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vendredi 22 juillet 2016

La mare au diable de George Sand****


Editions Gf-Flammarion, 1991
187 pages
Première parution, chez Desessart, mars 1846


Quatrième de couverture


De grands écrivains, George Sand en particulier, ne sont ce qu'ils sont que pour avoir jalousement préservé, dans un coin de leur âme, malgré les pourritures de la maturité, les grâces exquises de leur enfance ou de leur adolescence, c'est-à-dire ces rêves azuréens d'avenir dont ils ont enchanté un présent noir ou gris. Le miracle de La Mare au diable, n'est-ce pas cela ? A la faveur d'un souvenir ancien, c'est le rêve évangélique d'une pureté d'adolescente possédant, avec «le respect de soi», le besoin de servir et d'aimer, la vraie noblesse et la vraie distinction - qui vient, après tant de calamités et, peut-être, de noirceurs, promettre le salut à cette femme de lettres, qu'on avait nommée Aurore.                                                                                                                                                 Pierre Reboul.


Mon avis ★★★★☆


Séjournant dans le Berry, s'imposait pour moi la visite de la demeure de George Sand, très beau château du XVIII, rénové en très grande partie grâce aux écrits de George Sand. Un coin de Paradis pour une Grand Dame, une maison-musée bien vivante, paisible, un jardin environnant remarquable, une visite très intéressante; nous est contée, avec beaucoup de passion (ce qui a quelque peu humidifié mes yeux et réchauffé mon coeur) la vie hors norme de cette admirable dame de la littérature française. 

Cette visite m'a apporté un immense bonheur et l'envie de renouer avec cette très belle histoire berrichonne La mare au diable.

Un très bel écrit champêtre, touchant, paisible et généreux, poétique, un magnifique hymne à la nature, à la terre, aux paysans courageux et braves aux dures labeurs de l'époque, une jolie idylle amoureuse. Au-delà de cette idylle, George Sand s'attache à nous faire découvrir la vie de la société sous la Restauration, les moeurs de l'époque, les superstitions, les mariages intéressés, elle critique la morale de la classe riche et confronte la vertu de la vie à la campagne à celle vicieuse de la vie urbaine, des habitudes d'orgueil et de déloyauté, ce luxe des villes, qui [...]paraissait une infraction à la dignité des moeurs de la campagne.

"Et pourtant, la nature est éternellement jeune, belle et généreuse. Elle verse la poésie et la beauté à tous les êtres, à toutes les plantes, qu'on laisse s'y développer à souhait. Elle possède le secret du bonheur, et nul n'a su le lui ravir. Le plus heureux des hommes serait celui qui, possédant la science de son labeur, et travaillant de ses mains, puisant le bien-être et la liberté dans l'exercice de sa force intelligente, aurait le temps de vivre par le coeur et par le cerveau, de comprendre son oeuvre et d'aimer celle de Dieu."  (Le labour

"Ceux qui l'ont condamné à la servitude dès le ventre de sa mère, ne pouvant lui ôter la rêverie, lui ont ôter la réflexion."


L'écriture est simple, elle nous embarque facilement dans son décor, peint admirablement bien les paysages campagnards, la forêt berrichonne, il en ressort une atmosphère poétique, extrêmement paisible.

George Sand évoque la nostalgie des coutumes traditionnelles et témoigne de leur disparition rapide prochaine, broyées par les progrès techniques, par la modernité.

"Car, hélas ! tout s'en va. Depuis seulement que j'existe, il s'est fait plus de mouvement dans les idées et dans le coutumes de mon village, qu'il ne s'en était vu durant des siècles avant la Révolution.Déjà la moitié des cérémonies celtiques, païennes ou moyen âge, que j'ai vues encore en pleine vigueur dans mon enfance, se sont effacées. Encore un ou deux ans peut-être, et les chemins de fer passeront leur niveau sur nos vallées profondes, emportant, avec la rapidité de la foudre, nos antiques traditions et nos merveilleuses légendes." (post-face, Les Noces de campagne)

Je ne me souvenais plus de la fin, je l'avais certainement beaucoup aimé à l'époque, adolescente, aujourd'hui, elle m'est apparue décevante, quoique joyeuse !

Un bon moment de lecture, que je semonde* ;-) aux amateurs de beaux écrits.

La mare au diable s'inscrit dans une trilogie champêtre berrichonne. Ont suivi La Petite Fadette et François le Champi. La Petite Fadette, lue, plus jeune, j'avais beaucoup aimé, à relire; François le Champi, à découvrir très vite !
J'ajoute aussi Indiana et Consuelo dans ma PAL...et tant d'autres. Elle a écrit 80 romans, 20 pièces de théâtres et tellement de correspondances, qu'il me va à priori faire un choix ;-)



Demeure de George Sand à Nohant-Le-Vic (Indre)







Photos prises dans le Jardin attenant au château (juillet 2016)


* Semondre, verbe trans.a) Vx ou région. ,,Inviter, convier à quelque cérémonie, à quelque acte public`` (Ac. 1798-1878). Semondre à des obsèques (Ac. 1798-1878). Semondre qqn de faire qqc. L'inviter à le faire. J'ai affaire du côté de mon ancien endroit, et je vous semonde de me laisser aller de bonne amitié (Sand, Fr. le Champi, 1848, p. 145).



