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mercredi 29 juillet 2026

Ultramarins ★★★★☆ de Mariette Navarro

Je suis revenue de ce voyage, le goût du sel sur les lèvres, le souffle un peu plus ample, l'envie de lever les yeux vers un horizon que l'on croyait immobile.

Mariette Navarro ne raconte pas seulement une traversée de l'Atlantique. Elle nous invite à franchir une frontière invisible, celle qui sépare la routine de l'élan, le devoir du désir, la terre ferme de cet appel mystérieux qui, parfois, nous pousse à quitter le rivage sans savoir pourquoi.

Tout commence par une baignade.

Une décision aussi soudaine qu'inexplicable. Une poignée d'hommes qui abandonnent, l'espace d'un instant, la mécanique bien huilée de leur métier pour retrouver la fraîcheur de l'eau sur leur peau. Quelques minutes suspendues. 
Et soudain, quelque chose change. L'océan n'est plus seulement une immensité à traverser. Il devient une présence. Une respiration. Une force qui efface les certitudes autant qu'elle révèle les êtres.
« On ne la déchire pas comme un tissu, on n'y laisse pas d'empreinte comme dans le sable ou dans la neige. En y plongeant, on se condamne à l'invisibilité. »
Mariette Navarro fait dialoguer les corps avec les éléments. Sous sa plume, la mer possède une mémoire, une volonté presque. Le cargo lui-même semble respirer, hésiter, s'égarer. Le réel glisse imperceptiblement vers le merveilleux sans jamais rompre le charme.
Au cœur de ce récit se tient aussi une femme, la commandante. Celle qui ne plonge pas, mais qui appartient peut-être plus que tous les autres à la mer. Son regard sur les marins est d'une beauté saisissante.
« Il y a les vivants, les morts, et les marins. »
Certains êtres vivent toujours sur une ligne de crête, entre l'ancrage et le départ, entre la présence et l'absence. Ils portent en eux un horizon que rien ne peut vraiment contenir.

Sous la beauté des images affleure aussi une réflexion discrète sur notre monde. Ces hommes transportent les marchandises qui relient les continents, nourrissent une économie qui ne s'arrête jamais. Puis, un jour, ils choisissent l'inutile. Ils s'offrent quelques instants de liberté, comme une respiration arrachée au vacarme des flux, des chiffres et des obligations.

Vous ne trouverez pas dans Ultramarins une histoire spectaculaire mais une invitation à dériver un peu, à ralentir, à écouter les appels que l'on tait. Un roman qui ne cherche pas à tout expliquer et nous laisse le soin d'habiter ses silences. Si vous n'aimez pas les récits qui laissent une part de mystère, peut-être est-il préférable de passer votre chemin ;-)

« Il y a les vivants, les morts, et les marins. 
Ils savent déjà, intimement, à quelle catégorie ils appartiennent, ils n'ont pas vraiment de surprise, pas vraiment de révélation. Ils savent, à chaque endroit où ils se trouvent, s'ils sont à leur place ou s'ils n'y sont pas. 
Il y a les vivants occupés à construire et les morts calmes au creux des tombes.
Et il y a les marins. »

« Ils glissent dans l'eau.

Pointe des pieds puis corps entier, douleur vive de la fraîcheur et du sel qui brûle comme s'il était plus cuisant au contact des peaux. Cages thoraciques compressées par l'immense océan : on dirait que la masse énorme, et par endroits grise, ne se laisse pas pénétrer si facilement, il n'y a qu'à voir comment, depuis le départ, elle referme systématiquement l'eau derrière le cargo qui pourtant met toute sa force pour la fendre. On ne la déchire pas comme un tissu, on n'y laisse pas d'empreinte comme dans le sable ou dans la neige. En y plongeant, on se condamne à l'invisibilité. En glissant, ils se demandent s'ils peuvent tous ressentir la même chose, si l'océan joue aussi ce rôle-là, de relier les esprits entre eux quand les corps s'y ébattent, de conduire les impressions comme la foudre. Au moment de toucher l'eau, ils forment une équipe dans l'exaltation, pour un peu ça illuminerait les profondeurs marines, ce courant qu'ils ont l'impression de faire jaillir de chacun de leurs gestes. »

« À chacun son image secrète de liberté, à chacun son choc en changeant d'élément. On voit sous leurs paupières passer des paysages, des vacances d'enfance, des plaines si vastes qu'on les croit préhistoriques, des pluies de déluge, des vélos lancés sous des soleils de plomb, des maisons minuscules cachées dans les rochers, des champs de tournesols et des champs de colza, des plages, des épices, des cabanes. »

« Voilà les visages extatiques, abandonnés, les corps arqués par le plaisir. Et chacun sait que c'est dans sa langue que la mer est la mer et l'océan, puissant. »

« Ils tenaient à la nudité, il semble maintenant que c'est ce qui a précédé l'idée, une envie de nudité dans l'eau, une envie bête et précise, assez pour devenir leur obsession, la peau avant tout, la peau poussant à la folie, la peau cherchant la légèreté et la fraîcheur salutaire.
Maintenant elle s'érige, la peau, et se repaît de ça, de froid, de sel, de ballottements réguliers dans les vagues même minimes. Dans la première minute ils évoluent sous l'eau, font les étoiles et se propulsent, ils ne s'orientent pas, ouvrent les yeux dans la mer à la recherche du cargo, de la grande ombre, de la coque gigantesque, et puis oublient ce qu'ils cherchaient quand le soleil scintille à la surface et que lentement ils en approchent leur visage, émergent, respirent. »

« Ils n'ont aucun problème pour se maintenir au-dessus de l'eau, ils n'ont pas d'inquiétude encore, ils sont de ces hommes familiers de leur corps, de salle de sport en entraînement, ils sont de ces hommes à l'écoute de la moindre de leurs faiblesses.
Ils ne sont pas intimidables, pas de ceux qu'une seconde d'absence peut rendre vulnérables, ils se disent qu'ils en ont vu d'autres, des moments de la vie où il faut être là, concentré au centre de soi-même. Ils savent que ce métier, ils l'ont précisément choisi pour ces heures de bras de fer entre la nature et eux. Alors ils tendent le cou autant qu'ils le peuvent et cherchent à repérer où nagent les autres. Ils savent qu'il est important, précisément maintenant, d'encourager et d'être encouragés, de reformer le groupe, de se serrer les coudes.
Ils sont une équipe, et puis des hommes adultes, n'est-ce pas, même si dans l'eau ils ont cru un instant peser le poids de leurs dix ans. »

« Ils n'auront pas dessiné un filet bien large au milieu de l'océan.
Ils n'auront pas nagé plus de trente-cinq minutes.
Ils n'auront pas été autre chose que des créatures terrestres qui paniquent dans le bleu.
Ils auront vu leur vie résumée dans une vague, espéré le rivage et le réveil. »

« Il y a les vivants, les morts, et les marins.

On peut respirer encore et être déjà mort. On peut être discret, terriblement vivant. On peut porter la mer en soi, en n'ayant jamais senti l'odeur du sel, en n'ayant même jamais quitté la campagne ou la ville.

On sait quand on est mort ou quand on est marin, même rivé au sol. On sait quand on dérive, quand on passe à côté. Quand le sol n'est pas ferme sous les pieds. On sait quand on est d'ici sans en être, et toujours appelé au départ.

Il y a les marins, qui pour certains n'ont jamais vu la mer, et ne s'appelleraient jamais eux-mêmes de ce nom qu'ils ne connaissent pas. Ils portent quelque chose des disparus alors même qu'on leur parle, qu'on les tire vers la vie pour conjurer l'angoisse, alors même qu'on les touche et leur soutire des promesses.

Il y a les marins, absents jusqu'au vertige, familiers de la mort sans en passer la frontière, travaillés par la question jusqu'à la maigreur, plus là quoi qu'il en soit, dérivant les pieds fixes, avec ce pouvoir qu'on leur envie d'observer de loin comment la vie se débrouille sans eux.

Elle pourrait dire de chaque personne croisée dans sa vie ce qu'il est et ce qui l'attend, l'errance ou l'ancrage, la maison ou le départ permanent, la verticalité ou l'horizon infini.

Cela n'a aucune importance, mais c'est sa façon de lire le monde.

Elle, elle appartient à la mer. Bien avant d'avoir navigué, dans les années terrestres de maison chaude et de fratrie, de giron maternel et de chemin vers l'école, dans les années, même, de ville éloignée de tout port, d'études et de livres lus, elle ne marchait pas sur le même sol que les autres, et cela n'empêchait en rien l'amour et les étonnements, les courses dans l'herbe et les baisers sur les bancs. Elle était seulement plus prompte à la disparition, à s'envoler au moindre courant d'air. »

« Elle se souvient que ce n'est jamais facile. Qu'on ne passe pas comme ça d'une catégorie à l'autre comme de la mort à la vie sans y perdre un peu de ses repères et de sa souplesse. Elle sait qu'on n'est pas toujours les bienvenus sur le dos des océans, qu'on ne peut pas impunément s'agripper à leur crinière. »

« Elle considère cette vingtaine d'hommes qui vont où bon leur semble, où ils peuvent, comme ils peuvent, parce qu'ils l'ont décidé, parce que tout à coup leur mission n'a plus eu d'importance, ni leur métier appris. Une idée a traversé leurs corps, ils ont eu envie de se mettre nus. Ils n'ont plus eu peur d'être surveillés, évalués, de produire un retard aux conséquences chiffrables. Elle voit ces hommes nus dans l'eau, parce qu'ils n'ont plus pensé à la sécurité ni aux limites. Ils sont comme des enfants heureux dans leur baquet, dans leur piscine, qui ne se posent pas la question de savoir nager ou pas. Elle regarde ces hommes risquer la noyade, parce que quelque chose en elle a dit d'accord. »

« Elle doit régler les formalités qu'elle connaît par cœur, les papiers pour entrer au port une fois à destination, les justificatifs d'usage. Les documents confidentiels sur les marchandises qu'elle transporte, leur degré de dangerosité, dont elle n'informera personne dans l'équipage. Elle empile dans une série de messages les données mécaniques et les données économiques, les flux, les charges et les contrats marchands. Elle sait qu'elle participe à un ballet absurde et toujours à recommencer, celui des échanges internationaux, celui de l'argent qui se fabrique lorsque des bras au port soulèvent et actionnent, lorsque des hommes dans la machine se brûlent le visage huit heures par jour dans les vapeurs de fuel. »

« Au début il envoyait des photos de l'horizon, pensait que sa passion deviendrait partageable, et que ce serait rassurant de montrer jour après jour les facettes du gros navire sur l'eau. Mais, quoi qu'il dise, c'était trop égoïste. S'émerveiller d'une vague ou d'un soleil, c'était déjà trahir l'amour et son mariage, et cette famille qui doit déjà fonctionner sans lui plus de six mois par an.

Alors, comme toujours, il ne dit rien du bateau ni de la mer, rien de son rythme laborieux, rien des tablées aux conversations techniques, rien du verre pris le soir pour appeler le sommeil. Il finit par dérouler, mécaniques, les mots d'amour, en essayant de ne pas écrire les mêmes que la veille. En essayant de les remplir de nouveau d'un sentiment unique et puissant. Mais il n'y arrive pas. Il efface. Il se contente de demander des nouvelles du petit. Je vous aime. 

Quand il sera de retour à terre, il essayera une fois ou deux de raconter la peur qui le saisit parfois, lui aussi, de ne jamais revenir, de ne plus savoir qui il est, ni à quelle vie il appartient. Il essayera de raconter comment on doit, en mer, s'accrocher à son esprit plus fermement qu'ailleurs, comment il faut chaque jour vérifier sa pensée comme on vérifie la latitude, la longitude et les moteurs. Il racontera que certains vents apportent la joie, la folie, l'inconscience.

