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lundi 18 mai 2026

Demian ★★★★☆ de Hermann Hesse

Un classique. Expérience de l'intime. 
Traversée intérieure entre l'enfance et l'éveil à soi, entre le monde rassurant des origines et la nécessité de s'en détacher. 
Roman de l'adolescence, de l'émancipation et de la quête de soi, ce texte suit Émile Sinclair au moment fragile où l'enfance se fissure. Entre le monde lumineux et protecteur de sa famille et « l'autre monde », plus sombre, violent, instinctif. Et avec lui naît la conscience de la solitude intérieure.
« La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même. »
J'ai retrouvé dans ce roman ce que j'avais aimé dans Siddhartha, une écriture accessible, traversée de réflexions profondes sur l'identité, la liberté et la nécessité de devenir soi-même.
« L'oiseau cherche à se dégager de l’œuf.
L'œuf est le monde. Celui qui veut naître doit détruire un monde. »
Grandir implique une rupture. Quitter les certitudes, les héritages, les appartenances rassurantes. Traverser le doute, parfois le chaos, pour tenter d'atteindre une forme de vérité intérieure.
J'ai aussi été marquée par cette vision profondément humaine de Hesse que nous portons en nous lumière et obscurité, contradictions et élans opposés. Rien n'est entièrement pur, rien n'est entièrement noir. Le personnage de Demian agit alors comme un révélateur, presque une présence énigmatique venue pousser Sinclair vers lui-même.
Roman initiatique, philosophique, mystique aussi, il interroge notre rapport au conformisme, au groupe, à la peur d'être différent. Et même s'il a été écrit il y a plus d'un siècle, il conserve une étonnante modernité.
Une lecture dense, introspective, traversée par la mélancolie et la beauté étrange des livres qui parlent moins du monde que du vertige d'exister.
Je vais poursuivre sans hésiter ma découverte d'Herman Hesse avec Le loup des steppes.
« L'homme que vous voudriez tuer n'est pas monsieur Untel ; il n'est qu'un déguisement. Quand nous haïssons un homme, nous haïssons dans son image quelque chose qui réside en nous. Ce que nous ne portons pas en nous ne peut nous toucher. »

Préface 
« Est-ce le primat de la méditation et le pacifisme intégral de Hesse qui lui valurent la faveur de la jeunesse contestataire américaine ? S'il a dénoncé la civilisation technologique et l'empire de la machine, il n'a jamais prôné le recours à la drogue ni à la révolution. Ce qu'il a toujours affirmé, c'est la nécessité de se retirer dans le château de l'âme, comme dit Thérèse d'Avila. Il ne cherchait pas à enseigner, persuadé que la sagesse ne se com-munique pas comme se communique le savoir, parce que toute expérience est singulière et ne vaut que pour celui qui la fait. « L'espace qui semble exister entre le Monde et l'Éternité, entre la Souffrance et la Félicité, entre le Bien et le Mal, écrit-il dans Siddhartha, n'est qu'une illusion. Bouddha attend aussi bien dans le joueur de dés que dans le brigand. » On ne sait pas qui est saint, qui possède Dieu et la vérité. Aussi doit-on considérer avec une chaleureuse compréhension toutes les tentatives que font les autres pour trouver leur destinée. Des chercheurs très différents de nous appartenaient aussi à notre cercle, lisons-nous dans Demian. « Parmi eux il y avait des astrologues et des cabalistes, et même un disciple du comte Tolstoï, et bien d'autres hommes encore, tendres, timides, vulnérables, adeptes de sectes nouvelles, de méthodes hindoues, végétariens, etc. Avec tous ces gens, nous n'avions de commun, au point de vue spirituel, que le respect que chacun doit éprouver pour le rêve secret d'autrui. » Est-ce cette tolérance et la diversité des attitudes possibles face à la vie et au monde qui recommandèrent Hesse auprès des jeunes gens en colère ? »

« Pour raconter mon histoire, il me faut retourner très loin dans le passé. Il me faudrait, si cela était possible, reculer jusqu'aux toutes premières années de mon enfance, et au-delà encore, jusqu'à mes origines les plus lointaines.
Les écrivains, lorsqu'ils composent des romans, font souvent comme s'ils étaient Dieu et comme s'ils pouvaient embrasser et comprendre dans son ensemble une vie humaine quelconque, et la raconter comme Dieu pourrait se la raconter, sans voile, en accordant à chacun de ses épisodes la même valeur. Cela, je ne le puis, pas plus qu'ils ne le peuvent. Mais mon histoire est pour moi plus importante que pour n'importe quel écrivain la sienne, car elle m'appartient en propre, et elle est l'histoire d'un homme, non pas inventé, idéal, n'existant pas en dehors du livre, mais d'un homme qui, une fois, a vécu réellement. Ce qu'est un homme qui vit réellement, on le sait aujourd'hui moins que jamais, et l'on tue ses semblables dont chacun est un essai unique et précieux en masse. Si nous n'étions pas autre chose que des êtres ne vivant qu'une fois, une balle de fusil suffirait en effet à supprimer chacun de nous, et alors raconter des histoires n'aurait plus aucun sens. Mais chaque homme n'est pas lui-même seulement. Il est aussi le point unique, particulier, toujours important, en lequel la vie de l'univers se condense d'une façon spéciale, qui ne se répète jamais. C'est pourquoi l'histoire de tout homme est importante, éternelle, divine. C'est pourquoi chaque homme, par le fait seul qu'il vit et accomplit la volonté de la nature, est remar-quable et digne d'attention. En chacun de nous, l'esprit est devenu chair; en chacun de nous souffre la créature; en chacun de nous un rédempteur est crucifié.
Beaucoup, aujourd'hui, ignorent ce qu'est l'homme, mais beaucoup le pressentent et, par là, il leur est plus facile de mourir, comme il me sera plus facile de mourir quand j'aurai terminé cette histoire.
Je ne puis me nommer « un initié ». J'ai été un chercheur, et le suis encore, mais je ne cherche plus dans les astres et dans les livres. Je commence à entendre ce qui bruit dans mon propre sang. Mon histoire n'est pas agréable à lire. Elle n'est pas douce et harmonieuse comme les histoires inventées. Elle a un goût de non-sens, de folie, de confusion et de rêve, comme la vie de tout homme qui ne veut plus se mentir.
La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même, l'essai d'un chemin, l'esquisse d'un sentier. Personne n'est jamais parvenu à être entièrement lui-même ; chacun, cependant, tend à le devenir, l'un dans l'obscurité, l'autre dans plus de lumière, chacun comme il le peut. Chacun porte en soi, jusqu'à sa fin, les restes de sa naissance, les dépouilles, les membranes d'un monde primitif. Beaucoup ne deviennent jamais des hommes, mais demeurent grenouilles, lézards ou fourmis. Tel n'est humain que dans sa partie supérieure, et poisson en bas. Mais chacun de nous est un essai de la nature, dont le but est l'homme. À nous tous, les origines, les mères sont communes. Tous, nous sortons du même sein, mais chacun de nous tend à émerger des ténèbres et aspire au but qui lui est propre. Nous pouvons nous comprendre les uns les autres, mais personne n'est expliqué que par soi-même. »

« Partout, l'on voyait sourdre ce deuxième monde, ce monde violent ; partout il manifestait sa présence et répandait son odeur, partout, sauf dans nos chambres, là où se tenaient mon père et ma mère. Et cela était très bien. Il était merveilleux qu'ici, chez nous, il y eût paix, ordre et tranquillité, devoir et bonne conscience, pardon et amour, mais il était merveilleux aussi que l'autre monde existât, le monde bruyant, aux couleurs crues, le monde sombre et violent, d'où, d'un bond, l'on pouvait s'enfuir et se réfugier auprès de sa mère. »

« Ces pensées me hantaient. Une pierre était tombée dans un puits, ce puits était mon âme d'enfant, et, durant une très longue période de ma vie, cette histoire du meurtre de Caïn et du « signe » demeura le point où prirent naissance chez moi le doute, l'esprit critique, les tentatives de connaissance. »

« - j'ai toujours rêvé intensément - je vivais plus que dans la vie réelle. Ces fantômes m'épuisaient. »

« Lorsqu'un animal ou un homme tendent toute leur attention, toute leur volonté sur un but défini, alors ils ne peuvent manquer de l'atteindre. C'est là tout. Et il en est exactement de même à propos de ce que tu m'as demandé. Lorsqu'on a observé un homme avec assez d'attention, on en sait sur lui plus que lui-même. »

