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lundi 8 août 2022

Paris-Briançon ★★★★☆ de Philippe Besson

♫ « La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Je m'en lave les mains ...» ♫ 

Un train de nuit, une douzaine de passagers, 2 contrôleurs, 2 conducteurs... Des rencontres inévitables, des échanges et autant de prétexte pour aborder plusieurs sujets : la violence conjugale, la monoparentalité, le deuil, la jeunesse et leur avenir dans la société d'aujourd'hui, les différences intergénérationnelles, la maladie, la nostalgie, la dangerosité des réseaux sociaux, la différence... parce que dans un train, on a plus de repères alors on se lâche. C'est Catherine une des voyageuses qui le dit. Elle et son mari viennent de taper le carton avec 2 jeunes de la bande du compartiment d'à côté. Manon, la plus mature du groupe de jeunes et Enzo, le mélenchoniste.
Il règne une bonne ambiance dans ce wagon. Chacun fait connaissance avec son voisin, son partenaire de compartiment. Chacun s'épanche, se raconte. Des rencontres improbables. Touchantes. « [...] tout garder pour soi c'est le meilleur moyen que ça nous dévore. » Ça c'est Manon qui le dit. Quand je vous disais qu'elle était mature. Et pour cause...
Ils ne le savent pas en montant dans ce train, mais ils vont être confrontés à un cas extrême.

Des vies ordinaires, évoquées avec beaucoup de sobriété et qui ont rendez-vous avec la fatalité (ou le hasard). 
Une lecture sensible, fluide, une écriture simple, des émotions, des sensations fortes au rendez-vous. 
J'ai beaucoup aimé cette lecture dont les dernières pages m'ont coupé le souffle.

« La vie c'est si peu de choses, et ça passe si vite. »

« Pourtant, il a connu son heure de gloire. Qui ne se souvient de l'Orient-Express, du Train Bleu, de la Flèche d'or ? Rien que les noms nous transportaient. Même sans les avoir jamais empruntées, on imaginait sans peine des berlines profilées trouant l'obscurité, traversant la vieille Europe, et on avait vu dans les magazines les photos des cabines en bois d'acajou, des banquettes rouge bordel, des serveurs en habit, on pouvait rêver de se réveiller sur la Riviera ou à Venise. »

« La réalité était plus prosaïque ; comme souvent. À côté de ces vaisseaux de luxe, les convois modestes, les omnibus, les tortillards étaient la règle mais qu'importe, on pouvait aussi trouver du plaisir à tanguer sur des rails au beau milieu de la nuit comme on flotte sur une mer sombre, à passer d'un wagon à l'autre en ouvrant des soufflets pour enjamber un attelage mouvant, à slalomer entre des garçons jouant aux cartes assis par terre et des militaires rentrant de garnison encombrés de leur barda, à respirer des effluves de tabac et de sueur, on s'étonnait de faire des haltes dans des gares improbables, plantées au milieu de nulle part, et même les crissements qui sciaient les oreilles participaient au charme.
Et puis le train à grande vitesse est arrivé, c'était au commencement des années 80, il a comblé notre obsession du temps et de la célérité, notre besoin maladif de réduire les distances, il a soudain rendu obsolètes ces transports nocturnes, trop longs, trop lents, il a démodé ces Corail malgré la livrée carmillon ou le bandeau bleu qui tentaient de cacher la misère. Alors, l'argent s'est tari, le renoncement a gagné, les lignes ont presque toutes été supprimées. Pour celles qui ont miraculeusement échappé au grand ménage, les rames ont vieilli, les locomotives diesel se sont épuisées, les perpétuels colmatages sur les voies ou l'abandon des wagons-bars ont découragé même les plus motivés. Tant et si bien qu'on se demande si les cent et quelques qui prennent place à bord ce soir sont de doux rêveurs, d'incurables nostalgiques, ou tout simplement des gens qui n'ont pas eu le choix. »

« Hugo, Dylan et Leïla pourraient se dire : cette société ne nous attend pas, elle ne nous fera pas de cadeaux, l'époque est même hostile, on va galérer à trouver notre place, on ne nous proposera pas de CDI, peut-être même pas de CDD, peut-être même pas de stages. Ils pourraient ajouter : la planète est foutue, les ouragans, les inondations, les incendies se multiplient, la fonte des glaces s'aggrave, la viande est industrielle, les pesticides sont partout, on s'empoisonne chaque jour. Ils pourraient surenchérir : ce monde est fou, les guerres prolifèrent, des dingues dirigent des empires, des terroristes décapitent des innocents à la machette, des dieux méchants gouvernent les esprits. En réalité, ils se disent tout cela, ils y pensent même régulièrement, mais pas ce soir, pas maintenant, pas dans cette nuit printanière, pas dans ce compartiment mouvant. Non, ce soir, ils ont juste envie d'osciller au rythme du train qui les conduit vers des sommets, vers des ailleurs. »

