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dimanche 1 novembre 2020

Fugues ★★★★☆ de Arthur H

Une fugue à trois voix
Fugue musicale.
Fugues en avant sur le chemin périlleux de la liberté, à la recherche du soi, de son identité, fuir un monde cloisonné, quitter le cocon affectueux et étayant pour mieux s'appréhender, se découvrir, se relâcher, s'élever, s'aimer, vivre son rêve en toute innocence et insolence  ...
« Quel est le rapport entre une fugue et une fugue ? Est-ce le même goût de larguer les amarres ? La fuite des notes de musique vers l'infini participerait-elle du même mouvement que cette échappée qui nous emmène loin, dans un espace non cartographié, où l'on va pouvoir enfin respirer ? »
Une plume fluide, poétique souvent, qui nous conte l'errance de l'être, l'errance de l'âme. Un parcours initiatique qui se révèle être également un bel hommage à Nicole Courtois, la mère de l'auteur.
Un parcours fuyant qui se répète d'une génération à l'autre et qui nous parle, forcément, je pense. Devenus adultes, l'adolescence fut un passage obligé, plus ou moins aisé selon chacun, et une facilité à le franchir pas forcément liée à la condition de vie de la famille, il me semble. Jeunesse dorée ou pas, le cap à franchir vers la quête de soi reste le même. Ce n'est que mon avis évidemment...
Fugues est aussi une ode généreuse et belle à la musique, même si, pour être honnête, les passages invitant Bach d'outre-tombe, m'ont laissée perplexe...
« La musique est l’art de l’espace. Littéralement, le flux sonore ouvre l’espace, le déflore, le densifie ou l’allège. Organiser les sons est le moyen que les humains utilisent pour nettoyer l’air, rendre sa surface intime et fluide, pour mieux faire voyager les idées, les émotions, les intuitions. La musique est une image de l’espace intérieur de l’homme : elle l’agrandit, le purifie, donne une direction à son énergie ; elle le prépare ainsi à recevoir et échanger de nouvelles informations. C’est une brise légère qui chasse les humeurs fétides, nettoie le corps subtil. En plus du plaisir intense qu’elle procure, elle participe à la santé globale de la personne qui s’abandonne à elle. Être plus réceptif, plus disponible, plus dynamique, c’est être potentiellement plus libre. L’art de la fugue est l’art de la liberté. »
J'ai aimé ce regard que l'auteur porte sur lui-même. J'ai aimé celui qu'il porte sur la société de l'époque, reflet de notre société actuelle, « rétrograde et immature » et sur elle, « jeune femme libre du XXIème siècle, enfermée dans un carcan moisi du XIXème siècle, pleine incohérence temporelle »
J'ai aimé la prose
J'ai aimé ce voyage dans le désert odorant d'une nature immaculée. 
J'ai aimé m'identifier à sa jeune mère, chevauchant, les sens en éveil, dans le maquis sauvage de la région de Scopamène, au centre de la Corse.
En quittant Arthur H et ses Fugues, je me suis demandée pourquoi cette autofiction ? Bénéfique pour l'auteur ? Nécessaire, indispensable ?
Pour moi, elle fut animée de belles émotions, et par le pouvoir des mots, je me suis souvent retrouvée dans ce maquis sauvage que j'affectionne particulièrement. Alors peu importe votre affinité avec l'auteur, si vous êtes à la recherche d'un élan de liberté, d'une escapade sauvage, je vous recommande vivement cette lecture ! 
🙏 à Babelio, Mercure de France et Folio pour cette belle découverte. 

« C'est curieux de vivre un rêve qu'on a programmé depuis des années, un rêve qui n'aurait pu rester qu'une promesse morte. Il y a un agencement harmonieux qui se met en place à l'intérieur de soi, le relâchement subtil d'une vieille tension. Les rêves sont faits pour être réalisés et, même si c'est devenu un slogan publicitaire, on reste toujours persuadé du contraire, qu'il est normal de ne jamais les vivre. »

« J'étudie la vie de Bach aussi. C'est une vie impénétrable, on ne sait presque rien de lui, si ce n'est qu'il a été habité par une extravagante puissance vitale capable d'absorber toutes les épreuves et tous les chagrins. Quand on suit les méandres de son existence, attiré par le magnétisme d'un trou noir, on atteint vite les abords d'un immense cimetière. »