Extraits

"J'ai bien vu, j'ai bien senti le beau dans le simple, mais voir et peindre sont deux ! Tout ce que l'artiste peut espérer de mieux, c'est d'engager ceux qui ont des yeux à regarder aussi. Voyez donc la simplicité, vous autres, voyez le ciel et les champs, et les arbres, et les paysages surtout dans ce qu'ils ont de bon et de vrai : vous les verrez dans mon livre, vous les verrez beaucoup mieux dans la nature." préface Georges Sand - Nohant, 12 avril 1851
"Je venais de regarder longtemps et avec une profonde mélancolie le laboureur d'Holbein, et je me promenais dans la campagne, rêvant à la vie des champs et à la destinée du cultivateur. Sans doute il est lugubre de consumer ses forces et ses jours à fendre le sein de cette terre jalouse, qui se fait arracher les trésors de sa fécondité, lorsqu'un morceau de pain le plus noir et le plus grossier est, à la fin de la journée, l'unique récompense et l'unique profit attachés à un si dur labeur." p.33 (Le labour)
"Enfin, vers minuit, le brouillard se dissipa, et Germain put voir les étoiles briller à travers les arbres. La lune se dégagea aussi des vapeurs qui la couvraient et commença à semer des diamants sur la mousse humide. Le tronc des chênes restait dans une majestueuse obscurité; mais un peu plus loin, les tiges blanches des bouleaux semblaient un rangée de fantômes dans leurs suaires."  p.99/100
"Tout ce qu'il venait de voir et d'entendre, une femme coquette et vaine, ce père à la fois rusé et borné, qui encourageait sa fille dans des habitudes d'orgueil et de déloyauté, ce luxe des villes, qui lui paraissait une infraction à la dignité des moeurs de la campagne, ce temps perdu à des paroles oiseuses et niaises, cet intérieur si différent du sien, et surtout ce malaise profond que l'homme des champs éprouve lorsqu'il sort de ses habitudes laborieuses, tout ce qu'il avait subi d'ennui et de confusion depuis quelques heures donnait à Germain l'envie de retrouver avec son enfant et sa petite voisine." p.122
"Oui, mon garçon, dit-elle, c'est ici la Mare au Diable. C'est un mauvais endroit, et il ne faut pas en approcher sans jeter trois pierres dedans de la main gauche, en faisant le signe de la croix de la main droite : ça éloigne les esprits. Autrement, il arrive des malheurs à ceux qui en font le tour." p128



vendredi 24 juin 2016

Beaucoup de bruit pour rien de William Shakespeare*****

Editions Flammarion, collection GF-Bilingue, 1999
337 pages
Pièce écrite en 1598-1599

Résumé (éditions Humanis)


  Don Pedro, Prince d’Aragon, revient de guerre victorieux avec sa compagnie sur les terres de son ami Léonato, gouverneur de Messine. Béatrice, la nièce de Léonato, une « dame à l’esprit plaisant », retrouve Bénédict, un chevalier du Prince. Ce sont de vieilles connaissances qui s’échangent des moqueries brillantes. Claudio, jeune et naïf ami de Bénédict, tombe amoureux de la jeune Héro, fille de Léonato. Leur mariage s’organise presque immédiatement, et par manière de plaisanterie, la compagnie de Don Pedro complote pour faire tomber Béatrice et Bénédict amoureux. 
  Dans le même temps, le fourbe Don Juan, frère bâtard de Don Pedro, conspire par jalousie à saboter les fiançailles de Héro et Claudio. Il envoie son acolyte courtiser Marguerite, la femme de chambre de Héro, qui s’habille comme sa maîtresse, et fait croire à Claudio que sa promise lui est infidèle.
  À la cérémonie de noces, Claudio humilie publiquement Héro, l’accusant de « sauvage sensualité » et d’ « impiété ». Le prêtre, qui soupçonne un malentendu, suggère en secret à la famille de Héro de la cacher pour quelque temps et de faire croire à sa mort jusqu’à ce que son innocence soit prouvée.
  Peu après la cérémonie, Béatrice et Bénédict s’avouent leur amour ; Bénédict, fiancé et désormais loyal à Béatrice, provoque à sa demande son ami Claudio en duel pour venger la mort supposée de Héro. Heureusement, la maréchaussée locale appréhende les complices de Don Juan, ce qui prouve l’innocence de Héro et la duplicité de Don Juan. Léonato exige que Claudio témoigne au monde de l’innocence avec laquelle Héro est morte, pende l’épitaphe sur sa tombe, et épouse une autre de ses nièces, « presque la copie de l’enfant morte ». Claudio accepte et se prépare à épouser la supposée cousine de Héro, voilée. 
  À la cérémonie, le masque de la mariée tombe et découvre Héro. Bénédict demande sa main à Béatrice, qui accepte après une brève dispute d’amoureux. Les deux couples et leurs compagnons dansent pour fêter la double union.

Mon avis ★★★★★


Une très belle comédie que je n'avais jamais eu l'occasion de lire.

Amour, conspirations, manigances, humour, tromperies, suspense, personnages fourbes, misanthropes, jaloux, amoureux, ... une pièce tout en quiproquos, limpide, aux nombreux rebondissements, dans laquelle tous les ingrédients sont réunis pour passer un excellent moment de lecture. Et ce fût mon cas ! 

L'adaptation cinématographie de Kenneth Branagh (couverture de l'édition que j'ai lue) a eu beaucoup succès et il me tarde de la visionner.

L'année 2016 marque les 400 ans de sa mort, à cette occasion, et parce que quelques unes de mes récentes lectures m'en ont donné l'envie, je vais consacrer un peu de mon temps lecture à ce grand auteur et me plonger, me replonger dans quelques-unes de ses oeuvres.

Ma prochaine lecture de William Shakespeare, ce sera Macbeth.

