps de police qui tiraient derrière les murs. Il ne voulait pas parler de ça à Octavio qui, éloigné de cette réalité, s'en était construit une autre, semée de noyers, de mahots et de mimosas, où des paysans peuplaient l'horizon, où des enfants taillaient des branches pour faire un manche d'outil, où des femmes portaient des œufs dans le creux de leur devantière. »

« Des écrivains publics faisaient payer une fortune les lettres d'amour, les vieux comptaient les mois en grains de mais et les marchands racontaient aux enfants des légendes pour les éloigner de la nuit. C'était une époque simple et craintive. Le village n'était alors menacé que de superstitions et de croyances populaires [...].
Avec le temps, touffu et foisonnant, le flanc de la colline se gonfla de baraques et de blocs, la vie ne cessant d'apparaître. Année après année, il se chaussa de pierres et se peupla d'hommes qui fuyaient la misère des grandes villes. Ils montaient jusqu'au sommet de la colline, trouvaient une friche loin des autres et y dressaient une maison de tôle ondulée. Avec l'expansion des quartiers, on dut organiser des élections démocratiques désignant des présidents et un conseil. le marché noir fit concurrence aux anciens commerces, tandis que l'ombre des platanes abritait des femmes auxquelles, tantôt l'alcool, tantôt les malheurs, avaient volé un époux.
Les vieilles légendes poussaient les enfants hors des maisons. Beaucoup se retrouvaient aujourd'hui dans la contrebande, souvent par crainte d'être exclus, ou parce qu'il était plus dangereux parfois de ne pas y entre. Les nuits étaient agitées, révoltées, elles s'encombraient souvent d'un crime, au détour d'une ruelle. Les jeunes filles subissaient des grossesses précoces et avortaient avec des cuillères qu'on faisait bouillir dans des casseroles. C'était une carte de la colère. »

« - [...] Elle me rappelle que nous, les Vénézuéliens, où que nous soyons, sommes toujours des enfants du mythe. 
- Du mythe ? 
[...]
- Du mythe, parfaitement. Chaque peuple a sa plaie fondatrice : la nôtre est dans l'effondrement de notre histoire. Nous avons dû nous tourner vers le mythe pour la reconstruire. C'est d'ailleurs plus ou moins la même chose qui est arrivée aux Grecs. »

« [...] notre peuple n'a pas érigé de pyramides. Nos rois n'ont pas créé des États. Nos princes n'ont pas construit de murailles. Le Venezuela n'a été historiquement qu'un pays de passage pour les empires. Un pays du « por ahora ». Les édifices coloniaux, les palais de gouvernance, les académies militaires, rien ne porte d'avenir, de mémoire. Tout cela a été construit « por ahora »... « por ahora » avant de descendre à Potosí où se trouvaient les mines les plus riches ... « por ahora » avant de fonder les grandes vice-royautés de Colombie... « por ahora » avant d'ouvrir le paysage des transnationales. »

Quatrième de couverture

Le voyage d’Octavio est celui d’un analphabète vénézuélien qui, à travers d’épiques tribulations, va se réapproprier son passé et celui de son pays. Le destin voudra qu’il tombe amoureux de Venezuela, une comédienne de Maracaibo, qui lui apprend l’écriture. Mais la bande de brigands «chevaleresques», menée par Rutilio Alberto Guerra, pour laquelle il travaille, organisera un cambriolage précisément au domicile de sa bien-aimée. Avant que ne débute un grand voyage dans le pays qui porte son nom. Octavio va alors mettre ses pas dans ceux de saint Christophe, dans ceux d’un hôte mystérieux, dans ceux d’un peuple qu’il ignore. Car cette rencontre déchirante entre un homme et un pays, racontée ici dans la langue simple des premiers récits, est d’abord une initiation allégorique et amoureuse, dont l’univers luxuriant n’est pas sans faire songer à ceux de Gabriel Garcia Marquez ou d’Alejo Carpentier.

Éditions Rivages, janvier 2015
124 pages
Prix de la vocation 2015
Prix Fénéon 2015
Prix Edmée-de-La-Rochefoucauld
Finaliste du Prix Goncourt du premier roman 2015