« Régularité de la douleur, persistance rétinienne du cercueil. »

« Quel est le rapport entre une fugue et une fugue ? Est-ce le même goût de larguer les amarres ? La fuite des notes de musique vers l'infini participerait-elle du même mouvement que cette échappée qui nous emmène loin, dans un espace non cartographié, où l'on va pouvoir enfin respirer ? »

« [...] un acte qui transforme la vie ne peut être que solitaire, on doit fatalement s'isoler pour être soi-même. »

« La musique est une onde lumineuse qui me permet de voyager et de me rendre exactement là où ma conscience imagine aller. La musique est une énergie tangible et utile, que ce soit dans votre monde ou dans les autres. »  

« L’élixir sacré de cette cérémonie était le pastis. Il coulait à flots dans tous les verres mais son parfum anisé écœurait Nicole et elle était la seule à consommer du cap-corse, un mélange amer de vin, de plantes aromatiques, d’écorce d’orange et de quinquina. Elle sirotait sa liqueur avec une paille parfois assise sur le bar, en observant et appréciant l’étrange comédie humaine. A l’heure de la fermeture, des ombres titubaient dans les ruelles pour regagner le domicile conjugal, où les épouses, comme tous les soirs, s’étaient assoupies dans une attente toujours déçue. La nuit corse était exquise, fraîche et parfumée. Seules la lune ou les étoiles éclairaient les épaisses maisons de pierre, il n’y avait pas de réverbères, pas d’électricité […] Dans leur délicieux nuage d’ivresse, tout semblait mystérieux et beau. »

« La musique m’hypnotise, je l’entends comme je ne l’ai jamais entendue, elle est précise, géométrique, ancienne. Du coup, je décolle un peu plus. On me sert un rhum de Basse-Terre et du feu coule en moi, j’avale un dragon. J’observe les mouvements de cette symphonie parfaite, j’admire les corps des hommes et des femmes qui se déplacent dans cet espace mouvant. Mais je suis incapable d’interagir : la drogue n’abolit pas ma timidité. Le mélange de l’alcool et des champignons provoque un obscurcissement progressif de la conscience, la richesse des impressions migre vers la confusion des émotions. Je m’absorbe trop dans le paysage féerique, je m’y noie. Titubant et m’agrippant au hasard des choses qui tombent sous ma main, je regagne ma couche et m’endors tout habillé, la cervelle au grand large, emporté dans ma propre tempête neuronale. »

« La vie était comme ça, certains hommes étaient comme ça, il fallait faire avec. La société tout entière était rétrograde et immature, il faudrait donc lutter sans cesse en attendant une évolution incertaine. Nicole avait dix-huit ans, mais était déjà une jeune femme libre du XXIème siècle, enfermée dans un carcan moisi du XIXème siècle, pleine incohérence temporelle. Cela exigeait patience et détermination. »

Quatrième de couverture

«L’ennui féroce qui leur tapait sur le crâne, la satisfaction imbécile de la société des années cinquante où ils végétaient leur étaient chaque jour plus intolérables. Le monde des adultes était pour eux vain, fade, fondamentalement hypocrite.»

À travers ce récit familial bouleversant, Arthur H évoque sa passion pour la musique et pour l’existence vagabonde, héritée de ses parents. Il rend ainsi hommage à son père Jacques Higelin, et plus encore à sa mère, Nicole Courtois, une femme idéaliste, audacieuse et rebelle, qui lui a transmis l’amour d’une vie sans entrave, loin de l’ordre établi, quitte à prendre la fuite.

Éditions Mercure de France, avril 2019
Sortie en poche chez Folio, septembre 2020
189 pages

samedi 30 décembre 2017

Le fracas du temps ★★★★☆ de Julian Barnes

Un grand texte littéraire, admirablement écrit, et d'une fluidité remarquable. 

