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mercredi 23 août 2023

Jours d'exil ★★★★☆ de Juliette Kahane

Sous couvert du pseudonyme Hannah, en hommage à Hannah Arendt, Juliette Kahane, raconte une saison au lycée Jean-Quarré, transformé en refuge pour des centaines d'exilés à l'été 2015
Un livre qui se lit comme le journal de bord d'une bénévole curieuse, observatrice, participante qui décrit la réalité de cette maison de réfugiés, de ce bordel férocement joyeux et brutal, organisé autour de Mino, la despote des cuisines.
Les exilés Afghans, Soudanais, Erythréens, Tunisiens ..., comme les bénévoles, les membres des associations de solidarité  doivent composer avec la nature mouvante de cette microsociété sans drapeau, aux langues mélangées, qui héberge les rancœurs et le mépris des ethnies majoritaires envers les minoritaires, et devient le lieu de violences verbales, physiques.
« Au lycée on côtoyait la peur, la colère, l'idéalisme, la générosité, l'humour, la truanderie, la tristesse, l'espoir - mais jamais l'indifférence qui est l'ordinaire de la vie parisienne. »
C'est toute une vie qui se réinvente ... dans le chaos. Un chaos qui pousse les bénévoles à vérifier continuellement leurs raisons d'être là. « Le bateau ivre s'enfonce dans l'obscurité. »
C'est franc, c'est précis, net, sans ambages, sans histoires édulcorées, c'est brut, c'est la réalité éprouvée, éprouvante. Pas de parti pris. 
Au bout, peut-être, l'espoir d'une politique bienveillante.
Sujet brûlant, sujet intéressant. Et une belle réflexion sur ce qu'est l'engagement et les différentes formes qu'il peut prendre.
« Nous avons perdu notre foyer, c'est-à-dire la familiarité de notre vie quotidienne. Nous avons perdu notre profession, c'est-à-dire l'assurance d'être de quelque utilité en ce monde. Nous avons perdu notre langue maternelle, c'est-à-dire nos réactions naturelles, la simplicité des gestes et l'expression spontanée de nos sentiments. » Hannah Arendt, Nous autres réfugiés - citée en exergue

« Je connaissais ce bâtiment, un parallélépipède de béton situé sur le flanc est de la place, aussi triste et laid que les barres et les tours qui la cernent sans lui donner forme - la place des Fêtes étant, il faut bien le dire, l'une des plus stupides et des plus irrémédiables catastrophes urbaines fomentées dans les années 70. À l'époque où je conduisais Louise à la crèche voisine, il fallait se frayer un chemin entre les groupes de lycéens chamailleurs qui gravitaient dans le secteur. J'avais d'abord ignoré la proposition de Ray. Pourquoi faire? Les luttes collectives, comme je l'ai dit, j'ai cessé d'y croire et de m'y intéresser depuis si longtemps... Quant à la compassion organisée, aux associations de voisins, toutes ces manifestations d'esprit citoyen ou charitable, je les évite depuis toujours. À raison ou à tort, car il existe sûrement parmi elles de très estimables personnes, les bonnes âmes qui se congratulent en faisant assaut de générosité, le cœur sur la main, me font fuir. »

« Cependant, hasard ou intuition pas complètement invraisemblable - de loin en loin émerge, du trouble marigot stagnant tout au fond de Félix, un être étrange et instinctif, une créature hybride qui malmène quelque peu son personnage d'universitaire pondéré -, hasard ou intuition donc, pendant que nous préparions le dîner il a mis un disque de Woody Guthrie, celui des ballades du dust bowl inspirées aux hoboes par la misère et la faim. Comme Félix sifflotait en remuant la sauce des spaghettis, hochant en rythme sa tête de faune grisonnant, je lui fis remarquer que les vagabonds, il les aimait beaucoup dans les vieilles complaintes folk - In the Big Rock Candy Mountains the cops have wooden legs, nasillait Woody - mais quand ils sont là, à ta porte, c'est une autre histoire - Oh the buzzing of the bees in the cigarette trees... Sachant que Félix a tout abandonné de sa jeunesse révolutionnaire à part la conviction de détenir la vérité et de devoir en faire bénéficier les autres, j'aurais mieux fait de me mordre la langue, ou d'avaler de travers mon verre de graves. Une âpre discussion s'ensuivit, de plus en plus hargneuse et alcoolisée. On n'est plus au temps des boat people, disait Félix qui, avec d'autres gauchistes repentis, s'était démené pour les Vietnamiens fuyant le régime communiste, dans les années qui avaient suivi la chute de Saigon. Comment ? m'étonnais-je. Ceux qui traversent la Méditerranée ne sont pas des people qui s'enfuient sur des boats ? [...] lorsque je l'inter- rompis pour remarquer que si les Vietnamiens avaient été musulmans ou noirs, ou les deux, ils n'auraient peut-être pas été accueillis de la même façon, cela déclencha une de ces éruptions de fureur que je n'arrive jamais à prévoir, d'autant plus violentes sans doute qu'elles sont extrêmement rares.
Comment tu fais pour te croire toujours plus maligne que tout le monde, fulmina-t-il à un moment, alors que tu ne comprends rien aux enjeux géopolitiques ? Ce que je sais, lui rétorquai-je, c'est que si tu étais sûr de toi ça ne te gênerait pas autant qu'on ait un avis différent du tien.
Nous finîmes, divagants et tordus d'amertume, par nous replier chacun à un bout de la maison, le plus loin possible de l'autre. »

« [...] on comprend que le soir, la nuit, quand tout le monde a fini par s'endormir, enfin seul enfermé dans ses rêves, enfin seul avec tout ce qu'on a perdu, le présent incompréhensible et l'avenir illisible, on comprend qu'au milieu de la nuit indélicats et racketteurs viennent razzier ce qui les intéresse, bouteilles de gaz comprises, dans la cuisine qui ne ferme plus à clé depuis que la porte en a été fracturée. »

«  One one, s'époumone-t-elle, one one.
Je finis par comprendre de quoi one one est l'injonction. Un gobelet et un morceau de pain par personne, pas deux. Et pas de resquilleurs qui se feraient servir deux fois. Elle houspille ses assistants jeunots qui ont du mal à tenir leur rôle de guichetier quand quelqu'un se rebelle de l'autre côté de la porte et demande un deuxième morceau de pain. Il faut leur apprendre, plaide la voix véhémente, il faut les commander. Personne ne moufte sauf Ingrid et Constance qui rient nerveusement de figurer dans une scène pareille et la commentent à mi-voix.
Ne parle pas, travaille! s'énerve Mino. Ne parle pas, travaille!
Chaque chose qu'elle dit, elle la répète au moins une fois. Chaque phrase de Mino est le début d'une incantation, d'un mantra censé galvaniser les volontés des petites natures qui l'entourent. »

« Je raconte à Roxane comment le jeune Afghan avait astucieusement désamorcé la crise dans la cuisine, riant de lui-même et de nous tous avec son incantation à la crème de riz solidaire.

Depuis ce jour, Zal m'inspire une sympathie grandissante dont j'espère qu'il n'a pas conscience. Je le croise souvent dans les couloirs ou dans la cour, vêtu d'un bermuda découvrant ses genoux protubérants, de tee-shirts pimpants chinés dans la masse de vêtements qui continuent d'affluer, les cheveux coupés net et court par l'un des coiffeurs improvisés du lycée - avec parfois une discrète fantaisie sur la nuque, minuscule queue de rat ou motifs géométriques rasés à la tondeuse. Or, si je n'arrive pas à me sentir ni à me voir comme une vieille, ni même à me sentir vieillir, ma folie ne va pas jusqu'à ignorer que pour Zal, comme pour n'importe qui de moins de trente ans dans le monde entier, j'en suis forcément une, de vieille. Et embarrasser ce petit gars avec l'affection d'une vieille qui se comporte comme si elle ne l'était pas, voilà ce dont je ne voudrais en aucun cas être responsable.  »

«  Le lycée est un grand marché de troc où l'on cherche tous quelque chose. Les exilés un toit, un matelas ou un morceau de matelas pour dormir, quelques jours de répit, un endroit où, parce qu'on est regroupés, on cesse d'être invisibles. Les militants un terrain de lutte, les flics des renseignements, les soutiens, activistes et autres bénévoles une occasion d'agir, de se montrer amicaux, d'« aider », avec l'infinie variété de nuances correspondant au tempérament et aux convictions de chacun à un moment donné. Sans compter le flot des donateurs qui ne tarit pas, les truands, les proxénètes et pédophiles à la recherche d'un nouveau terrain de chasse, les ravis qui viennent proposer aux migrants une initiation à la méditation tantrique, les associations caritatives religieuses ou non, les fanfares, la compagnie lyrique venue chanter Purcell, Didon et Énée, dans la cour... Chacun entre et sort, à la recherche d'autres humains.
Everybody's looking for Something, c'était aussi ce que rugis- sait la fantastique voix d'Annie Lennox pendant l'interminable et minable nuit des années 80 - Some of them want to use you ! Some of them want to get used by you - on dansait sur ce genre de paroles jusqu'au matin avec l'énergie d'un désespoir pas complètement factice, entrecoupé de sommes sur des canapés aspergés de bière et troués de brûlures de cigarette - Sweet dreams are made of this ! Who am I to disagree -, en s'empiffant n'importe quelle came pour amortir la retombée dans la vie ordinaire, après le crash de Wonderland-of- sixty-eight.  »

« Non mais c'est portnawak! s'écrie Éden. Y s'croyent au zoo ou quoi, tous ces boloss?
Je ne sais pas si le verlan est devenu ringard, comme on le lit dans les magazines, mais c'est manifestement le moindre des soucis d'Éden - dont le langage est celui d'un gros dur de rappeur qui ne craindrait pas de citer Deleuze et Bourdieu, mais aussi bien, si l'occasion s'en présente, Saint-John Perse. Crispant son visage pointu de mioche mal embouchée, elle rajuste les bretelles de sa salopette-short et fond sur une grande brune fatale, occupée à canoniser deux jeunes Souda- nais devant le graff Refugees struggle, en les excitant de petits , grognements quand ils font les clowns pour son objectif. Hey! attaque ici! Éden. C'est pas un putain d'safari-photo.  »