Mais il s'arrêtera avant d'avoir prononcé le premier mot, parce que le regard de sa femme le fera taire, parce qu'ouvrir cette porte-là, ce serait pour elle des jours entiers de larmes, le corps secoué de spasmes, de maigreur accentuée. Il fera alors des projets en dur, passera son temps à courir les agences immobilières et à imaginer des travaux, à refaire le mur du jardin, à changer les meubles de la cuisine, la voiture peut-être même, sans jamais se reposer, en attendant le prochain départ.

Il essayera de dire à son fils combien il est heureux, combien il aime le défi de faire flotter sur l'eau tout ce métal. Combien il aime n'être plus d'aucune terre et ne plus pouvoir appeler personne pendant des jours entiers, même s'il s'inquiète pour lui, même s'il n'aime pas imaginer qu'il pourrait ne pas être là, s'il lui arrivait quelque chose. Il ne lui dira rien, que des histoires rassurantes de travail et de routine, que les discours qu'on sert dans les familles pour que les enfants poussent droit.

Il laisse le téléphone à côté du galet, et du ticket de métro qui lui rappelle qu'une fois il a essayé de partir, de quitter la maison trop neuve pour un studio à Paris.

Qu'au bout de quelques jours il a fait demi-tour, il a repris son rôle et ses responsabilités, accroché les rideaux, monté un second mur, enterré cette histoire au fond du jardinet. »

« C'était juste avant le dîner. Elle y repense sur son lit, maintenant, et les points se relient à chaque événement, jusqu'au moment présent : comment naviguer sans tenir compte des signaux d'humeur que l'océan nous adresse ?

- Quelque chose s'est planté dans ton gros cœur, bateau. Un harpon, invisible et puissant. L'arrêt de mort de quelques certitudes. Tu nageais dans ton propre sang, quand je n'avais en tête que la routine et les petites habitudes comptables du soir. »

Quatrième de couverture

« Ils commencent par là. Par la suspension. lls mettent, pour la toute première fois, les deux pieds dans l'océan. Ils s'y glissent. À des milliers de kilomètres de toute plage. »

À bord d'un cargo de marchandises qui traverse l'Atlantique, l'équipage décide un jour, d'un commun accord, de s'offrir une baignade en pleine mer, brèche clandestine dans le cours des choses. De cette baignade, à laquelle seule la commandante ne participe pas, naît un vertige qui contamine la suite du voyage. Le bateau n'est-il pas en train de prendre son indépendance ?

Ultramarins sacre l'irruption du mystère dans la routine et l'ivresse de la dérive.
« Ils tracent un cercle à la surface, on dirait qu'ils prennent la mer pour du papier, leurs bras pour les compas de leur enfance. »
« C'est là, sans doute, l'événement de la rentrée littéraire. »

Muriel Steinmetz, L'Humanité

« D'une poésie époustouflante. Chapeau l'artiste ! »
Astrid de Larminat, Le Figaro

Mariette Navarro s'attelle avec succès à l'écriture du vertige métaphysique. »
Zoé Courtois, Le Monde des livres

« Une langue si sensible et si belle qu'elle vous happe, vous transporte. Vous ensorcelle. »
Éric Gilbert, La Dépêche du Midi

« Ultramarins envoûte de la première à la dernière ligne. Fascinant, obsédant, et pourtant d'une légèreté admirable. »
Gabrielle Napoli, En attendant Nadeau
« Ils croient qu'on peut plonger dans un miroir sans être englouti par la vague, disparaître du côté du monde où la lumière ne passe plus. »
Éditions Quidam Éditeur,  octobre 2021
146 pages 

samedi 23 mai 2026

Les saules ★★★★☆ de Mathilde Beaussault

Il y a dans "Les saules" quelque chose qui colle à la peau. Une humidité sourde. Une boue silencieuse. Le vent dans les branches des saules pleureurs, les non-dits qui s’accrochent aux maisons, les regards qui jugent avant même de comprendre.
Dans ce village breton coupé entre le Haut et le Bas, entre les mains propres et les mains noircies par la terre, Mathilde Beaussault écrit un roman social aux allures de polar rural. Un huis clos à ciel ouvert où tout le monde se connaît, s’observe, se soupçonne. Où un meurtre devient le miroir d’une société entière. 
Dès les premières pages, l'atmosphère saisit. Les saules pleureurs bordent la coulée comme des témoins muets de la folie humaine « En contrebas, à l’orée de la coulée […], les peupliers et les saules pleureurs se balancent en majesté que la folie des hommes ne peut atteindre. »
Mais derrière l'enquête, c’est surtout l'humanité cabossée des personnages qui m'a bouleversée. Des êtres incapables de dire l'amour autrement qu'en gestes maladroits, tant les émotions ont été enfouies profondément « On réfrène les émotions ici, on les tient à bonne distance. »
Et pourtant, l'amour est partout dans ce roman. Un amour rugueux, silencieux, empêché. Celui des parents de Marie, dévastés par la mort de leur fille. Celui de cette mère incapable de sourire mais qui lave doucement le corps de Marguerite comme on tente de réparer le monde. Celui, surtout, que l’on ressent immédiatement pour Marguerite.
Marguerite...
Petite fille mise de côté, "la bête sauvage" aux yeux des autres, innocence maladroite et bouleversante. Une enfant qu'on humilie parce qu'elle ne rentre pas dans le moule, qu'on relègue « sur le bas-côté des oubliés ». Et pourtant, c'est peut-être elle qui porte la plus grande part d'humanité dans ce roman.
« C’est souvent dans la naïveté qu’on reconnaît l’humanité. » Elle m'a profondément émue. 
J'ai trouvé l'écriture des voix excellente. Les dialogues, les interrogatoires, les scènes de commérages villageois sonnent si juste, avec un réalisme saisissant. Il suffit de lire Paulette disséquer le drame avec yne telle gourmandise morbide pour comprendre à quel point le roman dit juste sur la cruauté ordinaire, sur les rumeurs qui dévorent les vivants autant que les morts.
Les saules parle aussi de la condition des femmes, du poids des héritages, du déterminisme social, du monde rural que l'on caricature souvent sans jamais vraiment le regarder. Il parle des silences transmis de génération en génération, des violences banalisées, des secrets de famille qu'on recouvre de terre comme on enterre les émotions.
Une écriture sensorielle. Chaque paysage semble respirer. Chaque geste porte une fatigue, une honte ou une tendresse contenue. Certaines phrases frappent par leur beauté brute « Comment fait-on pour dire au revoir à son enfant sans se jeter dans le trou avant elle ? »
C'est un roman qui dérange parce qu'il refuse les facilités. Parce qu'il regarde en face ce que beaucoup préfèrent ignorer comme le mépris de classe, la violence des communautés fermées, l'abandon des plus fragiles, la manière dont une société choisit ses coupables.
Sous les branches des saules pleureurs, c'est un premier roman profondément humain, sombre et lumineux à la fois qui s'offre à nous. Un livre dont on ressort avec la sensation étrange d’avoir entendu battre le cœur silencieux d’un village entier.

Le saule, arbre du seuil, lié symboliquement au passage entre la vie et la mort (recherche web - je ne savais pas ;-)), le saule pleureur devient ici bien plus qu'un décor, il est le témoin silencieux d'êtres coincés entre leurs blessures passées et la possibilité, peut-être, d'un recommencement.

Merci la communauté Instagram d'avoir mis ce roman sur ma route.

« La couverture marron sent la poussière d'un autre siècle. Marguerite arrache les bouloches qui se répandent au sol comme des flocons salis.
Par la fenêtre, elle distingue quelques points lumineux. Les étoiles accrochées au ciel offrent la promesse d'un ciel dégagé le lendemain. Les voisins ne sont pas couchés, mais ça ne saurait tarder. Tout deviendra bientôt silencieux aux alentours. Les bêtes repues s'endorment, les machines attendent les hommes qui les réveilleront le lendemain pour couper, semer, répandre, raboter ou réparer. Usant un peu plus chaque jour leurs vertèbres tassées qui sauront se rappeler à leurs bons souvenirs quand il sera temps de s'accorder un répit. »

« Le soleil indolent s'écrase tout à fait, à l'horizon.
Une buse dessine une vague suave dans le vent qui taquine les feuilles, cramponnées à leurs branches. Les saules pleureurs, danseurs infatigables, alignés, ondulent et balaient le sol. »

« La mère sursaute, prise au piège. Son cœur martèle sa poitrine. On réfrène les émotions ici, on les tient à bonne distance. Et quand il faut ensevelir celles qui salissent ou perturbent, on n'est pas feignant et on creuse profondément leur tombe. »

« En contrebas, à l'orée de la coulée, nom qu'on donne dans le coin à ce bras mourant de rivière, les peupliers et les saules pleureurs se balancent en majestés que la folie des hommes ne peut atteindre. »

« Le vent siffle. Un petit frisson parcourt l'assemblée dont les mâchoires se font plus lourdes. On se jette un coup d'œil par en dessous. Soupçonneux, sinon gênés. La connerie éclabousse même ceux qui voudraient s'en tenir éloignés. Nadine tourne les talons, suivie par son mari, qui hausse les sourcils vers les autres comme pour excuser l'hystérie de sa femme, coutumière d'accès de colère dans lesquels on refuse de percevoir la vérité. »

« [...] on s'est toujours regardé avec défiance entre la Haute et la Basse Motte. Il est des trahisons qu'on n'oublie pas. Quelques centaines de mètres seulement séparent deux mondes. Celui du pharmacien, des mains propres et des cuticules blanches, un monde qui s'érige en défenseur de la nature. Celui des paysans, des mains calleuses et des ongles noircis, un monde qui survit en nourrissant grassement l'humanité. »

« Il l'a oubliée. On oublie le petit personnel. On oublie que le mépris commence par l'oubli. »

« - Et elle avait des ecchymoses qu'ont dit les gendarmes, assène-t-elle l'œil plissé, répétant fièrement les mots qu'elle a réussi à récolter. On sait pas encore si elle est morte noyée ou si elle a été blessée mortellement (Paulette insiste sur l'adverbe que sa bouche découpe comme un saucisson jusqu'à observer le frisson d'horreur tant attendu sur le visage de la boulangère). Alors tout le monde cause, tu penses bien. (Et Paulette à défaut de penser, ne pensait pas à mal. Drucker le week-end c'était plaisant, mais un brin redondant et les cuisses camphrées des danseuses ne maintenaient pas Jean-Luc éveillé bien longtemps. Là au moins, le village n'allait pas ronfler de sitôt.) Les Legrand avaient pas que des amis dans le patelin, continue Paulette comme un bolide qu'on n'arrête plus malgré les virages en lacet, ça c'est sûr, m'enfin de là à tuer leur gamine ? Apparemment, c'était pas joli, joli à voir. (Paulette parle à voix basse, modulant le ton comme pour captiver les pains de deux livres trop cuits qui ne bronchent pas dans leur guérite.) Le gendarme, le plus jeune, celui qui vient d'arriver, on aurait dit un fantôme. Pâle comme un linge. Il est là depuis pas bien longtemps d'après Jean-Luc, alors tu parles d'un baptême du feu. C'était surtout André, le capitaine Jégu qui causait. Il est plus habitué. Il a travaillé à la capitale alors tu penses bien que des morts, il en a déjà vus... (Tout le monde se targue de connaître André Jégu, qui, natif du coin, tâche de maintenir un lien avec les habitants tout en gardant ses distances avec les copinages malsains.) Elle a été découverte par Gégé et Laurent qui pêchaient dans le coin. Apparemment, elle était à moitié dans l'eau... Les patrons sont secoués. Monsieur parle plus, déjà qu'il décrochait pas un mot avant alors là, je te dis pas... une tombe, m'enfin façon de parler hein ! (Paulette donne vie à son récit avec force détails scabreux, sous le regard ahuri de la boulangère.) Le corps a dû être attaqué par les poissons... s'ils ne l'avaient pas trouvé, il en serait plus resté grand-chose j'pense. (Paulette, biberonnée aux émissions sordides, chuchote pour renforcer les effets de chute. La boulangère n'entend pas tout. La bouche ouverte, les tempes battantes, elle acquiesce de la tête comme si on lui lisait sa sentence de mort.) Les parents, ils ont l'image gravée dans leur tête, les pauvres gens. Ils l'ont vue de leurs yeux dans la coulée. On m'a dit qu'un pompier les avait prévenus. Si c'est pas malheureux quand même... Ah, c'était une belle fille pourtant... Mais si les parents avaient su mieux s'en occuper, ma foi. L'argent fait pas tout, ça non. Y a qu'à regarder le résultat.
La voix de Paulette est teintée d'un regret feint et nauséabond. Elle recouvre de sa main droite son cœur avec emphase dans une grande inspiration qui fait frémir ses narines. »

