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vendredi 30 décembre 2022

La ligne de nage ★★★☆☆ de Julie Otsuka

De Julie Otsuka, j'avais aimé découvrir les histoires de son précédent roman "Certains n'avaient jamais vu la mer". Si le sujet méritait le détour, l'écriture sujette à beaucoup de répétitions ne m'avaient pas permis d'être complètement happée. Avec "La ligne de nage", l'embarquement n'a pas été complet pour les mêmes raisons, et parce que l'écriture est particulièrement froide. 
Pourtant, c'est un livre qui m'a marquée, déstabilisée, ébranlée. Même en retrait, j'ai apprécié cette lecture, trouvé le ton juste, les propos criant de vérités. 
Dans une première partie, Julie Otsuka nous ouvre les portes d'une piscine souterraine et y décrit, avec une minutie quasi chirurgicale et humour aussi, les habitudes d'une communauté de nageurs, les règles à respecter ... avec un "nous" englobant tous ceux qui le fréquentent, dont Alice, personnage principale de ce roman, et un "vous" qui nous invite au partage. Nager, enchaîner les longueurs, permet de s'évader, d'évacuer le stress, de s'éloigner du quotidien, j'adhère complètement, je me suis retrouvée dans ces propos. 
L'apparition d'une fissure dans le fond du bassin marque la transition avec la deuxième partie dans laquelle Julie Otsuka évoque, avec mélancolie, la fin de vie d'Alice. Son cerveau s'est fissuré. 
Les maladies qui affectent la mémoire rendent la vie difficile pour le patient atteint et pour son entourage. L'absence de traitement condamne les patients, et les structures d'accueil, les soignants font leur maximum pour encadrer, décharger les familles, accompagner la fin inexorable en toute transparence. Celle d'Alice, semble, pourtant avoir gommé l'humanité de ses patients.
« On vous dit tout : à Belavista, les apparences peuvent être trompeuses. Le réveil fixé à la table de chevet est en fait une caméra de surveillance déclenchée par le mouvement. Votre gobelet en plastique rouge translucide permet de contrôler votre niveau d'hydratation. Le thermostat situé sous l'interrupteur de la lumière est un micro. Votre bracelet de cheville en argent si stylé permet de vous retrouver partout. La compote sur votre plateau de dîner est un leurre pour vous faire prendre vos médicaments. Idem de la purée et des morceaux de banane occasionnels. Le joli tapis décoratif de votre salle de bains est un tapis antichoc en cas de chute. Votre coach personnelle » est en réalité kiné. Son salut amical - Tout va bien ! » - sert à développer la confiance. Le jardinier que vous voyez par la fenêtre assure la sécurité. Et cette femme un peu perdue qui vous regarde dans le miroir de la salle de bains ? C'est vous. »  
L'auteure s'adresse à la fille d'Alice dans la deuxième partie et emploie le "tu". Un "tu" qui marque la distance idoine pour évoquer sa culpabilité, sa propre culpabilité, certainement. À la lecture, j'aurais préférer le "je"... Mais avec du recul, je comprends ce choix. Il évite le jugement, le larmoiement aussi. Et c'est vrai, que ce livre n'analyse pas vraiment les situations. L'auteure en énumérant des constats donne de la profondeur à ses propos. 
Et ces propos laissent des traces. J'ai rarement parlé d'un livre à mon mari après une lecture ;-)
La fin, cette fin, ces dernières pages que j'ai relues sont ... belles. 
Je relirai Julie Otsuka, parce que son écriture, que je trouve pourtant plutôt froide, m'interpelle et me touche. 

« - et nous allons nager. Parce qu'il n'est pas un endroit au monde où nous aimerions mieux être qu'à la piscine : avec ses larges couloirs de nage séparés par des cordes, clairement numérotés de un à huit, les gouttières adaptées, les pimpantes bouées jaunes espacées par des intervalles confortablement prévisibles, les entrées séparées pour les hommes et les femmes, la tiède lumière ambiante de l'éclairage incrusté dans le plafond, tout cela nous apporte un semblant d'ordre et de réconfort qui manque à nos vies, là-haut. »