« Chaque fois, je le regarde fixement, ce que, la plupart du temps, les gens ne supportent pas. Cela ne manque jamais de les troubler. Si tu veux obtenir quelque chose de quelqu'un, tu n'as qu'à le regarder à l'improviste tout à fait fixement dans les yeux, et s'il ne bronche pas, renonces-y. Tu n'obtiendras jamais rien de lui. Mais c'est là un fait très rare. Je ne connais qu'une personne avec qui ce procédé ne réussit pas. »

« [...] mon propre mythe, l'idée des deux mondes, c'est-à-dire des deux moitiés du monde : la moitié lumineuse et la moitié sombre.
L'idée que mon problème était un problème de tous les hommes, de toute vie et de toute pensée m'envahit tout à coup comme une ombre sacrée, et un sentiment d'angoisse et de respect me pénétra lorsque je vis et sentis que ma vie la plus intime, ma pensée la plus secrète puisaient au fleuve éternel des grandes idées. Cette révélation était plutôt mélancolique, bien qu'elle confirmât mon expérience personnelle et, par là, m'apportât un certain réconfort. Elle avait un arrière-goût âpre, car elle était accompagnée d'un sentiment nouveau de responsabilité et annonçait la fin de l'enfance et la solitude intérieure.
Pour la première fois de ma vie, je dévoilai - à mon camarade - un secret aussi profond : la découverte des deux mondes qui datait de ma première enfance, et, aussitôt, Demian se rendit compte que mes sentiments secrets s'harmonisaient avec les siens et les justifiaient, mais il eût été contraire à son habitude d'exploiter une pareille confession. Il m'écouta avec l'attention la plus profonde qu'il m'eût jamais accordée et me fixa dans les yeux jusqu'à ce que je dusse détourner mon regard, car dans le sien je voyais de nouveau cette absence d'âge étrange, animale, qui le mettait hors du temps. »

« Le véritable Demian était celui que je contemplais en ce moment : de pierre, antique, animal, beau et froid, pétrifié, inanimé et secrètement plein d'une vie mystérieuse. Et, tout autour de lui, ce vide silencieux, cet éther, cet espace sidéral, cette mort solitaire. »

« La tête me faisait mal et j'étais dévoré d'une soif ardente. C'est alors qu'une image, disparue depuis longtemps, se montra à nouveau. Je revis ma ville natale, la maison de mes parents, mon père et ma mère, mes sœurs et le jardin. Je vis ma petite chambre tranquille, l'école et la place du marché. Je vis Demian et me rappelai les jours précédant la confirmation. Tout cela brillait d'un éclat merveilleux, divin et pur et je m'en rendais compte maintenant, cela m'avait appartenu, hier encore, il y avait quelques heures seulement, attendant que j'y revinsse. Et, en cet instant même, subitement, ce monde venait de s'engloutir, comme frappé d'une malédiction. Il ne m'appartenait plus ; il me repoussait avec dégoût. Tous les plus chers, les plus intimes souvenirs des lointains jardins dorés de mon enfance : les baisers de ma mère, les fêtes de Noël, les pieuses et sereines matinées du dimanche, les fleurs du jardin, tout ce passé, je venais de le fouler aux pieds, de le détruire. Si des archers étaient venus et m'avaient lié les mains pour me conduire à la potence, comme un infâme sacrilège, je les aurais suivis volontiers; j'aurais trouvé le châtiment juste et mérité.»

« - Tu vas souvent à l'auberge ? me demanda-t-il.
- Ah ! oui, répondis-je nonchalamment. Que peut-on faire d'autre ? C'est après tout ce qu'il y a de plus amusant.
- Crois-tu ? Il se peut. L'ivresse, l'élément bachique, oui, cela est beau. Mais, chez la plupart des gens qui vont à l'auberge, cela a disparu. Je trouve même que la vie d'auberge a un caractère tout à fait bourgeois. Oui, une belle ivresse, une bacchanale à la lumière des torches, a de la grandeur ! Mais ces séances de cabaret, toujours les mêmes, où l'on vide chopine après chopine, que peut-on trouver là-dedans ? T'imagines-tu Faust assis, soir après soir, à une table de taverne ?
Je bus et le regardai sans aménité.
-  Tout le monde ne peut pas être Faust », dis-je sèchement. 
[...]
- Bah ! après tout, pourquoi discuter ? La vie d'un buveur et d'un libertin est sans doute plus vivante que celle d'un bourgeois irréprochable. Et puis - j'ai lu cela quelque part - la vie d'un débauché est la meilleure préparation à la vie d'un mystique. Ce sont toujours des gens tels qu'un Augustin qui deviennent des saints. Il était aussi un viveur et un jouisseur. 
J'étais défiant et nullement disposé à avoir le dessous. Aussi dis-je d'un air blasé :
- Oui, à chacun son plaisir. À franchement parler, je ne tiens nullement à devenir un saint ou quelque chose de semblable. 
Demian lança un regard qui me transperça.
- Mon cher Sinclair, dit-il lentement, ce n'était point mon intention de te dire des propos désagréables. En somme, nous ignorons tous deux dans quel but tu bois maintenant tes chopes. Ce qui est en toi, ce qui fait ta vie, le sait déjà. Il est si bon de savoir qu'en nous réside quelqu'un qui sait tout, qui veut tout ce qui est pour notre bien et l'accomplit mieux que nous-même. Mais excuse-moi, je dois rentrer. »

« Il est si bon de savoir qu'en nous réside quelqu'un qui sait tout. »

« L'oiseau cherche à se dégager de l'œuf.
L'œuf est le monde. Celui qui veut naître doit détruire un monde. L'oiseau prend son vol vers Dieu. Ce Dieu se nomme Abraxas. »

« - Halte-là ! s'écria Pistorius. Il y a une grande différence entre le fait de porter le monde en soi et le fait de le savoir. Il y a des fous dont les pensées peuvent rappeler celles de Platon, et un pieux écolier dans un institut piétiste peut avoir une intuition aussi profonde des rapports entre Dieu, l'âme et l'univers, que Zoroastre ou les gnostiques. Mais il l'ignore, et tant qu'il l'ignore, il n'est pas plus qu'un arbre, ou une pierre, ou, tout au plus, un animal. Il ne devient un homme que lorsque jaillit en lui la première étincelle de cette connaissance. Vous ne considérez cependant pas comme des hommes tous les bipèdes qui se promènent dans la rue sim-plement parce qu'ils vont droit et portent leurs petits pendant neuf mois ? Vous voyez combien il en est qui sont encore poissons ou moutons, vers ou sangsues, fourmis ou abeilles ! En chacun d'eux, toutefois, l'humanité véritable est en germe, mais ces possibilités d'humanité ne lui appartiennent en propre que lorsqu'il a commencé à les pressentir, à les réaliser en partie dans sa conscience. »

« L'homme que vous voudriez tuer n'est pas monsieur Untel ; il n'est qu'un déguisement. Quand nous haïssons un homme, nous haïssons dans son image quelque chose qui réside en nous. Ce que nous ne portons pas en nous ne peut nous toucher. »

« Chacun doit, une fois, faire le pas qui le sépare de son père, de ses maîtres. Chacun doit éprouver la dureté de la solitude, bien que la plupart des hommes la supportent mal et, bientôt, se réfugient à nouveau auprès de leurs semblables. Avec mes parents et le monde lumineux de ma belle enfance, je n'avais pas rompu de façon violente. Peu à peu et presque insensiblement, je m'en étais éloigné ; ils m'étaient devenus toujours plus étrangers. Cela me peinait et rendait souvent amères mes visites au foyer paternel, mais sans m'affliger profondément. C'était supportable. »