« C'est à ce moment que la porte des toilettes s'ouvre. Leila en sort. Elle a défait ses cheveux, elle est très belle. Catherine et Julia devraient le lui faire remarquer, à elle qui est convaincue qu'elle ne peut pas plaire. Mais vous savez ce que c'est, il faut s'avancer pour pousser la porte que l'autre retient et prendre sa place, il faut s'écarter un peu pour la laisser se faufiler afin qu'elle regagne sa couchette, et on ne dit rien, le compliment ne sera pas formulé, ça lui aurait fait du bien pourtant à Leila, ça l'aurait rassurée, l'occasion sera manquée, la vie quelquefois c'est des occasions manquées. »

« L’homme du train est un inconnu. Il est beaucoup plus facile de se confesser devant une personne qui ne sait rien de vous, qui ne vous jugera pas, qui n’osera pas, qui ne vous délivrera pas de conseils, qui ne s’y sentira pas autorisée, c’est comme parler au vent, ou parler à la mer du haut d’une falaise. »

« L'Intercités n° 5789 traverse le parc du Morvan et personne ou presque ne s'en rend compte. Parce que la nuit recouvre la petite montagne bourguignonne et parce que le sommeil a déjà gagné une grande partie des voyageurs. Ainsi, on ne verra rien de ces formes arrondies semblables à des ventres de femme enceinte, rien des vallées encaissées qu'alimentent d'innombrables cours d'eau, rien des étangs ni des lacs où d'aucuns aiment aller pêcher le dimanche, rien des forêts de résineux où serpentent des sentiers de randonnées, rien des prairies où paissent des vaches, rien de ces haies de bocage qui brisent le vent ou fournissent le bois de chauffage, certains peut-être, envoûtés par l'entêtante oscillation, imagineront des plaines sans se douter qu'enterrées profond, sous ce calme apparent, il demeure des roches volcaniques. »

« Le mensonge, parfois, est moins périlleux que la vérité nue. L'aveuglement, parfois, vaut mieux que la lumière crue. Les regrets sont moins corrosifs que les remords. Les accommodements moins coûteux que les bravades. »

« Mais la nuit, encore elle, fait son office, le lieu, décidément, a son mystère, sa réputation, ses injonctions irrésistibles. »

« L'Intercités nº 5789 poursuit invariablement sa route et passe à proximité de Saint-Donat, que fort peu de gens connaissent, sauf, peut-être, ceux qui s'intéressent à Louis Aragon et Elsa Triolet, lesquels furent cachés au cours de la Seconde Guerre mondiale dans ce haut lieu de la Résistance que les Allemands mitraillèrent pour punir les maquisards. Et sauf Hugo, que cet épisode, raconté en cours d'histoire, avait marqué. Probablement parce que l'amour et le désastre s'y rejoignaient. Il sait également que des amateurs de poésie se rendent en pèlerinage aux côtés de ceux à qui le devoir de mémoire importe en vue de se recueillir devant une maison aux volets bleus. Mais pour l'instant, Hugo pionce. »

« (C'est bien Manon, la même qui relève sa mère chaque fois qu'elle tombe, vaincue par l'alcool, et elle tombe souvent, et depuis longtemps, qui comble ses défaillances ou contre ses violences, ça dépend des soirs, qui tient la maison parce qu'il faut bien que quelqu'un la tienne, Manon qui sait gérer les catastrophes parce qu'elles ne l'effraient pas vraiment et parce qu'elle est capable de recouvrer ses esprits en un claquement de doigts, question de nature et d'habitude.) »

« Soudain, ça y est, on aperçoit l'éclat entêtant de leurs gyrophares dans le matin bleu et froid, on découvre leurs gilets fluorescents, leurs casques rutilants. Leur surgissement, dans la lumière rasante, parmi les débris éparpillés, a quelque chose de cinématographique, notamment parce que tout semble irréel, inconcevable, ça ne peut être qu'un film; un mauvais film. Mais cet irréel s'estompe vite car rien n'est fluide, agile ou simple, au contraire tout n'est qu'agitation, désordre, tout paraît décousu. Le professionnalisme de ces soldats a ses limites, fixées par l'ampleur des désastres et par la géographie. Et par leur propre humanité. Car, bien qu'aguerris, ils embrassent un environnement très dur, percevant des cris de détresse, des pleurs et repérant, au premier coup d'oeil, parce que c'est leur métier d'identifier ce qui exige de la diligence, ce qui induit de la complexité, de nombreux blessés, prisonniers de la bête agonisante. »

« Époque vulgaire, où plus rien n'est privé, où tout est spectacle, et surtout la souffrance, surtout la désolation, où la décence pèse si peu devant la prétendue « priorité à l'information », où le goût de l'immédiateté prive de tout discernement, où les dommages collatéraux constituent un détail dérisoire. »
 
« La vie c'est si peu de choses, et ça passe si vite. »

