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jeudi 25 mars 2021

Une vie comme les autres ★★★★★ de Hanya Yanagihara

On suit une bande de potes, à l'aube de leur vingtaine, à New York et sur plusieurs dizaines d'années. 

Jude, l'avocat au mystérieux boitement, glissement, Willem, l'acteur BG, JB, l'architecte, Malcolm, l'artiste peintre. Un pavé (plus de huit cent pages !) qui nous laisse le temps de nous imprégner des personnages, de leurs vies,  leurs lubies, leurs désirs, leurs blessures, leurs erreurs, leurs souffrances.  

La psychologie des personnages est très détaillée, ainsi que leur quotidien. On suit leurs existences, on grandit, on aime, on affronte  (difficilement, douloureusement parfois) avec eux. 
Les bonnes années succèdent aux mauvaises, et vice et versa. « Les Années d'ambition. Les Années d'insécurité. Les Années de gloire. Les Années de désillusion. Les Années d'espoir. »

Chacun a son histoire, son passé, ses secrets, mais c'est bien autour de Jude, le personnage le plus énigmatique de ce roman, que chacun des trois amis gravitent plus ou moins étroitement. Il est en souffrance, fragilisé par des événements de son passé que l'on découvre au fur et à mesure de la lecture. Une souffrance, une douleur viscérale avec laquelle il lui faut vivre.  
« Lorsqu'il s'était promis qu'il n'essaierait pas de réparer Jude, il avait oublié que tenter d'élucider une personne revenait en fait à désirer la remettre en état : diagnostiquer un problème, et ensuite ne pas tenter de le résoudre, ne lui semblait pas seulement nonchalant, mais immoral. »
Un très grand roman sur l'Amitié et la souffrance. Un pavé troublant de vérités dont je suis ressortie soufflée. Un roman bouleversant, très émouvant, sombre, qui égratigne. 
« Tu ne comprends pas ce que je veux dire maintenant, mais un jour tu comprendras : le seul truc avec l’amitié, je pense, consiste à trouver des gens qui sont mieux que toi – pas plus intelligents ou plus cool, mais plus gentils, plus généreux et plus indulgents -, et puis de les apprécier pour ce qu’ils peuvent t’enseigner et à essayer de les écouter quand ils te disent quelque chose sur toi-même, que ce soit une bonne ou mauvaise chose, et de leur accorder ta confiance, ce qui est le plus difficile. Mais aussi le plus gratifiant. »

« L'autre aspect de ces trajets que JB adorait les soirs de semaine était la lumière - cette façon qu'elle avait d'emplir le train à l'instar de quelque chose de vivant tandis que les wagons traversaient le pont dans un bruit de ferraille, d'effacer la lassitude du visage de ses compagnons de voyage, les révélant tels qu'ils étaient lorsque, tout juste débarqués au pays et encore jeunes, ils imaginaient pouvoir conquérir l'Amérique. Il observait cette douce et sirupeuse clarté se répandre dans la voiture, gommer les sillons des fronts, recouvrir les cheveux gris d'une teinte dorée, adoucir l'éclat agressif des tissus bon marché pour leur donner un air chatoyant et raffiné. Puis le soleil disparaissait, le train s'en éloignant, indifférent, dans son bruit de ferraille, et le monde retournait à ses couleurs et formes ordinaires et tristes, les gens à leur humeur ordinaire et triste, un tour de passe-passe aussi cruel et abrupt que s'il avait été accompli d'un coup de baguette magique par un méchant sorcier. »

« S'il s'était agi de n'importe qui d'autre, songea-t-il, il n'aurait pas hésité. Il aurait exigé des réponses, aurait appelé leurs amis communs, l'aurait fait asseoir, aurait crié, plaidé et menacé jusqu'à lui soutirer une confession. Mais être l'ami de Jude impliquait cette forme de contrat : il le savait, Andy le savait, tous le savaient. Vous laissiez glisser les choses à l'encontre de votre instinct, vous chassiez vos suspicions. Vous compreniez que la preuve de votre amitié résidait dans le fait de garder vos distances, d'accepter ce qu'on vous disait, de tourner les talons et de vous en aller quand on vous fermait la porte au nez au lieu de la forcer à se rouvrir. »

« Était-ce ce à quoi être un père ressemblait ? Était-ce ce à quoi être un enfant qui avait des parents ressemblait ? Tant de chagrin, tant de déceptions, tant d'espoirs inexprimés qui ne se réaliseraient pas ! »

« Que lui avait-il révélé ? lui demanda-t-il un jour.
- Assez, répondit-elle, pour me convaincre que l'enfer existe et que ces hommes devraient y croupir.
Elle prononça ces paroles sur un ton dépourvu de colère, mais chacun de ces mots en était chargé, et il ferma les yeux, impressionné et légèrement effrayé de s'apercevoir que ce qui lui était arrivé - à lui ! - puisse susciter une telle passion, une telle hargne. »
« Je n'ai jamais fait partie de ces personnes - et je sais que toi non plus - qui ont le sentiment que l'amour qu'on éprouve pour un enfant est d'une certaine manière un amour supérieur, un amour plus important, plus significatif, et plus grand qu'aucun autre. Je n'ai pas ressenti cela avant Jacob, et je ne l'ai pas ressenti après. Mais c'est incontestablement un amour singulier, parce que c'est un amour qui n'est pas fondé sur l'attirance physique, ou sur le plaisir, ou sur l'intellect, mais sur la peur. On ne connaît pas la peur, jusqu'à ce qu'on ait un enfant, et peut-être que c'est ce qui nous fait imaginer par erreur que cet amour est plus sublime, parce que la peur elle-même est plus sublime. Chaque jour, notre première pensée n'est pas "Je l'adore", mais : "Comment va-t-il ?" Le monde, du jour au lendemain, se réorganise pour devenir un parcours d'obstacles terrifiants. Je le tenais dans les bras et attendais pour traverser la rue, et je me rendais compte à quel point l'idée que mon enfant, n'importe quel enfant, puisse survivre à cette existence était absurde. »

« L'amitié comprenait d'être témoin du lent écoulement des malheurs d'un autre, ainsi que de longues périodes d'ennui, et d'occasionnels triomphes. Elle consistait à se sentir honoré du privilège d'être présent pour quelqu'un dans ses moments les plus sombres, et de savoir que l'on pouvait en retour se sentir déprimé en compagnie de cette même personne. »

« Ce dont il n'avait pas pris conscience à propos du succès était que celui-ci rendait les gens ennuyeux. L'échec rendait aussi les gens ennuyeux, mais d'une manière différente : les personnes qui échouaient ne cherchaient qu'une chose - la réussite. Mais celles qui réussissaient cherchaient aussi uniquement à conserver leur succès. C'était la différence entre courir et courir sur place, or courir avait beau être une activité terriblement ennuyeuse, au moins la personne qui courait était en mouvement, traversant plusieurs paysages et profitant de différentes vues. Et pourtant, là encore, il semblait que Jude et Willem possèdent quelque chose qu'il n'avait pas, quelque chose qui les protégeait de l'ennui suffocant de la réussite, de la monotonie de vous réveiller et de vous rendre compte de votre succès et d'avoir tous les jours à continuer à faire ce qui vous apportait ce succès, parce qu'une fois que vous vous arrêtiez, vous échouiez. Il pensait parfois que ce qui les différenciait vraiment, lui et Malcolm, de Jude et Willem, n'était pas la race ou l'argent, mais la capacité sans fond de Jude et de Willem à s'émerveiller : leur enfance avait été si misérable, si grise, comparée à la sienne, que, devenus adultes, ils semblaient toujours éblouis de tout. [...] Il leur enviait cette propension, cette capacité qu'ils possédaient (même s'il avait conscience que, dans le cas de Jude du moins, cela constituait une récompense après une longue enfance punitive) de se montrer toujours émerveillés, cette foi qu'ils conservaient en l'existence, cette croyance que l'âge adulte continuerai à leur apporter des expériences étonnantes, que leurs années fantastiques n'étaient pas encore derrière eux. [...] En quoi pouvait consister le sentiment d'être adulte et de découvrir encore les plaisirs de l'univers ? 
Et là résidait la raison, pensait-il parfois, pour laquelle il aimait tant se droguer : non pas parce que cela lui offrait une possibilité d'échapper à la vie quotidienne, comme tellement de personnes le croyaient, mais parce que la vie de tous les jours semblait moins quotidienne. Pour une courte période - de plus en plus courte au fil des semaines - le monde lui apparaissait splendide et neuf. »

« Tout le monde était tellement plus divertissant à l'époque. Que s'était-il passé ? 
L'âge, supposait-il. Et avec lui : le travail ; l'argent ; les enfants. Toutes les choses qui permettent de déjouer la mort, de s'assurer de sa propre pertinence, toutes les choses qui apportent du réconfort et donne sens et contexte à l'existence. La marche en avant, dictée par la biologie et les conventions, à laquelle même les esprits les plus irrévérencieux ne pouvaient résister. »

« Lorsqu'il s'était promis qu'il n'essaierait pas de réparer Jude, il avait oublié que tenter d'élucider une personne revenait en fait à désirer la remettre en état : diagnostiquer un problème, et ensuite ne pas tenter de le résoudre, ne lui semblait pas seulement nonchalant, mais immoral. »

« Il considérait aujourd'hui comme une relation réussie une relation dans laquelle les deux personnes avaient identifié le meilleur de ce que l'autre avait à offrir et avaient également décidé d'estimer cette chose. »

« La psychothérapie, les psychothérapeutes, promettaient une rigoureuse absence de jugement ( mais n'était-ce pas une impossibilité, le fait de parler à une personne sans qu'elle vous juge ?), et pourtant, derrière chaque question, se trouvait un sous-entendu, qui vous poussait gentiment mais inexorablement vers la reconnaissance d'une faille, vous incitait à résoudre un problème dont vous ne connaissiez pas l'existence. Au fils des ans, il avait eu des amis qui avaient été convaincus que leur enfance avait été une enfance heureuse, que leurs parents les avaient fondamentalement aimés, jusqu'à ce que la psychothérapie les rende sensibles au fait qu'ils n'avaient pas été heureux, qu'ils n'étaient pas heureux. Il ne voulait pas que cela lui arrive ; il ne voulait pas qu'on lui dise que sa satisfaction n'était finalement pas de la satisfaction, mais un fantasme. »

« En vieillissant, il se met de plus en plus à songer à son existence comme une série de rétrospectives, jaugeant chaque saison qui passe comme s'il s'agissait d'un millésime, divisant les années qu'il vient de vivre en ères historiques : Les Années d'ambition. Les Années d'insécurité. Les Années de gloire. Les Années de désillusion. Les Années d'espoir. »

Quatrième de couverture

Épopée romanesque d’une incroyable intensité, chronique poignante de l’amitié masculine contemporaine, Une vie comme les autres interroge de manière saisissante nos dispositions à l’empathie et l’endurance de chacun à la souffrance, la sienne propre comme celle d’autrui.