Julian Barnes retranscrit, sans jugement aucun, un destin, celui de Dmitri Chostakovitch, compositeur russe, qui alors qu'il est âgé d'une trentaine d'années se retrouve confronté à la bêtise humaine, et doit faire face au régime totalitaire stalinien, celui-là même qui façonnait les âmes humaines. Il assiste, en 1936, impuissant à la censure de son oeuvre, alors qu'elle était jusque là saluée notamment à l'étranger et qu'il flirtait avec le succès. Il échappe par chance à la mort, son bourreau ayant été fusillé entre temps. Il vivra alors comme temps d'autres, terrorisé, dans la peur de se voir arrêté et fusillé. 
«Parce que, si la tyrannie peut être paranoïde, elle n’est pas forcément stupide. Si elle était stupide, elle ne survivrait pas ; de même que, si elle avait des principes, elle ne survivrait pas. La tyrannie comprenait comment certaines parties – les parties faibles – de la plupart des gens fonctionnaient.»  
Et à ce moment là, que faire ? Collaborer et sauver sa peau et celle de sa famille ? Ou risquer la fonctionnelle balle dans la nuque ? Dmitri Chostakovitch collaborera, dénoncera, se pliera à la norme stalinienne...et vivra, mais à quel prix. La culpabilité, la honte le rongeront toute sa vie, une vie de lâche, dit-il lui-même, condamné à se débattre dans le chaos de son époque.
«Mais il n’était pas facile d’être un lâche. Etre un héros était bien plus facile qu’être un lâche. Pour être un héros, il suffisait d’être courageux un instant – quand vous dégainiez, lanciez la bombe, actionniez le détonateur, mettiez fin aux jours du tyran, et aux vôtres aussi. Mais être un lâche, c’était s’embarquer dans une carrière qui durait toute une vie. Vous ne pouviez jamais vous détendre. Vous deviez anticiper la prochaine fois qu’il vous faudrait vous trouver des excuses, tergiverser, courber l’échine, vous refamiliariser avec le goût des bottes et l’état de votre propre âme déchue et abjecte. Etre un lâche demandait de l’obstination, de la persistance, un refus de changer – qui en faisaient, dans un sens, une sorte de courage. Il sourit intérieurement et alluma une autre cigarette. Les plaisirs de l’ironie ne l’avaient pas encore abandonné.»    
Un sujet sensible, évoqué avec humour et élégance qui élèvent indéniablement cette bouleversante et tragique histoire au rang de mémorable. L'auteur nous pousse à la réflexion. Qu'aurais-je fait à sa place ? Qu'auriez-vous fait ? En reposant "L'Art de perdre" d'Alice Zeniter ou encore "La fête au bouc" de Mario Vargas Llosa, cette même question me taraudait. Avaient-ils vraiment le choix ? Avaient-ils les armes, les outils dont nous bénéficions aujourd'hui pour lutter ?

Une biographie passionnante, une ode à la musique, un livre poignant, important.

«C'était l'ultime et incontestable ironie de sa vie : qu'en le laissant vivre, ils l'avaient tué.»  