Extraits & Citations


"... il vaut mieux pleurer de plaisir que prendre plaisir à voir pleurer." (Leonato)
 "Se pourrait-il que Dédain meure, tant qu'elle a pour se nourrir un aliment qui lui convient aussi bien que le signor Bénédict ?  Courtoisie elle-même se change par force en dédain, dès que vous paraissez en sa présence." (Béatrice à Bénédict) 
Bénédict – Ah ! ma chère madame Dédaigneuse ! vous vivez encore ?Béatrice – Et comment la Dédaigneuse mourrait-elle, lorsqu'elle trouve à ses dédains un aliment aussi inépuisable que le seigneur Bénédict? La courtoisie même ne peut tenir en votre présence ; il faut qu'elle se change en dédain.Bénédict – La courtoisie est donc un renégat ? – Mais tenez pour certain que, vous seule exceptée, je suis aimé de toutes les dames, et je voudrais que mon cœur se laissât persuader d'être un peu moins dur ; car franchement je n'en aime aucune.Béatrice – Grand bonheur pour les femmes ! Sans cela, elles seraient importunées par un pernicieux soupirant. Je remercie Dieu et la froideur de mon sang ; je suis là-dessus de votre humeur. J'aime mieux entendre mon chien japper aux corneilles, qu'un homme me jurer qu'il m'adore.Bénédict – Que Dieu vous maintienne toujours dans ces sentiments ! Ce seront quelques honnêtes gens de plus dont le visage échappera aux égratignures qui les attendent.Béatrice – Si c'étaient des visages comme le vôtre, une égratignure ne pourrait les rendre pires.Bénédict – Eh bien ! vous êtes une excellente institutrice de perroquets.Béatrice – Un oiseau de mon babil vaut mieux qu'un animal du vôtre.Bénédict – Je voudrais bien que mon cheval eût la vitesse de votre langue et votre longue haleine.Béatrice – Allons, au nom de Dieu, allez votre train ; moi j'ai fini. 
- Béatrice _Est-ce que vous ne m’aimez pas ?
- Benedict_ Ma foi, non. Pas plus que de raison. Alors vous ne m’aimez pas?
- Béatrice _ En vérité, non, sinon par retour d’amitié.

(dialogue entre Bénédict et Béatrice, avant que leur union soit célébrée...)
"De ce qu'une femme m'a conçu, je la remercie; de ce qu'elle m'a élevé, je la remercie aussi très humblement; mais de ce que je préfère qu'on ne sonne pas l'hallali sur mon front et refuse de suspendre mon cor à un invisible baudrier, je demande pardon à toutes les femmes ... Comme je veux faire à aucune le tort de me méfier d'elle, je me ferai à moi-même l'obligation de ne me fier à aucune; et c'est ainsi qu'en fin de compte - un compte qui pourrait bien se solder à mon profit - j'ai résolu de demeurer garçon." (Bénédict, à propos des femmes)

"..lorsque les canailles riches ont besoin des canailles pauvres, les canailles pauvres peuvent faire leur prix." 


"...Car ainsi en est-il : ce que nous possédons, nous ne l'estimons pas à sa valeur tant que nous en jouissons, mais qu'il manque ou se perde, alors nous en grossissons le prix, alors nous lui trouvons des mérites que sa possession ne nous avait pas fait voir tant qu'il était nôtre." 

"... ne vous moquez pas de mes contradictions: car l'homme est un être inconstant."


"C'est le métier de tout homme de parler de patience à ceux qui se tordent sous le poids de la souffrance; mais nul n'a la vertu ni le pouvoir d'être si moral, quand il endure lui-même la pareille."



"Le talent se dénonce par cela même qu'il dissimule ses perfections."

"L'amitié est constante en toute chose, excepté dans les intérêts et les affaires d'amour."

"... avant de narguer les autres à coups de vieilles formules, faites votre examen de conscience."


mardi 21 juin 2016

Les Gens de Dublin de James Joyce****


Editions Pocket, Mars 2003
256 pages
Publication originale Dubliners, 1914
Adapté au cinéma par John Huston en 1987

4ème de couverture


"Jamais peut-être l'atmosphère d'une ville n'a été mieux rendue, et dans chacune de ces nouvelles, les personnes qui connaissent Dublin retrouveront une quantité d'impressions qu'elles croyaient avoir oubliées. Mais ce n'est pas la ville qui est le personnage principal (…) : chaque nouvelle est isolée ; c'est un portrait, ou un groupe, ce sont des individualités bien marquées que Joyce se plaît à faire vivre. Nous en retrouverons du reste quelques-unes, que nous reconnaîtrons, autant à leurs paroles et à leurs traits de caractère qu'à leurs noms, dans ses livres suivants.'Gens de Dublins', qui constitue une excellente introduction à l'oeuvre de James Joyce (…), est, par lui-même, un des livres les plus importants de la littérature d'imagination en langue anglaise publiés depuis 1900."Valéry Larbaud. 


Mon avis ★★★★☆


De très belles nouvelles, un bel échantillon de vies dublinoises du début du siècle dernier, un petit bout de chemin agréable et heureux parcouru aux côtés de ces âmes. 
Cette lecture est dense, l'écriture ciselée, fine et élégante, l'atmosphère inquiétante parfois. Et c'est d'ailleurs bien du portrait de cette ville, qu'il est question dans ce recueil. L'auteur dépeint à la manière des peintres impressionnistes, par petites touches la tristesse de Dublin. Je me suis laissée embarquée dans ce sombre Dublin, les lieux évoqués me sont familiers (la colline de Howth, Nassau Street, Kildare Street, Temple Bar, Trinity college, O'Connell Bridge, Grafton Street, Stephens Green ...), ce qui a très certainement rendu cette lecture d'autant plus captivante.
"Une mère", "Eveline", "Les morts" sont les nouvelles que j'ai préférées. Celles qui m'ont semblé aller un peu plus au fond des sentiments des personnages, des sensations ressenties par les 'gens'. L'auteur décrit peu, laisse le lecteur imaginer, et cela peut être parfois un peu dérangeant.
Je m'étais essayé au puissant "Ulysse"en version originale , il y a quelques années de celà, alors que je vivais à Dublin. Je n'étais pas allée au bout, totalement déroutée. Je suis ravie d'avoir redécouvert James Joyce au travers de ces nouvelles, accessibles et merveilleusement bien écrites; je réouvrirai "Ulysse" avec plaisir à présent.
Très belles réflexions autour de l'amour, de la vie, de la mort; l'auteur évoque aussi les difficultés de la jeunesse, les relations humaines de travail, la vie en société, ses travers comme l'alcool. l'émigration, sans oublier les "pubs"...
La préface de l'édition Pocket donne un éclairage sur ce GRAND auteur et sur l'ensemble de son oeuvre, ce qui peut être très utile pour aborder plus efficacement les oeuvres de James Joyce.
Vivement que je visionne le film tiré à priori surtout de la nouvelle "Les Morts" et adapté par John Huston, que je viens de commander !