« Lâche-toi un peu, nous lance-t-on. Saute une séance. Deux séances. Fais soixante-sept longueurs au lieu de soixante-huit. À moins que nous ne préférions passer le restant de nos jours à faire des allers-retours au fond d'une boîte en béton géante ? 
La réponse, bien sûr, est oui. Parce que pour nous, nager est plus qu'un passe-temps, c'est une passion, un réconfort, une drogue choisie, ce que nous attendons plus que toute autre chose. C'est le seul moment où je me sens vraiment en vie. Cela nous permet de rester concentrés, attentifs, cela ralentit le processus de vieillissement, fait baisser notre pression artérielle, développe notre énergie, notre mémoire, notre capacité respiratoire, notre vision même de la vie. Sans la piscine, en fait, nous serions sûrement tous morts. Alors, à nos critiques - et à tous ceux qui prétendent que c'est seulement une question d'endorphines -, nous disons venez donc essayer, soyez nos invités pour la journée. Prenez une serviette, enfilez votre maillot et votre bonnet, et approchez-vous du bord. Maintenant, mettez vos lunettes, tendez les bras devant vous, une main par-dessus l'autre, les pouces croisés, le menton rentré, et lancez-vous dans ce glorieux plongeon. Vous verrez. Une fois dans l'eau, vous ne voudrez plus en sortir. »

« Elle se rappelle comment on dit: J'ai perdu ma journée. Diem perdidi. Et comment on dit je suis A désolée en japonais, ce que tu ne l'as pas entendue prononcer depuis des Elle se rappelle les « riz » et « toilette ». Elle se rappelle « attendez ». Chotto matte kudasai. Que rêver d'un serpent blanc porte chance. Que ramasser un peigne tombé par terre porte malheur. Elle se rappelle qu'il ne faut jamais courir pour se rendre à un enterrement. Qu'il faut crier la vérité au fond d'un puits. »

« Elle se rappelle qu'elle oublie. Elle se rappelle de moins en moins, jour après jour. »

« Peut-être qu'à votre insu vous êtes devenue quelqu'un de très difficile à vivre. Vous refusez de manger. Vous refusez de vous laver. Vous vous levez dix fois, vingt fois par nuit, vos proches sont au bout du rouleau. Ou bien est-ce votre mari qui vous a dit tout simplement ce matin de monter en voiture, qu'il vous emmenait en promenade ». Ou c'est votre fille qui vous a annoncé qu'elle avait pris des dispositions», et vous vous êtes dit: Chic, une sortie. Et vous voilà ici.

Bienvenue à Belavista. »

« Quelques informations au sujet de votre état. La maladie n'est pas temporaire. Elle est évolutive, inguérissable et irréversible. Et au bout du compte, comme la vie en somme, elle débouchera sur la mort. Les médicaments ne peuvent l'arrêter. Le thé vert infusé avec du ginkgo biloba et du gotu kola n'y changera rien. Les prières ne seront d'aucune efficacité. Les mouvements de qi gong « franchir les étapes » et donner plus de sens à sa vie (trop tard pour ça) n'auront aucun effet. Adopter une attitude positive réaliste n'empêchera rien, voire pourrait hâter votre déclin. Il n'y a pas d'exception à ces règles. Vous êtes certes une personne particulière, mais votre cas ne l'est pas. Il y a quatre-vingt-sept personnes à Belavista qui connaissent la même affection que vous, et elles sont plus de cinquante millions à travers le monde. »

« Votre affection n'a pas de sens, ni de signification supérieure. Ce n'est ni un « don », ni une mise à l'épreuve», ni même une opportunité pour changer et grandir intérieurement. Cela ne guérira pas votre âme blessée et en colère, ni ne fera de vous une personne plus gentille, plus compatissante, jugeant moins les autres. Elle ne gratifiera d'aucun supplément de noblesse les personnes qui sont payées pour vous soigner (C'est une sainte!), ni n'enrichira la vie de vos proches qui vous ont toujours aimée, adorée. Ça les rendra seulement tristes. Cela ne vous rapprochera pas non plus de l'être supérieur, ni ne vous libérera de vos petits soucis. Si vous vous inquiétiez déjà pour votre poids, cela continuera (« Je suis toujours trop grosse », direz-vous). Seul effet mesurable : vous vous rapprochez de la fin inexorable. »