« Longue barbe au carré, cheveux façonnés en cake souple sur le dessus du crâne et chemise à carreaux assortie, Gustave est remonté contre un article publié récemment par une association d'aide aux migrants, qui décrit la Mdr comme une « bombe humaine prête à exploser » et laisse entendre qu'il « y aura des morts » si certains activistes poussent les réfugiés à résister en cas d'évacuation. L'avis dominant, autour du banc rouge, est que même les journalistes censés adopter un point de vue bienveillant recherchent systématiquement le scoop, et qu'il vaut mieux éviter de leur parler. Ça dépend, blague Dariush, un réfugié afghan qui parle un peu le français. Quand elles sont jolies it's OK, dit-il en regardant du côté de la photographe. Lèvres sinueuses à la Victor Mature, yeux globuleux et poses nonchalantes de latin lover, Dariush est un dragueur impénitent qui flirte, ou s'efforce de flirter, avec toutes les soutiens pas trop vilaines qui passent à sa portée - et il y en a un certain nombre.
Mais c'est la vérité, dit soudain Roxane qui se roule une cigarette à l'autre bout du banc. On sait que ça peut péter n'importe quand et qu'il y a de plus en plus de bagarres et de trucs louches, alors pourquoi il faudrait le cacher ? »

« Je me demande comment Violette, Gustave ou Roxane réagiraient si je leur expliquais que depuis quelques jours j'ai commencé à prendre des notes sur ce que je vois et fais à Jean-Quarré et ailleurs, dans l'espoir d'y voir un peu plus clair. Que c'est ce que je suis en train de faire en même temps que j'écoute la discussion, en utilisant la fonction « Mémo» de mon téléphone. Si tolérants soient les soutiens, je me vois mal leur parler de cette idée qui m'est venue - en trichant le moins possible, noter tout ce que je comprendrais des relations qui se nouent entre exilés et indigènes parisiens, dans cet espèce de laboratoire foutraque qu'est la Mdr ; ne rien omettre, atténuer ni enjoliver, en tout cas pas volontairement, de ce que je saisirais au vol - un objectif inaccessible, perdu d'avance - à viser quand même ? ma façon à moi de persister dans l'utopie? En tout cas, la levée de boucliers contre l'article « bombe humaine » me confirme que cela me ferait aussitôt apparaître comme une traîtresse et une vendue, moi aussi.  »

« Je sais, répliqua Hélène, dont le visage avait encore pâli. Je lui ai dit que ce serait plus facile pour lui en province, mais il veut rester à Paris.
Tu lui as dit, mon ail, la rudoya Marcia. T'es rien qu'une de ces putains de bourges que ça fait jouir de jouer à l'assistante sociale. Vous, les gestionnaires, vous êtes tellement cons que vous sabotez le boulot des vrais gens déters. Et résultat, les réfugiés voient même plus la différence entre un putain de collabo de soutien et les putains d'autorités.
Ce jour-là, malgré la brutalité de son langage, j'avais trouvé ce que disait l'impitoyable Marcia sur les users plutôt sensé. Il m'était arrivé d'entendre une étudiante de Sciences po, qui n'avait pourtant pas l'air d'une oie blanche, dire de jeunes réfugiés qu'elle cornaquait. Ils sont tellement chou d'une voix si exténuée de tendresse qu'elle me faisait frémir. De lire sur internet les commentaires extasiés d'un soutien découvrant le poulet maffé dans un foyer pour travailleurs africains, commentaires qui auraient pu être publiés par n'importe quel nigaud en voyage organisé au Sénégal. Ou des échanges dithyrambiques après une mission nettoyage éprouvante dans les sous-sols du lycée, inondés par la fuite des toilettes du rez-de-chaussée - Bravo les gens! Vous êtes superbes!», « Vous êtes beaux ! », « Je suis fière d'appartenir à une humanité où vous êtes ! », etc. -, congratulations dont l'emphase naïve m'avait fait ricaner. »

« Je n'arrive pas à renoncer au balai. Je me demande pourquoi je ne peux pas être comme Félix. Accepter ce qui est. Félix sait que la laideur triomphe toujours, que la bêtise roule sa caisse sur les avenues du monde entier, que La cruauté gagne tous les concours avec des facilités de surdouée. Tout ce qu'on peut faire, dit Félix, c'est essayer d'améliorer un peu les choses. Lentement, modestement. La marge est étroite. S'indigner, se révolter, c'est vertueux mais infantile. Ça ne mène à rien d'autre qu'aux dictatures, en fin de compte. »

« S'il y a quelque chose de bon dans le fait de devenir vieux, c'est qu'on n'a plus à prouver ni à se conformer à quoi que ce soit. À mesure que le temps se rétrécit, le champ des possibles s'élargit. On peut se permettre de questionner des situations qui paraissaient immuables, de tenter des choses dont on ne sait rien à l'avance, serait-ce portnawak. »

« Plus tard, frissonnant sous le pâle soleil, pianotais quelques notes sur mon téléphone quand un jeune homme coiffé de courtes dreadlocks est venu s'asseoir à côté de moi. Il s'est pesamment appuyé au dossier du banc rouge, bras croisés sur la poitrine, mains serrées sous les aisselles. Je le connaissais de vue sans plus - d'ailleurs il ne me semblait pas l'avoir jamais aperçu au petit déjeuner. Il faisait une tête si lugubre qu'au bout d'un moment je me suis décidée à lui parler.
Are you OK? demandai-je.
Ça va. J'attends des mecs pour les aider à remplir leur dossier Ofpra. 
À peine une trace d'accent dans sa voix réservée, relevant certains mots - mecs, Ofpra. 
Au temps pour moi, souris-je. Je vous avais pris pour un réfugié. 
Oh mais je suis un réfugié, me rétorque-t-il avec un soupçon d'ironie.
 Devant nous passait dans sa poussette un bébé majestueux, à triple menton et front gigantesque, qui contemplait avec un tel dédain le spectacle de la cour que nous nous mettons à rire au même instant. Ayant ainsi fait connaissance, nous échangeons quelques pronostics sur la date de l'évacuation, ardemment souhaitée par tous maintenant, à part peut-être quelques illuminés parlant encore de s'y opposer, mais dans des termes si vagues qu'ils ne paraissent pas y croire eux-mêmes et quand on leur demande comment ils comptent s'y prendre pour résister, ils vous regardent d'un œil hostile sans répondre. Puis le jeune homme m'explique qu'il est à Paris depuis deux ans et demi. Étudiant en informatique à Khartoum, arrêté pour cyberactivisme et accusé d'apostasie, il avait réussi à s'enfuir avant le procès. Depuis qu'il est à Paris, il suit des cours de philosophie à la Sorbonne.
Du coin de l'œil je regarde son visage sombre tourné vers le préau, la bouche aux commissures tombantes. De la poche de son blouson dépasse Une saison en enfer.
Je commence à comprendre comment c'est, la France, dit-il. Parfois j'arrive même à comprendre les blagues, on dit que c'est un signe - mais franchement je m'habitue pas. Un ballon gifle ses tibias, provenant d'un petit groupe de footballeurs.
Je ne suis pas courageux, ajoute-t-il en le réexpédiant machinalement. J'ai peur de la prison. J'ai peur des coups. Quand le bateau a chaviré, j'ai cru que je mourais de peur. Et maintenant ce sera encore plus dur. »

« [...] il me parle de ces conducteurs de la RATP qui refusent de prendre le volant d'un bus parce qu'une femme les a précédés. Ou de serrer la main d'une femme. On ne les sanctionne pas, on les déplace sur une autre ligne où il n'y a pas de conductrices. Et les syndicats préfèrent regarder ailleurs, dit-il. Pour ne pas perdre d'électeurs.
Je ne le crois pas. Ce n'est pas possible que ça se passe vraiment comme ça. Tu exagères, lui dis-je, une fois de plus. Quelque chose en moi résiste à admettre, non que des conducteurs se comportent de la sorte, mais que des syndicats soient capables d'un tel opportunisme. C'est mon côté fleur bleue. »

« Stupidement, alors que l'après-midi était si douce, et si paisible la respiration légèrement chuintante de Félix, j'ai lâché mon journal pour m'interroger à voix haute sur le mystère Angela Merkel, cette femme de droite, fille de pasteur élevée en RDA, qui depuis plus d'un mois maintenant mène une politique d'accueil des réfugiés dont se montre incapable l'actuel gouvernement, socialiste, du pays de la Déclaration universelle des droits humains. 
Il n'y a pas de mystère Merkel, m'a rétorqué Félix sans ouvrir les yeux. Je ne nie pas qu'elle agisse par souci d'humanité, mais enfin reconnaissons que ses préoccupations morales sont parfaitement synchrones avec la pénurie de main-d'œuvre bon marché en Allemagne. »

« Par moments j'ai le vertige en songeant que nous avons vraiment basculé dans une ère de tourments, que Jim a raison de voir dans l'islam le cancer qui risque de tous nous dévorer. Par moments, à Jean-Quarré, j'ai une overdose de misère et de laideur et en en repartant, vers midi, je fais ce que ses habitants ne peuvent pas faire: je prends mon vélo, je vais me balader dans les beaux quartiers du centre où le seul spectacle de façades vieilles de trois siècles est un puissant remède qui se diffuse dans tout mon corps. Je vais au cinéma, j'achète un gâteau, des chaussures. Un livre. »

«  Les vrais gens déters
Et puis cette fascination pour le malheur des autres, ça me fait vomir. Parce que les autres c'est toi, comme te l'a appris Jésus. Un toi qui n'a pas eu de chance alors que toi t'en as, de la chance.
Je regarde Ray, ses bottines de cuir fauve calées sur la table basse à côté des restes, de la théière en forme de pivoine. Je me repais l'œil de la laine beige très souple de son pantalon, du bleu de Chine délavé de sa veste archi-rapiécée.
Le vrai truc c'est que ça les fait jouir, les volunteers. Le malheur des exilés, quoi de mieux pour sentir son cœur saigner d'amour et de pitié? Je l'écoute. Elle a raison. Moi aussi j'ai du mal à les supporter, les compassionnels, les charitables.
Juste, dis-je. On ne prend pas les réfugiés pour des irresponsables. Du coup on leur demande aussi s'ils sont d'accord avec certaines choses, non? Une femme égale un homme. On a le droit de croire à ce qu'on veut, ou à rien du tout.
Attention piège, clignotent les yeux de Ray. Elle se hérisse. Est-ce qu'on nous la demande, à nous, cette profession de foi ? Elle s'énerve, mais je sens qu'elle est comme moi, elle est comme tout le monde, elle tâtonne. De temps en temps elle agite un vieux drapeau noir, de manière aléatoire, ou un vieux fanal rouge qui n'éclaire plus rien. »