On y suit sur quelques dizaines d’années quatre amis de fac venus conquérir New York. Willem, l’acteur à la beauté ravageuse et ami indéfectible, JB, l’artiste peintre aussi ambitieux et talentueux qu’il peut être cruel, Malcolm, l’architecte qui attend son heure dans un prestigieux cabinet new-yorkais, et surtout Jude, le plus mystérieux d’entre eux. Au fil des années, il s’affirme comme le soleil noir de leur quatuor, celui autour duquel les relations s’approfondissent et se compliquent, cependant que leurs vies professionnelles et sociales prennent de l’ampleur.

Révélant ici son immense talent de styliste Hanya Yanagihara redonne, avec ce texte, un souffle inattendu au grand roman épique américain.

Éditions Buchet.Chastel, janvier 2018
815 pages
Traduit de l'Anglais (États-Unis) par Emmanuelle Ertel 

jeudi 18 février 2021

L'autre qu'on adorait ★★★★☆ de Catherine Cusset


🎶 Avec le temps
Avec le temps, va, tout s'en va
On oublie le visage et l'on oublie la voix
Le cœur, quand sa bat plus, c'est pas la peine d'aller
Chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien
Avec le temps
Avec le temps, va, tout s'en va
L'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie
L'autre qu'on devinait au détour d'un regard
Entre les mots, entre les lignes et sous le fard
D'un serment maquillé qui s'en va faire sa nuit
Avec le temps tout s'évanouit 🎶
....

Un livre consacré à la perte d'un ami suicidé (on l'apprend dès le prologue), écrit comme on écrirait une éloge funèbre. Catherine Cusset s'adresse, avec un tutoiement,  à Thomas Bulot, un jeune universitaire brillant, ami de son frère et qui a été son amant, puis son ami. 
Le tutoiement est à appréhender, il peut surprendre. Un détail, parce que l'écriture de Catherine Cusset est très belle.
Sans aucune concession, elle retrace la vie de Thomas, la fin du lycée en 1986, son parcours universitaire chaotique aux États-Unis, ses amours fous et sincères, ses doutes et ses espoirs, ses excès, ses abus... Un homme adoré de beaucoup, un  « être poétique » comme il se définissait lui-même, une personnalité mouvante, qui rattrapée par certains troubles psychologiques et la détresse qu’ils engendrent, se cogne et sombre ...
« Tu es parfois sujet à des accès de dépression pendant lesquels ta vision du monde est d’un pessimisme absolu. C’est le cas en ce moment. Tu as hésité à me parler de cette humeur qui envahit ta vie, telle une marée noire et tue en toi tout désir, de ce vide qui t’engloutit comme des sables mouvants. »
Un livre qui fourmille de citations littéraires, Proust notamment - Thomas écrit une thèse sur "Proust et le classicisme" -, et de références musicales. 

Catherine Cusset rend un très bel hommage à cet ami disparu, un hommage poignant, empreint de vérité et écrit dans un style acéré. Elle se souvient de ce beau parcours de vie, elle le retranscrit avec lucidité, elle interroge aussi...
« Tu vas mieux. Sans raison. Ton énergie revient avec le printemps. Quand tu te réveilles le matin, la journée ne t’apparaît plus comme un désert impossible à traverser. »
J'ai dévoré ce livre mais un petit hic, malgré tout, je m'attendais à davantage d'empathie de la part de l'autrice/narratrice, de charge émotionnelle. L'emploi du "tu" y est certainement pour quelque chose. Néanmoins, une belle lecture.

« Allongés par terre dans ta chambre, vous écoutez The Cure ou, en chantant à tue-tête, Ferré, Reggiani, Brel, Dutronc et Serge Gainsbourg. Vous chantez aussi faux et fort l’un que l’autre, vous hurlez en imitant les mimiques faciales du vieux Léo aux tempes grisonnantes que vous avez vu à la télévision, et son poing qui s’abat quand il bute sur le mot « peinard » : Avec le temps… Avec le temps va, tout s’en va / Et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu / … »

« D’un commun accord on baptise cette relation naissante « amitié érotique ». Il ne s’agit pas d’amour. Le sentiment qui nous lie est léger et joyeux. Personne ne doit savoir ce qui se passe entre nous, surtout pas mon frère et sa bande de copains. »

« Notre maisonnette te paraît un palace par rapport à ton trou à rats d'Harlem, avec ses quatre chambres à l'étage, toutes petites mais lumineuses, dont les fenêtres à guillotine donnent sur le ciel bleu et le jardin vert vif qui sent bon l'herbe coupée. Elle est à cinquante mètres de la mer. Tu découvres une côte découpée qui ressemble à celle de la Normandie et de la Bretagne. En fin d'après-midi Alex sert l'apéritif dans le jardin. Il fait frisquet, tu lui empruntes un pull marin, vous parlez du jeune gouverneur de l'Arkansas que personne ne connaissait il y a un an, qui a grandi dans la pauvreté et qui vient d'être élu président : un de ces destins fabuleux que permet l'Amérique. Alex met en route le barbecue et grille des brochettes d'agneau dont l'appétissant fumet caresse tes narines. Un whisky dans une main, une cigarette dans l'autre, appuyé contre le dossier d'une confortable chaise longue en bois, tu entends pépier un moineau. »

« [...] tu passes [...], dans une petite communauté de musiciens, trois semaines aussi intenses que le voyage au Japon, peut-être même plus intenses, puisque le seul vrai voyage, comme le dit Proust, ne consiste pas à aller vers de nouveaux paysages mais à voir l'univers avec les yeux et les oreilles d'un autre, et que c'est par l'art que « nous volons vraiment d'étoiles en étoiles. » Tu constates à Dijon ce que tu n'aurais jamais cru possible il y a un an devant la tombe de ta mère : tu es heureux. Proust n'écrit-il pas dans son Carnet de 1908 que « le bonheur n'est qu'une certaine sonorité des cordes qui vibrent à la moindre chose et qu'un rayon fait chanter » ? »

« Cette année tu as suivi le cours d’un grand professeur de français sur Baudelaire, et tu t’es rappelé ton unique amour : la littérature. Gagner de l’argent n’est pas une motivation suffisante : tu veux la liberté de lire, de penser et d’écrire. L’Amérique a cela de merveilleux qu’il n’est pas trop tard pour changer de voie. Comme Élisa, comme moi, tu vas t’inscrire en doctorat de lettres en postulant pour une bourse et tu deviendras professeur, pas en France, mais aux Etats-Unis où l’accès aux postes est fondé sur le mérite, où un universitaire est princièrement traité, le métier prestigieux et la liberté de l’esprit respectée. »

« Tu ne peux même pas aller te reposer dans la petite maison du Connecticut car nous avons déménagé et vivons provisoirement dans un endroit du New Jersey inaccessible autrement qu’en voiture. En congé sabbatique cette année, je circule entre les Etats-Unis et la France. Un après-midi de novembre où tu me retrouves dans un café du Village, tu me révèles ce que tu n’as dit à personne : tu es parfois sujet à des accès de dépression pendant lesquels ta vision du monde est d’un pessimisme absolu. C’est le cas en ce moment. Tu as hésité à me parler de cette humeur qui envahit ta vie telle une marée noire et tue en toi tout désir, de ce vide qui t’engloutit comme des sables mouvants. En nommant ce néant, tu tentes de lui donner une existence, de le mettre à distance, de construire une défense. Mais quel rapport entre ce noir d’encre qui te submerge quand tu es seul et ces mots que tu prononces devant un cappuccino, dans un café de New York, face à un visage ami ? »

« La femme que nous aimons est « une image, une projection renversées, un "négatif" de notre sensibilité », écrit Proust dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs. Rien de plus juste. La souffrance que t'inflige Olga est l'image latente de ton amour. Si tu parviens à accepter ce qu'elle exige de toi, cet amour aura une force herculéenne. Mais tu reviens malgré toi buter contre ce petit fait qui ne s'emboîte dans une aucune logique pouvant lui donner un sens favorable. Le téléphone portable, c'est le seul moyen de la joindre à tout moment et de savoir où elle est. Quelle autre raison qu'une double vie pourrait motiver son refus ? Avec qui est-elle en ce moment, alors que son répondeur à la maison se déclenche et qu'elle ne décroche pas, même en entendant ta voix ? Insatiable comme elle est, lui suffis-tu ? Swann se trompait-il quand son intuition lui disait qu'Odette était infidèle ? »