« [...] regrettez-vous seulement toutes ces choses que vous n'avez pas faites. Vous auriez dů pratiquer davantage les mots croisés, prendre plus de risques, vous inscrire à ce cours sur les classiques de la littérature, prendre tous vos jours de congé, enlever les housses de protection en plastique sur vos beaux meubles (« Je suis en train de devenir comme ma mère ! » avez-vous dit un jour), porter ces coûteuses chaussures à talons que vous gardiez au fond de votre placard pour une occasion spéciale (quelle occasion ?). Vous auriez dû vivre (qu'est-ce que vous avez fait à la place ? Vous avez joué la sécurité, vous êtes restée dans votre ligne de nage). Ou peut-être auriez-vous mieux fait de choisir le régime crétois plutôt que le régime du Dr Atkins. Apprendre une nouvelle langue - le français, l'allemand, l'indonésien, n'importe laquelle l'âge de cinquante ans, au moment où votre cerveau a - « avant commencé inéluctablement à glisser dans le sens de la pente. L'année prochaine », ne cessiez-vous de vous répéter. Et maintenant - Surprise ! -, l'année prochaine est là. Jamais vous ne ferez ce voyage à Las Vegas, ni ne deviendrez une lettrée plutôt qu'une simple lectrice, ni ne parlerez un français courant, voire même passable. Nous sommes désolés. Parce que, hélas, la fête est finie. »

« Si vous vous attendiez à autre chose - des draps de meilleure qualité, un mobilier personnalisé, un yaourt bio et du muesli au petit déjeuner, du sorbet aux fruits rouges à la demande, apporté directement dans votre chambre -, vous auriez mieux fait de vous rendre au Manoir, de l'autre côté de la ville. Ou bien de prendre une chambre à l'hôtel. Tout ce que nous avons à dire c'est que nous sommes désolées, nous aurions aimé que les choses soient différentes mais votre mari ayant signé une demande de restriction des déplacements, nous ne pouvons pas vous laisser partir. »

« On vous dit tout : à Belavista, les apparences peuvent être trompeuses. Le réveil fixé à la table de chevet est en fait une caméra de surveillance déclenchée par le mouvement. Votre gobelet en plastique rouge translucide permet de contrôler votre niveau d'hydratation. Le thermostat situé sous l'interrupteur de la lumière est un micro. Votre bracelet de cheville en argent si stylé permet de vous retrouver partout. La compote sur votre plateau de dîner est un leurre pour vous faire prendre vos médicaments. Idem de la purée et des morceaux de banane occasionnels. Le joli tapis décoratif de votre salle de bains est un tapis antichoc en cas de chute. Votre coach personnelle » est en réalité kiné. Son salut amical - Tout va bien ! » - sert à développer la confiance. Le jardinier que vous voyez par la fenêtre assure la sécurité. Et cette femme un peu perdue qui vous regarde dans le miroir de la salle de bains ? C'est vous. »

« Plus de post-it tapissant les murs. Les chaussettes d'abord, puis les chaussures. Plus besoin de se triturer la cervelle pour chercher le mot exact quand un vague synonyme peut suffire. Est-ce qu'elles s'en rendent compte ? (Oui.) Ici, à Belavista, vous pouvez dire adieu à toutes vos notes, à votre sac d'objets-mémoire, et pour la première fois depuis que les symptômes ont commencé à se déclarer vous pouvez baisser la garde et vous sentir chez vous parmi nous. Parce que ici, à Belavista, tout le monde sait. »

« Elle ne regarde plus par la fenêtre. Elle ne demande plus après ton père. Elle ne demande plus quand elle va rentrer chez elle. Parfois, des jours entiers passent sans qu'elle prononce un mot. D'autres jours, tout ce qu'elle dit, c'est « oui ».
- Tu te sens bien ?
- Oui.
- Les nouveaux médicaments sont efficaces ?
- Oui.
- Tu as mal ?
- Oui.
- Tu aimes cet endroit ?
- Oui.
- Tu te sens seule ?
- Oui.
- Tu rêves toujours de ta mère ?
- Oui.
- Mon chemisier me serre-t-il trop ?
- Oui.
- Si tu avais quelque chose à me dire, ce serait quoi ?
Silence.
De temps à autre, l'éclat de son vieux moi réapparaît. « Tu aimerais avoir des frères ? » te demande-t-elle un jour (tu réponds que tu adorerais ça). Ensuite pendant les cinq mois suivants, plus un mot.
La dernière phrase qu'elle prononce : « C'est bien que les oiseaux existent. » »

Quatrième de couverture

Nageurs et nageuses de cette piscine que tous appellent  « là en bas » ne se connaissent qu'à travers leurs routines et petites manies, et les longueurs, encore, encore. Ils y viennent à heure fixe pour se libérer des fardeaux de là-haut.

Alice, tout spécialement, trouve un grand réconfort dans sa ligne de nage. Et puis un jour, une fissure apparaît au fond, dans le grand bain, en préfigurant d'autres, celles de son cerveau. Pour elle, l'inéluctable fermeture résonne comme un clap de fin. Remontent alors à la surface des souvenirs de jadis, de l'internement dans un camp pour Nippo-Américains pendant la Seconde Guerre mondiale, d'une enfant perdue très tôt, pourtant si parfaite... Mais Alice oublie chaque jour un peu plus.

Là où il faudra bien se résoudre à l'enfermer, sa fille essaie de sauver quelques lambeaux du paysage fracturé qu'est devenue leur relation lacunaire. 

« En ces temps marqués par la monotonie et le chaos, quand la mort est aussi concrète qu'inimaginable, et quand des fissures peuvent apparaître au fond du bassin pour des raisons non perceptibles, La ligne de nage est une merveilleuse compagne. Sans résoudre ce qui ne peut l'être, la douce insistance du roman résonne en nous. »
The New York Book Review

« Attendez-vous ce que La ligne de nage fasse beaucoup de vagues, la saison des prix littéraires venue. Un inoubliable roman sur les mères et les filles, par une autrice au talent envoûtant. »
Daily Mail

Éditions Gallimard,  août 2022
165 pages
Traduit de l'américain par Carine Chichereau

mercredi 22 juin 2016

Certaines n'avaient jamais vu la mer de Julie Otsuka****


Editions Phébus, Août 2012
144 pages
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau
Titre original : "The Buddha in the Attic", 2011
PRIX FEMINA ÉTRANGER 2012

4ème de couverture


L’écriture de Julie Otsuka est puissante, poétique, incantatoire. Les voix sont nombreuses et passionnées. La musique sublime, entêtante et douloureuse. Les visages, les voix, les images, les vies que l’auteur décrit sont ceux de ces Japonaises qui ont quitté leur pays au début du XXe siècle pour épouser aux États-Unis un homme qu’elles n’ont pas choisi.
C’est après une éprouvante traversée de l’océan Pacifique qu’elles rencontrent pour la première fois celui pour lequel elles ont tout abandonné. Celui dont elles ont tant rêvé. Celui qui va tant les décevoir. 
À la façon d’un chœur antique, leurs voix se lèvent et racontent leur misérable vie d’exilées… leur nuit de noces, souvent brutale, leurs rudes journées de travail, leur combat pour apprivoiser une langue inconnue, l’humiliation venue des Blancs, le rejet par leur progéniture de leur patrimoine et de leur histoire… Une véritable clameur jusqu’au silence de la guerre. Et l’oubli.



Certains d’entre eux laissèrent un nom 

qu’on cite encore avec éloge.

D’autres n’ont laissé aucun souvenir
et ont disparu comme s’ils n’avaient jamais existé.

Ils sont comme n’ayant jamais été, 

Et de même leurs enfants après eux.

L’Ecclésiaste, 44: 8-9


Mon avis ★★★★☆ (3,5)


L'auteure met en lumière une page sombre de l'histoire américaine et peu connue, qui couvre le début du XXème siècle, avant la deuxième guerre mondiale. Des mariages arrangées étaient organisées entre des japonaises et des américains, ces derniers se faisant passés pour de riches hommes, bien installés, envoyant des portraits les mettant en valeur et suscitant beaucoup d'espoir auprès des Japonaises. 
Un piège bien "puant", elles s'en rendront vite compte.
Elles deviendront femmes des champs, femmes de ménages et plus si affinités, femmes d'autres hommes et nourriront chacune le rêve de quitter ce pays pour un autre ou rentrer chez elle. 
Parce-que, comme l'évoque très bien l'auteure, quitter son pays natal, est toujours une déchirure, une souffrance, et parfois, comme ce fût le cas pour ces Japonaises, dramatique. Elles sont devenues des esclaves : Ils importent ces filles du Japon pour avoir la main-d'oeuvre gratuite.
Les Japonais cohabitent difficilement avec les Américains, qui (certains) font preuve de racisme à leur égard.
"Nous nous faisions tout petit - Si tu restes à ta place ils te laisseront tranquille - et faisions de notre mieux pour ne pas les offenser. Pourtant, ils nous donnaient du fil à retordre. [...] Leurs enfants nous jetaient des pierres. Leurs serveurs s'occupaient toujours de nous en dernier. Les ouvreuses nous faisaient monter en haut, au deuxième balcon, où elles nous donnaient les plus mauvaises places de la salle. "Le paradis des nègres", comme elles appelaient cela. Leurs coiffeurs refusaient de nous couper les cheveux. "Trop durs pour nos ciseaux". Leurs femmes nous demandaient de nous éloigner d'elles dans l'omnibus lorsque nous étions trop près." 
L'apprentissage de la langue est compliquée pour elle étant donné leurs conditions de vie.

Le choix narratif est troublant, l'auteure rassemble dans un "nous" toutes les voix de ces japonaises exilées, (y compris la sienne, ou celle d'une femme de sa famille) et raconte d'une seule voix, sans effets de langage leurs destins, leurs multiples grossesses, la mortalité infantile élevée, les abus sexuels, le désespoir de certaines...Certains destins furent plus enviables que d'autres, si peu. 

Le procédé est intéressant mais il est devenu pour moi, au fil de ma lecture, lassant; à chaque chapitre, les destins de chacun (femmes, maris, enfants) sont listés, celà manque de surprise, et ne m'a pas permis d'accrocher autant à la lecture que je l'aurais souhaité. 

Elle emploie le "nous" des Japonaises, mais pas seulement, dans le dernier chapitre, le "nous" est réservé aux Américains, qui se pose la cruelle question : Où sont passés les Japonais ? Que leur est-il arrivé ? Sont-il partis de leur plein gré ?
Parce qu'il est aussi question dans ce roman, des camps d'internement des Japonais, alors que le Japon entre en guerre en 1941. S'installent alors suspicions, délations, couvre-feux dans les quartiers japonais. L'atmosphère est pesante et brillamment rendue par l'auteure. 

In fine, un roman dense, sobre, tragique qui traite d'un sombre pan de l'histoire américaine.
Poignant, mais pas assez accrocheur, à mon goût, j'ai peut-être manqué de concentration, déstabilisée par l'effet de répétition peut-être.
Mais lisez-le, si ce n'est pas déjà fait, pour vous faire votre propre idée, et parce que le sujet mérite que ce livre soit lu de nous tous ! 

Extraits & Citations


"Alors nous cherchions notre mère car nous avions de tout temps dormi entre ses bras. Dormait-elle en ce moment ? Rêvait-elle ? Songeait-elle à nous nuit et jour ? Marchait-elle toujours trois pas derrière notre père dans la rue, les bras chargés de paquets, alors que lui ne portait rien du tout ? [...] Nous avait-elle bien appris tout ce dont nous avions besoin ?" p.14

"Les gens là-bas, disait-on, ne se nourrissaient que de viande et leur corps était couvert de poils (nous étions bouddhistes pour la plupart donc nous ne mangions pas de viande et nous n'avions de poil qu'aux endroits appropriés). Les arbres étaient énormes. Les plaines, immenses. Les femmes, bruyantes et grandes [...] Leur langue était dix fois plus compliquée que la nôtre et les coutumes incroyablement étranges. Les livres se lisaient de la fin vers le début et on utilisait du savon au bain. On se mouchait dans des morceaux de tissu crasseux [...] Le contraire du blanc n'était pas le rouge mais le noir..." p.15

"Une autre a rempli de pierres les manches de son kimono de mariage en soie blanche puis elle est entrée dans la mer, et nous prions pour elle chaque jour." p.57

"Mais même la plus jolie d'entre nous savait que nos jours étaient comptés, car dans notre profession à vingt ans soit on est finie, soit on est morte." p.59

"Mais en attendant nous resterions en Amérique un peu plus longtemps à travailler pour eux, car sans nous, que feraient-ils ? Qui ramasserait les fraises dans leurs champs ? [...] Qui baigneraient leurs anciens ? Qui écouteraient leurs histoires ? Qui préserverait leurs secrets ? Qui chanterait pour eux ? Qui danserait pour eux ? Qui pleurerait pour eux ? Qui tendrait l'autre joue ...? (...) leur pardonnerait ?Un imbécile, forcément " p.64

"On n'est rien qu'un tas de têtes de bouddhas." p.87

"Certains des nôtres sont partis en pleurant. Et certains en chantant. (..) D'autres sont partis en silence, tête baissée, pleins de gêne et de honte. (...) Un autre ... en s'aidant de béquilles, sa casquette des vétérans de l'armée américaine bien enfoncée sur la tête. "Personnes ne gagne, à la guerre. Tout le monde perd", disait-il. " p.115

"Aux premières gelées, leurs visages commencent à se brouiller, à s'effacer de nos mémoires. Leurs noms nous échappent. C'était Mr Kato ou Sato ? Les lettres cessent d'arriver. Nos enfants, à qui ils manquaient tant, ne nous demandent plus où ils se trouvent. Les plus jeunes se souviennent à peine d'eux." p.138