« le 13 novembre 2015, trois commandos de la guerre djihadiste tuèrent cent trente fois et firent plus de quatre cents blessés dans les rues de Paris. On comprit très vite que cette fois, état d'urgence obligeant, il n'y aurait pas de grande marche contre la barbarie comme après les attentats de janvier. Et on sut très vite aussi que cette nuit sanglante modifierait en profondeur le regard porté sur les réfugiés. Ce que la photo d'un petit garçon noyé avait suscité d'élan en leur faveur fut en partie détruit par deux faux passeports syriens appartenant aux terroristes, laissant supposer qu'ils s'étaient faufilés dans le flot de réfugiés pour entrer en Europe. Dans les semaines qui suivirent, les migrants récemment arrivés, qui avaient commencé à reformer des campements sauvages place de la République ou à Barbès, devinrent presque invisibles. Nous avons continué, Félix et moi, à héberger de temps à autre un ou deux jeunes isolés. Puis Louise est rentrée avec un nouveau fiancé, et s'est réinstallée avec lui dans sa chambre. »

« Au lycée on côtoyait la peur, la colère, l'idéalisme, la générosité, l'humour, la truanderie, la tristesse, l'espoir - mais jamais l'indifférence qui est l'ordinaire de la vie parisienne. »

Quatrième de couverture

« ... alors que pardon, ironise-t-elle, mais vivre en autogestion et en dissidence, je n'ai pas l'impression que c'est ce qu'ils viennent chercher chez nous, les réfugiés. Ils ne comprennent pas pourquoi c'est si mal organisé ici mais en attendant mieux ils supportent, ils ne sont plus obligés de dormir dans la rue, ils ont moins faim... Et personne, ni les bénévoles naifs qui débarquent dans ce bazar, ni les premiers intéressés, personne n'y comprend rien. » Quand elle dit « bénévoles naïfs», son regard dérive un instant vers moi. C'est ce que je dois être pour elle, une bénévole naïve, quelqu'un d'insignifiant et d'un peu ridicule.

Lorsqu'elle pénètre dans ce lycée où s'entassent des centaines de réfugiés, Hannah s'interroge. Qu'espère-t-elle trouver en rejoignant toutes celles et tous ceux qui sont venus les aider ? Jours d'exil reflète les élans et les contradictions de cette femme qui, forte de ses engagements passés dans des organisations d'extrême gauche, porte un regard singulier sur l'occupation du lycée Jean-Quarré, un établissement désaffecté au nord de Paris, par plus de 1000 migrants durant l'été 2015. Ironique et généreux, son récit ne ménage rien ni personne, et pose des questions qui sont au cœur des débats politiques actuels.

Juliette Kahane est l'auteur de plusieurs romans, dont Une fille (l'Olivier 2015) qui a rencontré un bel accueil de la critique, saluant entre autres une « écriture qui en impose par sa franchise, sa rigueur, sa netteté » (Bernard Pivot, Le Journal du Dimanche).

Les Éditions de l'Olivier,  mars 2017
186 pages

dimanche 6 mars 2022

Ainsi parlait ma mère de Rachid Benzine ★★★★☆

Deuxième rendez-vous avec les écrits de Rachid Benzine après "Voyage au bout de l'enfance", et j'ai l'intime conviction dores et déjà qu'il est un écrivain que je suivrai, dont j'ai envie de lire tous les livres, que j'ai envie par dessus tout aussi d'écouter. Lors de son passage à la LGL pour la promotion de "Voyage au bout de l'enfance", ses paroles empreintes d'une grande humanité m'ont touchée.
Et cette grande humanité, elle est de nouveau bien présente dans son premier roman "Ainsi parlait ma mère".

Un professeur de lettres de l'Université catholique de Louvain, qui n'a jamais trouvé à se marier, a pris la décision de vivre avec sa mère que la vieillesse a rendue dépendante. Elle s'en remet complètement à lui, y compris pour les gestes intimes, et son garçon, à cinquante-quatre ans lui est entièrement dévoué. 
« Depuis quinze ans, je la soigne, je la change, je la lave, je l’habille. J’assure, plusieurs fois par jour, sa “toilette intime”. Une expression bien neutre pour qualifier un acte que je n’aurais jamais imaginé faire lorsque, il y a cinquante-quatre ans, ma tête hurlante et sanguinolente débouchait de cette même “intimité” pour son premier contact avec l’air libre »
Il passe beaucoup de temps à attendre que sa mère se réveille, pour lui faire notamment la lecture de Peau de Chagrin. Ces attentes sont autant d'occasions pour lui de revenir sur son enfance, sur les relations qu'il a entretenu avec ses parents, et les liens extrêmement forts qu'il a tissés avec sa mère. L'occasion de comprendre ce qu'a été la vie de sa mère, de revenir sur son courageux parcours d'immigrée, de nous livrer ses plus intimes confidences. 
L'occasion de lui rendre ici un bel hommage. 
Ces pages regorgent d'amour. Celui empreint de dévotion et d'une profonde reconnaissance d'un fils pour sa mère. Celui bienveillant et protecteur d'une mère envers son enfant.
Très beau texte, à la frontière entre deux cultures, avec en musique de fond, les douces mélodies de Sacha Distel.
Subtil mélange d'émotions. 
« Je ne sais pas si ma mère a été une bonne mère. Ou simplement une mère qui a fait ce qu'elle a pu. Avec ce que Dieu lui a donné comme connaissance, comme amour, comme courage. Comme patience aussi. Je sais juste que c'est la mienne. Et que ma plus grande richesse en cette vie est d'avoir pu l'aimer. »

« Délicatement, je l'ai alors soulevée sur son matelas, et je l'ai lavée. Mes mains tremblaient. Était-ce la soudaine conscience de la grande fragilité de ma mère, qui s'en remettait entièrement à moi, pour des gestes si intimes ? Était-ce de la sentir gênée, vulnérable ? Nous n'avons pas parlé. Nous avons partagé ce moment d'émotion où nous nous sommes réfugiés dans notre humanité, l'un portant assistance à l'autre sans que les barrières des conventions n'y trouvent à redire. Situation d'une certaine façon libératrice pour elle. Oui, elle pouvait s'en remettre aux siens pour tout, elle qui ne voulait jamais rien demander. Les siens c'était moi, car aucun de mes frères, je crois, n'aurait accepté de réaliser une telle tâche. Chacun fait ce qu'il peut. »

« Mon père travaillait au pilon, près de Bruxelles. Il passait ses journées à détruire des tonnes d'invendus en tout genre. Du livre broché au quotidien local. Du magazine politique à l'album de jeunesse. De la revue érotique aux missels passés d'âge. Des livres, des magazines, des journaux, il en ramenait tous les jours. Autant qu'il pouvait en porter. Ça nous servait pour tout : le chauffage, le calfeutrage des fenêtres, pour caler un meuble, pour les toilettes et comme couches pour les mômes...Et parfois même pour la lecture. Mais ni mon père ni ma mère ne savait lire le français. Ils avaient quitté Zagora, au Maroc, au milieu des années 50 pour la Belgique. À une époque où on n'émigrait pas vraiment. Et bien davantage vers la France que vers le plat pays. Je n'ai jamais vraiment compris le parcours migratoire de mes parents. Mais en ai-je au moins eu l'envie ? Mes parents et moi nous avons vécu ensemble mais jamais en même temps. »

« [...] dès mon plus jeune âge, j'ai dévoré les bouquins comme d'autres des pâtes. Pour donner une réalité à des désirs enivrants. La quête d'une autre vie, en somme. »

« Être reconnaissant à ses parents, ça vaut pour les siens, mais quand on est soi-même parent, ce qu'on peut faire de mieux pour ses enfants c'est que jamais ils pensent qu'ils vous doivent quelque chose. Qu'ils soient libres. »
« La culture scolaire exclut autant qu'elle intègre et les parents étrangers en sont les premières victimes. Ce n'est que bien plus tard que nous été reconnaissants à ma mère  pour le courage dont elle faisait preuve en ces moments pour nous soutenir et essayer de faire bonne figure, par amour pour nous, dans ce monde dont elle ignorait tous les codes. »
« On guérit d'un coup de lance mais on ne guérit pas d'un coup de langue. »

Quatrième de couverture

« Vous vous demandez sans doute ce que je fais dans la chambre de ma mère. Moi, le professeur de lettres de l’Université catholique de Louvain. Qui n’a jamais trouvé à se marier. Attendant, un livre à la main, le réveil possible de sa génitrice. Une maman fatiguée, lassée, ravinée par la vie et ses aléas. La Peau de chagrin, de Balzac, c’est le titre de cet ouvrage. Une édition ancienne, usée jusqu’à en effacer l’encre par endroits. Ma mère ne sait pas lire. Elle aurait pu porter son intérêt sur des centaines de milliers d’autres ouvrages. Alors pourquoi celui-là ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais su. Elle ne le sait pas elle-même. Mais c’est bien celui-ci dont elle me demande la lecture à chaque moment de la journée où elle se sent disponible, où elle a besoin d’être apaisée, où elle a envie tout simplement de profiter un peu de la vie. Et de son fils. »

Rachid Benzine est enseignant, islamologue et chercheur associé au Fonds Ricœur, auteur de nombreux essais dont le dernier est un dialogue avec Delphine Horvilleur, Des mille et une façons d'être juif ou musulman (Seuil). Sa pièce Lettres à Nour a été mise en scène avec succès dans plusieurs pays. Ainsi parlait ma mère, son premier roman, est la révélation d'un écrivain.

Éditions Seuil, janvier 2020
96 pages


samedi 17 avril 2021

Change ton monde ★★★★★ de Cédric Herrou

Une matinée lecture, hier, troublante d'émotions
Le témoignage de Cédric Herrou est sans concession, il est vrai. Il dit l'inhumanité de l’État, il dénonce, accable les représentants de l’État qui bafouent le principe de fraternité. 

Ce témoignage puissant et passionnant m'a complètement retournée. Et en pianotant ces quelques mots, les larmes me montent sans que je sache tout à fait l'expliquer. La honte, la rage, le désespoir, la perte de confiance en une politique qui dessert l'humain, la perte d'attachement à notre société...et à la fois l'envie d'y croire. On peut changer le monde avec des fleurs, chantaient Souchon et Voulzy; avec des gens comme Cédric Herrou et tant d'autres qui se battent au quotidien pour le respect de l'être humain, qui ont de belles idées, désintéressées, il est bon de se projeter vers un avenir meilleur pour nous les Hommes, pour notre planète, de croire que c'est possible.