« Tu ne la comprends pas mais tu l'aimes. Tu ne pouvais aimer qu'une Russe, c'est l'évidence. Une femme qui te comble autant qu'elle te torture, une femme dont l'âme a des méandres où tu te perds et avec qui l'amour est un mystère sacré. »

« Ce qui compte, c'est ce que tu sens quand tu écoutes l'adagio du Quinzième Quatuor de Beethoven [...]. C'est là qu'est ta vérité ; ta vie. Toi, ton vrai toi, ton être poétique, celui qui rit avec un ami, regarde une femme, un ciel ou un tableau, est absent de ces pages. Si tu aimes tant Proust, c'est pour son intuition fondamentale : la vie véritable est dans les fragments de temps qui échappent au temps. 
La fameuse madeleine n'est rien d'autre que la rencontre du présent et du passé qui permet de sortir de l'angoisse de la mort en n'étant ni dans le passé ni dans le présent mais entre les deux. Cette phrase du "Temps retrouvé" s'est imprégnée en toi : « Une minute affranchie de l'ordre du temps a recréé en nous pour la sentir l'homme affranchi de l'ordre du temps. Mon texte, c'était l'anti-Proust. » »

« Proust encore :  « Il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt, une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté : c'est le Chagrin. » »

« ... Richmond. C'est une ville attachante. Du Sud, avec un ciel méditerranéen, un magnifique automne. Elle te change des villes blanches qu'étaient Portland et Salt Lake City. Ancienne pour l'Amérique, elle a une histoire : c'est là que fut voté en 1786 le règlement pour la liberté religieuse rédigé par Thomas Jefferson qui institua la séparation de l’Église et de État. Et c'est à Richmond qu'a grandi celui qui fut un des héros de ton enfance, le champion de tennis Arthur Ashe. De la ségrégation au sida, sa vie est comme un concentré de l'histoire des États-Unis dans la seconde moitié du vingtième siècle : toi qui as toujours été fasciné par les prouesses sportives, tu te demandes si tu n'as pas là un sujet en or, qui pourrait donner un roman formidable, qui deviendrait ensuite un film hollywoodien.
Le casque sur la tête, Nina Simone, Betty Carter ou Keith Jarrett dans les oreilles, tu sillonnes à vélo cette ville qui n'était qu'une entité abstraite quand tu y as débarqué en août et qui devient, au fil de ta dérive sur l'une et l'autre rive de la James River, un agrégat d'images, de musées, de parcs, de quartiers à l'identité bien distincte. Ici et là tu t'arrêtes, surpris par une maison ancienne qui a survécu à l'incendie de la ville par les Anglais, ou par un porche en fonte ouvragée. Au musée des Beaux-Arts tu es ému de trouver des oeuvres de Poussin et de Delacroix : un petit bout de chez toi, si loin. Tu vas voir des films au Byrd Theater, au Landmark Theater, au Carpenter Center, dont tu admires les façades Art nouveau. »

« Je suis ton amie, je ne suis pas méchante, tu l’as compris. Mais comme j’ignore la fragilité, comme j’ignore le mal qu’on fait à l’autre en posant le doigt sur ses zones les plus sensibles et en appuyant dessus ! Ma pauvre petite fille qui n’a pas cinq ans, tu as peur pour elle, peur que son bulldozer de mère ne l’écrase sans même s’en rendre compte. Peut-être n’écriras-tu rien, mais au moins tu ne feras ce mal-là à personne. Tu te préfères dans la peau du bouffon pathétique que dans celle d’une femme qui te donne à lire un tel texte en te demandant ton avis “littéraire”. Un texte qui n’est pas seulement blessant, mais mauvais. Tu es partial, soit, puisqu’il s’agit de toi, mais tu n’as aucun doute. »

« Après t’être terré tout l’automne et l’hiver, tu t’éveilles avec le printemps. Tu commences à connaître ce rythme, le très haut suivi du très bas, les montagnes russes des émotions, le bonheur du printemps et de l’été suivi du désastre de l’automne et de l’hiver, suivi d’un nouveau printemps. Proust retrouve le temps, et toi la joie. Sans doute est-ce le rythme de la vie…»

« Malgré la mort, malgré le deuil, vous êtes follement amoureux l'un de l'autre. Ou à cause de ? « Les "quoique" sont toujours des "parce que" méconnus  », écrit, dans "À l'ombre des jeunes filles en fleurs", celui qui a tout compris, tout pensé, tout dit. »

« Quand nous dînons en tête à tête ce soir-là, tu me racontes septembre et ton désir de suicide. Je n’ai pas l’air trop inquiète, pas même quand tu me dis avoir penser à mettre un sac de plastique sur ta tête comme mon beau-père pour ne pas te louper. Tu remarques mon imperceptible haussement d’épaules, comme si je trouvais indécent d’oser te comparer à mon beau-père qui est passé à l’acte. C’est vrai que, vue de New York, de ce restaurant de Chinatown où tu dégustes un poulet au sésame dont tu trouves la saveur exquise, ta dépression de Venise ne parait pas mortelle. »

Quatrième de couverture

« Quand tu penses à ce qui t’arrive, tu as l’impression de te retrouver en plein David Lynch. Blue Velvet, Twin Peaks. Une ville universitaire, le cadavre d’un garçon de vingt ans, la drogue, la police, une ravissante étudiante, une histoire d’amour entre elle et son professeur deux fois plus âgé : il y a toute la matière pour un scénario formidable.
Ce n’est pas un film. C’est ta vie. »

L’autre qu’on adorait fait revivre Thomas, un homme d’une vitalité exubérante qui fut l’amant, puis le proche ami de la narratrice, et qui s’est suicidé à trente-neuf ans aux États-Unis. Ce douzième roman de Catherine Cusset, où l’on retrouve l’intensité psychologique, le style serré et le rythme rapide qui ont fait le succès du Problème avec Jane, de La haine de la famille et d’Un brillant avenir, déroule avec une rare empathie la mécanique implacable d’une descente aux enfers.

Éditions Gallimard, collection Blanche, août 2016
300 pages
Finaliste du prix Goncourt 2016

jeudi 11 février 2021

Les voyages de Cosme K ★★★★★♥ de Philippe Gerin

Un beau voyage hypnotique et envoûtant
qui nous emmène sur les terres d'Andøya, une île de l'archipel de Vesterålen en Norvège, où la brume aspire les corps dans les matins polaires, puis au bord du lac Baïkal en Sibérie, lac sacré où la solitude n'est jamais pesante, là où  « on est dans la beauté », et enfin l'ultime étape, la fiévreuse et grouillante Singapour.

Cosme K est un homme blessé en exil. Il est énigmatique. Il est rassuré de se sentir enfermé dans la solitude des grands espaces. Il  « ne cherche pas les palpitations de l'aventure mais uniquement l'apaisement de l'exil. » 
Il porte en lui une « douleur sèche et muette et elle lui craquelait l'âme comme la terre d'un désert de pierre ». Une douleur qui s'exprime la nuit par un cri qui traverse ses rêves, un cri venu de ses entrailles « qui ne trouvait que le silence de la nuit pour l'accueillir ».  
Au fond de lui, un oubli infligé, un passé enfoui, que l'on déflore par petits bouts tout au long de la lecture. Et sur sa route, de belles rencontres (Maïken, Bestefar, Olga, Shu Fang) qui l'aiguilleront, l'aideront à déchiffrer les signes qui s'offriront à lui. 
« Tu t'interroges sur toutes ces coïncidences. Ces liens que tu crois deviner entre ceux que tu as croisés dans tous les mondes que tu as traversés. Ne cherche pas. Ne perds pas de temps. La faille est toujours ouverte. Le passé, le présent, le futur n'ont pas d'importance. Seul le chemin compte. Et sur le chemin, les guides qui t'ont indiqué la direction quand tu étais perdu. »
Et sur ses traces, son frère, bien des années après le départ de Cosme K....

Philippe Gerin maîtrise la narration et l'art du suspense, un suspense qui nous tient jusqu'à la toute fin quand la lumière se fait enfin sur ce poids que Cosme K porte en lui. Les descriptions des paysages et des sentiments sont incroyables et somptueuses. 

Magnifique lecture. Une ode à la nature, à la beauté, à la vie. 
« [...] la beauté comme ultime rempart aux impasses dans lesquelles la modernité acculait les vies. »
Elle est une lecture de l'intime, elle porte en elle le poids de la souffrance, de la culpabilité, des tourments, des remords inconsolables, des cassures de la vie. 
Elle est un voyage initiatique au coeur de l'être, en quête d'abandon, d'oubli, de pardon, de vérité et d'amour.   
« L'important c'est le chemin. Ce n'est pas la destination. »
Mon libraire lors de sa présentation de la Rentrée littéraire de septembre 2019 déplorait que cette rentrée ne fasse pas plus de place à ce petit bijou. Il craignait que ce dernier soit condamné à finir en pâte à papier en peu de temps...
Je l'ai lu en novembre 2019 ; il a ensuite  rejoint ma grande pile de livre à chroniquer. Je m'en veux terriblement de ne pas avoir pris le temps d'en parler plus tôt, parce que ce livre est une petite pépite pour moi. Je l'avais "post-ité" dans tous les sens, et en notant tous ces passages relevés, je l'ai quasiment lu une deuxième fois ;-) Et l'envie de découvrir le lac Baïkal s'est de nouveau emparée de moi.