« « Avant de te rencontrer, j'avais une vie simple », poursuit-il. Ses mots cueillent Alexis à froid. Ils ont la sonorité de l'amertume, du remords.
Mais il veut dire : tranquille au moins en apparence, une vie sage, linéaire, modeste et décente. Alexis, de son côté, la qualifierait de prévisible, contemplative, inoffensive, propre sur elle et duplice. Et cela, Victor l'a bien saisi. »

Quatrième de couverture

Rien ne relie les passagers montés à bord du train de nuit n°5789. À la faveur d'un huis clos imposé, tandis qu'ils sillonnent des territoires endormis, ils sont une dizaine à nouer des liens, laissant l'intimité et la confiance naître, les mots s'échanger, et les secrets aussi. Derrière les apparences se révèlent des êtres vulnérables, victimes de maux ordinaires ou de la violence de l'époque, des voyageurs tentant d'échapper à leur solitude, leur routine ou leurs mensonges. Ils l'ignorent encore, mais à l'aube, certains trouveront la mort.

Ce roman au suspense redoutable nous rappelle que nul ne maîtrise son destin. Par la délicatesse et la justesse de ses observations, Paris-Briançon célèbre le miracle des rencontres fortuites, et la grâce des instants suspendus, où toutes les vérités peuvent enfin se dire.


Depuis 2001, Philippe Besson a publié une vingtaine de romans, dont Son frère, adapté au cinéma par Patrice Chéreau, L'Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire). La Maison atlantique,« Arrête avec tes mensonges et Le Dernier Enfant.

Éditions Julliard,  janvier 2022
203 pages

mercredi 20 juillet 2022

La Ville rousse ★★★☆☆ de Fabrice Lardreau

Quand les renards arrivent en ville, celle-ci se teinte de roux. Cette incursion animale en zone urbaine ensauvage les cœurs, diffuse des ondes de choc, et c'est la guerre urbaine qui s'impose.
La ville, c'est Lutetia. Christian Maupertuis est aux manettes pour construire le Grand Métro. Un cacique, qui met tout en oeuvre pour protéger son chantier. Sans scrupule. Un sale type, mon avis et celui des militants écologistes, comme ceux que traquent son ami d'enfance, sous ses ordres, Patrick Amiot, qui a la charge de stopper net toute entrave à ses projets, au moyen de ce doux mélange de testostérone et de poudre à canon qui clôt les clapets. 

Nous ne sommes pas bien loin de notre réalité.

Un mélange des genres dans ce roman social, policier/fable écolo qui laisse des traces indéniablement, suscite le débat, ouvre l'esprit, donne des idées. 
À quand un capitalisme plus féminin ? Plus réfléchi ? Plus sobre ? Comment changer l'Homme, le diriger vers le chemin de la raison, de la solidarité ?
Solidarité et innovation ne sont pas incompatibles. Si ? 
Ah ... j'oubliais, la justice comme chef d'orchestre, cela va de soi ;-)

Cependant une lecture qui se mérite. Elle part un peu dans tous les sens. La plume est de qualité, les sujets sont forts. Mais la concentration est de mise pour éviter la déroute.

Merci à Babelio, aux éditions Arthaud poche pour cette lecture, certes en demi teinte mais nécessaire et diablement intéressante.

« Cette mise à nu inquiète. Plusieurs ONG ont récemment dénoncé un risque de pollution: la terre extraite pour le Grand Métro contiendrait des métaux lourds. Un militant écologiste a même affirmé qu'avec la pluie, ces particules issues des pro fondeurs pourraient contaminer les nappes phréatiques via un « phénomène de ruissellement ». Nous avons dû intervenir. On ne peut pas tout laisser dire, quand même... À écouter ce mon sieur, la Compagnie aurait commis une faute technique, mais aussi morale, mettant en présence des strates de temps ennemies, organes incompatibles et inflammables. »