« La communauté en soi, dit Demian, est belle. Mais ce que nous voyons partout se développer, ce n'est pas la communauté véritable. Elle naîtra du rapprochement de certains individus et elle transformera le monde pour quelque temps. Ce qu'on appelle communauté n'est que formation grégaire. Les hommes se réfugient les uns auprès des autres parce qu'ils ont peur les uns des autres. Chacun pour soi! les patrons pour eux, les ouvriers pour eux, les savants pour eux ! Et pourquoi ont-ils peur ? L'on a peur uniquement quand on n'est pas en accord avec soi-même. Ils ont peur parce qu'ils ne sont jamais parvenus à la connais-sance d'eux-mêmes. Ils se rassemblent parce qu'ils ont peur de l'inconnu qui est en eux. Ils sentent que leurs principes sont surannés, qu'ils vivent d'après de vieilles Tables de la Loi et que ni leurs religions ni leurs morales ne répondent aux nécessités présentes. Depuis plus d'un siècle, l'Europe ne fait qu'étudier et construire des usines. On sait exactement combien il faut de grammes de poudre pour tuer un homme mais on ne sait plus comment on prie on ne sait même plus comment se divertir pendant une heure seulement. Entre une fois dans un cabaret d'étudiants ou dans un lieu de plaisirs destiné aux gens riches. C'est lamentable ! Mon cher Sinclair, tout cela ne peut rien engendrer de bien gai. Ces hommes qui se rassemblent si anxieusement sont pleins de crainte et de méchanceté. Aucun d'eux ne se fie à l'autre. Ils restent attachés à des idéaux qui n'en sont plus et lapident celui qui en révèle un nouveau. Je sens qu'il existe des conflits. Ils éclateront bientôt, crois-moi. Ils n'amélioreront pas le monde. Que les ouvriers tuent les fabricants ou que la Russie et l'Allemagne se jettent l'une sur l'autre, il n'en résultera qu'un changement de possesseurs. Mais ce bouleversement ne sera pas vain. Il nous rendra conscients de la médiocrité des idéaux actuels. Nous serons débarrassés des dieux de l'âge de la pierre. Le monde, tel qu'il est aujourd'hui, veut mourir, veut s'effondrer, et ainsi en sera-t-il.
- Et qu'adviendra-t-il de nous ? demandai-je.
- Oh ! peut-être périrons-nous avec lui. Nous aussi, nous pouvons être tués. Mais notre esprit et notre œuvre ne sauraient mourir. Autour de ce qui subsistera de nous, ou bien autour de ceux qui nous survivront, se concentrera la volonté de l'humanité, cette volonté que l'Europe a étouffée pendant si longtemps par les cris de la foire à la technique et à la science. Et il sera révélé que la volonté de l'humanité n'a jamais été celle des communautés actuelles, des États, des peuples et des Églises. Mais le but que la nature tend à atteindre par l'humanité est écrit en chaque individu, en toi et en moi. Il était écrit en Jésus, il l'était en Nietzsche. Quand les communautés actuelles auront disparu, alors ces courants, seuls importants, qui, naturellement, peuvent se présenter chaque jour sous un autre aspect, trouveront la place qui leur est nécessaire. »

« Maintenant, je constatais avec ravissement que je m'étais trompé et qu'il était possible, étant parvenu à la liberté et ayant renoncé à son bonheur d'enfant, de revoir le monde avec les yeux émerveillés de l'enfance. »

« Il est toujours dur de naître. Vous savez que l'oiseau a de la peine à sortir de l'œuf.
Questionnez votre mémoire et demandez-vous si le chemin était vraiment si dur. Était-il seulement difficile, ou beau, aussi ? En connaîtriez-vous de plus beau, de plus facile ? »

« Nous, les porteurs du signe, pouvions à bon droit passer aux yeux du monde pour étranges, insensés et dangereux. Nous étions des hommes éveillés ou en train de s'éveiller et nous aspirions à le devenir toujours plus complètement, tandis que les efforts des autres, leur recherche du bonheur, consistaient uniquement à adapter leurs opinions, leurs idéaux, leurs devoirs, leur vie et leur bonheur à ceux du troupeau. Chez eux, aussi, il y avait effort, force et grandeur. Mais alors que, selon notre conception, nous, les porteurs du signe, nous incarnions la volonté de la nature dirigée vers l'avenir, le nouveau, l'individuel, eux s'étaient fixé comme but le maintien du passé. Pour eux, - l'humanité qu'ils aimaient comme nous l'aimions -  représentait quelque chose d'achevé qui devait être conservé et protégé. Selon nous, l'humanité représentait un avenir lointain vers lequel nous étions en marche, dont l'image n'était connue de personne et les lois écrites nulle part. »

Quatrième de couverture

Roman de formation, Demian est l'un des chefs-d'œuvre de ce genre littéraire. Ce livre-culte de la génération de l'entre-deux-guerres tente de répondre à une question fondamentale comment l'homme peut-il échapper au monde des miroirs et parvenir à être lui-même ?

Depuis sa plus tendre enfance, Émile Sinclair est partagé entre le petit enclos familier et ordonné de sa famille bourgeoise, et l' autre côté », l'univers cru et violent de la rue, des voleurs et des prostituées. À l'école, il fait la rencontre d'un individu qui bouleverse sa vie: Max Demian, un être charismatique qui semble venu de nulle part. Il enseigne au jeune Émile Sinclair à ne pas suivre l'exemple de ses parents, à se révolter pour se trouver, à traverser le chaos pour mériter l'accomplissement de sa destinée propre. Au bout du chemin, où le divin et le démoniaque se mêlent, la crainte d'être un exilé, un séparé, un étranger est annihilée. Il n'est pas d'autre mesure à l'humain que sa liberté.

Né allemand en 1877, naturalisé suisse en 1923, Hermann Hesse, prix Nobel de littérature en 1946, exerça plusieurs métiers avant de se consacrer à l'écriture. Voyageur, poète, romancier, il rechercha dans la psychologie et les sagesses de l'Orient une spiritualité nouvelle. Il mourut au Tessin en 1962.

Éditions La Cosmopolite,  juin 2014
275 pages
Traduit de l'allemand par Denise Riboni 

vendredi 22 juillet 2016

La mare au diable de George Sand****


Editions Gf-Flammarion, 1991
187 pages
Première parution, chez Desessart, mars 1846


Quatrième de couverture


De grands écrivains, George Sand en particulier, ne sont ce qu'ils sont que pour avoir jalousement préservé, dans un coin de leur âme, malgré les pourritures de la maturité, les grâces exquises de leur enfance ou de leur adolescence, c'est-à-dire ces rêves azuréens d'avenir dont ils ont enchanté un présent noir ou gris. Le miracle de La Mare au diable, n'est-ce pas cela ? A la faveur d'un souvenir ancien, c'est le rêve évangélique d'une pureté d'adolescente possédant, avec «le respect de soi», le besoin de servir et d'aimer, la vraie noblesse et la vraie distinction - qui vient, après tant de calamités et, peut-être, de noirceurs, promettre le salut à cette femme de lettres, qu'on avait nommée Aurore.                                                                                                                                                 Pierre Reboul.


Mon avis ★★★★☆


Séjournant dans le Berry, s'imposait pour moi la visite de la demeure de George Sand, très beau château du XVIII, rénové en très grande partie grâce aux écrits de George Sand. Un coin de Paradis pour une Grand Dame, une maison-musée bien vivante, paisible, un jardin environnant remarquable, une visite très intéressante; nous est contée, avec beaucoup de passion (ce qui a quelque peu humidifié mes yeux et réchauffé mon coeur) la vie hors norme de cette admirable dame de la littérature française. 

Cette visite m'a apporté un immense bonheur et l'envie de renouer avec cette très belle histoire berrichonne La mare au diable.

Un très bel écrit champêtre, touchant, paisible et généreux, poétique, un magnifique hymne à la nature, à la terre, aux paysans courageux et braves aux dures labeurs de l'époque, une jolie idylle amoureuse. Au-delà de cette idylle, George Sand s'attache à nous faire découvrir la vie de la société sous la Restauration, les moeurs de l'époque, les superstitions, les mariages intéressés, elle critique la morale de la classe riche et confronte la vertu de la vie à la campagne à celle vicieuse de la vie urbaine, des habitudes d'orgueil et de déloyauté, ce luxe des villes, qui [...]paraissait une infraction à la dignité des moeurs de la campagne.

"Et pourtant, la nature est éternellement jeune, belle et généreuse. Elle verse la poésie et la beauté à tous les êtres, à toutes les plantes, qu'on laisse s'y développer à souhait. Elle possède le secret du bonheur, et nul n'a su le lui ravir. Le plus heureux des hommes serait celui qui, possédant la science de son labeur, et travaillant de ses mains, puisant le bien-être et la liberté dans l'exercice de sa force intelligente, aurait le temps de vivre par le coeur et par le cerveau, de comprendre son oeuvre et d'aimer celle de Dieu."  (Le labour

"Ceux qui l'ont condamné à la servitude dès le ventre de sa mère, ne pouvant lui ôter la rêverie, lui ont ôter la réflexion."