Les migrants ont afflué en masse dans la vallée de la Roya avant que l'Europe décide que le combat face à l'"invasion" devait être marin. Cédric Herrou, aidé et accompagné par de belles âmes a tout entrepris, jusqu'à être privé lui-même de sa liberté, pour venir en aide à ces enfants, femmes et hommes démunis, fuyant des conditions de vie inhumaines et/ou la guerre et demandant l'asile. « Dans cette situation, être secouru n'est plus une option, c'est un droit absolu, comme le droit à la liberté, à la fraternité, à la vie. Est-ce si difficile à comprendre ? », écrit J.M.G. Le Clézio en préface.
"Liberté, Egalité, Fraternité", illusoire devise française. 

Un témoignage immense empreint d'une belle humanité. Un élan d'une grande générosité qui n'est pas une simple contestation, Cédric Herrou a suppléé aux manquement de l'Etat et propose des solutions. 
Chapeau bas Mr Herrou. 
Merci à vous. Merci aussi à ceux qui œuvrent à vos côtés, ou ailleurs dans un même but. 
Puissent vos mots se répandre ardemment, semer l'envie de changement, vos actions être relayées, prises en exemple, démultipliées, imitées, puissent les hommes réaliser qu'ils sont tous frères  pour que le monde et le système enfin changent, pour que tous les Hommes trouvent leur place, que la nature soit respectée, que la justice soit faite. L'intelligence ou la réussite ne se mesurent pas aux diplômes, ni aux richesses accumulées, à la Rolex à cinquante ans... Elle est autre. Elle est fraternelle.
Un livre à lire, à offrir, à partager.
« Dans ce monde ruiné par la quête du profit, par l'indifférence et la haine, Cédric Herrou est notre héros. » J.M.G Le Clézio
Régulièrement, ce livre devrait être lu à l'Assemblée, au Sénat, aux conseils municipaux, généraux, au conseil de l'Europe, à l'ENA...
Les Liens qui Libèrent, Babelio, Cédric Herrou, je vous remercie infiniment pour cette ardente lecture, un beau cadeau. 

«[...] à l'adolescence, la réalité du monde m'a éclaté aux yeux, ingérable. Afin de ne pas sombrer dans la colère, j'ai choisi l'exil des montagnes. M'éloigner du monde des « autres », celui des insensibles et des blasés, qui peuvent vivre sans états d'âme près de la misère, qui s'en protègent en la stigmatisant ou en la méprisant.
Mon refuge, la Roya, m'a coupé du monde. Pour vivre libre et heureux, il fallait vivre caché, loin de la réalité. »

« À l'école, on n'apprend pas l'intuition, on la détruit. »

« En temps normal, j'étais un solitaire sur son pan de montagne. C'était terminé, mon silence m'avait rendu complice trop longtemps. »

« À cette époque, j'ignorais tout du droit d'asile, de l’Érythrée ou encore du Soudan. La Libye, je connaissais grâce à Sarkozy et à son cher ami Kadhafi, mais sans plus. Je ne suis pas historien ni géographe, encore moins politicien, mais je vivais dans cette vallée depuis treize ans, et voir ces frontières renaître de leurs cendres m'interrogeait. Comment la libre circulation des personnes pouvait-elle être ainsi entravée dans l'espace Schengen ? Pourquoi la France restait-elle insensible au sort de ces gens ? La gestion étatique de cette situation me semblait irresponsable. Comment pouvaient-ils, depuis Paris, décider que la Roya serait sacrifiée, et ces migrants abandonnés ? »

« D'une certaine façon, malgré mon côté anar, je faisais confiance à l’État, comme beaucoup. Mais il a instauré un jeu de l'oie cynique qui oblige les gens à se mettre en danger. La règle ? Il faut souffrir pour entrer en France, voire risquer la mort. Face à ce calcul morbide, on doit désobéir, par respect pour la vie. Cela peut effrayer quand on ne connaît pas les exilés, et les voir sur les rochers à Menton m'a inquiété. Face à ce genre de situation, plusieurs choix s'offrent à nous. On milite et on se sent mieux ; on met des œillères, comme j'ai pu le faire au début ; ou on les rejette comme des ennemis, des envahisseurs, des dangers. »

« Comment expliquer à un enfant que sa couleur de peau doit être dissimulée ? Que le pays dans lequel il grandira et construira ses amours, sa profession, sa famille, n'a pas voulu de lui à cause de sa couleur de peau ? Dans la Roya, l’État terrorise. »

« La fermeture de la frontière sert surtout un objectif de communication dans la « lutte contre l'immigration illégale ». Le préfet clame régulièrement qu'il renvoie en Italie des milliers de personnes, mais son décompte est faux : il « éloigne » plusieurs fois les mêmes migrants, qui retentent leur chance jusqu'à ce qu'ils réussissent à passer. Au lieu d'affaiblir l'extrême droite, comme le prétend le gouvernement, cette politique la renforce. En gonflant les chiffres, elle fait croire qu'il y a une « crise des migrants », alors qu'il s'agit d'une crise de l'accueil : on ne veut pas l'organiser, bien que le droit international et les conventions nous y obligent. »

« Quand on impose des barrières artificielles censées enfermer des gens sans argent, on crée un système qui coûte beaucoup plus cher à la société : le trafic. On diabolise les passeurs, mais je le répète : si on enlève les flics, il n'y a plus de passeurs. Comme pour les drogues, la pénalisation crée le trafic. »

« Selon certaines évaluations, la traite des êtres humains génère à l'échelle mondiale vingt-sept milliards d'euros par an. Mais, dans la petite ville de Vintimille, la police n'a jamais coincé les têtes de réseau. Et mon voisin de cellule finit en prison pendant que son patron profite tranquillement des dizaines, voire des centaines de milliers d'euros gagnés. »

« Avant cette première expérience, j'ignorais l'extrême violence de la garde à vue. Depuis, j'en ai connu onze - le compteur tourne toujours - et j'ai appris à quoi elle sert : à humilier. On subit une torture psychologique, enfermé dans une cellule couverte de merde, de pisse et de gerbe, avec les odeurs. La lumière reste allumée nuit et jour, impossible de savoir l'heure qu'il est. Il n'y a pas de couverture, on me retire mes lunettes, je n'y vois rien. Pour sortir, on me menotte dans le dos tel un animal enragé. Le but consiste à briser l'homme afin qu'il avoue même des faits imaginaires. Et ça fonctionne : beaucoup reconnaissent n'importe quoi juste pour que l'épreuve cesse. »

« À force d'être stigmatisé comme voleur ou violent, on le devient facilement. À rebours de leurs parents, ultra-reconnaissants d'avoir été acceptés par la France, les enfants avaient la rage, et ils avaient raison. »

« Dans la Roya, la délation était devenue un sport local. La population était en masse du côté de la police. Je sentais sur moi des regards emplis de haine, et les discours racistes se concrétisaient par des actes d’État. Les policiers ne contrôlaient que les Noirs, ils ne cherchaient ni armes, ni explosifs. Les Noirs, toujours les Noirs. La chasse aux Noirs était ouverte. Jamais je ne m'habituerais à cette traque frénétique. Comment détester autant une couleur de peau, jusqu'à ne plus ressentir la détresse d'un enfant ? Décidément, j'avais honte d'être de ce monde. J'aurais voulu crever pour ne plus voir ça. »

« La droite extrême adore les étrangers, c'est son fonds de commerce. Il suffit d'examiner la communication d’Éric Ciotti : une farandole de faits divers perpétrés dans les quartiers ou zones populaires par des personnes a priori d'origine étrangère (en réalité souvent françaises). Mais est-il directement confronté aux étranges ? Non. Il existe, car ils existent. Il en tire un commerce électoraliste, le commerce de la peur. »

« L'envoyé de la préfecture, qui semble tout droit sorti de la pouponnière, est une vraie tête à claques. Sans émotion, un disque dur, une machine formée à l'ENA, prête à exécuter un programme de manière mécanique et efficace. Pas d'états d'âme. Quelques mois plus tard, François-Xavier Lauch deviendra chef de cabinet d'Emmanuel Macron à l’Élysée, supérieur hiérarchique d'Alexandre Benalla, puis sera promu Préfet - l'un des plus jeunes préfets de l'histoire...
Je leur explique comment les procédures illégales de l’État nous poussent à certaines actions, comme cette occupation. Puis, profitant de l'accès direct à de hauts responsables, j'aligne les questions. Comment procéder quand les gamins et adultes arrivent chez moi ? Comment protéger leur intégrité physique et morale ? Qui considérera leur demande d'asile, qui obligera le département à prendre en charge les mineurs non accompagnés ? »

« Comment un être humain peut-il être condamné pour avoir aidé un autre être humain ? [...] Les citoyens qui portaient secours à leurs prochains étaient considérés comme des ennemis de la République, des fauteurs de trouble. Au nom d'une sécurité fantasmée. Nous, citoyens de la frontière, devions sacrifier notre bout de territoire pour que le reste du pays ignore la réalité. pour que les misères, dictatures et la guerre ne résonnent dans les salons que via la radio ou la télé. »

« Un gendarme présenta ses excuses au machiniste pour le retard.
- Pas de problème, je comprends, répondit celui-ci.
Cela eut le don de m'agacer.
- Ah bon ? T'as compris quoi, en fait ? Que c'était « normal » de bloquer un train pendant une heure pour embarquer trois innocents au commissariat, les priver de leurs droits abusivement ? Faudrait m'expliquer, car nous, on n'a pas compris ! »

« Mon histoire était vendeuse : le petit éleveur de poules face au rouleau compresseur de l’État et de la justice, David contre Goliath, un cliché. J'étais devenu un produit, une prostituée qui se vend corps et âme. Les médias adorent le sensationnel, les arrestations, les gardes à vue, les procès. J'étais acteur des fantasmes de mes « détracteurs », pour qui la haine de l'étranger constitue un fonds de commerce. Ils voient en moi un immigrationniste, un fabricant  de délinquants, un soutien des terroristes et un fervent adepte du « grand remplacement » - cette théorie fumeuse selon laquelle les populations « historiques » d'Europe (blanches et chrétiennes évidemment) sont en train d'être scandaleusement évincées par des envahisseurs venus d'Afrique (noirs et musulmans, bien sûr). »