« ... réchauffement climatique. Partout sur le Vieux Continent, on luttait contre les îlots de chaleur urbaine en plantant à tour de bras Façades végétalisées, créations de pares, coulées vertes, jardins potagers, toitures arborées, rien n'échappait au mouvement. Très en retard sur ce plan, la mairie de Lutetia, sous la pression de ses administrés, étouffant pendant les canicules chaque année plus marquées, est passée à la vitesse supérieure. Débutée sur la place de l'Hôtel-de-Ville, devenue un jardin à l'anglaise, poursuivie à l'arrière de l'opéra Garnier, sur le parvis de la gare de Lyon et autour des voies sur berge, la vague verte a submergé la capitale. On aménageait les toits, on cassait les cours des écoles, des lycées et des institutions pour gazonner, planter arbres, buis sons, plantes grimpantes et massifs de fleurs. Repeinte au cours du temps, totalement réaménagée, la tour Montparnasse 
émergeait comme un buisson géant taillé au cordeau. Cernée d'une forêt luxuriante, la pyramide du Louvre, quant à elle, évoquait un édifice inca livré au regard des Conquistadors... Enfin, projet phare suscitant la fierté lutétienne: l'immeuble-pont végétalisé érigé porte Maillot, juste au-dessus du périphérique, et doté de mille arbres. J'ai visité l'endroit peu après son inauguration, à l'occasion d'une mission de surveillance: on aurait dit un bateau géant échoué au-dessus des routes. De l'intérieur, ce complexe de verre évoquait l'arche de Noé sanctifiant l'argent - dix étages de bureaux, logements, commerces, un hôtel et des restaurants. Dans les immenses patios, le long des coursives, des pins et des bouleaux, des grappes de verdure apaisant les visiteurs... 
Tout cela n'est plus que décombres. Le lieu s'est volatilisé lors de l' « Effondrement », ainsi que l'a nommé l'Histoire. L'avantage des grandes tragédies, c'est qu'elles figent la mémoire : vous saurez à jamais où et avec qui vous étiez quand vous avez appris la nouvelle. En ce 21 juin, je me trouvais pour ainsi dire en bonne compagnie dans une chambre d'hôtel haut de gamme. Cynthia, vingt-cinq printemps, brune au teint mat, formes rebondies, travaillait comme hôtesse d'accueil à l'Archipel, au siège de la Compagnie. Mon rendez-vous avec le P-DG, lorsque je me m'étais présenté, l'avait apparemment impressionnée. Vous connaissez M. Maupertuis? m'avait-elle demandé avec un regard admiratif. Sérieux? Capitalisant sur le prestige, j'avais obtenu un rendez-vous le soir même. Cynthia, qui voulait devenir actrice et rêvait d'aller en Californie, pratiquait une forme de sexualité que je qualifierais de décomplexée. Rien ne la gênait, aucune pratique ne lui semblait taboue, contre-indiquée ou perverse. Un vrai bonheur. »

« Vous vous rendez compte que ce type, ce sale type qui a empoché l'année dernière deux millions d'euros de stock-options- deux millions notez bien!, exploite ces pauvres gens à longueur d'année pour des salaires de misère ! Maupertuis est un prédateur de la pire espèce, un nuisible et un hypocrite...  »

Quatrième de couverture

« Le renard est devenu familier. On l’apercevait partout, au coeur de la nuit ou au petit matin, arpentant les rues, les avenues, franchissant les ponts, traversant les places… »

Dans une ville appelée Lutetia, Christian Maupertuis dirige une multinationale chargée de la construction d’un Grand Métro. En homme avisé, il n’hésite pas à s’allouer les services d’un tueur à gages pour supprimer tout obstacle à l’expansion de son empire, du militant écologiste au défenseur des droits de l’Homme. Solitaire et désabusé, Patrick Amiot exécute cette mission sans états d’âme et en toute impunité. Jusqu’au jour où les renards envahissent la ville, ensauvagent les habitants et paralysent le chantier. Objet de tous les fantasmes, cristallisant les peurs et les passions, Goupil provoque une guerre urbaine sans merci. Lutetia devient un terrain de chasse, le théâtre d’un affrontement social où l’homme et l’animal se confondent…

Éditions Arthaud Poche,  mai 2022
157 pages

jeudi 28 avril 2022

La dignité des ombres ★★★★☆ de Matthieu Niango

Nimrod, une cité futuriste, une société civilisée, hiérarchisée et démocratique doit faire face à d'inquiétantes disparitions. Le décor est vite planté et le dépaysement immédiat ! 
Un roman SF passionnant par l'intrigue mystérieuse qui s'installe assez vite et qui fait tendre cette lecture vers le thriller captivant. Mais un livre déroutant aussi. On passe du page- turner à une lecture tout à coup, plus ardue, qui nécessite de se poser, de prendre du recul, d'analyser cette société au modèle démocratique, que l'auteur nous décrit précisément en se répétant parfois d'ailleurs, dans le but ne pas perdre le lecteur peut-être ! Ce qui n'est pas si mal ;-)
Au fur et à mesure de cette lecture, ce sont les failles de ce système démocratique qui nous sautent aux yeux. Il sonnait pourtant "idéal", impartial au début. Comme une promesse. Place aux zones d'ombres qui ne sont pas sans nous rappeler celles de notre société actuelle.
Une lecture très intéressante qui interroge, qui nous pousse à la réflexion. La démocratie est-elle démocratique ? Les libertés, les droits humains élémentaires y sont-ils toujours respectées ? 
Merci à Babelio et son masse critique, aux éditions Julliard et Matthieu Niango pour ce moment de lecture privilégié. 

« À l'exception de celui des Lumineux, qui en possédait cinq, chaque ordre se composait de trois rangs : ceux capables d'exécuter des tâches que les machines ne savaient pas réaliser appartenaient au premier ; ceux en mesure de les surpasser relevaient du deuxième, et ceux dont le travail était de qualité équivalente au leur, du troisième. Quiconque était incapable de faire aussi bien qu'une machine, ou échouait au Grand Concours, qui déterminait l'ordre de chacun, devenait une Ombre. »
« Les lois proposées par le Conseil sont soumises aux Nimrodiens, qui élaborent, et votent également, toutes les autres. Le Conseil de la ville peut décider jusqu'à 3% des lois-alors appelées décrets. Tout acte légal est révisable. La société n'a pas de constitution, prétendue loi fondamentale que l'on accuse, selon le mot de la penseuse Thècle, très goûtée à Nimrod, d' "enfermer les enfants dans les rêveries glacées des morts. » 

«- Il y a trop d'obligations à Nimrod. Proposer des lois, les décider... C'est souvent ennuyeux. Je sais que "cet ennui, c'est le prix de notre liberté", comme dit cette bonne vieille Thècle. Mais on peut mieux faire. Les discussions en assemblées locales ne sont pas toujours utiles. Les gens parlent plus facilement d'affaires publiques près des Torches ou dans les tavernes. »

« - [...] Il y a de la nervosité à Nimrod. Surtout du côté des Luminés de troisième rang. Pour les gens comme moi, ça va encore. 
- Qu'entendez-vous par "les gens comme vous"? 
- Ceux qui font ce dont les machines sont totalement incapables, là où il y a besoin d'humain, de sentiments. On ne se sent pas trop menacés, pas vrai ? Mais ceux qui font juste aussi bien qu'elles, ou même seulement un peu mieux. Là, il y a un vrai risque. »
« - Je hais les gens qui souffrent d'une soif inavouable de reconnaissance. [...]
Cette foutue gratitude à laquelle ils aspirent à en mourir, ils n'hésitent pas à se tourner vers des êtres plus en souffrance qu'eux pour la leur extorquer par les soins qu'ils leur prodiguent. Par exemple, les réfugiés des colonies mises au pas... on voit ce genre de sales gens militer pour eux, parce qu'ils savent que ces losers ne les contrediront pas, qu'ils les regarderont avec des yeux pleins d'une soumission animale. Il ne faudrait surtout pas leur donner les moyens de s'organiser eux-mêmes. Ça non ! Oh ! Oh ! Mais les bêtes, les vraies bêtes, dans le genre, c'est le must... ça ne proteste pas, ça se laisse tirer d'affaire. Oh ! Oh ! Jéza est ce type d'héroïnes lâches. Je préfère les vrais salauds, ceux qui font le mal en toute franchise, plutôt que des filles comme elle, qui se mettent en quête de malheureux et leur répètent : « C'est affreux ce qui t'arrive, attends, je vais t'aider, mon pauvre chéri. Tu n'as pas mal ? Mais si, cherche bien. Juste là ! » »

«   [...] il faut canaliser ce qui fait basculer le monde d'ère en ère, le pousse hors de ses gonds : la violence. Nous commémorons les actions qu'elle inspire. Nous aimons les histoires dont elle est l'héroïne, nous nous repaissons follement des blessures qu'elle inflige. Mais un jour, de nouveau, le démon passe des contes à la vie. Imposons aux Nimrodiens un bain glacé pour soigner une bonne fois leurs ardeurs. Alors, d'eux-mêmes, ils déverseront la potion amère de la violence dans les égouts de l'histoire. »

« La violence mesure l'imperfection des lois. »

« Certains cherchent à dominer même par la bienveillance. Ceux qui disent vouloir le pouvoir pour le bien désirent souvent le contraire : faire le bien pour avoir le pouvoir. Celui qui éprouve sincèrement l'indignation contre tout ce qui place quiconque au-dessus des autres peut rendre un grand service à l'humanité. »

Quatrième de couverture

Dans un lointain futur, la ville de Nimrod ne survit que grâce à l'énergie vitale du feu. En apparence, c'est un modèle de démocratie où les citoyens élaborent et votent les lois en toute transparence. Mais le feu, qui alimente la cité et la protège de créatures menaçantes, reste un secret jalousement gardé. L'étrange disparition d'un jeune homme, la multiplication des vols de torches et l'apparition d'un énigmatique graffiti contestataire vont changer la donne. Cham, enquêteur, doit faire toute la lumière sur ces événements aussi mystérieux qu'inhabituels. Entre science-fiction, thriller et anticipation écologico-politique, ce roman à l'imaginaire débordant nous plonge dans un univers atemporel qui interroge en creux les failles et les faux-semblants des sociétés démocratiques.
 
Éditions Julliard,  avril 2021
254 pages

samedi 5 juin 2021

Le dernier enfant ★★★★☆ de Philippe Besson

🎶 Avec le temps, va, tout s'en va 🎶

Les enfants dans une maison, dans une vie, occupent souvent la première place ; l'attention des parents leur est toute consacrée. La vie s'organise autour d'eux, le couple se plie au rythme du bébé. Quand ils sont plus grands, c'est sensiblement la même, in fine, la fatigue en moins (ou pas ;-)) ; leurs activités, leurs devoirs guident les plannings. Honteusement, parfois, il vient à l'esprit des parents, l'envie d'être déjà à plus tard, quand ils auront quitté le foyer, que la vie se calculera de nouveau à deux (ou à un), et c'est le rêve éveillé ! Tout ce temps libre (et livres ;-)) ... 
Mais quand vient le moment fatidique, ce n'est plus la même limonade ! L'idée du vide peut paraître effroyable, de même que l'inquiétude qui cache peut-être, pour un couple, la peur de se retrouver à deux, de ne plus savoir faire, de ne pas retrouver de quoi remplir sa vie, de ne pas savoir repenser son rôle...

"Le dernier enfant", c'est le dernier qui quitte le nid, c'est une mère anéantie et nostalgique, c'est un père déconcerté et cafardeux, c'est la "dislocation" du cocon familial. Un sujet qui parlera aux parents indéniablement, ainsi qu'aux jeunes à même de quitter le foyer.
L'atmosphère y est saisissante, on est spectateurs de scénettes qui ont tout d'un arrêt sur image, comme si la mère, le père, avaient voulu ralentir le temps au maximum, pour mieux s'imprégner des ultimes instants communs du trio. Les étapes du jour fatidique se déroulent sous nos yeux, par à coup. Elles sont intenses. Elles questionnent. 
Un sujet sensible et universel, abordé ici avec délicatesse. Avec beaucoup de finesse et de tendresse.
Un texte court (un peu trop peut-être, le focus sur l'adolescent aurait mérité peut-être d'être un peu plus dense, à mon avis), qui, malgré le poids que l'on sent peser sur les épaules des parents au fur et à mesure que l'on avance dans le récit, se lit étrangement vite .

Quelle chance d'avoir eu une co-lectrice pour ce livre. Merci Emilie @emilielespetitsplaisirs pour nos échanges. Je m'interroge toujours sur un casting en vue d'une adaptation cinématographie... et ta vision du père et de la mère me font rire à chaque fois que j'y pense ;-). 

« La maison, c'est la maison de famille, c'est pour y mettre les enfants et les hommes, pour les retenir dans un endroit fait pour eux, pour y contenir leur égarement, les distraire de cette humeur d'aventure, de fuite qui est la leur depuis les commencements des âges. » Marguerite Duras, La Vie matérielle

« Et l'on oublie les voix
Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid » Léo Ferré, « Avec le temps »

« Elle fera griller le pain de mie au dernier moment. C'est moins bon quand c'est grillé depuis trop longtemps, ça durcit, ça devient sec, on perd tout le plaisir de la mie chaude, moelleuse. En attendant, elle dépose les tasses et le bol sur la table de la cuisine, une cuiller dans chaque, tout le monde prend du sucre à la maison, le paquet  de sucre tiens il ne faudrait pas l'oublier, elle ajoute le pot de confiture, de la confiture de fraises, la préférée de Théo, le paquet de céréales, la brique de lait, elle sort le beurre du frigo, ça le beurre il vaut mieux le sortir un peu en avance, sinon quelle plaie pour l'étaler après, et puis elle se recule légèrement pour contempler son œuvre. Elle veut être certaine que rien ne manque. »

« [...] s'arrimer aux détails lui évite de s'écrouler purement et simplement. »

« Théo est le petit dernier et perdre le petit dernier est tout bonnement une dévastation, un anéantissement. »

« [...] elle songe que son fils cloisonne naturellement son existence et que désormais elle se tient du mauvais côté de la cloison [...]. »

« Les mères n'oublient jamais quand elles ont cru, un jour, perdre leur enfant.
Elles ne se débarrassent jamais de la frayeur non plus.
Elles vivent chaque jour en redoutant qu'un autre accident survienne. »

« Alors, bien sûr, c'était le bonheur des gens ordinaires, qui savent d'emblée qu'ils n'auront pas droit à la munificence, à l'extravagance, qui ne tutoient pas les sommets, qui ne partent pas au bout du monde, qui ne côtoient pas les puissants, qui n'ont rien de fabuleux à raconter. C'était un bonheur simple, frugal, un bonheur du quotidien, des petites choses, des menues satisfactions. Mais ça leur suffisait, ça lui suffisait. »
« Elle s'est rendu compte, après coup, que chaque fois, en réalité, elle s'efforçait de garder son fils dans son giron, que chaque fois il s'employait à manifester son indépendance, à la forger. Au fond, elle ne supportait pas qu'il échappe à sa vigilance. Qu'allait-il devenir loin d'elle ? Et ce monde n'était-il pas trop dangereux pour lui ? Était-il suffisamment armé ? Elle, elle savait le protéger, elle le protégeait depuis sa naissance. Serait-il capable de se débrouiller sans elle, et même tout bêtement de prendre soin de lui ? Les agacements étaient à mettre sur le compte de la peur, il ne fallait pas s'y tromper, la peur ancestrale des mères. Et lui, en retour, en se détachant d'elle, de son emprise, il lui demandait simplement de lui faire confiance, mais c'était si difficile à entendre, si difficile à accepter. »
« Ça joue les matamores ou les indifférents et ça finit penché sur une table de travail, tapant comme un sourd pour fabriquer ou démolir je ne sais quoi. »

Quatrième de couverture

« Elle le détaille tandis qu’il va prendre sa place : les cheveux en broussaille, le visage encore ensommeillé, il porte juste un caleçon et un tee-shirt informe, marche pieds nus sur le carrelage. Pas à son avantage et pourtant d’une beauté qui continue de l’époustoufler, de la gonfler d’orgueil. Et aussitôt, elle songe, alors qu’elle s’était juré de se l’interdire, qu’elle s’était répété non il ne faut pas y songer, surtout pas, oui voici qu’elle songe, au risque de la souffrance, au risque de ne pas pouvoir réprimer un sanglot : c’est la dernière fois que mon fils apparaît ainsi, c’est le dernier matin. »

Un roman tout en nuances, sobre et déchirant, sur le vacillement d’une mère le jour où son dernier enfant quitte la maison. Au fil des heures, chaque petite chose du quotidien se transforme en vertige face à l’horizon inconnu qui s’ouvre devant elle.

Éditions Julliard, janvier 2021
206 pages

mercredi 5 octobre 2016

Charly 9 de Jean Teulé ****


Editions Julliard, mars 2011
232 pages

Quatrième de couverture


Charles IX fut de tous nos rois de France l’un des plus calamiteux. 
A 22 ans, pour faire plaisir à sa mère, il ordonna le massacre de la Saint Barthélemy qui épouvanta l’Europe entière. Abasourdi par l’énormité de son crime, il sombra dans la folie. Courant le lapin et le cerf dans les salles du Louvre, fabriquant de la fausse monnaie pour remplir les caisses désespérément vides du royaume, il accumula les initiatives désastreuses.
Transpirant le sang par tous les pores de son pauvre corps décharné, Charles IX mourut à 23 ans, haï de tous.
Pourtant, il avait un bon fond.

Biographie


Jean Teulé est l'auteur de quinze romans, parmi lesquels, Je, François Villon (prix du Récit biographique) ; Le Magasin des suicides (traduit en dix-neuf langues) a été adapté en 2012 par Patrice Leconte en film d'animation ; Darling a également été porté sur les écrans, avec Marina Foïs et Guillaume Canet ; Mangez-le si vous voulez a d'abord été mis en scène pour le Festival off d'Avignon puis repris au théâtre Tristan-Bernard en 2014 ; Charly 9 s'est joué en avril 2014 à l'Opéra-Théâtre de Metz ; Les Lois de la gravité, déjà adapté au cinéma en 2013 par J.-P. Lilienfeld sous le titre Arrêtez-moi !, avec Miou-Miou et Sophie Marceau, se jouera à partir du mois de février 2015 au Théâtre Hébertot ; Le Montespan (prix Maison de la presse et Grand Prix Palatine du roman historique), Longues peineset Fleur de tonnerre sont également en cours d'adaptation cinématographique. Quatre de ses romans ont été adaptés en bande dessinée. La totalité de l'œuvre romanesque de Jean Teulé est publiée aux éditions Julliard.

Mon avis ★★★★☆


Une bio fiction pseudo-historique, dans laquelle Jean Teulé recrée à sa manière les dernières années de la vie de Charly 9 (personnage fictif très largement inspiré de Charles IX) et la manière de Jean Teulé, je l'aime beaucoup ! Le fond de ce roman est truffé d'anecdotes précises, de repères historiques, de personnages qui ont véritablement existé, et que l'on sent bien que Jean Teulé s'attache à l'Histoire, les sources bibliographiques citées en fin d'ouvrage le prouvent ... oui mais voilà, c'est du Teulé, et ce roman ne s'apparente guère à un cours magistral sur la vie de ce soixante et unième roi de France et avant dernier roi de la dynastie des Valois ... il y ajoute sa griffe acérée, son humour acerbe et mordant, du cynisme, et de la dérision, et comme dans tout roman, il prend des libertés, et laisse aller son imagination de-ci de-là. Personnellement, j'adore ! Quel conteur d'Histoire envoûtant ! Quelle originalité ! Quel plaisir de le lire ! (mon avis, petit avis, bien sûr).