Chronique rédigée avec en sourdine le blues de Bjørn Berge, guitariste bluesman norvégien découvert grâce à Maïken. « Le blues des accords de guitare enveloppait les corps dans une torpeur qui ralentissait les gestes et les maintenait éloignés l'un de l'autre. »
« Il faut que tu voies l'hiver. Ne pars pas avant d'avoir vu l'aube bleue glisser sur la lande couchée et sur les rochers pointus, lorsque le jour ne vient jamais. Ne pars pas avant d'avoir ressenti sur ta peau les lumières d'un ciel strié d'aurores boréales. »

Prologue
« Une nuit, Cosme est parti. 
Au matin, il n’était plus là. Sa chambre était vide. Et je fus le seul, je crois, à m’en étonner. Ensuite, ce fut un autre silence. Différent de tous les silences connus. 
J’ai entendu claquer une porte cette nuit-là. C’est tout ce que j’ai entendu. Le bruit sourd d’une porte se refermant, poussée par un courant d’air. Je n’ai rien entendu d’autre. Seulement ce claquement de porte inhabituel. Et dans mon lit, je me suis redressé pour guetter d’autres bruits. J’ai interrogé l’étrangeté de cette nuit. Entre les murs de la maison muette, personne d’autre que moi n’a entendu l’appel de la porte. Personne ne s’est réveillé dans le même sursaut. Non, personne n’a eu froid comme moi cette nuit-là. Le claquement de la porte n’était que pour moi. 
Entre les jointures des volets de bois, la lumière de la lune blanche forçait le passage. Et malgré le froid qui me cernait, j’ai repoussé les draps à mes pieds. Les draps étaient raides comme du carton et le froid m’a finalement saisi tout entier. J’ai posé mes pieds sur le sol de la chambre. Je me souviens de mes pieds nus sur les lames de bois cirées. Je me suis avancé jusqu’à la fenêtre et j’ai apposé mon visage sur le carreau embué. Entre les volets clos, dans l’espace étroit d’une faille, c’est là que j’ai vu Cosme pour la dernière fois. Un jour, autrefois, il me portait sur ses épaules et le monde se penchait doucement. Nous étions invisibles. Nous étions insoupçonnables. Et mes mains, tendues vers le ciel, effleuraient les pétales blancs des pommiers en fleurs qui se répandaient sur le sol comme des larmes. Un jour, autrefois, il me portait sur ses épaules et le monde ne pouvait se réaliser sans lui. [...]
Un jour, autrefois, il me portait sur ses épaules et le monde se penchait doucement. »

« Maïken
À Kane, 
Ici, j’ai vu les queues des baleines à bosse 
Ici, j’ai vu des moutons endormis sur le sable blanc 
Ici, j’ai vu le soleil rouge effleurer la mer et les grands aigles surveiller la lande couchée »
Cosme

« Je me souviens d'une photo dans la chambre de mes parents, dans un cadre posé sur le rebord de la fenêtre. Nous nous trouvons dans la cour ma mère et moi. Sans doute mon père prend-il la photo. Mais je n'en suis pas certaine. Il ne l'a jamais confirmé.Ma mère porte ses vêtements de semaine, ses bottes. Ses cheveux et sa robe sont agités par le vent. Je dois avoir quatre ans. Ma salopette en jean est trop courte. Je suis tout contre elle. Je m'agrippe à sa robe comme les baleineaux aux flancs de leur mère. Une partie de mon visage est cachée par les tissus qui volent. Longtemps j'ai cru que je m'agrippais ainsi par peur que le vent m'emporte. En fait je pense maintenant que je la retenais, elle. J'avais déjà compris qu'elle était en partance, bien avant qu'elle rejoigne le continent. Son regard ne fixe pas l'objectif, il est déjà ailleurs. »

« Elle n'était pas d'ici. Elle n'était pas d'Andøya. Elle est venue pour toi mais une île ça peut rendre fou quand on n'y est pas né. Une île ça ne pardonne aucune faiblesse. Elle n'était pas d'ici. Elle a tenu autant qu'elle a pu. Un jour il faudra lui pardonner. »

«Elle fit alors l'inventaire de ce qu'elle savait de Cosme K, en comptant sur ses doigts  : il arrivait de l'ouest de la France, d'un autre bout de la terre, il avait dix-neuf ans, presque dix ans de moins qu'elle, il était blond, il vivait chez elle depuis six mois, il parlait mal l'anglais mais s'améliorait chaque jour. Il ne possédait pas de téléphone portable et se méfiait d'Internet et des réseaux sociaux, il travaillait depuis deux mois sur le Reine, il aimait boire et manger, il faisait des cauchemars violents, il possédait en tout et pour tout un seul sac de vêtements et portait toujours le même vieux pull gris en laine épaisse. »

« Au loin, sur la mer, le plus grand parc éolien offshore de Norvège s'étendait sur toute la surface de l'eau. Une armée de cyclopes, unijambistes et silencieux, dont les yeux rouges et intermittents semblaient menacer les terres lourdes et archaïques d'une invasion imminente. Maïken se détache de Cosme K et s'immobilisa pour sonder l'avancée de ces colonnes inquiétantes sur l'eau noire. Elle fixa longuement les hélices, parfaites armes blanches qui, de leur rythme lent et uniforme, tentaient de l'hypnotiser pour la figer dans cette terre. Au bout d'un moment, elle finit pas poser ses mains bien à plat sur son ventre. Et presque imperceptiblement elle sourit à la nuit et aux éoliennes lointaines, qui ne pouvaient plus rien contre elle. »

« C'en était fini du soleil qui hier encore se traînait sur les flancs des falaises et se faufilait jusque sur le perron de la ferme. Lumière froide de septembre, dernier mirage avant le grand engourdissement. »

« Elle compta les nuits. Elle se dit qu'elle n'en finirait jamais de compter le temps, de le décomposer en unités mathématiques figées, pour tenter vainement de le ralentir et de lutter contre l'oubli. »

« [Elle] aurait voulu savoir l'irrigation de cette douleur. Elle aurait voulu la bercer. »

« Maïken s'approchait de Bestefar et, sans rien demander, elle prenait les deux mains rugueuses et lourdes dans les siennes. Quoi qu'il fasse à cet instant, où que ses pensées insondables l'aient emporté, il répondait immédiatement à sa prière et il revenait sans regret à la lisière du monde terrestre, celui où vivait Maïken. Il lui accordait toujours ce temps-là, le temps nécessaire, sans compter, sans contrepartie, sans questionnement. Et elle enfonçait son regard dans le sien, qui l'accueillait de toute sa bonté et, dans ces yeux presque transparents, Maïken se laissait aspirer par le kaléidoscope d'images qui se reflétaient à l'infini comme sur une multitude de miroirs. Dans ces images, il y avait à la fois les tissues légers sur la peau de sa mère et la laine épaisse des agneaux, le craquèlement des glaciers du pôle et les bras de Jonas autour de sa taille, les mots précipités sur le papier bleu et les murmures des églises pointues, la plage de sable blanc et la poussière noire du volcan, la craie sur le tableau et les macareux autour de l'île aux oiseaux, l'écume dans le sillage de l'Hurtigruten et l'aube bleue des matins polaires, les gestes précis de son père et le cartable de Nora qui tape dans son dos...Et ces images semblaient contenir la totalité des sensations de l'univers que Maïken ne pouvait pas toutes saisir mais qui la soulageait pendant que, au contact de la peau rude, elle retrouvait la chaleur, la belle et rassurante chaleur, irradier à nouveau dans son sang. Cela ne durait que quelques secondes et déjà elle pouvait relâcher son étreinte pour repartir à ses combats quotidiens. Et derrière la porte la mélancolie avait cette fois encore battu en retraite.  »

« Je ressens encore sa chaleur irradier sur ma peau. Dieu ! que cette chaleur est réconfortante. Elle me donne de la force et du courage pour poursuivre ma route, malgré tous les silences qui pèsent sur mes épaules. Où que tu sois, je sais qu'il me faut te trouver. C'est une évidence qui structure toutes mes pensées. Tu détiens les clefs qui me permettront, un jour, de retourner d'où je viens. De ma poche j'extrais une anémone oubliée, dont les pétales froissées se désagrègent sous mes doigts. »

« Olga
À Kane, 
Ici, j’ai plongé dans l'eau claire du lac sacré
J'ai entendu les rites chamaniques sur les montagnes autour
J'ai partagé l'omoul séché et l'eau-de-vie
dans la datcha du ministre
Cosme »

« Disposées sur des pierres plates tout autour du foyer, les brochettes d'omoul dégageaient déjà l'odeur caractéristique des journées d'été interminables qui s'étiraient bien au-delà des heures solaires. En ces temps de canicule écrasante, l'ivresse partagée des souvenirs et de la vodka troublait la torpeur du lac et ramenait à la vie chacun des villages de datchas qui parsemaient la côte est du Baïkal. Ces hameaux anciens de maisons de bois sur jardins nourriciers se repeuplaient pour quelques semaines avec l'arrivée massive des citadins alentour. La plupart d'entre eux revenaient chaque été sur la terre de leur enfance. Ils renouaient avec la lenteur d'une époque définitivement révolue, mais qui intimement les reliait encore. Et parce qu'ils se retrouvaient entre eux, ceux du Baïkal, parce que les forces du las les traversaient tous sans exception, leur allégresse pouvait s'exprimer, sans raillerie ni honte, autour des pierres plates et des petits verres d'eau-de-vie glacée. L'odeur d'omoul grillé était une parenthèse mélancolique dans l'âpreté de leurs vies devenues combats quotidiens. »