« Je ne peux que préconiser la décence dans la gestion migratoire, afin que les personnes soient considérées comme nos égaux et avec humanité. Je considère que toute personne sans domicile a le droit de loger dans des bâtiments désaffectés de l’État ou des collectivités locales. Il faut respecter la convention de Genève prévoyant l'accueil des réfugiés, proscrire le racisme politique et étatique pour que les personnes en migration ne soient pas un outil à but électoraliste. »

« Le racisme est devenu culturel à Nice, alors même que, entre la place Masséna et la promenade des Anglais, les langues se mélangent dans l'indifférence la plus générale : russe, anglais, italien, danois, allemand, japonais... À Nice, l'étranger est accepté tant qu'il est opulent et qu'il consomme. »

« L'humain le consterne souvent, si moche et si inadapté à notre belle planète. petit, j'écoutais mes cousins chrétiens qui s'efforçaient de me convertir : « Dieu est Amour, il a créé l'Homme à son image... » L'homme est menteur, violent, guerrier, matérialiste et égoïste. Je préfère les chats ou les chiens, même si, à force de côtoyer l'homme, ils finissent par lui ressembler. »

« L'Europe préfère la mort à l'accueil. »

« Depuis que des hommes comme Ismaël me content les affres de leur traversée, toi, ma mer Méditerranée, tu prends le sale goût du sang, de la terreur et du malheur. Tes vagues ne me bercent plus sans que je songe aux dizaines de milliers de coeurs qui s'y sont éteints. Te voilà suspectée de crimes contre l'humanité, mais je défends ton innocence : tu n'es ni complice, ni coupable, juste témoin de l'indifférence. Ton rôle est de nourrir les hommes, pas de les avaler. Les responsables sont ceux qui pourchassent la « mauvaise » couleur de peau. »

« Une devise implique aussi des devoirs. »

« Que de fausses routes, alors que les choses sont si claires ! L'accueil repose sur le pragmatisme, pas sur la bien-pensance ou l'idéologie. Quant aux frontières, je ne souhaite pas les dynamiter, juste questionner leur sens. Si elles protègent les personnes et les droits sociaux, j'y suis favorable. Si elles blessent la dignité humaine, je les combats. »

« Et si l'on politisait la consommation pour décider qui doit prospérer ? Si l'on instillait l'envie de reprendre ces petits commerces fermés et ces exploitations agricoles abandonnées ? Je rêve du jour où nous acterons ce bouleversement, non pas à l'aide de beaux discours, mais en boycottant ceux qui nous méprisent et nous précarisent. 
Je ne veux pas être un outil qui colmate sans remettre en question ceux qui ébrèchent, je veux être révolutionnaire. Il est urgent de choisir le monde que nous désirons, de recréer des structures à taille humaine, de développer le local. 
Depuis de décennies, les scientifiques alertent sur la déforestation ou l'agriculture intensive ; nous n'écoutons pas et continuons de rouler en SUV, climatisation à fond, de décoller pour un week-end à Barcelone ou à Marrakech, d'acheter des denrées acheminées depuis l'autre bout de la planète. 
Nous asservissons la terre et les hommes, nous insultons ce monde avec arrogance. Trop facile de critiquer les prédateurs, ces 2% d'individus qui détiennent 50% des richesses. Nous les avons encouragés avec notre argent, notre unique pouvoir. Continuer à le leur donner ne sert qu'à les flatter. »

 Quatrième de couverture

« J’étais perché sur ma montagne, avec mes poules et mes oliviers, quand le monde est subitement venu à moi. Des ombres remontaient à pied ma vallée de la Roya, entre l’Italie et la France, risquant leur vie. Au début, je détournais le regard. Puis, un jour, j’ai recueilli une famille, et ces ombres sont peu à peu devenues ma lumière. Elles fuyaient la guerre, la misère, la dictature, avaient croisé la mort dans le désert en Libye, échappé à la noyade en Méditerranée. De leur pas si déterminé, elles me questionnaient : faut-il rejeter l’autre parce qu’il est différent ?

À partir de 2016, j’ai accueilli des milliers d’exilés. J’ai aidé ces voyageurs de l’ombre à poursuivre leur chemin et à obtenir des droits, mais je n’avais pas anticipé la violence d’État qui me frapperait en représailles. Notre action ne faisait pourtant que pallier ses renoncements.

J’ai subi des gardes à vue, des procès, des perquisitions, des saisies. Le plus souvent, l’État était en tort et fut condamné. Des centaines de fois. Jusqu’à ce que le Conseil constitutionnel consacre le principe de fraternité, un progrès capital. Ces années ont changé ma vie. Citoyen lambda éloigné du militantisme, je ne suis pas un héros, juste un Herrou têtu et décidé, sans leçons à donner, à part celle-ci : avant de changer le monde, chaque citoyen a le pouvoir de changer le sien. »

Cédric Herrou est un agriculteur originaire de la région niçoise. En 2016, il commence à venir en aide à des milliers d’exilés franchissant la frontière franco-italienne, à quelques kilomètres de chez lui, transformant sa ferme en un lieu d’accueil et d’accès à la demande d’asile. Son combat, largement médiatisé, lui a valu quantité d’arrestations et de procès, redonnant une actualité à la question du « délit de solidarité ». Il a créé en juillet 2019 la communauté Emmaüs Roya, première communauté paysanne du mouvement Emmaüs.

Éditions Les liens qui Libèrent, octobre 2020 
264 pages

mardi 9 février 2021

De sang et de lumière ★★★★☆ de Laurent Gaudé

En avant-propos, Laurent Gaudé nous livre ce qu'il attend de la poésie : 
« Je veux une poésie du monde, qui voyage, prenne des trains, des avions, plonge dans des villes chaudes, des labyrinthes de ruelles. Une poésie moite et serrée comme la vie de l'immense majorité des hommes. Je veux une poésie qui connaisse le ventre de Palerme, Port-au-Prince et Beyrouth, ces villes qui ont visage de chair, ces villes nerveuses, détruites, sublimes, une poésie qui porte les cicatrices du temps et dont le pouls est celui des foules. »

Et un peu plus loin : 
« Nous avons besoin des mots du poète, parce que se sont les seuls à être obscurs et clairs à la fois. Eux seuls, posés sur ce que nous vivons, donnent couleurs à nos vies et nous sauvent, un temps, de l'insignifiance et du bruit. »

Laurent Gaudé écrit cette poésie, celle qui s'écrit à hauteur d'homme, celle qui vibre de colère, de rage, d'espoir, celle qui porte un regard profondément humain sur la vie d'hommes et de femmes opprimés. 
Il témoigne de ce qu'il a vu, ressenti, il est la voix des laisser pour compte, des oubliés de l'Histoire, des réfugiés de la jungle de Calais, des esclaves, des Kurdes, des habitants de Haïti après le tremblement de terre et vivant dans une extrême pauvreté, des victimes d'attentats. 
« De partout sortent des souvenirs,
Cris,
Chants,
Appels de la mère à l’enfant,
Promesses,
Noms des dieux,
Des villages,
De partout,
La mémoire qui rayonne,
Douloureuse mais fière
Qui dit simplement qu’ils ont été
Hommes et femmes écrasés, coupés, soumis. »
Une poésie militante et humaniste, tout comme le sont ces romans, tout aussi poignants les uns que les autres.  
« Et pourquoi pas la joie ?
Au milieu de nos villes escaliers
Où les murs de parpaing suent du béton,
Où les fils électriques dessinent, sur les toits, des ciels d'araignées,
Et pourquoi pas la joie ?
Le temps d'une corde à sauter qui fait tourner le monde,
D'un ballon fatigué qui court de jambes en jambes
Et soulève la pauvreté dans les cris d'enfant,
Et pourquoi pas la joie ?
Les pieds dans l'immondice
Mais le regard droit. »
Le septième poème qui porte le nom du recueil m'a interpellée, a réveillé en moi comme un sentiment de culpabilité, d'impuissance. Laurent Gaudé y accuse l'Europe d'opérer un repli sur soi, d'ouvrir ses frontières pour les rentrées d'argent et de les fermer pour les migrants, de ne pas tendre la main aux réfugiés, d'avoir perdu son esprit de fraternité, sa dignité. Nous vivons dans un monde qui se replie sur lui-même, alors que nous aurions aujourd'hui les moyens de subvenir aux besoins de tous. L'auteur y évoque aussi ses origines et par là même, le lien qui relie les peuples vivant d' Europe et de Méditerranée. 
« L’Europe
Qui, aujourd’hui, a des airs de vieille dame frileuse.
Chacun fait ses comptes,
Chacun se demande s’il y aurait moyen d’avoir un rabais,
Payer moins que celui d’à côté.
On veut bien ouvrir ses frontières si cela fait rentrer l’argent,
Mais à tout prix les fermer devant les réfugiés.
L’Europe sans joie, sans élan, sans projet
Comme un bâtiment vide.
L’Europe,
Et ma génération qui la croyait acquise
Sera peut-être celle qui l’enterrera. »
L'émotion est au détour de chacune de ces pages tournées, l'écriture est forte, lumineuse, si humaine. Elle est un cri, elle est dur à lire, à dire, à écouter, à entendre mais elle est nécessaire, et emplie de chaleur, traversée d'une lumière d'espérance

« Pleurez,
Nègres de pacotille,
Vendus comme du bois,
Nègres étonnés
Qui contemplez l'océan,
Dos meurtris sang de fouet,
Tristesse qui déborde des yeux,
Pleurez,
Nègres muets.
Le colon desserre sa ceinture,
Sourire de bombance ventre gras,
Repu d'avoir mangé un continent entier. »

« Comme il est bon d'être riche.
Bananes, ananas,
Tissus de couleurs vives,
Vous pourrez manger pendant des générations entières.
Le cri des Nègres ne s'entend déjà plus
Et d'ailleurs, pourquoi vous hanterait-il ?
Vous avez construit des écoles, des dispensaires.
Vous n'avez plus besoin d'être cruels,
C'était bon pour vos aïeux,
Désormais, vous pouvez être fiers
Et c'est nouveau.
Vous dites "instruction" et "vaccins",
Vous dites "civilisation" et Dieu tout-puissant".
Le Nègre va mieux.
Grâce à vous, il a une conscience
Mais il n'a rien perdu de sa capacité de travail.
Vous dites "investissements" et "retombées économiques".
Qui se soucie du reste ?
Qui se souvient des sanglots dans les cales empuanties ?
Un mal pour un bien.
Il faut comprendre :
La prospérité était à ce prix.
Il y avait une terre, là, en Afrique,
À l'abandon presque,
Et cela aurait été un crime de ne pas l'exploiter...
Tant de richesses entre vos mains.
Tant de richesses pour tant de siècles. »