L'écriture est simple, elle nous embarque facilement dans son décor, peint admirablement bien les paysages campagnards, la forêt berrichonne, il en ressort une atmosphère poétique, extrêmement paisible.

George Sand évoque la nostalgie des coutumes traditionnelles et témoigne de leur disparition rapide prochaine, broyées par les progrès techniques, par la modernité.

"Car, hélas ! tout s'en va. Depuis seulement que j'existe, il s'est fait plus de mouvement dans les idées et dans le coutumes de mon village, qu'il ne s'en était vu durant des siècles avant la Révolution.Déjà la moitié des cérémonies celtiques, païennes ou moyen âge, que j'ai vues encore en pleine vigueur dans mon enfance, se sont effacées. Encore un ou deux ans peut-être, et les chemins de fer passeront leur niveau sur nos vallées profondes, emportant, avec la rapidité de la foudre, nos antiques traditions et nos merveilleuses légendes." (post-face, Les Noces de campagne)

Je ne me souvenais plus de la fin, je l'avais certainement beaucoup aimé à l'époque, adolescente, aujourd'hui, elle m'est apparue décevante, quoique joyeuse !

Un bon moment de lecture, que je semonde* ;-) aux amateurs de beaux écrits.

La mare au diable s'inscrit dans une trilogie champêtre berrichonne. Ont suivi La Petite Fadette et François le Champi. La Petite Fadette, lue, plus jeune, j'avais beaucoup aimé, à relire; François le Champi, à découvrir très vite !
J'ajoute aussi Indiana et Consuelo dans ma PAL...et tant d'autres. Elle a écrit 80 romans, 20 pièces de théâtres et tellement de correspondances, qu'il me va à priori faire un choix ;-)



Demeure de George Sand à Nohant-Le-Vic (Indre)







Photos prises dans le Jardin attenant au château (juillet 2016)


* Semondre, verbe trans.a) Vx ou région. ,,Inviter, convier à quelque cérémonie, à quelque acte public`` (Ac. 1798-1878). Semondre à des obsèques (Ac. 1798-1878). Semondre qqn de faire qqc. L'inviter à le faire. J'ai affaire du côté de mon ancien endroit, et je vous semonde de me laisser aller de bonne amitié (Sand, Fr. le Champi, 1848, p. 145).



Extraits

"J'ai bien vu, j'ai bien senti le beau dans le simple, mais voir et peindre sont deux ! Tout ce que l'artiste peut espérer de mieux, c'est d'engager ceux qui ont des yeux à regarder aussi. Voyez donc la simplicité, vous autres, voyez le ciel et les champs, et les arbres, et les paysages surtout dans ce qu'ils ont de bon et de vrai : vous les verrez dans mon livre, vous les verrez beaucoup mieux dans la nature." préface Georges Sand - Nohant, 12 avril 1851
"Je venais de regarder longtemps et avec une profonde mélancolie le laboureur d'Holbein, et je me promenais dans la campagne, rêvant à la vie des champs et à la destinée du cultivateur. Sans doute il est lugubre de consumer ses forces et ses jours à fendre le sein de cette terre jalouse, qui se fait arracher les trésors de sa fécondité, lorsqu'un morceau de pain le plus noir et le plus grossier est, à la fin de la journée, l'unique récompense et l'unique profit attachés à un si dur labeur." p.33 (Le labour)
"Enfin, vers minuit, le brouillard se dissipa, et Germain put voir les étoiles briller à travers les arbres. La lune se dégagea aussi des vapeurs qui la couvraient et commença à semer des diamants sur la mousse humide. Le tronc des chênes restait dans une majestueuse obscurité; mais un peu plus loin, les tiges blanches des bouleaux semblaient un rangée de fantômes dans leurs suaires."  p.99/100
"Tout ce qu'il venait de voir et d'entendre, une femme coquette et vaine, ce père à la fois rusé et borné, qui encourageait sa fille dans des habitudes d'orgueil et de déloyauté, ce luxe des villes, qui lui paraissait une infraction à la dignité des moeurs de la campagne, ce temps perdu à des paroles oiseuses et niaises, cet intérieur si différent du sien, et surtout ce malaise profond que l'homme des champs éprouve lorsqu'il sort de ses habitudes laborieuses, tout ce qu'il avait subi d'ennui et de confusion depuis quelques heures donnait à Germain l'envie de retrouver avec son enfant et sa petite voisine." p.122
"Oui, mon garçon, dit-elle, c'est ici la Mare au Diable. C'est un mauvais endroit, et il ne faut pas en approcher sans jeter trois pierres dedans de la main gauche, en faisant le signe de la croix de la main droite : ça éloigne les esprits. Autrement, il arrive des malheurs à ceux qui en font le tour." p128



vendredi 24 juin 2016

Beaucoup de bruit pour rien de William Shakespeare*****

Editions Flammarion, collection GF-Bilingue, 1999
337 pages
Pièce écrite en 1598-1599

Résumé (éditions Humanis)


  Don Pedro, Prince d’Aragon, revient de guerre victorieux avec sa compagnie sur les terres de son ami Léonato, gouverneur de Messine. Béatrice, la nièce de Léonato, une « dame à l’esprit plaisant », retrouve Bénédict, un chevalier du Prince. Ce sont de vieilles connaissances qui s’échangent des moqueries brillantes. Claudio, jeune et naïf ami de Bénédict, tombe amoureux de la jeune Héro, fille de Léonato. Leur mariage s’organise presque immédiatement, et par manière de plaisanterie, la compagnie de Don Pedro complote pour faire tomber Béatrice et Bénédict amoureux. 
  Dans le même temps, le fourbe Don Juan, frère bâtard de Don Pedro, conspire par jalousie à saboter les fiançailles de Héro et Claudio. Il envoie son acolyte courtiser Marguerite, la femme de chambre de Héro, qui s’habille comme sa maîtresse, et fait croire à Claudio que sa promise lui est infidèle.
  À la cérémonie de noces, Claudio humilie publiquement Héro, l’accusant de « sauvage sensualité » et d’ « impiété ». Le prêtre, qui soupçonne un malentendu, suggère en secret à la famille de Héro de la cacher pour quelque temps et de faire croire à sa mort jusqu’à ce que son innocence soit prouvée.
  Peu après la cérémonie, Béatrice et Bénédict s’avouent leur amour ; Bénédict, fiancé et désormais loyal à Béatrice, provoque à sa demande son ami Claudio en duel pour venger la mort supposée de Héro. Heureusement, la maréchaussée locale appréhende les complices de Don Juan, ce qui prouve l’innocence de Héro et la duplicité de Don Juan. Léonato exige que Claudio témoigne au monde de l’innocence avec laquelle Héro est morte, pende l’épitaphe sur sa tombe, et épouse une autre de ses nièces, « presque la copie de l’enfant morte ». Claudio accepte et se prépare à épouser la supposée cousine de Héro, voilée. 
  À la cérémonie, le masque de la mariée tombe et découvre Héro. Bénédict demande sa main à Béatrice, qui accepte après une brève dispute d’amoureux. Les deux couples et leurs compagnons dansent pour fêter la double union.

Mon avis ★★★★★


Une très belle comédie que je n'avais jamais eu l'occasion de lire.

Amour, conspirations, manigances, humour, tromperies, suspense, personnages fourbes, misanthropes, jaloux, amoureux, ... une pièce tout en quiproquos, limpide, aux nombreux rebondissements, dans laquelle tous les ingrédients sont réunis pour passer un excellent moment de lecture. Et ce fût mon cas ! 

L'adaptation cinématographie de Kenneth Branagh (couverture de l'édition que j'ai lue) a eu beaucoup succès et il me tarde de la visionner.

L'année 2016 marque les 400 ans de sa mort, à cette occasion, et parce que quelques unes de mes récentes lectures m'en ont donné l'envie, je vais consacrer un peu de mon temps lecture à ce grand auteur et me plonger, me replonger dans quelques-unes de ses oeuvres.

Ma prochaine lecture de William Shakespeare, ce sera Macbeth.