« Sur le trajet du Transsibérien, qui l'avait emmené jusqu'à Irkoutsk depuis Moscou, Cosme K avait observé les mêmes villages à l'agonie, les mêmes vieilles personnes grattant le sol d'un territoire désolé, abandonné en moins de vingt ans, comme rayé de la nouvelle carte d'un empire réduit en miettes. »

« Devant lui, [...] l'eau étale du grand lac, tout en scintillements, pénétrait la baie sur une petite plage de galets ronds et clairs. De chaque côté, des collines escarpées, pelées ou couvertes de conifères, se reflétaient dans l'eau claire de façon si précise qu'on pouvait croire à l'existence d'un monde inversé sous la surface. [...] Un petit ponton de bois sombre s'avançait courageusement au-dessus des eaux profondes, comme pour prolonger en vain le chemin de terre et de pierres au-delà de la rive. Au-dessus de la plage, face au lac, un banc de pierres grises, couvertes par endroits de lichen jaune, semblait posé là depuis des siècles. Le regard se perdait ensuite aux confins de l'étendue d'eau qui paraissait ne connaître d'autres limites que celle du ciel. »

« L'eau du lac était douce sur la peau. Cosme K avait plongé du ponton et il avait senti les milliers de bulles d'air glisser sur son corps engourdi par la nuit. [...] Il lui sembla qu'il aurait pu nager ainsi des heures dans l'eau translucide, sans jamais être en mesure d'apercevoir d'autres rives que celles de la baie de Krestovaya et l'immensité de ce réservoir lui apparut dans toute sa grandiose démesure. [...] Il ferma les yeux et se laissa bercer par les caresses de ces vibrations, pour dériver, avec une douceur infinie, au coeur des multiples mirages du grand lac. Et dans cet abandon, il sentit l'énergie du Baïkal le posséder et il en fut reconnaissant aux dieux qui régnaient ici. »

« C'est ce qui ce dit. C'est ce que j'entends. Tu sais, nous, les cosaques, avons un sixième sens pour cela. Nous savons toujours quand vint le temps de protéger nos frontières. »

« Le Baïkal était en eux [...]. De génération en génération, ils étaient dépositaires de la beauté des lieux et leur reconnaissance semblait infinie. »

« Aucune trace n'est éternelle. Rien n'est immuable, l'oublie est le seul rempart. Et face à lui, le grand lac immobile, qui n'était jamais le même, semblait lui donner raison. Son apparente éternité sereine était trompeuse et sa mutation permanente bien qu'invisible. »

« Il savait au plus profond de lui-même que tous les enfants d'ici et d'ailleurs n'avaient pas besoin d'oreille pour entendre ce que les adultes tentaient de leur cacher. Et tout en s'enfonçant dans la nuit il énuméra pour lui-même tous les mots que Maman Jane n'avait jamais prononcés et dont les échos s'entrechoquaient pourtant toujours entre les parois de son crâne. Ces mots qui le réveillaient encore et encore après toutes ces années, même ici, malgré la distance qu'il s'efforçait d'accroître sans cesse. Il eut un instant de découragement. Que fallait-il donc accomplir pour qu'advienne l'oubli ? »

« Ce rendez-vous était devenu une respiration nécessaire dans l'implacable inertie du temps. Chaque jour et chaque nuit, ils l'attendaient comme une promesse hors la vie. Après les étreintes, Cosme K se laissait happer par les myriades d'étoiles qui tremblaient sur la voûte du ciel. Elles paraissaient si proches, si accessibles, qu'il tendait le bras pour les effleurer de ses doigts, mais toujours elles se dérobaient à lui. En apesanteur entre l'eau et le ciel, jamais il ne s'était senti avec lui-même dans une telle intimité. »

« Oh, se glisser sous les couvertures colorées contre la tiédeur d ce corps généreux, puis éteindre la lumière et par la fenêtre attendre, attendre qu'Angara, fille unique du Baïkal, vienne se mirer dans le lac à la lumière de la lune avant de rejoindre Ienisseï, son bien -aimé. »

« Elle s'attarde encore sur chaque parcelle de ce corps tant aimé. Qui racontera maintenant les histoires de pionniers perdus dans la taïga, de chiens bâtards satellisés autour de la terre, de trains traversant le ciel... ?»

« J'aime la nuit qui abolit le monde et ses frontières, qui efface tout pour un temps, un temps qui toujours semble infini. J'aime la nuit qui adoucit les douleurs. »

« L'attachement, c'est pouvoir appeler quand la peur surgit et être toujours certain que quelqu'un vienne. »

« Shu Fang
À Kane, 
Toute beauté ici semble en sursis
Au bout du corridor Ivan attend l'alexandrite
À bord du Elsewhere, la mer de Chine est un espoir
Cosme »

« Le monde inédit qui s'offrait à Cosme K depuis son arrivée la veille à Singapour n'en finissait pas de le fasciner et de le révulser tout à la fois. Sur le quai de la gare centrale de Singapour, les clameurs et les accélérations l'avaient saisi. La fièvre grouillante irriguait la moindre coursive du petit dragon asiatique. La vie semblait onduler en permanence, occupant chaque mètre carré d'une parcelle de continent trop confinée pour sa prospérité insolente. »

« Au-dessus d'elle, sur le mur défraîchi, était punaisé une photo. La photo était légèrement penchée. Un tout jeune enfant dans les bras de Shu Fang. Et dans l'espace, si réduit soit-il, transperçait une force. Une force venue d'ailleurs. Du pays où se trouvait l'enfant. L'enfant qu'elle avait laissé pour s'occuper d'autres enfants qui n'étaient pas les siens. [...] un autre enfant sur une autre photo surgit dans ses pensées. Un autre enfant dans un autre pays, sous des pommiers en fleurs. Les pommiers du verger pleurent des larmes blanches sur le sol. »

« Il fut intronisé dans les cercles multiples et concentriques d'expatriés de toutes sortes, dont le seul objectif dans la vie semblait être de dépenser en soirée le trop-plein d'argent qu'ils accumulaient le reste du temps. »

« [...] la beauté comme ultime rempart aux impasses dans lesquelles la modernité acculait les vies. »

« Je n'aime pas cette ville. Elle est comme un étau. Elle écrase ceux qui vivent en son sein. Elle nous rend invisibles... Et nous, les hommes invisibles, nous résistons sur ces amas de pierres pour envoyer quelques billets là-bas et on fait semblant de croire qu'un jour on rentrera parmi les nôtres, ceux qui nous attendent, ceux qui vivent avec rien, avec ce qu'on arrache chaque jour à la poussière avec nos doigts qui saignent. Jusqu'au jour où on nous enterrera avec cette même poussière. Les nôtres l'apprendront longtemps après. Ils prieront peut-être. Les enfants ne se souviendront pas de nos visages maigres. C'est ainsi que cela se passe. Et d'autres arrivent pour prendre notre place. C'est la modernité. La modernité nous mutile et nous sépare. La modernité nous abandonne à une solitude forcée. Il faut quelque chose de plus immense à l'homme pour qu'il puisse rester debout. La beauté sans doute. Quoi d'autre ? Mais ici, ils ont tué la beauté aussi. »

« Tu t'interroges sur toutes ces coïncidences. Ces liens que tu crois deviner entre ceux que tu as croisés dans tous les mondes que tu as traversés. Ne cherche pas. Ne perds pas de temps. La faille est toujours ouverte. Le passé, le présent, le futur n'ont pas d'importance. Seul le chemin compte. Et sur le chemin, les guides qui t'ont indiqué la direction quand tu étais perdu. »

« L'important c'est le chemin. Ce n'est pas la destination. »

« Dans le monde qu'ils se sont créé pour échapper à la pesanteur des temps obscurs de Singapour, sans doute se sentent-ils libres et prisonniers à a la fois. Pourtant, à cet instant, leurs pas sur l'écume des vagues mourantes sont légers et leur bonheur ne fait pas de doutes. »

Quatrième de couverture 

À l’orée de la vingtaine, Cosme K déserte la maison familiale et trouve refuge dans l’errance. Au hasard des rencontres, il pose son sac au bord du cercle polaire en Norvège, sur les rives sauvages du lac Baïkal et dans la modernité enivrante de Singapour. Discret et solaire, il est accueilli par des inconnus et s’immisce dans leur quotidien avant que la route, pourtant, ne le reprenne.
Alors qu’il aborde les confins du monde connu, son frère se lance sur ses traces. En retrouvant les hommes et les femmes que Cosme K a croisés et dont il a bouleversé l’existence, il reconstitue son parcours et s’efforce de réconcilier leur destin.
Traversé par la culpabilité et le pardon, un roman initiatique qui se déploie dans des paysages majestueux.

Philippe Gerin est né en 1970 à Saint-Étienne et réside en Bretagne. Entretemps il a vécu et voyagé dans d’autres mondes connus, au Canada, en Sibérie, au bord de la Baltique, en Scandinavie, en Malaisie… Il est l’auteur d’un premier roman, Du haut de la décharge sauvage, paru en 2013.