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«L'art est à tout le monde et n'est à personne. L'art appartient à toutes les époques, non à une époque. L'art appartient à ceux qui le créent et à ceux qui l'aiment. L'art n'appartient pas plus au Peuple et au Parti qu'il n'appartenait jadis à l'aristocratie et au mécène. L'art est le murmure de l'Histoire, perçu par-dessus le fracas du temps. L'art n'existe pas pour lui-même : il existe pour les gens. Mais quels gens, et qui les définit ? Son propre art était toujours anti-aristocratique à ses yeux. Écrivait-il, comme ses détracteurs l'auraient voulu, pour le mineur du Donbass fatigué de son labeur, qui a besoin d'un doux remontant ? Non. Il écrivait de la musique pour qui voulait l'écouter, pour ceux qui appréciaient le mieux la musique qu'il composait, de quelque origine sociale qu'ils fussent. Il écrivait de la musique pour les oreilles qui pouvaient entendre. Et il savait, par conséquent, que toutes les vraies définitions de l'art sont globales, et que toutes les fausses définitions de l'art lui attribuent une fonction spécifique.
Ingénieurs de l'âme humaine : une expression froide et mécanique. Et pourtant...de quoi s'occupe l'artiste, sinon de l'âme humaine ? A moins qu'il ne veuille être décoratif, ou qu'un toutou des riches et des puissants. Il avait toujours été lui-même anti-aristocratique, par sentiment personnel, tendance politique, principe artistique. A cette époque optimiste - en réalité, si peu d'années auparavant - où l'avenir du pays tout entier, sinon de l'humanité elle-même, était repensé, il avait semblé que tous les arts pouvaient être réunis dans un glorieux projet commun. La musique, la littérature, le théâtre, le cinéma, l'architecture, le ballet, la photographie formeraient un partenariat dynamique qui ne refléterait pas seulement la société ou n'en ferait pas seulement la critique ou la satire, mais la bâtirait. Les artistes, de leur plein gré et sans aucune directive politique, aideraient leurs semblables à se développer et s'épanouir.Pourquoi pas ? C'était le plus vieux rêve de l'artiste. Ou, comme il le pensait maintenant, la plus vieille chimère de l'artiste. Parce que les bureaucrates politiques étaient bientôt apparus pour prendre le contrôle du projet, pour en drainer la liberté et l'imagination et la complexité et les nuances sans lesquelles les arts deviennent sains et absurdes.
Son album de coupures de presse. Quelle sorte d'homme achète un tel album et l'emplit d'articles insultants sur lui-même ? Un fou ? Un ironiste ? Un Russe ? Il pensa à Gogol, planté devant un miroir et lançant de temps en temps son propre nom, sur un ton de révulsion vis-à-vis d'un inconnu. Cela ne lui semblait pas être l'acte d'un fou.Son statut officiel était celui du «bolchevik indépendant». Staline aimait dire que la plus belle qualité du bolchevik était la modestie. Oui, et la Russie était la partie des éléphants...
Une part de lui-même croyait-elle au communisme ? Certainement, si l'alternative était le fascisme. Mais il ne croyait pas à l'Utopie, à la perfectibilité du genre humain, au façonnage de l'âme humaine. Après cinq ans de «Nouvelle Politique économique» instaurée par Lénine, il avait écrit à un ami que «le paradis sur terre» viendrait «dans deux cents milliards d'années». Mais cela, pensait-il maintenant, pouvait bien être encore trop optimiste.
Récemment, le Pouvoir l’avait humilié, lui avait retiré son gagne-pain, ordonné de se repentir. Le Pouvoir lui avait dit comment il voulait qu’il travaille, comment il voulait qu’il vive. A présent, il insinuait que, à la réflexion, il ne voulait peut-être plus qu’il vive.
La peur : qu'en savaient ceux qui l'infligeaient ? Ils savaient que cela fonctionnait, et même comment cela fonctionnait, mais pas ce que cela faisait de la subir. «Le loup ne peut parler de la peur de l'agneau», comme on dit.
Quelques années de suite, il avait porté le même toast de Nouvel An. Pendant trois cent soixante-quatre jours, le pays devait écouter la folle propagande du Pouvoir répéter que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, que le paradis sur terre avait été créé, ou serait bientôt créé lorsque quelques autres rondins auraient été coupés et qu'un million d'autres copeaux auraient volé, et que quelques centaines milliers d'autres saboteurs auraient été exécutés; répéter que des temps plus heureux allaient venir - s'ils n'étaient pas déjà là. Et, le trois cent soixante-cinquième jour, il levait son verre, et disait de sa voix la plus solennelle : «Buvons à ceci - que tout ne devienne pas encore plus parfait !»
Il n'avait aucun des talents politiques requis : aucun goût pour le léchage de bottes, et il ne savait pas conspirer contre l'innocent, trahir des amis.
Quand la vérité devenait impossible – parce qu’on risquait une mort immédiate – elle devait être déguisée. Dans la musique folklorique juive, la danse est le déguisement du désespoir. Et, en l’occurrence, le déguisement de la vérité était l’ironie. Parce que l’oreille du despote est rarement assez fine pour l’entendre.
[...] si vous sauviez votre peau, vous pouviez sauver aussi vos proches, ceux que vous aimiez. Et puisque vous auriez tout fait pour sauver ceux que vous aimiez, vous faisiez tout pour rester en vie. Et parce qu'il n'y avait pas le choix, il n'était pas possible non plus d'éviter la corruption morale.
Qu'est-ce qui pourrait être opposé au fracas du temps ? Seulement cette musique qui est en nous - la musique de notre être - qui est transformée par certains en vraie musique. Laquelle, au fil des ans, si elle est assez forte et vraie et pure pour recouvrir le fracas du temps, devient le murmure de l'Histoire.
[...] il est toujours possible d'avilir un peu plus les vivants. On ne peut en dire autant des morts.
Il aimait penser qu'il n'avait pas peur de la mort . C'était la vie qu'il craignait , pas la mort . Il était d'avis que les gens devraient penser plus souvent à la mort ,et s'habituer à cette idée . La laisser approcher sans la voir n'était pas la meilleure façon de vivre . Il fallait se familiariser avec elle.
Peut-être était-ce un des drames que la vie ourdit pour nous : c'est notre destinée de devenir dans notre vieil âge ce que, dans notre jeunesse, nous aurions le plus méprisé.
Il savait combien les gens aimaient «mélodramatiser» leur passé, et ressasser rétrospectivement des options et des décisions qu'à l'époque ils avaient prises sans réfléchir. Il savait aussi que le Destin n'est rien d'autre que les mots Et voilà.
Manœuvres trop compliquées pour atteindre le plus simple objectif; stupidité; autosatisfaction; insensibilité à l'opinion d'autrui; répétition des mêmes erreurs - tout cela, étendu à des millions et des millions d'existences, ne reflétait-il pas ce qu'avait été la réalité sous le soleil de la Constitution Staline : un vaste catalogue de petites farces aboutissant à une immense tragédie.
Si vous tourniez le dos à l'ironie, elle se muait en aigrement en sarcasme. Et à quoi était-elle alors bonne ? Le sarcasme était une ironie qui avait perdu son âme.»
Dmitri Chostakovitch en 1950

