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jeudi 29 octobre 2026

Liberty ★★★★☆ de Arnaud Rozan

Merci à Babelio et aux éditions Récamier pour cette Masse critique et la découverte de Liberty d'Arnaud Rozan.

New York, 1947. Assa a huit ans lorsqu'elle perd sa grand-mère, la seule famille qu'elle ait connue. Recueillie par quatre vieilles femmes vivant sous un pont, elle entame un parcours qui la mènera de Harlem jusqu'au Nouveau-Mexique, à la rencontre d'autres peuples, d'autres mémoires meurtries. C'est Liberty, l'une de ces femmes, qui prend la plume pour raconter Assa, et ce choix n'est pas anodin car il pose la question du droit de raconter l'histoire de l'autre.
« Mais la mémoire ne laisse pas libre : c'est elle qui décide de revenir quand bon lui semble, et de garder un bout de ceci, un bout de cela. »
Mama Holly, la grand-mère d'Assa, choisit de la protéger en ne lui disant rien de son passé, convaincue qu'il vaut mieux rêver à la suite que s'encombrer d'une mémoire pleine de nœuds. Une intention tendre, mais qui laisse l'enfant seule face à ses questions. Il reste pourtant à Assa un fil précieux : la courtepointe cousue par sa grand-mère. Sous ses points, elle entend encore « N'oublie pas de rêver ». Un objet fait de morceaux, qui garde ce que les mots n'ont pas dit et accompagne Assa dans sa quête, jusqu'à Acoma. Elle apprend aussi très tôt à cacher ses sentiments et à ne pas s'attacher. Dans un monde où sa peau suffit à faire d'elle une cible, la méfiance devient une armure, mais une armure qui tient les autres à distance.

Le roman traverse les décennies, de la ségrégation aux mobilisations contemporaines, et mêle le merveilleux du conte à la brutalité du réel. Il y a de belles images, une vraie poésie et des moments de respiration qui font du bien au milieu de la violence.

Je dois pourtant avouer que j'ai parfois été tenue à distance. Les époques, les combats et les références se superposent, et certaines idées semblent prendre le pas sur les personnages. J'aurais aimé rester davantage auprès d'Assa, dans les replis de son histoire, plutôt que de voir le récit s'élargir aussi vite.
« Tant qu'on peut raconter, on est en vie, on s'arrache à la mort, l'histoire continue. »
Raconter pour que les voix ne disparaissent pas, même si les histoires que l'on transmet restent fragmentaires, incomplètes, parfois difficiles à saisir.

Un roman ambitieux et sensible, qui interroge notre rapport à la mémoire et à la transmission. Si vous aimez les récits foisonnants, même lorsqu'ils débordent un. peu, n'hésitez pas !

« C'était le moment de s'asseoir sur les vérandas au bord de la route. C'était le moment d'écouter ce qui vient et de parler. »
Zora Neale Hurston, Mais leurs yeux dardaient sur Dieu 

« L'âme réveillerait-elle sa voix pour de vrai? Et les battements de son cœur lorsqu'elle se blottissait dans ses bras ? Et la goutte de violette ? «  Une puce qui saute dans ton cou », s'amusait Mama Holly. La sentirait-elle encore avec cette âme ? Et les petites fâcheries des mauvais jours, les miettes par terre, la confiture sur l'abat-jour rose, ces riens-là, où se déposaient-ils? Et ses ritournelles chéries : Je suis une femme qui vagabonde, J'ai l'esprit voyageur²...
Dans l'âme ?
Mille petites choses bien fragiles...
Reviendraient-elles jamais telles quelles ? «  N'oublie pas de rêver », lui rappelait Mama Holly en lui montrant la courtepointe. «  Si tu sais rêver, tu pourras tout faire ! » Avec cette âme, ces paroles-là, les entendrait-elle encore ? »
2. Clara Smith, « The Land N Blues », « I've got a ramblin' mind ».

« Sur son passé, il y avait des choses qu'Assa aurait aimé apprendre. Qui sont mes parents ? Où suis-je née ? Plus d'une fois, elle posa ces deux questions à sa grand-mère avant qu'elle ne meure.
- Écoute-moi, ces histoires n'intéressent que les gens malheureux. Toi, es-tu heureuse avec moi ? disait Mama Holly.
- Oh oui ! assurait l'enfant.
Oh que oui, elle était heureuse, hormis cette peur, sa peau qui la tracassait, parfois des accès de solitude.
- L'important, c'est de rêver à la suite ! Si tu es heureuse, inutile de t'inventer une mémoire pleine de nœuds.
Ce serait un fardeau dans ta vie. D'ailleurs, que t'apprendre  ? Je n'ai aucune réponse.
Et jamais sa grand-mère ne lui fit de révélations sur des parents lynchés, des frères tabassés à mort par la Légion noire', des sœurs enfermées dans des asiles, ou toute une lignée détruite après des morts violentes...»
1. Organisation paramilitaire fondée dans la mouvance du Ku Klux Klan. 

« Lorsqu'elles atteignirent le foyer, Assa n'entendit plus la rivière, comme si elle avait été bue à grands traits par le Moulin. Des sauterelles jaillirent d'un massif de potentilles. Un épervier se tenait immobile dans le ciel. »

« Des idées, tout cela... Tuer en pensée lui fit beaucoup de bien. Assa s'arrangea un jour pour être de corvée de vaisselle avec la fille, et elle eut le cran nécessaire pour se venger: ses dents se plantèrent dans son bras avec une telle rage que la morsure laissa une marque noire pour longtemps. Sa victime se tordit de douleur mais ne dénonça pas la responsable. Assa était devenue « l'arracheuse de peau ». Personne ne l'embêta plus. C'est ainsi qu'elle reprit une vie tranquille, deux leçons en tête: il importait de savoir mordre au moment voulu, oublier de rêver et faire de soi un cauchemar. La tranquillité pouvait être à ce prix. Et elle acquit aussi la conviction qu'il fallait dissimuler ses sentiments, ses possessions. S'attacher à quelque chose, c'était donner prise. »

« Mais ses défenseurs étaient nombreux. Lui parvinrent un bulletin d'adhésion de la NAACP¹ et des exemplaires de The Crisis. Elle fut abonnée d'office à cette revue. Les articles l'ennuyaient passablement, mais dans chaque numéro, elle épluchait la rubrique du « Coin des livres » et leurs recensions. C'est ainsi qu'elle avait commencé à s'intéresser au mouvement de l'Harlem Renaissance². The Crisis mettait toujours à l'honneur un ou deux ouvrages. »
1. Organisation de défense des droits civiques.
2. Mouvement afro-américain artistique et intellectuel de l'entre-deux-guerres, essentiellement dans le quartier d'Harlem à New York. 

« Que faire ? Il n'existait pas de remède pour soigner les plaies d'une agression raciste. »

« Et puis il y eut les événements du printemps 1967. Annonciateurs du « long et chaud été¹ ».
Jusqu'alors, l'université était une vieille dame qui couvait paisiblement. Howard n'avait jamais été secouée de protestations d'ampleur, si ce n'est au cours du mois de décembre 1934 où des étudiants s'étaient mis un nœud coulant autour du cou parce que les organisateurs d'une conférence sur le crime avaient refusé d'inscrire le lynchage à leur programme.
En dehors de cette action d'éclat, Howard n'avait connu que de rares poussées dénonçant la mollesse de l'administration sur la lutte pour les droits civiques. Depuis trois décennies, cette critique n'avait guère ras-semblé qu'une poignée d'étudiants. Sans commune mesure avec le mouvement qui échauffait les esprits ces derniers mois de fortes têtes avaient créé un groupe remuant, le SNCC². »

1. Le Long Hot Summer désigne l'été au cours duquel une série d'émeutes survinrent dans plusieurs grandes villes des États-Unis, Newark, Détroit, New York, et firent des dizaines de morts et des centaines de blessés.
2. Le Student Non violent Coordinating Committee, l'un des principaux mouvements étudiants afro-américains dans les années 1960. 

« Le champ de bataille de l'homme noir c'est en Amérique ! Pas au Vietnam ! »

« Robin lui envoyait régulièrement de ses nouvelles. Et ne manquait pas de lui mettre un mot sur ses derniers faits d'armes.
Elle ne désespérait pas de la recruter un jour.
Robin était un soldat. La ligne de couleur¹, une ligne de front.
Assa lui répondait, mais jamais sur ce point. Les mani-festations, les lances à incendie, les chiens, les barricades, les matraques, les arrestations... Très peu pour elle. Assa avait déjà ses cicatrices.
Au fil de ces années, elle s'employa à ce que la vie continue sur un droit chemin. Et à ne pas s'en écarter malgré les coupures, plus irrégulières, mais qui récidivaient où qu'elle aille. »
1. Expression popularisée par W. E. B. Du Bois, dans Les Âmes du peuple noir. La « ligne de couleur » sépare quartiers, écoles, commerces, transports, etc.

« Mais la mémoire ne laisse pas libre : c'est elle qui décide de revenir quand bon lui semble, et de garder un bout de ceci, un bout de cela. Rose se rappelait à elle. »

« Le voyage est un matin. L'attente confuse de quelque chose. »

« Il faut toujours se souvenir des vieilles personnes, et avoir mille pensées pour elles. L'amour s'y tient debout. »

« Tant qu'on peut raconter, on est en vie, on s'arrache à la mort, l'histoire continue.
Les veilles d'ouragan, le ciel se nettoie pour faire de la place. »

« On parle de s'approprier les histoires des autres, mais il n'est pas simple d'entrer en soi. Nous sommes des maisons. Dans un retrait.
« Assa, raconte-nous. » »

« Tout ce malheur pour avoir crié que je n'étais pas noire.
C'est façon de le dire.
Les histoires de peau, ce sont des spirales. »

« Le président Obama a parlé, Trayvon', il aurait pu être moi, il y a trente-cinq ans. »
1. Trayvon Martin, adolescent afro-américain tué le 26 février 2012 à Sanford, en Floride, par George Zimmerman, un membre d'une patrouille de quartier. La mort de Trayvon Martin a provoqué une onde de choc aux États-Unis. 

« « Our lives matter¹ », reprend-elle d'une certaine Alicia Garza. Les réseaux sociaux sont surveillés, et dès le signal, les rues autour de Times Square se peupleront de policiers et de soldats. »

« « Mourons ! », lancent plusieurs filles en fermant les yeux.
Une heure se passe.
Elles sont environ trois cents à mourir. Le poste de secours n'est pas en reste au pied de la statue du père Duffy¹. Un médecin commande quatre secouristes volontaires, comme la règle l'exige pour tout rassemblement de ce genre.
On espère que les employés d'astreinte dans les tours seront abasourdis par la scène, et que derrière les baies fumées, ils immortaliseront l'immense champ de mortes.. Depuis les tombes, on attend beaucoup de ces yeux là-haut, on attend qu'ils répandent ce qu'ils voient, on attend d'eux une diffusion virale sur les téléphones.
Il paraît que le sang parle aux gens. »
1. Statue située dans le triangle nord de Times Square.

« Pale Male, une femelle faucon pèlerin, illustre depuis la campagne « Bring Back the Nest¹ » en 2004 : de riches rési-dents de la 5º Avenue projetaient de détruire son nid, la buse vagabonde n'ayant pas choisi le coin le plus cochon pour s'établir, une corniche de Millionaires' Row. Les protestations ont eu gain de cause : il y eut d'abord le défilé de quelques-uns et une première page dans Daily News; puis ce fut l'emballement, presse du matin, presse du soir... Une sans-abri de plus! Des indignés se sont mis en marche et leur troupe a grossi de jour en jour. Elle est intouchable désormais. À New York, elle est devenue un emblème, une sœur de l'aigle à tête blanche, et il se pour-rait qu'un jour on la retrouve sur un sceau de Grosse Pomme. Dès qu'elle paraît dans le ciel, une foule s'agglutine et ne se tient plus. Amazing ! Elle fait autant salle comble que les Sorcières d'Oz à Broadway. Les télescopes et les jumelles sont à l'affût, on la surveille en paparazzis. »
1. « Rendez le nid. »

« La peur change avec l'âge quand l'autre monde vous aspire.
Un désordre, et l'on voit des choses épouvantables.
Elle s'imagina la prison, que lui voulait-on ?
Elle fut prise de frissons, ses yeux de petite vieille pleurèrent, trois grosses larmes bien apparentes, et le commandant, avec sa gentillesse, ne pouvait que les remarquer. II ne broncha pas.
Et la peur irrationnelle, c'était le regard de cet homme, un regard complexe, un mélange de cœur et d'insensibilité, inextricable. Deux impressions se succédant, comme ces papillons à reflets changeants, un regard bleu et doux, et en une microseconde, un regard bleu et froid, presque cruel. Pour peu, cet homme l'aurait réconfortée dans ses bras, alors que c'était lui qui la tourmentait! Sa voix aussi était douce, posée, rassurante. « Comment vous sentez-vous ? » Quelle sollicitude... Il devait pourtant s'apercevoir qu'elle était terrorisée. Pourquoi ce menottage ? Elle n'allait pas s'enfuir en courant ! Elle n'était qu'une petite vieille, inoffensive, avec la peau sur les os. Et six soldats lourdement armés l'entouraient. Munis de leurs boucliers antiémeutes. »

« C'était jadis. Ce mot désuet, c'est façon de dire que le passé peut avoir quelque chose de plus lointain que le passé lui-même : jadis sonne plus calme, il sent la poussière retombée, une poussière moins noire, vue à la lumière d'une persienne. Ce jadis, il a des airs de conte, il chanterait presque entre les claires-voies. »

« « Calme-toi, ma douce, la peau ne pleure plus ici. Remets-toi donc debout, c'est de l'histoire ancienne. II ne me reste que quelques taches. »
« Des taches ? », bredouille-t-elle.
Et maintenant, voilà qu'elle ne comprend pas de quelles taches je parle! Elle ne les voit pas, comme si elles n'existaient pas !
À mon tour d'avoir la bouche grande ouverte.
Elle ne remarquait rien. Larry au-dessus du ventre, Vivian sur ma nuque, Charles contre la hanche, Randolph sur l'épaule, Michael dans le bas du dos, Tree et Delisha sur mon bras, Phillip dans le cou, et Eric sur le côté.
À dire vrai, mes taches, je le sais, elles ne sont pas si faciles à voir, je sais que j'ai été folle plus d'une fois en pensant à Rose.
Pauvre Robin ! Plutôt que de l'ennuyer avec mes histoires de taches, je lui ai proposé d'aller cueillir nos premières framboises. Par ce beau et chaud soleil, elles deviennent de grosses gouttes rouges qui sont un régal. Robin était moins pâlotte après en avoir avalé une poi-gnée. Elle sanglotait toujours. « Ma Robin, je suis heureuse », ai-je dit.
Et j'ai pleuré à mon tour.
Et cette fois-ci, mon cœur n'a pas eu de raté, je l'ai serrée très fort contre moi pour la première fois. Cela m'a fait tout drôle.
Nous nous sommes assises, elle a posé sa tête sur mes genoux. »

Remerciements (extrait) 
Le moment est aussi venu de remercier toutes celles qui ont été une source d'inspiration, Faith Ringgold, Angela Davis, Bell Hooks, Kimberlé Williams Crenshaw, Patricia Hill Collins, Aude Lorde, Zora Neale Hurston, Alice Walker, Maya Angelou, Harriet Tubman, Bessie Smith, Tony Morison, et toutes leurs sœurs...
Merci à Georgia O'Keeffe qui m'a prêté ses os, merci aux murs de Ghost Ranch et aux Kachinas veilleuses.
Et toute ma reconnaissance à Lady Liberty sur son île de la baie de New York.

« Le conte de fées rassure, donne de l'espoir pour l'avenir et contient la promesse d'une conclusion heureuse. »
Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées 

Quatrième de couverture

Assa, la première fois que je l'ai vue, elle se penchait au-dessus du vide : elle avait à peine huit ans et voulait se supprimer. L'existence n'était déjà plus rien pour elle ?

New York, 1947. Assa a huit ans lorsqu'elle perd sa grand-mère, sa seule famille. Elle redoute l'orphelinat, lieu où on arracherait la peau des enfants comme elle.

