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dimanche 1 septembre 2024

Les falaises ★★★★★ de Virginie DeChamplain

Des mots
Des falaises de mots
Des fuites en avant 
Revenir toujours Marcher dans les pas de ses fantômes

Lecture télescopage
Que ces pages m'ont happée, parlé, émue
La Gaspésie
Des souvenirs, des pensées
Qui m'ont rattrapée

Les falaises
Ce sont des femmes frontières
Insaisissables
Belles
C'est de la poésie à chaque encablure
Ce sont des paysages sauvages
Beaux
C'est une échappée belle
Saisissante
Troublante
Une intimité
Au féminin
D'une tendre délicatesse

Des mots pommade
Des mots caresse
Des mots ressac

Merci aux Éditions La Peuplade, merci Virginie DeChamplain !
« J'apprends les collines autour. Je nomme les rochers et les oiseaux. Les phoques remarquent à peine que je suis là. Et les falaises. Les falaises. Dramatiques et grandioses. Elles s'écrasent contre les vagues en bas. Je laisse les heures me passer dessus. »

« Les morts, ils sont morts, ça leur dérange pas que tu sois là ou pas. Les funérailles c'est pour les vivants. »

« Ma mère aimait ça, partir. Elle aimait partir le plus loin possible. Toujours plus loin.

Ça la rassurait, trouver le chaos ailleurs. S'assurer qu'on existe encore à l'autre bout du monde. Elle nous a trimballées dans plus de gares de quais de ports que je peux compter. Elle nous faisait l'école n'importe où, sur un coin de table de café français ou dans une cabine de train qui traversait des rizières srilankaises. C'était étourdissant. Grandiose tranquille. On était des enfants sac à dos. Ionisées. En constante fusion défusion. Jamais complètement quelque part.

Je pense qu'à toutes les fois on manquait ne pas revenir, mais quelque chose la ramenait toujours ici, dans sa maison qui part au vent, dans la crique où on est nées. Et on finissait les trois jetlagged dans son lit trop grand qui tout d'un coup était juste de la bonne taille. Chez nous comme des invitées. Essoufflées, mais déjà prêtes à repartir. »

« Je retourne en dedans, continuer à déterrer les années. Empaqueter les squelettes de sauterelles et la porcelaine que mon arrière-grand-mère a reçue à son mariage. Les albums photos qui sentent le moisi. Un chaudron en fonte que j'ai manqué échapper sur le pied d'Ana. Des pantoufles tricotées, des chemises qui ont l'air d'être faites en rideaux.
Sur le cadre de porte du salon une dizaine de noms d'enfants tracés au stylo se pourchassent, se rattrapent, finissent par disparaître. Ça par contre ça s'enferme pas.
J'ai l'impression brûlante de découvrir l'histoire pour mieux l'effacer. Son histoire, mon histoire. Celle de tout ce qu'il y a eu avant nous. Je me surprends à chercher l'élément déclencheur. Ce qui l'a fait craquer, fendre sur toute la longueur. La brèche par laquelle la fin s'est infiltrée. Mais je crois qu'au fond j'aime mieux pas savoir. »

« Je réalise que je me souviens pas de la dernière fois que j'ai parlé à ma mère. Que j'ai pris de ses nouvelles. Je me suis nourrie à la rage depuis que je suis partie de la Gaspésie. Et là j'ai plus rien à haïr. Que la culpabilité de pas avoir appelé, de pas être descendue à Pâques ou de pas lui avoir envoyé de fleurs à sa fête qui me ronge comme la houle. »

« C'est clairement une fille du coin, mais je me rappelle pas l'avoir déjà croisée. On a dû s'être manquées. C'est un petit village pourtant. Tout se sait tout le monde se connaît. Mais quand on passe la moitié de sa vie ailleurs, sur la route entre deux ciels et qu'on revient juste pour reprendre son souffle ou pour enterrer sa mère, on finit par passer à côté du temps. Même quand il bouge pas. »

« Tokyo au printemps

je cherche les cerisiers

un goût de grands espaces dans le fond de la bouche

comme un mal de cœur qui passe pas

comment on fait pour s'évader quand on est déjà à l'autre bout du monde »

« j'ai fait taire le bruit 
les oreilles à l'envers 
crier par en dedans »

« J'ai peur de ce qu'y a là-dedans, de ce qu'elle a trouvé à raconter toutes ces années. Impatiente de ces années de village de fond de rang, enroulées dans le temps qui roule, en silence à part le bruit des vagues. Est-ce que je vais déterrer des morts qui dormaient dur, leur squelette mangé par les vers ? J'ai peur de la lire et de me lire, moi. De découvrir que rien a changé. Qu'on se transmet le temps d'une génération à l'autre sans que rien avance. Qu'on s'aime à rebours, quand il est trop tard. Je fige un peu en me disant que pire, je vais peut-être rien ressentir du tout.
Je me secoue, prends le premier cahier sur le bord, sors sur la galerie m'asseoir dans les grandes marées. Je me berce dans la chaise de ma grand-mère, les jointures frettes dans la tempête qui s'en vient. J'ouvre le cahier en plein milieu. Le pâté chinois passe croche. »

« 2 décembre 1970

Aujourd'hui, c'est ton anniversaire. Tu viens d'avoir deux ans et je n'arrive pas à déterminer si le temps a passé vite ou lentement. Je viens d'aller te coucher sans te raconter d'histoire, car tu t'es assoupie dans mes bras alors que je montais l'escalier. Je t'ai déposée et je t'ai regardée dormir une minute, me demandant à quoi tu rêvais. Comme j'aimerais dormir d'un sommeil tendre comme le tien. Le mien est peuplé d'ombres et de figures qui me fuient. Qui me fuient autant que je les fuis. Je ne sais pas si je dois en avoir peur alors je cours. Je me réveille tous les matins essoufflée, essoufflée d'avoir tant couru et rien rêvé.
La maison a bourdonné toute la journée. Tes oncles et tes tantes ont fait la route pour venir te voir. Pour venir caresser tes joues et te regarder jouer en souriant. Et les femmes du village sont passées avec leur marmaille pour le gâteau. Des femmes de mon âge. Je crois qu'elles s'imaginent que nous sommes amies. Simplement puisque nous nous ressemblons. Simplement puisque nous avons enfanté à quelques mois d'intervalle. Elles me parlent de recettes de soupe et de trucs pour retirer une tache de vin. Je hoche la tête et je souris, mais à l'intérieur j'ai envie de crier. De les secouer. De les secouer toutes. Je les trouve vides. Incroyablement vides et tristes.
Et j'ai peur de l'être aussi, vide et triste. Et je me regarde rêver, moi qui n'attrape rien ni personne, moi qui cours sans direction tant le jour que la nuit. Et je me dis que je le suis probablement. Comme toutes les âmes de ce village, toutes ces ombres qui passent en longeant les murs, en faisant craquer les planchers pour signaler leur présence.
Et je me promets que je ne te laisserai jamais devenir comme nous. »

« Quand on était petites et qu'on débarquait d'un avion, ma mère nous disait toujours de respirer un grand coup et de nommer ce que ça sentait parce que dans une minute on allait s'être habituées à l'odeur et on se rendrait plus compte que c'était différent. Ça allait devenir le nouveau normal.
Managua sentait la mangue. Les poubelles tristes qui cuisent au soleil.
Hanoi les oignons et le thé vert.
Marrakech la terre sèche, les citrons, les olives.
Séville les oranges et la pierre brûlante.
Bombay la pisse, la misère et les feux d'artifice.
Ici, l'air goûte déjà janvier jusque dans le fond de la gorge. Le hareng fumé. Le gaz à quatre-roues le ressac les algues de la dernière marée. Je me dis que je pourrais rester ici en recluse. Tomber avec la neige qui s'en vient. M'emmitoufler. Me réveiller au chant des skidoos et au craquement des glaces sur la berge.
Ma mère haïssait l'hiver. L'idée d'une saison qui rend immobile. »

« Le soleil se lève et, pendant dix secondes, un trou creuse les nuages de l'autre bord de l'horizon. Pendant dix secondes la lumière m'éventre, m'ouvre au complet, me remet là, ici, parmi les vivants qui dorment autour. J'ai le souffle coupé. L'averse s'enfarge pour se calmer. J'ai le souffle coupé, je sais c'est con.
C'est juste de la lumière , je sais. Juste de la lumière.
Je continue de marcher et j'atteins les premières maisons du village. J'ai envie d'adopter un chien. Je l'emmènerais se promener. On se protégerait. On se passerait le temps pour que ça ait l'air moins long. On se baignerait dans des dix secondes de soleil. »

« Je fais un sac de ses draps. Un autre sac de robes de foulards de manteaux d'hiver ses chapeaux de fausse fourrure ses maillots de bain ses sandales en rotin qu'elle a achetées au Panama y'a vingt ans et qui sont encore comme neuves. Dans le sac. Toute. J'ai plus envie de trier. Je garroche tout. Toute sa vie dans le sac. Coup de pied dans la commode. Tiens, crisse. Sa vie de cadavre maintenant. Sa vie de poussière.
Je lance le sac dans le passage et m'assois sur le plancher qui gondole dans ma nausée. La mort prise entre les poumons. J'écrase mes larmes avec mes poings. »

« Chloé s'arrête tous les trois pas pour me présenter. Tout le monde fait semblant d'être surpris, de pas savoir déjà qui je suis. On me serre la main, me touche les épaules. On me dit bienvenue. Rebienvenue. Ça doit faire du bien d'être revenue. Leurs sourires croches. L'envie de leur casser les dents. À ces gens qui toute ma vie m'ont regardée me noyer. Nous ont regardées nous noyer les yeux grand fermés. Leurs mains me brûlent. Je veux partir. Chloé, je veux partir. »

« J'ai douze ans et je vois mon père pour la première fois. Sur un polaroïd volé dans le tiroir de ma mère. Je sais pas pourquoi, mais je sais que c'est lui. Son menton comme le mien peut-être. Ou le coup de poing dans le ventre que son regard me donne. Un matin gris de tuque de marin enfoncée jusqu'aux oreilles. NORDFJORDEID, 1991 écrit au stylo derrière. Il sourit pas, mais quelque chose dans ses yeux. Quatre ans plus tard, après avoir cherché son adresse en cachette, je me pointe devant chez lui, avec mon dictionnaire français/norvégien et tout l'air qu'il me manque. Til salgs. À vendre. Le voisin me dit en norvégien, puis se ravise en anglais, qu'il est mort il y a trois semaines. Que mon père est mort. Je pose ma main, mon poing, mon corps sur la porte de la maison. Un cri dans la poitrine. Fâchée contre tout ce qui m'abandonne. »