« Le café est brûlant. Qu'importe. C'est déjà le cinquième. Son estomac va les lui faire payer cher. La main de Gilles Legrand tremble en écrasant sa cigarette consumée. Le cendrier vomit les mégots entremêlés, recroquevillés, fripés comme des nouveaux-nés avortés. Sur la table de la cuisine, Ouest-France et Le Télégramme s'étalent et rivalisent en jeux de mots racoleurs. Tout est là. Une vie qui tient sur une table de cuisine. À ces journalistes, il leur aura fallu une nuit pour prétendre connaître Marie, sa famille et son patelin. Seul le nom de son meurtrier n'est pas aligné en lettres capitales. Mais l'étrangleur de la rivière, ça sonne bien... presque mieux qu'un nom. Ce serait la fin du suspense et les histoires dont on connaît la fin se vendent moins bien. »

« Non, ils n'avaient pas vu Marie ni cette nuit ni ce matin-là et leur ton sentencieux révélait qu'ils avaient mieux à faire que de chaperonner une jeune fille qui n'avait plus peur du loup. Une seule voix à l'unisson qui semblait dire : Voilà ce qui arrive aux filles dont la longueur de la jupe ne tutoie plus les genoux. »

« Comment fait-on pour dire au revoir à son enfant sans se jeter dans le trou avant elle ? »

« Les autres sont déjà passés à une autre activité, oublieux de leur proie facile. Marguerite reste debout, sur le bas-côté des oubliés, les épaules garées dans leurs omoplates. La douleur appuie sur les larmes qui restent dociles comme une flaque au soleil. Marguerite dans sa bulle indolente n'est plus approchée par les âmes qui s'agitent. Simple spectatrice, on la laisse dans son coin puisque c'est sa place. Sa vue se perd, ses oreilles se ferment. Et bientôt, les éclats de voix s'étiolent, recouverts par le clapotis lénifiant de la coulée. »

« Les journalistes siphonneux n'ont pas manqué de se répandre en métaphores christiques et douteuses. On a cherché à faire de Marie une jeune femme abusée sexuellement mais, n'en déplaise au rédacteur en chef de Ouest-France, il a vite été précisé que la jeune femme n'avait pas été violée. Voilant à peine leur déception, les rédactions s'étaient donc contentées d'écrire platement qu'il n'était pas possible de conclure au viol. Maintenir un flou licencieux faisait plus vendre qu'une réalité fadasse. »

« Non, je ne sais pas pourquoi. Je voulais garder le secret de Marie juste pour moi, je suppose. Avant qu'il ne m'échappe. Avant qu'il n'alimente la rumeur. (Arlette se racle la gorge pour marquer son scepticisme.)
Non, je ne sais pas qui a pu mettre ma fille mineure enceinte. Je vous le jure. Je sais ce qu'on raconte, je ne suis pas une oie blanche.
Oui, elle m'a caché cette grossesse. J'ai l'impression que le ciel s'abat sur moi et que tout le monde rit à gorge déployée. Et vous savez quoi ? Je m'en fous. Je vis un cauchemar. Mais quand je me réveille, c'est pire. Parce qu'il y a une fraction de seconde où j'oublie. Puis la réalité s'abat sur moi et m'écrase de tout son poids. Je ne peux plus respirer et je prie le ciel à ce moment-là pour que ce soit mon dernier souffle. À moi aussi. (Arlette ne pose aucune arme.)
Oui, je prends des médicaments.
Pour le moral. (Élisabeth accuse un léger recul, son dos droit qui flirte avec le dossier de la chaise, essaie de rassembler ce qui lui reste de dignité.)
Oui, si vous voulez appeler ça comme ça.
Je vous dis que oui, ce sont des antidépresseurs.
J'en ai besoin pour me lever le matin et m'endormir le soir.
Oui, je les prends depuis plus de quinze ans.
Peu après la naissance de Marie ? Oui, mais ça n'a rien à voir.
J'ai essayé mais la thérapie n'a pas été concluante. Je ne remue pas la vase qui dort au fond du lit. C'est mon histoire. Je ne vois pas ce qu'elle vient faire ici.
Non, rien à voir, je vous dis.
Oui, mon mari les rapporte de la pharmacie. Et alors ?
Il est pharmacien, n'est-ce pas ?
Si je suis ici pour perdre mon temps, je m'en vais. »

« On l'a tuée. Je sais que je le connais. Il a une main d'homme fort. Il connaissait Marie. Il connaissait le coin. On ne descend pas dans la coulée au hasard. Le chemin tourne à l'épingle de la route. Il faut connaître les lieux pour s'y risquer. Mais ça, si je le sais, vous le savez aussi. (Élisabeth regarde le plafond. Son nez aspire frénétique une bouffée d'air qui chasse le filet de morve dans sa gorge.)
J'ai vu son cou. Je lutte pour respirer mais je ne soufflerai que quand sa vie à lui sera ruinée. Je veux faire de sa vie une ruine. C'est pour ça que vous me voyez là, devant vous, respirant encore après qu'on a ôté le souffle à mon enfant. Tant qu'il respire, je respire. Je ne lâche pas. Je ne lâche plus. C'est ma raison de survie, avant de mourir, puisqu'il ne s'agit plus que de cela maintenant. »

« Marguerite passe devant la maison de Victor qui est de nouveau absent pour la fin de la semaine. Elle se dit qu'elle aussi, elle ira bientôt dans la même école que lui. Une école pour les gens comme eux. Qui ont la tête près du bonnet, a-t-elle entendu dire l'autre jour à la sortie. Pour les débiles. Pour les tarés. Pour ceux qui parlent avec le diable puisqu'on ne les entend jamais parler aux humains. Marguerite s'en fiche pour l'instant. L'année prochaine, c'est dans une éternité. On n'en parle pas à la maison. Et Marguerite ne sait pas si c'est bon ou mauvais signe. C'est juste comme ça. »

« La coulée n'a pas changé. Elle est moins gaie sans le rire de Victor. Mais Marguerite, grâce à lui, a renoué avec le chemin boueux et le pré spongieux. Le vent souffle dans les branches souples des saules pleureurs dont les dernières feuilles tutoient la rivière qui chante. En s'approchant du bord, Marguerite ramasse de petits cailloux ronds et orangés. Elle gratte la vase qui laisse une trace verdâtre à certains endroits. Elle aperçoit une canne à pêche de fortune abandonnée par Victor, à la fin d'un de ces week-ends. Un bout de bois, une ficelle grossièrement attachée au bout, pas d'hameçon mais une languette de canette de bière. Marguerite sourit. Elle se souvient que Victor lançait sa chance au-dessus du petit étang, derrière la coulée sans grand espoir. Le jour où il avait accroché la joue de son petit frère en mimant un lancer d'anthologie, sa mère avait hurlé qu'elle le lui planterait dans l'œil, sa saloperie d'hameçon, s'il recommençait ses conneries. Depuis, la boîte de pêche du père avait été cachée et Victor (qui savait qu'elle était tout en haut du buffet) n'avait pas osé récidiver. »

« Julien ne buvait pas en revanche. Il avait en quelque sorte défié l'inéluctable. Il mettait même un point d'hon-neur à ne pas ressembler à ce père à qui il vouerait une haine farouche bien qu'inconsciente jusqu'à sa mort. Pourtant si la chopine avait été écartée de son quoti-dien, ses poings toujours plus souvent serrés n'étaient pas sans rappeler la brute épaisse qu'était son père. Un sociologue se serait sans doute régalé de cet atavisme qu'on nommait, tantôt fier, tantôt désolé, le t'es bien le fils de ton père, les filles étant épargnées, comme si elles devaient faire leur preuve sans compter sur aucun héritage. Mais de sociologue, dans le coin, on n'en avait pas vu l'ombre d'une queue. On ne savait même pas ce que c'était. Et ce n'était pas plus mal. On vivait sa vie. Sans se poser de question. Sinon on se serait à coup sûr tiré une balle entre les deux yeux avec la carabine qu'on avait toujours vue accrochée au fond de la cave. Un jour d'agacement euphémisait sa mère, Julien avait littéralement défoncé le mur de la cuisine au motif qu'un collègue avait refusé d'échanger un tour de garde. Sa mère avait crié. Joint les mains. Et protégé son visage dans un réflexe. Julien avait claqué la porte. Fulminant contre lui, contre son père. Et même contre sa mère, qui était finalement celle qui avait choisi son connard de père. Oui, contre sa mère, parce qu'en dernier recours, il est bien connu que les mères font office d'éponges de tous les maux de la Terre. »

« C'est souvent dans la naïveté qu'on reconnaît l'humanité. »

« Marguerite ne se rappelle plus comment elle s'est retrouvée de nouveau en classe, comment la suite de la journée, un tapis roulant vide, est passée. Elle a encore du sable dans les cheveux, au coin des yeux qui clignotent et larmoient. Elle se souvient vaguement qu'on lui a dit de ne pas rester près du bac à sable, aussi. Que ce n'est pas un endroit pour elle, évidemment. Qu'on le lui a déjà dit. Qu'il faut rester près du coin des maîtres. Qu'il ne faut pas chercher les embêtements non plus. Et Marguerite, petite bête écrasée par la culpabilité, s'est demandée comment disparaître. Le maître l'a époussetée d'une main dégagée de sentiments et les grains de sable sont tombés autour d'elle. Marguerite a souri et les a chassés du bout du pied, sous la mine impassible du maître fatigué de jouer les arbitres d'un match perdu d'avance. »

« La mère s'applique, cherche le point d'eau tiède en manipulant les deux molettes longtemps. Elle passe le pommeau sur le dos de Marguerite. La mère lave sa fille. Le corps nu de sa petite sous ses yeux lui rappelle qu'elle voudrait la protéger. L'eau emporte les grains de sable récalcitrants. On évacue les mauvais souvenirs, en silence. La fille sourit à sa mère. C'est un sourire qui raconte la beauté d'un amour qui pulse à la manière du cœur d'un oiseau effrayé. La mère qui évite toujours les yeux des humains plonge dans ceux de sa fille. Elle lui sourit, gauchement, presque tristement. On dirait qu'elle a oublié comment on sourit et qu'il lui manquera le reste de sa vie pour l'apprendre. Leur menton saillant vacille, l'émotion assise derrière leurs yeux se tient tranquille depuis trop longtemps pour sortir à l'air libre. Il est des amours qu'on ne dit pas. La mère est malhabile avec le pommeau qu'elle bouge en tous sens comme si elle grattait une tache tenace à l'éponge. Une gerbe d'eau inonde le visage de Marguerite qui part dans un grand éclat de rire. »

« Chaque mère est devenue un précieux alibi, confirmant la présence du fils chéri à ses côtés la nuit du meurtre. Les rôles étant distribués depuis longtemps, il devra se contenter des miettes qu'on veut bien lui laisser. Les miettes savamment ramassées par ceux qui savent trop bien fermer les volets de leur maison quand le soir tombe. »