Éditions Gaïa, août 2019
287 pages
Prix du roman de la ville de Carhaix 2020

jeudi 10 septembre 2020

Une bête au paradis ★★★★☆ de Cécile Coulon

"Une bête au paradis" se lit d'une traite, vite, peut-être un peu trop vite...oui mais voilà la langue est belle,  écriture acérée, tranchante, des chapitres brefs, de belles métaphores, une puissance descriptive accrocheuse des personnages, de leurs sentiments, de leur âme « [...] un frère défait [...] aux yeux baignés de larmes et de peine » , « Le vert si dur, si beau de ce regard avalé par le temps se transformait en gris, un gris de terre, un gris de jument, un gris qui ternissait tout, amplifiait les petites peurs, les angoisses sans importance. » ....
Alors, oui, je me suis laissée happer par ce petit coin de paradis, dans cette ferme témoin de souvenirs accumulés depuis plusieurs générations, témoin des dures conditions de vie en milieu rural et qui résiste au temps grâce à la vaillance, au courage de deux femmes, Émilienne la grand-mère et Blanche sa petite-fille. 
On pénètre dans l'intimité de cette famille et l'on découvre que la vie dans ce paradis n'est pas toujours simple, ni rose, que l'espoir cède en un éclair de temps sa place au désespoir, que les rancoeurs, les regrets ternissent l'atmosphère, qu'il est un environnement hostile à la quête du bonheur et que comme tout Paradis ... il est bel et bien empoisonné ! 
« Le Paradis était un endroit maudit tenu par un ange au visage aussi creux qu'une gamelle, aux épaules un peu bases, à la poitrine trop large pour ce corps ramassé.
Émilienne ressemblait à ce que la terre avait fait d'elle : un arbre fort aux branches tordues. Ses mains, ses pieds, ses oreilles semblaient grandir en dehors de son buste, tandis que ses jambes, ses hanches et son ventre, noueux, presque inexistant, n'étaient que muscles et os. Émilienne était solide mais cassée, elle avait collecté les morceaux de sa propre vie, se levant chaque matin à l'aube, se couchant chaque soir après Gabriel, Blanche et Louis, consciente que l'un d'entre eux devrait, un jour, lui succéder. »
Une ambiance particulière dans ce roman et une atmosphère qui se noircit et devient au fil des pages de plus en plus pesante, étouffante jusqu'à la chute ... prévisible (ça c'est un peu dommage !). 
Il est question de trahison, de vengeance, d'attachement viscéral à la terre, de passions, de chagrins, d'amour aussi « Comment guérir d’un amour vivant ? » ...dans un environnement circonscrit à la ferme et ses proches alentour. 
Alors que notre familiarité avec la terre s'effrite de plus en plus et que le mode de vie urbain est privilégié dans notre société, ce livre est un hymne aux racines, à la terre ; la confrontation urbain-rural, vie nourricière-population urbanisée qui occupe la toile de fond de ce roman, le rend justement très intéressant.
« Déjà, ailleurs, on s'armait contre la concurrence, d'une cruauté sans pareille, moderne, dévorante, indifférente ; la concurrence sonnait ses cloches dans les campagnes, aux informations on évoquait la détresse des agriculteurs, on parlait des suicides, des impayés, de la solitude affreuse. »
« On construirait bientôt des maisons qui se ressembleraient, jumelles multipliées, fonctionnelles, la ville arriverait avec ses bras de goudron, de peinture et de péages, elle viendrait jusqu'au Paradis et il ferait partie de cette ville rampante. Les hommes et les animaux mourraient pour que les villes continuent de grandir, dévorantes. »
Des personnages denses et bouleversants, à l'exception d'un d'entre eux, que je n'ai pas su percer...

Des verbes comme titres de chapitres qui pourraient résumer à eux seuls ce roman de vies brisées :
Faire mal, Protéger, Construire, Surmonter, Grandir, Tuer, Naître, Observer, Risquer, Fuir, Se tordre, Rêver, Percevoir, Savoir, Guérir, Continuer, Dire, Avoir faim, Séduire, Cacher, Battre, Rencontrer, Sécher, Frapper, Aider, Vieillir, Soigner, Revenir, Attendre, Se retrouver, Aimer encore, Y croire, Être heureux, Vendre, Tomber, Avouer, Pleurer, Cogner, Lire, Remplir, Venger, Surgir, Vaincre, Vivre...

Troisième rencontre avec la plume de Cécile Coulon, et ce ne sera pas la dernière. 

Roman de la rentrée littéraire de septembre dernier, j'arrive un peu après la bataille...Lu pourtant en novembre 2019... Chez moi, il y a la pile de livres à lire (immense) et celle de livres "hérisson", bourrés de post-its marque-pages et de bouts de papier rassemblant mes idées, à chroniquer (conséquente) ;-))

« Ses lèvres vinrent sur les miennes se poser
Et je sentis au coeur une vague brûlante. »
Jules Supervielle, « Le portrait »

« De chaque côté de la route étroite qui serpente entre des champs d'un vert épais, un vert d'orage et d'herbe, des fleurs, énormes, aux couleurs pâles, aux tiges vacillantes, des fleurs poussent en toute saison. Elles bordent ce ruban de goudron jusqu'au chemin où un pieu de bois surmonté d'un écriteau indique : VOUS ÊTES ARRIVÉS AU PARADIS. »

« Au début il cognait sans raison, simplement parce qu'il faisait partie des hommes dont les poings avaient remplacé la bouche, les coups les mots. »

« Lorsque Louis avait réalisé que Blanche n'était plus une petite fille, il se ferma sur lui-même, plein d'une honte, d'une violence qui rappelait celle de son père. Non pas qu'il voulût lever la main sur Blanche : au contraire, cette main qui enfonçait des pieux de bois dans la terre mouillée du Paradis, menait les vaches aux prés, cette main, il voulait qu'elle danse autour des cheveux de Blanche, qu'elle frôle sa nuque, qu'elle l'enveloppe comme quelques années plus tôt l'édredon avait adouci ses blessures. Quand il la vit se transformer sous ses yeux, Louis comprit pourquoi Émilienne avait laissé la petite prendre la grande chambre. »

« Le Paradis était un endroit maudit tenu par un ange au visage aussi creux qu'une gamelle, aux épaules un peu bases, à la poitrine trop large pour ce corps ramassé.
Émilienne ressemblait à ce que la terre avait fait d'elle : un arbre fort aux branches tordues. Ses mains, ses pieds, ses oreilles semblaient grandir en dehors de son buste, tandis que ses jambes, ses hanches et son ventre, noueux, presque inexistant, n'étaient que muscles et os. Émilienne était solide mais cassée, elle avait collecté les morceaux de sa propre vie, se levant chaque matin à l'aube, se couchant chaque soir après Gabriel, Blanche et Louis, consciente que l'un d'entre eux devrait, un jour, lui succéder. »

« [...] elle laissa l'eau froide couler sur ses doigts, se demandant si c'était cela, la caresse d'un garçon, quelque chose de très rafraîchissant par un après-midi brûlant. »

« Ils remontèrent au Paradis en silence, Louis marchait devant. A mi-chemin de la butte il tendit la main pour que Blanche se hisse plus rapidement, mais elle esquiva son geste et devança, soudain enhardie. Alors Louis comprit qu'ici la mort était une affaire de famille que l'on réglait naturellement, ainsi que l'on plie un drap propre. »

« Il n'avait pas pu, ce n'était pas que son corps refuse de la besogne, au contraire, mais Alexandre n'était pas un garçon de grange, d’œufs, de de cornes, Alexandre n'était pas un garçon de marécage, de lisier, de grenouilles, Alexandre était un homme impatient dont les rêves dévorants dépassaient les contours du Paradis, et l'amour qu'il portait à Blanche, son amour d'adolescent, vif, éblouissant, ne suffisait pas à l'immobiliser en ces terres, près de ses pauvres parents, de leur maison étroite, près de la vieillesse d’Émilienne et du regard noir de Louis, près de la mélancolie quotidienne de Gabriel qu'il évitait à tout prix, craignant d'être contaminé par elle. »

« Sa troupe se rassemblait chaque soir et se disloquait chaque matin, sûre de son chef d'orchestre. Le corps d’Émilienne était celui d'une ogresse affamée, d'une rudesse et d'une solidité à toute épreuve, capable de caresses comme de gifles, et tous autour d'elle s'appuyaient sur ce corps pour rester debout. »

« [...] apprendre vite ou mourir. Apprendre vite ou rester à l'arrière du troupeau, et rester à l'arrière du troupeau, pour une fille sans parents que n'attendaient qu'une ferme et un commis amoureux, c'était perdu d'avance. Blanche n'était pas gentille, courtoise, ni polie, mais incroyablement fine, rapide, d'une grande vivacité d'esprit et de parole. Comme deux chevaux de labour, Blanche et sa grand-mère tiraient Gabriel, un garçon naïf, cassé par la mort de ses parents, à travers les plaines de son chagrin. »

« [...] dans ce silence de campagne, elle lui ordonnait de prendre modèle, de continuer, de ne pas se laisser happer par les trous de l'existence qui s'ouvraient devant lui. Elle lui enseignait qu'apprendre à vivre consistait à contourner ces trous. »

« [...] colères et coups sont des fleurs qui poussent en toute saison, même dans des yeux secs, même dans des corps aimés, même dans des coeurs réparés. »

« [Elle] devint une ombre. Une ombre besogneuse, fermée, une ombre de rage et d'abandon. Elle se déplaçait dans sa vie comme une fantôme dans une forteresse, rasant les murs pour s'y enfoncer, devenant invisible ...»