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Quatrième de couverture

Ils venaient toujours vous chercher au milieu de la nuit… Alors il avait dit à Nita qu’il passerait ces heures inévitablement sans sommeil sur le palier, près de l’ascenseur. Il attendrait que la porte s’ouvre, qu’un homme en uniforme hoche la tête en le reconnaissant, que des mains se tendent et se referment sur ses poignets. Il s’empresserait de les accompagner, pour les éloigner de l’appartement, de sa femme et de son enfant. 

On a beaucoup critiqué les artistes qui ont choisi de cautionner le régime soviétique, qui ont été des «collabos». Mais on ne doit pas oublier que Staline les surveillait de près. Vous deviez obéir, sinon… Un trait de plume du tyran suffisait à vous condamner à mort, ainsi, parfois, que toute votre famille, et à faire disparaître votre œuvre. Alors quel choix aviez-vous? 
Dans Le fracas du temps, Julian Barnes explore la vie et l’âme d’un très grand créateur qui s’est débattu dans le chaos de son époque, tout en essayant de ne pas renoncer à son art. Que pouvait-il faire? Et, en corollaire, qu’est-ce que moi, j’aurais fait? À ces questions cruciales, il y a peut-être des réponses dans ce roman qui raconte une histoire vraie.

Editions Gallimard Collection Bibliothèque étrangère, Mercure de France, avril 2016
200 pages
Traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin

Julian Barnes © Alan Edwards




Julian Barnes vit à Londres. Auteur de quinze romans ou recueils de nouvelles, de sept essais ou récits, traduits en plus de quarante langues, il a reçu le David Cohen Prize pour l'ensemble de son oeuvre et le Man Booker Prize pour Une fille, qui danse (Mercure de France).