« Eh bien, c'était une jeune fille magnifique. Trop belle sans doute. Ce n'est pas la première fille qui s'abîme la beauté et la jeunesse dans le coin. »

« Marie n'allait pas bien et ça ne datait pas d'hier. Nous lui avons jeté la pierre tous autant que nous sommes. Le village entier l'aurait lapidée si elle était encore en vie. Parce qu'elle incarnait ce que bon nombre de gens détestent ici. Un besoin de liberté farouche exprimée de manière maladive. Alors finalement, comme la pute finit le corps balancé dans une benne à ordure près d'une gare, on s'est débarrassé de Marie, la gêneuse, la noiraude, la bourgeoise qui ne mesure même pas la chance qu'elle a de péter dans la soie. »

« Voilà, c'est pour ça que tu retournes en bas, c'est un peu chez toi sans doute. J'en reviens pas que tu la sais même pas ton histoire. Après tu poses pas de questions, alors tu peux pas avoir les réponses non plus.
Les deux enfants campent au-dessus de la coulée. Marguerite balaie du regard le sentier, la rivière et les saules pleureurs qui rivalisent de superbe et ceignent le lieu avec une rondeur douce. Victor attend que le silence passe tandis que Marguerite cherche de ses yeux habités l'endroit où sa mère l'a saisie dans ses bras, juste après son cri déchirant ses entrailles. »

« Puis la mère a déposé un baiser sur le front de sa fille qui a fermé les yeux aussi longtemps qu'ils permettent de garder le souvenir de la tendresse au creux des paupières. »

Quatrième de couverture

Aussi âpre que bouleversante, une histoire de liberté et de meurtre, de silence et d'amitié, au cœur d'un hameau breton.
Allongée au bord de la rivière, cachée par les saules pleureurs, Marie, dix-sept ans, semble paisible, endormie, ce que démentent les marques sombres sur son cou.
Sa mort brutale ébranle toute la communauté, et surtout Marguerite, une petite fille solitaire que tous croient simple d'esprit. Ses parents, peu enclins à manifester leur affection, travaillent leur terre du matin au soir. Livrée à elle-même, maltraitée à l'école, elle aime se réfugier au bord de la rivière, où elle se sent en sécurité sous les saules.
Cette nuit-là, elle a vu quelque chose. Elle voudrait bien aider Marie, la seule qui était gentille avec elle. Mais voilà, Marguerite ne parle pas, ou presque jamais. Mutique derrière sa chevelure sale et emmêlée, elle observe l'agitation des adultes qui, gendarmes ou habitants, mènent l'enquête. Mais comment discerner la vérité parmi les rumeurs, les rivalités familiales et les rancœurs tissées de longue date ?

Une nouvelle voix à découvrir absolument!

Née en Bretagne au début des années 1980, MATHILDE BEAUSSAULT, fille d'agriculteurs, a trouvé dans ses origines la matière de son premier roman.

Éditions Seuil,  Collection Cadre Noir, janvier 2025
271 pages 
Grand Prix de Littérature Policière 2025

dimanche 29 mars 2026

Les enfants Loups ★★★★☆ de Vera Buck

« Pas besoin d'essence et de briquet pour réduire ma terre natale en cendres. La vérité suffit. »

Un hameau coupé du monde.
Le silence comme rempart.
La nature, immense, presque trop belle.
Et au milieu, des vies qui se ferment.

Les enfants loups m’a happée, troublée, retenue.
Impossible de lâcher Smilla, Rebekka, Edith, Lesse, Laura...
Impossible de lâcher ces voix, ces regards, ces secrets.
« Le véritable ennemi, ce ne sont pas les loups ou les ondes. C'est ce que représente l'antenne, le présent qui s'invite chez nous à travers elle. On n'a pas besoin d'Internet ici. Et on n'a pas besoin d'installateurs qui viennent réparer et entretenir le bazar.
Seuls ceux qui vivent dans le passé sont invisibles pour le monde moderne. »
Ici, on protège.
Mais à quel prix ?
Sous la beauté sauvage, une tension sourde. Un monde figé. Et quelque chose qui gronde.

Un roman qui se dévore. Qui marque.
Vera Buck maîtrise parfaitement son suspense, distille le malaise avec finesse et nous entraîne dans un huis clos à ciel ouvert, aussi fascinant qu’inquiétant.
Et une chose est sûre, je lirai son prochain roman.

Merci infiniment Émilie et Élodie pour cette découverte, je comprends votre enthousiasme à mille pour cent.

« Les pensées se bousculent dans ma tête, tandis que le loup se tient toujours au même endroit, tranquillement, et me regarde comme s'il voulait me dire quelque chose. Mais quoi ? Ce n'est tout de même pas un loup qui t'a arrachée à moi, n'est-ce pas, Juli ? On t'aurait retrouvée quelque part.
On aurait découvert des traces. Ce n'est pas comme dans les contes où un méchant loup arrive, avec un estomac assez grand pour avaler sept chevreaux et une grand-mère entière. Un loup n'est pas non plus un diable qui te jette sur son épaule pour t'emmener dans les profondeurs des enfers. Ou je me trompe ? Je tourne à nouveau la tête et regarde la silhouette dessinée par les rayons du soleil. »

« Les installateurs avaient faim et soif lorsqu'ils ont fini par redescendre du mât après plusieurs heures de travail. Mais aucun de nous ne les a invités à déjeuner, ni même à boire un schnaps, comme on a l'habitude par ici, une fois le labeur accompli. Ces hommes n'étaient pas d'ici. Ils étaient de "là-bas", des gens de la ville, et donc tout ce contre quoi on nous a toujours mis en garde. Et pourtant, Rebekka a accepté ce mot, et l'a nerveusement caché dans la poche de sa jupe en pensant que personne n'avait vu. Quand tous les autres étaient occupés à fixer la nouvelle antenne comme un corps étranger. Et c'est bien ce qu'elle est : un mât de communication dans un lieu où précisément - le bien le plus précieux est le silence. »

« Le véritable ennemi, ce ne sont pas les loups ou les ondes. C'est ce que représente l'antenne, le présent qui s'invite chez nous à travers elle. On n'a pas besoin d'Internet ici. Et on n'a pas besoin d'installateurs qui viennent réparer et entretenir le bazar.
Seuls ceux qui vivent dans le passé sont invisibles pour le monde moderne. »

« NOTRE monde se compose de zones posées les unes sur les autres, comme les étages d'une maison. On peut voir où une zone finit et où l'autre commence aux arbres, aux fleurs et aux buissons qui y poussent. Tout en bas, par exemple, où Jesse et Rebekka vont à l'école, il y a des champs et des arbres fruitiers. Au-dessus se trouve la zone avec la forêt, où certains arbres se dressent jusqu'à trente mètres vers le ciel. Plus on va haut, plus il fait froid et plus les arbres deviennent petits, jusqu'à ce qu'il ne reste plus, tout en haut, que des buissons aussi petits que moi. »

« Ma zone est tout en haut, en tout cas, celle avec la roche et la glace, où poussent les champignons, le lichen, la mousse et des espèces de fleurs très rares, et où il n'y a pas de bruit. Il faut toujours être silencieuse si on veut survivre. Je cherche à tâtons la feuille de papier que j'ai glissée sous mon t-shirt et dans ma ceinture de pantalon. Les enfants ne l'ont pas remarquée quand ils m'ont poussée, et c'est une bonne chose parce qu'elle n'est pas pour eux. Mais j'aurais quand même dû être plus prudente quand je me suis faufilée à l'école et que j'ai espionné par la fenêtre. Je serre le poing et je le frappe contre ma tête, trois fois et très fort, comme il faut le faire quand on a fait quelque chose de travers. Un ! Deux ! Trois ! Si ça ne fait pas mal, alors ça compte pour des prunes, alors on n'a rien retenu. Il faut toujours cogner bien fort quand quelqu'un veut retenir quelque chose. »

« Le temps finit-il par se venger un jour, quand on essaie de le tuer avec véhémence ? »

« - Cela ne fait-il pas partie là aussi d'un projet de réinsertion sociale que de donner aux autres l'accès à une éducation adaptée ? Et ainsi de vivre leur vie comme ils le veulent ? Jesse pourrait faire des études supérieures et accéder à un métier dans lequel il s'épanouirait !
- Vous m'avez mal compris, madame Bender. Il ne s'agit pas de réinsertion. Il s'agit de trouver enfin la protection et la paix. Et où les trouver, si ce n'est chez nous.
La dernière phrase reste en suspens dans l'air, lourde de sens, comme la fin d'un sermon. Les mots me manquent pendant un moment. Je suis persuadée que ses intentions sont bonnes. Le maire Hofer veut poser sa protection comme un couvercle sur le hameau. Mais que vaut cette protection, si elle étouffe sous son couvercle les voix des personnes, leur identité, leurs souhaits et leurs perspectives d'avenir ?
- Supposons que je puisse convaincre les parents de Jesse d'envoyer leur fils dans un lycée, malgré les principes de leur foi, dis-je enfin avec précaution. Dans ce cas, il serait possible de le faire officiellement, n'est-ce pas ? 
Hofer penche la tête en m'observant.
- Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
- Je me demande si Jesse a bien une pièce d'identité. Si ses parents eux-mêmes en ont. S'ils sont enregistrés quelque part !
Hofer balaye cette question d'un geste ample de la main.
- Bien sûr qu'ils sont enregistrés! J'ai un document comportant un relevé de chaque habitant du hameau dans mon bureau, si vous voulez le voir.
Je ne réponds rien. La simplicité - ou devrais-je dire naïveté ? avec laquelle on vit sa vie ici me laisse sans voix.
Soudain, je crois comprendre pourquoi les personnes dans le village regardent tous les étrangers d'un mauvais œil. L'ordre dans ce petit monde replié sur lui-même n'est établi que tant que personne ne vient s'y immiscer. Tant qu'un Hofer cède sa fonction de maire au Hofer suivant et ainsi de suite, comme dans une monarchie héréditaire. »

« [...] j'ai le pressentiment que ce village et le hameau dans la montagne ont bien plus à cacher que quelques identités dissimulées. »

« Cet endroit n'a pas été bâti pour y vivre. Il est fait pour se cacher. Mais de quoi ? »

« Peut-être qu'il n'arrive tout simplement pas à dormir. Peut-être que les fantômes le tiennent éveillé. Mon papa dit toujours qu'il faut apprendre à vivre avec ses fantômes, sinon ils nous anéantissent. Je crois que notre prêtre ne l'a pas appris. »

« - Ah oui ? Et quelle idée tu te fais de moi ?
- Celle d'une jeune femme forte qui fait valoir ses intérêts et veut le meilleur pour ses élèves.
Je le regarde d'un air surpris. Une jeune femme forte ? Pas une psychopathe avec un couteau dans la main qui n'est même pas capable de maîtriser une brique de jus d'orange ?
- Voilà d'ailleurs ce qu'on raconte sur toi dans le village, ajoute Martin. Je ne suis même pas sûr qu'il y en ait beaucoup ici qui lisent les journaux nationaux. On s'intéresse davantage aux choses qui concernent les voisins les plus proches. Ici, tu es donc simplement une maîtresse qui apporte quelques idées radicales de la grande ville.
Je souffle fort dans un geste d'indignation.
- Des idées radicales comme celle d'installer des ordinateurs pour les cours ? Ou d'envoyer un garçon au lycée ? Je t'en prie, on vit au XXIe siècle !
- Tu as vraiment l'impression d'être au XXIe siècle, ici ?
(Il désigne ce qui nous entoure d'un air amusé. La cuisine, les rideaux à carreaux, le papier peint à fleurs, les sièges qui datent sans doute des années 1960. Le temps semble s'être arrêté dans ce village.) Et, oui, pour les gens qui ne connaissent personne dans leurs familles qui est allé au lycée, ça aussi c'est une idée radicale. »