« Je me souviens du Code noir,
De tous ces textes écrits sur des bureaux d'acajou,
Avec des plumes d'oie,
De toutes ces lois, ces règlements, ces décrets qui
   posent qu'un homme est un animal,
Une bête imbécile,
Qui posent qu'un Blanc vaut deux Noirs, ou dix, 
   ou cent...
Et que seule compte la prospérité du colon. »

« J'appelle Aimé Césaire,
Parole jaillissante qui ravage d'un mot les châteaux
   de la petite pensée.
Il parle de l'industrialisation de l'esclavage,
Et je dis qu'il a raison.
Il dit qu'avec la traite négrière, l'Europe
   s'est entraînée à la réification,
Et au racisme concentrationnaire,
Et je dis qu'il a raison.
Il dit qu'elle n'a pas vu que, ce faisant, elle pourrissait sur place,
Et je dis qu'il a raison. »

« Nos mères n'ont plus de larmes à donner.
Tant de vies échappées du couteau,
Tant de vies meurtries des milles manières
    inventées pour nous persécuter.
Les cris, nous ne les pousserons pas.
Parce que cela fait longtemps que nous l'avons fait.
Cris dans nos montagnes lorsque le monde nous chassait,
Cris dans nos villages vidés d'un nuage de gaz lâché par les tyrans,
Cris poussés lorsqu'on nous a appris que des
    puissants dessinaient sur des cartes des lignes qui 
    nous séparaient.
Kurdes nous sommes,
Mais sur quatre terres,
Écartelés,
Kurdes,
Tirés par chaque membre,
D'aucun pays jamais. »

« Nous serons ce que nous avons toujours été : 
    innombrables et libres.
Yézidis, Araméens, sunnites, chiites, juifs, zoroastriens.
Nous sommes plus vieux que le monde et pourtant 
    jamais tout à fait nés.
Un jour - et ce jour approche - 
Kurde ne sera plus le nom de l'exil
Ni de la résistance,
Kurde sera le nom d'un pays.
Il sera beau
Si nous gardons
Le souvenir de nos exils
Comme une règle de partage.
Nous serons Kurdes de sang versé
Kurdes
Comme une promesse à honorer. »

« Si un jour tu nais,
Ne crois pas que le monde se serrera autour de toi,
Pressé de voir ton visage,
Dans une agitation de grands festins.
N'imagine pas qu'on se bousculera,
Que chacun voudra te regarder, te prendre dans ses bras, te recommander aux dieux.
On t'a parlé des cris de joie qu'on pousse à la naissance d'un enfant,
On t'a dit la liesse,
Les coups de feu tirés en l'air,
Les tambours,
La clameur des hommes qui fêtent la vie,
Oublie tout cela.
Si jamais un jour tu nais,
De joie, il n'y en aura pas.
Mais l'inquiétude sur le visage de tous,
Comme toujours, l'inquiétude
Ta venue au monde ne fera naître que cela. 
»

« Maudits soient les hommes qui prient Dieu avant de tuer.
Ils ne nous feront pas flancher.
Leur haine, nous la connaissons bien.
Elle nous suit depuis toujours,
Nous escorte depuis des siècles,
Avec ces mots qui sont pour eux des insultes,
Et pour nous une fierté :
Mécréants,
Infidèles,
Je les prends, ces noms.
Juifs, dépravés, pédérastes,
Je les chéris,
Cosmopolites, libres penseurs, sodomites,
Cela fait longtemps que je les aime, ces noms, parce qu'ils les détestent.
Nous serons toujours du coté de la fesse joyeuse
Et du rire profanateur,
Nous serons toujours des femmes libres et des esprits athées,
Communistes, francs-maçons,
Je les prends,
Tous.
Nous sommes fils et filles de Rabelais et de mai 68,
Paillards joyeux,
Insolents à l'ordre.
Diderot nous a appris à marcher,
Et avant lui, Villon.
Nous serons toujours du coté du baiser et de la dive bouteille.
Ils ont toujours craché sur ce que nous aimions
Et nos bibliothèques ne leur ont jamais rien inspiré d'autre qu'une vieille envie de tout brûler.
Ce que leurs dieux aiment plus que tout, c'est que les hommes aillent tête basse.
La menace pour seul bréviaire.
Ce que leurs dieux aiment plus que tout, c'est la triste soumission. »

« La Méditerranée a visage de cimetière. »

Quatrième de couverture

Ces poèmes engagés à l’humanisme ardent, à la sincérité poignante, se sont nourris, pour la plupart, des voyages de Laurent Gaudé. Qu’ils donnent la parole aux opprimés réduits au silence ou ravivent le souvenir des peuples engloutis de l’histoire, qu’ils exaltent l’amour d’une mère ou la fraternité nécessaire, qu’ils évoquent les réfugiés en quête d’une impossible terre d’accueil ou les abominables convois de bois d’ébène des siècles passés, ils sont habités d’une ferveur païenne lumineuse, qui voudrait souffler le vent de l’espérance.

Éditions Actes Sud, mars 2017
107 pages

mardi 5 janvier 2021

Transatlantic ★★★★★ de Colum McCann

« L'histoire n'est jamais muette. On a beau se l'approprier, la briser, la couvrir de mensonges, l'histoire de l'homme refuse de se taire. Malgré la surdité et l'ignorance, le temps jadis continue de s'écouler dans le présent. » Eduardo GALEANO

Oyez oyez braves gens, embarquement immédiat, je répète, embarquement immédiat pour un Transatlantique mémorable et vertigineux. Votre première traversée sans escale sera palpitante, renversante, saisissante. Vous quitterez le Canada pour rallier l'ouest de Galway, à bord de Vickers Vimy, poussé par deux Rolls-Royce. Aux commandes : John Alcock et Arthur Whitten Brown. Deux précurseurs, qu'un célèbre Charles Lindbergh a quelque peu poussé aux oubliettes.      
Alors attachez vos ceintures, ne vous laissez par distraire, enivrez-vous de quelques vapeurs de Jameson, et appréciez ce voyage historique en terres irlandaises, cette étonnante aventure qui ouvre les yeux sur l'histoire de l'Irlande marquée au coin de la tragédie, ses ambiguïtés « ... qui était irlandais, qui était britannique ? Protestant, catholique ? À qui  appartient la terre, les maisons incendiées, ces gosses qui crevaient de faim, avec leurs yeux chassieux ? En simplifiant, on comptait deux catégories : les Anglais étaient protestants, et les Irlandais catholiques. Les premiers dominaient, les autres subissaient.», ses immigrés, ses émigrés. Une terre baignée du sang, de la sueur, des pleurs et des joies d'un peuple façonné par les contingences de l'histoire et si résistant à l'adversité.
Une étonnante aventure dans laquelle s'entrelacent lieux, époques et personnages. 
En plus de vos deux premiers pilotes, vous ferez la rencontre de Frederick Douglass, esclave noir américain en fuite qui vient convaincre les anglais et irlandais de tout mettre en oeuvre pour abolir l'esclavage, pacifiquement, par la force des idées. 
Georges Mitchell, sénateur américain, vous tiendra également compagnie ; il s'est de nombreuses fois rendu en Irlande pour soutenir les accords de paix entre les deux Irlande. 
« La paix ne peut se concevoir sans impératifs moraux. Nulle coexistence sans la reconnaissance de toutes les parties. Les exclus du milieu. Le dépassement du moi. Pas de supériorité culturelle. Conscience individuelle, responsabilité collective. Et toujours, toujours répéter ce qui devrait être compris depuis longtemps. »
Dans l'Histoire se mêlent les histoires. Ces dernières vous permettront de faire la connaissance de Lily, Emily, Lottie et Hannah, liées par une lettre qu'elles se transmettent de génération en génération. Laissez vous conter ces petites histoires imbriquées, qui seront pour vous autant d'allers et retours entre l'Amérique et l'Irlande, parcourant plus d'un siècle d'Histoire.

Un livre riche. Sur les saccages de l'humanité. Sur ses espoirs aussi.  
Conçu à la McCann : magnifiquement. C'est passionnant.
« Brindilles, feuilles et rameaux ramassés çà et là, de petits bouts de catholique, de Britannique, de protestant, d’Irlandais, d’athée, d’Américain ou de quaker qui se croisent et s’entrecroisent à plusieurs années d’intervalle, pendant que les nuages se dispersent dans le ciel derrière lui. »
Et l'envie folle me prend de fouler à nouveau l'île d’Émeraude, d'aller boire une pinte au Dublin's Bridge Bar et de côtoyer ce peuple à la fois si neuf et si ancien, à l'identité forte, au sens inné de l'hospitalité, de la fête et de la musique. Le temps d'une année, j'ai flâné et rêvé sur les routes irlandaises, de Dublin à Galway, des comtés de Cork à la région du Donegal, du Sligo de W.B. Yeats au désert du Connemara, du Kerry à Belfast ... de pubs en pubs, beaucoup. Transatlantic a ravivé quelques beaux souvenirs.
« L'Irlande, Monsieur, que ce soit pour le bien ou pour le mal, ne ressemble à aucun autre lieu sous le ciel. Nul homme ne peut touché son herbe ou respirer son air sans devenir meilleur ou pire... » 
George Bernard SHAW, « La Seconde Île de John Bull », 1945, Aubier-Montaigne 

« À en croire les journaux, tout devenait possible dans un monde miniaturisé. La Société des Nations voyait le jour à Paris. L'Américain W.E.B. Du Bois rejoignait en Europe le premier Congrès panafricain, parmi les représentants d'une quinzaine de pays. On trouvait des disques de jazz à Rome. Des fous de radiotéléphonie assemblaient des lampes et des tubes pour transmettre des signaux sur des centaines de kilomètres. Dans un avenir proche, on pourrait sans doute lire le San Francisco Examiner le même jour à Édimbourg, Salzbourg, Sydney ou Stockholm. 
Le terme d'exploit sportif avait les honneurs des éditoriaux. Quatre équipes concurrentes au moins projetaient de traverser l'océan sans escale. »