mercredi 2 août 2017

L'Africain ★★★★★♥ de J.M.G. Le Clézio


« J'ai longtemps rêvé que ma mère était noire. Je m'étais inventé une histoire, un passé, pour fuir la réalité à mon retour d'Afrique, dans ce pays, dans cette ville où je ne connaissais personne, où j'étais devenu un étranger. Puis j'ai découvert, lorsque mon père, à l'âge de la retraite, est revenu vivre avec nous en France, que c'était lui l'Africain. Cela a été difficile à admettre. Il m'a fallu retourner en arrière, recommencer, essayer de comprendre. En souvenir de cela, j'ai écrit ce petit livre. »
Un magnifique récit dont j'en ai savouré la lecture, un récit de l'enfance, une écriture belle, savoureuse et épurée, deux rencontres, une avec son père dont il dresse un très beau portrait, une autre avec l'Afrique magnifiquement décrite, avec  douceur et sensibilité.
A travers ce récit, J.M.G. Le Clézio dénonce violemment le colonialisme«L’Afrique, pour mon père, a commencé en touchant la Gold Coast, à Accra. Image caractéristique de la Colonie : des voyageurs européens, vêtus de blanc et coiffés du casque Cawnpore, sont débarqués dans une nacelle et transportés jusqu’à terre à bord d’une pirogue montée par des Noirs. […] C’est cette image que mon père a détestée.» et rend surtout un très bel hommage à son père, un homme courageux, dévoué, aventurier, mais absent pour ses deux enfants, qui redoutent son autorité, sa brutalité et la froideur, et à la fois admirent l'être humain qu'il est. «Quelque chose m'a été donné, quelque chose m'a été repris. Ce qui est définitivement absent de mon enfance : avoir eu un père, avoir grandi auprès de lui dans la douceur du foyer familial. Je sais que cela m'a manqué, sans regret, sans illusion extraordinaire.»
Un récit très personnel, écrit avec beaucoup de pudeur, un sublime voyage, poignant et authentique, un petit bijou très émouvant.
A savourer !
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« L'Afrique,c'était le corps plutôt que le visage. C'était la violence des sensations, la violence des appétits, la violence des saisons.
L'arrivée en Afrique a été pour moi l'entrée dans l'antichambre du monde adulte. 
La première fois que j’ai vu mon père, à Ogoja, il m’a semblé qu’il portait des lorgnons. D’où me vient cette idée ? Les lorgnons n’étaient déjà plus très courants à cette époque. […] En réalité, mon père devait porter des lunettes à la mode des années trente, fine monture d’acier et verres ronds qui reflétaient la lumière. Les mêmes que je vois sur les portraits des hommes de sa génération, Louis Jouvet ou James Joyce (avec qui il avait du reste une certaine ressemblance). Mais une simple paire de lunettes ne suffisait pas à l’image que j’ai gardée de cette première rencontre, l’étrangeté, la dureté de son regard, accentuée par les deux rides verticales entre ses sourcils. Son côté anglais, ou pour mieux dire, britannique, la raideur de sa tenue, la sorte d’armature rigide qu’il avait revêtue une fois pour toutes. Je crois que dans les premières heures qui ont suivi mon arrivée au Nigéria – la longue piste de Port Harcourt à Ogoja, sous la pluie battante, dans la Ford V8 gigantesque et futuriste, qui ne ressemblait à aucun autre véhicule connu – ce n’est pas l’Afrique qui m’a causé un choc, mais la découverte de ce père inconnu, étrange, possiblement dangereux. En l’affublant de lorgnons, je justifiais mon sentiment. Mon père, mon vrai père pouvait-il porter des lorgnons ? 
Alors les jours d'Ogoja étaient devenus mon trésor, le passé lumineux que je ne pouvais pas perdre. Je me souvenais de l'éclat sur la terre rouge, le soleil qui fissurait les routes, la course pieds nus à travers la savane jusqu'aux forteresses des termitières, la montée de l'orage le soir, les nuits bruyantes, criantes, notre chatte qui faisait l'amour avec les tigrillos sur le toit de tôle, la torpeur qui suivait la fièvre, à l'aube, dans le froid qui entrait sous le rideau de la moustiquaire. Toute cette chaleur, cette brûlure, ce frisson.
Nous étions seulement deux enfants qui avaient traversé l'enfermement de cinq années de guerre, élevés dans un environnement de femmes, dans un mélange de crainte et de ruse, où le seul éclat était la voix de ma grand-mère maudissant les «Boches». Ces journées à courir dans les hautes herbes à Ogoja, c'était notre première liberté. [...] C'était un moment de nos vies, juste un moment, sans aucune explication, sans regret, sans avenir, presque sans mémoire.
Une photo prise par mon père, sans doute un peu satirique, montre ces messieurs du gouvernement britannique, raides dans leurs shorts et leurs chemises empesées, coiffés du casque, mollets moulés dans leurs bas de laine, en train de regarder le défilé des guerriers du roi, en pagne et la tête décorée de fourrure et de plumes, brandissant des sagaies.
Il avait choisi autre chose. Par orgueil sans doute, pour fuir la médiocrité de la société anglaise, par goût de l'aventure aussi. Et cette autre chose n'était pas gratuite. Cela vous plongeait dans un autre monde, vous emportait vers une autre vie. Cela vous exilait au moment de la guerre, vous faisait perdre votre femme et vos enfants, vous rendait, d'une certaine façon, inéluctablement étranger.
Dès qu'il rentrait chez lui, il enfilait une large chemise bleue à la manière des tuniques des Haoussas du Cameroun, qu'il gardait jusqu'à l'heure de se coucher. C'est ainsi que je le vois à la fin de sa vie. Non plus l'aventurier ni le militaire inflexible. Mais un vieil homme dépaysé, exilé de sa vie et de sa passion, un survivant.
Une terre originelle, en quelque sorte, où le temps aurait fait marche arrière, aurait détricoté la trame d'erreurs et de trahisons.
J'ai ressenti de l'étonnement, et même de l'indignation, lorsque j'ai découvert, longtemps après, que de tels objets pouvaient être achetés et exposés par des gens qui n'avaient rien connu de tout cela, pour qui ils ne signifiaient rien, et même pis, pour qui ces masques, ces statues et ces trônes n'étaient pas des choses vivantes, mais la peau morte qu'on appelle souvent l' «art».
Les clichés que prend mon père avec son Leica montrent l'admiration qu'il éprouve pour ce pays. Le Nsungli, par exemple, aux abords de Nkor : une Afrique qui n'a rien de commun avec la zone côtière, où règne une atmosphère lourde, où la végétation est étouffante, presque menaçante. Où pèse encore plus lourdement la présence des armées d'occupation française et britannique.
Le haut pays de l'Ouest, en se séparant du Nigéria, avait fait un choix raisonnable, qui le mettait à l'abri de la corruption et des guerres tribales. Mais la modernité qui arrivait n'apportait pas les bienfaits escomptés. Ce qui disparaissait aux yeux de mon père, c'était le charme des villages, la vie lente, insouciante, au rythme des travaux agricoles. La remplaçaient l'appât du gain, la vénalité, une certaine violence. Même loin de Banso, mon père ne pouvait pas l'ignorer. Il devait ressentir le passage du temps comme un flot qui se retire, abandonnant les laisses du souvenir.»
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PRÉSENTATION