« Tu devrais être un peu plus prudente avec ces gens, Laura. [...] Ils ne sont pas comme nous. Ils ont une autre histoire derrière eux. Et l'histoire nous marque plus qu'on imagine. Est-ce que l'un d'eux s'est montré violent avec toi ? »

« Pendant toutes ces années, j'ai cherché, dans l'ensemble de la région montagneuse, des indices sur toi et les autres, et il ne m'est jamais venu à l'idée que le problème pouvait résider dans une des montagnes elles-mêmes. Un hameau au fin fond d'une vallée glaciaire, qui n'est indiqué sur aucune carte. Un hameau rempli d'anciens criminels, sous le patronage d'un homme qui va jusqu'à agresser la presse, en vient aux mains pour protéger le passé douteux de ses habitants. Pour protéger leur identité. Quel meilleur endroit pour abriter celui qui a quelque chose à cacher ? »

« Mon papa n'aime pas les policiers, je le sais depuis longtemps. Parce que les policiers sont des gens qui sont censés protéger l'ordre et la loi et veiller à ce qu'il n'y ait pas d'injustice; mais en réalité, le vrai crime commence quand la police arrive, papa dit toujours. À cause de la corruption. La corruption, c'est quand quelqu'un contourne les règles pour de l'argent. C'est mal, sauf quand on est celui qui a de l'argent. Et bien sûr, c'est pas le cas de mon papa et moi. »

« Les méchants citadins. Si tout dans Jakobsleiter est un mensonge, qu'est-ce qui est vrai dans ce que j'ai appris sur la ville ?
Où vit vraiment le mal ? »

« ILS l'appellent la "fille loup". Tu vois, Juli. Comme ces enfants loups, qui grandissent dans les bois et dont on dit qu'ils sont allaités par les louves. Quel nom ironique, n'est-ce pas ? Quand on sait qui sont les "loups" qui ont élevé cette petite fille. »

« Il y a des émotions qui n'ont pas besoin de mots.
Père n'est pas seulement souffrance, il est aussi culpabilité.
Il l'exprime par tous les pores de sa peau, quand il berce maman et qu'il pleure dans le creux de son cou. Jakobsleiter peut être réduit en flammes autour de nous, des inconnus peuvent bien tout mettre à sac, son fils peut le tenir en joue avec une arme. Pour mon père, il n'y a rien de pire à cet ins-tant que les images de ses souvenirs. C'est pourquoi je baisse le canon du fusil. »

« Pas besoin d'essence et de briquet pour réduire ma terre natale en cendres. La vérité suffit. »

« Bien pratique ce monde, où chacun peut créer sa propre identité et sa propre réalité sans que personne ne pose de question à qui que ce soit »

« On apprend plein de choses en examinant les animaux morts, et on en apprend encore plus quand on les regarde mourir. Je reste allongée en silence maintenant. Parce que, quand on a trouvé un moyen de s'échapper, il faut attendre le bon moment. Et parce qu'il faut toujours être silencieuse pour survivre, de toute façon. Il ne faut pas couiner, feuler et grogner comme je viens de le faire. Alors je ferme les yeux et j'attends. Comme mon papa m'a appris. »

Quatrième de couverture

"Pas besoin d'essence et de briquet pour réduire ma terre natale en cendres. La vérité suffit."

Dans les montagnes, au cœur de la forêt où rôdent encore les loups, se niche le hameau de Jakobsleiter. La vie y est rude et la nature impitoyable. Surtout pour la jeune Rebekka qui rêve de s'enfuir très loin. Puis, un jour, elle disparaît soudainement. Ce n'est pas la première femme engloutie par cette région hostile sans laisser de trace. Pourtant, seule Smilla, stagiaire au journal local, est convaincue qu'un tueur sévit dans la région, peut-être celui-là même qui a enlevé sa meilleure amie il y a dix ans. Envers et contre tous, Smilla est prête à faire voler en éclats les sombres secrets enfouis au plus profond des grottes millénaires. Y a-t-il un lien entre ces disparitions ? Quel mystère se cache derrière la communauté isolée de Jakobsleiter ?

Mystérieux et inquiétant, Les Enfants loups est un thriller implacable dans une nature sauvage et authentique.

UN THRILLER À L'ATMOSPHÈRE TROUBLANTE DONT IL EST IMPOSSIBLE DE SE DÉTACHER JUSQU'À LA FIN.
LA PROVINCIA DI SONDRIO

Éditions Gallmeister,  août 2024
475 pages
Traduit de l'allemand par Brice Germain

mardi 17 mars 2026

Hors-champs ★★★★★ de Marie-Hélène LAFON

Magnifique texte.
Une sobriété impressionnante pour dire cinquante ans de vie rurale.
✨️🌿En quelques phrases, à peine, elle fait affleurer le temps qui passe, les saisons qui se succèdent, les gestes répétés, les existences qui s’usent dans une forme de continuité immuable. Elle fait surgir des scènes du quotidien, simples, presque anodines mais profondément marquantes. 

Dans cet espace resserré, il est question de la violence d’un père, d’un lien fraternel indéfectible, d’une tristesse sourde qui ne dit pas son nom, d’un enfermement aussi bien physique qu’intime, d'une vie cabossée, d'un monde agricole vacillant. Tout semble contenu, retenu, comme si les mots eux-mêmes se pliaient à cette existence faite de silence.
« Il n'était pas parti, il n'avait pas laissé la mère et la ferme, il n'avait pas pu, il aurait fallu être quelqu'un d'autre. »
✨️ Et pourtant, de cette retenue naît une émotion profonde.

C’est un texte d’une grande beauté, à la fois âpre et délicat, qui laisse une empreinte durable, comme ces paysages que l’on croit immobiles mais qui, lentement, nous traversent.

Lu d’une traite, dans un cadre calme et reposant, préservée du bruit du monde, cocon idéal pour accueillir ce texte. 

J'ai lu dans le silence et j'ai entendu toute une vie.

Un texte bouleversant !
J'ai adoré !

« La tristesse durera toujours. »
Vincent Van Gogh l'aurait dit sur son lit de mort, comme l'écrit son frère, Théo, dans une lettre à leur sœur, Elisabeth. 

« Il est embarrassé et retourne dans sa tête des exemples de péchés; penser que la Nini pue du goulot, le dire et se moquer avec les autres enfants, rire avec eux, mentir à sa mère, mentir à sa sœur, faire exprès d'oublier son livre de lecture à l'école pour ne pas répéter la leçon avec sa mère, aller remplir une chopine de vin pour Félix au tonneau dans la cave en cachette des parents, se demander d'où vient la peau rose du crâne de la Nini et la comparer à celle des veaux morts, avoir envie que le père meure, vider le bol de chocolat au lait dans l'évier le matin quand sa mère a le dos tourné, balancer un coup de pied au chien sous la table, imaginer l'enterrement du père, oublier de donner à boire aux lapins qui sont enfermés dans leur clapier et ont trop chaud. Si les lapins souffrent et finissent par mourir parce qu'il a oublié de leur donner à boire, c'est un péché, et même un péché grave, il en est certain et ne voit pas bien en quoi ni comment ça concerne le curé qui n'a pas de lapins, n'y connaît rien, et ne pourrait pas les ressusciter, même si on raconte dans les histoires de la Nini que Jésus a ressuscité un homme et faisait des miracles. »

« Elle ne peut plus l'aider pour ses devoirs. Quand ils étaient à l'école primaire, elle se souvenait de tout par cœur, elle lui expliquait les exercices qui étaient les mêmes que l'année précédente, il comprenait bien, elle lui faisait aussi apprendre les résumés qu'il avait recopiés dans ses cahiers. Elle ne s'énervait pas et il s'appliquait, mais le lendemain, si le maître lui demandait de réciter devant la classe, très vite les mots lui manquaient, il avait oublié, plus rien ne sortait. Le maître était patient, il attendait longtemps ; elle avait mal au ventre et se retenait d'articuler chaque syllabe de la leçon derrière ses dents à la place de son frère. Elle entendait ce qui se passait dans le rang des petits même si elle gardait la tête penchée sur le travail que le maître avait donné à faire aux grands. Elle n'avait pas besoin de regarder pour savoir comment Gilles respirait fort par le nez en serrant les dents, bouche fermée. »

« Jusqu'à la fin de la cinquième, elle aurait préféré être un mâle, un couillu ; ensuite elle a changé d'avis. La bouche de la chanteuse est ouverte en grand à la télévision, elle est rose et mouillée, on ne voit que ce trou rose et la fente claire de ses yeux qui ne sourient pas. Elle ne peut pas regarder, ça la gêne, mais le dos de son frère est de nouveau penché vers l'écran comme s'il voulait entrer dedans, dans l'écran et dans la bouche de cette fille blonde qui ne chante pas, qui crie. Claire n'entend qu'un cri. Elle ferme les yeux, ses orteils ne remuent plus. Elle n'a pas envie d'être un garçon qui aboie des paroles dures ou qui se penche pour entrer dans la bouche rose d'une chanteuse écartelée à la télévision ; ça la dégoûte. Elle ne sait pas si tous les garçons deviennent comme ça, mais elle a compris, elle a vu que certains garçons, quand ils sont fils de paysans, ne choisissent pas, ne choisissent rien. Elle ne peut pas savoir si son frère aurait voulu autre chose, une autre vie, une vie de conducteur de camion, une vie de facteur, de guichetier au Crédit agricole, de garagiste, d'instituteur ou de vétérinaire, ou une vie de militaire. »

« Tout le monde dans la commune sait que Pierre, le fils des Santoire qui devait reprendre la ferme, une belle ferme, un fils unique, s'est engagé à la suite de son service, il ne reviendra pas du régiment, il est parti pour faire une carrière dans l'Armée. Les gens disent une carrière dans l'Armée ; personne ne dit une carrière de paysan. Elle entend une majuscule au début du mot Armée et elle écoute les commentaires. On plaint les parents qui se retrouvent sans suite, avec leur ferme sur les bras et un fils qui leur tourne le dos. À l'épicerie deux femmes qu'elle connaît n'étaient pas du même avis ; elles parlaient fort et l'une des deux, la plus jeune, a dit en baissant la voix, ça sera toujours moins dur que de rester au cul des vaches et à la botte des vieux Santoire. »

« Pour le père, il hésite entre méchant et fou et il pense qu'il est les deux à la fois; on doit se méfier tout le temps, on ne sait pas d'où vont venir les mauvaises paroles et les coups tordus mais ils vont venir, c'est sûr, et il faudra faire face. Il voit que la mère fatigue; elle a autant de mal que lui à se lever, elle se recouche quand il est enfin descendu à l'étable, elle refuserait de l'avouer mais il en est certain. Même s'il le voulait vraiment, même s'il avait le culot de tout plaquer et de laisser le père se débrouiller avec sa ferme, ses vaches, ses fromages, son ouvrier et tout le bazar, il ne pourrait pas laisser la mère derrière lui, seule avec le père; et elle ne quittera jamais la ferme, jamais. »

« Gilles avait fini par perdre patience, il s'était durci, il ne savait plus où commençait sa colère ni où finissait sa peur. Il ne cherchait plus à comprendre les raisons des uns et des autres et il avait envie de cogner, de casser, de démolir, tout, tout ce qui lui résistait et qui appartenait au père, la baraque, les bêtes, les outils, le matériel, mais aussi les gens qui obéissaient au père et s'aplatissaient devant lui. Il se retenait, il passait son temps à se retenir parce qu'il ne pouvait pas être en guerre contre la terre entière, mais il sentait que ça tournait mal. »

« [...] ce fils qui n'était pas d'aplomb. »