Extraits & Citations


"... il vaut mieux pleurer de plaisir que prendre plaisir à voir pleurer." (Leonato)
 "Se pourrait-il que Dédain meure, tant qu'elle a pour se nourrir un aliment qui lui convient aussi bien que le signor Bénédict ?  Courtoisie elle-même se change par force en dédain, dès que vous paraissez en sa présence." (Béatrice à Bénédict) 
Bénédict – Ah ! ma chère madame Dédaigneuse ! vous vivez encore ?Béatrice – Et comment la Dédaigneuse mourrait-elle, lorsqu'elle trouve à ses dédains un aliment aussi inépuisable que le seigneur Bénédict? La courtoisie même ne peut tenir en votre présence ; il faut qu'elle se change en dédain.Bénédict – La courtoisie est donc un renégat ? – Mais tenez pour certain que, vous seule exceptée, je suis aimé de toutes les dames, et je voudrais que mon cœur se laissât persuader d'être un peu moins dur ; car franchement je n'en aime aucune.Béatrice – Grand bonheur pour les femmes ! Sans cela, elles seraient importunées par un pernicieux soupirant. Je remercie Dieu et la froideur de mon sang ; je suis là-dessus de votre humeur. J'aime mieux entendre mon chien japper aux corneilles, qu'un homme me jurer qu'il m'adore.Bénédict – Que Dieu vous maintienne toujours dans ces sentiments ! Ce seront quelques honnêtes gens de plus dont le visage échappera aux égratignures qui les attendent.Béatrice – Si c'étaient des visages comme le vôtre, une égratignure ne pourrait les rendre pires.Bénédict – Eh bien ! vous êtes une excellente institutrice de perroquets.Béatrice – Un oiseau de mon babil vaut mieux qu'un animal du vôtre.Bénédict – Je voudrais bien que mon cheval eût la vitesse de votre langue et votre longue haleine.Béatrice – Allons, au nom de Dieu, allez votre train ; moi j'ai fini. 
- Béatrice _Est-ce que vous ne m’aimez pas ?
- Benedict_ Ma foi, non. Pas plus que de raison. Alors vous ne m’aimez pas?
- Béatrice _ En vérité, non, sinon par retour d’amitié.

(dialogue entre Bénédict et Béatrice, avant que leur union soit célébrée...)
"De ce qu'une femme m'a conçu, je la remercie; de ce qu'elle m'a élevé, je la remercie aussi très humblement; mais de ce que je préfère qu'on ne sonne pas l'hallali sur mon front et refuse de suspendre mon cor à un invisible baudrier, je demande pardon à toutes les femmes ... Comme je veux faire à aucune le tort de me méfier d'elle, je me ferai à moi-même l'obligation de ne me fier à aucune; et c'est ainsi qu'en fin de compte - un compte qui pourrait bien se solder à mon profit - j'ai résolu de demeurer garçon." (Bénédict, à propos des femmes)

"..lorsque les canailles riches ont besoin des canailles pauvres, les canailles pauvres peuvent faire leur prix." 


"...Car ainsi en est-il : ce que nous possédons, nous ne l'estimons pas à sa valeur tant que nous en jouissons, mais qu'il manque ou se perde, alors nous en grossissons le prix, alors nous lui trouvons des mérites que sa possession ne nous avait pas fait voir tant qu'il était nôtre." 

"... ne vous moquez pas de mes contradictions: car l'homme est un être inconstant."


"C'est le métier de tout homme de parler de patience à ceux qui se tordent sous le poids de la souffrance; mais nul n'a la vertu ni le pouvoir d'être si moral, quand il endure lui-même la pareille."



"Le talent se dénonce par cela même qu'il dissimule ses perfections."

"L'amitié est constante en toute chose, excepté dans les intérêts et les affaires d'amour."

"... avant de narguer les autres à coups de vieilles formules, faites votre examen de conscience."


mardi 21 juin 2016

Les Gens de Dublin de James Joyce****


Editions Pocket, Mars 2003
256 pages
Publication originale Dubliners, 1914
Adapté au cinéma par John Huston en 1987

4ème de couverture


"Jamais peut-être l'atmosphère d'une ville n'a été mieux rendue, et dans chacune de ces nouvelles, les personnes qui connaissent Dublin retrouveront une quantité d'impressions qu'elles croyaient avoir oubliées. Mais ce n'est pas la ville qui est le personnage principal (…) : chaque nouvelle est isolée ; c'est un portrait, ou un groupe, ce sont des individualités bien marquées que Joyce se plaît à faire vivre. Nous en retrouverons du reste quelques-unes, que nous reconnaîtrons, autant à leurs paroles et à leurs traits de caractère qu'à leurs noms, dans ses livres suivants.'Gens de Dublins', qui constitue une excellente introduction à l'oeuvre de James Joyce (…), est, par lui-même, un des livres les plus importants de la littérature d'imagination en langue anglaise publiés depuis 1900."Valéry Larbaud. 


Mon avis ★★★★☆


De très belles nouvelles, un bel échantillon de vies dublinoises du début du siècle dernier, un petit bout de chemin agréable et heureux parcouru aux côtés de ces âmes. 
Cette lecture est dense, l'écriture ciselée, fine et élégante, l'atmosphère inquiétante parfois. Et c'est d'ailleurs bien du portrait de cette ville, qu'il est question dans ce recueil. L'auteur dépeint à la manière des peintres impressionnistes, par petites touches la tristesse de Dublin. Je me suis laissée embarquée dans ce sombre Dublin, les lieux évoqués me sont familiers (la colline de Howth, Nassau Street, Kildare Street, Temple Bar, Trinity college, O'Connell Bridge, Grafton Street, Stephens Green ...), ce qui a très certainement rendu cette lecture d'autant plus captivante.
"Une mère", "Eveline", "Les morts" sont les nouvelles que j'ai préférées. Celles qui m'ont semblé aller un peu plus au fond des sentiments des personnages, des sensations ressenties par les 'gens'. L'auteur décrit peu, laisse le lecteur imaginer, et cela peut être parfois un peu dérangeant.
Je m'étais essayé au puissant "Ulysse"en version originale , il y a quelques années de celà, alors que je vivais à Dublin. Je n'étais pas allée au bout, totalement déroutée. Je suis ravie d'avoir redécouvert James Joyce au travers de ces nouvelles, accessibles et merveilleusement bien écrites; je réouvrirai "Ulysse" avec plaisir à présent.
Très belles réflexions autour de l'amour, de la vie, de la mort; l'auteur évoque aussi les difficultés de la jeunesse, les relations humaines de travail, la vie en société, ses travers comme l'alcool. l'émigration, sans oublier les "pubs"...
La préface de l'édition Pocket donne un éclairage sur ce GRAND auteur et sur l'ensemble de son oeuvre, ce qui peut être très utile pour aborder plus efficacement les oeuvres de James Joyce.
Vivement que je visionne le film tiré à priori surtout de la nouvelle "Les Morts" et adapté par John Huston, que je viens de commander !