C'est la traversée éblouissante d'une enfance à la fois libre et tourmentée que nous offre ici Jean-Marie Gustave Le Clézio en nous faisant partager l'expérience radicale et formatrice de l'Afrique. C'est en 1948. Il a huit ans. Avec sa mère et son frère, il quitte Nice pour rejoindre son père qui est médecin au Nigéria et qui y est resté pendant tout le temps de la guerre, loin de sa femme qu'il aime et de ses deux enfants qu'il n'a pas vu grandir. 
La puissance et la beauté de ce livre réside justement dans la simultanéité de ces deux rencontres : l'Afrique et le père. Comme deux pays rêvés, attendus, espérés. C'est la rencontre avec l'Afrique qui ouvre ce livre en forme d'autoportrait: l'Afrique dans ce qu'elle a de plus violent, de plus éclatant, de plus saisissant pour un enfant venu là pour la première fois. Il découvre alors le monde de façon inédite, crue, intime: la liberté des corps, la matière magique d'un pays où tout est excessif, le soleil, les orages, la végétation, la pluie, les insectes. Un pays qui enseigne à jamais la proximité des corps et de la nature. Tout est décrit de façon aiguë. 
Venant rythmer cette irruption de la mémoire tactile, il y a les photos prises par le père, avec un Leica à soufflet, des photos en noir et blanc qui sont presque le journal intime d'un homme qui n'a jamais pu vraiment parler à ses enfants, un homme cassé, meurtri par son métier, par l'éloignement de sa famille, par sa condition d'étranger.
C'est avec lucidité et tolérance que J. M. G. Le Clézio revient sur la figure de son père, sur sa violence et sa dureté, sur son manque d'amour et de tendresse, mais sans jamais le juger. Il parvient même à décrire les moments de bonheur de ses parents, au début de leur amour, avant la naissance des enfants, et laisse apparaître qu'il est né non seulement de ces moments de bonheur, mais aussi de ce secret que l'Afrique lui a révélé : apprendre à être au monde, à le regarder, à le découvrir, simplement, avant qu'il ne disparaisse. 

J. M. G. Le Clézio signe ici son livre le plus intime, le plus sensuel, le plus vrai. Un livre qui éclaire toute son oeuvre.

Editions Mercure de France, 2004
104 pages