« [...] on ne gère pas un domaine avec des yeux pleins de larmes. »

« [...] il y avait en lui un arbre noir depuis l'enfance, que la mort de ses parents avait arrosé de colère ; elle ne pouvait pas le tomber, cet arbre, seulement couper quelques branches quand elles devenaient trop encombrantes. Elle le rafraîchissait, le frictionnait de ses mots et de son sourire, elle le secouait pour que tombent de son âme des feuilles mortes et des fruits empoisonnés. »

« [Il] lui avait déchiré le coeur comme on craque le papier d'un premier cadeau d'anniversaire. »

« Entendre le prénom d'Alexandre avait réveillé chez elle une bête, créature de désir et de larmes. »

« C'est donc cela, les pleurs, les vrais. Des blessures en avalanche, les muscles, la peau, les os, le sang, qui tentent de sortir par les yeux qui fuient ce navire à la dérive, cette épave incapable d'accueillir d'autres matelots que ceux du passé, dont le pont s'est depuis longtemps écroulé sous le poids de ce grelot, énorme à présent, monstrueux, une gigantesque boule qui grossissait encore. C'est donc cela, les pleurs : le sacre du désespoir. »

Quatrième de couverture

La vie d’Émilienne, c’est le Paradis. Cette ferme isolée, au bout d’un chemin sinueux. C’est là qu’elle élève seule, avec pour uniques ressources son courage et sa terre, ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel. Les saisons se suivent, ils grandissent. Jusqu’à ce que l’adolescence arrive et, avec elle, le premier amour de Blanche, celui qui dévaste tout sur son passage. Il s’appelle Alexandre. Leur couple se forge. Mais la passion que Blanche voue au Paradis la domine tout entière, quand Alexandre, dévoré par son ambition, veut partir en ville, réussir. Alors leurs mondes se déchirent. Et vient la vengeance.

« Une bête au Paradis » est le roman d’une lignée de femmes possédées par leur terre. Un huis clos fiévreux hanté par la folie, le désir et la liberté.

Éditions L'Iconoclaste, août 2019
346 pages
Prix littéraire Le Monde 2019

jeudi 20 août 2020

Le ciel par-dessus le toit ★★★★★♥ de Nathacha Appanah

Tropiques de la violence m'avait déjà happée, là je suis conquise.

Le roman s'ouvre sur le personnage de Loup, un jeune adolescent, d'une extrême sensibilité, « un garçon sage, un peu dans la lune, sujet à des crises d'angoisse »,  qui vient d'être placé en détention, pour avoir conduit sans permis et à contresens sur l'autoroute et avoir fui à l'arrivée des gendarmes. Il voulait rejoindre sa soeur, Paloma, qui a fui la maison, dix ans plus tôt, « parfois il faut savoir pour pouvoir continuer à vivre ». 

Par petites touches, Nathacha Appanah nous éclaire sur ce qui a poussé Loup à agir ainsi, et aborde les sujets de la famille, des traumatismes de l'enfance, de la transmission de l'amour au sein d'une famille et de la perception que les enfants en ont. 
Loup, Paloma, Éliette, devenue Phoenix, forment une famille brisée, déchirée par manque d'amour. Ces vies paralysées nous sont contées par Nathacha Appanah avec beaucoup de délicatesse. 
Son écriture est lumineuse, éblouissante, magique, infiniment poétique pour un roman empreint de noirceur.
« Il y a ce regard échangé de loin. C'est la mère qui avance vers la fille parce que cette dernière est pétrifiée  - par cette beauté, par cette vague d'émotions qui l'atteint, par le poids de ces dix années, par la difficulté à être l'enfant de sa mère - et toujours le coeur qui bat, le ventre qui tourne, l'esprit qui débat pour trouver les mots qui conviennent, mais en réalité c'est autre chose qui s'ouvre et qui offre on ne sait pas encore quoi, on ne sait pas encore comment mais on espère que ça ressemblera à de la tendresse et, pour l'instant, ça leur suffit. »
Un roman dou(x)douloureux.
Un roman magnifique, profondément humain.
« Bon sang, comment faut-il la mener cette putain de vie pour qu'elle ne vous morde pas au quotidien ? »
Mon exemplaire est passé entre plusieurs mains ; il n'a récolté que des éloges ;-)

***
Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme!
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu'on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l'arbre qu'on voit,
Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.

- Qu'as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?

Paul Verlaine

INCIPIT
« Il était une fois un pays qui construit des prisons pour enfants parce qu'il n'avait pas trouvé mieux que l'empêchement, l'éloignement, la privation, la restriction, l'enfermement et un tas de choses qui n'existent qu'entre des murs pour essayer de faire de ces enfants-là des adultes honnêtes, c'est-à-dire des gens qui filent droit.
Ce pays avait heureusement fermé ces prisons-là, abattu les murs, promis juré qu'il ne construirait plus ces lieux barbares où les enfants ne pouvaient ni rire ni sangloter. Parce que ce pays croit en la réconciliation du passé et du présent, il a gardé un portail d'entrée pour que se souviennent ceux qui s'intéressent à ces traces-là, qui croient aux fantômes et aux histoires qui ne meurent jamais. Pour les autres, c'est l'entrée d'un beau square, en pleine capitale, et ils viennent s'y promener, s'y reposer, admirer le ciel ouvert, si bleu, si calme. Ils viennent en famille, avec leurs propres enfants et c'est aussi ça, ce pays, un jardin sur des anciennes larmes, des fleurs sur des morts, des rires sur de vieux chagrins. »

« Tu auras deux enfants, Éliette.
C'est vrai qu'elle s'appelait Éliette à l'époque. Elle avait quatorze ans, elle zonait tous les après-midi avec des amis près de la gare et elle croyait qu'elle finirait par trouver à quoi elle sert, à qui elle pourrait être indispensable, pour toujours. Malgré le rire général qui avait suivi l'annonce de cet oracle aux dreadlocks, Éliette avait été secrètement soulagée. Cette prédiction lue dans des vieilles capsules de bière ne lui donnait-elle pas l'assurance que la colère qui grondait en elle constamment finirait par s'éteindre ? Qu'elle finirait par redevenir normale, qu'elle saurait comment incarner correctement ce corps, comment être, enfin, à nouveau, la fille de ses parents, cette Éliette dont ils parlaient comme d'un souvenir, comme d'une enfant disparue, une petite fille promise à un si bel avenir et qui avait tout cassé un jour de décembre quand elle avait onze ans ? Ses parents la regardaient désormais avec un mélange de pitié et d'incompréhension et plus d'une fois, elle a cru qu'ils allaient la secouer, lui demander de leur rendre maintenant, tout de suite, leur petite Éliette chérie. »

« Cette nuit fond sur le jour en laissant des traînées roses et mauves et orange. Ce ciel, par-dessus les toits, ressemble à un morceau de soie chatoyant, pense-t-elle, et ça lui fait plaisir que ce chatoyant, qu'elle a rencontré jusqu'ici uniquement dans les pages de livres, lui vienne si aisément. »

« [...]elle chuchote C'est beau bleu.
Doucement, gentiment.
Elle sourit encore et c'est le même effet que le chatoyant de tout à l'heure et même si c'est bancal, c'est une phrase sincère qui sort de sa bouche et ce n'est pas rien. Plus tard, peut-être qu'elle reformera ces mots sans bruit pour se rappeler qu'elle a été une fois dans sa vie capable de parler aux fleurs, de dire quelque chose comme ça, quelque chose qui n'ait de sens que dans l'instant, qui n'ait de beauté que dans son imperfection. »

« Le temps passe et les mots qu'ils lui disent s'accumulent sur elle comme de la peau morte. Le temps passe et jamais ils ne veulent lui faire du mal, oh non, c'est tout le contraire. Ils veulent qu'elle ait toutes ses chances, qu'elle profite de chaque occasion, de chaque opportunité ,ils la veillent, ils la protègent, ils la préservent et eux aussi imaginent que ce n'est que le début de quelque chose d'exceptionnel, ils le sentent, ils en rêvent. » 

« Il ne faut rien regretter parce qu'il faut bien que ça se termine, ce faux-semblant qu'est l'enfance, il faut bien que les masques soient retirés, les imposteurs démasqués, les abcès crevés, il faut bien que cesse toute velléité du mieux, du magnifique, du meilleur, il faut bien en finir avec les belles paroles, les bons sentiments, les rêves doucereux, il faut bien, un jour, arracher à coups de dents sa place au monde. »

« De quoi ce silence pourrait-il être fait, elle ne le sait pas parce qu'elle ne plus entendre de mots, les mêmes, ces pardons, ces je savais pas, ces nous pensions faire de notre mieux, ces nous n'avons tué personne tout de même, ces tu avais un tel talent, ces tu étais si belle, ces tu avais un grand avenir, ces si seulement on avait su que tu souffrais. Des mensonges ! Des putains de mensonges ! »

« Cette femme rousse qui est restée immobile avec son couteau, incrédule. Que faire avec ? Couper ce jour, en faire un avant et un après. Couper le cordon ombilical ? Couper les liens qui nous unissent et les nœuds qui vont avec ? »

« La lettre qui lui parvient deux jours plus tard dit qu'il a mis Loup au monde et le suit régulièrement. Il écrit que Loup est un garçon sage, un peu dans la lune, sujet à des crises d'angoisse. Loup, écrit-il de son écriture de médecin, ne ferait de mal à personne et de tous les endroits sur terre, la prison est le seul qu'il ne supporterait pas. Paloma n'est pas d'accord et elle liste dans sa tête les endroits que Loup ne supporterait pas : une cave, un trou, une montgolfière, une île déserte, sous la mer, une maison hantée, le creux de leur jardin. Elle fait cela pour se protéger de la violence de la phrase du docteur Michel qui fait rejaillir cette angoisse de ne pas savoir, en réalité, comment il passe ses journées, comment il résiste à cette cellule, à quoi il pense, à qui il pense, avec qui il parle de quoi, comment il se tient face aux autres qui sont moins doux, plus étranges. »

« Comment contracter dix années d'attente et en faire une phrase qui serait à la fois douce et vraie, se demande Paloma, jeune femme qui prend si peu de place dans le monde et qui a gardé de son enfance l'habitude de s'asseoir sur le bord des chaises, immobile, si immobile. »

Quatrième de couverture

«Sa mère et sa sœur savent que Loup dort en prison, même si le mot juste c’est maison d’arrêt mais qu’est-ce que ça peut faire les mots justes quand il y a des barreaux aux fenêtres, une porte en métal avec œilleton et toutes ces choses qui ne se trouvent qu’entre les murs.
Elles imaginent ce que c’est que de dormir en taule à dix-sept ans mais personne, vraiment, ne peut imaginer les soirs dans ces endroits-là.»

Comme dans le poème de Verlaine auquel le titre fait référence, ce roman griffé de tant d’éclats de noirceur nous transporte pourtant par la grâce de l’écriture de Nathacha Appanah vers une lumière tombée d’un ciel si bleu, si calme, vers cette éternelle douceur qui lie une famille au-delà des drames.

Éditions Gallimard, août 2019
125 pages

Le bal des folles ★★★★☆ de Victoria Mas

Un roman qui a déjà fait couler beaucoup d'encre, un roman lu il y a quelques mois déjà, sur conseil de mon libraire préféré ;-) et je me rends compte que cette histoire est encore bien fraîche dans mon esprit, ce qui est bon signe, non ? 

Il faut dire que le sujet est troublant, fort, marquant, et qu'il ne peut laisser personne indifférent. 

Victoria Mas narre des destins de femmes de la fin XIXème, soumises aux diktats masculins, dans une société dans laquelle il est dangereux pour une femme d'avoir une opinion, d'être vive et émancipée, d'être libre, « une société dominée par les pères et les époux. Aucune femme n'a jamais la totale certitude que ses propos, son individualité, ses aspirations ne la conduiront pas entre ces murs redoutés du treizième arrondissement. », une société qui ferme les yeux sur tout acte inhumain au nom de la recherche.
La Salpêtrière devient la prison de ces corps et coeurs cabossés, « Un dépotoir pour toutes celles nuisant à l'ordre public. Un asile pour toutes celles dont la sensibilité ne répondait pas aux attentes. » et le témoin des travaux du professeur Charcot et de ses confrères dont les pratiques sont assimilables à de la torture, et qui bafouent les internées. 
« La maladie déshumanise ; elle fait de ces femmes des marionnettes à la merci de symptômes grotesques, des poupées molles entre les mains de médecins qui les manipulent et les examinent sous tous les plis de leur peau, des bêtes curieuses qui ne suscitent qu'un intérêt clinique. Elles ne sont plus des épouses, des mères ou des adolescentes, elles ne sont pas des femmes qu'on regarde ou qu'on considère, elles ne feront jamais des femmes qu'on désire ou qu'on aime : elles sont des malades. Des folles. Des ratées. » Des folles qui fascinent, hypnotisées, elles deviennent désirables « on avait parfois moins l'impression d'observer un dysfonctionnement nerveux qu'une danse érotique désespérée. » 
Heureusement, la perspective du bal qui approche est synonyme d'espoir pour les "aliénées". Les préparatifs en vue de ce bal ponctuent le récit en toile de fond. Le « temps d'un soir, la Salpêtrière fait se rejoindre deux mondes, deux classes, qui, sans ce prétexte, n'auraient jamais de raison, ni d'envie, de s'approcher. » Elles n'y seront pourtant  pas mieux appréhendées que des bêtes de foire !

Une écriture simple, mais un premier roman qui interpelle, remue, surprend, un premier roman prometteur à mon avis. 

« Louise remonte ses bras arrondis vers son chignon fait à la hâte et s'exécute. Elle est adolescente malgré elle. À seize ans, son enthousiasme est enfantin. Le corps a grandi trop vite ; la poitrine et les hanches, apparues à douze ans, ont manqué de la prévenir des conséquences de cette soudaine volupté. L'innocence a un peu quitté ses yeux, mais pas entièrement ; c'est ce qui fait qu'on peut encore espérer le meilleur pour elle. 
- J'ai le trac.
Laisse-toi faire et ça se passera bien.
- Oui. »

« La lumière matinale de mars entre par les fenêtres et vient se réfléchir sur le carrelage - une lumière douce, annonciatrice du printemps et du bal de la mi-carême, une lumière qui donne envie de sourire et d'espérer qu'on sortira bientôt d'ici. »

« En coulisse de la scène, Geneviève observe l'auditorium. Un écho de voix graves monte des bancs en bois et emplit la salle. Celle-ci ressemble moins à une pièce d'hôpital qu'à un musée, voire à un cabinet de curiosités. Peintures et gravures habillent murs et plafond, on y admire des anatomies et des corps, des scènes où se mélangent des anonymes, nus ou vêtus, inquiets ou perdus ; à proximité des bancs, de lourdes armoires que le temps fait craquer affichent derrière leurs portes vitrées tout ce qu'un hôpital peut garder en souvenir : crânes, tibias, humérus, bassins, bocaux par douzaines, bustes en pierre et pêle-mêle d'instruments. Déjà, par son enveloppe, cette salle faut au spectateur la promesse d'un moment singulier à venir. [...]
La salle se tait. Charcot impose sans trouble sa silhouette épaisse et sérieuse face à ce public de regards fascinés. Son profil allongé rappelle l'élégance et la dignité des statues grecques. Il a le regard précis et impénétrable du médecin qui, depuis des années, étudie, dans leur plus profonde vulnérabilité, des femmes rejetées par leur famille et la société. Il sait l'espoir qu'il suscite chez ces aliénés. Il sait que tout Paris connaît son nom. L'autorité lui a été accordée, et il l'exerce désormais avec la conviction qu'elle lui a été donnée pour une raison : c'est son talent qui fera progresser la médecine. »

« La nuit est tombée sur la rue Soufflot. Le Panthéon, berceau d'illustres noms honorés au sein d'une pierre épaisse, veille en hauteur sur le jardin du Luxembourg endormi en bas de la rue. »

« La jeune fille de dix-neuf ans retient un sourire. Si elle ne provoquait pas son père, celui-ci ne daignerait même pas lui adresser un regard. Elle sait que son existence n'intéressera le patriarche que lorsqu'un parti de bonne famille, c'est-à-dire une famille d'avocats ou de notaires, comme la leur, souhaitera l'épouser. Ce sera alors la seule valeur qu'elle aura aux yeux de son père - la valeur d'épouse. Eugénie imagine sa colère lorsqu'elle lui avouera qu'elle ne souhaite pas se marier. Sa décision est prise depuis longtemps. Loin d'elle une vie  comme celle de sa mère [...] - une vie confinée entre les murs d'un appartement bourgeois, une vie soumise aux horaires et aux décisions d'un homme, une vie sans ambition ni passion, une vie sans voir autre chose que son reflet dans le miroir - à supposer qu'elle s'y voit encore -, une vie avec pour seule préoccupation de choisir sa toilette du jour. Voilà, c'est tout ce qu'elle ne souhaite pas. Autrement, elle souhaite tout le reste. »

« - Ma petite Eugénie. Ta plus grande qualité sera ton plus grand défaut : tu es libre. »

« La nouvelle élite parisienne, bien-pensante et conformiste. Sur les visages se lit la fierté d'être né dans la famille qu'il faut ; la nonchalance de leurs gestes révèle le privilège de n'avoir jamais eu à connaître le labeur. Pour eux, le mot valeur ne prend sens qu'au regard des tableaux qui ornent les murs et au statut social dont ils jouissent sans avoir œuvré pour l'acquérir. »

« Une femme s'emportant contre les infidélités de son mari, internée au même titre qu'une va-nu-pieds exposant son pubis aux passants ; une quarantenaire s'affichant au bras d'un jeune homme de vingt ans son cadet, internée pour débauche, en même temps qu'une jeune veuve, internée par sa belle-mère, car trop mélancolique depuis la morts de son époux. Un dépotoir pour toutes celles nuisant à l'ordre public. Un asile pour toutes celles dont la sensibilité ne répondait pas aux attentes. »

« Son corset la gênait horriblement. Aurait-elle su qu'elle allait parcourir une si longue distance, elle l'aurait laissé dans l'armoire. Cet accessoire a clairement pour seul but d'immobiliser les femmes dans une posture prétendument désirable - non leur permettre d'être libres de leurs mouvements ! Comme si les entraves intellectuelles n'étaient pas déjà suffisantes, il fallait les limiter physiquement. À croire que pour imposer de telles barrières, les hommes méprisaient moins les femmes qu'ils ne les redoutaient. »
« - Nous avons des raisons de penser que vous souffrez sans doute d'un dérèglement...
- Je ne souffre de rien. Vous redoutez juste ce que vous ne comprenez pas. Vous vous prétendez soignants...Avez-vous seulement vu vos crétins en blanc derrière, qui depuis tout à l'heure nous lorgnent comme si nous étions de la viande ! Vous êtes méprisables. »

« Existe-t-il pensée plus consolante que de savoir les proches défunts à vos côtés ? La mort perd en gravité, en fatalité. Et l'existence gagne en valeur et en sens. Il n'y a ni un avant ni un après, mais un tout. »

Quatrième de couverture

Chaque année, à la mi-carême, se tient un très étrange Bal des Folles. Le temps d’une soirée, le Tout-Paris s’encanaille sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires. Réparti sur deux salles, d’un côté les idiotes et les épileptiques ; de l’autre les hystériques, les folles et les maniaques. Ce bal est en réalité l’une des dernières expérimentations de Charcot, désireux de faire des malades de la Salpêtrière des femmes comme les autres. Parmi elles, Eugénie, Louise et Geneviève, dont Victoria Mas retrace le parcours heurté, dans ce premier roman qui met à nu la condition féminine au XIXe siècle.

Éditions Albin Michel, août 2019
251 pages
Prix Renaudot des Lycéens 2019