« les sorcières les fées dans la nuit agitée

les cavernes sombres où les peuples cachés m'attendent

les os mal soudés qu'on casse à nouveau pour qu'ils guérissent mieux »

« Je dis à tout le monde que je suis partie à Montréal pour me trouver une job qui a de l'allure. Mais c'était plus pour le bruit. Pour avoir du bruit de millions d'inconnus autour de ma peau. Pour faire taire le silence de tous ceux qui nous ont regardées de loin. À distance respectable des flammes. L'angoisse me serre comme deux mains autour de ma gorge. Le foutu silence des villages où tout le monde sait tout et personne dit rien. »

« Le vent la tirait dans le vide. L'océan s'écrasait en bas. Mais elle avait pas sauté.
Elle avait pas sauté parce qu'elle était enceinte de moi.
Sur le plancher de l'épicerie j'ai envie de pleurer. Ma mère cale sa tête sur mon épaule. Je pleure pas. Je suis plus forte que ça. J'ai treize ans. Tellement plus forte que ça. On reste là jusqu'à ce qu'un commis vienne nous dire qu'on bloque le chemin. On bloque l'espace. Por favor levántate, estás bloqueando el espacio.
À treize ans je me disais que je l'avais sauvée. Ma mère. Je regardais Anaïs et je me disais que je l'avais sauvée. Que des entrailles de ma mère je nous avais toutes sauvées.
Aujourd'hui j'en suis pas si sûre. Aujourd'hui j'ai un goût amer dans la bouche quand j'y repense. J'ai frette à la colonne quand j'y repense.
Je me dis que c'est là probablement là qu'est né le trou dans mon ventre.
D'où tout nous ramène toujours. »

« - C'est pas toi, tu l'sais ça, hein ? C'est pas ta faute rien de tout ça.
Non. Mes ongles s'enfoncent dans mes paumes.
- Non, Marie, c'est ma faute. D'être partie. D'avoir laissé Anaïs derrière. D'avoir laissé ma mère derrière. D'avoir toute laissé. J'suis revenue trop tard, Marie. Tellement trop tard. J'suis revenue pour trouver rien, personne. Des fois je me dis que c'est ça qu'elle voulait. Qu'on revienne. Mais à quoi ça sert ? À quoi ça sert esti, à quoi ça sert s'il reste plus rien, si tout le monde est parti pis qu'on arrive toujours trop tard ? Je cours après du vide depuis des années, j'me sauve d'elle parce que je veux pas devenir pareil mais plus ça va plus j'me dis que j'peux pas y échapper. Que toute va nous ramener ici pareil dans cette esti de maison où toute résonne trop fort pis où il est toujours trop tard.
Je remonte mes genoux sous mon menton. La poitrine dans un tuyau trop serré.
- J'suis brisée, Marie. J'ai envie de courir mais je sais pu comment, de sacrer des coups de poing dans les murs mais je sais pu comment, de crier mais je sais pu comment. Quand je crois que ça va mieux, ça recommence à aller mal. Y'a toujours quelque chose qui brise plus creux ou qui me pousse à m'enfuir. »

« L'ISLANDE.

Le silence plus grand qu'ailleurs. Le ciel avale les avions qui décollent autour. Mon sac à dos léger. Les riens qui me transportent.
Je débarque sous la pluie froide, dans un flot de gens qui savent où ils vont. Tous prennent l'autobus direction centre-ville qui attend devant l'aéroport. Je suis le mouvement. Je suis les gens qui savent où ils vont. Je choisis un siège près de la vitre. Les grands espaces défilent, indomptés jusqu'à la ville.
Reykjavik la grande. Reykjavik de Vikings et de sel. Je me demande si elles ont pris l'autobus, elles aussi. Si elles avaient frette aux mains, elles aussi. Si elles avaient un feu dans le ventre, elles aussi. Ma grand-mère devant avec ma mère et moi dans leur sillage. Les plaines sauvages brunes et vertes me rappellent la Gaspésie après un hiver triste. L'Océan à ma gauche. Les cahiers tirent à leur fin. J'entame le dernier. »

« j'ai cherché une carte des étoiles 
j'ai trouvé un reflet dans le miroir 
ce n'était pas le mien 
mais presque »

« J'apprends les collines autour. Je nomme les rochers et les oiseaux. Les phoques remarquent à peine que je suis là. Et les falaises. Les falaises. Dramatiques et grandioses. Elles s'écrasent contre les vagues en bas. Je laisse les heures me passer dessus. »

« On boit du vin rouge et Steinunn me demande ce que je fais ici toute seule, entre deux saisons. C'est peut-être le vin ou les veines fragiles sous sa peau, mais je me mets à leur raconter ma mère et les sirènes et la maison dans la crique et les fantômes et les cahiers dans la garde-robe et l'Islande et ma grand-mère dans sa tempête.
Steinunn verse une larme dans sa serviette de table. Elle me dit qu'elle pleure toujours quand c'est trop beau. Quand c'est trop triste. Je lui renvoie un drôle de sourire. »

« CHLOÉ,

Quand je vais revenir, je vais t'écrire des poèmes de renarde et te les lire en dessous de la fenêtre ouverte, une bouteille de rouge entre les cuisses. Je vais embrasser tes dents bleues, la neige dans tes cils. Chloé j'ai le corps de l'autre bord du monde, mais j'au- rais envie de m'endormir entre tes seins. Cachée crevée au fond de toi. Je vais dessi- ner des cartes de tes taches de rousseur, les encadrer dans la cage d'escalier. Question de toujours savoir le chemin quand on va monter se coucher. Je retourne à mes grands espaces. Garde le fleuve pour moi. »

« Les femmes de ma vie. On se succède sans se voir, comme des ombres qui courent devant les miroirs, sacrent des coups de poing dedans et continuent leur route pour voir le monde. »

« LE CIEL ME COULE DESSUs au bord de la falaise. Je marche avec mes fantômes, leur raconte mes journées. »

Quatrième de couverture

V. vient d'apprendre que l'on a retrouvé le corps sans vie de sa mère, rejeté par le Saint-Laurent sur une plage de la Gaspésie, l'équivalent « du bout du monde ». Elle regagne là-bas, brusquement, sa maison natale, et se confectionne une « île » au milieu du salon venteux, lieu désigné pour découvrir et mieux effacer- ou la ramener-l'histoire des femmes de sa lignée à travers les journaux manuscrits de sa grand-mère. V. se voit prise dans sa lecture, incapable de s'en détacher. Sa seule échappatoire réside derrière le comptoir d'un bar au village, dans une chevelure rousse aérienne, et s'appelle Chloé.

Les falaises fait le récit d'un chaos à dompter, d'un grand voyage onirique, historique et féminin, qui de la Gaspésie à l'Islande réunit ces survivantes de mère en fille qui admettent difficilement être de quelque part, préférant se savoir ailleurs et se déraciner à volonté.

Virginie DeChamplain est née et a grandi au bord du fleuve, à Rimouski. Ils ne se sont jamais vraiment quittés. Les falaises est son premier roman.

Éditions La Peuplade,  mars 2020
213 pages
Sélection 2023 Prix Harper Collins Poche

dimanche 28 mai 2023

Rester sage ★★★★☆ d'Arnaud Dudek

Très belle lecture. De celles qui sont comme une étreinte. 
Des mots justes, des mots beaux, des mots tendres, fluides, teintés d'humour et d'ironie, de mélancolie aussi, qui font réfléchir sur la vie, l'amitié, la société.
Des mots qui illustrent les égratignures et les grincements de la vie. Entrecoupés de digressions géniales sur les cigarettes ou encore sur les Escalators, l'auteur dresse le portrait d'un trentenaire, Martin, que l'on suit sur une journée un peu dingue ; lui qui imaginait le fait de rester sage comme une garantie de réussite dans la vie. Il menait jusque là une vie aseptisée, réglée comme du papier à musique, où l'improvisation n'avait pas sa place. Une bien belle désillusion car il vient de tout perdre et se demande, très justement, à quoi bon rester sage ? 
« Hélas la réalité court plus vite que les rêves. Vieillir, c'est élever les désillusions au carré. »
La nostalgie berce aussi ces pages d'une confortable illusion, celle de la douceur des souvenirs d'enfance. 
Une bien belle balade empreinte de cocasseries et d'émotions que je vous recommande !
Le premier roman d'Arnaud Dudek était très prometteur Pas étonnant, qu'il ait été atteint le carré finale du Prix Goncourt du premier roman en 2012.
Et en prime, en fin d'ouvrage, un autoportrait très sympa à lire !
« On le sait, L’Escalator souffre d’un déficit d’image dans le cinéma comme dans en littérature. Au rayon ressorts narratifs, les artistes lui préfèrent l’escalier, ou bien l’échelle. Assez rare qu’un personnage de roman franchisse une étape importante de sa vie sur un Escalator. Roméo ne déclare pas sa flamme à Juliette depuis un escalier mécanique. »

« À sept heures trente, au bureau de tabac Le Pacha, tu as acheté des Camel bleues. Tu as payé avec un billet de vingt euros retiré la veille, à deux cents mètres de ton bureau, à un distributeur qui s'est montré dans l'impossibilité de délivrer des tickets. Ces cigarettes ont été vendues par une Sophie, vingt-quatre ans, chat tatoué sur la nuque. Une Sophie hypocondriaque qui souffre de douleurs musculaires depuis un footing de trois minutes onze secondes, une Sophie qui se demande si elle n'a pas un cancer du système lymphatique, une Sophie persuadée que ses organes vitaux vont un à un faire sécession, lui causer mille tourments. Une Sophie qui ne fume pas mais qui devrait songer à commencer (enfin une bonne raison de ne pas oublier qu'on va mourir). »

« Peut-être que ce cauchemar a été l'élément déclencheur. La goutte d'eau. N'empêche, partir ainsi, foncer sans plan ni méthode, cela ressemble si peu à Martin. Ses comptes sont parfaitement tenus dans un cahier de brouillon, lignes tirées à la règle, colonne recettes, colonne dépenses. Dans le troisième tiroir de son bureau, un classeur contient tous ses bulletins de salaire. Lessive hypoallergénique, gel douche sans parabène, déodorant sans aluminium, nettoyant multi-usage taches tenaces, son quotidien est net, aseptisé. Difficile d'y improviser quoi que ce soit.
Martin prend une gorgée de nectar de poire. Trop épais, trop sucré, écœurant. Décidément cette matinée est une erreur, un non-sens, un horloger en retard, un labyrinthe sans entrée.
Un peu comme les vacances que sa mère lui a offertes en mille neuf cent quatre-vingt-douze. »

« Martin a treize ans, des tas d'amis imaginaires, un appareil dentaire. Il aime s'entraîner à marcher les yeux fermés au cas où, un jour, il deviendrait aveugle. Sa collection de pin's vient tout juste de s'enrichir des nattes de la Belle des champs. Au-dessus de son lit, Jean-Pierre Papin réussit un retourné acrobatique. Rien de violent dans son quotidien: on ne mange pas de cocaïne à la petite cuiller, des femmes mal rasées ne vendent pas leur corps sous ses fenêtres.
En revanche, il ne sait pas qui est son père.
Sa propre mère n'a pas bien connu le géniteur; une demi-heure, tout au plus. Elle pense l'avoir croisé deux fois depuis la conception: dans la salle d'attente d'un dentiste, puis, l'année suivante, dans un ascenseur, sans certitude. Elle n'a jamais cherché à mythifier ce père inconnu, en faire un légionnaire couvert de cicatrices, l'inventeur du vaccin contre la variole ou un nouveau Hemingway: très tôt, Martin a compris qu'il était le fruit d'une erreur de jeunesse, le produit d'une banquette arrière et d'une soirée disco trop arrosée. Voilà bien le genre de révélation qui n'aide pas à se construire, ni à avoir confiance en soi. »

« Tu la regardes, ses joues creuses, le noir de ses yeux qui étincellent un peu. Folle. Ça te glace le sang. Comment bascule-t-on ? On naît fou? On le devient ? Te voilà face à un précipice d'angoisse et de questions sans réponses. Le regard de cette femme ne peut rien pour toi. »

« Une dizaine d'années plus tard, quand Martin analysera à froid sa haine des touristes et ses choix professionnels incongrus, quand, vissé à une copie de fauteuil Louis XV, dans une pièce qui empeste l'encens et les remords, sous le regard bienveillant d'une autre thérapeute d'âge indéterminé, il tentera de comprendre pourquoi son licenciement l'a anéanti, pourquoi il a eu le sentiment qu'on tuait une seconde fois sa mère en le mettant sur la touche (rien que ça), il comprendra que, même si tous les monsieur Démonté du monde ne deviennent pas kinés, même si tous les voyagistes de la planète ne jouent pas à Œdipe et Jocaste en signant leur contrat de travail, nos choix ne sont jamais totalement anodins. »

« La vie se termine souvent là où commencent les statistiques.

Avant d'être une série de données, Laurent étudiait le droit. Jouait au mot de cinq lettres en cours de constit'. Arpentait les couloirs de la fac à la recherche du sosie de Kate Winslet. S'endormait sur les dépêches du JurisClasseur. Avec Martin, avec toi, avec d'autres, Laurent se rendait à des soirées où l'on refaisait le monde autour d'un plat de pâtes. Les lendemains de Laurent démarraient rarement avant midi... Sauf ce mardi, où la Ford blanche du chauffard a percuté sa voiture.
On ne devrait jamais rien changer à ses habitudes, songes-tu, et tu lâches la main courante. Après la mort de Laurent, quelque chose s'est cassé. Tu as voulu prendre l'air, te sauver, t'éloigner. Tu as passé une année à l'étranger à contempler, rêveur, les jupes des petites Anglaises insensibles au froid. Elles se baladent en soutien-gorge par moins dix degrés, crispées sur leurs talons, la lèvre supérieure tartinée de mousse de Guinness. De retour en France pour ton troisième cycle en ingénierie informatique, tu as subi les humiliations comico-sexuelles de tes aînés, avant de te venger sur la promotion suivante. Lors d'une soirée organisée par plusieurs associations d'étudiants, une soirée pleine d'alcools forts et de déguisements improbables, tu t'es pris pour Lucky Luke et tu as flashé sur le Petit Chaperon rouge. Elle a refusé de se laisser attraper par ton lasso. Tu as eu envie de la revoir. Pour lui offrir des fleurs (des gueules-de-loup, forcément), lui donner un double des clés, choisir un lave-linge commun, entendre tes parents lui dire Marie, appelez-nous Nicole et Robert. La vie était lancée. Plus le temps de rappeler les vieux copains, pas même Martin. Le temps a commencé à se compter en années.

Pas trop tard pour se rattraper. »

« Dix années, cela ne se rattrape pas facilement. Il faut bien commencer par quelque chose. On a davantage à dire à des gens que l'on voit tous les jours (un nouveau canapé en cuir, un cheval de Troie dans le PC de Berthier, un excellent chinois boulevard Foch, oh et puis je t'ai pas raconté, les locataires du dessus déménagent) qu'à un camarade perdu de vue depuis dix ans (j'ai rencontré une femme, on vit ensemble, je travaille, voilà voilà voilà). C'est qu'en dix ans, il s'en passe. »

« Martin raconte tout, son idée de vengeance ce matin, le coup de sonnette dans le vide, le marteau dans son sac (c'était donc ça !), tu te mets à souhaiter une pause dans le récit. Tu espères une rupture de ton, un éclat de rire avec une claque sur l'épaule, un je plaisantais prononcé avec force mimiques, une grande bouffée de rire bruyant, oh oh, tu m'as cru, ce que tu peux être naïf. Un temps d'arrêt, une parenthèse florale, une respiration bucolique, la description d'un paysage argentin empreint de sérénité, une plaine pampéenne reposante où il existe d'importantes variations de reliefs, où des paysans fendent la brume fraîche qui recouvre les champs. Oui, à ce stade, l'histoire de Martin manque singulièrement d'un moment argentin.
Martin a fini son monologue désespéré et désespérant. Manifestement, c'est à toi de parler. Tu hésites entre un mon Dieu hystérique et un je passe plus doux. Tu mesures la gravité de la situation. Le raisonner, lui faire la leçon ?
- C'est pas une solution... Non, franchement... Ta voix s'effiloche avant de se dissoudre. Tes arguments: aussi convaincants que la photo d'un poumon cancéreux posée sous le nez d'un ado rebelle. Martin fait mine d'être d'accord et tu es trop content de changer l'orientation de la conversation. Tu exhumes des histoires, ressuscites des anecdotes. Des placards sortent de doux souvenirs, des doudous rassurants qui prouvent que vous avez été vivants, et que vous pouvez l'être encore. Les événements les plus banals se changent en formidables épopées.
- Eh, tu te souviens des boîtes aux lettres qu'on remplissait de soda, avec Laurent ? Et les dix-huit ans de Lolo ? La tête des gendarmes quand il a baissé la vitre de la Panda !
Vous étiez mignons à l'époque. La vie était facile. Même si vous teniez à peine debout, l'avenir qui vous attendait forcément était droit comme un i. 
- On était cons.
Déjà treize heures trente. Au même moment, à deux rues de là, le libraire Dupont se fait livrer un pack d'eau minérale et des sous-vêtements propres. En direct d'un balcon, un journaliste décrit l'action à la manière d'un commentateur de football italien. Martin te quitte après le tiramisu maison.
- Ça va mieux ? lui lances-tu sur le trottoir.
- Disons que ça pourrait aller plus mal, dit-il en s'éloignant. »

« Hélas la réalité court plus vite que les rêves. Vieillir, c'est élever les désillusions au carré. »

« On connaît la mélancolie des fast-foods, on devrait également s'attarder sur celle des voyagistes. Derrière les catalogues colorés et les billets d'avion, des problèmes assez terre à terre, trésorerie, TVA, charges sociales, gestion des ressources humaines, stratégie commerciale. Des clients, aussi. Ceux qui veulent partir en plein mois d'août pour moins de cinq cents balles (tente canadienne et camping en Ardèche ? Non: les Antilles ou rien). Ceux qui déclinent une promotion pour le Népal (hors de question de partir en Afrique). Qui veulent découvrir la Septicémie, Malte (capitale de la Grèce), ou Melbourne (en Floride). Qui souhaitent réserver dans un hôtel de Las Vegas, chambre avec vue sur la mer. »

« Au bout d'un moment, la colère. Contre l'unique coupable, celle qui l'a conçu dans un moment d'égarement, à l'arrière d'une voiture aux pare-chocs enfoncés. Cet automate, qui a fui une bonne fois pour toutes ses responsabilités, a lâchement gagné une sorte de no man's land où tout est plus simple, où les loyers ne se paient plus, où l'on part en vacances quand ça nous chante, à coups de neuroleptiques.
- Sois pas si dur, glisse la grand-mère sur le chemin du retour.
Désormais, les bougies se souffleront sans elle. Sa signature énorme ne zébrera plus les pages du carnet de liaison. Son joli minois n'éclairera plus les photos de famille. Il va falloir s'y faire.
- Tu veux qu'on sorte quelques albums après souper ? Ça te dit ? Il hoche la tête, pour lui faire plaisir. »

« Les photos de l'enfance, c'est toujours un peu pareil. Un bébé couperosé, donnant l'impression d'avoir mangé un plat trop pimenté, un bébé à élever volets fermés et rideaux tirés, un bébé que tout le monde ose trouver mignon. Puis les enfantillages, les poses en anorak orange devant un bonhomme de neige raté, les poses en slip de bain kaki devant un château de sable raté, les poses en sous-pull bordeaux devant un fraisier penché (le cliché ne raconte pas l'océan de larmes, dix secondes avant le flash: un gâteau aux trois chocolats avait été commandé). Ensuite ? Le corps commence à pousser, à nous cerner, à nous enfermer dans un bocal. La vie angoisse, la mort angoisse, l'amour angoisse et les bagues grises d'un appareil dentaire voilent le sourire. Il n'y a rien de moins photogénique qu'un adolescent complexé. Un poulpe, à la rigueur. 

Martin n'a pas échappé aux heures de sourire figé, aux « ouistitis » et aux « cheeses » prononcés avec conviction. Martin n'a pas échappé aux recule, aux encore un peu à gauche, aux bah on la double t'as fermé les yeux d'une mère rarement aussi directive que dans ces moments-là. 
Là où Cathy se démarquait, c'était dans la phase suivante. 
Elle ne développait jamais les photos. »

« Dans les tiroirs de Cathy, pas d'albums numérotés, juste des rouleaux de pellicule. Des souvenirs sagement enfermés, à l'abri, protégés : le soleil les aurait abîmés, la poussière les aurait salis, les yeux les auraient déformés. Dedans tout est bien calibré, tout resplendit, tout brille. Conservés dans les rouleaux, les clichés font la part belle à l'imagination. Regarde un peu cette pellicule, Martin. Ce qu'on a l'air heureux. En ne développant rien, Cathy avait l'impression de porter un peu moins le lourd fardeau des souvenirs. »

« AUTOPORTRAIT

Je m'appelle Arnaud à cause d'un film dans lequel jouaient Bourvil et Adamo. Je m'appelle Arnaud et j'aurai bientôt trente-trois ans. Je n'appartiens plus à la génération des débutants, des minots, des espoirs : à présent j'ai un âge de retraite sportive.
Oh je sais, ça arrive à des gens très bien, de vieillir. Mais doit-on pour autant l'accepter comme tout le monde ? Sermonner les gamins qui ont fait tomber leur ballon dans mon jardin ? Carafer le vin ? Faire des confitures, mouliner des soupes, éplucher le classement annuel des meilleurs hôpitaux de France ?
Moi je consens à vieillir mais j'essaie de lutter. À ma manière.
L'émerveillement est ma bouffée d'oxygène. Vieillir oui, mais en laissant fondre des bonbons sous ma langue. Demain, après-demain, l'année prochaine, je toucherai peut-être à des buts sans intérêt (et n'atteindrai pas forcément l'essentiel). Demain, après-demain, l'année prochaine, la vie me proposera peut-être une partie de roulette russe (une roulette qui sera belge, au final; le barillet rempli de balles). Demain, après-demain, l'année prochaine, la sénescence remplira ses poches de petits-fours en piratant le code de ma Visa. Mais cela n'aura aucune importance.
Parce que mes yeux pétilleront sous un ciel zébré de feux d'artifice. Parce que mes papilles danseront avec un bœuf bourguignon cuisiné à la perfection. Parce qu'une phrase sonnera tellement juste, page quatre-vingt-deux. Parce que dix mille petites choses m'enchanteront encore.  
Et ça me suffira.
Tant pis pour les confitures.

ARNAUD DUDEK »

Quatrième de couverture

Enfant, il imaginait que, s'il restait sage, il réussirait sa vie. Grossière erreur. À 32 ans, Martin Leroy a tout perdu, sa petite amie et son emploi. Mais pas son énergie. Il décide donc un beau matin de consacrer toute la journée à son ancien patron et de se présenter chez lui. Pour lui faire rendre gorge certainement. Mais la journée va s'avérer plus riche et variée. Le jeune homme va croiser une buraliste, un collégien, des amoureux, un pigeon, un homme séquestré - et surtout son ami d'enfance qui lui rappelle des faits saignants. D'un commun accord, à la tombée du jour, ils concluront que l leur vie n'est pas vraiment fabuleuse et qu'il faudrait faire quelque chose... Mais quoi ?

ARNAUD DUDEK est né en 1979 à Besançon. Rester sage est son premier roman.

Éditions Alma éditeur,  décembre 2011
118 pages 
Sélection finale Goncourt 2012

mercredi 16 février 2022

Mon mari ★★★★☆ de Maud Ventura

La protagoniste de ce roman est amoureuse de son mari, toujours et encore follement, désespérément amoureuse de son mari, tant et si bien, que « [son] mari n'a plus de prénom, il est [son] mari, il [lui] appartient ». 
Elle qui pense l'aimer trop, au point de s'attendrir devant les pellicules de son mari, échouées sur l'oreiller, elle qui pense garder le contrôle en tenant des carnets, qui ne laisse absolument rien au hasard, elle qui perd pourtant bien le contrôle de ses pensées, qui vire, à mon sens, complètement, psychopathe.
Que j'ai ri de la voir se torturer l'esprit, douter de l'amour que son mari lui porte et punir ses moindres écarts en allant jusqu'à prendre des amants. 
L'auteure a réussi à m'embarquer dans les pensées de cette femme. Un sketch à elle toute seule. Mais que j'ai plaint par moment ;-)
Et ce final !
Un bon moment de lecture, une lecture originale, férocement drôle
Une lecture plutôt détente, même si l'atmosphère se densifie au fur et à mesure que le dénouement approche et même si à l'heure de 'me too', cette lecture dérange, questionne. Oui détente, comparée aux deux lectures qui m'attendent sur le terrorisme, et qui seront fatalement moins fun ;-)

« Je n'ai jamais écrit, croyant le faire,
je n'ai jamais aimé, croyant aimer,
je n'ai jamais rien fait qu'attendre
devant la porte fermée. 
»
L'Amant, Marguerite Duras (citée en exergue)

« Le lundi a toujours été mon jour préféré. Parfois, il se pare d'un bleu profond et royal - bleu marine, bleu nuit, bleu égyptien ou bleu saphir. Mais plus souvent le lundi prend l'apparence d'un bleu pratique, économique et motivant, adoptant la couleur des stylos Bic, des classeurs de mes élèves et des vêtements simples qui vont avec tout. Le lundi est aussi le jour des étiquettes, des bonnes résolutions et des boîtes de rangement. Le jour des choix judicieux et des décisions raisonnables. On m'a déjà dit qu'aimer le lundi était un truc de première de la classe - que seuls les intellos pouvaient se réjouir que le week-end se termine. C'est peut-être vrai. Mais cela relève surtout de ma passion pour les débuts. Dans un livre, j'ai toujours préféré les premiers chapitres. Dans un film, les quinze premières minutes. Au théâtre, le premier acte. J'aime les situations initiales. Quand chacun est à sa place dans un monde à l'équilibre. »

« Il m'arrive souvent de m'attendrir devant ces flocons retrouvés dans notre lit ou sur le col d'une chemise. Suis-je bizarre d'être aussi touchée par les pellicules de mon mari ? Mais j'imagine que l'amour se nourrit de traces laissées sur un vêtement ou un drap, et que toutes les amoureuses du monde s'en émeuvent. »

« [...] je ne suis pas autrice. Quand je traduis, je ne suis qu'une interprète, et cet état de fait me convient parfaitement. Je n'ai rien à inventer, et cela tombe bien parce que je n'ai pas beaucoup d'imagination. Je préfère observer, analyser, déduire ; décortiquer un texte, en dévoiler les sous-entendus, en découvrir le ton implicite - être aux aguets, telle une enquêtrice à la recherche d'indices cachés. En plus, je repense souvent à Marguerite Duras : "Je n'ai rien écrit, croyant le faire."  La suite de ma citation préférée contenait depuis toujours cet avertissement : attention, ne pense pas que tu écris, tu traduis. »

« Je respire et tape doucement au creux de mon poignet avec deux doigts pour retrouver mon calme (une technique que m'a enseignée une sophrologue pour ralentir mon rythme cardiaque) tout en récitant dans ma tête ces phrases qui m'apaisent : Mes complexes ne transparaissent pas sur mon visage. La vision de j'ai de moi n'est pas ce que perçoivent les autres. Tout va bien, je suis à ma place. »

« Plus généralement, que mon mari existât avant de me rencontrer me paraît irréel et même révoltant. »

« Il existe deux sortes de larmes que j'ai réussi à distinguer au fil des années. D'abord, les larmes de frustration ou de rage. Des larmes violentes, sévères, de couleur rouge. Elles ne coulent pas, elles jaillissent. Il est facile de les reconnaître car elles laissent derrière elles des visages bouffis et des yeux gonflés. Ce sont les larmes qui me viennent quand les enfants sont chez leurs grands-parents pendant les vacances scolaires, que j'ai préparé le dîner, que je me suis préparée, et que mon mari appelle pour me dire qu'il rentrera tard à cause d'un dossier urgent à finir au travail. Je raccroche et je pleure de rage. Je déteste m'habiller pour rien. 
Et il y a, comme ce soir, les larmes de tristesse. Elles ne coulent pas non plus, elles débordent. Après plusieurs jours de tristesse continue et diffuse, elles se mettent à glisser le long du visage en silence, les unes après les autres. Ce sont des larmes glacées, peu nombreuses et que j'imagine d'un bleu très clair, presque transparent. Elles jouent un rôle de bouclier : ces larmes protectrices déposent un pansement mouillé sur la joue. Il suffit ensuite de les effacer d'un revers de la main. »

« Aux amoureux des adultères, à ceux qui s'aiment à distance ou qui ne sont plus aimés, je voudrais dire que l'amour n'a jamais été une question ni d'incertitude ni d'attente, que la régularité et la réciprocité ne changent rien à l'intensité. Je voudrais leur dire que la passion peut aussi grandir dans la stabilité du foyer, dans l'exactitude d'une heure de retour, dans l'évidence d'un attachement, dans la répétition du quotidien. Je voudrais leur dire que le coeur peut aussi battre à heures fixes. »

« Tu ne t'es jamais dit que ton mari t'aimait plus que toi tu l'aimes ? Tu dis que tu es folle amoureuse de lui, mais ne crois-tu pas que c'est lui le véritable amoureux ? De vous deux, c'est le seul dont l'amour ait dépassé l'amour passionnel des débuts. Toi, tu vis encore dans cette phase d'obsession qui ne dure normalement que les premiers mois d'une relation. Tu ne lui fais même pas confiance, c'est comme si vous n'aviez rien construit ensemble. Alors ce n'est peut-être pas comme tu le voudrais, mais tu l'as dit toi-même : ton mari te soutient, te connaît, te respecte et t'aime. Je pense que tu as tort sur toute la ligne. C'est ton mari, l'amoureux. Pas toi. Toi, tu ne l'aimes pas vraiment. »

« Ce soir, en revanche, la pièce que nous jouons est sans ambiguïté : nous sommes deux parents qui dînent avec leurs enfants, en pleine représentation familiale. Je joue à la mère et lui au père. Et mon mari me manque. »

« Quand mon mari ne me prend pas la main, quand il fait de moi une clémentine, quand il ne me pose pas de questions sur ma journée, quand il ferme les volets et tire les rideaux avant de dormir, quand il me coupe la parole, quand il oublie le prénom d'une collègue dont je lui parle souvent, quand il ne témoigne pas d'une impatience particulière à me retrouver, quand il lâche ma main dans la rue, quand il ne répond pas à l'un de mes appels, quand je le surprends à garder les yeux ouverts lorsqu'il m'embrasse : ces minutes observées donnent à mon mariage un air de chanson triste. Chacune dépose sur nos quinze ans d'amour un goût amer de solitude, d'attente, et d'abandon. Et une minute obscurcit sans effort toutes nos années. »

« A nos débuts, notre paysage amoureux ressemblait à une étendue infinie de dunes ; il évoquait le danger de l'aridité et l'immensité du ciel étoilé, la chaleur étouffante du jour et la froideur soudaine de la nuit. Puis nous sommes devenus un lac : une étendue plate et lisse. J'ai vu mon mari s'habituer à ma présence jusqu'à ne plus la trouver miraculeuse. J'ai vu le désert se transformer en lac. »

Quatrième de couverture

« Excepté mes démangeaisons 
inexpliquées et ma passion dévorante pour mon mari, 
ma vie est parfaitement normale. Rien ne déborde. 
Aucune incohérence. Aucune manie. »

Elle a une vie parfaite. Une belle maison, 
deux enfants et l'homme idéal. Après quinze ans de vie 
commune, elle ne se lasse pas de dire « mon mari ».
Et pourtant elle veut plus encore : il faut qu'ils 
s'aiment comme au premier jour.

Alors elle note méthodiquement ses « fautes », 
les peines à lui infliger, les pièges à lui tendre. Elle se veut 
irréprochable et prépare minutieusement chacun de leur 
tête-à-tête. Elle est follement amoureuse de son mari.

Du lundi au dimanche, la tension monte, on rit, 
on s'effraie, on flirte avec le point de rupture, 
on se projette dans ce théâtre amoureux.

Éditions L'Iconoclaste, août 2021
356 pages
Premier roman - Français 2021


mercredi 17 mars 2021

Loin-Confins ★★★★★ de Marie-Sabine Roger

Bercée, émerveillée, captivée, hypnotisée, envoûtée, par les mots de son papa, Tanah, jusqu'à ses neuf ans, « les soirs de balcon »« les yeux écarquillés sur l'infini stellaire, larmoyants déjà dans l'air vif » embarque pour un beau voyage dans l'Archipel des songes
« Et ses mots sont bien plus que des mots, ils recréent les senteurs, chantent les clapotis, et exaltent la brise. »
Elle est princesse, son père est Roi. L'imagination de son père est débordante, elle est si vraie dans l'esprit de Tanah. Il brode, il extrapole. Et tant pis si l'archipel extraordinaire de Loin-Confins ou l'océan Frénétique ne se trouvent pas sur une carte, si la lave de Grand'Montagne Chaude ne coule pas en apparence sur notre Terre, tant pis si une même histoire a plusieurs versions...qu'importe, les yeux de son père pétille de vie, d'amour ; ils sont un doux refuge pour Tanah. 
« Elle devient réceptacle, calice, s'apprête à recueillir et garder à jamais ce trésor : l'exacte vérité. »

La poésie de Marie-Sabine Roger est un baume qu'elle passe sur un ordinaire  bien terne, pour en adoucir les angles et le transformer en pays des merveilles. 

La réalité est ce qu'elle est, il y a une face cachée derrière ces belles histoires, derrière ce conte enfantin dans lequel Tanah s'épanouit, enfant : il y a la douce folie d'un homme, dévastatrice

Il y a l'amour aussi. Celui d'une femme pour son mari, un amour sincère qui lui évitera de s'enfuir. « Il en faut du courage, et de la dignité, pour enluminer d'or la tristesse et les drames. » Celui  fou d'une fille pour son papa, son héros et vice versa. Celui d'une mère pour sa fille, peu perceptible celui-ci. Pour préserver peut-être le cocon, épargner, soustraire son enfant de l'inévitable. Espérer peut-être qu'il n'y aura pas de rechute.

Je reviens d'un beau voyage, empli d'émotions, de beautés, de rêves, de magie, de tumultes aussi, un peu de vraie vie. De ces tumultes, de ces fragilités qui nous font grandir.  Merci Marie-Sabine Roger.
« Ils ne sont pas si nombreux, dans une vie, ceux qui saupoudrent de paillettes le lavis gris du quotidien. »

« Un poète doit laisser des traces de son passage,
non des preuves.
Seules les traces font rêver. » (en exergue) René Char - La parole en archipel

Incipit
« La princesse est enfant. Elle est assise, sage. L'air froid pique ses yeux mais c'est sans importance, elle est pelotonnée contre le Roi son père, Agapito Ier, Souverain de Loin-Confins et des contrées annexes, Patelin, Pétrassel, Macapète et Mouk-Mouk, Empereur honoraire d'Ergastule et Mitard. 
Il n'y a pas, pour elle, de torture plus douce que ce vent glacial qui se lève parfois à l'angle du balcon. C'est le prix à payer, le temps de la leçon. Tant pis si le nez coule.
La petite princesse se prénomme Tanah. Elle apprend. Un jour peut-être -même si c'est peu probable - à son tour, elle sera Reine.
Pour l'instant, la princesse Tanah renifle, elle a la chair de poule, elle se colle un peu plus près de son père, qui n'a jamais froid, lui. Qui est fort.
Qui est Roi.
Elle n'entend pas, elle n'écoute pas, la voix agacée de sa mère qui les rappelle à l'ordre, il faut rentrer, il se fait tard.
[...]
Son père parle, et parle de sa voix chaude et lente, quelquefois ponctuée d'émotion contenue, frémissements légers, doux friselis de vagues qui berceraient ses mots, qui les feraient vibrer plus large.
C'est cela dont elle se souvient, la voix profonde de son père, ses cheveux grisonnants, ses épaules un peu maigres drapées dans son manteau de pourpre, le teint pâle, l'oeil gris, rêveur et doux, posé sur l'horizon ou perdu au hasard dans les semis d'étoiles, les mains fines, soignées, ardentes, expressives. Des mains comme des pinceaux, des ciseaux de sculpteur, des mains de dentellière appliquées aux fuseaux, et toute cette majesté qui émane de lui cependant qu'il décrit la vie de l'Archipel à sa fille Tanah et qu'il tisse pour elle, pour elle seule au monde, le fil dur et soyeux des généalogies. »

« Tanah grandit ainsi, petite fille seule mal partagée entre une mère ancrée dans le réel au point de ne voir dans les histoires pour enfants qu'un ramassis de mensonges stupides, et qui méprise au plus haut point tout ce qu'elle appelle  «  des imaginations », et un père divagant comme d'autres respirent.
Aujourd'hui encore, même en sachant à quel point son père a vécu séquestré en lui-même, et le prix exorbitant que lui auront coûté tous ses décampements, elle ne peut s'empêcher de penser que des deux, c'était sa mère la plus captive. Les pieds soudés au sol. Bétonnés dans le concret, le vrai, le quantifiable, les vérités sans poésie. »

« Pour le reste, tous autant qu'ils sont, ils ressemblent plutôt à leur auguste père, mêmes cheveux fins et rebelles, incoiffables, mêmes visages longs, cyphose, bras ballants et genoux hyperlaxes. Ils sont plutôt vilains, d'une même laideur. Laids comme le sont ces fins de race dont on voit les portraits dans les livres d'Histoire, lorsque la génétique trahit ouvertement les alliances consanguines et distribue à l'aveuglette prognathismes, hémophilies, troubles mentaux et autres royales miséricordes. »

« C'est un de ces oisillons disgracieux qui se changent un jour en oiseaux magnifiques et tracent dans le ciel, d'un frémissement d'aile, l'histoire de leur vie au gré des courants d'air. »
« Tanah ne parle pas avec sa mère, elles ont très tôt égaré leurs modes d'emploi respectifs. Leurs échanges se limitent au prosaïque, au quotidien. Plus tard, Tanah ne se souviendra pas avoir eu avec elle de conversations personnelles. Usée par sept enfants, parasites bruyants qui lui volent son oxygène, largement aidés en cela par un mari qui les vaut tous, à lui seul, sa mère est assaillie comme une citadelle. Privée de loisirs, de plaisirs, elle s'en tient de façon maniaque et sourde aux devoirs supposés de sa charge - nourrir, laver le linge, faire le ménage à fond une fois par semaine. Elle n'est ni aimante, ni hostile ni indifférente, elle n'est tout simplement pas là.  »

« Et ses mots sont bien plus que des mots, ils recréent les senteurs, chantent les clapotis, et exaltent la brise. »

« Parfois on perd ce à quoi on tenait. On nous le vole, ou on l'abîme. Mais personne ne peut en voler, ni en abîmer le souvenir.
C'est la seule chose qui compte. La seule chose à retenir. »

« La lumière se tamise, tout se teinte de bleu, de pourpre, de violet. Le soleil immergé se noie hâtivement, orange éblouissante dans un bol de café. Les dernières lueurs sont toujours les plus belles, elles ont le goût des regrets, des jours trop tôt passés, en allés, disparus. »

« Le monde de son père est un château de cartes, si personne n'y touche, il peut tenir mille ans. Un souffle, et il s'effondre. »

« Elle conservera à jamais un souvenir grave, doux et ravi de ces moments partagés. Peu importe que son regard ait changé par la suite, la faute à la vraie vie, cette réalité qui encrasse nos rêves, les transforme en vieil imagier aux pages déchirées, aux coins souillés de traces, piquetés de moisi.
Quelles que soient les trahisons, les déceptions, elle fera tout pour garder en elle, vivace, la saveur des enchantements. 
Qu'importe si son père, aujourd'hui, n'a plus grand-chose à voir avec son père d'hier, si cet homme qu'elle croyait connaître n'a jamais vraiment existé, mais seulement son apparence. Qu'importe si, aux dires des autres, il n'était qu'un fantôme pathétique, une coquille vide, une aimable illusion, elle aura vécu ces moments, la magie aura existé. C'est son trésor de guerre, sa seule médaille en chocolat, durement gagnée au front de ce combat perdu qu'on appelle l'enfance. »

« Tanah adulte consolera plus tard son petit moi enfant. Elle lui expliquera que chaque nouveau bébé aura ôté du temps à ses parents, un temps si aisément consacré aux aînés, mais devenu si difficile à trouver par la suite, dans ce tourbillon perpétuel des familles nombreuses. Dans un foyer serein, posé, dans lequel chacun aurait eu, et son rôle, et sa place, il aurait été plus facile d'entretenir de beaux albums. Mais sa mère était submergée, et son père était englouti. »

« Ils ne sont pas si nombreux, dans une vie, ceux qui saupoudrent de paillettes le lavis gris du quotidien.
Son père lui a appris le rêve comme d'autres lui auraient enseigné la cuisine, la mécanique, la religion, une langue étrangère. Avec patience, et conviction. »

« Là où Tanah, enfant, ne sait voir que sagesse bornée, pragmatisme médiocre, et destin de bousier poussant jour après jour sa boulette de merde, Tanah adulte distinguera ce qu'il y a eu de grandeur, de douleur et de rêves brisés dans la vie de sa mère.
Elle percevra enfin ce mélange subtil de révolte et de sacrifices et surtout, oui, surtout, cet amour ambigu entre ses deux parents.
Elle sera rattrapée au tournant, alors, par le souvenir de sa mère au même âge, cette femme qui avait dû être tellement séduisante, et joyeuse, et frivole. Cette prima donna dédiée à l'amour et à l'adoration, que la vie aura plaquée au sol à dix-neuf ans, puis peu à peu enterrée sous les biberons, les couches, le Devoir, les contraintes, et la folie insondable de cet homme, son mari, qu'elle n'aura pas su déceler à temps.
Son mari, l'ogre doux qui lui aura cloqué sept enfants dans le tiroir, comme elle disait elle-même dans les jours de rancune, avant de la dévorer lentement tout entière, rêve après rêve, espoir après espoir, rire après rire. Jour après jour.
Cet homme enfant, irresponsable, qui lui aura tout volé par pièces et lambeaux, jusqu'à l'affection de sa fille.  »

« [...] aucun enfant d'une même fratrie n'est élevé de la même façon. Les parents vieillissent, gagnent en expérience ou s'enferrent dans leurs travers. Leurs conditions de vie évoluent ou régressent. Leur couple tient le cap, ou s'égare, se perd. Les familles se recomposent, se décomposent, dans des mouvements infimes de plaques tectoniques, ou des effondrements soudains de failles. »

« Et jusqu'où les sagas des pères influencent-elles les choix futurs de leurs enfants ? Sans Grand'Montagne Chaude, serait-elle devenue volcanologue ? »

« Elle saura enfin pourquoi, depuis qu'elle est petite, elle a toujours préféré le mot folie qui déplaît tellement aux psychiatres, à tous leurs termes précis et médicaux.
Non, son père ne se trouve nulle part dans ces noms compliqués, mythomane, schizophrène, bipolaire, délirant, maniaco-dépressif, border line, mégalomane ou autre.
Il ne se cache ni dans les névroses, ni dans les psychoses, ni dans aucun de ces termes arides, dans aucun de ces diagnostics, aucune de ces pathologies.
Son père est un ballon léger, rempli d'hélium. Il vit tranquillement dans sa cabane en feuilles, les feuilles luxuriantes des grands macapetus ou des bruns flotaleaux. 
Elle aime cette idée, cette image, d'un père un peu « perché », fluctuant et fragile, sensible aux courants d'air. »

« Elle se dira qu'il n'y a pas de fatalité et que, dans toute sa famille, il n'y a eu et n'y aura qu'un seul Agapito. Un seul Empereur légitime. Et elle décidera, pour toujours, de respecter tendrement la folie de son père, cet Ulysse voué à célébrer Ithaque. »
« Son père est trop fragile, à présent. Il faut garder la chambre. Le moindre courant d'air le tuerait. Le soleil est trop chaude et le vent est trop froid.
L'espace se réduit quand le temps s'amenuise.
Parler est un effort, et vivre est un fardeau. »

Quatrième de couverture

Il y a longtemps de cela, bien avant d’être la femme libre qu’elle est devenue, Tanah se souvient avoir été l’enfant d’un roi, la fille du souverain déchu et exilé d’un éblouissant archipel, Loin-Confins, dans les immensités bleues de l’océan Frénétique. Et comme tous ceux qui ont une île en eux, elle est capable de refaire le voyage vers l’année de ses neuf ans, lorsque tout bascula, et d’y retrouver son père. Il lui a transmis les semences du rêve mais c’est auprès de lui qu’elle a aussi appris la force destructrice des songes. 
Dans ce beau et grave roman qui joue amoureusement avec les mots et les géographies, Marie-Sabine Roger revient à ce combat perdu qu’on nomme l’enfance et nous raconte l’attachement sans bornes d’une petite fille pour un père qui n’était pas comme les autres.

Les romans de Marie-Sabine Roger ont remporté de nombreux prix et conquis un large public, tant en France qu'à l'étranger. Deux d'entre eux ont été adaptés au cinéma par Jean Becker, La Tête en friche et Bon rétablissement

Éditions du Rouergue la brune, août 2020
200 pages

lundi 15 mars 2021

Bellevue ★★★★☆ de Claire Berest

Il y a ce moment où rien ne va plus. Plus rien n'a de sens. Plus rien ni personne ne compte. On s'est perdu soi-même de vue et il ne reste plus que « la force d'être absente ».
Seule l'idée ancrée et indétrônable que le lâcher prise, dans ce qu'il a de plus puissant, de plus destructeur, est la solution. 
Tout foutre en l'air. 
S'enivrer pour s'alléger. S'oublier. Se dissoudre. 
Le déclencheur ? Un mal-être sous-jacent, une crise d'angoisse démentielle, incontrôlable. « [Un] rideau noir, déchiré par endroits... »

Claire Berest nous rend témoin d'une descente aux enfers, de deux nuits où tout bascule pour Alma, à l'aube de ses trente ans ; deux nuits pendant lesquelles la folie s'invite. 
Elle le fait admirablement bien. Elle l'écrit merveilleusement bien. Le sujet est lourd. Il ne plaira pas à tous. Ne parlera pas à tous. 
« On peut couper le souffle, couper court, un brouillard au couteau, les ponts, la chique, le sifflet, les cheveux en quatre, à travers champs, l'herbe sous le pied. Mais on ne coupe pas le cœur, on le brise. »
Je voulais lire "Rien n'est noir" de Claire Berest. Mais avant cette première rencontre avec l'auteure, pleine de promesse et débordante de couleurs, j'ai voulu lire autre chose de l'auteure. Je suis tombée sur des pages sombres parlant de dépression, sur des pages lumineuses évoquant le milieu littéraire, sur une écriture fougueuse et franchement captivante. J'ai aimé le tout. 
« La traditionnelle lucidité des dépressifs, souvent décrite comme un désinvestissement radical à l'égard des préoccupations humaines, se manifeste en tout premier lieu par un manque d'intérêt pour les questions effectivement peu intéressantes. Ainsi peut-on, à la rigueur, imaginer un dépressif amoureux, tandis qu'un dépressif patriote paraît franchement inconcevable. » Les particules élémentaires, Michel Houellebecq (exergue)

Incipit
«  Se faire sauter, pour une femme, concrétise l'idée du sexe d'une manière curieusement passive. Se faire sauter, pour une femme, induit une prise en charge du plaisir de l'autre, cette incontournable envie chez l'homme de jouir. Encore et encore. Un train dans un tunnel qui se dirige sans alternative possible vers la sortie. Un besoin de se soulager, de jeter quelque chose hors de soi. Sont-elles si douloureuses ces réserves de sperme entassées pour qu'accompagne systématiquement leur expulsion et leur perte un cri superstitieux de ravissement . Je sens précisément que je n’assiste pas qu'à une satisfaction, mais bien plus que j'assiste à un soulagement. Les femmes, assistantes de ces chutes répétitives, aides-soignantes rodées, sans vergogne. 
L'orgasme de la femme vient plus tard, ce n'est pas de suite une affaire d’État. Non, l'affaire c'est qu'il bande, et qu'il éjacule enfin, à un moment donné. Et cela tranquillise. Je suis de ce genre de femmes que tranquillise la petite mort de l'autre. La petite mort de l'homme, qu'il soit de passage ou qu'il soit envisageable de l'aimer. »

« Thomas en avait été soufflé la première fois qu'il l'avait lue et cela l'avait laissé pantelant et circonspect. Louis Poirier / Gracq n'était même pas dans la posture de l'épate-bourgeois. Il n'était ni dandy, ni philosophe, ni agitateur. Son travail ne s'inscrivait simplement pas dans la course aux honneurs et encore moins dans la mondanité. "Cela ne me serait pas agréable" : tout était dit. Son agrément était ailleurs. Dans cette manie du terme exact ? De l'ironie camouflée ? De fouiller le coeur des hommes dans la peinture d'une nature inquiète, agitée ?
Quelque jours après la publication de sa lettre l'académie Goncourt décernait son prix au "Rivage des Syrtes" de Julien Gracq. 
Et ce , dès le premier tour du scrutin.
Colette et Raymond Queneau, entre autres, avaient voté pour lui. Pendant ce temps à Quimper, Louis Poirier / Julien Gracq animait un cercle d'échecs et une section syndicale de la CGT.  »

« Il y a le réfectoire, il y a les chambres, il y a le couloir, il y a la terrasse sur laquelle les gens fument. Tout le monde fume, méthodiquement. On m'a laissé le livre que j'avais dans mon sac en arrivant ici. Mais c'est où ici ? Je fais la queue quatre fois dans la journée pour prendre des médicaments, et cela me rassure. L'ennui n'existe pas, parce qu'il n'y a plus de temps. »

« Ici, les gens n'ont plus d'âge. Nous marchons comme des zombies, comme si nos pieds étaient chaussés d'ouate. Je souris béatement à tous ces visages que je croise. De temps en temps une dispute éclate. L'un d'entre nous qui pète les plombs. Alors on augmente la dose de ses médicaments, et la ronde reprend. C'est la dans des canards. »

« M'étant retrouvée avec ce verre à la main, cette flûte à champagne, j'avais agi par automatisme, comme si je n'étais plus dorénavant aux commandes de mes actes. Qu'est-ce qui a changé ? Je suis une femme de trente ans, j'ai peur d'avoir l'air vieille dans une boîte de nuit, j'ai peur de ne pas accéder à la reconnaissance, j'ai peur de ne pas avoir fait le tour du monde, j'ai peur de ne pas avoir d'enfants, j'ai peur de mon corps, j'ai peur de la trahison, j'ai peur d'être jalouse, j'ai peur d'être indifférente, j'ai peur du regard de mes amis, j'ai peur d'être violée, j'ai peur que les hommes se disent : « Elle est une femme de trente ans. » »

« L'automutilation permettrait à l'individu de contrôler sa propre douleur, en contraste avec celle qu'il avait subie auparavant dans sa vie et sur laquelle il n'avait aucun contrôle. »
« C'est donc cela, la trentaine. Une fêlure sans éclair, un empoisonnement discret, un meurtre sans préméditation? Je m'aperçois que certains mecs d'un soir sont plus jeunes que moi, à présent. Le sexe est plus disponible, l'amour devient fuyant. »

« Je crois maintenant que nous nous aimions en miroir, nous n'avions pas effacé nos prétentions individuelles au profit de notre amour. L'abandon de soi, celui qui transfigure, je ne l'ai pas trouvé avec lui. »

« Dire que l'on va bien en toutes circonstances, ce n'est pas de l'hypocrisie, ce serait plutôt de la pudeur. »

« Le magazine féminin, la chick lit, la comédie romantique sont des sommes de clichés, qui proposent aux femmes des lieux sécurisés où se vautrer en toute quiétude. Peut-être qu'un des points d'achoppement est que ces différents supports (films, livres, presse) ont assimilé et accepté comme leur fonds de commerce la persistance de ces clichés. Leur urgence. Ils ont intégré leur pertinence, une fois pour toutes. Pas un seul numéro de magazine féminin ne fera l'impasse ne serait-ce qu'une fois sur l'article de nouveaux conseils pour mincir. Par là, ils proposent la variation du même, les balises renouvelées. Ils nourrissent la bête. Ont-ils tort ? Sous couvert de cas particuliers et d'infime originalité dans le traitement, ils continuent de bâtir sur des fondements qui n'ont jamais changé d'un iota. Les angoisses des femmes, leurs fantasmes, leurs obsessions. Réajustant selon la tranche d'âge et les tendances. Le terme de cliché a une connotation négative. C'est peut-être dommage. Intéressons-nous à ses synonymes : banalité, poncif, image, lieu commun, topique, expression, formule, généralité, fadaise, stéréotype, truisme. Comme un cliché peut-il être fadaise, étant convenu qu'il exprime bon an mal an une norme ? On demandera à n'importe quel jeune artiste (photographe, peintre, vidéaste, écrivain...à d'éviter le cliché, qui est un écueil incontournable du débutant. Laissant alors aux autres supports ( grand public de divertissement) le soin de le prendre en charge. Mais le cliché signifie aussi photographie. C'est une capture de l'instant. Un instantané. A l'exact opposé du sens du cliché, comme motif ou lieu commun. Ce qui les relierait serait l'idée de vérité, de réalisme : un instantané est la capture du réel. Le cliché dit le réel.µJe me suis coupé le gras pour produire du réel. Pour rendre la nausée visible, concrète. Pour concentrer dans un symbole violent ce qui ne se voit pas, ni ne s'exprime intelligemment. 
Pour pouvoir dire, à moi-même et aux autres : «  Regardez, j'ai mal. » »
« Alma avait ses maniaqueries, ses tendances paranoïaques, des périodes d'insomnie, mais elle était si énergique et finalement candide. C'est ce qui l'avait séduit chez elle, cette naïve espièglerie à se réjouir des imprévus, comme si la vie, après tout, pouvait être une fête charmante entre deux drames. »

« Je ne peux pas perdre le fil de mon ivresse, s'il m'échappe je serai obligée de me réveiller à mon angoisse, parce qu'en la laissant me dominer, je peux encore jouir en elle et pas juste souffrir sans motif. »

« Ils sont là pour ça, pour m’asséner encore et encore les jalons de la vie qui passe sans moi, chaque proposition est une gifle, car il ne me reste la force que de dire peut-être puis de manquer chacun des rendez-vous.

Il me reste la force d'être absente. »

Quatrième couverture

Alma se réveille à quatre heures du matin. Dans un hôpital psychiatrique.
Deux jours plus tôt, elle fêtait ses trente ans. Écrivain prometteur, Alma est une jeune Parisienne ambitieuse qui vit avec Paul depuis plusieurs années ; tout lui sourit. Et, d’un coup, tout bascule. Son angoisse va l’emporter dans une errance aussi violente qu’incontrôlable et la soumettre à d’imprévisibles pulsions destructrices.
Que s’est-il passé pendant ces quarante-huit heures ?

Éditions Stock, janvier 2016
195 pages

mercredi 17 février 2021

Elle voulait vivre dans un tableau ★★★★★ de Chagall de Gaëlle Fonlupt

À l'instar des personnages de Chagall qui flottent dans les airs, Louiza a perdu pied. La perte de repère ne s'est pas faite d'un seul coup, il y a eu une fêlure dans l'enfance, une faille plus tard, un cataclysme ensuite, et un autre encore. Et le « brouillard du dehors est rentré dans sa tête. » Une carapace fragilisée. Livrée aux loups. 

D'emblée une lecture qui m'a attrapée, a capturé mon esprit. 
Parce que les mots choisis, parce que la poésie, parce que la destinée de Lou qui nous saute au visage. L'envie de savoir comment Louiza est devenue Lou, une errante funambule. Pourquoi l'enfermement ? L'emprisonnement ?

Gaëlle Fonlupt nous ouvre les portes d'un hôpital psychiatrique
La vie de ses occupants - qu'une subtilité dans le comportement a relégués entre ces murs silencieux - y est réglée comme une horloge, une mécanique protocolaire qui a englouti toute compassion et humanité. Et une scène qui meurtrit. D'une violence inouïe. Insoutenable. La pénurie en personnel, la gestion des moyens matériels et humains ficelés, réduits à la notion de rentabilité ne permet plus les soins institutionnels. « Pas le temps. Prends tes médicaments. Mange. Pas le temps pour un café. Pas de feuille à te donner pour dessiner ou pour écrire. Pas le temps. [...] Ici l'humanité a été avalée par les horloges. Ça rendrait fou n'importe qui. » Bienvenue au royaume de l'absurde, là où « la vie n'est ni belle ni moche, elle n'est juste pas là », là où la "camisole chimique" fait son retour alors qu'on la pensait bannie.
« Il y a des choses que l'on ne peut sacrifier sur l'autel de la rentabilité. La santé en fait partie. En attendant, les soignants courent toujours entre deux patients, comme le lapin blanc après le temps...»
« C'est vrai, l'argent corrompt, la civilisation de masse pourrit, l'homme détruit tant qu'il peut se servir au passage... le monde sera une fosse remplie de charognes que les hommes continueront à le piller, à remuer la fange pour le voler dans sa tombe .... »
Au fil des pages, les sauts dans le temps nous permettent de faire la connaissance de Nils, d'arpenter les rues d'Hanoï, telle que j'ai eu la chance de la connaître il y a une vingtaine d'années, de faire des sauts en Bretagne et à Paris. Et de faire la connaissance de Louiza. 

Des pages sombres. Dures. Des touches de couleur et d'amour aussi. La lumière passe. La bienveillance aussi, incarnée par Guilhem, protecteur. La petite étoile de Lou. Il a trouvé la brèche.

Louiza immortalisait les instants, les visages, les expressions. Lou en est le reflet troublé. 

Sur un banc, à l'ombre d'un banian, je me suis posée et j'ai eu envie d'y rester... 
« Une certitude s’accroche en elle à cet instant : elle veut vivre, vivre comme dans un tableau de Chagall, enivrée de couleurs, légère, émerveillée, habitée par tout ce qu’exhale la terre. »
Une plume exceptionnelle. Un moment de lecture très fort, empli d'émotions.

Merci Gaëlle Fonlupt pour ce bijou littéraire, poétique et onirique. Une lecture qui secoue, qui éclaire, qui réveille notre empathie. 
« Si toute vie va inévitablement vers sa fin, nous devons durant la nôtre la colorier avec nos couleurs d'amour et d'espoir. » Marc Chagall

« À tous ceux qui, malgré le manque de moyens, malgré les risques et les échecs, malgré la pression d'un monde obsédé par le minutage et la rentabilité, continuent de se battre contre l'épuisement, la maladie, l'indifférence et trouvent encore la force de donner de leur temps à ceux qui souffrent. Le temps d'un regard, d'une écoute attentive, d'un geste, d'un mot, d'une main qui se pose. 
À mon père »

« D'effleurements en enlacements, nous suivons la joie innocente de nous retrouver, explorant les confins d'une sensualité nue, nous poussant à la lisière d'un désir défendu, cherchant dans les décombres de notre union passée, les résidus d'une jouissance peau à peau. »

« Ça fait peur les fous. Ils ont des miroirs dans les yeux et personne ne veut se voir dans ces miroirs-là. Alors on les a parqués loin, le plus loin possible des gens bien, ceux qui se regardent encore dans le miroir de leur salle de bains en souriant ou en comptant leurs rides. Entre la ville et eux se dresse le rempart gris de l'hôpital. L'hôpital pour les gens normaux, pour ceux qu'on soigne. L'autre hôpital, celui des fous, on l'a poussé sur les contreforts de la montagne, au milieu des près, à la lisère de cette forêt de sapins noirs. Officiellement c'est pour que les fous soient au calme et respirent l'air pur. En fait, on les a livrés aux loups. »

« Nous sommes à l'aube des années 2000, Hanoï est une ville alanguie sur les villes du Fleuve Rouge qui n'a pas encore été éventrée par les gratte-ciel. Elle bourdonne de mobylettes mais les voitures y sont rares. Le taxi se fraye un passage au milieu des nuées de deux-roues, frôle les échoppes ambulantes qui dégorgent sur la chaussée, puis longe le lac de l’Épée et sa pagode enveloppée de brume avant de se diriger au sud-ouest d'Hoan Kiêm.  »

« Il a la silhouette lourde de ceux qui se soulagent dans l'assiette du poids de leur responsabilité. »

« C'est lors d'un vernissage que je te rencontre pour la première fois. [...]Boucles cendrées, mains délicates, visage lisse et pâle, tu glisses dans l'assistance comme un Lohengrin sur son lac. Un Lohengrin mâtiné de Grèce antique dans le tracé des hanches et la forme de la cuisse. »

« Tu es sur beaucoup de clichés aux côtés de l'ambassadeur, du directeur de l'Alliance Française, du représentant du ministre vietnamien de la culture. Tu les écrases de ta hauteur. Arrive une photo de toi , seul, devant une toile, verre à la main, regard lointain. Une photo de trois-quarts, prise en légère contre-plongée. J'ai fait la mise au point sur ton visage, si bien que l'arrière-plan s'apparente à une brume épaisse habitée de silhouettes sombres. La légère surexposition te donne un teint de marbre et éclaircit le gris bleuté de tes yeux. Je t'ai statufié. »

« Papa aimait Chagall. Ces tableaux deviennent instantanément pour la jeune fille autant de portes sur un univers qu'elle tente de ranimer. Elle se laisse aspirer par une tornade mnésique, comme si elle retrouvait une part d'elle-même. L'errance nostalgique se fait couleur, le désespoir devient lumière. Les violonistes volants s'envolent , sans lien , sans attache, funambules célestes, en équilibre sur le fil de leur folie dansante. »

« [...] la vie n'était pas moche, elle était injuste et s'arrêtait avec l'arbitraire d'une roulette russe, alors il fallait tendre les bras encore plus fort et profiter de chaque instant sans en perdre une miette, moissonner le bonheur tant qu'il était temps, comme papa fauchait les blés plus tôt lorsque s'annonçait la grêle. L'ombre de l'absence qui s'était greffée en elle n'avait tué son besoin de lumière et elle retrouvait une joie immédiate à s'étendre sur un rocher chauffé au soleil en se laissant porter par la terre ; une extase désormais coupable qu'elle cachait aux convenances du monde. »

« Une certitude s’accroche en elle à cet instant : elle veut vivre, vivre comme dans un tableau de Chagall, enivrée de couleurs, légère, émerveillée, habitée par tout ce qu’exhale la terre. »

« Quand tu épouses une Vietnamienne, tu épouses aussi sa famille... et si la fleur ne se fane pas, le nuage s'épaissit parfois sous le poids des traditions... »

« [...] ce qui me désole le plus, c'est pas qu'ils bouffent du chien, - ils en ont pris l'habitude quand ils n'avaient rien d'autre à se mettre sous la dent, idem pour les chats et les rats d'ailleurs - c'est que ce sont pour beaucoup des chiens domestiqués volés et qu'ils les battent avant de les zigouiller pour rendre la viande tendre soi-disant. »

« - Il est pas né le régime qui éradiquera le plus vieux métier du monde... Interdite ouais, mais tolérée. Tant que ça ne se voit pas, la police ferme les yeux en se servant sur la bête au passage. C'est qu'ils sont devenus pragmatiques depuis le Doi Moi. Ils font du capitalisme avec le jus de chatte. »

« Elle aimerait pouvoir faire un herbier de rêves, les cueillir encore tout vivants et les glisser entre deux pages pour pouvoir les regarder toute la journée. Mais ça se fane si vite, les rêves, c’est comme les coquelicots. On ne peut pas les cueillir sans les faire mourir instantanément. On ne peut pas. »

« On fabrique la folie avec du vide encerclé de murs aveugles. Impossible d'échapper au vide, il s'insinue par le nez, la bouche, les yeux, par tous les pores, il rampe, entre et remplit jusqu'à faire exploser les poumons de douleur. Chacun sa méthode pour remplir le néant : tracer des sillons de pas mécaniques, troquer clopes contre services, faire des confettis de papier peint, bouffer la mousse des fauteuils, se frapper la tête contre les murs pour faire sortir vide, collectionner les petites cuillères volées, chercher un objet tranchant pour s'entailler ou tailler une pipe au trépané du fond. »

« Elle a cette voix de laine chaude qui rassure Lou comme un pull de grand-mère. »

« Ils ouvrent la porte quand bon leur semble, mais jamais quand il le faut. Pas par méchanceté - elle le voit bien - juste par habitude. Ça va plus vite. Ils ouvrent la porte, comme ça, sans y penser, lui faisant sentir qu'elle n'est plus rien, une sous-humaine, en tout cas un truc qui n'a pas besoin d'intimité. Elle est devenue une étiquette, comme les autres. Chacun porte une étiquette ici : psychose infantile, autisme, burn-out, anorexie, décompensation post-traumatique, schizophrénie... Les médecins les leur ont collées sur le front en l'inscrivant dans leur dossier. Ils croient que les patients ne le savent pas, mais presque toutes les blouses blanches utilisent ces étiquettes pour parler d'eux. Même parfois quand ils ne sont qu'à quelques mètres, comme si ces maladies rendaient sourd. Ils parlent d'eux à la troisième personne quand ils sont sous leur nez. Lou a le sentiment d'être devenue transparente quand elle a passé les portes du service. Une masse. Quelque part entre l'enfant et le rat de laboratoire. Une chose qu'on surveille par la lucarne. »

« Et peut-être que le sens de la vie c'est de retrouver ce qu'on savait quand on était enfant, tu ne crois pas ? Cette évidence qu'on a oubliée parce que grandir c'est composer avec des choses compliquées ; cette évidence qu'on passe ensuite une vie entière à rechercher ? »

« Le temps s'échappe, liquide, entre nos mains tandis que nous entrelaçons nos enfances. »

« [...] l'envie de prolonger cet instant hors du temps. Le banian, de ses doigts immenses et souples, caresse l'herbe bleue autour de nous, les feuilles murmurent le langage de la nuit. Nous plongeons dans le silence d'où s'élève le chant du lac qui, d'une rive à l'autre, nous berce de son ressac jusqu'à ce que le ciel pâlisse, découvrant une brume cotonneuse posée sur le miroir de l'eau. Le temple Ngoc Son semble flotter, irréel, suspendu à la nuit qui s'en va. »

« Malgré les cernes, ta jeunesse saute aux yeux ce matin. Tu n'as pas eu le temps de cacher ton expression juvénile sous le masque engoncé des convenances administratives. »

« Tu flottes en moi avec cette légèreté insistante des obsessions naissantes.  »

« Profites-en avant que tout cela ne disparaisse... parce que ça ne se voit pas comme ça, mais ça va disparaître. Des routes se tracent, l'asphalte remplace les pistes, charriant des grappes de touristes en quête d'authenticité qui vienne quelques jours se frotter à la rigueur d'une vie loin de tout, perchée dans les nuages ... pour se rendre compte en moins d'une semaine que leur sens du confort a eu raison de leur nostalgie de l'état de nature. Ils repartent tous avec les mêmes clichés et les mêmes mots à la bouche. « C'était une expérience ! Quelle beauté tous ces peuples des montagnes si différents, avec ces belles traditions et leurs costumes si colorés ! Ils vivent simplement. Se contentent de ce qu'ils ont. Ils ont tout compris ! »  Juste avant d'ajouter qu'ils avaient bien du courage et de redescendre dans un des hôtels de luxe de Hanoï où ils pourront enfin prendre un bain moussant en regardant les photos qu'ils ont prises pour témoigner de leur passage dépaysant en pays Hmong... »

« - C'est ça que j'aime : ne plus penser...juste ressentir... Ici j'ai l'impression de m'abreuver de l'essence du monde ou quelque chose qui y ressemble, tu vois...c'est tellement magique, cet état, que je voudrais le capturer dans une photo, une photo comme un ancrage de plénitude pour les jours de mauvais temps...
-  La photo antidépresseur, c'est un vrai concept ! »

« Les pensées s'abattent avec l'absurde gravité que leur donne la nuit. L'amour est un lac et il a ton visage. Ça m'est tombé dessus comme ça. Ni une révélation, ni un coup de foudre. Juste une évidence, de l'ordre de l'inexorable, comme les avalanches sous le soleil d'hiver, comme la crue des rivières. Pas de papillons dans le ventre, pas de pied léger, juste cette alternance de vide et de plénitude, d'ombre et de lumière régie par ta présence, le seul battement de tes paupières. Certains corps projettent une ombre, toi tu dictes l'ordre des choses. Tu dissous le chaos de mon monde. »
« Nous nageons dans le bleu.
Un bleu enfantin, irréel, éclatant.
Ce bleu avec lequel Chagall a peint les amants.
Un bleu à faire voler les poissons et rougir la lune.
Nos corps se confondent, se liquéfient,
se coulent l'un dans l'autre.
En moi, tu fais céder les digues.
Je me livre, sans voiles et m'emplis de toi
avec l'avidité d'une terre d'été. »
 

« On qualifie de folie cette sagesse des clairvoyants qui voient la vérité crue d'un néant existentiel. Comment exiger de ces fous plus de force, plus de sagesse que d'un Cicéron ou d'un Sénèque qui admettaient la nécessité thérapeutique de la diversion de l'âme ?
Pour les empêcher de résoudre cette angoisse existentielle par un inévitable « passage à l'acte », on dégaine antidépresseurs, anxiolytiques, psychotropes et autres camisoles chimiques. 
Les médicaments anéantissent les montagnes russes et la valse des émotions : plus de gouffres obscurs ni de sommets exaltés, plus de gloire céleste ni de ténèbres benthiques, plus d'escarpements, plus de vagues, juste la morne plaine de l'ennui, de l'engourdissement silencieux, de l'hébétude d'une vie étouffée dans une ouate incolore. En supprimant l'envie de mourir, ils éradiquent aussi le désir de vivre. »

« Camus avait raison : « il faut imaginer Sisyphe heureux. » »

« Il y a des pages qu'on ne peut tourner qu'en les arrachant. »

Quatrième de couverture

Lou est hospitalisée en psychiatrie. Elle ne sait ni pourquoi ni comment elle est arrivée dans ce « lieu où l’humanité a été avalée par les horloges ». Louiza a tout quitté pour se consacrer à la photographie. Au Vietnam elle rencontre Nils, un jeune homme ambitionnant de devenir diplomate. Tout les sépare et pourtant cette rencontre marque le début d’une histoire qui, du Vietnam à Paris en passant par la Bretagne et Malte, les conduira au cœur d’une nuit qui fera basculer leurs vies. Cinq années séparent Lou et Louiza. Cinq années que la mémoire de Lou a effacées et que le lecteur va redécouvrir avec elle. 
Avec les tableaux de Chagall en toile de fond, se dessine un parcours initiatique et poétique dans un univers à fleur de peau où les émotions se mélangent au gré des révélations. Une réflexion sur l’altérité, la normalité, l’enfermement, la résilience et la frontière entre passion amoureuse et folie.

Gaëlle Fonlupt est née en 1980 à Albertville. Elle a successivement travaillé dans l'humanitaire et à l'hôpital. Elle est aujourd'hui magistrate. Elle voulait vivre dans un tableau de Chagall est son premier roman.  

Les éditions d'Avallon, décembre 2020
307 pages
Finaliste du concours Les Talents de demain 2020