Il en a du piquant sous les sabots ce roman. Tout n'est pas à prendre au pied de la lettre, excepté le terme de ROMAN, même si, malgré tout, il éclaire sur cette période de l'Histoire française confrontée aux guerres de religions incessantes, sur le macabre massacre de la Saint-Barthélémy, sur le règne court et peu enviable de Charles IX.
Jean Teulé dresse un portrait très tranché de ce jeune Roi : roi torturé, poète à ses heures perdues et fou amoureux de sa femme, la jeune Reine Elisabeth d'Autriche, heureux qu'elle lui ait donné une fille. Il aurait eu honte de partager ses sanglantes annales avec un fils. «Son œuvre lui aurait fait dresser d’horreur et tomber ses cheveux.» Il fût un Roi perdu dans les tourbillons de l'Histoire.
«La conscience me ronge sur le soir, et la nuit me gronde, au matin, elle siffle en serpent, ma propre âme me nuit, elle-même se craint, d’elle elle s’enfuie.»
On y côtoie Ambroise Paré, Catherine de Médicis, l'altière Reine mère, Marie Touchet, la maîtresse du Roi, Ronsard et ses alexandrins et son obsession pour les jeunes filles et sa Franciade.
Les personnages de ce roman sont des caricatures; Jean Teulé n'épargne personne, c'est caustique, non viable historiquement, mais ça je vous l'ai déjà dit, ce livre est une fiction...

J'ai beaucoup aimé le chapitre dix-neuf, qui relate une partie de Jeu de Paume entre le Roi et ses frères le Duc d’Alençon, et le duc d’Anjou (futur Henri III), aux tirades grossières, qui tourne au pugilat et que je ne suis pas prête d'oublier. Charly 9 jure comme un païen et menace ses frères. Il vomit sa rage…et devient dingue, jusqu’à se tirer une balle dans la bouche, mais seule l’amorce prend feu.
« Conseiller perfide, qui m’a poussé aussi à l’abîme, tu auras le bénéfice de l’oubli, vilain, voleur, sacrilège noir, pendard, larron, putier…Bref, il emploie pour dénigrer son autre frère toute la rhétorique des tripières du petit pont. Il dégaboule aussi contre leur mère commune, mille injures, exécrations, vilenies, et plein d’autres petits mots pareillement scandaleux pour les gens d’église. »
Ce roman est d'ailleurs truffé de petits mots doux, sortant de la bouche de Charly 9, Jean Teulé n'y va pas avec le dos de la cuillère ! Âmes sensibles, s'abstenir.
«... pute borgne du trou du cul du tout-puissant, mille pines de Dieu bouffées par le chancre, par le cul de Dieu , oh, morte couille, je te compisse gargouilleuse, truie pisseuse, mal fille, putrelle au con gros» 
Charly 9 est une fiction formidablement orchestrée par Jean Teulé, bercée d’une poésie envoûtante, et empreint d’un humour féroce. 

Chez ce même auteur, vous aimerez peut-être aussi Le Montespan.

Pour ma part, j'ai prévu deux lectures sur cette période de l'Histoire : Francis Walter, Saint-Germain ou la Négociation, et Robert Merle, Fortune de France. Les avez-vous lus ?

« Jeu de Paume, jeu de vilains, noter la ruse et la méchanceté soudaine de ce joueur-là.

Tout a changé dans votre royaume nouvellement enrichi des pleurs et du sang des français. [...] L’eau de leur rivière rit en mille ondes rouges L’eau de leur rivière rit en mille ondes rouges. Toute la France sera donc versée dans cette folie [...]Toute la France sera donc versée dans cette folie.
Son esprit est fourneau de feu. […] Il saute la haie de sa raison.
Tu sèmes de fleur le bord béant de mon précipice.
Elle est belle la France avec un roi pareil.
Le poète Ronsard file sur la soubrette blonde : « Comment t’appelles-tu ?! Cassandre ? Tu te moques, ribaude. C’est mon prénom préféré » , dit-il en volant la petite pour s’échauffer dans elle, ailleurs, en la fleur de ses ans.
- Ah, Marguerite de Valois... Que vous voici également drôlement accoutrée.

Toute "gothique" et en noir, elle a aux lobes de ses oreilles des pendentifs en forme de tête de mort et porte, sous le bras, un vrai squelette de crâne humain dans un bocal empli d'alcool qu'elle promène comme un animal domestique.
- La Franciade sera rédigée en décasyllabes.

- Rooh ...Bon, on a le titre mais sur quel thème, Majesté, vais-je devoir braire en dix pieds comme un âne ?

- Vous raconterez la vie de Francus, fils supposé d’Hector, dont on dit qu’il serait à l’origine du peuple français.
Ronsard, yeux au plafond et joues gonflées, soupire sur l’air de : « Oh, putain, en plus, le sujet !… »
- Pierre, j’attends là-dessus dix mille vers que vous me ferez lire au fur et à mesure de leur rédaction.
Baïf et Tyard qui étaient un peu chagrinés que le roi préfère passer commande à Ronsard sont maintenant très soulagés de ne pas avoir à se goinfrer dix mille lignes sur la vie de ce con de Francus.
Après ma moisson d’âmes, les astres ne me protègent plus.
Elle le sauve du désespoir, et c’est si joli le pardon quand c’est fleuri d’oublis.
C’est tout le sang que j’ai fait verser qui ressort par ma peau. »

Charles IX de France,
d'après François Clouet
huile sur bois, Versailles
Musée national du château.
(Source Wikipedia)