Extraits & Citations


"Ce fut Joe Dillon qui nous fit découvrir le Wild West. Il y avait une petite bibliothèque faite de vieux numéros de The Union Jack, Pluck et The Half Penny Marvel. Chaque soir, l'école finie, nous nous retrouvions dans son jardin et organisions des batailles de Peaux Rouges. Lui et son jeune frère, le gros Léo le paresseux, défendaient le grenier et l'écurie, que nous essayions d'emporter d'assaut ; ou bien, on livrait une bataille rangée, sur l'herbe. Mais nous avions beau nous battre de notre mieux, nous ne l'emportions ni dans nos assauts, ni en terrain découvert, et toutes nos luttes se terminaient par une danse triomphale de Joe Dillon.
[...] Mais Joe combattait avec trop de violence, pour nous qui étions plus jeunes et plus timides. Il avait vraiment l'air d'une sorte de Peau Rouge lorsqu'il gambadait autour du jardin, un vieux couvre-théière sur la tête, tapant de son poing sur un boîte en fer-blanc et hurlant : " Ya ! Yaka. Yaka. Yaka !""  
p.41- UNE RENCONTRE - 
"Chaque matin, je m’asseyais sur le parquet dans le salon du devant, pour surveiller sa porte. Le store était baissé jusqu’à deux centimètres du châssis, de sorte que personne ne pouvait me voir. Quand elle apparaissait sur le seuil, mon cœur bondissait. Je courais vers le hall, saisissais mes livres et la suivais. Je ne perdais jamais de vue la silhouette brune, et lorsqu’elle arrivait au point où nos chemins divergeaient, j’allongeais le pas, afin de la dépasser. Ceci se renouvelait tous les matins. Je ne lui avais jamais parlé, sauf un petit mot quelconque de temps à autre, et cependant à son nom, mon sang ne faisait qu’un tour. Son image m’accompagnait partout, même aux endroits les moins romantiques." p.52/53 - ARABIE -
"Chaque pas le rapprochait de Londres, l'éloignait de son existence monotone dépourvue d'art. A l'horizon de son esprit, une lumière parut, vacillante. Il n'était pas si âgé : trente-deux ans ! Son tempérament pouvait être considéré comme touchant à la maturité. Il désirait mettre en vers tant d'impressions et de sentiments différents ! Il les sentait en lui ! Il essayait de peser son âme pour voir si c'était une âme de poète, il se disait que la mélancolie mitigée par des retours à la foi, à la résignation, à la joie pure. S'il pouvait exprimer ce sentiment dans un recueil de poèmes, peut-être que le monde l'écouterait. [...] Il serait incapable de soulever la foule, mais il pourrait toucher un petit cercle d'esprits semblables au sien."  p 97 - UN PETIT NUAGE -
"Dans une troisième rencontre due au hasard, il eut le courage de lui fixer un rendez-vous. Elle s'y rendit. Ce fut le premier de beaucoup d'autres. Ils se retrouvaient toujours le soir et choisissaient les quartiers les plus tranquilles pour s'y promener. Toutefois, ces façons clandestines répugnaient à M. Duffy, et voyant qu'ils étaient contraints de s rencontrer en cachette, il obligea Mme Sinico à l'inviter chez elle. Le capitaine encouragea ses visites, voyant en lui un prétendant à la main de sa fille. Il avait pour son compte si sincèrement banni sa femme de la galerie de ses plaisirs qu'il ne pouvait soupçonner qu'un autre pût lui porter un intérêt quelconque." p.134 - PÉNIBLE INCIDENT -
"Il allait souvent la voir dans son petit cottage des environs de Dublin où ils passèrent plus d'une soirée en tête à tête. Petit à petit, leurs pensées se mêlant, ils abordèrent des sujets moins impersonnels. [...] Il eut l'intuition qu'aux yeux de Mme Sinico il assumerait la stature d'un ange tandis que la nature ardente de Mme Sinico s'attachait de plus en plus à son compagnon, il entendit une étrange voix impersonnelle qu'il reconnut pour la sienne propre et qui insistait sur la solitude incurable de l'âme. Nous ne pouvons pas nous donner, disait cette voix ; nous n'appartenons qu'à nous-mêmes." p.135 - PÉNIBLE INCIDENT - 
"Quelques nouveaux morceaux de musique encombraient le casier à musique de la pièce du bas et sur ses étagères se trouvaient deux volumes de Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra et Le Gai Savoir. Il écrivait rarement sur les feuillets qui étaient dans son pupitre. Une des phrases notées deux mois après sa dernière rencontre avec Mme Sinico disait : « L’amour d’homme à homme est impossible parce qu’il ne faut pas qu’il y ait rapport sexuel et l’amitié entre homme et femme est impossible parce qu’il faut qu’il y ait rapport sexuel.»p.136 - PÉNIBLE INCIDENT -
"Comme il était assis là, revivant leur vie commune et évoquant alternativement les deux images qu'il se faisait d'elle à présent, il se rendit compte qu'elle était vraiment morte, qu'elle avait cessé d'exister, qu'elle était devenue un souvenir. Il commença à se sentir mal à l'aise. Il se demanda s'il aurait pu agir différemment. Il n'aurait pas pu soutenir avec elle cette comédie de la dissimulation; il n'aurait pas pu non plus vivre ouvertement avec elle. [...] Sa vie à lui aussi serait solitaire jusqu'au jour où lui aussi mourrait, cesserait d'exister, deviendrait un souvenir — si quelqu'un se souvenait de lui." p.140 - PÉNIBLE INCIDENT - 
"Il était exaspéré par la droiture même de son existence. Il sentit qu'il avait été proscrit du festin de la vie." p.141 - PÉNIBLE INCIDENT -
"[...] Quelle est la différence entre un brave et honnête maçon et un marchand de vin, eh ? Est ce qu'un ouvrier n'a pas autant le droit qu'un autre de faire partie du conseil municipal et même plus de droit qu'un de ces pique-assiettes qui sont toujours chapeau bas devant quelque gros monsieur avec un nom qui se dévisse ?" p.146 - ON SE RÉUNIRA LE 6 OCTOBRE -
"- Il n'y a pas de verres, dit le vieux.- Bah ! ne t'inquiète pas, Jack. Il y a eu bien des honnêtes gens avant nous qui ont bu à la bouteille."  p.154 - ON SE RÉUNIRA LE 6 OCTOBRE -
"- J'étais justement en train de leur dire, Crofton, que nous avons gagné plusieurs électeurs.- Qui ça avez-vous gagné ? dit M. Lyons.- Eh bien, j'ai gagné Parkes primo, Atkinson secundo et puis Ward de Dawson Street. C'est un gaillard de bonne étoffe, bon camarade, vieux conservateur. " Est-ce que votre candidat n'est pas nationaliste ? " qu'il me dit, et je lui ai répondu : " C'est un homme respectable, il est favorable à tout ce qui sera utile à ce pays. C'est un gros contribuable. Il a de grands immeubles en ville, trois bureaux ; et est-ce que ce n'est pas son propre avantage de vouloir faire baisser les impôts ? C'est un citoyen éminent, que je lui dis, un administrateur de l'hospice, et il n'appartient à aucun parti, bon, mauvais ou indifférent. " Voilà la façon dont il faut lui parler.- À propos de l'adresse au roi, dit M. Lyons, faisant claquer ses lèvres après avoir bu.- Écoutez-moi, dit M. Henchy ; ce que nous voulons dans le pays, comme je disais au vieux Ward, c'est du capital. La venue du roi ici équivaut à un afflux d'argent dans le pays. La population de Dublin en profitera. Regardez toutes les usines fermées le long des quais. Regardez tout l'argent que l'on gagnerait si l'on faisait travailler les vieilles industries, les moulins, les hangars de constructions maritimes, les fabriques. Ce sont des capitaux qu'il nous faut.- Cependant, John, dit M. O'Connor, pourquoi souhaiterions-nous la bienvenue au roi d'Angleterre ? Parnell lui-même n'a-t-il pas... ?- Parnell, dit M. Henchy, est mort. Quant à mon point de vue, le voici : notre gaillard monte sur le trône après que sa bonne vieille femme de mère l'en a éloigné jusqu'à ce qu'il ait les cheveux gris. C'est un homme du monde et il est bien disposé à notre égard. C'est un chic type, si vous voulez mon avis, et il n'a pas un grain de sottise par la tête. Il doit se dire : " La vieille n'est jamais venue voir ces Irlandais intraitables et, pardieu, j'irai un peu voir de mes yeux ce qu'il en retourne. " Et nous, nous irions insulter cet homme, la fois qu'il vient justement nous faire une visite d'ami ? Eh ? N'ai-je pas raison, Crofton ? - Mais après tout, dit Lyons sur un ton sentencieux, la vie du roi Edouard n'est pas tout ce qu'il y a de ...- Le passé est le passé, dit M. Henchy, j'admire cet homme en tant qu'individu, c'est un bon vadrouilleur comme nous deux...Il aime son verre de grog, il ne déteste pas la blague et c'est un bon sportsman. Pardieu, nous autres, Irlandais, ne pourrions-nous pas jouer franc-jeu ?"  p.156/157 - ON SE RÉUNIRA LE 6 OCTOBRE -
"D'une voix claire et sonore, elle entonna brillamment les roulades qui embellissaient la mélodie et bien qu'elle chantât très vite, elle ne manqua pas la moindre appogiature. Suivre la voix, sans regarder le chanteur, c'était ressentir et partager la griserie d'un vol, rapide et sûr." p.219  - LES MORTS -
"Mais quoi qu'il en soit, je ne puis que vous demander de bien vouloir ne tenir compte que de l'intention et me prêter une oreille attentive quelques instants, tandis que je l'efforcerai de vous exprimer la nature des sentiments que j'éprouve en une circonstance comme celle-ci'. p.228 - LES MORTS - 
"Une génération nouvelle grandit parmi nous, une génération animée d'idées et de principes nouveaux, qui prend au sérieux et s'exalte pour ces idées nouvelles, et son enthousiasme, même lorsqu'il fait fausse route, et, j'en suis convaincu, dans l'ensemble, sincère. Mais nous vivons dans une époque de scepticisme et, si je puis m'exprimer ainsi, " torturée de pensées " ; et quelquefois je crains que cette nouvelle génération éduquée et suréduquée comme elle l'est ne manque de ces qualités d'humanité et d'hospitalité, de bonne humeur, qui ont été l'apanage d'une autre époque." p.229 - LES MORTS -
"Mais maintenant, après le réveil de tant de souvenirs, au premier contact de son corps harmonieux, étrange et parfumé, il fut traversé d'une vague de sensualité aigüe." p.241 - LES MORTS -
“Un à un, tous ils devenaient des ombres. Mieux vaut passer hardiment dans l'autre monde à l'apogée de quelque passion que de s'effacer et flétrir tristement avec l'âge.” p.249 - LES MORTS -

dimanche 19 juin 2016

Jane Eyre de Charlotte Brontë*****

Editions Gallimard, collection Folio classiques, Avril 2012
848 pages
Traduit de l'anglais par Dominique Jean. Préface de Dominique Barbéris
Première parution en Angleterre en 1847

4ème de couverture


D’où vient que nous revenions toujours à Jane Eyre avec le même attrait? Avec le sentiment d’y trouver le romanesque porté à un degré de perfection? Le roman offre un concentré de ce que le genre peut produire : l’histoire d’une formation, l’affrontement d’un être solitaire avec sa destinée, la passion, la peur, le mystère. C’est la révolte d’une humiliée, d’une femme inconvenante parce qu’elle s’oppose aux hommes. Jane est sauvage, directe, déjà féministe. Face à elle, le «cygne noir», Rochester, séducteur sulfureux, sadique et tendre, père et amant. 
Cette voluptueuse autobiographie déguisée – derrière Jane, on devine Charlotte – donne l’impression d’une âme parlant à l’âme.

Mon avis  ★★★★★


Un roman fascinant, formidable. le personnage de Jane Eyre est frappant et si attachant. J'aime son caractère entier et droit, sa générosité, son intelligence, son ouverture d'esprit, sa confiance en elle. Elle se révolte contre l'ordre familial et bourgeois, elle n'accepte pas la domination. Une féministe avant l'heure !
Une très belle re-lecture, un monument à n'en pas douter.
Le film de Cary Fukunaga avec Mia Wasikowska , Michael Fassbender fût un plaisir également pour moi.


Citations & Extraits


"Prolonger le doute, c'était prolonger l'espoir."


"La vie me paraît trop courte pour que nous la passions à entretenir notre animosité ou à enregistrer nos griefs."

"Il est dans mon imagination, un ciel rose, un Eden verdoyant et fleuri, mais au-dehors, je le sais très bien, s'étend à mes pieds un chemin qui sera rude à parcourir, et s'amoncellent autour de moi de noirs orages qu'il me faudra affronter."

"L'erreur entraîne le remords, et le remords empoisonne la vie."

"Comme il est vrai que la beauté réside dans le regard de qui la contemple."

"Il n'y a pas de bonheur comme celui d'être aimé de ses semblables et de sentir que votre présence ajoute à leur bien-être."

"Il n'y a rien de si triste que la vue d'un méchant enfant, reprit-il, surtout d'une méchante petite fille. Savez-vous où vont les réprouvés après leur mort?"
Ma réponse fut rapide et orthodoxe.
"En enfer, m'écriai-je.
-- Et qu'est-ce que l'enfer? pouvez-vous me le dire?
-- C'est un gouffre de flammes.
-- Aimeriez-vous à être précipitée dans ce gouffre et à y brûler pendant l'éternité?
-- Non, monsieur.
-- Et que devez-vous donc faire pour éviter une telle destinée?"
Je réfléchis un moment, et cette fois il fut facile de m'attaquer sur ce que je répondis.
"Je dois me maintenir en bonne santé et ne pas mourir."


vendredi 17 juin 2016

La confusion des sentiments de Stefan Zweig*****


Editions Le Livre de Poche, Octobre 1992
124 pages
Traduit de l'allemand par Olivier Bournac et Alzir Hella
Parution originale : Verwirrung der Gefühle, 1927

4ème de couverture


Au soir de sa vie, un vieux professeur se souvient de l’aventure qui, plus que les honneurs et la réussite de sa carrière, a marqué sa vie. A dix-neuf ans, il a été fasciné par la personnalité d’un de ses professeurs ; l’admiration et la recherche inconsciente d’un Père font alors naître en lui un sentiment mêlé d’idolâtrie, de soumission et d’un amour presque morbide.
Freud a salué la finesse et la vérité avec lesquelles l’auteur d’Amok et du Joueur d’échecs restituait le trouble d’une passion et le malaise qu’elle engendre chez celui qui en est l’objet.
Paru en 1927, ce récit bref et profond connut un succès fulgurant, en raison de la nouveauté audacieuse du sujet. Il demeure assurément l’un des chefs-d’œuvre du grand écrivain autrichien.

Mon avis  ★★★★★


Emportée, enivrée, bercée par la vague de vos mots, de votre poésie, de votre plume, vous décrivez si justement les sentiments, la passion amoureuse, les sentiments d'amitié et les souffrances qui peuvent en découler, Mr Zweig, que j'en suis troublée, "magiquement embrasée", et que cela en est sensiblement éprouvant...
"[...] les mots se précipitaient sur moi comme s'ils me cherchaient depuis des siècles; le vers courait, en m'entraînant comme une vague de feu, jusqu'au plus profond de mes veines, de sorte que je sentais à la tempe cette étrange sorte de vertige ressenti quand on rêve qu'on vole. Je vibrais, je tremblais; je sentais mon sang couler plus chaud en moi; une espèce de fièvre me saisissait [...]" p.32
 "Je tremblais de joie, car rien ne trouble plus puissamment quelqu'un que la réalisation subit de sont ardent désir." p.79 

Mr Zweig, je vous déclare ma flamme, je veux boire encore vos mots, fondre sous votre plume, effleurer votre talent du bout des yeux! 
Quelque peu honteuse, de ne découvrir ce récit qu'aujourd'hui; comment ai-je pu passer à côté ?
Une telle atmosphère bouillonnante de sentiments se dégage de votre chef-d'oeuvre!
Quelle lecture vertigineuse, enflammée, captivante, exaltante, jaillissante! Quelle effusion!

Vous l'aurez compris, j'ai adoré cette oeuvre, je tourne la dernière page, le coeur palpitant, emballé. Quelle merveille! Quel frémissement!
Des petites pointes d'humour sont habilement distillées, quand il narre les situations honteuses, "tragi-comiques" dans lesquelles se retrouvent Roland à deux reprises.

Waouh ! Merci, vous m'avez fait vibrer Mr Zweig !
Et vous avez de nouveau éveillé en moi l'envie de me replonger dans Shakespeare. Merci !


Extraits & Citations


"Pour moi, ce fut le premier ébranlement que je subis, à dix-neuf ans : il jeta par terre, sans même un seul mot violent, tout l'emphatique château de cartes que mon désir de faire l'homme, d'imiter l'impertinence des étudiants et de m'encenser moi-même, avait édifié en trois mois." p. 20 (à propos de son père)
"[...] je me découvrais, moi, passionné par essence, une nouvelle passion qui m'est restée fidèle jusqu'à aujourd'hui : le désir de jouir de toutes les choses terrestres dans des mots inspirés" p.33
"Celui qui n'est pas passionné devient tout au plus pédagogue; c'est toujours par l'intérieur qu'il faut aller aux choses, toujours, toujours en partant de la passion". p.40 
"Je passais les deux semaines qui suivirent dans une fureur passionnée de lire et d'apprendre. [...] Il en était de moi comme de ce prince du conte oriental qui, brisant l'un après l'autre les sceaux posés sur les portes de chambres fermées, trouve dans chacune d'elles des monceaux toujours plus gros de bijoux et de pierres précieuses, et explore avec une avidité toujours plus grande l'enfilade de ces pièces, impatient d'arriver à la dernière. C'est exactement ainsi que je me précipitais d'un livre dans un autre, enivré par chacun, mais jamais rassasié : mon impétuosité était maintenant passée dans le domaine de l'esprit." p.41
"C'était la première fois de ma vie que je rencontrais le visage de quelqu'un qui souffrait véritablement. Fils de petites gens, élevé dans le confort d'une aisance bourgeoise, je ne connaissais le souci que sous les masques ridicules de l'existence quotidienne : prenant la forme de la contrariété, portant la robe jaune de l'envie ou faisant sonner les mesquineries de l'argent; mais le trouble qu'il y avait dans ce visage provenait, je le sentis aussitôt, d'un élément plus sacré. Cet air sombre venait de sombres profondeurs; c'est de l'intérieur qu'une pointe cruelle avait ici dessiné ces plis et ces fissures dans ces joues amollies avant l'âge." p.55
"[...] cet homme singulier tirait toutes ses pensées de la musicalité du sentiment : il avait toujours besoin de prendre son élan pour mettre ses idées en mouvement." p.62
"[...] les murs resserrés, dont l'écho lui répondait, devenaient trop étroits pour elle [sa voix], tant il lui fallait d'espace; je sentais la tempête souffler au-dessus de moi; la lèvre mugissante de la mer criait puissamment ses mots retentissants : penché sur la table, il me semblait être de nouveau dans mon pays, au bord de la dune et voir venir vers moi, en haletant, ce grand frémissement fait de mille flots et de mille tourbillons de vent." p.64-65
"Et je le sais, ce sont ces heures-là qui m'ont fait." p.66

"Je tremblais de joie, car rien ne trouble plus puissamment quelqu'un que la réalisation subit de sont ardent désir." p.79
"[...] ce bourreau à qui, malgré tout, j'étais attaché avec amour,que je haïssais en l'aimant et j'aimais en le haïssant." p.91
"[Ils] se permettaient de petites privautés que nous étions obligés de supporter avec une certaine gêne". p102
"Morceau par morceau, un homme arrachait sa vie de sa poitrine, et en cette heure-là, moi qui étais encore si jeune, j'aperçus pour la première fois d'un œil hagard, les profondeurs inconcevables du sentiment humain." p.114



jeudi 16 juin 2016

La mort est mon métier de Robert Merle*****

Editions Gallimard, collection Folio, Juin 1972
370 pages
Première parution en 1952

4ème de couverture


«Le Reichsführer Himmler bougea la tête, et le bas de son visage s'éclaira...
- Le Führer, dit-il d'une voix nette, a ordonné la solution définitive du problème juif en Europe.
Il fit une pause et ajouta :
- Vous avez été choisi pour exécuter cette tâche.
Je le regardai. Il dit sèchement :
- Vous avez l'air effaré. Pourtant, l'idée d'en finir avec les Juifs n'est pas neuve.
- Nein, Herr Reichsführer. Je suis seulement étonné que ce soit moi qu'on ait choisi...»

Mon avis  ★★★★★


5 étoiles sans hésiter pour ce grand grand classique, indispensable, nécessaire mais ô combien difficile à lire, à entendre, à réaliser. 

Les pages sont lourdes tant elles regorgent de réalités, de scènes, de données chiffrées accablantes, qui donnent la nausée, la chair de poule.

Je termine cet opus, l'estomac noué, la gorge serrée.

Pourtant, je ne peux que vous conseiller de lire ces pages qui donnent un éclairage très précis, quasi clinique, sur une fâcheuse réalité : comment un homme ordinaire peut basculer dans l'horreur la plus totale, et commettre l'irréparable.
Il est certain que si vous êtes plus attirés par une lecture sucrée, détente en ce moment, il vaut mieux remettre cette lecture à plus tard.