Dans un monde obsédé par la couleur de peau, la jeune fille va déjouer le destin pour écrire sa propre histoire.

Recueillie par quatre femmes âgées vivant sous un pont - parmi lesquelles Liberty, la narratrice elle entame un long parcours initiatique qui la mènera de Harlem à l'université, jusqu'au Nouveau Mexique.

Confrontée à d'autres récits fondateurs, à d'autres mythologies, une question centrale habite Assa : qu'a-t-on le droit de raconter, de transmettre, de s'approprier ?

En mêlant le merveilleux du conte à la brutalité du réel, Arnaud Rozan révèle une histoire longtemps invisibilisée :

celle des Afro-Américains et des peuples autochtones, victimes de la dépossession, de la désappropriation et de l'acculturation.

Arnaud Rozan travaille dans le secteur public sur les questions sociales. Liberty s'inscrit dans la lignée de L'Unique Goutte de sang (2021, Plon) et Mémoires de maisons blanches (2023, Plon) ses deux premiers romans -, qui explorent les mécanismes de la haine et de la violence à travers l'histoire des États-Unis et les trajectoires individuelles.

Extrait
Assa savait qu'à la minute où elle annoncerait que sa grand-mère ne respirait plus, les services sociaux l'enverraient dans un orphelinat, là où on arrachait la peau des enfants de son espèce avec une pince. D'affreux ouï-dire que sa grand-mère n'avait pas contestés, bien au contraire.
Cette horreur lui tourmentait l'esprit.
Les gens ne voyaient que sa peau et rien d'autre...
Le noir.
Je m'appelle Liberty, je suis née à New York, et avec mes sœurs, nous nous retrouvons autour d'une braise en contrebas du George Washington Bridge, à l'écart de Lenox. Nous y partageons une soupe et nos souvenirs. Nous avons l'âge de la mort, mais je prends la plume avant que le temps ne me manque. Pour vous raconter une histoire de vieille femme qui n'appartient plus au monde: je veux parler des peines et des joies d'Assa. On me le reprochera. On me dira que je n'avais pas à m'emparer de sa peau. Eh bien, qu'on vienne me la reprendre !

À propos de ses précédents romans

«  Un roman magistral, à l'écriture puissante, qui trouve bonne place dans cette rentrée littéraire. À lire absolument. » Page des Libraires

« Un authentique chef-d'œuvre, dont la maîtrise et la construction narratives gardent le lecteur en haleine tout au long de cette terrible chasse à l'homme. » La Dépêche

« Une histoire magistrale. » La Montagne

« Un voyage entre passé et présent, bien et mal, sans manichéisme et plein de grâce. » Psychologies Magazine

Éditions Recamier,  mai 2026
283 pages 

vendredi 9 octobre 2026

Nous aussi ★★★☆☆ d'Anne Godard

Le livre aborde des sujets difficiles : violences entre enfants, inceste, suicide.

Un livre qui me laisse une impression étrange. Gênante, parfois. Troublante, certainement. Et pourtant, je ne peux pas nier ses qualités : la construction, la langue, le travail sur la mémoire, cette manière de faire du « on » un personnage à part entière.

Un « on » confortable

Le roman s'ouvre sur un quartier, le Quartier latin, un immeuble haussmannien, des commerçants « à nous ». « C'est chez nous. C'est notre quartier. » On y entre avec complaisance. On sourit des rituels, on envie la maison, les livres, les musées. La chance d'avoir tout eu, à portée de main. Franchement, quelle chance. Non ?

Mais ce « on » possède, et il trie. Les pauvres sont plaints, tant qu'ils restent dehors : « S'ils s'infiltrent, on appelle la police. » À table, tout est réglé pour que rien ne dérange, « rien de blessant, rien de coupant vers l'extérieur ». Et le fils des voisins, que l'on chasse de la grille, entend qu'il vient « parce qu'on veut bien ». Le « on » exclut, et trouve cela normal.

Un « on » qui se défait

Puis le « on » change de sens. Il devient celui qui se laisse faire, qui regarde ailleurs, qui ne veut pas savoir, qui fait taire. Le même pronom pour tout le monde : à force de tout partager, on partage aussi la responsabilité, jusqu'à ce que plus personne ne soit responsable de rien.

Le passage qui m'a le plus marquée est celui qui suit la mort d'un des leurs. Le « on » cherche aussitôt « des raisons extérieures, qui ne nous touchent pas ». Il cherche un coupable, puis le hait, le pleure peut-être. On le voit se fissurer sous nos yeux.

Et quand quelqu'un se met à parler, la famille se referme. Le livre le dit lui-même : l'inceste arrive « dans une famille où il a déjà lieu », dans cette confusion des corps, des places, des loyautés. On comprend alors que ce « on » protégeait autant qu'il enfermait.

Je reste à distance.

Ce que je retiens, c'est cette impossibilité de dire « je ». Le « on » est un refuge, puis une prison, puis un mur.

Je ne sais pas très bien ce qui m'a dérangée. Le ton ? Cette famille ? Cette façon de ne rien laisser sortir ? Peut-être est-ce précisément l'effet recherché : le livre nous fait dire « on » avec eux, puis nous oblige à regarder ce que cela coûte.

Je referme Nous aussi davantage dérangée que touchée, davantage questionnée qu'emportée. Je me sens peut-être à contre-courant de l'enthousiasme qu'il suscite. Je reconnais la puissance du texte sans l'avoir nécessairement rejoint.

« On ne peut pas adhérer. On ne peut plus être nous. »

INCIPIT 
« On est parisiens, on vit dans un immeuble haussmannien, fer forgé sur façades blanches, toits en zinc, porte cochère, escaliers, tapis rouge, barres de laiton doré, parquets, moulures, miroirs, cheminées en marbre. Tout y est, rien ne manque, la concierge nous monte le courrier devant nos portes, fait le ménage dans l'escalier, astique les boutons de porte et la rampe en bois ciré. C'est le bon côté de Paris, la Rive gauche, le Quartier latin, le 5º, le boulevard Saint-Michel, la rue des Écoles. D'en haut on a vue d'un côté sur le Panthéon, de l'autre sur Notre-Dame. On se donne rendez-vous à la statue de Montaigne, de Balzac, de Danton, sous l'Ar-change, pas besoin de préciser rue des Écoles, bou-levard Raspail, Odéon ou devant la fontaine de la place Saint-Michel. C'est chez nous. C'est notre quartier. On n'imagine pas d'habiter ailleurs. On dit qu'on ne pourrait pas, ce ne serait pas possible, ce ne serait plus nous. On peut tout faire à pied et les bus nous emmènent partout. Ils passent en bas de chez nous, ou deux rues plus loin, on dirait com-me le reste qu'ils sont là pour notre usage et nos besoins. La boulangerie à côté, le marchand de journaux, le médecin sur la place, le dentiste un peu plus bas, le primeur, le fromager, le marché, la librairie, le bar-tabac, la pharmacie, les cinémas, le restaurant italien, l'épicier vietnamien, ce sont nos commerçants, nos boutiques, nos services. C'est à nous, c'est pour nous. Tous ces gens pour nous ser-vir, nous nourrir, nous soigner, nous donner à lire, à boire et à manger, nous montrer les films qu'on aime voir et revoir, les classiques d'art et d'essai, les films en noir et blanc, en VO, les comédies améri-caines qu'on connaît par cœur, Cary Grant, Audrey Hepburn, Charlot, le meilleur du cinéma, indémo-dable et tout public. On y va en traversant la rue, on est chez nous cinq minutes après la sortie, même pas besoin de consulter les horaires, on passe devant tous les jours pour aller au lycée, au collège, au marché, pour acheter les croissants du petit-déjeuner. On s'y croise, on s'y salue, on s'y retrouve, à la caisse du cinéma, dans la salle d'attente du médecin, au guichet de la banque, aux rayons de la librairie. On achète, on commande, on reçoit, on se sert, tout est là, on n'a qu'à faire notre choix. Pas besoin de sortir de l'arrondissement. Pas besoin de sortir du quartier. Pas besoin de sortir du pâté de maisons. On s'en vante comme si on avait du mérite. Nous, on ne prend pas le métro, jamais eu besoin de descendre sous terre pour aller à l'école, au collège, au lycée, au cinéma, à la bibliothèque, au musée. »

« On sait que tout le monde n'a pas notre chance. Il y a des gens qui font des heures de métro pour aller travailler, qui habitent dans des endroits laids, des endroits surpeuplés, des endroits où l'on ne trouve ni commerces, ni cinémas, ni musées, des gens qui habitent d'ennuyeuses villes de province, des gens qui sont parqués dans des banlieues dés-héritées. On les plaint. On sait aussi que les pauvres existent, ils nous attendent devant l'église, on a pour eux notre pièce toute prête dans la poche. À la sortie de la messe, ils sont là pour qu'on puisse exercer la charité, l'âme lavée. On en voit sur le chemin de l'école, du collège, du lycée, ce sont les clochards du quartier, nos clochards habituels, inoffensifs et pittoresques. On aime leurs barbes touffues, leurs haillons, leurs pieds nus, leurs mains ridées, leurs visages couperosés, creusés, sillonnés, leurs têtes de philosophes cyniques. Quand ils dorment sur les grilles d'aération du métro, on passe discrètement en se retenant de respirer, mais s'ils nous inter-pellent, on leur sourit, on leur dit bonne journée. On aimerait qu'ils n'aient pas froid, qu'ils aient ce qu'il faut pour manger, un toit pour s'abriter. On les plaint de vivre dehors, de vivre de rien, mais on admire le dénuement de leur vie sans artifice, sans faux-semblant, une vie libre, sans aucun attachement, qui nous fait parfois rêver. On imagine une fraternité entre eux et nous, on leur apporte une baguette de pain, on leur serre la main, on leur donne parfois même un billet. Ce sont nos frères humains, mais on n'a pas envie qu'ils s'installent dans le hall de notre immeuble, dans nos caves ou notre local à poubelles, on ne veut pas d'eux chez nous, avec leur litre de vinasse, leurs poux, leur puanteur, leurs mots gras de poivrots. S'ils s'infiltrent, on appelle la police, on demande aux agents de les déloger, on aimerait qu'ils le fassent gentiment, mais sans tarder. À l'intérieur de la porte de notre immeuble, on écrit pensez à refermer le soir avec la clé. »

« Notre école est juste de l'autre côté de la Sorbonne.
On sait y aller tout seuls, on a trouvé un raccourci.
On entre rue des Écoles, on prend les couloirs aux dalles lisses des galeries interminables, on patine comme sur de la glace, on descend les escaliers quatre à quatre, on se faufile entre les portes à boiseries, sous les fresques, derrière l'amphithéâtre Richelieu, on ressort rue de la Sorbonne, cour d'honneur face à la chapelle, on passe sous le grand porche. Per-sonne ne nous voit, personne ne nous arrête. On se perd, on se retrouve rue Saint-Jacques, en face de Louis-le-Grand, rue Cujas, tout en haut, il faut tout retraverser, on tourne en rond. On redescend les escaliers glissants, on court, nos pas résonnent sur la pierre polie, l'écho se propage entre les parois sombres des boiseries. Dans une cour intérieure, on s'est encore perdus. On nous demande où on va, on dit qu'on habite ici. Ce n'est pas tout à fait vrai, mais notre grand-mère a vécu dans ces murs, ses premiers enfants sont nés rue de la Sorbonne.
À l'époque on accouchait à domicile. C'est là, chez ses parents, qu'elle a mis au monde ses enfants.
Nos tantes, nos oncles sont nés ici, les lieux leur appartiennent encore un peu. On nous laisse passer, on fait semblant de savoir où aller. On retrouve la volée d'escalier par où on est entrés, on bifurque du bon côté. On retrouve les dalles glissantes, les portes battantes, les pavés, le porche et la rue. Plus haut, en face de notre école, il y a les marches du cinéma, où des gens s'attendent, on en a vu un jour s'embrasser sous les néons. L'école aussi c'est chez nous, on s'y sent bien, on n'y est pas seuls, il y a toujours dans nos classes des cousins, des cousines. Au-dessus et en dessous, c'étaient nos frères, ce seront nos sœurs, plus grands, plus petites. Nos mères se retrouvent à la sortie, notre frère nous attend dans la cour, notre cousin est amoureux de notre meilleure amie. On a les mêmes copains, les mêmes alliés, les mêmes adversaires, les mêmes ennemis. On s'appelle, on se ligue, on se défend, on attaque, toujours ensemble, deux, trois, quatre, cinq, six, ça dépend. On fait bande, on fait équipe, on est du même côté dans les mêmes jeux. On se suit à l'école, au collège et au lycée, on connaît les professeurs, nos cousins nous en ont parlé, et leurs mères, qui nous comparent au déjeuner chez grand-père et grand-mère. »



« On regarde les ombres sur les murs, on croit voir des insectes, on imagine que des souris courent sur le plancher. On écoute le silence où l'on sait que se tapit quelque chose de plus noir que les grosses araignées velues qui nous font hurler. »

« On apprend à évaluer les coupes, les coutures, les tombés, les plis, les pinces. On découpe, on assemble, on aligne, on joint. On imite, on transpose, on adapte, on tâtonne pour créer une forme nouvelle avec nos mains, une forme qui nous ressemble, qui nous voile et nous dessine. Le tissu s'anime entre nos doigts, il devient le vête-ment qui nous enveloppe et contient notre corps en train de changer. »

« Un jour, on est grands pour de bon. On s'écarte, on s'éloigne, on se tourne le dos, on ne se reconnaît plus, chacun son chemin, chacun sa version de la liberté qui nous a manqué. Et c'est chacun son rôle d'année en année, ceux qui rient, ceux qui pleurent, les gagnants et les perdants, les joueurs, les tristes sires, ceux dont le sourire rayonne, ceux qui manipulent, ceux qui laissent faire, ceux qui s'échappent et se taisent. C'est fixé, comme être garçons, filles, grands, petits, comme les dons, les tares, les talents, côté père, côté mère. On est myope, on a une vue perçante, on est artiste ou matheux, on est doué pour la musique, les langues ou le dessin, on a le sens de l'orthographe ou de la justice, on aime le cinéma ou le musée. On voudrait être celle qui ressemble, celui qui a hérité d'avance les traits de caractère, les traits physiques, qui nous classent dedans ou dehors, près ou loin des modèles, yeux bleus, yeux noirs, peau claire, peau mate, authentiques héritiers ou sangs-mêlés. Chacun sa place, son bar-reau plus ou moins haut sur l'échelle. On est le pre-mier, on est le deuxième, celui qui sera toujours à la traîne, on est l'aîné, le cadet, celui qui domine, celui qui se soumet, on est celle qui se plaint, celui qui pleure, on est celle qu'on oublie, celle qu'on ne voit pas, on est celle qui crie, qui tape, qui veut faire des travaux d'homme, on est celui qui aime les habits, les parfums, la cuisine. On est la révoltée, la renfrognée, la râleuse, la boulotte, la séductrice, l'intellectuelle, celle qui observe, qui espionne, qui écoute aux portes, on est la voyeuse, l'indiscrète, la curieuse, adulte on sera celle qui n'a rien vu, rien entendu. »

« On admire ceux qui ont réussi, qui se sont imposés, qui ont une carrière, une mis-sion, une valeur. Ceux qui flanchent, celles qui ne veulent pas jouer, ceux qui ratent, celles qui aban-donnent, ceux qui se soumettent, on les méprise, on les écarte, on les écrase, on les dénigre. Ils nous irritent, elles nous exaspèrent, on n'a aucune pitié pour les ratés, pour les tarées. La tante célibataire, la pauvre idiote, qui ne faisait pas payer son loyer bien cher, l'oncle divorcé, l'imbécile, qui oubliait de réclamer le sien, on en rigole, on en a profité pen-dant longtemps, on s'en vante, c'est leur faute s'ils se laissent faire, on s'en fout, si ça nous sert, si ça nous avantage, pourquoi on se priverait ? Tant pis pour eux, pour elles, ils n'ont qu'à, elles n'avaient qu'à, c'est leur faute s'ils n'ont pas, si elles n'ont jamais. »