Extraits & Citations


"Ce fut Joe Dillon qui nous fit découvrir le Wild West. Il y avait une petite bibliothèque faite de vieux numéros de The Union Jack, Pluck et The Half Penny Marvel. Chaque soir, l'école finie, nous nous retrouvions dans son jardin et organisions des batailles de Peaux Rouges. Lui et son jeune frère, le gros Léo le paresseux, défendaient le grenier et l'écurie, que nous essayions d'emporter d'assaut ; ou bien, on livrait une bataille rangée, sur l'herbe. Mais nous avions beau nous battre de notre mieux, nous ne l'emportions ni dans nos assauts, ni en terrain découvert, et toutes nos luttes se terminaient par une danse triomphale de Joe Dillon.
[...] Mais Joe combattait avec trop de violence, pour nous qui étions plus jeunes et plus timides. Il avait vraiment l'air d'une sorte de Peau Rouge lorsqu'il gambadait autour du jardin, un vieux couvre-théière sur la tête, tapant de son poing sur un boîte en fer-blanc et hurlant : " Ya ! Yaka. Yaka. Yaka !""  
p.41- UNE RENCONTRE - 
"Chaque matin, je m’asseyais sur le parquet dans le salon du devant, pour surveiller sa porte. Le store était baissé jusqu’à deux centimètres du châssis, de sorte que personne ne pouvait me voir. Quand elle apparaissait sur le seuil, mon cœur bondissait. Je courais vers le hall, saisissais mes livres et la suivais. Je ne perdais jamais de vue la silhouette brune, et lorsqu’elle arrivait au point où nos chemins divergeaient, j’allongeais le pas, afin de la dépasser. Ceci se renouvelait tous les matins. Je ne lui avais jamais parlé, sauf un petit mot quelconque de temps à autre, et cependant à son nom, mon sang ne faisait qu’un tour. Son image m’accompagnait partout, même aux endroits les moins romantiques." p.52/53 - ARABIE -
"Chaque pas le rapprochait de Londres, l'éloignait de son existence monotone dépourvue d'art. A l'horizon de son esprit, une lumière parut, vacillante. Il n'était pas si âgé : trente-deux ans ! Son tempérament pouvait être considéré comme touchant à la maturité. Il désirait mettre en vers tant d'impressions et de sentiments différents ! Il les sentait en lui ! Il essayait de peser son âme pour voir si c'était une âme de poète, il se disait que la mélancolie mitigée par des retours à la foi, à la résignation, à la joie pure. S'il pouvait exprimer ce sentiment dans un recueil de poèmes, peut-être que le monde l'écouterait. [...] Il serait incapable de soulever la foule, mais il pourrait toucher un petit cercle d'esprits semblables au sien."  p 97 - UN PETIT NUAGE -
"Dans une troisième rencontre due au hasard, il eut le courage de lui fixer un rendez-vous. Elle s'y rendit. Ce fut le premier de beaucoup d'autres. Ils se retrouvaient toujours le soir et choisissaient les quartiers les plus tranquilles pour s'y promener. Toutefois, ces façons clandestines répugnaient à M. Duffy, et voyant qu'ils étaient contraints de s rencontrer en cachette, il obligea Mme Sinico à l'inviter chez elle. Le capitaine encouragea ses visites, voyant en lui un prétendant à la main de sa fille. Il avait pour son compte si sincèrement banni sa femme de la galerie de ses plaisirs qu'il ne pouvait soupçonner qu'un autre pût lui porter un intérêt quelconque." p.134 - PÉNIBLE INCIDENT -
"Il allait souvent la voir dans son petit cottage des environs de Dublin où ils passèrent plus d'une soirée en tête à tête. Petit à petit, leurs pensées se mêlant, ils abordèrent des sujets moins impersonnels. [...] Il eut l'intuition qu'aux yeux de Mme Sinico il assumerait la stature d'un ange tandis que la nature ardente de Mme Sinico s'attachait de plus en plus à son compagnon, il entendit une étrange voix impersonnelle qu'il reconnut pour la sienne propre et qui insistait sur la solitude incurable de l'âme. Nous ne pouvons pas nous donner, disait cette voix ; nous n'appartenons qu'à nous-mêmes." p.135 - PÉNIBLE INCIDENT - 
"Quelques nouveaux morceaux de musique encombraient le casier à musique de la pièce du bas et sur ses étagères se trouvaient deux volumes de Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra et Le Gai Savoir. Il écrivait rarement sur les feuillets qui étaient dans son pupitre. Une des phrases notées deux mois après sa dernière rencontre avec Mme Sinico disait : « L’amour d’homme à homme est impossible parce qu’il ne faut pas qu’il y ait rapport sexuel et l’amitié entre homme et femme est impossible parce qu’il faut qu’il y ait rapport sexuel.»p.136 - PÉNIBLE INCIDENT -
"Comme il était assis là, revivant leur vie commune et évoquant alternativement les deux images qu'il se faisait d'elle à présent, il se rendit compte qu'elle était vraiment morte, qu'elle avait cessé d'exister, qu'elle était devenue un souvenir. Il commença à se sentir mal à l'aise. Il se demanda s'il aurait pu agir différemment. Il n'aurait pas pu soutenir avec elle cette comédie de la dissimulation; il n'aurait pas pu non plus vivre ouvertement avec elle. [...] Sa vie à lui aussi serait solitaire jusqu'au jour où lui aussi mourrait, cesserait d'exister, deviendrait un souvenir — si quelqu'un se souvenait de lui." p.140 - PÉNIBLE INCIDENT - 
"Il était exaspéré par la droiture même de son existence. Il sentit qu'il avait été proscrit du festin de la vie." p.141 - PÉNIBLE INCIDENT -
"[...] Quelle est la différence entre un brave et honnête maçon et un marchand de vin, eh ? Est ce qu'un ouvrier n'a pas autant le droit qu'un autre de faire partie du conseil municipal et même plus de droit qu'un de ces pique-assiettes qui sont toujours chapeau bas devant quelque gros monsieur avec un nom qui se dévisse ?" p.146 - ON SE RÉUNIRA LE 6 OCTOBRE -
"- Il n'y a pas de verres, dit le vieux.- Bah ! ne t'inquiète pas, Jack. Il y a eu bien des honnêtes gens avant nous qui ont bu à la bouteille."  p.154 - ON SE RÉUNIRA LE 6 OCTOBRE -
"- J'étais justement en train de leur dire, Crofton, que nous avons gagné plusieurs électeurs.- Qui ça avez-vous gagné ? dit M. Lyons.- Eh bien, j'ai gagné Parkes primo, Atkinson secundo et puis Ward de Dawson Street. C'est un gaillard de bonne étoffe, bon camarade, vieux conservateur. " Est-ce que votre candidat n'est pas nationaliste ? " qu'il me dit, et je lui ai répondu : " C'est un homme respectable, il est favorable à tout ce qui sera utile à ce pays. C'est un gros contribuable. Il a de grands immeubles en ville, trois bureaux ; et est-ce que ce n'est pas son propre avantage de vouloir faire baisser les impôts ? C'est un citoyen éminent, que je lui dis, un administrateur de l'hospice, et il n'appartient à aucun parti, bon, mauvais ou indifférent. " Voilà la façon dont il faut lui parler.- À propos de l'adresse au roi, dit M. Lyons, faisant claquer ses lèvres après avoir bu.- Écoutez-moi, dit M. Henchy ; ce que nous voulons dans le pays, comme je disais au vieux Ward, c'est du capital. La venue du roi ici équivaut à un afflux d'argent dans le pays. La population de Dublin en profitera. Regardez toutes les usines fermées le long des quais. Regardez tout l'argent que l'on gagnerait si l'on faisait travailler les vieilles industries, les moulins, les hangars de constructions maritimes, les fabriques. Ce sont des capitaux qu'il nous faut.- Cependant, John, dit M. O'Connor, pourquoi souhaiterions-nous la bienvenue au roi d'Angleterre ? Parnell lui-même n'a-t-il pas... ?- Parnell, dit M. Henchy, est mort. Quant à mon point de vue, le voici : notre gaillard monte sur le trône après que sa bonne vieille femme de mère l'en a éloigné jusqu'à ce qu'il ait les cheveux gris. C'est un homme du monde et il est bien disposé à notre égard. C'est un chic type, si vous voulez mon avis, et il n'a pas un grain de sottise par la tête. Il doit se dire : " La vieille n'est jamais venue voir ces Irlandais intraitables et, pardieu, j'irai un peu voir de mes yeux ce qu'il en retourne. " Et nous, nous irions insulter cet homme, la fois qu'il vient justement nous faire une visite d'ami ? Eh ? N'ai-je pas raison, Crofton ? - Mais après tout, dit Lyons sur un ton sentencieux, la vie du roi Edouard n'est pas tout ce qu'il y a de ...- Le passé est le passé, dit M. Henchy, j'admire cet homme en tant qu'individu, c'est un bon vadrouilleur comme nous deux...Il aime son verre de grog, il ne déteste pas la blague et c'est un bon sportsman. Pardieu, nous autres, Irlandais, ne pourrions-nous pas jouer franc-jeu ?"  p.156/157 - ON SE RÉUNIRA LE 6 OCTOBRE -
"D'une voix claire et sonore, elle entonna brillamment les roulades qui embellissaient la mélodie et bien qu'elle chantât très vite, elle ne manqua pas la moindre appogiature. Suivre la voix, sans regarder le chanteur, c'était ressentir et partager la griserie d'un vol, rapide et sûr." p.219  - LES MORTS -
"Mais quoi qu'il en soit, je ne puis que vous demander de bien vouloir ne tenir compte que de l'intention et me prêter une oreille attentive quelques instants, tandis que je l'efforcerai de vous exprimer la nature des sentiments que j'éprouve en une circonstance comme celle-ci'. p.228 - LES MORTS - 
"Une génération nouvelle grandit parmi nous, une génération animée d'idées et de principes nouveaux, qui prend au sérieux et s'exalte pour ces idées nouvelles, et son enthousiasme, même lorsqu'il fait fausse route, et, j'en suis convaincu, dans l'ensemble, sincère. Mais nous vivons dans une époque de scepticisme et, si je puis m'exprimer ainsi, " torturée de pensées " ; et quelquefois je crains que cette nouvelle génération éduquée et suréduquée comme elle l'est ne manque de ces qualités d'humanité et d'hospitalité, de bonne humeur, qui ont été l'apanage d'une autre époque." p.229 - LES MORTS -
"Mais maintenant, après le réveil de tant de souvenirs, au premier contact de son corps harmonieux, étrange et parfumé, il fut traversé d'une vague de sensualité aigüe." p.241 - LES MORTS -
“Un à un, tous ils devenaient des ombres. Mieux vaut passer hardiment dans l'autre monde à l'apogée de quelque passion que de s'effacer et flétrir tristement avec l'âge.” p.249 - LES MORTS -

dimanche 19 juin 2016

Jane Eyre de Charlotte Brontë*****

Editions Gallimard, collection Folio classiques, Avril 2012
848 pages
Traduit de l'anglais par Dominique Jean. Préface de Dominique Barbéris
Première parution en Angleterre en 1847

4ème de couverture


D’où vient que nous revenions toujours à Jane Eyre avec le même attrait? Avec le sentiment d’y trouver le romanesque porté à un degré de perfection? Le roman offre un concentré de ce que le genre peut produire : l’histoire d’une formation, l’affrontement d’un être solitaire avec sa destinée, la passion, la peur, le mystère. C’est la révolte d’une humiliée, d’une femme inconvenante parce qu’elle s’oppose aux hommes. Jane est sauvage, directe, déjà féministe. Face à elle, le «cygne noir», Rochester, séducteur sulfureux, sadique et tendre, père et amant. 
Cette voluptueuse autobiographie déguisée – derrière Jane, on devine Charlotte – donne l’impression d’une âme parlant à l’âme.

Mon avis  ★★★★★


Un roman fascinant, formidable. le personnage de Jane Eyre est frappant et si attachant. J'aime son caractère entier et droit, sa générosité, son intelligence, son ouverture d'esprit, sa confiance en elle. Elle se révolte contre l'ordre familial et bourgeois, elle n'accepte pas la domination. Une féministe avant l'heure !
Une très belle re-lecture, un monument à n'en pas douter.
Le film de Cary Fukunaga avec Mia Wasikowska , Michael Fassbender fût un plaisir également pour moi.


Citations & Extraits


"Prolonger le doute, c'était prolonger l'espoir."


"La vie me paraît trop courte pour que nous la passions à entretenir notre animosité ou à enregistrer nos griefs."

"Il est dans mon imagination, un ciel rose, un Eden verdoyant et fleuri, mais au-dehors, je le sais très bien, s'étend à mes pieds un chemin qui sera rude à parcourir, et s'amoncellent autour de moi de noirs orages qu'il me faudra affronter."

"L'erreur entraîne le remords, et le remords empoisonne la vie."

"Comme il est vrai que la beauté réside dans le regard de qui la contemple."

"Il n'y a pas de bonheur comme celui d'être aimé de ses semblables et de sentir que votre présence ajoute à leur bien-être."

"Il n'y a rien de si triste que la vue d'un méchant enfant, reprit-il, surtout d'une méchante petite fille. Savez-vous où vont les réprouvés après leur mort?"
Ma réponse fut rapide et orthodoxe.
"En enfer, m'écriai-je.
-- Et qu'est-ce que l'enfer? pouvez-vous me le dire?
-- C'est un gouffre de flammes.
-- Aimeriez-vous à être précipitée dans ce gouffre et à y brûler pendant l'éternité?
-- Non, monsieur.
-- Et que devez-vous donc faire pour éviter une telle destinée?"
Je réfléchis un moment, et cette fois il fut facile de m'attaquer sur ce que je répondis.
"Je dois me maintenir en bonne santé et ne pas mourir."


vendredi 17 juin 2016

La confusion des sentiments de Stefan Zweig*****


Editions Le Livre de Poche, Octobre 1992
124 pages
Traduit de l'allemand par Olivier Bournac et Alzir Hella
Parution originale : Verwirrung der Gefühle, 1927

4ème de couverture


Au soir de sa vie, un vieux professeur se souvient de l’aventure qui, plus que les honneurs et la réussite de sa carrière, a marqué sa vie. A dix-neuf ans, il a été fasciné par la personnalité d’un de ses professeurs ; l’admiration et la recherche inconsciente d’un Père font alors naître en lui un sentiment mêlé d’idolâtrie, de soumission et d’un amour presque morbide.
Freud a salué la finesse et la vérité avec lesquelles l’auteur d’Amok et du Joueur d’échecs restituait le trouble d’une passion et le malaise qu’elle engendre chez celui qui en est l’objet.
Paru en 1927, ce récit bref et profond connut un succès fulgurant, en raison de la nouveauté audacieuse du sujet. Il demeure assurément l’un des chefs-d’œuvre du grand écrivain autrichien.

Mon avis  ★★★★★


Emportée, enivrée, bercée par la vague de vos mots, de votre poésie, de votre plume, vous décrivez si justement les sentiments, la passion amoureuse, les sentiments d'amitié et les souffrances qui peuvent en découler, Mr Zweig, que j'en suis troublée, "magiquement embrasée", et que cela en est sensiblement éprouvant...
"[...] les mots se précipitaient sur moi comme s'ils me cherchaient depuis des siècles; le vers courait, en m'entraînant comme une vague de feu, jusqu'au plus profond de mes veines, de sorte que je sentais à la tempe cette étrange sorte de vertige ressenti quand on rêve qu'on vole. Je vibrais, je tremblais; je sentais mon sang couler plus chaud en moi; une espèce de fièvre me saisissait [...]" p.32
 "Je tremblais de joie, car rien ne trouble plus puissamment quelqu'un que la réalisation subit de sont ardent désir." p.79 

Mr Zweig, je vous déclare ma flamme, je veux boire encore vos mots, fondre sous votre plume, effleurer votre talent du bout des yeux! 
Quelque peu honteuse, de ne découvrir ce récit qu'aujourd'hui; comment ai-je pu passer à côté ?
Une telle atmosphère bouillonnante de sentiments se dégage de votre chef-d'oeuvre!
Quelle lecture vertigineuse, enflammée, captivante, exaltante, jaillissante! Quelle effusion!

Vous l'aurez compris, j'ai adoré cette oeuvre, je tourne la dernière page, le coeur palpitant, emballé. Quelle merveille! Quel frémissement!
Des petites pointes d'humour sont habilement distillées, quand il narre les situations honteuses, "tragi-comiques" dans lesquelles se retrouvent Roland à deux reprises.

Waouh ! Merci, vous m'avez fait vibrer Mr Zweig !
Et vous avez de nouveau éveillé en moi l'envie de me replonger dans Shakespeare. Merci !


Extraits & Citations


"Pour moi, ce fut le premier ébranlement que je subis, à dix-neuf ans : il jeta par terre, sans même un seul mot violent, tout l'emphatique château de cartes que mon désir de faire l'homme, d'imiter l'impertinence des étudiants et de m'encenser moi-même, avait édifié en trois mois." p. 20 (à propos de son père)
"[...] je me découvrais, moi, passionné par essence, une nouvelle passion qui m'est restée fidèle jusqu'à aujourd'hui : le désir de jouir de toutes les choses terrestres dans des mots inspirés" p.33
"Celui qui n'est pas passionné devient tout au plus pédagogue; c'est toujours par l'intérieur qu'il faut aller aux choses, toujours, toujours en partant de la passion". p.40 
"Je passais les deux semaines qui suivirent dans une fureur passionnée de lire et d'apprendre. [...] Il en était de moi comme de ce prince du conte oriental qui, brisant l'un après l'autre les sceaux posés sur les portes de chambres fermées, trouve dans chacune d'elles des monceaux toujours plus gros de bijoux et de pierres précieuses, et explore avec une avidité toujours plus grande l'enfilade de ces pièces, impatient d'arriver à la dernière. C'est exactement ainsi que je me précipitais d'un livre dans un autre, enivré par chacun, mais jamais rassasié : mon impétuosité était maintenant passée dans le domaine de l'esprit." p.41
"C'était la première fois de ma vie que je rencontrais le visage de quelqu'un qui souffrait véritablement. Fils de petites gens, élevé dans le confort d'une aisance bourgeoise, je ne connaissais le souci que sous les masques ridicules de l'existence quotidienne : prenant la forme de la contrariété, portant la robe jaune de l'envie ou faisant sonner les mesquineries de l'argent; mais le trouble qu'il y avait dans ce visage provenait, je le sentis aussitôt, d'un élément plus sacré. Cet air sombre venait de sombres profondeurs; c'est de l'intérieur qu'une pointe cruelle avait ici dessiné ces plis et ces fissures dans ces joues amollies avant l'âge." p.55
"[...] cet homme singulier tirait toutes ses pensées de la musicalité du sentiment : il avait toujours besoin de prendre son élan pour mettre ses idées en mouvement." p.62
"[...] les murs resserrés, dont l'écho lui répondait, devenaient trop étroits pour elle [sa voix], tant il lui fallait d'espace; je sentais la tempête souffler au-dessus de moi; la lèvre mugissante de la mer criait puissamment ses mots retentissants : penché sur la table, il me semblait être de nouveau dans mon pays, au bord de la dune et voir venir vers moi, en haletant, ce grand frémissement fait de mille flots et de mille tourbillons de vent." p.64-65
"Et je le sais, ce sont ces heures-là qui m'ont fait." p.66

"Je tremblais de joie, car rien ne trouble plus puissamment quelqu'un que la réalisation subit de sont ardent désir." p.79
"[...] ce bourreau à qui, malgré tout, j'étais attaché avec amour,que je haïssais en l'aimant et j'aimais en le haïssant." p.91
"[Ils] se permettaient de petites privautés que nous étions obligés de supporter avec une certaine gêne". p102
"Morceau par morceau, un homme arrachait sa vie de sa poitrine, et en cette heure-là, moi qui étais encore si jeune, j'aperçus pour la première fois d'un œil hagard, les profondeurs inconcevables du sentiment humain." p.114



jeudi 16 juin 2016

La mort est mon métier de Robert Merle*****

Editions Gallimard, collection Folio, Juin 1972
370 pages
Première parution en 1952

4ème de couverture


«Le Reichsführer Himmler bougea la tête, et le bas de son visage s'éclaira...
- Le Führer, dit-il d'une voix nette, a ordonné la solution définitive du problème juif en Europe.
Il fit une pause et ajouta :
- Vous avez été choisi pour exécuter cette tâche.
Je le regardai. Il dit sèchement :
- Vous avez l'air effaré. Pourtant, l'idée d'en finir avec les Juifs n'est pas neuve.
- Nein, Herr Reichsführer. Je suis seulement étonné que ce soit moi qu'on ait choisi...»

Mon avis  ★★★★★


5 étoiles sans hésiter pour ce grand grand classique, indispensable, nécessaire mais ô combien difficile à lire, à entendre, à réaliser. 

Les pages sont lourdes tant elles regorgent de réalités, de scènes, de données chiffrées accablantes, qui donnent la nausée, la chair de poule.

Je termine cet opus, l'estomac noué, la gorge serrée.

Pourtant, je ne peux que vous conseiller de lire ces pages qui donnent un éclairage très précis, quasi clinique, sur une fâcheuse réalité : comment un homme ordinaire peut basculer dans l'horreur la plus totale, et commettre l'irréparable.
Il est certain que si vous êtes plus attirés par une lecture sucrée, détente en ce moment, il vaut mieux remettre cette lecture à plus tard.

Rudolf Lang (personnage inspiré de Rudolf Hoess), "une sacrée caboche de Bavarois", "un hareng mort", "tout à fait sans coeur" (comme il se décrit lui-même), cynique personnage "aux yeux froids", "déshumanisé" ... suit les ordres tombés de plus haut, fait son devoir à tout prix, désireux aveuglement de suivre les ordres et à qui "il n'est jamais venu à l'idée de désobéir aux ordres".
Himmler en personne lui confie la tâche de former un escadron de SS, puis celle abjecte d'exterminer le plus d'"inaptes" possibles, davantage qu'à Treblinka. Ce sont des ordres !
A plusieurs reprises, on perçoit des doutes, des tentatives de refus de la part de Rudolf, mais les ordres sont les ordres.

"Notre Führer Adolf Hitler avait défini une fois pour toutes l'honneur SS. Il avait fait de cette définition la devise de sa troupe d'élite : "Ton honneur", avait-il dit, "c'est ta fidélité". Désormais, par conséquent, tout était parfaitement simple et clair. On n'avait plus de cas de conscience à se poser. Il suffisait seulement d'être fidèle, c'est-à-dire d'obéir. Notre devoir, notre unique devoir était d'obéir. Et grâce à cette obéissance absolue, consentie dans le véritable esprit du Corps noir, nous étions sûrs de ne plus jamais nous tromper, d'être toujours dans le droit chemin, de servir inébranlablement, dans les bons et les mauvais jours, le principe éternel : L'Allemagne, l'Allemagne au-dessus de tout."

"- Mais c'est tout bonnement impossible !

[...]

- Mein Lieber, dit-il d'un air jovial et important, Napoléon a dit qu'"impossible" n'était pas un mot français. Depuis 34, nous essayons de prouver au monde que ce n'est pas un mot allemand."

Les chiffres ne me dérangent pas mais ceux relatifs à Auschwitz, aux Konzentrationslager, alors ceux-là, je les vomis (excusez-moi pour l'image !). 
Les descriptions sont cliniques. Aucun détail n'est épargné au lecteur, les étapes nécessaires à l'élaboration de la meilleur technique, celles qui vont permettre de tuer encore davantage sont disséquées, de même que celles qui visent l'extermination totale ... Rappelez moi, je vous ai dit que cette lecture n'était pas une lecture détente !
Pourtant, il faut les avoir lus ces détails, au moins une fois, pour ne pas oublier, pour essayer aussi de comprendre comment les SS ont pu basculer dans ces abjections les plus totales.
L'absurdité de la guerre n'échappe pas à la plume de Robert Merle. On retrouve le même désarroi des soldats qu'évoquer dans "Les Feux" quand la guerre s'arrête et qu'ils sont livrés à eux-mêmes, plus aucun ordre ne tombant d'en-haut, ne sachant que faire, ni comment agir. Des jeunes enrôlés que l'on s'empresse de destituer quand on n'a plus besoin d'eux.

Rien n'est suggéré dans cette oeuvre, la plume est excellente, sans concession aucune ... 
C'est aussi ça la littérature, porter un regard sur les pages sombres de l'Histoire fait du bien quelque part, et aiguise notre perception et notre conscience, nous pousse à réfléchir.
Une oeuvre capitale.

Extraits et Citations



"J'étais poli et déférent, je ne posais pas de question, je ne réclamais rien, et je faisais toujours instantanément tout ce qu'on me disait de faire."

p. 176

"Le 11 janvier fut pour les combattants du Parti une date décisive. le gouvernement du Président Poincaré fit occuper la Ruhr. [...] L'indignation, dans toute l'Allemagne, flamba comme une torche. Le Führer avait de tout temps proclamé que le Diktat de Versailles ne suffisait pas aux Alliés, et qu'ils voudraient, tôt ou tard, porter le coup de grâce à l'Allemagne. L'événement lui donnait raison, les adhésions au Parti se multiplièrent [...], et la catastrophe financière qui s'abattit ensuite sur notre malheureux pays ne fit qu'accélérer encore l'essor prodigieux du Mouvement."
p. 174

"Le devoir, à chaque minute de ma vie, m'attendait."
p. 173

""L'Allemagne paiera!" voilà ce qu'ils ont trouvé: Ils vont nous prendre tout notre charbon ! Voilà ce qu'ils ont trouvé, maintenant! Regarde donc, c'est écrit là-dessus, noir sur blanc! Ils veulent anéantir l'Allemagne!"
p. 161

"- Ce n'est pas du sabotage, Junge, c'est de la solidarité.
Je ne répondis rien, et il reprit :
- Réfléchis. A l'armée, il y a les chefs, et il y a les ordres, et après, il n'y a plus rien. Mais ici, il y a aussi les camarades. Et si tu ne tiens pas compte des camarades, tu ne seras jamais un ouvrier."
p. 125

"Mein Lieber vous ne comprenez pas ! Ce village était arabe. Il n'était donc pas innocent..."
p. 97

"Quatsch ! Quelle bêtise ! J'aime mes hommes ! Voilà bien leur stupide sentimentalité ! Il faut qu'ils foutent l'amour partout ! Ecoute, Rudolf, je n'aime pas mes hommes, je m'occupe d'eux c'est différent. Je m'occupe d'eux parce que ce sont des dragons, et je suis officier des dragons, et l'Allemagne a besoin de dragons, et c'est tout !"
p.68
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"Quand il n’y a plus de liberté, il n’y a plus de vérité. L’homme soumis accepte de perdre l’essentiel."  "Impertinences", de François Lefort