Rudolf Lang (personnage inspiré de Rudolf Hoess), "une sacrée caboche de Bavarois", "un hareng mort", "tout à fait sans coeur" (comme il se décrit lui-même), cynique personnage "aux yeux froids", "déshumanisé" ... suit les ordres tombés de plus haut, fait son devoir à tout prix, désireux aveuglement de suivre les ordres et à qui "il n'est jamais venu à l'idée de désobéir aux ordres".
Himmler en personne lui confie la tâche de former un escadron de SS, puis celle abjecte d'exterminer le plus d'"inaptes" possibles, davantage qu'à Treblinka. Ce sont des ordres !
A plusieurs reprises, on perçoit des doutes, des tentatives de refus de la part de Rudolf, mais les ordres sont les ordres.

"Notre Führer Adolf Hitler avait défini une fois pour toutes l'honneur SS. Il avait fait de cette définition la devise de sa troupe d'élite : "Ton honneur", avait-il dit, "c'est ta fidélité". Désormais, par conséquent, tout était parfaitement simple et clair. On n'avait plus de cas de conscience à se poser. Il suffisait seulement d'être fidèle, c'est-à-dire d'obéir. Notre devoir, notre unique devoir était d'obéir. Et grâce à cette obéissance absolue, consentie dans le véritable esprit du Corps noir, nous étions sûrs de ne plus jamais nous tromper, d'être toujours dans le droit chemin, de servir inébranlablement, dans les bons et les mauvais jours, le principe éternel : L'Allemagne, l'Allemagne au-dessus de tout."

"- Mais c'est tout bonnement impossible !

[...]

- Mein Lieber, dit-il d'un air jovial et important, Napoléon a dit qu'"impossible" n'était pas un mot français. Depuis 34, nous essayons de prouver au monde que ce n'est pas un mot allemand."

Les chiffres ne me dérangent pas mais ceux relatifs à Auschwitz, aux Konzentrationslager, alors ceux-là, je les vomis (excusez-moi pour l'image !). 
Les descriptions sont cliniques. Aucun détail n'est épargné au lecteur, les étapes nécessaires à l'élaboration de la meilleur technique, celles qui vont permettre de tuer encore davantage sont disséquées, de même que celles qui visent l'extermination totale ... Rappelez moi, je vous ai dit que cette lecture n'était pas une lecture détente !
Pourtant, il faut les avoir lus ces détails, au moins une fois, pour ne pas oublier, pour essayer aussi de comprendre comment les SS ont pu basculer dans ces abjections les plus totales.
L'absurdité de la guerre n'échappe pas à la plume de Robert Merle. On retrouve le même désarroi des soldats qu'évoquer dans "Les Feux" quand la guerre s'arrête et qu'ils sont livrés à eux-mêmes, plus aucun ordre ne tombant d'en-haut, ne sachant que faire, ni comment agir. Des jeunes enrôlés que l'on s'empresse de destituer quand on n'a plus besoin d'eux.

Rien n'est suggéré dans cette oeuvre, la plume est excellente, sans concession aucune ... 
C'est aussi ça la littérature, porter un regard sur les pages sombres de l'Histoire fait du bien quelque part, et aiguise notre perception et notre conscience, nous pousse à réfléchir.
Une oeuvre capitale.

Extraits et Citations



"J'étais poli et déférent, je ne posais pas de question, je ne réclamais rien, et je faisais toujours instantanément tout ce qu'on me disait de faire."

p. 176

"Le 11 janvier fut pour les combattants du Parti une date décisive. le gouvernement du Président Poincaré fit occuper la Ruhr. [...] L'indignation, dans toute l'Allemagne, flamba comme une torche. Le Führer avait de tout temps proclamé que le Diktat de Versailles ne suffisait pas aux Alliés, et qu'ils voudraient, tôt ou tard, porter le coup de grâce à l'Allemagne. L'événement lui donnait raison, les adhésions au Parti se multiplièrent [...], et la catastrophe financière qui s'abattit ensuite sur notre malheureux pays ne fit qu'accélérer encore l'essor prodigieux du Mouvement."
p. 174

"Le devoir, à chaque minute de ma vie, m'attendait."
p. 173

""L'Allemagne paiera!" voilà ce qu'ils ont trouvé: Ils vont nous prendre tout notre charbon ! Voilà ce qu'ils ont trouvé, maintenant! Regarde donc, c'est écrit là-dessus, noir sur blanc! Ils veulent anéantir l'Allemagne!"
p. 161

"- Ce n'est pas du sabotage, Junge, c'est de la solidarité.
Je ne répondis rien, et il reprit :
- Réfléchis. A l'armée, il y a les chefs, et il y a les ordres, et après, il n'y a plus rien. Mais ici, il y a aussi les camarades. Et si tu ne tiens pas compte des camarades, tu ne seras jamais un ouvrier."
p. 125

"Mein Lieber vous ne comprenez pas ! Ce village était arabe. Il n'était donc pas innocent..."
p. 97

"Quatsch ! Quelle bêtise ! J'aime mes hommes ! Voilà bien leur stupide sentimentalité ! Il faut qu'ils foutent l'amour partout ! Ecoute, Rudolf, je n'aime pas mes hommes, je m'occupe d'eux c'est différent. Je m'occupe d'eux parce que ce sont des dragons, et je suis officier des dragons, et l'Allemagne a besoin de dragons, et c'est tout !"
p.68
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"Quand il n’y a plus de liberté, il n’y a plus de vérité. L’homme soumis accepte de perdre l’essentiel."  "Impertinences", de François Lefort