« On renonce. On ne sait pas quoi faire de notre vie. On ne comprend pas ce qui en nous ne va pas. Il y a quelque chose qu'on a vécu, on ne sait pas quoi, dont on ne revient pas. Quelque chose qu'on ne peut pas nommer. Ça nous pèse, ça nous entrave, on ne sait pas pourquoi. On s'est laissé faire un nombre incalculable de fois. Depuis toujours on sent que quelque chose s'inter-pose entre nous et les autres. On ne sait pas com-ment expliquer. C'est quelque chose qui nous relie, mais qui fait qu'on se sent incompréhensible, bizarre, qu'on se sent sale, seule, spéciale. On aimerait mieux être physiquement handicapée. Au moins ça serait visible, on saurait ce que c'est, on pourrait en parler. »

« Peu à peu, c'est ça qui compte, la blessure qui ne se referme pas, la boiterie qu'on garde, la cicatrice qui tire, qui gêne. On la trouve laide, on en a honte, on ne sait pas comment la cacher. Personne ne la comprend, pas même nous, mais elle fait diversion, elle recouvre. Elle devient comme un langage codé inscrit en nous, évidente et illisible, l'effraction non pas seulement visible, mais voyante. Elle nous protège à sa manière, raide et handicapante. Tant qu'on s'occupe d'elle, on ne voit pas ce qu'elle recouvre. »

« C'est trop tard, on n'a rien dit, c'étaient les mots qui pouvaient tout faire sauter. »

« Celui qui saute est l'un de nous. Il meurt sous nos fenêtres. C'est notre neveu, c'est notre cousin, c'est notre fils, c'est notre frère. Et maintenant on vit sans lui. On se resserre. On coagule pour que ça cesse de saigner. On referme dans le silence tout ce qu'il avait cru détruire avec lui. On se reforme autour de son vide. On le colmate avec trop de questions. On s'y empêtre comme dans de la glu. On n'en fait rien, on n'en sort pas. On aurait besoin de comprendre, on ne sait pas ce qui lui a pris, ni ce que sa mort nous fait, on aimerait s'en débarrasser. On cherche des raisons qui soient assimilables. Des raisons extérieures, qui ne nous touchent pas. On voudrait que ce soit lui. Qu'il soit la cause de tout. On s'en convainc facilement. Il était dépressif, ins-table, il avait des problèmes au lycée, il était mal inté-gré dans sa classe, il était hypersensible, lunatique, bipolaire, excessif, peut-être bien schizophrène. Il y avait en lui quelque chose de mal canalisé, pas tout à fait assez cadré, il a été tellement gâté, c'est quel-quefois juste des non qui ont manqué. On voyait qu'il n'allait pas bien, ce neveu. On se demande s'il n'était pas un peu trop couvé. Il avait besoin de prendre confiance en lui. Il avait l'air désemparé, il s'était renfermé. On se dit qu'il avait une mère trop présente, un père pas assez là. On l'aurait élevé autre-ment. Ça n'aurait pas été si compliqué. On aurait pu le mettre au régime, lui trouver des vêtements seyants, l'encourager à faire du sport plus souvent. »

« La compulsion fait diversion. Avec le psy on parlera de nos goinfreries, on se demandera si notre mère nous a trop nourrie, on cherchera de quoi la nourriture serait l'équivalent. On perd notre temps. On met des mois à cesser de se bourrer de gâteaux, de chocolat, à pouvoir de nouveau sortir, à reprendre un travail. Dans la rue, on ne supporte plus le regard d'un homme, on se sent agressée dès qu'on nous parle, un compliment nous fait l'effet d'un crachat. »

« On a en nous le murmure des feuilles quand le vent s'est levé, le parfum de miel du seringa en fleurs, les grincements du petit chariot de bois qu'on tire entre le bûcher et la cuisine. Mais les tablées, les jeux, les bains, on n'a pas envie d'y penser. Pour elle, on cherche les rares photos qu'on a gardées au fond d'une boîte. On les regarde seule avant de les lui montrer. C'est nous, parmi les adultes attablés, en robe brodée. C'est nous sur le portique, sur un vélo, sous un chapeau de paille, brandissant un grand bouquet de marguerites. On tire à trois le chariot, on y transporte nos cousins, nos cousines. On est debout sur la margelle de la fontaine, on tient des arcs, des flèches, on est tout nus, on rit, la photo est bougée. On sent l'eau froide dardée entre nos cuisses, on se rappelle qui nous poursuit. On se sent mal, on se sent sale. »

« Elle regarde les choses de loin, elle voit l'ensemble comme un système. L'inceste arrive dans une famille où il a déjà lieu. Il n'y a pas que les viols, les gestes, les mots, c'est déjà là dans le mélange des générations, des noms, des corps, des lieux, des bains, des nuits, des lits, des jeux, dans les comparaisons, les préférences, les prévalences, les privilèges, les allégeances, les exclusions, la hiérarchie des grands et des petits, ce classement permanent qui nous situe à la place de qui se permet ou de qui subit. On est pleins de pas-sages à l'acte, pleins de ces actes qu'on ne s'inter-dit pas, quand on oppresse, qu'on opprime, qu'on écrase, parce qu'on est, qu'on sait, qu'on peut, qu'on veut, qu'on donne le ton, qu'on fait la loi, qu'on dit la norme, qu'on dirige, qu'on décide, parce qu'on est ceux et celles qui font, qui ont, qui nous ont, nous leurs enfants, leurs choses, qui nous comptent et qui décident pour nous, eux qu'on admire, nos statues, nos héros, nos modèles. On vient de là, on a grandi sous cette loi, on nous a appris que c'était la norme, et il nous faut tout remettre en question, nos gestes, nos mots, nos goûts, nos jugements, nos croyances, nos silences, tout ce qu'on a aimé, tout ce qu'on a cru l'évidence, la règle, la justice, la beauté, la grandeur, la clarté. »

« Et riraient-ils en les découvrant tout nus dans le même lit ? Si on ne veut pas que nos enfants héritent des gestes et des non-dits, de la confusion des sentiments et du langage, il faut parler, il s'agit de tout démonter, de tout éclairer, le viol entre cousins, le secret, le déni. On écrit à quelques-uns, à quelques-unes, on essaie d'en parler à d'autres. On questionne, on explore, on espère reconstituer quelque chose qui ressemble à la vérité. Lorsqu'il lui a révélé le viol, la mère de notre jeune cousin lui a dit voyons, ce sont des jeux d'enfants, ça ne fait rien. Mais elle a toujours trouvé que la proximité de notre mère avec ses frères avait un caractère incestueux. Quand on leur parle du viol qu'a commis notre frère, nos parents sont désemparés. Ils n'ont rien vu, rien entendu, rien perçu.
Notre mère ne se rappelle rien de trouble avec ses frères, mais elle veut bien croire qu'ils aient pu être abusifs avec leurs enfants. On se souvient du torse nu de l'un, des savonnages que l'autre nous imposait, sa main dans le gant de toilette, forçant entre nos cuisses, là tu n'as pas lavé assez bien, il faut aller plus loin. Ils sont morts tous les deux, mais on pourrait interroger leurs enfants. »

« Qui nous aidera, sinon nous-mêmes, ensemble, solidaires, marchant du même pas, à l'unisson, serrant les rangs et se serrant les coudes, avec en nous la certitude d'être du bon côté. Mais on ne peut pas adhérer. On ne peut pas vouloir faire corps. On ne peut pas vouloir appartenir.
On ne peut pas encore une fois faire partie d'un tout. On ne peut plus être nous. »

Quatrième de couverture

On fait partie d'une grande famille. On sait qu'on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l'été dans notre maison à la montagne. On trouve que c'est normal. C'est chez nous, c'est à nous, c'est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s'appartient. On ne sait pas comment dire je, on n'en a pas besoin, puisqu'on est nous. Nous les enfants, les frères et soœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n'a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c'est. On n'en est pas capables. On n'en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s'est fissurée, on n'a pas compris. Ça n'aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n'était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi.

Anne Godard est née à Paris en 1971, elle enseigne la littérature et l'écriture créative à l'université Sorbonne-Nouvelle. Elle a publié aux Éditions de Minuit L'Inconsolable en 2006 (prix RTL-Lire) et Une chance folle en 2017 (prix Alain Spiess du deuxième roman). Nous aussi est son troisième roman. 

Éditions Actes Sud,  août 2026
238 pages

mercredi 26 août 2026

L'enfant grise ★★★★☆ de Grégoire Courtois

L'Enfant grise nous invite à regarder le monde autrement. 

Un enfant un peu à côté. Ni idiot, ni mystérieux, simplement différent. Un enfant qui observe, qui écoute, qui trouve refuge dans la nature et qui, très tôt, pressent que quelque chose se joue sous la surface des choses. Des fleurs qui s'ouvrent quand elles ne le devraient pas. Une nuée de papillons. Des racines qui semblent lui adresser des messages.

Et si ce n'était pas son imagination qui débordait, mais notre monde qui avait cessé d'écouter ?

J'ai beaucoup aimé la manière dont Grégoire Courtois fait de la nature bien davantage qu'un décor. Elle devient langage, mémoire, refuge. Elle garde ce que les hommes oublient. Elle relie les êtres. Elle grandit en silence, sous nos pieds, tandis que nous passons à côté. La plume de Grégoire Courtois épouse cette étrangeté avec une douceur discrète, presque souterraine.
« Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. »
Mais derrière le fantastique, c'est aussi un roman profondément humain sur l'enfance, la solitude, les blessures que l'on porte et les transmissions silencieuses entre les générations. Sur ce que l'on reçoit de nos parents, parfois malgré eux. Sur ce que l'on reproduit. Et sur ce que l'on peut enfin comprendre en regardant l'enfant que l'on a été.

J'ai particulièrement aimé cette idée du silence comme héritage. Le grand-père transmet au narrateur « le calme nécessaire » pour l'obtenir vraiment. Et les racines, elles aussi, parlent en silence.

C'est un livre étrange et sensible, peuplé de forêts, de souvenirs et de secrets enfouis. Un roman où grandir semble finalement consister à ne pas tout à fait perdre l'enfant que l'on a été.
Et peut-être à apprendre, enfin, à écouter ce qui pousse sous la terre 🌿

Un immense merci à Babelio et aux Éditions Robert Laffont pour cette Masse Critique privilégiée qui m’a permis de découvrir ce roman singulier. 

« Nos souvenirs d'enfance sont faits d'autant d'espoir que de mémoire. Nous souhaitons devenir mais, en vieillissant, souhaitons aussi avoir été, ou l'avoir mieux été. Et en nous se recompose le récit de notre vécu. »

« Grand-Père Jean, je crois, ne m'a transmis aucun savoir qui se mesure dans les jeux télévisés et les quiz des magazines; il m'a transmis le silence, et le calme nécessaire pour l'obtenir vraiment.
C'est son héritage le plus précieux. Je le conserve avec moi encore aujourd'hui, bien des années après sa mort, et je sais que ce cadeau m'aura permis de découvrir de grandes et belles choses qui me seraient restées inconnues sans lui. Ce sont la patience et le silence qui m'amenèrent à vivre l'histoire extraordinaire que j'essaie ici de vous raconter. »

« Ce n'étaient pas des histoires ! Ce n'étaient pas des mensonges. Peut-être que je ne contrôlais pas la nature, bien sûr, je ne pouvais pas l'affirmer, mais la nature me protégeait, c'était évident. Des fleurs qui ne s'ouvrent que la nuit, des papillons qui surgissent puis disparaissent précisément à ce moment-là, à cet endroit-là, ce ne pouvait pas être une coïncidence. »

« Parfois, me dit-il de sa voix caverneuse, les épreuves les plus difficiles de nos vies sont comme les bêtes de la forêt : elles se terrent, on ne les voit pas, on les entend à peine, mais sans qu'on s'en rende compte, elles dévorent tout. »

« C'était encore le printemps. L'herbe était épaisse, les couleurs rendues plus vives par les rayons d'un soleil direct. Cette image de lumière et de contrastes flotte dans ma mémoire, solitaire tant sa texture est éloignée de celle que je me fais aujourd'hui de ma région natale. J'ai la sensation d'avoir toujours vécu dans le gris, le verdâtre et le brun ; ce sont ces teintes qui me remplissent d'émotion quand je les rencontre à nouveau, elles qui me rappellent d'où je viens, ce pays où la brume et la couverture nuageuse uniforme rendent ternes les rues, dévorent les contours, fondent les pierres des maisons les unes avec les autres. Des paysages gommés, aux contours mal définis, suintant d'une humidité qu'on sent avec les yeux, voilà ce qui au fond de moi caractérise cette terre que j'ai habitée. Et pourtant les saisons y passaient; nous avions bien sûr des printemps et des étés. Il y faisait doux six mois de l'année mais, peut-être parce que nous les attendions trop, ces moments me semblent aujourd'hui avoir été exceptionnels. »

« L'hiver, il ne se passait pas grand-chose à la surface des sols gelés, et beaucoup des petites bêtes que j'aimais observer hibernaient, s'endormaient, ou mouraient tout simplement, pour ce que j'en savais. Si j'exceptais le ballet de quelques oiseaux picorant et grattant la terre à la recherche de leur pitance, je ne pouvais profiter, l'hiver, du spectacle des choses vivantes. Jugeant que l'atmosphère s'était radoucie, j'espérais donc trouver sous les pierres les premières bestioles que la chaleur aurait ressuscitées. »

« Les orties, leur parfum tenace, demeuraient en moi, dans mes narines, dans ma chair, plantées si profondément qu'elles pourraient y être toujours, comme les éclats d'obus ou les balles de carabine que les soldats rapportent de la guerre et qui restent en eux pour leur rappeler la barbarie qu'ils vécurent. Qu'on tente de retirer la balle et l'on prend le risque de tuer l'homme. Il en sera de même avec le souvenir de nos traumatismes. Nous les porterons en nous dans les plis de notre viande. Je pleurais. Mon être entier me démangeait et, en plus des regards affolés des adultes, des renflements sous mes paupières me faisaient comprendre que quelque chose avait changé dans mon apparence. Je me redressai et croisai mon reflet dans le grand miroir qui recouvrait le mur opposé, près de la barre de danse.
Je ne me reconnus pas et fus effrayé par cette créature qui me faisait face. Elle avait ma taille, le même pantalon que moi, une coupe de cheveux identique, mais, pour le reste, ce n'était qu'un amas de chair boursouflée. Des cloques rosâtres parsemaient chaque centimètre de peau apparente, sur les bras, le torse, le visage, ce qui en déformait les traits pour modeler la figure d'une bête humanoïde qui n'existait nulle part sur Terre, difforme, pleine d'eau et de laideur.
C'était moi. J'étais ce petit monstre grossier à l'épiderme martyrisé, au bord de l'éclatement. En me voyant ainsi, je repensai à ces grenouilles qui gardent leurs œufs sous leur peau jusqu'à ce qu'ils éclosent et que des têtards percent pour naître. »

« A-t-on vraiment souffert quand le souvenir de la souffrance disparaît ? C'est une question que je me suis longtemps posée, et je crois pouvoir affirmer qu'il n'existe pas de souffrance sans mémoire, que le présent de la souffrance est toujours fugitif, comme une graine insignifiante qui porte pourtant en elle les ramifications de la terreur, la fougue de racines capables de percer profond en nous et de croître bien longtemps après que la graine a disparu. Qu'on nous ôte le souvenir et nous redevenons des amibes pour qui la douleur n'est qu'une information. »

« Un lapin, une musaraigne, une belette, ou quoi que ce fût, jamais ne se laissait voir. Ces bruits m'avaient inquiété les premières fois puis, très vite, je compris qu'ils faisaient partie de la forêt. Si on les craignait, s'ils éveillaient en nous une terreur sourde qui nous empêchait de voir les beautés du sol et des arbres, alors mieux valait rester chez soi devant sa télévision. Parce que ces bruits ne s'arrêteraient jamais, et jamais ils n'auraient d'explication. Dans le plus modeste des bosquets, nous ne sommes pas seuls. À nos pieds, une vie déjà grouille. À l'abri, non loin de là, d'autres vies attendent dans l'ombre de dévorer les premières. Croire qu'un sous-bois est unique et figé, c'est oublier comme tout s'éteint et se cache dès lors qu'un super-prédateur, à l'instar de l'homme, y pose le pied. Maladroits et bruyants, nous créons autour de nous dans la forêt une bulle de calme dont nous imaginons qu'elle est la règle. Mais à peine sommes-nous partis que la vie forestière reprend ses droits. Les bêtes mangent les bêtes, les végétaux penchent leur ramure sur leurs concurrents pour les priver de soleil et les tuer. La sauvagerie s'exprime à nouveau. »

« Les ogres de nos cauchemars se déplacent lentement et de minuscules héros grimpent sur eux. Je n'étais pas un héros. J'étais moi, toute petite chose inquiète qui ne savait pas comment évoluer correctement dans ce monde et qui regrettait déjà de taper, chaque coup me faisant mal à la tête, comme si je me cognais moi-même ou que ma tête cognait contre quelque chose, de minéral comme un mur, de végétal comme un tronc, d'animal comme un chien, si bien que j'ignorais si c'était mon sang ou le sien qui mouchetait les chemisiers blancs de ses voisines. Était-ce d'ailleurs du sang ? Ou de la salive, de la soie, du mucus ? Et elle enflait, elle grandissait, tandis que, de plus en plus petit, je frappais une matière molle qui n'avait plus rien de réel, ni femme ni chair, qui menaçait de m'absorber dans les replis de sa démesure. »

« Vous à qui j'adresse ce récit de si loin, qui me lisez ou comprenez mes mots dans quelques formes entrelacées, avez-vous déjà vu une source pétrifiante ? De vos yeux, par hasard, au cœur d'un bois anodin ? Oui ? Combien d'entre vous ? Si peu, j'en suis convaincu. Alors imaginez ce que j'ai ressenti, d'abord quand je me suis trouvé face à elle, ensuite quand j'acceptai l'idée de vivre seul avec ce secret gris. Une page vierge en moi se déchira lorsque Noémie tourna les talons et entreprit de remonter la pente. »

« Ainsi, à cette époque inerte où les grues ne sont pas encore revenues et où les papillons citron continuent de dormir, je me mis à aller chaque jour vérifier sous les pierres si la plante, quelle qu'elle fût, s'éveillait et me répondait. « Chercher quoi ? » disais-je à haute voix, ignorant si les sens de cette force qui tentait de converser avec moi n'étaient pas eux aussi au repos. Peu m'importait. Quand la nature s'éveillerait, je voulais qu'elle sache que j'étais là et que j'attendais ses instructions. »

« À la maison, mon père travaillait beaucoup et pensait peu à me parler. Nous mangions devant la télévision, dont le volume interdisait les conversations. Il a fallu des années pour que je me pose la question de ce silence. Celui-ci m'était toujours apparu comme normal. J'ignorais ce que les autres pères disaient aux autres enfants. J'ignorais qu'une discussion pouvait avoir lieu, au dîner ou à n'importe quel moment de la journée. Il y a des arbres, dans le sud de la France, qui poussent sur des falaises balayées par les vents. Pour lutter contre cette force et conserver leur équilibre, leur tronc est incliné, parfois jusqu'à l'horizontale. C'est un spectacle surréaliste. Mais eux ne savent pas que, dans des conditions normales, le tronc d'un arbre est parfaitement vertical. Cet angle impossible, c'est leur norme. Et mon père qui me parlait moins qu'un agglomérat de racines, c'était la mienne. Autant que je me souvienne, mon père ne me parla véritablement qu'une seule fois. Il me semble que c'était un unique et long monologue mais peut-être que toutes ces paroles furent distillées au cours des années, et que ma mémoire a décidé d'en faire une théâtrale déclamation. Tout cela est si loin-tain. Peut-être aussi que mon père n'a pas dit à voix haute la moitié de tout ceci, mais entre les lignes de ses regards, de ses gestes muets, de ses renoncements, dans le dessin de ses rides qui se creusaient, voilà ce que j'en ai retenu :

Quand mon père, ton grand-père Jean, m'a offert un livre pour mes sept ans, je me souviens d'avoir pleuré. Tu peux comprendre ça, mon petit, mon fils? Tu sais que ton grand-père adorait les livres. Ce cadeau, je crois, avait une importance capitale pour lui. Je ne sais même plus ce que c'était, un album de Tintin ou bien une aventure du club des Cing. Je l'ai refusé. J'ai pleuré jusqu'à ce qu'on l'éloigne de ma vue. Ma mère m'a consolé. Je me suis blotti contre elle pendant que mon père quittait la pièce avec son cadeau. Même de dos, il avait l'air si triste. Je ne voulais pas être lui. Je crois que c'est ce que j'ai ressenti quand j'ai déballé ce cadeau et que j'ai vu qu'il s'agissait d'un livre. Peu importait lequel. Peut-être même qu'il m'aurait plu si je l'avais lu. Je ne voulais aucun livre. Je ne voulais pas que la passion de mon père devienne ma passion. Je ne sais pas si tu peux comprendre ça. Je ne sais pas si tu ressens la même chose pour moi. Non. Ne réponds pas. Tu n'as pas besoin de te poser des questions comme ça. Il y a des choses que tu ressens qui n'ont pas encore besoin de mots. Si je te dis tout cela aujourd'hui, c'est simplement pour te dire que je comprendrais. Quoi que tu penses de moi, quoi que tu ressentes, de la colère, de la honte, de l'agacement, je le comprendrais parce que moi aussi je les ai ressentis, ces sentiments. Et je n'ai pas su quoi en faire. C'est pour ça que je te dis tout cela. Parce qu'il n'y a rien à en faire. Tu as le droit de ressentir ce que tu veux. Je ne te demanderai jamais de devenir moi. Je m'y prends peut-être mal, et c'est encore plus compliqué depuis que ta mère n'est plus là, mais je veux que tu saches que tu as le droit d'être tout ce que tu veux. »

« Ce que je veux que tu comprennes, mon petit, c'est que tu ne devras jamais laisser grandir en toi le sentiment que tu ne fais pas ce qu'il faut, que tu ne fais pas ce que je voudrais que tu fasses. C'est un sentiment vivace, luxuriant, qui repousse plus fort à mesure que tu le tailles. Ce que je veux que tu sois, tu l'es déjà. Tu es mon fils, tu l'as toujours été et tu le seras toujours. Tu ne pourras jamais être plus que ça, parce que c'est déjà tout. »

« Souviens-toi de qui tu es aujourd'hui, de l'enfant naïf et heureux que tu es. J'imagine que je devais être comme toi, mais ce petit fantôme ne me hante plus depuis longtemps. Désormais, c'est toi mon fantôme et, à mesure que je t'observe, je deviens mon père. Peut-être que tout ça n'est qu'une illusion, mais j'aime à croire que je le comprends mieux ainsi, que je saisis le mystère qu'il aura été pour moi grâce à toi. »

« Je suis né au printemps, comme un bourgeon qui éclate. Pourtant, chaque année, à cette même sai-son, tandis qu'autour de moi la nature tout entière jetait dans toutes les directions sa verte exubérance, je demeurais le même. Nous ne sommes soumis à aucun cycle. Notre développement est ininterrompu depuis la violence du premier jour. Nous grandissons dans l'indifférence des saisons, au mépris de la nature. Au fond de nous, personne ne peut décrypter les lignes annuelles comme sur un tronc coupé. J'ai lu un jour que l'écorce de la nouvelle année est pro-duite par-dessus celle de l'année passée. Au milieu de chaque arbre que nous voyons, au centre de son tronc, repose ainsi l'image exacte du jeune arbre qu'il était. C'est, je crois, cette image ancienne de moi que je cherche en vous transmettant ces mots. J'espère qu'il est encore là, enfoui quelque part, l'enfant que j'étais. Pour suivre le conseil de mon père. Me souvenir. Comprendre ce que je suis devenu. Mais le temps glisse entre mes doigts comme le flux d'une source. Les années se mélangent, mes souvenirs se morcellent. Nous ne sommes soumis à aucun cycle. Ce qui dort en nous ne peut être classé dans aucun ordre. Le futur donne des conseils au passé, tandis que le présent converse avec l'avenir en un bavardage chaotique et constant. J'aimerais pouvoir certifier que cette scène que je m'apprête à raconter a bien eu lieu lors de la fête d'anniversaire organisée pour mes neuf ans. Mais peut-être en avais-je dix, ou onze. J'espère seulement ne pas avoir tout inventé. »

« À l'exception de Noémie, j'avais peu d'amis. Pas d'amis peut-être. Pourtant, mon père cette année-là avait jugé important que mon anniversaire soit fêté comme l'étaient ceux de mes camarades de classe. De septembre à juin, les enfants occupaient leur temps à s'inviter les uns les autres pour célébrer au cours d'après-midi ludiques le passage artificiel d'une année. Nous ne sommes pas faits de cycles. Nous sommes permanents. Nous perdurons en dépit des dates et des calendriers. Je devais en avoir l'intuition à cette époque déjà, puisque je n'avais jamais attaché d'importance à ces étapes rituelles qui ponctuent dans l'allégresse l'enfance de tout un chacun. »

« Mon fils, je ne te parle pas aujourd'hui pour régler mes comptes avec mon propre père. Si j'avais souhaité le faire, je l'aurais fait de son vivant, et moins que tout je voudrais te mêler à cette histoire. Tu as avec ton grand-père ta propre histoire. Tu l'as connu, j'imagine, comme je n'ai jamais pu le connaître. Les silences que vous partagiez, la consistance de ces silences, devaient être d'une autre facture que celle des nôtres, les silences entre toi et moi, entre lui et toi, entre lui et moi n'auront jamais la même saveur ; cette absence de vibration vibrera toujours différemment. »

« Dans d'autres coins du jardin, dans d'autres jardins que le mien, au fond des forêts, sur les talus en friche des bords de champs, dans la forme des mousses, les aspérités colorées des lichens, d'autres messages peut-être s'écrivaient pour d'autres yeux, les salutations d'un buisson à un oiseau, l'invective d'une plante à la limace qui la dévore, un brouhaha muet de soliloques scandés pour de mystérieux destinataires. Il me fallait attendre, cette fois encore. Pire, le printemps s'éclipsait parfois et les jours cléments laissaient place à de forts épisodes de gel qui tuaient les fleurs ayant eu la témérité d'éclore trop tôt. Toute la végétation se figeait alors, la croissance des plantes s'interrompait et je ruminais en grelottant devant les racines amorphes du jardin. Et puis la chaleur reve-nait, les tiges des fleurs reprenaient de la vigueur et, lentement, la vie sortait de terre. »

« Je compris ce jour-là que si tous les psychologues, les conseillers, les experts et les médecins ne m'étaient d'aucune utilité, au moins servaient-ils à ce pauvre homme, brutalement orphelin et divorcé, et dont plus personne ne se souciait, parce qu'il avait le malheur de ne plus être un enfant. J'étais aussi stupéfait de constater que, parmi ces experts, aucun n'avait jamais effleuré les véritables raisons pour lesquelles je m'enfonçais chaque jour un peu plus dans mon univers intérieur. L'un d'eux peut-être, avais-je pensé, me demandera si je ne trouve pas plus de merveilles en dehors de l'école qu'au-dedans. Un autre aura peut-être l'intuition que je suis si passionné par la vie que je m'ennuie et dépéris quand on me prive de sa jouissance. Je ne me suis jamais considéré comme un être mystérieux. Vous qui me lisez comprenez, je l'espère, que je ne suis ni ténébreux ni dangereux, ni même énigmatique. Tous mes actes s'expliquent sans difficulté pour peu qu'on prenne la peine de poser les bonnes questions et d'écouter sincèrement mes réponses. Mais peu d'entre nous ont cette faculté, et ceux qui l'ont ne s'en servent pas toujours. Je sais que j'ai eu la patience d'être attentif aux appels à l'aide de l'enfant grise, mais je sais aussi que j'ai parfois laissé Noémie parler sans chercher à lire entre les lignes, à savoir si ce flot de paroles ne cachait pas un malaise, une douleur. Nous avons été amis des années, nous avons passé ensemble des heures qui forment des mois, pourtant je ne me souviens pas d'un instant où elle se soit véritablement confiée à moi. Peut-être ne le lui ai-je jamais permis. »

« Chaque matin, durant sept ans, je sortis de la maison, mon cartable sur le dos, parcourus les deux ou trois cents mètres qui me séparaient de la grande route et attendis une poignée de minutes en scrutant les masures au plâtre effrité, les trottoirs bousculés par l'âge et le manque d'entretien, l'abribus dont les parois intérieures étaient couvertes d'invectives, de poèmes urbains, d'appels à la révolte, de signes cabalistiques que ceux qui les avaient tracés ne comprenaient même plus. Sept ans à effectuer le même trajet, à voir les mêmes arbres, les mêmes noms sur les boîtes aux lettres, les mêmes cours de gravillons blancs, géraniums en été, couronnes en sapin à Noël, sept ans de marche, les mêmes pas, plus grands chaque jour, puisque, la première fois que je fis ce parcours, j'avais dix ans, et la dernière fois dix-sept. De combien de centimètres ai-je grandi entre dix et dix-sept ans ? Trente ? Quarante ? Ce dut être considérable. Ces rues mornes rongées par le chiendent, les pissenlits et le sedum échappé des rocailles, ces façades laides tapissées de lierre ou de vigne vierge m'avaient vu grandir, jour après jour. Ces réverbères gris, anodins, me connaissaient mieux que ma propre mère. »

« Si je voulais la voir, il fallait que je sorte dans la rue, que je fasse le tour du pâté de maisons, que je traverse sa cour, frappe à sa porte. Quel protocole absurde, alors qu'autrefois il nous suffisait d'entrer dans le thuya. Était-ce cela, grandir? Ériger des barrières ? Créer des problèmes là où il n'y en avait pas ? »

« L'aveugle perçoit les odeurs les plus subtiles. Le sourd comprend le mouvement des lèvres et décèle sur les visages des intentions qui demeurent pour nous inconnues. Être privé d'un sens pousse l'être humain à en développer d'autres, à mener ceux qui restent au-delà de leurs capacités. De la sève coule en nous. Une force de vie. Une énergie que la terre et les dépouilles de nos aïeux propulsent dans un réseau invisible qui nous traverse. Coupez l'une de nos branches et cette sève coulera avec plus de force encore dans les autres. Nous sommes les végétaux d'ornement qu'un jardinier dément taille au hasard. Celui-ci aura été privé de la reconnaissance de ses parents ; il en aura acquis une fabuleuse propension à se donner en spectacle. Celui-là fut traité avec une perpétuelle injustice; sa paranoïa lui interdit aujourd'hui de se penser bon à quoi que ce soit. Nous sommes taillés grossièrement, brisés par les tempêtes, amputés par les maladies de l'âme qui nous frappent avec régularité. Nous ne pouvons nous empêcher de croître, d'une autre croissance que celle qui nous a menés à l'âge adulte. De nouveaux bourgeons éclatent chaque jour, de nouvelles pousses jettent autour de nous les prémices de formes futures.
Certaines parties de notre personnalité se rigidifient, se lignifient, se couvrent d'une écorce plus épaisse et deviennent ce qui de nous ne peut plus être changé. D'autres sont plus fragiles, parce que plus récentes, ou plus malmenées, mais moins décisives aussi. Leur disparition n'affectera pas notre forme générale. Pour qu'un trait s'impose dans notre silhouette végétale, il faut du temps et que rien, ni le hasard ni l'évidence, n'en interrompe l'évolution. Nous cherchons. Jusqu'au dernier jour, quelque chose en nous veut grandir, changer, devenir autre peut-être, comme si jamais nous n'étions satisfaits de qui nous sommes, avec cette sève violente qui nous pousse à dépasser ce qu'on croyait achevé. N'étions-nous pas devenus adultes ? Pour l'arbre secret qui croît en nous, rien ne se termine jamais, si bien qu'on peut toujours espérer changer. Avec beaucoup de temps et toutes les forces du monde comme alliées. Qu'on le veuille ou non, même si cela se produit de façon infime, discrète, nous changeons. »

« Je progressai ainsi dans la pente, lentement pour ne pas être écorché par les branches, et parvins à l'endroit que j'avais découvert la veille, en contrebas du grand chêne, au milieu des petits sapins argentés. Le trou était toujours là. Je ne l'avais pas rêvé. Une cicatrice Béante dans le flanc du bois. Souffrait-il ? Avait-il saigné quand cette partie de lui s'était ouverte ? Comment saignait une forêt ? Quel liquide vital sortait d'elle? Je crois que le sang des forêts, ce sont les histoires, tous les contes qui les parcourent. C'est la légende, ce fluide qui les fait vivre. Si l'on poignarde une forêt, de la plaie giclent des racontars, des malédictions, des folklores. Même la plus petite des forêts est traversée souterrainement de cohortes d'enfants qui risquent de s'y perdre, des couleurs chatoyantes des animaux fantastiques qui peut-être la peuplent, de nains, de licornes, de trolls, de sorcières, de sabres luisants, de chemins pavés d'or, de dépouilles sacrifiées, de trésors, de rayons de lune, d'assemblées circulaires, des derniers spécimens de races oubliées, le plus petit bois, un bosquet, un buisson, le grand thuya de mon jardin à sa manière est plein lui aussi de ces liquides mythologiques et vitaux. Face au mystère de ce trou devant moi, je me demandai quelle histoire s'en était échappée quand il s'était fendu. Était-ce celle que j'étais en train de me raconter ? Ou bien celle qui avait hanté mon grand-père ? »

« Mon corps entier fut saisi d'un frisson doux, un chatouillement qui remonta le long de ma colonne vertébrale, de l'intérieur. Depuis toutes ces années, j'avais raison. J'avais douté, comme les enfants doutent, aux moments de leur vie où l'imagination vient se fracasser contre le réel. Je m'étais cru fou, rêveur au point de lire des mots qui n'existaient pas dans le dessin des racines. Je m'étais sincèrement convaincu d'avoir tout inventé, pour posséder mon secret, pour être moins seul. Pourtant, tout était vrai. »

« On a le temps. Je reviendrai plus tard et te poserai ma question importante. Et tu répondras dans les racines. Comme au début. Ce doit être plus facile pour toi d'écrire dans les racines. C'est tout petit, une racine. Ça ne demande pas beaucoup d'énergie de la faire pousser et se tordre. En une saison, j'aurai peut-être le temps de te poser deux ou trois questions. Et puis tu pourras m'en poser. Tu feras comme tu voudras. Je marquai une pause et me mis à chuchoter à son oreille. « Je suis tellement heureux de t'avoir trouvée. J'espère que tu es heureuse toi aussi. Tu as été si seule si longtemps. » »

« Minérale peut-être, végétale d'une certaine façon, animale s'il restait encore un peu de la petite fille qu'elle avait été, l'enfant grise était cette statue vivante, chimère impossible, une bête qui ne respirait plus, une plante qui parlait, une amie pétrifiée qui m'avait appelé sans voix, convoqué dans son palais de boue pour que j'y sois le témoin de sa misérable condition. De quoi d'autre ? Espérait-elle que je la délivrerais ? Savait-elle au moins dans quel état elle était ? »

« Mais c'est dur, tu sais. C'est dur d'être le seul à savoir qu'on n'est pas un idiot. C'est dur de ne pas pouvoir révéler l'unique talent qu'on possède. »

« Mon lecteur s'étonnera de trouver dans ce récit de moins en moins de précision à mesure qu'il progresse.
D'ordinaire, ce sont les souvenirs les plus anciens qui sont les moins clairs. Pour moi, ce sont les plus récents. C'est que le temps passe tant. C'est que l'art de m'exprimer par des signes reste pour moi si laborieux. Une pensée me vient, je commence à la rédiger et, parvenu à la fin de la première phrase, j'ai déjà oublié où je voulais me rendre. Si bien que je suis là, au milieu de la route, dans des paysages inconnus et des climats étrangers. Qu'on me pardonne les vides, les trous, les ellipses. Je conte comme je peux, de plus en plus mal. Les épisodes n'ont plus de liens apparents. Toi qui lis, je souhaite que ces infimes points lumineux dans le noir, tu les relies en pensée et comprennes mieux que moi peut-être les constellations qu'ils dessinent, Cassiopée l'orgueilleuse, la Croix du Nord évoquant le Cygne, Orion le chasseur accompagné de son Grand Chien. Ainsi, nous étions en Grèce. »

« Cette période fut tellement étrange. La voix des garçons se fissurait, les seins des filles gonflaient si vite qu'elles ne savaient pas quoi en faire, comment se tenir, et adoptaient des démarches surnaturelles. Parfois, elles riaient en hurlant. Parfois, elles étaient glaciales et insensibles. Noémie essaya plusieurs fois, cette année-là, de poser sa tête sur mon épaule, dans le bus, de prendre ma main dans la sienne. Quand cela se produisait, je ne pensais qu'à la terre sous mes ongles, la terre du trou, là où personne ne m'assommait de paroles, là où quelqu'un m'écoutait. »

« Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. »

« Durant cette semaine, on nous a emmenés de ruine en ruine. Notre professeur et notre guide nous ont parlé de la naissance de la philosophie, des fondements de la démocratie, de la tragédie, de la civilisation. Des étoiles brillaient dans leurs yeux quand ils prononçaient ces mots. Pourtant, au bout de leurs doigts tendus, il n'y avait que des pierres rongées par le vent salé, des éboulis couverts de mousses, des colonnes brisées. Alors c'était cela, la philosophie ? Des trous dans le sol, des vestiges, des statues décapitées, leur tête gisant à leurs pieds ? De toute évidence, ce qui avait traversé ces vingt siècles de tumulte, ce n'était pas la pierre, ni les idées; c'était l'herbe. Discrète, insignifiante, elle était partout, sur les marches des théâtres antiques, sur les socles des statues branlantes. Les lichens envahissaient les parois exposées au nord, les mousses se nichaient dans les fêlures du marbre. Malgré l'aridité du cli-mat grec, la végétation était coriace, conquérante. Les pierres subsistaient tant bien que mal, rongées par les assauts du temps. Au contraire, le temps était l'allié de la végétation. Il la fécondait, la multipliait, lui donnait les armes et la rage, le calme et la tactique. Certains arbres, sur cette langue de terre déchirée, avaient vu déambuler Platon et Socrate, puis s'affaisser leur école, puis s'évanouir leurs cendres et enfin m'avaient vu, moi, descendre du bus en short. Cet olivier malingre, sur le bord de la route, sera encore là quand notre professeur de grec sera mort et enterré, et que l'écho des mots « philosophie » et « civilisation » qu'il prononçait se sera perdu dans les ruines minables de cet amphithéâtre. « Vous entendez, les enfants, comme le son est parfaitement diffusé ? » »

« Vous savez bien que le silence entre les mots que nous prononçons a autant d'importance que les mots eux-mêmes. L'enfant grise ne s'exprime qu'en silences successifs : silences des saisons mortes, silences entre les gouttes d'eau, silence de la vie qui se poursuit contre toute logique. C'était avec elle que je voulais converser, mêler mes silences aux siens. »

« Quand personne ne raconte, l'univers entier, celui d'avant et celui d'après préexistent et pulsent comme un cœur. Il faut avoir le souhait de dire pour que des fluides s'écoulent, que des particules scintillantes transitent sous la peau du monde. Je suis un roseau et du chiendent, un peuplier et son frère. Il n'y a plus de temps, seulement l'odeur de mes souvenirs qui reposent ou migrent dans l'obscurité des sous-sols. Une image survient. Elle transporte avec elle une idée. Alors les fils vibrent et me racontent les secrets de l'humus. »

« Il y a beaucoup de souvenirs dans les racines et la toile serrée de champignons des grandes forêts d'Europe. Le métal des batailles y résonne encore, les crocs des loups, la brûlure de la foudre, mais aussi le chant épique de guerres végétales que peu d'hommes connaissent. Les chênes affrontèrent les sapins, les fougères se faufilèrent à plat ventre sur le sol quand personne ne les remarquait, portant en elles la mémoire des forêts primordiales et les cicatrices des morsures de dinosaure. On tint des sièges. On priva de vivres des hectares entiers de vies qui s'éteignirent de fierté, pour n'avoir pas voulu baisser les armes. Afin de ne plus dépendre du sol, certains individus apprirent à faire tomber la pluie, d'autres envoyèrent, désespérés, leurs progénitures dans les excréments des merles et des étourneaux. »

« Il y a un monde après le monde, fait de poussière d'homme et d'équilibre violent. C'est de là que je te parle. Quelque chose est écrit, et toi seule peux le lire. »

Quatrième de couverture

« Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. »

Dans un village, un enfant découvre très tôt que la nature lui parle. Un chien agressif qui s'apaise soudain, des fleurs nocturnes qui s'ouvrent en plein jour, une nuée de papillons surgissant d'un sous-bois, des racines qui tracent sous les pierres d'étranges mots... Tout semble murmurer autour de lui, veiller, prévenir, protéger. À mesure qu'il grandit, et qu'il s'éloigne de son amie Noémie, la forêt proche de la maison familiale devient son principal refuge... jusqu'au jour où son destin va se lier à celui d'une fillette mystérieuse, elle aussi en osmose avec le monde végétal : l'enfant grise.
Entre réalisme et fantastique, L'Enfant grise est un extraordinaire roman, qui explore notre lien au vivant. Nos existences sont pleines de bruits, de mémoires et de doutes; elles se retrouvent ici comme sur un chemin où l'on comprend que, parfois, grandir revient à accepter ce qui nous hante.

Homme de théâtre et libraire, Grégoire Courtois (aussi connu sous le pseudonyme de Tristan Saule) est l'auteur d'une œuvre littéraire déjà importante, principalement parue aux éditions Quartanier et Folio. L'Enfant grise est son premier roman publié aux éditions Robert Laffont.

Éditions Robert Laffont,  septembre 2026
262 pages 

jeudi 20 août 2026

Mon corps donné pour vous ★★★★★ de Marouane Essadek

IL EST DES VIES POUR LESQUELLES LE SIMPLE FAIT D’AIMER EST UN ACTE DE RÉSISTANCE.

Mon corps donné pour vous nous oblige à regarder l’Histoire en face, jusque dans ce qu’elle a de plus sombre.

À travers l’histoire vraie de Carrie Buck, jeune femme pauvre de Virginie, victime de violences, déclarée « faible d’esprit », Marouane Essadek met au jour l’eugénisme américain et les hommes qui, au nom de la science et du « bien commun », se sont arrogé le droit de décider quelles vies méritaient d’exister.

Tout commence par une affaire de calcul.

On compte. On classe. On mesure. On trie. Une intelligence devient un quotient, une généalogie une preuve, un corps un risque.
« Identifier, classer, trier.
Mesurer pour filtrer. Partout, toujours. »
Ce qui glace, c’est que cette violence est rarement perçue comme telle par ceux qui l’exercent. Elle se cache derrière la médecine, la science, les statistiques, le droit. On enferme, on sépare, on stérilise, mais toujours avec la conviction d’agir pour le bien.

Et au milieu de tout cela, il y a Carrie.
Une enfant qui court, grimpe les collines, pêche dans la Rivanna, joue avec les garçons. Une enfant qui essaie simplement de vivre.
Puis on décide pour elle. Son corps ne lui appartient plus. Sa parole ne compte pas. Son histoire est écrite par d’autres.
« À force de se taire, on disparaît - ou plutôt, on n’apparaît nulle part. »
Et pourtant, Carrie ne disparaît pas.
Elle aime sa mère. Elle cherche à la retrouver. Elle aime sa fille. Elle s’obstine.
« Face à l’acharnement des hommes et des institutions, Carrie répondra par de l’amour et de l’obstination, ses seules ressources. »
Là où certains ont voulu réduire des êtres à leur sang, leurs gènes ou leur supposée intelligence, l’auteur remet des visages, des liens, des corps et de l’amour. Et c'est bouleversant !

Le récit est dur, parfois éprouvant. Mais sa construction, son ironie incisive et le contraste entre la froideur des faits historiques et la poésie avec laquelle l’auteur raconte l’enfance de Carrie rendent cette histoire profondément poignante.

Se glisse aussi dans ces pages cette terrible continuité entre l’eugénisme américain et les théories reprises par l’Allemagne nazie. Le procès de Carrie Buck, Buck v. Bell, n’est pas une anomalie isolée, il ouvre la voie à des milliers d’autres stérilisations.
La comparaison avec l’Allemagne nazie est d’ailleurs particulièrement glaçante. Dans l’après-guerre, certains nazis pourront retourner aux États-Unis leurs propres théories comme un miroir car ce qu’ils ont fait, d’autres l’avaient pensé, théorisé et parfois déjà légalisé avant eux.

Ce livre parle de l’Histoire, mais aussi de notre présent. De notre fascination pour la performance, la puissance, la normalité. De cette tentation toujours renouvelée de classer les êtres selon leur utilité, leur conformité, leur « valeur ».
Lorsque la science cesse d’être au service de l’humain et prétend décider de la valeur des vies, le progrès peut devenir une machine à exclure.

Un livre nécessaire, donc. Une lecture éprouvante, mais profondément humaine.
Parce que face à ceux qui voulaient calculer quelles vies méritaient d’exister, Carrie a simplement continué à aimer. Et à vivre.

Un immense merci aux éditions Noir sur Blanc et à Babelio pour avoir mis ce livre entre mes mains ! 🤍

EN EXERGUE 
« Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous vêtus en brebis, mais qui au-dedans sont des loups rapaces. C'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Cueille-t-on des raisins sur un buisson d'épines, ou des figues sur des chardons ? Ainsi tout bon arbre produit de bons fruits, mais l'arbre malade produit de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut pas porter de mauvais fruits, ni un arbre malade porter de bons fruits. Tout arbre qui ne produit pas un bon fruit, on le coupe et on le jette au feu. Ainsi donc, c'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. »
Évangile selon Matthieu 7, 15-20 

« Même si je parle au passé, c'est du futur qu'il s'agit. »
Fonky Family, « Mystère et Suspense », Art de rue

« Tout le monde s'émerveille devant les couchers de soleil, mais seuls les bosseurs comme Carrie connaissent la beauté du matin et l'odeur de la terre qui s'éveille. À l'aube, même les arbres attendent pour rougir. N'importe quel autre jour, elle profiterait de cette fraîcheur qu'elle adore, mais pas aujourd'hui. Tant que Mme Wilhelm n'est pas arrivée, tant qu'elles ne sont pas montées dans le train, le présent doit s'étirer. Étrangement, Carrie ne pense pas un instant à s'enfuir - pour aller où ? Retourner d'où elle vient, chez John et Alice ? À quoi bon revenir chez ceux qui l'ont forcée à partir... Nulle part où aller, impossible de revenir à la maison, alors elle voudrait figer le temps, ne pas rentrer, ne pas monter dans ce train. Rester sur ce banc et oublier le reste. Alice et Mme Wilhelm l'ont pourtant rassurée : là où elle va, elle va retrouver sa mère, il y a plein de choses à faire, et beaucoup moins de pollution qu'ici. Elle sera bien. Retrouver sa mère... »

« En 1900, devant un auditoire de médecins qui n'ont pas fait le voyage pour rien, il prononce un discours mémorable : Le Nègre américain, son passé et son futur. Voilà le problème du nouveau siècle ! La population noire grandit de façon inquiétante, et avec elle la criminalité dans tout le pays. En scientifique sérieux, Barringer dresse un constat sans appel, chiffres à l'appui - natalité, meurtres, viols, drogues, tout y passe. La conférence est un succès et, très vite, on lui demande de la publier. Le livre devient incontournable: de l'Alabama au New Jersey, du Congrès à la Maison-Blanche, on doit avoir lu The American Negro pour comprendre ce monde.
Tout bon médecin préfère prévenir que guérir, tout infectiologue voudrait isoler le virus avant qu'il ne se propage. Mais Barringer a vu le mal naître, il l'a examiné à sa racine. Né en 1857, il a connu le monde d'avant l'abolition de l'esclavage, le monde où chaque race était à sa place, le monde où les pulsions primitives du noir étaient freinées et contrôlées. L'être inférieur connaissait son rôle naturel sur terre et il s'y sentait bien. Voyez plutôt : « Que l'esclavage ait eu des conséquences néfastes, personne ne peut le nier. Mais sous l'esclavage dans le Sud, on peut affirmer que le nègre s'était perfectionné tant moralement que physiquement et que, en tant que race, il était globalement satisfait. »
Le genre de phrase qu'il prononce sereinement, sans trembler. »

« [...] Paul Barringer est un homme de solutions. D'abord, protéger. L'Amérique doit séparer les races incompatibles et poursuivre le chemin tracé par la nature. Le médecin en lui sait que l'homme n'est qu'un amas de cellules, de sang et de gènes. Le mélange des races est à l'origine de tous les maux. Qu'on soit blanc ou noir, intelligent ou demeuré, homme ou femme, apte ou inapte, tout n'est qu'une question de génétique. »

« Il en va des races comme des infections.
Un homme sain qui boit une eau contaminée sera infecté par le choléra.
Un homme respectable qui passe la nuit avec une femme sans honneur risque de contracter la syphilis.
Un homme brillant qui s'accouple avec une faible d'esprit produira un attardé.
L'homme blanc qui se mêle au sang noir verra sa race souillée.
Le problème noir n'est qu'un problème médical de plus. »

« Tous les enfants du monde apprennent à être polis quand ils ne sont pas chez eux. Quand on est accueilli quelque part, on ne dit pas non, on ne refuse rien, on s'adapte - il ne faudrait pas vexer les gens. Mais comment se comporter quand on est accueilli toute sa vie ? Quand on n'est jamais chez soi ? Faut-il tout accepter? Alice lui martèle chaque jour qu'elle aurait pu finir ailleurs, à la rue ou pire... Aussi Carrie s'efforce-t-elle de ne gêner personne, elle se contente d'acquiescer, poliment.

Une vie de petites routines, d'accoutumance. Année après année, Carrie s'habitue à ne pas déranger, à ne pas être dans le passage. L'enfance, son enfance du moins, c'est apprendre à faire et laisser faire. Laisser parler, laisser passer, se laisser réveiller, corriger, frapper. Jour après jour, elle compose avec cela. Sa vie est donc aussi une vie de tolérance accrue à certaines choses. Enfant, elle doit accepter que d'autres qu'elle décident de ce qui est bon pour elle - la nourriture qu'elle mange, les personnes qu'elle fréquente. D'autres savent mieux qu'elle ce qu'elle est - d'où elle vient, ce qu'elle deviendra. Pas même son corps ne lui appartient - son apparence, son hygiène, même sa façon de se tenir lui échappent.
Une vie de silence, donc. Une vie où contester, interroger, questionner n'est jamais l'évidence. À force de se taire, on disparaît - ou plutôt, on n'apparaît nulle part. Ne pas se faire remarquer. »

« Vouée à devenir l'un des êtres les plus importants de son siècle et de son pays, Carrie est absente de sa propre histoire et n'existe que par traces. Une phrase ici, une mention là, rien d'autre. Son entrée à l'école, un an plus tôt, signait une première preuve matérielle : un nom sur un registre, quelques remarques sur un bulletin. Sans cela, son enfance n'aurait pas existé. Jusqu'à ses dix-huit ans, Carrie se laisse deviner. Elle ne réclame pas, ne crie pas, ne se débat jamais. Pas qu'on sache, du moins. »

« De la Louisiane à la Caroline du Nord, on ne va pas à l'école si l'on a le ventre vide, si l'on peut rapporter de l'argent à ses parents ou si l'école n'existe pas. »

« Comme Paul Barringer avant lui, il sait que les médecins ont l'avenir de la nation entre leurs mains. Il aime d'ailleurs le répéter : « Le médecin est le plus grand défenseur de l'État. Son rôle n'est pas seulement de soigner les malades et de leur rendre leur productivité écono-mique, mais aussi de préserver la santé globale de notre communauté. »
Alderman cherche donc les meilleurs scienti-fiques de leur temps, des hommes partageant deux valeurs :
- un respect inconditionnel pour la science ; 
- un amour infaillible pour le Sud.
A priori, deux passions irréconciliables.
On dit le Sud arriéré, réactionnaire, pétri de vieux préjugés. Il est vrai que de la Louisiane à la Géorgie, on compte bien plus d'églises que d'écoles, bien plus de fermes que de laboratoires. Pas franchement une terre de savoir. La moitié d'un pays fondée sur la sueur et le sang. Des champs de coton et de tabac à perte de vue, des paysans difformes parlant une langue qu'on aurait du mal à prendre pour de l'anglais, la terre exploitée par la machine, les pauvres par les riches, les noirs par les blancs, les femmes par les hommes. Tout ça bercé depuis des siècles par une Bible mal remâchée. Pas l'endroit idéal pour faire régner la science.
Et pourtant, la Virginie de ce début de siècle produit un miracle. Depuis 1904, Edwin Alderman est parvenu à attirer à UVA les esprits les plus bril-lants de leur époque - de purs white Americans, de vrais sudistes pourtant à la pointe de la modernité. »

« De simples noms, une passion commune.
À peine arrivé, en 1905, Henry Heck donne le tout premier cours d'eugénisme à UVA. Devant les futurs enseignants de Virginie, il explique que l'éducation n'est qu'une question d'hérédité, que certains enfants sont limités et d'autres supérieurs. Par centaines, tous ces professeurs en devenir apprennent qu'on naît imbécile ou brillant, génie ou crétin, et que leur rôle sera d'empêcher les élèves inférieurs de nuire aux autres.
Harvey Jordan est une pointure. Grâce à lui, des générations de médecins apprendront à distinguer les aptes des inaptes, à isoler ces derniers et à les empêcher de se reproduire. Comme il le dit, « il est plus souhaitable d'empêcher la production d'êtres socialement inférieurs que de chercher à les élever à une égalité physique, mentale ou morale ». Il considère la Virginie comme un cas d'école : un État enclavé géographiquement, qui conserve des populations isolées depuis des siècles, des villages entiers de débiles et attardés qu'il voudrait observer de près. Un pur exemple du suicide racial qui menace le pays. Homme de relations, Jordan connaît tous les eugénistes qui comptent à l'époque : le grand Charles Davenport, fondateur de la première station d'étude d'eugénisme; le célèbre Harry Laughlin, promoteur de lois eugénistes dans plusieurs États. Tous des amis. »

« Tels sont les hommes qu'Alderman a recrutés depuis son arrivée en 1904. Des chercheurs brillants reconnus par leurs pairs. Telles sont les lumières qui méritent d'être diffusées en Virginie.
La science, la race et le sang.
La main de l'homme pour prolonger la nature. Valoriser les supérieurs. Isoler les inférieurs.
Les empêcher de se mélanger et de se reproduire. »

« Pas un seul de ces hommes ne rencontrera Carrie. Depuis des années, la Virginie s'emploie avec succès à séparer ce qui doit l'être. Les blancs des noirs, les riches des pauvres, les purs des impurs. On vit parfois à quelques dizaines de mètres les uns des autres sans échanger un regard de sa vie. Comme Paul Barringer avant eux, Edwin Alderman et ses collègues vivent du bon côté du chemin de fer, au nord de Grove Street. Du côté où l'on est de vrais Américains, où l'on descend de grandes familles. Peut-être l'un d'eux croisera-t-il Carrie sans le savoir, un jour de promenade en centre-ville. Il n'apercevra même pas cet être invisible. Dans quelques années, ils en entendront parler, c'est certain, et, avec un sourire, se diront qu'ils ne sont pas pour rien dans cette histoire. »

« « J'allais jouer à la rivière ou grimper les collines », dira-t-elle simplement. Le bonheur en une seule phrase. Elle met autant d'ardeur à franchir un ruisseau qu'à courir après les trams du centre-ville. Elle essaie de vivre. Dans trente ans, dans soixante ans, elle racontera ces moments qui n'intéressent personne, alors j'aime à penser qu'ils ont compté pour elle. »

« Pas comme tout le monde, cette gosse.
Certainement pas comme les autres filles, à préférer jouer avec les garçons qu'avec ses semblables. Qu'importe les commentaires et les regards, qu'importe la réputation qu'elle en tirera pendant des années, pour le moment, la liberté, c'est courir sans se soucier de se salir, c'est pêcher sur les bords de la Rivanna, de l'eau jusqu'aux genoux, c'est cracher le plus loin possible. Elle a dix ans et croit encore qu'elle peut s'amuser avec des garçons - qu'elle a le droit d'être leur amie. Les remarques qu'elle entend déjà comptent moins que son bonheur loin de la maison. Alice, les professeurs, les filles de l'école, le monde entier a prévu un nom pour les gamines comme elle, celles qui jouent, courent et parlent comme des garçons, celles qui négligent leur apparence. Laissons-le de côté, ce mot méchant, elle l'a déjà entendu et l'entendra encore longtemps. Pour l'instant, elle se fiche de la morve sous le nez et des croûtes sur les genoux. Elle court loin des Dobbs, loin de la maison en pierre de Grove Street, rien d'autre ne compte. »

« Le genre de gamine qu'il faut cadrer pour éviter qu'elle tourne mal.
Des années qu'Alice ressassait la même chose: « Si on la laisse faire ce qu'elle veut, elle finira comme sa mère. Je te dis qu'elle doit avoir ça dans le sang. » Toujours les mêmes mots, répétés jour après jour. "Ne pas finir comme sa mère." »

« Goddard a retenu la leçon. Il a vu l'importance de ces outils et les a importés aux États-Unis. Tant pis si Binet affirmait que l'intelligence n'était pas figée et qu'elle était susceptible d'évoluer, qu'importe si le but de Simon, en identifiant les enfants en difficulté, était de leur offrir une meilleure éducation et les réintégrer aux autres. Ça, Goddard l'oublie vite mais il retient l'essentiel : il est enfin possible de mesurer l'intelligence humaine et de classer les individus selon leurs résultats. De quoi changer la face du monde. »

« Il fallait un outil objectif, un calcul qui permette de mettre en perspective ce résultat avec l'âge réel de la personne. Divisez l'âge mental d'un individu par son âge réel, vous obtenez un quotient. Multipliez-le par cent, vous obtenez le quotient intellectuel de cette personne.
Avec quelques collègues, il inventait le QI et, pour la première fois de l'histoire, l'intelligence humaine devenait une donnée fixe et quantifiée. »

« Kallikak. Kalos et kakos. Beau et mauvais.
Une belle généalogie. Une lignée souillée.
Le mal est venu d'une seule femme à l'apparence attirante, à l'intérieur gâté et dangereux. Kalos et kakos.
Toute la science résumée en une famille. »

« Il faut contrôler ces gens.
Les empêcher de faire le mal qu'ils ignorent.
Ne pas les punir, certes, mais ne pas les laisser libres non plus.
Identifier, classer, trier.
Mesurer pour filtrer. Partout, toujours. »

« Ellis Island. Cette île située au large de New York, dans la baie d'Hudson. Comme un symbole, elle fait face à la statue de la Liberté, cadeau d'Européens venant ainsi récupérer leur dû. Depuis des années maintenant, les étrangers arrivés des quatre coins de l'Europe s'y déversent pour fouler le sol américain. Au moment de creuser le métro de la ville, on a fait d'une pierre deux coups en arrachant la terre au sous-sol new-yorkais pour bâtir cette île. Comme l'Amérique aime les images et l'ironie, elle a souhaité que ceux qu'elle appelle « parasites » posent les pieds sur un lieu constitué de rebuts et de déchets, de quoi rappeler que le rêve américain est aussi un cauchemar. Lieu de liberté et de contrôle, de prospérité et de misère. Ces Italiens, ces Polonais, ces Hongrois, ces Albanais, ces Russes, ces Juifs et ces Irlandais - leurs espoirs sur ce sol pourraient vite signifier le déclin des États-Unis. Chaque navire qui accoste menace un peu plus l'avenir de la nation, la pureté de sa race. »

« Un peu enfant, un peu adulte, Carrie conserve la peine des deux mais reste privée de leurs joies. Surveillée, engueulée et insultée comme une gosse, elle se lève et travaille maintenant comme une grande. Prise dans cet âge bâtard, elle ne connaît ni les plaisirs des petits ni la liberté des grands ; elle s'habitue à la soumission des premiers et à la responsabilité des autres. À présent, il s'agit d'entrer dans la vie sérieuse sans perdre de temps. »

« C'est donc à la Colonie du Dr Priddy d'isoler ces gens pour protéger la société de leurs actions - pour en préserver la pureté aussi. En Virginie, on ne ségrègue pas que les noirs, on isole tout ce qui risque de contaminer. Imaginez un homme blanc, respectable et de bonne réputation, qui finirait par mégarde dans le lit d'une femme de cette espèce sans le savoir. Priddy a dévoré les derniers travaux d'Henry Goddard, il lui écrit régulièrement et sait que la moron peut très bien faire illusion: un bref instant de plaisir avec une femme comme Deborah Kallikak et c'est une nouvelle lignée de dégénérés qui serait façonnée. Une femme irresponsable qui enfanterait des demeurés, un homme d'honneur qui ne pourrait évidemment pas s'en occuper. Une calamité pour tout le monde. Car il est une chose que la Virginie déteste encore plus que les colorés et les attardés, un cauchemar qui la hante comme un esclave venu égorger ses maîtres, c'est le mélange. Le Sud vomit l'hybridation. Qu'un gentleman du Sud puisse souiller sa race dans les draps d'une débile, qu'un homme blanc puisse se perdre dans les bras d'une colorée pour produire une lignée de mulâtres, voilà ce qui dégoûte toute famille respectable en Virginie.
Tel est le rôle de Priddy. Protéger la société contre ces êtres aussi fautifs qu'innocents, préserver le Sud, la race blanche et toute l'Amérique d'une dégradation génétique. Dix ans qu'il s'y emploie sans relâche à la Colonie. »

« Salpingectomie.
Jamais Jessie n'enfanterait, l'ablation des trompes de Fallope empêchant qu'elle se reproduise. Jamais elle ne transmettrait ses gènes. Il était temps d'agir : quinze ans, c'est l'âge auquel ces gens-là commencent leurs frasques.
En apprenant ce que sa fille et d'autres femmes avaient subi, Willie Mallory a tenté de s'échapper de la Colonie. Elle a été rattrapée avant de passer à son tour, à quarante-deux ans, entre les mains du docteur Priddy. Ligature des trompes et ablation d'un ovaire. Mme Mallory ne produirait plus de dégénéré. Neuf, c'était plus qu'assez.
Une bonne chose de faite. Deux fois trente minutes, deux gestes anodins aux effets salutaires pour la patiente comme pour la société. Aussi facile que de retirer un appendice ou d'arracher une dent pourrie, aussi nécessaire. Si seulement on avait pu agir plus tôt. »

« Il est des gens pour croire qu'on s'habitue à son sort, à cette crasse qui colle à la peau et se reflète dans les yeux des autres, comme si les années finissaient par dissiper les regards et les remarques. Rien n'est plus faux. Le mépris est comme le froid des premiers jours d'hiver, comme l'humidité dans les chaussures, comme les démangeaisons sur la peau - le temps ne le fait pas disparaître. Quand elle marche dans les rues, quand elle quémande de l'argent ou de la nourriture, Emma continue de baisser les yeux. »

« Depuis onze ans qu'on lui a retiré son enfant, elle a du mal à trouver des raisons de vivre. Quand elle a eu Carrie, Emma était mariée mais ça n'a pas duré. Le père a disparu sans laisser de traces.
Pas d'arbre généalogique pour les gens comme lui. Divorcé, parti, mort, j'ignore si Emma le sait. Simplement, elle a dû se débrouiller seule. »

« Chaque jour, Emma subit cette triple humiliation: John Dobbs lui a pris sa fille; John Dobbs a jugé bon de la garder dans sa famille ; John Dobbs dicte sa loi, toise et contrôle Emma autant qu'il le souhaite. Chaque fois qu'elle le rencontre, le regard de l'officier lui rappelle cet arrachement subi dans les pleurs et la honte. »

« Qu'elles s'aiment, je n'ai pas à le deviner car je le sais. Comment et pourquoi la jeune fille aime-t-elle celle qu'on appelle sa mère et qu'elle ne connaît que par bribes, cette femme qui n'a pas réussi à la garder près d'elle et que tout le monde regarde avec dégoût ? Je l'ignore, mais j'en suis certain.
Dans plusieurs années, Carrie fera tout pour se rapprocher d'Emma. Malgré leur séparation précoce et les quinze années passées à se croiser brièvement, malgré les horribles mots d'Alice, elle continuera de l'appeler sa mère. Une fois qu'elles seront réunies, en 1924, elle s'efforcera de rester près d'elle et d'empêcher qu'on les éloigne à nouveau.
Une seule photo d'elles ensemble. Je ne songe pas à la mise en scène de l'homme malveillant venu enquêter sur leur cerveau. Je ne pense pas au lieu terrible où elle sera prise. Je veux y contempler leurs yeux semblables, ce moment de répit partagé et, surtout, une mère et sa fille assises sur un banc, la main d'Emma posée sur l'épaule de Carrie.

Séparées à nouveau bien plus tard, quand Carrie aura partiellement sa vie en main, celle-ci s'effor-cera d'écrire à sa mère et de la retrouver. Jusqu'au bout, elle s'inquiétera de son état, prête à dépenser l'argent qu'elle n'a pas pour aller la voir en train. Si les gens comme Carrie vivent sans généalogie, dans des familles dispersées et instables, c'est que des hommes font tout pour les séparer. L'entêtement avec lequel elle cherchera à retrouver sa mère malgré les obstacles, voilà comment je sais qu'elles s'aiment. Face à l'acharnement des hommes et des institutions, Carrie répondra par de l'amour et de l'obstination, ses seules ressources. »

« Ni pensée ni émotion, dans les textes officiels. Ils ne transmettent que ce que l'État veut retenir. Comme Carrie plus tard, Emma est absente des documents qui décident de son sort, femme rendue muette dans sa propre histoire.
Est-elle indignée par cette décision ? Verse-t-elle une larme face à ces hommes qui pensent savoir ce qu'elle est en le notant d'un coup de plume ? Comprend-elle ce qui se joue, saisit-elle qu'elle est « faible d'esprit » comme elle aurait pu être folle, hystérique ou sorcière un nom parmi des dizaines pour écarter les femmes comme elle? Peut-elle imaginer que ces hommes sont sincèrement convaincus d'agir pour son bien et celui de la société ?
L'administration ne s'intéresse pas à ces ques-tions. L'état des dents d'Emma, les traces de contagion, son élocution, tout cela inquiète et doit être consigné avec minutie. Quant à l'humiliation d'être reléguée à une abrutie en quelques minutes, la prise de conscience effrayée qu'on sera sûrement enfermée à vie, loin de chez soi et de sa fille, pour avoir commis le pire crime qui soit - exister -, cela, on ne peut pas le noter. »

« À nouveau, Emma répond aux questions d'un inconnu dans un bureau. Celui-ci semble plus intéressé que Shackelford, il prend son temps et l'observe avec attention. Comme d'autres en Amérique, il utilise le fameux test Binet-Simon développé par Henry Goddard, le même que dans les prisons, les écoles et les hôpitaux. À la Colonie, chacun connaît les travaux du grand Goddard et le Dr Priddy insiste pour qu'on ait recours à cette méthode afin d'identifier les idiots, les imbéciles et les débiles.
Que la nouvelle patiente soit une faible d'esprit est déjà une certitude, mais on est ici entre scienti-fiques. Le terme légal ne suffit pas, il faut quantifier.
Alors elle répond. »

« On est en 1883. Depuis ses cinq ans, il maîtrise le grec, ce qui s'avère toujours utile pour inventer de jolis mots et Francis Galton en forge un nouveau. Eu veut dire « bien », genes « né, engendré ». Eugenics, ou l'eugénisme, c'est la bonne naissance, la séparation entre ceux qui doivent naître et ceux qui ne le méritent pas. On perfectionnera l'espèce humaine en retirant petit à petit tous les êtres inférieurs et toutes les races qui la tirent vers le bas. »

« Certains prennent ça pour du mépris, Francis y voit de la compassion. Quoi de plus humain que d'empêcher ces gens de naître ? Dans la nature, ils subiraient les pires souffrances avant de mourir. La vraie miséricorde ne consiste donc pas à les aider dans leur malheur mais à leur épargner une telle existence. C'est pour son bien qu'on abat un animal malade, ce serait donc rendre service à l'enfant inapte que de le préserver d'une vie misé-rable. Du bon sens, on vous dit. Francis le résume parfaitement : « Ce que la nature fait aveuglément, lentement et sans pitié, l'homme peut le faire avec prévoyance, rapidité et bonté. » »

« En 1883, Francis Galton invente l'eugénisme et, quelques années plus tard, cette idée traverse l'Atlantique, trouvant là une terre qui l'attend depuis des siècles, impatiente de confirmer ce qu'elle sait et de justifier ce qu'elle fait. Comme jadis avec le puritanisme et la machine à vapeur, les États-Unis s'empressent une fois de plus de surpasser leur prédécesseur britannique. Avec Francis Galton et l'eugénisme, l'Amérique trouve chaussure à son pied et la pointure sied particulièrement au Sud. Des siècles qu'on trie les hommes, ici, concentré qu'on est à bâtir une race d'êtres productifs et dociles ; trois cents ans qu'on distribue le droit de se reproduire comme les coups de fouet, au gré des maîtres et des besoins en coton. Prévoyante, cette nation n'a pas attendu Francis Galton pour séparer les aptes et les inaptes.
Je ne peux que deviner le bonheur de ces hommes blancs découvrant le mot « eugénisme », la joie d'un gamin qui aurait passé son enfance à tricher à son jeu préféré et découvrirait un jour qu'il ne faisait qu'en suivre les vraies règles et que la Terre entière avait tort. Enfin enfin! - la preuve que la Sud avait raison et que la nature est de son côté.
La Virginie lit les ouvrages de Galton et il lui semble ouvrir les yeux pour la première fois. Rien ne sera plus comme avant mais tout pourra rester comme avant. L'ordre social soudain expliqué ; les brillantes lignées se voient par un seul homme éclairées. 
Parmi les eugénistes qui comptent au début du XX siècle, parmi ces hommes qui se joueront du destin de Carrie, tous ont en commun la Famille et le Nom, c'est-à-dire le Sang. »

« Bien sûr qu'ici aussi on ségrègue, bien sûr qu'on écarte les indésirables comme ailleurs. Mais ça n'a rien à voir. On le fait scientifiquement. Grâce à UVA, on n'a pas oublié l'héritage de Jefferson et des Lumières - liberté académique, séparation de l'Église et de l'État, tout cela a sa place en Virginie.
N'allez donc pas les traiter de sudistes arriérés : quand ils lynchent un noir ou qu'ils enferment une débile, ils le font au nom de la biologie. Ça n'a rien à voir. »

« Les biologistes adorent cette histoire.
Tandis que Charles Darwin s'apprête à publier son livre explosif et que Francis Galton parcourt l'Afrique pour la cartographier en notant la beauté de chaque femme qu'il croise, quelque part dans l'empire d'Autriche, un moine traîne dans le jardin de son monastère. Lui aussi adore la nature, convaincu d'y contempler les œuvres du Seigneur. Sa passion à lui, ce sont les plantes, et surtout les petits pois, Pisum sativum de leur vrai nom. Des milliers, des dizaines de milliers de pois que Gregor tripote et observe sous tous leurs angles.
À force, il fait de drôles de découvertes, de celles qui ne concernent pas que les petits pois, de celles qui changent le monde.
Prenez deux pois différents : leur fleur n'a pas la même couleur, ils n'ont pas la même taille, qu'importe. Gregor découvre que ces pois portent en eux la cause de leur différence, cachée, invisible. Tout ce qui caractérise un pois est inscrit en lui - sa taille, sa forme, la couleur de sa fleur... Le moine remarque même que, si l'on croise ces pois entre eux, leurs descendants porteront les facteurs à l'ori gine de cette différence. Comme si toutes les carac-téristiques des parents-pois étaient transmises aux enfants-pois. Croisez donc deux parents-pois aux fleurs différentes, toute leur descendance aura des fleurs de la même couleur, mais elle gardera l'autre couleur cachée en elle, transmise silencieusement.
Encore mieux : tous les facteurs sont bien séparés à l'intérieur de chaque pois.
Soit notre premier couple de pois, l'un à fleur blanche, l'autre rouge. Admettons que leurs descendants n'aient que des fleurs blanches, ils ont pourtant gardé en eux le facteur donnant une fleur rouge et, dans la troisième génération, il est possible qu'un des petits-enfants-pois porte une fleur rouge (même s'il n'a que des parents-pois à fleur blanche). Qu'il n'ait pas la même couleur de fleur que ses parents-pois ne fait pas de lui un bâtard, ni un pois illégitime, il est simplement porteur du facteur rouge, comme le reste de sa famille et toute sa descendance après lui.
Une loi de la nature pour certains, une tragédie pour d'autres. Des siècles, des millénaires d'hérédíté éclairés par des pois. »

« « Elle tient de sa mère, celle-là... », « C'est pas le fils du facteur, ça se voit vite... » Que se passerait-il alors si la Science, c'est-à-dire l'Homme, c'est-à-dire quelques hommes blancs, pouvaient trier les individus comme on trie les gènes ?
La ségrégation, c'est la génétique devenue société, la pureté introduite dans la loi. Si la nature sépare chaque gène dans nos organismes et chaque différence, il n'est que logique de l'écouter attentivement. Séparer les noirs des blancs, interdire leur union et punir leur accouplement, c'est imiter son enseignement. »

« En décembre 1982, Paul Lombardo laisse Carrie parler et rétablir une vérité vieille d'un demi-siècle. »

« Vingt-quatre
Annus horribilis, annus puritatis

Une brute, elle ne fait ni dans le détail ni dans la charité. Pressée, car elle n'a plus de temps à perdre : trop d'années l'ont précédée inefficacement. Elle au contraire est implacable. Vite, trouver une solution face aux problèmes qui l'accablent : femmes imbéciles chinois noirs juifs polonais idiots italiens débiles métisses rouges, elle ne s'encombre pas de subtilité. Pour s'occuper de ces gens, elle regorge d'idées et de solutions qui sont toutes des verbes: bloquer filtrer enfermer trier ségréguer interner stériliser déporter isoler tuer. Il est trop tard pour prendre le mal à la racine, désormais elle fauche à grande échelle. Des milliers, des centaines de milliers de vies détruites parce qu'elle doit se protéger. Il en va de l'avenir, de vingt-cinq, de vingt-six, et toutes celles qui suivront. Il en va de la plus grande nation qui ait jamais foulé la Terre.
Vingt-quatre est lucide, elle sait qu'il n'y a pas mille façons d'avoir les mains propres. Soit on évite de les salir en restant inactif, soit on agit, on se bouge et il faut ensuite les laver à grandes eaux pour racler toute la crasse accumulée. Elle suivra la seconde option: elle aura les mains sales mais elle frottera fort.

En commençant par la menace extérieure. Angoissée par les milliers de parasites arrivant quotidiennement, vingt-quatre élève des barrières comme jamais auparavant.
Mai. On vote l'Immigration Act, un chef-d'œuvre de racisme destiné à mettre fin à l'invasion étran-gère. Si le diable est dans les détails, il doit adorer les lois américaines celle-ci est une merveille de finesse. [...] »

« Si la ségrégation est un rêve de pureté, la miscegenation est son cauchemar. »

« Il est des vies pour lesquelles le simple fait d'aimer est un acte de résistance et celle de Carrie en est une.
L'Amérique s'est construite en brisant des familles, en séparant maris et femmes, enfants et parents, en imposant des adieux par la violence, et jamais il n'y aurait eu d'États-Unis sans ces désunions. Un fils d'Amérindien arraché à ses parents pour exorciser sa sauvagerie, une esclave qu'on viole pour produire une nouvelle marchandise humaine et la vendre au plus offrant, deux époux irlandais perdus à Ellis Island qui ne se reverront jamais - tous ont subi la pulsion séparatrice de l'Amérique, Carrie comme les autres. On enlève aussi les faibles d'esprit, on trie, déchire, bref on kidnappe enfants et parents pour ne jamais les rassembler, coutume nationale dans laquelle Priddy est passé maître. Sage pays qui se donne toujours les moyens d'avoir raison : ceux qu'on qualifie de noirs, indiens, colorés et demeurés sont incapables d'être de bons parents, jamais on ne les laissera avoir des familles stables.
Personne ne le remarque mais, rien qu'en aimant sa mère et sa fille, Carrie est une résistante.
Pendant plusieurs semaines, elle poursuit sa vie discrètement à la Colonie, se fait plus docile et silencieuse que jamais, pensant que la Virginie en a fini avec elle. »

« Mais les eugénistes voient grand et ne comptent pas l'égoïsme parmi leurs défauts: ce don qu'ils ont reçu des juges de Virginie, ils veulent l'offrir au reste de la nation. Pour eux, il n'a jamais été ques-tion que de la jeune Carrie Buck dans cette affaire, mais bien de dizaines de milliers d'autres - et du salut d'un peuple. Bell, Strode et Whitehead ne confondent pas l'ambition avec l'hubris et, malgré leur envie de dégainer les scalpels, ils ne sont plus à quelques mois près. Une fois de plus, ils choisissent de suivre le plan solidement conçu par Harry Laughlin.
Un mois plus tard, l'histoire se répète et Strode et Whitehead se retrouvent devant le Conseil de la Colonie pour exposer la marche à suivre : ce procès est certes une réussite mais il faut continuer, ne pas lâcher si près du but. À ce rythme, ce sera bientôt la Cour suprême des États-Unis qui leur donnera raison et alors, plus rien n'empêchera les stérilisa-tions de masse à travers le pays. En février 1926, Whitehead dépose donc son recours à Washington. Buck v. Bell atteint enfin les sommets. Qui aurait cru qu'on parlerait un jour d'une jeune débile de Charlottesville dans la capitale ?
Au pays des temples grecs, la Cour suprême les surpasse tous. Après les bâtiments de l'université de Virginie, après le palais de justice de Charlottesville et le Parlement de Virginie, il est logique que le sort de Carrie Buck se décide une fois de plus derrière du marbre et des colonnes blanches. Comme toute jeune nation, l'Amérique révère l'ancien, elle regarde ses textes fondateurs et ses apôtres comme le croyant contemple ses textes sacrés, avec un amour qui frôle la superstition. Ici, nul ne touche ni ne critique les parchemins transmis par la Grâce, si ce n'est le Conseil des neuf vieillards, derniers oracles du Droit. Depuis plus d'un siècle, eux seuls détiennent le pouvoir de judicial review, celui de décider de ce qui est ou non conforme à la Constitution. Prophètes en leur pays, ces juges pourtant nommés au gré des époques et des caprices présidentiels incarnent la pureté de la Loi. Ils n'ont que le Ciel au-dessus d'eux.
Neuf hommes qui, c'est une évidence qu'il faut rappeler, sont nés il y a fort longtemps, loin dans le siècle précédent. Un seul a moins de soixante ans et rares sont ceux qui vivront encore quinze ans. Ces sages n'hésitent jamais à décider d'un futur qu'ils ne verront pas ni à toucher des corps qui ne leur appartiennent pas, c'est pour eux chose courante. Malgré leurs robes intemporelles, tous incarnent un monde qui sera bientôt révolu. 
On se plaît souvent, en parlant de cette Cour, à opposer réactionnaires et progressistes, républicains et démocrates. Il est vrai que les débats font souvent rage et qu'on s'étripe régulièrement à propos de politique. Quand Roosevelt lancera son New Deal, dans quelques années, les « Trois Mousquetaires », ses partisans, et les « Quatre Cavaliers de l'Apocalypse », ses détracteurs, se déchireront ardemment. Il faut admettre que tout n'est pas rose entre ces hommes. Ainsi quand Brandeis, premier Juif nommé à la Cour suprême, fut intronisé en 1916, son collègue McReynolds refusa de lui adresser la parole ou de s'asseoir au côté de cet être jugé inférieur. Dans leur correspondance privée, les neuf vieillards ont l'habitude d'insulter les collègues opposés à leurs décisions. Tout cela est vrai mais tout cela importe peu car, avec l'eugénisme, conservateurs et réformistes sont dans le même camp. La science dépasse les clivages et le progrès emporte tout avec lui. La pureté et le salut de la nation sauront mettre ces hommes d'accord.
À leur tête se trouve William Thaft - le seul homme de l'histoire à avoir été président des États-Unis, puis de la Cour suprême. Pour Carrie, il importe surtout qu'il soit passionné d'eugénisme, qu'il soit ami de longue date d'Harry Laughlin et qu'il ait dévoré son ouvrage sur la stérilisation.
Viennent ensuite Louis Brandeis, Harlan Stone, George Sutherland, Willis Van Devanter, Edward Sanford, James McReynolds et Pierce Butler - tous méritent d'être nommés pour ce qu'ils s'apprêtent à faire.
Et puis, il y a Oliver Wendell Holmes, le dernier des hommes. »