« Le bleu s'étend là-bas sans fin et sans nuages. Emily aime le murmure de l'encre qui remplit son stylo, le clic du capuchon au bout du pas de vis. « Dans leur avion, deux hommes traversent l'Atlantique d'une traite, munis d'une sacoche de facteur, petite poche d'étoffe blanche contenant 197 lettres, affranchies au tarif utile. S'ils arrivent à bon port, ce sera le premier courrier aérien à relier les deux mondes. » Une idée neuve, ça : la poste aérienne. 
Elle jauge intérieurement l'expression, la griffonne cent fois sur le papier. Le ciel enfin vaincu. »

« Le bruit voyage dans leur corps. Ils s'en font parfois une musique, un rythme qui roule de la tête au torse, et du torse aux orteils, qu'on leur retire soudain et qui redevient bruit. Ils savent qu'ils peuvent arriver sourds, le rugissement des Rolls Royce les habiter toujours, les transformer en gramophones à quatre membres ; même s'ils se posent sur l'autre rive, il risquent de rester collés au ciel. »

« Garder le cap est affaire de magie et de génie. Brown, navigateur, a pour tâche d’orienter l’avion par tous les moyens à sa disposition. Le sextant est fixé sur le panneau de bord devant lui. L’anémomètre et l’altimètre chevillés au fuselage. Le dérivomètre encastré sous son siège, avec le niveau à alcool qui mesure l’inclinaison de l’appareil. Les tables du capitaine Baker, avec leur calque, par terre à ses pieds. Les trois compas sont phosphorescents. Le soleil, la lune, les courants, les étoiles. Et si plus rien ne fonctionne, il naviguera à l’estime.
Il s’agenouille sur son siège pour jeter un coup d’œil par dessus bord. Se tourne dans tous les sens, prend en compte l’horizon, le panorama et la position du soleil pour poursuivre ses calculs. Inscrit sur une feuille de son carnet : « Reste plus près de 120 que de 140 »À peine l’a-t-il donnée à Alcock que celui-ci, dans leur petit cockpit, réduit les gaz, stabilise la vitesse, il ne veut pas trop pousser les Rolls Royce, les règle aux trois quarts de la puissance.
Manœuvrer un cheval n’est pas si différent : pendant un long voyage, l’avion change de comportement, s’allège à mesure que les réservoirs se vident. Les moteurs trottent, galopent selon ce qu’indiquent les rênes. »

« Un siècle pour dévisser le capuchon, puis l'alcool fait un cataplasme le long des côtes. »

« Ce nuage de malheur se resserre autour d'eux. Ils savent que, s'ils ne s'en libèrent pas, l'avion peut partir en roulis, en spirale. Filer à toute allure et se désintégrer. Le seul moyen de garder de la vitesse est de descendre en vrille. Perdre le contrôle et le reprendre en même temps. 
Vas-y, Jackie !
Moqueurs, les deux Rolls Royce lâchent des gerbes de flammes rouges. Le Vimy reste suspendu une seconde, s'alourdit, puis bascule comme si on venait de le gifler. [...]
Trois mille pieds au-dessus de l’océan. Ne plus rêver de stabilité, le nuage est un enfer. Ni haut ni bas. Deux mille cinq cents pieds. Deux mille. Le vent, la pluie leur balancent des claques au visage. La carlingue frémit. La boussole s’affole. Le Vimy se balance. Leurs corps violemment collés aux sièges. Toujours ni ciel ni mer : rien à voir que la grisaille, des briques de grisaille. Brown scrute à gauche, à droite, au-dessus, en dessous. Il n’y a plus de centre, de bord, et ne parlons pas d’horizon. Bon sang. Enfin, quand même, quelque chose, quelque part ? Tiens bien les commandes, mon Jackie. 
Mille pieds, neuf cents quatre-vingt-sept. Les épaules plaquées contre les dossiers. Le sang qui voltige dans la tête. Le cou est soudain lourd. On monte ? Descend ? Et ça tourne. Ils ne verront peut-être pas l’eau avant de s’abîmer. Desserrer les ceintures. C’est foutu. Foutu, Teddy. Malgré la pression, Brown se détache de son siège, ramasse le carnet de vol qu’il fourre dans son blouson. Alcock l’aperçoit du coin de l’œil. Glorieuse imbécillité. Le dernier geste du navigateur. Conserver chaque détail. On saura donc ce qui c’est passé : quel soulagement…
L’aiguille continue de décliner. Six cents, cinq cents, quatre. Pas une larme, pas un souffle, les nuages qui hurlent. Ils n’ont plus de corps. Alcock tient la vrille dans le mur de blancheur. 
La lumière mute, le mur change de couleur, il faut plus d’une seconde pour s’en apercevoir. Une lueur bleue. Cent mètres. Un drôle de bleu, qui tourbillonne, on est sortis ? Jack, Jack, ça y est ! Bleu en bas, gris en haut. Braque, mais braque, putain ! C'est vrai, on est dehors ? [...] »

« Plus tard, ils riront du piqué, de la chute dans les nuages, des vagues abaissées comme un rouleau à pâtisserie. « Si ta vie ne défile pas devant tes yeux, mon gars, c'est que tu n'as pas vécu ? » Mais en grimpant, ils ne disent rien. Brown se penche, flatte le flanc du fuselage. Bon cheval. Sacré Blackfoot. »

« L'odeur de la terre est d'une fraîcheur renversante : Brown en mangerait presque. Les tympans vibrent dans ses oreilles. L'impression d'être encore suspendus là-haut. Voilà, se dit-il, je suis le premier homme qui marche en volant. L'avion atterri sans la guerre. Son sac de courrier à la main, il salue les soldats, les habitants qui arrivent avec le crachin gris.
L'Irlande.
Un si beau pays. Un peu sauvage pour l'homme, quand même.
L'Irlande. »

« Bien que le repas fût excellent, Douglass eut peine à manger. Faible, dans le vague, il sirotait de petites gorgées d'eau.
On lui demanda de parler, alors il décrivit sa vie d'esclave, la masure où il couchait par terre, la toile de jute qui servait de couverture, les cendres chaudes dans lesquelles il réchauffait ses pieds. Sa grand-mère l'avait élevé quelques temps, puis on l'avait emmené dans une plantation. Contre toutes les lois, il avait réussi à apprendre l'alphabet, à lire, écrire. Il avait lu le Nouveau Testament aux autres esclaves. Travaillé dans un chantier naval avec des Irlandais. Trois fois, il s'était échappé. Deux fois on l'avait repris. Fuyant le Maryland à l'âge de vingt ans, il était devenu homme de lettres. Il venait aujourd'hui convaincre les habitants de l'Angleterre et de l'Irlande de tout mettre en œuvre pour abolir l'esclavage - pacifiquement, par la force des idées. [...]
Il n'était pas - et le savait - le premier Noir invité en Irlande pour donner des conférences. Sarah Remond l'avait précédé. Equiano aussi. Les abolitionnistes d'Erin étaient connus pour leur ferveur. C'était le pays de O'Connell, après tout, le « grand libérateur ». Les Irlandais ont soif de justice, lui avait-on dit. Ils s'ouvriraient à lui. »

« Des rues plus étroites, aux profonds nids-de-poule, bientôt encombrées d'une saleté stupéfiante. Même à Boston, Douglass n'avait rien vu de tel. Les déjections accumulées dans le ruisseau, diluées ça et là dans les flaques. Des hommes effondrés sur les grilles des maisons. Des femmes circulant en haillons, ou moins que ça : des loques humaines. Les enfants couraient pieds nus. Des générations de vies brisées lançant des regards furieux aux fenêtres. Le verre cassé et la poussière. Les rats filant dans les venelles. La carcasse d'un âne mort, boursouflée dans la cour d'un immeuble. Les chiens malingres qui ouvraient le chemin, dans des relents de bière rance. Une jeune mendiante chantait sa mélopée d'une voix lasse ; la botte d'un policier atterrit dans ses côtes et l'entraîna plus loin. Elle s'accrocha à une balustrade et s'avachit en riant.
Les Irlandais n'avaient pas ou peu de règles [...]. »

« La fièvre du travail. Il voulait qu'on sache ce que cela signifiait d'être marqué au fer, de porter sur sa peau les initiales d'un autre, le joug sur le cou et le mors aux dents. De traverser les mers dans des bateaux ravagés par la variole, le typhus, la rougeole. De se réveiller dans le champ du négrier. D'entendre le cliquetis des chaînes, les clameurs du marché. De subir la brûlure du fouet. De se faire couper les oreilles. D'accepter. Plier. Disparaître. »

« À Rathfranham, il fulmina. Les femmes fouettées, les hommes raflés, les berceaux pillés. Le négoce de la chair, les conducteurs de bestiaux. Une ivrognerie en soi, le saccage de l'humanité, l'indifférence absolue, la soif du mal et la haine fanatique. Il était en Irlande, expliqua-t-il, pour promouvoir l'émancipation universelle, imposer des règles de moralité publique, précipiter la libération de trois millions de semblables. Et il répéta : « Trois millions ! » en levant les mains, recueillant chacun d'eux dans ses paumes. Méprisés, calomniés depuis trop longtemps, traités comme les animaux les plus vils. Entravés, brûlés, marqués ! Assez de cette traite meurtrière de sang et d'os ! Entendez la plainte déchirante des marchés aux esclaves ! Écoutez le cliquetis des chaînes ! Écoutez-les ! Rapprochez-vous. Entendez-vous ces trois millions de voix ? »

« J'admets que ce séjour dans l'île d'émeraude est riche en émotions. Adieu le ciel éclatant d'Amérique, me voilà revêtu des brumes grises de l'Irlande. C'est un habit d'homme qu'on m'offre ici, pas la mise de l'esclave. On m'encourage à parler de ma propre voix. Je respire librement l'air de la mer. Et si bien des choses me serrent le cœur, s'il m'est donné beaucoup à voir qui ferait trembler les miens, ce ne sont pas les chaînes qui m'entravent. Temporairement du moins. »