« A Paris, l'image du tracteur la traverse le dimanche matin quand elle entend son voisin, Hubert, démarrer en douceur dans l'impasse sa vieille Harley de collection qu'il bichonne avec ardeur. Elle en a parlé à Hubert qui a beaucoup ri. Hubert, sa femme, Véronique, ses autres voisins, les Lambert, et ses amis, même les proches, la garde prétorienne, le noyau dur, ne peuvent pas imaginer le tracteur, la cour, l'érable et le sureau, le père, la mère, la place vide de son frère et ce qu'est devenue la fête patronale. »

« Elle ne ferme pas les yeux ; l'érable vieillit, même les arbres vieillissent, ou les étés sont plus cuisants, elle ne saurait le dire, mais les premières feuilles sèches jonchent déjà la cour et il lui semble que la lumière des jours de Saint-Roch était jadis moins dorée, moins automnale. »

« La voix de la mère et les cloches des vaches sont avalées par le sifflement d'une fusée rouge qui ouvre le bal. Elle a vu ailleurs d'autres feux d'artifice, à Paris, à Beaugency, à Marseille ou à Collioure ; la fête était légère et les bouquets de lumière plus éclatants, mais le pli de la Saint-Roch est pris, il ne s'effacera pas, et elle a toujours mesuré les autres feux à l'aune de celui-ci. Il fut le premier, il le restera, elle le sait et ne se défend plus. Elle renverse la tête et tend le cou, la nuit est immense, douce et pavoisée. »

« Gilles connaît tous les bruits de la mère et du père comme ils connaissent les siens ; même si la maison est grande, on vit les uns sur les autres et il n'y a pas de place pour une femme et un enfant. »

« Il n'était pas parti, il n'avait pas laissé la mère et la ferme, il n'avait pas pu, il aurait fallu être quelqu'un d'autre. »

« La lumière de décembre fouille tout, les arbres nus, la cour vide, le désordre de l'appentis à bois, les lattes larges et disjointes du plancher de la grange dont la porte est restée ouverte. Claire entre, elle se plante là, elle écoute le remuement des bêtes, vaches et veaux, sous ses pieds, dans l'étable que son frère devrait être en train de nettoyer. Elle connaît sa façon de se pencher, de lancer les bras en avant, de ramener le balai vers lui en se redressant, de recommencer, lentement ; elle connaît le bruit du balai, elle sait comment la brosse dure crisse sur le ciment de l'allée centrale et claque sur les grilles métalliques du système d'évacuation installé par le père en 1972. »

« C'est le matin du dernier jour, elle va repartir, le train galopera dans le crépuscule bleu entre Neussargues et Massiac avant de glisser dans la nuit des terres plates et basses, Arvant, Brassac-les-Mines-Sainte-Florine, Issoire, Clermont-Ferrand, Riom-Châtel-guyon, Vichy, Moulins-sur-Allier, Nevers; ce soir elle dormira chez elle, à Paris, dans son terrier tapissé de livres et de tableaux »

« Un jeu en couleurs tonitrue dans le poste, la mère s'est assise sur le canapé pour suivre, elle opine du chef et remue les lèvres, les yeux fichés sur l'écran. Le père ne suit pas et se trouve vacant à cette heure où, jusqu'à l'abandon du fromage, deux ans plus tôt, il a été rivé à la fabrication du saint-nectaire, dans la laiterie, de l'autre côté de la cloison, derrière la porte basse; tout le matériel et l'installation sont encore là, dans son dos, frappés d'obsolescence et hors circuit, comme lui. Il remâche et rumine et lance parfois des paroles âcres qui débordent et giclent dans la cuisine jaune où l'odeur de la soupe de légumes ne peut rien contre elles. Claire entend les paroles du père jetées dans le bruit de la télévision; elle sait qu'elles ricochent aussi sur la mère qui s'enfonce dans le jeu tandis qu'elle s'affaire au repassage. Elle s'accroche au repassage, elle le garde pour les soirs. »

« [...] la vie de son frère à la ferme, dix-huit ans avec les parents, sans se parler, sans se regarder, dix-huit ans, d'abord avec un ouvrier et ensuite sans ouvrier, seul avec le père et la mère pour faire face à tout, traire, soigner les bêtes, fabriquer le saint-nectaire, entretenir les terres et les clôtures, faner, s'occuper des machines, des formalités, de la paperasse. La mère s'y est épuisée ; le père a continué à se débattre pour décider de tout. Ils ont tenu jusqu'en 2008. Depuis deux ans, ils donnent le lait au laitier de Condat, on a toujours dit donner au lieu de vendre, et c'est une défaite ; le père la vomit et la ressasse, la mère parle d'autre chose, mais Claire comprend que l'honneur des parents est perdu. »

« Le père n'emploie pas le mot usine, il parle d'engraissement en Espagne pour les petits veaux en tordant plus ou moins la bouche ; ça ne lui plaît pas, ce système ne lui plaît pas, les bêtes ne valent plus rien, on ne sait pas ce qu'elles deviennent, on ne fait pas du bon travail, on a perdu les pédales. Il insiste et secoue la tête à gauche et à droite, on est foutu, on a complètement perdu les pédales. »

« Sa mère n'ose pas les phrases plus raides qui remuent derrière ses paroles domestiques, occupe-toi de tes affaires, c'est pas parce que tu as fait des études que tu sais tout mieux que nous, on est plus assez bien pour toi, t'y comprends rien. C'est juste, elle n'y comprend plus rien. 
»

« La maison est un bouquet, les couleurs éclatent, ça pavoise en grand, ça jubile et c'est irrémédiable. Les framboises sont velues et tièdes sous la langue. Les chemins, celui de la vieille route, celui des blaireaux, celui de la Fougerie ou du Jaladis, frémissent dans la coulée douce du soir. Elle se laisse traverser et ne pense à peu près à rien tout en prodiguant les soins usuels à la maison de pierre, d'ardoises et de bois. C'est le huitième été qu'elle y passe ; elle compte sur ses doigts, elle aime bien le faire, 2006, 2007, jusqu'en 2013. 2013 est l'année des cinquante ans de son frère, Gilles les aura fin août, il est né onze mois après elle ; si elle avait été un garçon, son frère ne serait pas né. »

« Il ne comprend pas très bien ce qu'elle veut dire ni ce qu'elle ferait, mais il sait qu'elle n'a pas honte de lui et c'est déjà ça. Il pense à vendredi, tout se passera bien, il peut neiger. »

« Trente-cinq ans, quarante ans de haine recuite; le mot ne convient pas, il ne suffit pas, aucun mot ne suffit, et ce qui se passe dans le huis clos de la ferme la poursuit depuis toute sa vie. À Paris, dans le métro ou dans la rue, elle ne peut pas voir un de ces hommes cabossés qui n'ont plus de regard sans penser à son frère et à sa façon de tenir, encore, toujours. »

Quatrième de couverture

Gilles ne se balance pas, il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur ; il ne l'accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l'élan. Claire sent qu'il est là sans être là, comme s'il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut, ou quand il a peur. Il n'a peut-être pas envie de revenir ; il n'est pas encore revenu avec elle, avec eux, à la ferme, dans la cour, dans le soir de juin.

Une ferme comme une île ; Claire et son frère, Gilles. Cinquante années de leur vie.

Marie-Hélène Lafon a été professeur de lettres classiques à Paris. Prix Renaudot 2020, pour Histoire du fils. Tous ses romans sont publiés chez Buchet/Chastel.

Éditions Buchet-Chastel,  janvier 2026 
170 pages
Prix La Tribune Dimanche 2026

mercredi 2 juillet 2025

Le tribunal des oiseaux ★★★★☆ d'Agnès Ravatn

Beaucoup aimé ce huis-clos, plutôt intense,  avec un suspense bien ménagé, et petit opus que j'aurais aimé ne jamais lâcher. Choisi pour son titre et sa couverture, je m'y suis plongée complètement à l'aveugle. 

Une maison isolée au bord d'un fjord norvégien un embarcadère où l'on se verrait bien contempler le coucher du soleil, un jardin dans lequel nous n'avons aucun mal à nous imaginer sirotant un verre de vin blanc frais, nous prélassant sous le cerisier, la forêt alentour pour se ressourcer ... mais l'atmosphère tendue, voire glaçante qui se dégage de ce Tribunal des oiseaux n'invite pas tout à fait à la détente et à l'oisiveté...
Je dis ça, je ne dis rien 😉

« Sans faire de bruit, je refermai le portail derrière moi et me dirigeai vers la porte d’entrée. Je frappai mais personne ne répondit. J’eus un léger frisson, posai mes affaires sur le perron et fis le tour de la maison par le sentier dallé. Et là je vis le paysage s’ouvrir. Sur l’autre rive du fjord se dressaient des montagnes violettes où subsistaient encore quelques taches de neige. Partout des broussailles encerclaient la propriété. »

« Voilà ce que ça donnait de se couper du monde. On devenait insensible et étriqué, imperméable à la chaleur des autres. »

« Comme il est facile de disparaître, me dis-je. Est-ce que les gens le savaient ? Ce n'était pas une chose à ébruiter. »

« Un scandale pouvait-il durer se perpétuer longtemps ? De nos jours, sans doute pas, me dis-je. Les gens étaient narcissiques, ils oubliaient vite, il leur fallait sans cesse du nouveau, des horreurs toutes fraiches. Le pays était trop petit pour qu'on écrase quelqu'un, on se contentait de lui donner...»

Quatrième de couverture

Fuyant un scandale, Allis Hagtorn pense avoir trouvé un havre de paix en acceptant un poste d'aide à domicile dans un petit fjord perdu. Mais l'homme qui la reçoit est loin de correspondre au vieillard décati au-quel elle s'attendait : âgé d'une quarantaine d'années, Sigurd Bagge est un individu taciturne et mystérieux qui, en l'absence de son épouse, a besoin de renfort pour l'entretien de son jardin et de sa maison. Il impose des règles et horaires stricts avant de se retirer dans son bureau, qu'il ne quitte qu'à l'occasion des repas. Allis se coule dans le rôle de la domestique effacée, se résignant au comportement parfois absurde et aux sautes d'humeur inexplicables de son employeur tout en lui vouant une fascination croissante qui peu à peu devient obsessionnelle. Mais à mesure que le temps passe, une inquiétude sourde l'assaille : que fait-il toute la journée dans ce bureau - une pièce qui s'avère complètement vide ? Et que s'est-il réellement passé avec sa femme dont les affaires gisent dans la chambre voisine, fermée à double tour ?
D'une intensité rare, Le Tribunal des oiseaux est un huis clos envoûtant et redoutable à la griffe hitch-cockienne. On en sort fébrile, comme d'une nuit agitée, au petit matin, lorsque l'on tente de saisir un rêve tout en redoutant ce que nous réserve la fin.

Née en 1983, Agnes Ravatn est une auteure et journaliste norvégienne. Son œuvre est composée de trois recueils d'essais primés et acclamés par la presse, ainsi que de trois romans. Récompensé par le prix de la traduction du PEN, Le Tribunal des oiseaux est son premier roman publié en français.

Éditions Actes Sud,  février 2023
228 pages
Traduit du néo-norvégien par Terje Sinfing

dimanche 30 juin 2024

Les Bordes ★★★★☆ d'Aurélie Jeannin

Une lecture troublante, addictive d'une grande férocité sur la maternité, la parentalité, la famille, qui explore les fragilités du corps - de l'âme ici surtout, - quand on devient mère, quand on est mère. 

Ce qui m'a frappée : l'absence du père dans sa présence pourtant. Une ou deux interventions pour rétablir, de son autorité naturelle, en toute sérénité, naturellement, l'ordre, le calme...et plonger subrepticement la mère dans un désarroi encore plus profond.

Ce qui m'a happée : l'écriture vive ; par la scancion, l'autrice dit l'atmosphère étouffante, nous donne à voir l'étau qui se resserre, - s'est resserré depuis un événement dont je vais bien me garder de vous parler ;-) - sur cette mère aimante, continuellement en panique pour ses enfants, à s'en rendre malade, qui lutte contre la barbarie des éléments, les aigreurs, les rancœurs des gens autour pour trouver sa place, investir son rôle de mère. 
Quand on sait ce que la vie peut faire, se construire, avec une chape noire sur la tête, est un défi de chaque instant. 

Ce que je retiendrai :
- la détresse d'une mère, le manque cruel de compassion d'une belle famille
- un récit habile, une écriture travaillée qui a attisé la curiosité de la lectrice que je suis.
- l'atmosphère de tension, d'instabilité de ce huis-clos étourdissant.
- les silences.

"Les Bordes" dérange dans sa violence à donner du relief à l'indicible vérité d'une mère condamnée au mutisme. Bousculée, je l'ai été en me retrouvant parfois dans les propos d'Aurélie Jeannin. Il est enrichissant et salvateur d'être bousculée parfois ;-) non ?

INCIPIT 
« Alors que certains idéalisent l'instant, l'auscultent à la loupe, y cherchent la bascule, parce que l'irréversible, fascinant de radicalité, possède un grand pouvoir d'attraction, elle pensait au contraire que les pires instants n'étaient que des trous noirs, des passages entre l'avant et l'après, rien de plus. Une chute, un virage, un coup de poing, un coup de couteau étaient toujours rapides. Pour autant, elle refusait, bornée, l'idée que les drames soient inopinés et fortuits, des écorchures ou des rayures brisant la linéarité, la vie qui trébuche, simplement. Elle s'évertuait à croire qu'ils étaient, si ce n'est motivés, au moins le fruit de raisons viables. Les résultats de processus, comme des conclusions tricotées au fil du temps. Elle s'acharnait à défendre l'idée que les histoires passées portent en elles, en leur sein, ce qui a mené au moment. Ainsi, elle fouillait l'avant, elle y quêtait sans relâche ce qui nourrissait les minutes fatidiques.
Elle n'avait pas choisi d'être médecin ou cher- cheuse. Elle était devenue juge d'instruction parce qu'elle avait besoin de coupables et que ces coupables soient jugés. Elle n'aurait pas su gérer le hasard de la maladie, la vacuité de la génétique, l'injustice de la combinatoire chimique. Dans son bureau, les gens assis face à elle racontaient des existences qu'elle pouvait investir. Ils vivaient dans des maisons, dans des villes. Ils étaient faits de chair, d'os et d'histoires, comme elle. Ils avaient des parents, des goûts, des colères. Elle sondait cela, méthodiquement, jusqu'à dégager un chemin. Elle tirait sur les fils, dénouait par ses questions les enchaînements et les liens de cause à effet. Elle découvrait alors, presque toujours, que la pulsion n'est pas un élan inconscient et vide, mais qu'elle est nourrie. Que l'acmé ne s'atteint qu'après une ascension.
Quant à l'après, que dire ? Elle ne voyait pas toujours l'intérêt de raconter les suites. Du côté des bourreaux, il pouvait y avoir un sens à explorer au-delà du moment. Ce qu'ils avaient fait après pouvait situer le curseur de l'horreur. Positionner l'existence, l'absence ou la puissance du regret. Mais sinon, sinon que dire de l'après ? L'épouvante des chairs ouvertes ? Les cris, l'incompréhension, le monde qui court, la douleur ? Le silence dans la chambre blanche ? Après, les blessés doivent être soignés, les morts doivent être enterrés. La sidération, l'hébétement ne durent qu'un temps ; il faut vite des gestes que l'on n'a encore jamais faits, car dans les drames tout est nouveau. Il faut réconforter les peinés, les convaincre que le temps apaise toutes les souffrances. Après, on commente l'avant. Après, on ne voit rien devant. Pas encore. L'après, ce sont d'autres peurs. C'est une autre histoire.
Brune était une enfant, une femme et une mère mêlées. Elle était lucide, prévoyante, consciencieuse. Mais elle était impuissante. Le temps confus cognant dans ses tempes, elle s'en voulait d'avoir oublié un instant que la vie ne donne jamais de garantie. Encore plus d'avoir pensé, plus d'une fois, au pire qui guet- tait, craignant de l'avoir ainsi provoqué et peut-être même, invité chez elle. »

« Elle s'était inquiétée. Peut-être qu'elle ne serait jamais une mère. Au mieux parviendrait-elle à être une gardienne, une éducatrice. Mais une mère ? Elle s'était sentie accablée par le poids du devoir et de la responsabilité. Être mère lui incombait, et elle n'était pas du genre à fuir ses obligations. C'était venu avec le temps. Pas avec les sourires, pas avec les moments de complicité. Avec le temps. Elle s'était glissée dans son rôle, ou son rôle l'avait envahie, impossible à dire. Elle était devenue cette fonction que l'on n'apprend pas. Par la force des choses. »

« On ne peut rien contre la maladie, contre ces virus, ces tumeurs, ces maux qui grignotent nos enfants de l'intérieur. Contre ces chiens qui sautent au visage. Contre ces gens qui secouent, battent, enferment. Elle a tenté de tout border, dès leur naissance. Elle les a vaccinés, n'a manqué aucun rendez-vous chez le pédiatre. Elle a suivi leur courbe de croissance, fait mesurer la longueur de leurs os, le périmètre de leur boîte crânienne. Elle a posé des questions, vu les meilleurs spécialistes. Elle a demandé à rencontrer la directrice de la crèche, a acheté des chaussures chez des chausseurs, des chaussures qui tiennent fermement les pieds encore mous. Elle a mouliné les purées, fait des détours pour récupérer le panier de légumes bio. Elle a lu. A observé. A supprimé le bisphénol A. Plus de manches de casseroles d'eau bouillante qui dépassent. Les bouteilles de produits ménagers rangées tout en haut. Des caches aux prises électriques. Et déjà, pour la sortie au zoo, le pique-nique dans le parc, elle a abordé le sujet. Elle a parlé de ces hommes qui rôdent et qu'il ne faut pas suivre. Ces hommes seuls qui ne font rien que cacher leurs yeux derrière des lunettes. Déjà, autour de la piscine, sur les bords des grandes routes et des sentiers montagneux, elle a parlé de ces pierres qui glissent, des trous et du vide. Pour tout, partout, elle a parlé des risques. Elle a tenté de prévenir. Mais elle savait. Dans son bureau comme dans sa vie privée, elle ne connaissait personne à qui il n'était jamais rien arrivé. Pas de vague, pas de drame, pas de création, pas de découverte. Rien qui dépasse. Pas de bosses, pas de creux. Une ligne de vie neutre. Cela existait peut-être. Mais elle n'avait jamais rien vu d'autre que des centaines de personnes, toutes victimes ou coupables, tortionnaires, dommages collatéraux ou témoins a minima. Et puis, de toute façon, elle ne leur souhaitait pas une vie vide. Elle les voulait heureux et épanouis. Elle voulait que la joie domine leur vie. Qu'ils soient audacieux, grands, flamboyants, rayonnants. Elle espérait pour eux des rencontres, des espoirs, des projets, des exceptions. Même s'ils s'accompagnaient de désillusions, de refus, de douleurs. Elle leur voulait une vie pleine et riche, qu'ils termineraient tous les deux vieux, repus de bonheur, exemptés des blessures trop rudes, apaisés, reconnaissants et sereins. Il ne lui restait dès lors qu'à prier pour cela: pas de mort avant la vieillesse. Pas de mort par accident. Par maladie. Par hasard. Juste de la vieillesse qui cueille quand on a déjà beaucoup vécu, que l'on est satisfait et fatigué. Elle ne pouvait pas les protéger de la vie mais elle voulait, tant qu'elle était leur mère, vivante à leurs côtés, les sauver de la mort. Des spasmes ont parcouru ses jambes, comme lorsque l'on sombre dans le sommeil ou que l'on s'apprête à en sortir. Elle n'osait pas remuer, le corps léger et lourd de sa fille sur le sien. Sa petite main posée sur son ventre, qui lui intimait fermement de ne pas bouger. »

« Son petit courait, sans cesse, derrière eux tous. Il devait jouer des coudes pour faire sa place, se satisfaire des restes d'emploi du temps, des jouets récupérés. On l'aimait autant, on l'adorait, mais il y avait toujours de moins en moins de temps. On ne pouvait pas enlever au précédent ce qu'il avait déjà, alors on donnait moins à celui qui n'avait encore rien. Voilà comment on accueillait les seconds. Peut-être était-il né là, son sentiment de devoir le protéger encore et encore. Cette impression qu'il fallait en faire plus pour lui. Elle voulait lui dire : « Cours, Garnier, cours ! Dépasse ta sœur, fais sans elle, vois grand, sauve-toi, vole. » Elle se sentait empêtrée, comme obligée d'en aimer moins un pour bien aimer l'autre. Pouvait-elle vraiment les aimer à l'identique ? Ne rien rogner à l'un pour donner à l'autre ? Elle voyait bien qu'elle n'avait que deux mains, que concrètement, lorsqu'elle était occupée avec l'un, elle ne pouvait pas être disponible pour l'autre. C'était mathématique et désolant. C'était sans issue, quoi qu'on en dise sur le cœur sans limites, l'amour incommensurable, égal, certain. Elle ne pouvait pas; elle était seule et ils étaient deux. Elle était seule comme elle l'avait toujours été, fille unique qui avait cherché toute sa vie à être deux. En voyant son petit quitter la pièce, le bruit de la vaisselle qu'on empile dans les oreilles, elle l'a rattrapé, l'a gauchement enlacé. A réprimé, en serrant fort son cœur à l'intérieur d'elle, l'envie de lui glisser à l'oreille : « Je t'aime, Garnier, je te préfère. » »

« Elle savait que l'on peut juger, bien juger, sans voir vraiment. Sans voir, mais pas aveuglément. Sa maladie avait développé chez elle une acuité puissante. Elle décelait les signes, entendait les mots plus forts. Débarrassée de cette connexion qui associe un faciès à un nom, un état, un chef d'accusation, un statut, une origine, elle avait accès à des visages qui racontaient autre chose. Elle en était devenue meilleure, payant cette singularité d'une fatigue supérieure, et quasi permanente. »

« L'enfant vient vers sa mère naturellement. Aussi loin soit-il, il sait trouver le regard de sa mère. Il sait tisser entre lui et elle ce fil invisible qui s'affranchit de la réalité. L'enfant n'est pas un visage, il est un regard. Lorsqu'elle ne savait pas, eux savaient. Eux la reconnaissaient, sans détour. Elle n'avait qu'à se laisser aller, se laisser guider, attirée par leur force magnétique réciproque. C'était ça, souvent, le plus souvent. Mais s'il y a bien une chose que sa maladie lui avait apprise, c'est qu'il n'existe aucune permanence. »

« Ici, d'aussi loin que l'on s'en souvienne, les enfants vivaient dehors. Ils étaient sales, collants, abasourdis par le vent, la chaleur ou le froid selon la saison. Ils ne jouaient pas dans des chambres, jamais. D'ailleurs, il n'y avait presque aucun jouet ici. Pas de plastique, pas de couleurs, pas de musique électronique répétitive. Il n'y avait, dehors, que des cordes et des trous, des morceaux d'outils rouillés, des trouvailles, de la paille, des monticules et des épaves à escalader, des chemins et des fossés à traverser. Il y avait des courses à faire, des vélos à enfourcher. S'asseoir dans la poussière, se poursuivre avec des bâtons. Échapper à la surveillance, être libres. Dehors, les enfants étaient vivants, grisés par les grands espaces, l'absence de règles. Il n'y avait rien à casser; tout était vieux et sale, ou trop robuste pour être abîmé par un enfant. Ce qui risquait ici, c'était leur corps, leur vie. Ils ne casseraient aucune machine, aucun outil. Ils se feraient transpercer, trancher la main, crever un œil, cisailler un membre. Ils se feraient enlever, là-bas, au bout des champs, là où l'on ne peut plus les voir, là où sont tapis les tordus. Comment pouvait-elle être la seule à avoir conscience de tout cela? Comment pouvaient-ils tous laisser leurs petits jouer ainsi dehors sans surveillance ? Ils savaient pourtant, ils savaient comme tout est fragile. »

« Le désir de vivre, la joie de découvrir. Le sens du travail, l'autonomie, La curiosité, l'écriture, la lecture, le goût de l'effort. L'application. La passion. L'envie des autres, l'empathie, la confiance, la gentillesse, la solidarité. Elle voulait qu'ils sachent ce qu'il faut faire, qu'ils ne redoutent pas ce qu'ils ignorent. Elle voulait leur apprendre à être imaginatifs, confiants, volontaires. Elle voulait leur transmettre de quoi se débrouiller. Les tutorer sans craindre de les lâcher. Elle voulait être une mère formidable, présente et fantomatique. Là quand il faut. Elle pouvait. Peut-être qu'elle pouvait. C'était sa mission après tout. Une grande, une très grande responsabilité. Elle sentait sa capacité. Elle la sentait couler dans ses veines. C'était bon. Ce soir, demain, tout le temps désormais, elle serait bonne pour eux. La meilleure. Légère, patiente, pédagogue.
Mais elle n'était pas cette mère. Pas toujours. Pas aujourd'hui. Pas aux Bordes. Pas le soir tard. Pas la nuit. Pas le matin tôt. Quand alors ? Quand ? Elle se demandait s'il existait un seul métier qui ne soit pas régi par le jugement. Existait-il une seule action qui ne soit pas soumise à sanction ? Le maraîcher dont on évalue la qualité des légumes. La santé, la vie, la survie, la guérison dont sont responsables les médecins, les infirmiers, les chirurgiens. Ces enseignants, ces avocats, ces conseillers, ces coiffeurs, ces arbitres dont nous sommes satisfaits ou pas. Le goût des lecteurs, des visiteurs, des publics. Ce banquier chez qui on ne retournera pas, ce chauffeur dont on juge la ponctualité, la conduite et l'amabilité. La pervenche qui n'a pas assez sanctionné. Le vendeur qui n'a pas assez vendu. Le serveur que l'on aime, ou pas. Elle détestait son notaire, elle détestait son fromager, elle détestait la nana qui faisait le ménage dans son bureau. Elle recommandait volontiers son coiffeur, son conseiller fiscal, la boîte de pompes funèbres qui s'était chargée de l'enterrement de ses parents, le pédiatre qui avait suivi sa grande, le chausseur dans leur rue. Elle adorait le courtier qui avait négocié le prêt pour l'achat de leur appartement, le dernier. Elle adorait aussi son assistante, le fleuriste près du tribunal, et sa factrice. Elle brûlerait son remplaçant si c'était possible, qui n'acceptait jamais qu'elle prenne les recommandés de son mari. Rien. Pas une fonction n'échappait à l'avis. Il y avait les bons et les mauvais. Il y avait des actes et des conséquences. Beaucoup de responsabilités. Plein d'engagements à tenir. Elle se sentait accablée. Dépassée par ce que l'on attendait d'elle. 
[...] Elle n'avait pas d'autre choix que d'être excellente. Elle ne voulait pas se tromper. Elle ne voulait pas que l'on accuse à tort, que l'on juge vite, que l'on condamne mal. Elle devait être parfaite, inattaquable. Elle ne craignait pas que l'on ne l'aime pas. Elle n'était pas tributaire d'un carnet de commandes à remplir. Elle se moquait de l'avis de ses collègues à son égard. Elle n'avait pas à plaire. Elle n'avait pas à satisfaire un patron. Elle tenait entre ses mains des avenirs. Elle détenait des vérités, des acceptations, des pardons, des résiliences. Par ses verdicts, elle scellait le Bien et le Mal. Après cela, il lui arrivait de penser qu'elle avait le droit de marcher un peu toute seule, de respirer le meilleur air qui soit, de manger les plats les plus succulents. Elle trouvait qu'elle méritait que l'on caresse longuement ses cheveux, qu'on la laisse avoir raison même lorsqu'elle avait tort, qu'on la laisse se tromper en paix. »

« Lorsqu'elle fermait la porte de son bureau, elle avait envie qu'on la nourrisse, bouchée par bouchée, qu'on la conduise, la déshabille, la lave. Elle voulait que l'on suspende tout jugement. Que puissent exister sans conséquence les poils sur ses jambes, sa fatigue, ses envies et toutes ses failles. Mais elle devait rentrer vite pour vite s'occuper des bains, du repas, des solutions à tout, devenir une mère. Chaque soir, elle déplorait qu'il n'y ait aucune légèreté dans le fait de rejoindre ses enfants. Lorsqu'elle garait sa voiture dans le parking au sous-sol, elle pleurait de se sentir si lourde. Elle pleurait sur tout ce qu'elle anticipait et qui se passerait sans aucun doute. Les caprices, les répétitions, quinze fois, de ce qu'il faut faire et de ce qu'il ne faut pas faire. Enlève tes chaussures, range ton cartable, accroche ton manteau, va prendre ta douche, lave bien derrière les oreilles, sèche-toi bien l'entrejambe, va mettre ton pyjama, attache tes cheveux. Ne crie pas, ne tape pas, ne rentre pas avec tes chaussures, ne laisse pas ton cartable au milieu de l'entrée, ne laisse pas ton manteau par terre, ne reste pas trop longtemps sous la douche, ne reste pas toute nue. Habille-toi. Mange. Arrête. Calme-toi. Ne crie pas. Laisse-le. Viens. Endors-toi. Dépêche-toi. Ne parle pas sur ce ton. Reviens. Brosse-toi les dents. Va te laver les mains. Répète. Ne me coupe pas la parole. Laisse. Ne dis pas ça. Arrête. Arrête. Arrête. Elle leur parlait à l'impératif. C'était sa façon de s'adresser à ses enfants. L'impératif pressé. L'impératif impatient. L'impératif exigeant. L'impératif puant. Elle paniquait. Littéralement. Pourquoi avait-elle enfanté ? Mais pourquoi ? Comment allait-elle pouvoir tenir ce rôle si longtemps ? Sans mourir elle-même de tant redouter le pire. »

« - Oui, mais moi, il y a personne que j'aimerai plus que toi un jour. Je suis sûre.
- D'accord, ma puce. D'accord.
- Tu me crois pas.
- Je te crois. C'est juste qu'on ne peut pas dire des phrases définitives comme ça.
- Il y a personne qui t'aime plus que moi. Personne, personne!
- D'accord. Merci, Hilde. Merci de ton amour.
- Et je les déteste, ceux qui t'aiment.
Sa grande, si petite dans son pyjama, les yeux qui voulaient pleurer. Elle l'a vue serrer les poings, rager de voir sa mère prendre à la légère sa déclaration. Sa grande, le cœur entier, pas encore craquelé, qui lui racontait comment l'amour peut être radical. Son aveu se heurtait à celui de l'adulte qui doute, qui sait trop bien, qui croit moins. »

« Elle avait besoin de longueur, de silence. Il lui fallait de franches suspensions de ses responsabilités, sans plus aucune analyse, sans possibilité de réquisition. Des plages sans traits pour marquer le temps, un rouleau sans échéances. Elle avait une trêve. Une fois par an. Lorsqu'ils partaient en vacances chez des amis. Une semaine où elle s'appartenait à nouveau. Ses journées redevenaient fluides. Le temps était de nouveau ininterrompu. Un liquide toujours aussi fuyant mais qui filait de façon homogène, souple, sans accrocs. Elle jouissait de tout. Pas de questions quant au fait de savoir si on en veut, quand on en aura, comment ils seront. Elle redevenait cette jeune célibataire qu'elle avait été, qui ne pensait qu'à elle. Qui avait le temps, qui n'avait pas ce poids permanent sur le cœur, qui se muait en brûlure lorsque l'inquiétude était trop grande. Quand un des deux tombait ou avait de la peine. Elle n'était responsable que de son devenir à elle. Avec en prime, la fameuse case cochée. Mère de deux enfants. Mais qui n'étaient pas là. Pas disparus, pas partis, pas morts. Juste, pas là. Elle avait besoin de cela. Pas d'une pause. Mais d'un nouveau statut. Être mère sans l'être. Déléguer son amour et sa crainte, ses deux puits sans fond, porteurs d'une angoisse qui l'empêchait, certains soirs, de vraiment bien respirer. »

« Elles s'aimaient comme on s'aime enfants, sans chercher à changer l'autre. »

« Nul n'est à l'abri, jamais. Nul ne peut compter sur le fait que les tragédies se construisent tranquillement, ont des fondements qui les nourrissent jusqu'à leur éclosion. Il est impossible de se préparer. Le pire n'a besoin de rien d'autre que d'advenir. »

« Mais le « maman ! » était un cri. Il était violent et sûr de lui. Il était tranchant comme une impatience. Il ne déchirait pas le matin de façon romanesque et romantique. Il le tranchait comme un boucher. Sa mère, il la saisissait. Le bras enfoncé dans le corps de la génisse, il empoignait le corps de sa mère et il tirait. De toutes ses forces, le pied sur l'arrière-train de l'animal pour faire levier, il tirait sur le corps harponné. Il la sortait, l'exposait à l'air vif, bruyant et sale. Elle s'est levée. A couru sur la pointe des pieds. Elle a ouvert la porte de leur chambre, fébrile comme avant un assaut. Sans adrénaline. Avec juste dans son corps, la crainte. »

« La tradition avait cette vertu de créer de la certitude, une forme de sécurité. »

« Il y a des coins reculés, si loin du monde que tout y semble possible. Une vie meilleure, plus de quiétude. Des grands espaces qui font prendre la mesure d'une échelle qui échappe d'habitude. Les montagnes y sont des plis de la terre. Les lacs et les étangs, des poches d'eau, comme des écuelles posées à la surface de la planète. Il y en a d'autres, des coins esseulés. Des petits coins de ferme, des villages délaissés où la solitude est plus sombre qu'ailleurs. L'espace y est une vaste nappe aride dont les frontières reculent à mesure que l'on court pour s'en échapper. Le reste du monde n'y a pas sa place. Ce sont des coins dont il n'y a rien à apprendre et rien à comprendre.
Elle a fermé les yeux un instant puis a fixé la route droit devant, refusant d'accepter, les mains jointes et serrées, les limites de son pouvoir. »

Quatrième de couverture

Les Bordes, c'est un lieu et c'est une famille. En l'occurrence, sa belle-famille qui ne l'aime pas. Elle, Brune, le bouclier. Mère responsable, tenant solidement sur ses deux jambes, un œil toujours fixé sur le rétroviseur ou l'entrebäillement de la porte, qui guette, anticipe, tente de maîtriser les risques.
Ce week-end, comme chaque année en juin, elle prend la route avec ses deux enfants pour rejoindre Les Bordes et honorer un rituel familial.
Pour celle qui craint chaque seconde l'accident domestique, Les Bordes ressemblent à l'enfer. Trop de jeux extérieurs, trop de recoins, de folles libertés. Trop de silence et de méchancetés à peine contenues. Trop de souvenirs.
Aux Bordes, Brune saura-t-elle esquiver le pire ? Est-il possible pour une mère de protéger ses enfants ?
Derrière la mécanique du drame hasardeux et l'absence de bourreaux, Les Bordes dresse un portrait de la famille, de la parentalité et de la maternité sans fard, grâce à une héroïne aussi troublante qu'humaine.
Aurélie Jeannin est conceptrice-rédactrice, consultante spécialisée en identité de marque. Elle est l'autrice d'un premier roman remarqué, Préférer l'hiver (HarperCollins, 2020; HarperCollins Poche, 2021). Elle vit avec son mari et ses enfants en forêt, quelque part en France.

Éditions Harper Collins/Traversée,  janvier 2021
218 pages