« Tous ont approuvé la loi de stérilisation de Virginie.
Par leur vote, ils affirment qu'elle est conforme à la Constitution et ouvrent la voie pour le reste du pays : dorénavant, tout État doté d'une telle loi ou désireux de la voter pourra l'appliquer sans souci. Buck v. Bell fera jurisprudence pendant de longues décennies et, partout où l'on voudra stériliser, on s'en servira comme bouclier. »

« On voudrait que l'Histoire américaine s'offre à nous dans toute sa cohérence, aussi linéaire que les treize bandes de son drapeau. On aime la lire sans difficulté et découvrir ses hommes faciles à comprendre ses grands capitalistes, ses esprits conquérants, ses maîtres racistes, ses noirs humiliés résistant avec dignité, ses pauvres travailleurs, ses conservateurs illuminés et violents. On la préférerait lisible et simple.
Puis surgit le mystère incarné, la contradiction.
Quand elle appelle quelqu'un « conservateur », l'Amérique ne prend pas le mot à la légère et Pierce Butler en est un, un vrai. Pendant ses seize années à la Cour suprême, il s'opposera à toutes les réformes sociales possibles. Toujours du côté du pouvoir, des patrons et de la libre entreprise, il ne votera jamais pour défendre les pauvres ou mettre fin à la ségré-gation. Quand Roosevelt lancera son New Deal, dans quelques années, il fera partie des « Quatre Cavaliers » qui le combattront ardemment. Butler n'a jamais été du côté des faibles.
Le 2 mai 1927, pourtant, il est le seul à voter contre la stérilisation de Carrie Buck. Un choix silencieux. Pierce Butler n'a jamais pris la peine de s'expliquer, où que ce soit. Lui pourtant si proche de Thaft et McReynolds, il s'oppose à leur vote indigne et, cent ans plus tard, on ignore pourquoi.
Une seule hypothèse pour tenter une explication : Pierce Butler est catholique, le seul de la Cour. Dans d'autres endroits, dans d'autres temps, cela vaudrait circonstance aggravante. Après tout, ses coreligionnaires ne sont-ils pas aussi des conser-vateurs, prompts à contrôler le corps des femmes à n'importe quel prix ? Mais voilà, au temps de Butler, les catholiques sont parmi les seuls à criti-quer l'eugénisme. Pour eux, la stérilisation forcée n'est pas si différente de la contraception, elle détruit la procréation naturelle voulue par Dieu, y ajoutant la mutilation. Depuis des années, des associations catholiques s'y opposent dans tout le pays. Peut-être le juge s'est-il rallié à leur cause ? On n'a que ça pour comprendre Butler, l'hypothèse du « vote catholique ». Insuffisante, elle oublie qu'il n'a pas toujours suivi l'Église dans ses décisions et qu'il faudra attendre trois ans avant que Pie XI ne condamne les stérilisations dans Casti connubii. Toujours est-il que Buck v. Bell finit par ce mystère : « Mr. Justice Butler dissents ».
Un vote ne suffit pas face à huit. La stérilisation est donc confirmée. »

« « Plus d'une fois, nous avons vu le bien commun exiger des meilleurs citoyens qu'ils lui offrent leur vie. Il serait étrange qu'il ne puisse pas exiger, de la part de ceux qui sapent déjà la force de l'État, des sacrifices bien moindres, souvent non ressentis par les concernés, afin d'éviter que nous soyons submergés par l'incompétence. »
Il faut dire qu'il s'y connaît, en matière de sacrifice.
« Cela vaut mieux pour tout le monde si, au lieu d'attendre de devoir exécuter les rejetons dégénérés pour leurs crimes, ou de les laisser mourir de faim à cause de leur imbécillité, la société peut empêcher ceux qui sont manifestement inaptes de perpétuer leur espèce. » »

« Après Carrie, après les Buck, viennent la Virginie et les États-Unis l'autre histoire, qui commence à peine.
Médecins, statisticiens et stérilisateurs relèvent la rête. Ils n'ont plus honte, n'ont plus peur et peuvent être fiers, Pourtant, tout reste à faire: il y a des lois à voter, des débiles à enfermer, des corps à ouvrir, des trompes à sectionner.
Triste ironie de l'histoire, le mouvement eugé. niste était à deux doigts de s'effondrer peu de temps auparavant. Au moment où l'on débattait de la loi de Virginie, cette science battait de l'aile et, dans de nombreuses universités américaines, on commençait à la critiquer : biologistes et démographes, généti-ciens et sociologues, tous réexaminaient les données de Laughlin et Goddard et découvraient les mêmes erreurs, les mêmes résultats faussés. Bientôt, on en aurait fini avec ces inepties.
Mais la science ni la vérité ne suffisent maintenant que la loi est passée et que d'autres s'apprêtent à suivre. Carrie Buck a ouvert la voie à tant de personnes.
Un raz-de-marée sur le pays. »

« En octobre 1947 débute l'une de ces affaires méconnues : le « procès RuSHA ». Du haut de leur grande table surélevée, trois juges américains observent treize hommes et une femme. Hormis quelques spécialistes, l'histoire a oublié les quatorze du RuSHA. Leur guerre s'est déroulée loin du front, dans le calme des administrations, à distance des forêts ensanglantées et des chambres à gaz, alors pourquoi retenir un énième acronyme imprononçable ?
RUSHA.
Rasse-und SiedlungsHauptAmt.
Le Bureau Central pour la Race et le Peuplement.
Fondé en 1935, il fait partie des Bureaux prin-cipaux de la SS supervisés par Himmler. Mais le RuSHA ne gère aucun camp, ne traque pas les résistants et ne torture pas. Du moins pas directement. Il recrute des fonctionnaires pour remplir des dossiers et apposer des tampons sur des demandes. Rien de bien palpitant. Si ce n'est que ces gens sont des passionnés de généalogie et d'eugénisme. Ils sont les gardiens de la race.

Himmler a confié trois grandes missions au RuSHA.
D'abord, préserver la pureté SS. Quand il l'a fondé en 1931, il voulait s'assurer qu'aucun membre de son corps d'élite ne soit souillé. Pour ce faire, chaque SS souhaitant se marier devait en faire la demande au RuSHA, qui vérifiait le pedigree de sa fiancée: examen physique et mental, puis vérification de sa pureté raciale sur plusieurs générations en tout, plus de deux cent mille dossiers traités par ces bureaucrates.
En 1935, une deuxième tâche a surgi: le Lebensborn, la Fontaine de vie. Himmler avait également à cœur d'entretenir la race. Après le mariage, les enfants : le Lebensborn faisait tout pour inciter les femmes aryennes à se reproduire avec des SS. Armer l'Allemagne, c'était aussi relancer sa natalité. Maternités, gardes d'enfant, aides financières, tout était pris en charge pour les mères pures.
Avec la guerre s'est imposée la troisième et dernière grande mission du RuSHA - germaniser. D'abord, le RuSHA a organisé la colonisation de l'Europe de l'Est tout juste conquise en y implantant de « vrais Allemands ». Ensuite, il a supervisé des rafles d'enfants jugés aryens ou nordiques : près de deux cent mille gamins, principalement polo-nais, ont été ainsi arrachés de force à leur famille pour être germanisés dans des camps spéciaux, puis attribués à des familles allemandes. On éliminait l'impur tout en récupérant les êtres « racialement précieux ».
Épuration, reproduction, germanisation. 
Les quatorze accusés de ce procès ont tous parti-cipé aux politiques d'épuration raciale. Bureau pour la Race et le Peuplement, Bureau pour le Renforcement de la Race allemande, Agence Centrale pour les Allemands ethniques, Fontaine de vie... Tous sont des fonctionnaires dévoués au nazisme, des férus de génétique et d'hygiène raciale. 

[...]

Puis vient l'argument biologique, racial - celui qui touchera la salle.
D'autre part, il y avait des raisons de politique nationale, car il était devenu évident qu'un mélange de ressortissants allemands et slaves conduirait à de nouvelles frictions et finalement à une infiltration d'étrangers dans l'Ancien Reich, en raison de la supériorité biologique des peuples slaves. »
Certain de s'adresser à des hommes raisonnables, il gage qu'ils comprendront le danger que repré-sentent les mélanges raciaux pour un peuple. Pas question d'avoir honte pour Otto Hofmann, c'est tout l'inverse: ce qu'il a accompli, ce dont ont rêvé les nazis, d'autres continuent de le faire sans être inquiétés :
« Nos considérations et nos réticences étaient en partie les mêmes que celles qui ont incité d'autres États à interdire les relations sexuelles entre des membres de leur race et de leur nationalité et des personnes d'un autre type. Ainsi, par exemple, un certain nombre d'États des États-Unis d'Amérique ont promulgué des lois interdisant les mariages entre blancs et nègres, qui sont considérés et punis comme des délits, voire des crimes. »
En l'écoutant, le président du tribunal doit sentir sa gorge se serrer. Lee B. Wyatt a le Sud dans le sang, il siège à la Cour suprême de l'État de Géorgie. Connaissant ses lois sur le bout des doigts, il sait que, chez lui, quiconque contracte un mariage mixte - ou miscegenation - risque deux ans de prison, que la ségrégation s'y pratique à chaque coin de rue et que tous les ans des dizaines de noirs y sont massa-crés et lynchés en toute impunité. Nul mieux que ce président ne connaît la triste vérité de l'accusé.
Il faudrait faire taire Otto Hofmann.
Bien avisé, celui-ci continue. Cherche-t-il à condamner ses accusateurs, ou simplement à leur prouver qu'il est de leur côté, qu'entre gens de bien ils devraient se comprendre ? Toujours est-il que son avocat remet à la Cour la « pièce à conviction n° 61 ». Un bref extrait d'une « Note d'information du bureau de politique raciale de l'administration du Reich », circulaire bureaucratique parmi tant d'autres. Datée de juillet 1937, elle recense « les lois de protection raciale des autres pays ».
En la lisant, Hofmann cite brièvement le Danemark, la Finlande, la Norvège et la Suède, qui ont aussi voté des lois de stérilisation dans le but de préserver leur « intégrité raciale ». L'Allemagne n'a jamais été seule à vouloir éliminer ses inaptes.
Puis il se concentre sur le cas le plus intéressant : les États-Unis d'Amérique. D'abord, il rappelle, preuves à l'appui, que trente de leurs États inter-disent les mariages interraciaux. Alabama, Floride, Maryland, Géorgie... Hofmann est précis.
Le nazi conclut en beauté : son travail, celui du RuSHA et de la SS, ses confrères américains l'accomplissent brillamment depuis des années.
Sélection des naissances, reproduction des êtres supérieurs et élimination des inaptes, les nazis n'ont pas inventé ces termes ni ces objectifs. Pour le prouver, il rappelle ce qui se pratique de l'autre côté de l'Atlantique:
« Depuis 1907, des lois sur la stérilisation ont été adoptées dans vingt-neuf États des États-Unis d'Amérique. Les personnes concernées par ces lois étaient principalement des criminels, des faibles d'esprit, des fous, des épileptiques, des alcooliques et des toxicomanes, ainsi que des prostituées. Bien que presque tous les États tentent de pratiquer la stérilisation sur une base volontaire, les tribunaux ont plus d'une fois ordonné des stérilisations obligatoires. »
Il y a de l'audace, sinon de l'insolence, à tendre un miroir si dérangeant à ceux qui tiennent la corde pour le pendre. À défaut d'obtenir leur pitié, il aura au moins révélé leur hypocrisie. Inspiré, il poursuit en citant un texte désormais classique du droit américain :
« Dans un arrêt d'octobre 1926, la Cour suprême déclare ce qui suit : "Il est préférable pour tout le monde que la société, au lieu d'attendre de devoir exécuter des descendants dégénérés ou de les laisser mourir de faim à cause de leur faiblesse d'esprit, empêche des individus manifestement inférieurs de propager leur espèce. Le principe justifiant la vaccination obligatoire est assez large pour couvrir la section des trompes de Fallope." »
La citation n'est pas exacte et le nazi se trompe d'un an, mais le mal est fait. En citant l'opinion d'Oliver Wendell Holmes dans le procès Buck v. Bell, Otto Hofmann frappe fort. Face à lui, les trois juges tombent des nues. Depuis le premier procès de Nuremberg, il y a deux ans, on croyait avoir tout entendu et l'on savait que les nazis n'avaient honte ni de leurs crimes ni de leurs piteuses défenses : « nous ne faisions que notre devoir », « vous nous jugez d'après des lois qui n'étaient pas en vigueur à l'époque », « votre tribunal n'a aucune légitimité », « je n'étais pas le responsable »... Mais là, c'est à peine croyable.
D'autres qu'Otto ont déjà joué à ce jeu. Il y a un an, en plein procès des médecins, Karl Brandt s'y essayait. Lui, le médecin personnel d'Hitler, l'homme à la tête de l'Aktion T4 et à la manœuvre dans le massacre de soixante-dix mille handi-capés mentaux, lui aussi citait les travaux d'Harry Laughlin et le rêve américain d'éliminer des millions d'inaptes.
Mais Hofmann va plus loin : il leur rappelle que ce qu'il a fait, ce dont il a rêvé, les lois améri-caines l'encouragent et les collègues de ses juges l'autorisent en ce moment même de l'autre côté de l'Atlantique. Mieux : la Cour suprême, sagesse absolue, le recommande depuis dix ans. Les deux nazis ont bien compris qu'il leur restait un argument plus fort que tous, une simple phrase que maîtrisent tous les enfants du monde, bête mais imparable : « C'est celui qui dit qui l'est. » Elle n'empêchera pas la pendaison de Brandt ni la prison pour Hofmann mais, quelques instants, elle révélera aux Américains leur propre reflet. »

« À cette époque au moins, être noir n'est pas un facteur. Les faibles d'esprit blancs sont la priorité des eugénistes car ils menacent la pureté de la race, notamment les morons qui passent inaperçus. Pour l'instant, le Sud contrôle ses noirs, il les ségrègue, les enferme, les exploite et lynche impunément ceux qui osent un regard de travers. Dans quelques années, quand ils auront acquis de nouveaux droits, accédé à de nouveaux emplois et qu'on aura fini par autoriser les mariages mixtes, viendra le temps de les stériliser comme jamais auparavant. »

Quatrième de couverture

Quand, à dix-sept ans, Carrie tombe enceinte, les Dobbs, qui l'hébergent depuis son enfance et la traitent en domestique, veulent se débarrasser d'elle. Or, en 1923 à Charlottesville (Virginie), il est aisé d'écarter une jeune femme pauvre et isolée, et même d'abolir son avenir.

En complément de l'histoire de Carrie Buck, devenue à son corps défen-dant un cas d'école, Marouane Essadek raconte comment, au début du xx° siècle, quelques hommes ont mené ou encouragé des recherches scientifiques ouvrant la voie à des lois eugénistes votées aux États-Unis. Maniant aussi bien l'empathie pour l'une que l'ironie pour les autres, il dénonce les indignités dont peut se rendre coupable une nation persuadée de sa valeur supérieure et éclaire la fascination de nos sociétés pour la performance et la puissance.

Né en 1990 à Vannes, professeur de philosophie, Marouane Essadek vit et enseigne en Seine-Saint-Denis. Il est l'auteur de l'essai Découvrir Fanon (Les éditions sociales, 2022). Mon corps donné pour vous est son premier roman.

Éditions Noir sur Blanc,  20 août 2026
354 pages