« L'Irlande produisait assez de vivres pour nourrir quatre fois sa population, assura-t-elle. Mais tout cela partait en Inde, en Chine, aux Antilles. L'Empire épuisait ses forces. Elle aurait souhaité s'élever contre cette absurdité. On ne pourrait taire longtemps la vérité. Sa famille avait des entrepôts pleins sur les rives de la Lee. Vinaigre en bouteille. Réserves de levure. Orge maltée. Des caisses de confitures. On ne donne pas comme ça. Il y a les lois, le droit, la propriété. Des partenaires commerciaux, des contrats à terme, des taxes. Les pauvres et leurs besoins ? Exigence morale ou pure illusion ?  »

« Le Bushmills, whisky protestant. Les catholiques boivent du Jameson. »

« Il a lu quelque part qu'un homme sait réellement d'où il vient lorsqu'il a décidé de l'endroit où on l'enterrerait. Il a déjà chois, l'île des Monts Déserts, la falaise au-dessus de la mer, la courbe de l'horizon et le vert profond, la mousse qui éclabousse la roche escarpée. Tout ce qu'il demande : un carré d'herbe au-dessus d'une crique, une clôture blanche autour, des petits cailloux pointus pour lui griffer le dos. Semez mon âme dans la terre rouge, laissez-moi reposer heureux devant les pêcheurs qui relèvent leurs nasses, la longue danse de l'écume, la ronde des goélands. »

« Cent fois, les journalistes lui demandèrent d'expliquer l'Irlande du Nord. Comme s'il allait attraper une formule au vol, une déclaration pour l'éternité. Il aime bien Heaney, le poète. « Deux seaux sont plus faciles à porter qu'un. » « Quoi que vous disiez, ne dites rien. » Illusions dispersées, moments de calme, des voies s'ouvrent dans le paysage. Il n'a jamais pu rassembler tous les partis politiques autour d'une table, encore moins résumer la situation par une phrase. Une qualité bien irlandaise, l'art de détruire et d'étoffer la langue en même temps. L'estropier et la vénérer. Même leurs silences sont poétiques. L'éloquence élevée au rang de menace. Des heures durant, il a écouté leurs logorrhées sans que jamais ils ne lâchent le verbe auquel ils tiennent. Hystériques méandres, tours et détours. Brusquement, il les entend répéter : « Non, non,non », comme si le langage n'avait jamais eu que ce mot pour produire du sens. »

« Il déteste les éloges, les effusions, les démonstrations hypocrites, les références à sa patience, sa maîtrise de soi. S'il faut se mesurer à quelque chose ou à quelqu'un, ce serait plutôt aux fanatiques, les vaincre sur le terrain de la ténacité. Une violence différente qu'il ressent en lui-même, qui le pousse à s'accrocher, se battre. Le terroriste se cache toute la nuit dans son fossé trempé. Le froid, l'humidité remontent au travers de ses bottes, le long du dos jusqu'au sommet du crâne, rejaillissent par ses pores, l'attente glaciale, le départ des étoiles, puis le matin et ses miettes de lumière. C'est cet homme-là qu'il faut confondre ; supporter comme lui le gel, la pluie, la saleté. Le guetter derrière les roseaux, dans le noir, même sous l'eau en respirant par un tube - pour l'empêcher in fine de braquer son arme. Qu'importent le froid, l'épuisement qui succède au plus pur ennui. Faire mieux que ce salaud, avoir une longueur d'avance, ne serait-ce qu'un souffle. Ce sera lui qui, transi, n'aura plus la force de presser sur la détente, lui qui, dégoûté, découragé, gravira lentement la colline. Jouer le temps, l'obstruction sous d'autres formes, mais être là lorsqu'il sortira du fossé. Alors le remercier, serrer sa main, l'escorter dans l'allée de ronces, la lame du droit dans le dos. »

« [...] des cinglés [...] ils sont légion. Paramilitaires, politiciens, diplomates, même chez les fonctionnaires. L'Irlande du Nord est un polygone à six, sept, huit côtés, voire davantage. Une lumière, une luciole, jaillit parfois du noir. Les contextes s'entrecoupent. Rien à exploiter là-haut : ni pétrole ni terrains, et DeLorean est partie. Mitchell n'est pas payé, on lui rembourse ses frais, c'est tout. En guise de salaire, un gain politique, bien sûr, pour lui, le président, la postérité, peut-être l'histoire avec un grand H. Il est des moyens plus simples de prétendre aux vanités, des gloires plus accessibles. »

« Il aurait aimé se débarrasser des hommes, remplir de femmes les salles et les couloirs. Le choc, court et cuisant, de trois mille deux cent mères. Celles qui, au supermarché, cherchent dans les décombres les jambes de leur mari. Qui lavent encore à la main les draps du fils jamais revenu. Qui, en cas de miracle, mettent un couvert de plus à table. Les élégantes, les furieuses, les malignes, celles qui couvrent leurs cheveux d'un filet, toutes celles que la mort épuise. Ni photos sous les bras, ni gémissements publics, elles ne se frappent pas le torse. Le chagrin se lit dans leurs pupilles, un puits sans fin dans une mer de lassitude. Mères, filles, petites-filles, grands-mères ne faisaient pas la guerre, mais leurs os et leur sang en portaient les souffrances. Combien de fois les a-t-il entendues ? Deux phrases pour la même chose : il s'appelait Seamus, mon fils est mort, il s'appelait James, mon fils est mort, il s'appelait Peader, mon fils est mort, il s'appelait Billy, mon fils est mort, il s'appelait Liam, mon fils est mort, il s'appelait Charles, mon fils est mort, il s'appelait Cathal, mon fils est mort, il s'appelle Andrew. »

« L'âge a cet avantage qu'il vainc la fatuité. »

« Flow on, lovely river, flow gently along / By your waters so sweet sounds the lark's merry song. Bons musiciens, les Irlandais, mais tous leurs chants d'amour sont tristes, et tous leurs chants de guerre sont gais. » (The Rose of Mooncoin_Coule, jolie rivière, coule doucement / Le chant joyeux de l'alouette retentit sur tes rives...)

« Une trace de brûlé en dessous, le noir aujourd'hui cramoisi. Sûrement un cocktail Molotov, quelques années plus tôt. Les hiéroglyphes de la violence. »

« La paix ne peut se concevoir sans impératifs moraux. Nulle coexistence sans la reconnaissance de toutes les parties. Les exclus du milieu. Le dépassement du moi. Pas de supériorité culturelle. Conscience individuelle, responsabilité collective. Et toujours, toujours répéter ce qui devrait être compris depuis longtemps. »

« Il ouvre un peu plus sa fenêtre. Le vent de la mer. Les bateaux là-dehors. Tant de générations qui fuirent. Huit cents ans derrière nous. Notre vision de l'histoire préfigure notre avenir. Toutes ces traversées, dans un sens ou dans l'autre. Passé, présent, et un futur fuyant. Une nation. Le présent remet tout en cause, à chaque instant. Le temps, cet élastique tendu, jour après jour. Tension, rupture, violence, ainsi de suite. Vous n'avez pas idée... »

« L'herbe suffoquait sous le poids de la guerre. »

« Ils avaient été mécaniciens, intendants, majordomes, cuisiniers, menuisiers, maréchaux-ferrants. Aujourd'hui ils portaient les bottes de la mort. »

« Dieu et diable là-haut, va les maudire pour moi. Leur dessein monstrueux de sang et d'os. Leur bête abreuvée de bêtise, la solitude de toutes les mères. »

« L'extraordinaire tristesse de cette voix. « Détachée de tout corps, de toute passion, explorant, solitaire, un monde sans réponses, et qui se brise sur les rochers - cette impression. » Emily aimait surtout l'aisance qu'elle suggérait. Les mots s'entrelaçaient naturellement. Une vie traduite dans son intégrité. Et, dans les mains de Woolf, une vision de l'humilité. »

« Comment imaginer que sa mère, quatre-vingts ans plus tôt, avait emprunté un bateau-cercueil, surchargé, rongé par la fièvre et la mort, et qu'elle, Emily, voyageait aujourd'hui en première classe avec sa fille, destination l'Europe, dans un navire où la glace était produite par un générateur électrique. »

« Le lac semblait s'allonger indéfiniment vers l'est. Ouvert aux marées, il respirait par courtes vagues. Un troupeau d'oies survola le cottage et s'éloigna, bec tendu. On aurait dit qu'elles emportaient avec elles le gris du ciel. La gestuelle des nuages modelait la brise. Les vagues clapotaient sur la berge, comme pour les applaudir, soulevant et reposant le varech. »

« Brindilles, feuilles et rameaux ramassés çà et là, de petits bouts de catholique, de Britannique, de protestant, d’Irlandais, d’athée, d’Américain ou de quaker qui se croisent et s’entrecroisent à plusieurs années d’intervalle, pendant que les nuages se dispersent dans le ciel derrière lui. »

« Notre âge ne cesse de nous surprendre. Je suis certaine qu'une fois au moins Lily Duggan, Emily Ehrlich et Lottie Tuttle ont éprouvé cette sensation. Et leurs vies étaient là, cachetées dans cette enveloppe entre ses mains.
Non qu'on finisse par ressembler à des chaises vides, je ne crois pas, mais on libère la place pour les autres en chemin. »

« Le monde a cela d'admirable qu'il ne s'arrête pas après nous. »

Quatrième de couverture

Après Et que le vaste monde poursuive sa course folle, le grand retour de Colum McCann. S'appuyant sur une construction impressionnante d'ingéniosité et de maîtrise, l'auteur bâtit un pont sur l'Atlantique, entre l'Amérique et l'Irlande, du XIXe siècle à nos jours. Mêlant Histoire et fiction, une fresque vertigineuse, d'une lancinante beauté. 
À Dublin, en 1845, Lily Duggan, jeune domestique de dix-sept ans, croise le regard de Frederick Douglass, le Dark Dandy, l'esclave en fuite, le premier à avoir témoigné de l'horreur absolue dans ses Mémoires.
Ce jour-là, Lily comprend qu'elle doit changer de vie et embarque pour le Nouveau Monde, bouleversant ainsi son destin et celui de ses descendantes, sur quatre générations. 
À Dublin encore, cent cinquante ans plus tard, Hannah, son arrière-petite-fille, tente de puiser dans l'histoire de ses ancêtres la force de survivre à la perte et à la solitude.
« Voilà tout ce qui intéresse Colum McCann : au coeur de la violence, des vies vécues malgré tout ; ces écheveaux invisibles qui entremêlent lieux, époques et personnages ; cette façon qu'a le passé de resurgir de la manière la plus étrange qui soit. »       Publishers Weekly
Éditions Belfond, août 2013
371 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre