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mercredi 2 juillet 2025

Le tribunal des oiseaux ★★★★☆ d'Agnès Ravatn

Beaucoup aimé ce huis-clos, plutôt intense,  avec un suspense bien ménagé, et petit opus que j'aurais aimé ne jamais lâcher. Choisi pour son titre et sa couverture, je m'y suis plongée complètement à l'aveugle. 

Une maison isolée au bord d'un fjord norvégien un embarcadère où l'on se verrait bien contempler le coucher du soleil, un jardin dans lequel nous n'avons aucun mal à nous imaginer sirotant un verre de vin blanc frais, nous prélassant sous le cerisier, la forêt alentour pour se ressourcer ... mais l'atmosphère tendue, voire glaçante qui se dégage de ce Tribunal des oiseaux n'invite pas tout à fait à la détente et à l'oisiveté...
Je dis ça, je ne dis rien 😉

« Sans faire de bruit, je refermai le portail derrière moi et me dirigeai vers la porte d’entrée. Je frappai mais personne ne répondit. J’eus un léger frisson, posai mes affaires sur le perron et fis le tour de la maison par le sentier dallé. Et là je vis le paysage s’ouvrir. Sur l’autre rive du fjord se dressaient des montagnes violettes où subsistaient encore quelques taches de neige. Partout des broussailles encerclaient la propriété. »

« Voilà ce que ça donnait de se couper du monde. On devenait insensible et étriqué, imperméable à la chaleur des autres. »

« Comme il est facile de disparaître, me dis-je. Est-ce que les gens le savaient ? Ce n'était pas une chose à ébruiter. »

« Un scandale pouvait-il durer se perpétuer longtemps ? De nos jours, sans doute pas, me dis-je. Les gens étaient narcissiques, ils oubliaient vite, il leur fallait sans cesse du nouveau, des horreurs toutes fraiches. Le pays était trop petit pour qu'on écrase quelqu'un, on se contentait de lui donner...»

Quatrième de couverture

Fuyant un scandale, Allis Hagtorn pense avoir trouvé un havre de paix en acceptant un poste d'aide à domicile dans un petit fjord perdu. Mais l'homme qui la reçoit est loin de correspondre au vieillard décati au-quel elle s'attendait : âgé d'une quarantaine d'années, Sigurd Bagge est un individu taciturne et mystérieux qui, en l'absence de son épouse, a besoin de renfort pour l'entretien de son jardin et de sa maison. Il impose des règles et horaires stricts avant de se retirer dans son bureau, qu'il ne quitte qu'à l'occasion des repas. Allis se coule dans le rôle de la domestique effacée, se résignant au comportement parfois absurde et aux sautes d'humeur inexplicables de son employeur tout en lui vouant une fascination croissante qui peu à peu devient obsessionnelle. Mais à mesure que le temps passe, une inquiétude sourde l'assaille : que fait-il toute la journée dans ce bureau - une pièce qui s'avère complètement vide ? Et que s'est-il réellement passé avec sa femme dont les affaires gisent dans la chambre voisine, fermée à double tour ?
D'une intensité rare, Le Tribunal des oiseaux est un huis clos envoûtant et redoutable à la griffe hitch-cockienne. On en sort fébrile, comme d'une nuit agitée, au petit matin, lorsque l'on tente de saisir un rêve tout en redoutant ce que nous réserve la fin.

Née en 1983, Agnes Ravatn est une auteure et journaliste norvégienne. Son œuvre est composée de trois recueils d'essais primés et acclamés par la presse, ainsi que de trois romans. Récompensé par le prix de la traduction du PEN, Le Tribunal des oiseaux est son premier roman publié en français.

Éditions Actes Sud,  février 2023
228 pages
Traduit du néo-norvégien par Terje Sinfing

dimanche 30 juin 2024

Les Bordes ★★★★☆ d'Aurélie Jeannin

Une lecture troublante, addictive d'une grande férocité sur la maternité, la parentalité, la famille, qui explore les fragilités du corps - de l'âme ici surtout, - quand on devient mère, quand on est mère. 

Ce qui m'a frappée : l'absence du père dans sa présence pourtant. Une ou deux interventions pour rétablir, de son autorité naturelle, en toute sérénité, naturellement, l'ordre, le calme...et plonger subrepticement la mère dans un désarroi encore plus profond.

Ce qui m'a happée : l'écriture vive ; par la scancion, l'autrice dit l'atmosphère étouffante, nous donne à voir l'étau qui se resserre, - s'est resserré depuis un événement dont je vais bien me garder de vous parler ;-) - sur cette mère aimante, continuellement en panique pour ses enfants, à s'en rendre malade, qui lutte contre la barbarie des éléments, les aigreurs, les rancœurs des gens autour pour trouver sa place, investir son rôle de mère. 
Quand on sait ce que la vie peut faire, se construire, avec une chape noire sur la tête, est un défi de chaque instant. 

Ce que je retiendrai :
- la détresse d'une mère, le manque cruel de compassion d'une belle famille
- un récit habile, une écriture travaillée qui a attisé la curiosité de la lectrice que je suis.
- l'atmosphère de tension, d'instabilité de ce huis-clos étourdissant.
- les silences.

"Les Bordes" dérange dans sa violence à donner du relief à l'indicible vérité d'une mère condamnée au mutisme. Bousculée, je l'ai été en me retrouvant parfois dans les propos d'Aurélie Jeannin. Il est enrichissant et salvateur d'être bousculée parfois ;-) non ?

INCIPIT 
« Alors que certains idéalisent l'instant, l'auscultent à la loupe, y cherchent la bascule, parce que l'irréversible, fascinant de radicalité, possède un grand pouvoir d'attraction, elle pensait au contraire que les pires instants n'étaient que des trous noirs, des passages entre l'avant et l'après, rien de plus. Une chute, un virage, un coup de poing, un coup de couteau étaient toujours rapides. Pour autant, elle refusait, bornée, l'idée que les drames soient inopinés et fortuits, des écorchures ou des rayures brisant la linéarité, la vie qui trébuche, simplement. Elle s'évertuait à croire qu'ils étaient, si ce n'est motivés, au moins le fruit de raisons viables. Les résultats de processus, comme des conclusions tricotées au fil du temps. Elle s'acharnait à défendre l'idée que les histoires passées portent en elles, en leur sein, ce qui a mené au moment. Ainsi, elle fouillait l'avant, elle y quêtait sans relâche ce qui nourrissait les minutes fatidiques.
Elle n'avait pas choisi d'être médecin ou cher- cheuse. Elle était devenue juge d'instruction parce qu'elle avait besoin de coupables et que ces coupables soient jugés. Elle n'aurait pas su gérer le hasard de la maladie, la vacuité de la génétique, l'injustice de la combinatoire chimique. Dans son bureau, les gens assis face à elle racontaient des existences qu'elle pouvait investir. Ils vivaient dans des maisons, dans des villes. Ils étaient faits de chair, d'os et d'histoires, comme elle. Ils avaient des parents, des goûts, des colères. Elle sondait cela, méthodiquement, jusqu'à dégager un chemin. Elle tirait sur les fils, dénouait par ses questions les enchaînements et les liens de cause à effet. Elle découvrait alors, presque toujours, que la pulsion n'est pas un élan inconscient et vide, mais qu'elle est nourrie. Que l'acmé ne s'atteint qu'après une ascension.
Quant à l'après, que dire ? Elle ne voyait pas toujours l'intérêt de raconter les suites. Du côté des bourreaux, il pouvait y avoir un sens à explorer au-delà du moment. Ce qu'ils avaient fait après pouvait situer le curseur de l'horreur. Positionner l'existence, l'absence ou la puissance du regret. Mais sinon, sinon que dire de l'après ? L'épouvante des chairs ouvertes ? Les cris, l'incompréhension, le monde qui court, la douleur ? Le silence dans la chambre blanche ? Après, les blessés doivent être soignés, les morts doivent être enterrés. La sidération, l'hébétement ne durent qu'un temps ; il faut vite des gestes que l'on n'a encore jamais faits, car dans les drames tout est nouveau. Il faut réconforter les peinés, les convaincre que le temps apaise toutes les souffrances. Après, on commente l'avant. Après, on ne voit rien devant. Pas encore. L'après, ce sont d'autres peurs. C'est une autre histoire.
Brune était une enfant, une femme et une mère mêlées. Elle était lucide, prévoyante, consciencieuse. Mais elle était impuissante. Le temps confus cognant dans ses tempes, elle s'en voulait d'avoir oublié un instant que la vie ne donne jamais de garantie. Encore plus d'avoir pensé, plus d'une fois, au pire qui guet- tait, craignant de l'avoir ainsi provoqué et peut-être même, invité chez elle. »

« Elle s'était inquiétée. Peut-être qu'elle ne serait jamais une mère. Au mieux parviendrait-elle à être une gardienne, une éducatrice. Mais une mère ? Elle s'était sentie accablée par le poids du devoir et de la responsabilité. Être mère lui incombait, et elle n'était pas du genre à fuir ses obligations. C'était venu avec le temps. Pas avec les sourires, pas avec les moments de complicité. Avec le temps. Elle s'était glissée dans son rôle, ou son rôle l'avait envahie, impossible à dire. Elle était devenue cette fonction que l'on n'apprend pas. Par la force des choses. »

« On ne peut rien contre la maladie, contre ces virus, ces tumeurs, ces maux qui grignotent nos enfants de l'intérieur. Contre ces chiens qui sautent au visage. Contre ces gens qui secouent, battent, enferment. Elle a tenté de tout border, dès leur naissance. Elle les a vaccinés, n'a manqué aucun rendez-vous chez le pédiatre. Elle a suivi leur courbe de croissance, fait mesurer la longueur de leurs os, le périmètre de leur boîte crânienne. Elle a posé des questions, vu les meilleurs spécialistes. Elle a demandé à rencontrer la directrice de la crèche, a acheté des chaussures chez des chausseurs, des chaussures qui tiennent fermement les pieds encore mous. Elle a mouliné les purées, fait des détours pour récupérer le panier de légumes bio. Elle a lu. A observé. A supprimé le bisphénol A. Plus de manches de casseroles d'eau bouillante qui dépassent. Les bouteilles de produits ménagers rangées tout en haut. Des caches aux prises électriques. Et déjà, pour la sortie au zoo, le pique-nique dans le parc, elle a abordé le sujet. Elle a parlé de ces hommes qui rôdent et qu'il ne faut pas suivre. Ces hommes seuls qui ne font rien que cacher leurs yeux derrière des lunettes. Déjà, autour de la piscine, sur les bords des grandes routes et des sentiers montagneux, elle a parlé de ces pierres qui glissent, des trous et du vide. Pour tout, partout, elle a parlé des risques. Elle a tenté de prévenir. Mais elle savait. Dans son bureau comme dans sa vie privée, elle ne connaissait personne à qui il n'était jamais rien arrivé. Pas de vague, pas de drame, pas de création, pas de découverte. Rien qui dépasse. Pas de bosses, pas de creux. Une ligne de vie neutre. Cela existait peut-être. Mais elle n'avait jamais rien vu d'autre que des centaines de personnes, toutes victimes ou coupables, tortionnaires, dommages collatéraux ou témoins a minima. Et puis, de toute façon, elle ne leur souhaitait pas une vie vide. Elle les voulait heureux et épanouis. Elle voulait que la joie domine leur vie. Qu'ils soient audacieux, grands, flamboyants, rayonnants. Elle espérait pour eux des rencontres, des espoirs, des projets, des exceptions. Même s'ils s'accompagnaient de désillusions, de refus, de douleurs. Elle leur voulait une vie pleine et riche, qu'ils termineraient tous les deux vieux, repus de bonheur, exemptés des blessures trop rudes, apaisés, reconnaissants et sereins. Il ne lui restait dès lors qu'à prier pour cela: pas de mort avant la vieillesse. Pas de mort par accident. Par maladie. Par hasard. Juste de la vieillesse qui cueille quand on a déjà beaucoup vécu, que l'on est satisfait et fatigué. Elle ne pouvait pas les protéger de la vie mais elle voulait, tant qu'elle était leur mère, vivante à leurs côtés, les sauver de la mort. Des spasmes ont parcouru ses jambes, comme lorsque l'on sombre dans le sommeil ou que l'on s'apprête à en sortir. Elle n'osait pas remuer, le corps léger et lourd de sa fille sur le sien. Sa petite main posée sur son ventre, qui lui intimait fermement de ne pas bouger. »

« Son petit courait, sans cesse, derrière eux tous. Il devait jouer des coudes pour faire sa place, se satisfaire des restes d'emploi du temps, des jouets récupérés. On l'aimait autant, on l'adorait, mais il y avait toujours de moins en moins de temps. On ne pouvait pas enlever au précédent ce qu'il avait déjà, alors on donnait moins à celui qui n'avait encore rien. Voilà comment on accueillait les seconds. Peut-être était-il né là, son sentiment de devoir le protéger encore et encore. Cette impression qu'il fallait en faire plus pour lui. Elle voulait lui dire : « Cours, Garnier, cours ! Dépasse ta sœur, fais sans elle, vois grand, sauve-toi, vole. » Elle se sentait empêtrée, comme obligée d'en aimer moins un pour bien aimer l'autre. Pouvait-elle vraiment les aimer à l'identique ? Ne rien rogner à l'un pour donner à l'autre ? Elle voyait bien qu'elle n'avait que deux mains, que concrètement, lorsqu'elle était occupée avec l'un, elle ne pouvait pas être disponible pour l'autre. C'était mathématique et désolant. C'était sans issue, quoi qu'on en dise sur le cœur sans limites, l'amour incommensurable, égal, certain. Elle ne pouvait pas; elle était seule et ils étaient deux. Elle était seule comme elle l'avait toujours été, fille unique qui avait cherché toute sa vie à être deux. En voyant son petit quitter la pièce, le bruit de la vaisselle qu'on empile dans les oreilles, elle l'a rattrapé, l'a gauchement enlacé. A réprimé, en serrant fort son cœur à l'intérieur d'elle, l'envie de lui glisser à l'oreille : « Je t'aime, Garnier, je te préfère. » »

« Elle savait que l'on peut juger, bien juger, sans voir vraiment. Sans voir, mais pas aveuglément. Sa maladie avait développé chez elle une acuité puissante. Elle décelait les signes, entendait les mots plus forts. Débarrassée de cette connexion qui associe un faciès à un nom, un état, un chef d'accusation, un statut, une origine, elle avait accès à des visages qui racontaient autre chose. Elle en était devenue meilleure, payant cette singularité d'une fatigue supérieure, et quasi permanente. »

« L'enfant vient vers sa mère naturellement. Aussi loin soit-il, il sait trouver le regard de sa mère. Il sait tisser entre lui et elle ce fil invisible qui s'affranchit de la réalité. L'enfant n'est pas un visage, il est un regard. Lorsqu'elle ne savait pas, eux savaient. Eux la reconnaissaient, sans détour. Elle n'avait qu'à se laisser aller, se laisser guider, attirée par leur force magnétique réciproque. C'était ça, souvent, le plus souvent. Mais s'il y a bien une chose que sa maladie lui avait apprise, c'est qu'il n'existe aucune permanence. »

« Ici, d'aussi loin que l'on s'en souvienne, les enfants vivaient dehors. Ils étaient sales, collants, abasourdis par le vent, la chaleur ou le froid selon la saison. Ils ne jouaient pas dans des chambres, jamais. D'ailleurs, il n'y avait presque aucun jouet ici. Pas de plastique, pas de couleurs, pas de musique électronique répétitive. Il n'y avait, dehors, que des cordes et des trous, des morceaux d'outils rouillés, des trouvailles, de la paille, des monticules et des épaves à escalader, des chemins et des fossés à traverser. Il y avait des courses à faire, des vélos à enfourcher. S'asseoir dans la poussière, se poursuivre avec des bâtons. Échapper à la surveillance, être libres. Dehors, les enfants étaient vivants, grisés par les grands espaces, l'absence de règles. Il n'y avait rien à casser; tout était vieux et sale, ou trop robuste pour être abîmé par un enfant. Ce qui risquait ici, c'était leur corps, leur vie. Ils ne casseraient aucune machine, aucun outil. Ils se feraient transpercer, trancher la main, crever un œil, cisailler un membre. Ils se feraient enlever, là-bas, au bout des champs, là où l'on ne peut plus les voir, là où sont tapis les tordus. Comment pouvait-elle être la seule à avoir conscience de tout cela? Comment pouvaient-ils tous laisser leurs petits jouer ainsi dehors sans surveillance ? Ils savaient pourtant, ils savaient comme tout est fragile. »

« Le désir de vivre, la joie de découvrir. Le sens du travail, l'autonomie, La curiosité, l'écriture, la lecture, le goût de l'effort. L'application. La passion. L'envie des autres, l'empathie, la confiance, la gentillesse, la solidarité. Elle voulait qu'ils sachent ce qu'il faut faire, qu'ils ne redoutent pas ce qu'ils ignorent. Elle voulait leur apprendre à être imaginatifs, confiants, volontaires. Elle voulait leur transmettre de quoi se débrouiller. Les tutorer sans craindre de les lâcher. Elle voulait être une mère formidable, présente et fantomatique. Là quand il faut. Elle pouvait. Peut-être qu'elle pouvait. C'était sa mission après tout. Une grande, une très grande responsabilité. Elle sentait sa capacité. Elle la sentait couler dans ses veines. C'était bon. Ce soir, demain, tout le temps désormais, elle serait bonne pour eux. La meilleure. Légère, patiente, pédagogue.
Mais elle n'était pas cette mère. Pas toujours. Pas aujourd'hui. Pas aux Bordes. Pas le soir tard. Pas la nuit. Pas le matin tôt. Quand alors ? Quand ? Elle se demandait s'il existait un seul métier qui ne soit pas régi par le jugement. Existait-il une seule action qui ne soit pas soumise à sanction ? Le maraîcher dont on évalue la qualité des légumes. La santé, la vie, la survie, la guérison dont sont responsables les médecins, les infirmiers, les chirurgiens. Ces enseignants, ces avocats, ces conseillers, ces coiffeurs, ces arbitres dont nous sommes satisfaits ou pas. Le goût des lecteurs, des visiteurs, des publics. Ce banquier chez qui on ne retournera pas, ce chauffeur dont on juge la ponctualité, la conduite et l'amabilité. La pervenche qui n'a pas assez sanctionné. Le vendeur qui n'a pas assez vendu. Le serveur que l'on aime, ou pas. Elle détestait son notaire, elle détestait son fromager, elle détestait la nana qui faisait le ménage dans son bureau. Elle recommandait volontiers son coiffeur, son conseiller fiscal, la boîte de pompes funèbres qui s'était chargée de l'enterrement de ses parents, le pédiatre qui avait suivi sa grande, le chausseur dans leur rue. Elle adorait le courtier qui avait négocié le prêt pour l'achat de leur appartement, le dernier. Elle adorait aussi son assistante, le fleuriste près du tribunal, et sa factrice. Elle brûlerait son remplaçant si c'était possible, qui n'acceptait jamais qu'elle prenne les recommandés de son mari. Rien. Pas une fonction n'échappait à l'avis. Il y avait les bons et les mauvais. Il y avait des actes et des conséquences. Beaucoup de responsabilités. Plein d'engagements à tenir. Elle se sentait accablée. Dépassée par ce que l'on attendait d'elle. 
[...] Elle n'avait pas d'autre choix que d'être excellente. Elle ne voulait pas se tromper. Elle ne voulait pas que l'on accuse à tort, que l'on juge vite, que l'on condamne mal. Elle devait être parfaite, inattaquable. Elle ne craignait pas que l'on ne l'aime pas. Elle n'était pas tributaire d'un carnet de commandes à remplir. Elle se moquait de l'avis de ses collègues à son égard. Elle n'avait pas à plaire. Elle n'avait pas à satisfaire un patron. Elle tenait entre ses mains des avenirs. Elle détenait des vérités, des acceptations, des pardons, des résiliences. Par ses verdicts, elle scellait le Bien et le Mal. Après cela, il lui arrivait de penser qu'elle avait le droit de marcher un peu toute seule, de respirer le meilleur air qui soit, de manger les plats les plus succulents. Elle trouvait qu'elle méritait que l'on caresse longuement ses cheveux, qu'on la laisse avoir raison même lorsqu'elle avait tort, qu'on la laisse se tromper en paix. »

« Lorsqu'elle fermait la porte de son bureau, elle avait envie qu'on la nourrisse, bouchée par bouchée, qu'on la conduise, la déshabille, la lave. Elle voulait que l'on suspende tout jugement. Que puissent exister sans conséquence les poils sur ses jambes, sa fatigue, ses envies et toutes ses failles. Mais elle devait rentrer vite pour vite s'occuper des bains, du repas, des solutions à tout, devenir une mère. Chaque soir, elle déplorait qu'il n'y ait aucune légèreté dans le fait de rejoindre ses enfants. Lorsqu'elle garait sa voiture dans le parking au sous-sol, elle pleurait de se sentir si lourde. Elle pleurait sur tout ce qu'elle anticipait et qui se passerait sans aucun doute. Les caprices, les répétitions, quinze fois, de ce qu'il faut faire et de ce qu'il ne faut pas faire. Enlève tes chaussures, range ton cartable, accroche ton manteau, va prendre ta douche, lave bien derrière les oreilles, sèche-toi bien l'entrejambe, va mettre ton pyjama, attache tes cheveux. Ne crie pas, ne tape pas, ne rentre pas avec tes chaussures, ne laisse pas ton cartable au milieu de l'entrée, ne laisse pas ton manteau par terre, ne reste pas trop longtemps sous la douche, ne reste pas toute nue. Habille-toi. Mange. Arrête. Calme-toi. Ne crie pas. Laisse-le. Viens. Endors-toi. Dépêche-toi. Ne parle pas sur ce ton. Reviens. Brosse-toi les dents. Va te laver les mains. Répète. Ne me coupe pas la parole. Laisse. Ne dis pas ça. Arrête. Arrête. Arrête. Elle leur parlait à l'impératif. C'était sa façon de s'adresser à ses enfants. L'impératif pressé. L'impératif impatient. L'impératif exigeant. L'impératif puant. Elle paniquait. Littéralement. Pourquoi avait-elle enfanté ? Mais pourquoi ? Comment allait-elle pouvoir tenir ce rôle si longtemps ? Sans mourir elle-même de tant redouter le pire. »

« - Oui, mais moi, il y a personne que j'aimerai plus que toi un jour. Je suis sûre.
- D'accord, ma puce. D'accord.
- Tu me crois pas.
- Je te crois. C'est juste qu'on ne peut pas dire des phrases définitives comme ça.
- Il y a personne qui t'aime plus que moi. Personne, personne!
- D'accord. Merci, Hilde. Merci de ton amour.
- Et je les déteste, ceux qui t'aiment.
Sa grande, si petite dans son pyjama, les yeux qui voulaient pleurer. Elle l'a vue serrer les poings, rager de voir sa mère prendre à la légère sa déclaration. Sa grande, le cœur entier, pas encore craquelé, qui lui racontait comment l'amour peut être radical. Son aveu se heurtait à celui de l'adulte qui doute, qui sait trop bien, qui croit moins. »

« Elle avait besoin de longueur, de silence. Il lui fallait de franches suspensions de ses responsabilités, sans plus aucune analyse, sans possibilité de réquisition. Des plages sans traits pour marquer le temps, un rouleau sans échéances. Elle avait une trêve. Une fois par an. Lorsqu'ils partaient en vacances chez des amis. Une semaine où elle s'appartenait à nouveau. Ses journées redevenaient fluides. Le temps était de nouveau ininterrompu. Un liquide toujours aussi fuyant mais qui filait de façon homogène, souple, sans accrocs. Elle jouissait de tout. Pas de questions quant au fait de savoir si on en veut, quand on en aura, comment ils seront. Elle redevenait cette jeune célibataire qu'elle avait été, qui ne pensait qu'à elle. Qui avait le temps, qui n'avait pas ce poids permanent sur le cœur, qui se muait en brûlure lorsque l'inquiétude était trop grande. Quand un des deux tombait ou avait de la peine. Elle n'était responsable que de son devenir à elle. Avec en prime, la fameuse case cochée. Mère de deux enfants. Mais qui n'étaient pas là. Pas disparus, pas partis, pas morts. Juste, pas là. Elle avait besoin de cela. Pas d'une pause. Mais d'un nouveau statut. Être mère sans l'être. Déléguer son amour et sa crainte, ses deux puits sans fond, porteurs d'une angoisse qui l'empêchait, certains soirs, de vraiment bien respirer. »

« Elles s'aimaient comme on s'aime enfants, sans chercher à changer l'autre. »

« Nul n'est à l'abri, jamais. Nul ne peut compter sur le fait que les tragédies se construisent tranquillement, ont des fondements qui les nourrissent jusqu'à leur éclosion. Il est impossible de se préparer. Le pire n'a besoin de rien d'autre que d'advenir. »

« Mais le « maman ! » était un cri. Il était violent et sûr de lui. Il était tranchant comme une impatience. Il ne déchirait pas le matin de façon romanesque et romantique. Il le tranchait comme un boucher. Sa mère, il la saisissait. Le bras enfoncé dans le corps de la génisse, il empoignait le corps de sa mère et il tirait. De toutes ses forces, le pied sur l'arrière-train de l'animal pour faire levier, il tirait sur le corps harponné. Il la sortait, l'exposait à l'air vif, bruyant et sale. Elle s'est levée. A couru sur la pointe des pieds. Elle a ouvert la porte de leur chambre, fébrile comme avant un assaut. Sans adrénaline. Avec juste dans son corps, la crainte. »

« La tradition avait cette vertu de créer de la certitude, une forme de sécurité. »

« Il y a des coins reculés, si loin du monde que tout y semble possible. Une vie meilleure, plus de quiétude. Des grands espaces qui font prendre la mesure d'une échelle qui échappe d'habitude. Les montagnes y sont des plis de la terre. Les lacs et les étangs, des poches d'eau, comme des écuelles posées à la surface de la planète. Il y en a d'autres, des coins esseulés. Des petits coins de ferme, des villages délaissés où la solitude est plus sombre qu'ailleurs. L'espace y est une vaste nappe aride dont les frontières reculent à mesure que l'on court pour s'en échapper. Le reste du monde n'y a pas sa place. Ce sont des coins dont il n'y a rien à apprendre et rien à comprendre.
Elle a fermé les yeux un instant puis a fixé la route droit devant, refusant d'accepter, les mains jointes et serrées, les limites de son pouvoir. »

Quatrième de couverture

Les Bordes, c'est un lieu et c'est une famille. En l'occurrence, sa belle-famille qui ne l'aime pas. Elle, Brune, le bouclier. Mère responsable, tenant solidement sur ses deux jambes, un œil toujours fixé sur le rétroviseur ou l'entrebäillement de la porte, qui guette, anticipe, tente de maîtriser les risques.
Ce week-end, comme chaque année en juin, elle prend la route avec ses deux enfants pour rejoindre Les Bordes et honorer un rituel familial.
Pour celle qui craint chaque seconde l'accident domestique, Les Bordes ressemblent à l'enfer. Trop de jeux extérieurs, trop de recoins, de folles libertés. Trop de silence et de méchancetés à peine contenues. Trop de souvenirs.
Aux Bordes, Brune saura-t-elle esquiver le pire ? Est-il possible pour une mère de protéger ses enfants ?
Derrière la mécanique du drame hasardeux et l'absence de bourreaux, Les Bordes dresse un portrait de la famille, de la parentalité et de la maternité sans fard, grâce à une héroïne aussi troublante qu'humaine.
Aurélie Jeannin est conceptrice-rédactrice, consultante spécialisée en identité de marque. Elle est l'autrice d'un premier roman remarqué, Préférer l'hiver (HarperCollins, 2020; HarperCollins Poche, 2021). Elle vit avec son mari et ses enfants en forêt, quelque part en France.

Éditions Harper Collins/Traversée,  janvier 2021
218 pages 

lundi 9 octobre 2023

Flagrant déni ★★★★☆ de Hélène Machelon

Juliette, une lycéenne brillante, à la verve superbe déclara un jour forfait, terrorisée face à ce bébé qui s'était planqué au fin fond de ses entrailles - son subterfuge à lui pour se positionner du côté de la vie. 
Et sa famille autour, ses parents et sa sœur quasi jumelle, Chloé. Une famille emplie d'amour à qui Juliette ne laisse rien passer, surtout à sa mère, « [...] deux cœurs hémophiles qui se perdaient. » 
J'ai littéralement fait partie de l'équation, propulsée, avec Juliette et sa famille, dans cet immense et vertigineux tourbillon de la vie qui a suivi l'incroyable et effroyable annonce du déni de grossesse de Juliette ; c'est d'un souffle que j'ai eu le sentiment de dévorer les mots de l'autrice sur les deux premiers tiers du roman.
Le sas de décompression bienvenu qu'a représenté pour moi le troisième tiers de ce roman ménage un tantinet et permet de prendre la hauteur nécessaire pour comprendre les étapes successives qui mènent à un horizon plus clément. Des étapes légitimes, quasi incontournables pour que les nœuds se défassent, que les liens petit à petit se (re)tissent entre les différents membres de cette famille, pour que les brisures se parent de dorures laissant place à l'espoir.

Sujet difficile superbement traité par Hélène Machelon. L'uppercut que se prend Juliette, ses réactions et celles de sa famille, les émotions qui les traversent sont décrits avec une telle justesse, une telle précision, un tel réalisme que l'onde de choc nous traverse indubitablement.

Merci Magali (https://coccinelledeslivres.be/) d'avoir proposé ce voyage littéraire à "Flagrant déni" et merci Hélène Machelon de vous être prêtée au jeu. Une expérience incroyable qui m'a touchée, profondément touchée. Quelle écriture ! 
« Aucun être ne sort indemne des rouleaux de la vie »...

« La nature aime à se cacher. » Héraclite

« Elle était deux. Qui était-il ? Dans la même seconde, elle perdit sa verve, un peu de sa superbe et beaucoup de son enfance. Elle qui avait si souvent remporté la partie, échouait à ce concours d'éloquence. La langue cimentée au palais, elle déclara forfait.
Était-ce vraiment elle ? Ces échographies étaient- elles siennes ? Comment nier l'évidence? Son nom était inscrit sur l'écran. Son adversaire avait un visage et un corps. Comment accouche-t-on lorsqu'on n'est pas enceinte ? »

« Elle était une gamine terrorisée par cet inconnu qui, libéré, prenait la place qui lui revenait de droit. Le corps déformé de Juliette était devenu si phénoménal qu'elle le contemplait, sidérée. Il ne lui appartenait plus. Elle subissait cet autre dont elle ne voulait pas et qui l'assiégeait, qui la forçait. Comme un viol, elle se sentait sale et contrainte. L'enfant lui volait sa dignité et son innocence, il tuait son avenir. Il était le corps du délit, l'aveu criant de sa sexualité. L'enfant, vorace comme un parasite, s'était introduit en elle, avait puisé dans ses ressources pour se développer. Il était allé jusqu'à se servir de ses gènes comme point de départ de la construction de son être unique. »

« Les loups approchaient. Son tour venait, elle avait froid. En plein été, Juliette changea de saison. »

« Agnès enviait ces autres qui approchaient sa fille sans se brûler. La mère de l'adolescente avait mille mots ravalés. Le fichu caractère de Juliette, son envie de grandir trop vite et ses exigences les tuaient à petit feu. »

« Mère et fille étaient deux cœurs hémophiles qui se perdaient. »

« L'air se médicalisa. L'essaim de blouses blanches devint bleu. On entendit le bruit froid d'ustensiles métalliques déposés sur des plateaux métalliques placés sur des tables métalliques. Le champ stérile cachait le sang de la scène du crime. Des odeurs abrasives flottaient, prenaient Juliette à la gorge pour y rester collées. Celles qui s'infiltrent, qui vicient l'air, l'envahissent et persistent même une fois disparues. Juliette avait le sentiment de les avaler et qu'elles l'empoisonnaient. »

« Sans un regard pour les messages reçus la veille sur son téléphone, la lycéenne hébétée découvrit sur la toile de glaçantes histoires de congélateur, de sac de sport, de placard et même de poubelle. Elle trembla en lisant des mots gros comme hémorragie, néonaticide, prison.
Complices, le corps et la tête de Juliette s'étaient ligués pour protéger le nouveau-né de l'ogresse qui l'aurait dévoré. Le camouflage était donc le subterfuge, l'arme que l'Autre avait utilisée pour survivre. Il avait sauvé sa peau. »

« Au fil des années, sa mère devint son antithèse, elle était tout ce que Juliette ne voulait pas devenir. »

«  Juliette se rêvait un grand destin d'héroïne qui change la face du monde. Elle avait la soif d'absolu de certains adolescents, qui les rend intransigeants et cruels. »

«  Ils le trouvèrent beau, si petit sur leur poitrine. Rafael et Agnès croyaient l'enfant fragile alors qu'il n'était que vigueur. Ils le croyaient vulnérable, il n'était que force. C'était un leurre, éclatant de vie, l'enfant avait la rage écrasante des survivants. »

« Pourquoi fallait-il qu'ils se comprennent si mal, que dans leur bouche, les mots aient toujours un sens différent ? Alors qu'ils partageaient leur quotidien, ils s'épuisaient à se chercher sans se rencontrer vraiment. »

« La lycéenne s'était laissé séduire ou réduire par le regard intelligent de cet homme brillant animé par de grandes causes. »

« L'Autre était le terroriste capable de faire sauter sa vie. Malgré le rejet et la haine, il avait tenu, s'était accroché, il fallait qu'il aime sacrément la vie. L'Autre avait mordu les parois de son utérus pour ne plus les lâcher, et pendant neuf mois il avait imprégné ses chairs, la moelle de ses os jusqu'au noyau de ses cellules. Elle l'avait dans la peau, il était sa dope dont elle devait se désintoxiquer. Son corps entier, en manque, criait famine, il la rongeait et la rendait malade. L'adolescente hibernait en plein été et perdait la notion du temps. Léthargique, elle ne gardait comme référents que les deux grands axes du jour et de la nuit, elle passait du lit au fauteuil, du lit au tapis, du lit au lit. Là sans y être, elle voyageait hors d'elle, elle se désintégrait chaque jour un peu plus.
Depuis lui. Depuis le traumatisme de la naissance, Juliette ne savait plus réfléchir. Même mollement, encéphalogramme plat. L'Autre l'avait décervelée, elle marchait à côté d'elle-même. Juliette était floue, elle parlait flou, elle bougeait flou. »

« Juliette avait fait de lui un orphelin, un enfant d'aucune mère, né d'une fille qui s'était crue femme. »

« Juliette sut que dans l'ombre, en silence, on la raccommodait, on la berçait doucement, on lui chuchotait des mots d'amour qu'elle n'avait jamais entendus. Elle était la flamme sur laquelle sa famille soufflait pour la raviver. C'était donc cela l'amour fou : s'effacer pour laisser l'autre passer. »

« En dépit de tout, Solal était né heureux. Enfant mi-force, mi-faille, enfant crampon, enfant sauveur. »

Quatrième de couverture

Comment accouche-t-on lorsqu'on n'est pas enceinte ?

Un soir d'été, Juliette accouche, sidérée, d'un enfant qu'elle n'attendait pas. L'adolescente n'est pas une menteuse, jamais elle n'a consciemment caché quoi que ce soit aux yeux du monde. D'ailleurs, l'enfant n'apparaît pas, fruit lentement mûri, il fait irruption, s'impose dans l'instant, tapi qu'il était, insoupçonné, quelque part dans l'ombre des vertèbres, à l'affût dans un repli du ventre.

D'un naturel joyeux, Hélène Machelon croit encore au merveilleux. Quand elle n'est pas dans sa maison colorée, entourée de ses curiosités venues de pays lointains où elle a vécu, elle passe des heures dans les cafés à regarder les gens vivre et ne peut s'empêcher d'écouter leurs conversations.

Éditions Le Dilettante,  janvier 2023
213 pages

mercredi 26 juillet 2023

Un simple dîner ★★★★★ de Cécile Tlili

Un huis-clos intimiste qui m'a tenue en haleine. 
Un simple dîner, au premier abord. Il sera épicé - Claudia a préparé ce qu'elle sait faire de mieux, son excellent curry. 
L'atmosphère s'y densifie et devient de plus en plus pesante au fil des pages. Les personnages se révèlent à nous par petites touches savamment distillées. Et cette sensation que j'ai eu d'être dans cet appartement, spectatrice privilégiée de ce dîner aux subtiles saveurs qui laissera pourtant un goût amer à Etienne et Claudia, Johar et Rémi. Cette note amère libérera les émotions et déclenchera pour certains d'entre eux la volonté accompagnée d'une force insoupçonnée de s'extraire de la cage, de s'affranchir des cases dans lesquelles la société les a piégés.

Une lecture coup de coeur empreinte de nostalgie. 
Elle parle de la place des femmes dans la société, de l'amour qui parfois se détend avec le temps, de fossé qui se creuse indubitablement, de l'envie à un moment de sa vie de retrouver la liberté de sa jeunesse passée. 
Un regard délicat sur la vie, celle que l'on se rêvait à vingt ans, celle que l'on a vingt ans plus tard. Ce regard que l'on porte sur celui/celle que l'on est devenu. 
Les chemins empruntés tout tracés ou que l'on bâtit à la sueur de son front pour se hisser au sommet nous font parfois passer à côté de l'essentiel. Il n'est jamais trop tard pour s'en rendre compte ...
« Vous ne connaissez pas les compromis nécessaires au maintien d'un couple dans la durée. Vous n'êtes pas encore ces acrobates sans cesse en équilibre sur la corde de leur histoire d'amour, risquant de basculer à tout instant dans l'amitié, l'indifférence ou la haine. Vous nous avez donné la petite impulsion qui nous a permis de nous redresser, ce soir. »
Un roman fort de cette rentrée littéraire, à mon humble avis !

Merci Cécile Tlili pour ce dîner ! Je reprendrai bien un peu de dessert ;-)
Merci également aux éditions Calmann-Lévy et à Babelio.  

« Rien que pour cette liberté de pouvoir s'échapper à tout instant avec un alibi incontestable, elle se dit que cela vaut la peine de se calciner les poumons. C'est peut-être le seul trait d'union entre l'adolescente qu'elle a été et la femme qu'elle est devenue, la cigarette. La seule rayure laissée apparente sous la couche de vernis dont elle a recouvert sa vie. »

« Étienne observe le plan de travail de granit où Claudia finit de garnir les assiettes, la table de bar, les meubles de cuisine aux lignes d'une sobriété parfaite. Son regard file vers les grands miroirs de la salle à manger et du salon qui se renvoient leurs reflets à l'infini, vers le parquet centenaire dont il aime entendre le craquement sous son pied. Jamais il ne pourra renoncer à tout cela. Au contraire : il est programmé pour en avoir toujours plus ; toujours plus grand, toujours plus beau. Il ferme les yeux. »

« Johar savoure les bulles dorées qui éclatent sur sa langue. Elle se sent forte, ses jambes puissamment ancrées dans le sol, son corps concentrant vers lui toutes les lumières du salon. Si les lampes tournoient légèrement autour d'elle, c'est pour mieux l'auréoler de leurs rayons chatoyants. L'agitation qui a suivi son annonce leur a donné chaud à tous, ils transpirent, tout particulièrement elle dans son pantalon de tailleur trop épais et sa blouse à manches longues. Elle sent un filet de sueur ruisseler le long de sa colonne vertébrale et se demande si des auréoles d'un gris plus sombre se sont déjà formées au niveau de ses fesses. Elle aurait dû assumer une robe d'été. Sa robe portefeuille noire aurait été parfaite pour ce moment de triomphe. Elle s'imagine dominer la scène de son port altier, ses hanches mises en valeur par l'élégance du drapé. Rémi cherche de nouveau à l'enlacer mais elle ne lui donne pas de prise, elle est une statue qu'on touche du bout des doigts sans savoir si on y est autorisé. Comme il lui paraît loin le temps où elle n'aurait pas imaginé fêter un succès ailleurs que dans les bras de Rémi, son plus grand admirateur, son meilleur soutien. Leur complicité d'alors lui est devenue totalement étrangère. »

« Elle écoutait le frémissement de l'huile dans les poêles, le tremblement du couscoussier.
La suite, Johar est incapable de la revoir avec ses yeux d'enfant. Elle ne lui apparaît qu'à la lumière accusatrice de son regard d'adulte. Les hommes - ses oncles, les aînés de ses cousins, et souvent des invités dont elle ne savait pas précisément situer la place dans la famille - attendaient, tranquillement attablés, le défilé des plats. À la fin du repas seulement, les femmes et les enfants, en cercle sur les petits tabourets ou accroupis directement au sol, se partageaient en vitesse les restes tièdes. Ils saisissaient à pleines mains les fritures devenues molles. Ils trituraient la semoule, que la sauce avait figée en boules compactes, à la recherche d'un morceau de viande oublié. Puis, sa mère préparait le thé. Elle faisait bouillir les feuilles, jetait les premières eaux, trop amères, et goûtait à plusieurs reprises afin d'être certaine d'avoir ajouté la quantité parfaitement écœurante de sucre qu'attendaient les mâles. Pendant ce temps, sa tante remplissait trois grandes bassines de fer-blanc d'eau chaude additionnée de lessive en poudre, et commençait à y mettre la vaisselle à tremper. Les hommes, repus de gras, d'épices et de sucre, commençaient à faire la sieste, tandis que les femmes et les aînées s'affairaient encore jusqu'en milieu d'après-midi, jusqu'à l'heure où la ville, le pays entier, se
figeait dans une gelée de sommeil et de chaleur. 
À l'adolescence, ce rituel avait fait hurler de rage Johar contre sa mère. Plus que l'original tunisien, c'était sa réplique noiséenne qui la rendait folle. »

« Pendant longtemps, sa colère quant à la soumission de sa mère avait alimenté sa rage de réussir. Elle s'était juré de ne jamais cuisiner. Elle veillait scrupuleusement à une répartition parfaitement équilibrée des tâches quotidiennes entre Rémi et elle. Surtout, elle avait décidé qu'elle deviendrait le type de femme que l'on n'imagine pas reléguée en cuisine. Elle deviendrait une tout autre femme que sa mère. Puis, un jour que Johar n'aurait su dater précisément, la colère envers sa mère s'était tarie, faisant place à une indifférence sèche. »

« Rémi recueille précieusement la goutte de nostal gie qu'il a décelée dans la voix de Johar. Le souvenir de leurs premières années l'émeut donc, elle aussi. Lui a soigneusement consigné dans sa mémoire ces histoires de virées en voiture qui s'achevaient sur le bas-côté d'une route de campagne à attendre l'arrivée d'une dépanneuse, la tête dans les mauvaises herbes, de randonnées en montagne qu'ils terminaient de nuit et en courant, parce que aucun d'eux ne savait lire une carte topographique. Il conserve, bien ordonnées dans son cerveau, les photos des fous rires de Johar lorsqu'il rentrait à la maison affublé des perruques les plus extravagantes des coiffeurs afro du boulevard de Strasbourg, par lequel il aimait faire un petit détour avant de rentrer rue Cail, quand il savait qu'il la retrouverait pétrie du stress de ses prochaines échéances professionnelles. Il consulte encore parfois cet album photo intime avec mélancolie. Mais, avec les années, les clichés s'y sont faits plus flous, plus rares, jusqu'à laisser totalement vierges les pages de la période récente. Johar n'a plus besoin des perruques. Johar n'a plus peur. Elle est devenue une machine, elle maitrise l'art de la guerre. Rémi se demande si elle sait seulement pour quoi elle se bat. »

« Johar l'écoute faire renaître les soirées où ils s'étaient découverts pareillement insatiables d'alcool et de fête, grisés par l'excitation des premiers succès de Johar, les virées à la campagne dans la Peugeot 205, les nuits passées à dessiner un avenir auquel ne ressemble nullement leur quotidien d'aujourd'hui. Ils étaient si juvéniles, si bruts encore, si émouvants dans leur soif de vivre intensément que, même si elle sait que les mots ne sont pas grand-chose face à des années d'indifférence, elle accueille avec une curiosité mêlée de gratitude ce sentiment de nostalgie qu'elle a, toute sa vie, rejeté avec dédain. »

« Vous ne connaissez pas les compromis nécessaires au maintien d'un couple dans la durée. Vous n'êtes pas encore ces acrobates sans cesse en équilibre sur la corde de leur histoire d'amour, risquant de basculer à tout instant dans l'amitié, l'indifférence ou la haine. Vous nous avez donné la petite impulsion qui nous a permis de nous redresser, ce soir. »

« Étienne n'appartient pas à la catégorie de personnes qui se laissent aller aux regrets. Il est de la caste de ceux à qui le monde est dû. »

Quatrième de couverture

« Dans le miroir de la salle de bains, elle se dévisage, et se voit telle que les amis d'Étienne vont la voir : une fille fade et gauche, une fille qu'il a choisie parce qu'elle ne risque pas de lui faire de l'ombre. »

Un soir de canicule, en août à Paris, deux couples se rejoignent pour dîner. La soirée aura lieu chez Étienne. Claudia, sa compagne, d'une timidité maladive, a cuisiné toute la journée pour masquer son appréhension. Johar et Rémi, leurs invités, n'ont pas l'esprit tranquille non plus. Autour de la table, les uns nourrissent des intentions cachées tandis que les autres font tout pour garder leurs secrets. L'odeur épicée d'un curry, une veste qui glisse d'un fauteuil, il suffit d'un rien pour que tout bascule.

Avec ce huis-clos renversant, Cécile Tlili interroge la place des femmes dans la société et tisse, avec délicatesse, une ode à l'émancipation et à la liberté.

Cécile Tlili a cofondé une école alternative pour les enfants neuro-atypiques. Un simple diner est son premier roman.

Éditions Calman Levy,  août 2023
179 pages

lundi 2 janvier 2023

Isadora ★★★★☆ d'Amelia Gray

Étrange, complexe et singulière lecture. 
Portrait d'une danseuse américaine du début du XXème siècle, une danseuse aux pieds nus, une artiste en avance sur son temps et une mère meurtrie par la mort de ses enfants qui doit faire face à la douleur, se reconstruire, continuer, se libérer en dansant « Danser, c’est exprimer sa vie intérieure »
Amelia Gray nous donne à voir, avec humour (noir) et poésie, l'histoire fascinante de cette femme. En analysant profondément la psychologie de l'artiste et de la coterie qui l'entourent (mari, soeur, beau-frère, mère, amant...), elle densifie incroyablement cette biographie. Je découvre une auteure qui a une imagination débordante et qui m'a donné du fil à retordre ! La prose est grandiose, la langue très belle, mais la lecture a été fastidieuse pour moi. Je ne regrette pourtant pas cette lecture transpercée par de belles et fortes émotions, et me réjouis d'avoir été au bout ;-).
Pour les amoureux de la grande littérature.
Vous l'avez lu ? Vous connaissez cette auteure ?

« Avril 1913: le monde goûte à la prospérité des temps modernes. Alors que la Grande Guerre éclatera dans quelques mois, l'Europe vibre d'inventions, d'art et de changements sociétaux. Sans se douter qu'un conflit mondial l'attend au tournant, la classe moyenne grandissante savoure un sentiment de paix, de prospérité et d'optimisme.

Isadora Duncan s'est placée au cœur même de tout cela. Née en Californie, elle a convaincu sa mère, ses deux frères et sa sœur de la rejoindre sur le Vieux Continent: nous sommes en 1899, à l'aube du xx siècle, et elle a vingt-deux ans. Les Duncan s'installent à Londres l'année où le RMS Oceanic fait son voyage inaugural et où Marconi réussit la première liaison radio transmanche.

À une époque où les danseuses se ceignent de corsets et le public la précision rigoriste du ballet, Isadora consacre le travail de toute une vie à une théorie de la danse soutenant que, si l'idéal de beauté est à trouver dans la nature, alors le danseur idéal doit se mouvoir naturellement. À vingt-six ans, elle donne à Berlin une conférence intitulée «La danse de demain », qui tourne en dérision les muscles et les os déformés» des plus grands danseurs de ballet du monde et dénonce la tragédie de la restriction des corps alors inhérente au genre. Elle exhorte son public grandissant à s'intéresser à l'art et aux idées des Grecs, dont la théorie des formes de Platon, qui conforte l'idée selon laquelle l'art doit aspirer à l'émulation de la nature. Les danses d'Isadora, simples valses et mazurkas à première vue, cherchent par l'aisance de leurs mouvements à saisir l'expression vitale et viscérale de la beauté dans sa forme la plus pure.

Ravie de l'intérêt lui que porte la presse à sensation, Isadora connaît un succès fulgurant et se sert de sa réputation pour accéder à la gloire. Bannie de certains théâtres parce qu'elle se produit en tunique et pieds nus, elle trouve, grâce à son talent intuitif et novateur, un premier public à Vienne, Paris, Londres, Moscou et New York.

Sa vie sentimentale tout aussi prolifique fait jaser la bonne société. En 1906, elle donne naissance à Deirdre, dont le père est Gordon Craig, un metteur en scène et scénographe qu'elle appelle Ted. Quatre ans plus tard naît Patrick, le fils de Paris Singer. Capitaliste invétéré, Paris jouit de la fortune accumulée par son père, inventeur de la machine à coudre, tout autant qu'il est hanté par le succès de ce dernier, que lui rappellent sans cesse les vitrines du monde moderne faisant partout la réclame des neuf cents points par minute. Paris offre à Isadora la possibilité de faire coïncider l'ambition de ses idées et la réalité de ses finances, et malgré des disputes explosives, dans les années qui suivent la naissance de Patrick, le couple est heureux. 
Au début du xx siècle, Paris et Isadora parcourent l'Europe avec les enfants. Isadora travaille sans relâche, donne spectacles et conférences, organise des fêtes qui durent des semaines. Avec Elizabeth, sa soeur à l'infinie patience, elle crée ses premières écoles, pour enseigner à une génération de danseuses le genre de mouvement naturel qui deviendra bientôt la danse moderne. Et c'est ainsi que la famille s'attelle à la difficile tâche de bâtir un mouvement artistique.

Avril 1913: Isadora Duncan est à l'apogée de son pouvoir. Elle se trouve à l'aube d'un grand bouleversement, tant dans son existence personnelle que dans le monde. Une énergie enfle autour d'elle, qui la fascine et imprègne son travail. Isadora augure que de cette énergie naîtra une révolution artistique et qu'elle-même se trouvera à l'avant-garde d'une époque consacrée au sublime.
Malheureusement, elle se trompe. »

« Qu'est-ce que l'amour sinon des griffes et des regards en arrière? Otant les peluches du carré de dentelle à son cou, la fillette lisse avec un peu de salive la rose de coton accrochée à son cour Chaussettes blanches et chaussures souples, manches purilles à des cloches de plongeur. Le tailleur avait béni cette robe et lui avait souhaité le meilleur en cousant son nom dans les ourlets : Deirdre, toujours sérieuse et qui se tient bien quand parlent les adultes. »

« Tu dois l'imaginer même si je suis sûre que tu préférerais t'y soustraire, et je dois te le décrire même si je préférerais de toute évidence oublier. C'est là le devoir des vivants, le sort jeté à ceux qui doivent poursuivre leur route tandis que les morts ont trouvé le repos. Tu devrais aller t'asseoir dans un endroit calme des coulisses, peut-être près du cagibi où tu caches le gin. »

« Un cri pénétrant jailli de mes entrailles s'est répandu brusquement vers les murs et le sol. Il formait une résidence sonore qui résonnait dans l'écale vide de mon corps, mes côtes telle une toile d'araignée en lambeau tendue sur ma colonne vertébrale, berceau affaissé pour mon cœur en charpie. »

« Bien sûr, ils ont un problème d'inondation. Une fois qu'Étienne à l'œil jaune a eu fini de nous adresser, entre deux rots, ses condoléances élémentaires, tout en jouant avec la chaîne de la pendule à coucou de son bureau pour en rééquilibrer les poids, j'aurais dû appeler la voiture, laisser diverses excuses sur un bout de papier et me faufiler dehors par la petite porte, les yeux fixés devant moi, d'une manière à peine visible, tout en giflant les enfants pour ramener de la couleur à leurs joues. Mais le devoir est un piège efficace, auquel il est difficile d'échapper dans les meilleures conditions, aussi nous trouvons-nous tous les trois confinés par la mort dans un sous-sol mal éclairé, tandis qu'en haut ils s'occupent de toilettes bouchées. Une coulée d'égouts pestilentielle traverse le hall en marbre, jusqu'au tissu dont on a recouvert la table où gisent les enfants. L'eau noire imprègne bientôt le linge, encore cette matière liquide qui vient faire des ravages pour nous rappeler son pouvoir. »

« J'ai bâti mon monde sur l'impression que j'avais d'être portée en avant sur mes orteils, rassemblant dans mes bras ouverts la vie côtière telle une moisson pour la libérer ensuite, sans songer un seul instant à tempérer cela par l'idée que cette énergie pourrait s'éteindre. »

« Paris découvrit que la culpabilité était une émotion robuste. Elle pouvait se conserver des années dans le climat tempéré de la mémoire, rangée comme un bon fromage parmi les meules moisies de l'amour et de la peur. La culpabilité élabore un récit: la vieille femme pose sa fourchette pour songer à une fille qu'elle a évitée sur le chemin de l'école. L'homme marque une pause sur le seuil de sa maison pour se souvenir d'un chien qu'il a torturé vingt ans plus tôt avec un pétard. La culpabilité conçoit son propre châtiment: la femme achète des rubans aux enfants qu'elle croise dans le parc, mais ils la fuient en hurlant; l'homme nourrit un chien bâtard sur un terrain vague avec du riz et du lait, essuie la gale souillée autour de ses babines, accroupi pour tenter de saisir une expression dans son regard. Mais la culpabilité n'est pas une chose logique, une série de poids et de contrepoids à équilibrer. C'est un manège précaire, où sont sculptés à la main tous les choix que celui qui l'emprunte aurait pu faire. Ici, Paris insiste pour qu'ils fassent le chemin à pied ; là, il vérifie les freins ; ici, il envoie leur mère au lieu de la gouvernante; là, c'est lui-même qui  y va. Les anneaux d'or lui échappent des mains. Sa vie entière, il cherchera à les atteindre. »

« Au chevet d'Isadora à Corfou, où la maladie, joviale, menace de la faire chavirer

Si j'avais eu tort tout ce temps et qu'il existe bien une vie après la mort, je peux divertir l'équipe céleste des heures durant en leur décrivant dans le moindre détail cette chambre de quatre sous. Un mobilier tristounet entoure le lit, et même si l'hôtelier a fait grand cas de la salle de bains privée, j'aimerais autant prendre mon bain devant tout le monde si cela peut me donner des témoins pour les araignées. La salle de bains n'est équipée que d'une seule fenêtre hublot, à peine assez grande pour que je puisse y passer le bras. Dehors, les goélands plongent en diagonale vers l'abîme et en remontent avec des bouts de poisson ensorcelé.
Peut-être suis-je en convalescence en enfer, dans un cercle de la souffrance où les damnés battent les tapis avec des raquettes de tennis et poussent des chariots de bois par les chemins pavés tandis que geint inlassablement une insignifiante sirène, et à l'instant où cela me devient insupportable, la sirène s'éteint en un gémissement déçu et le ferry baisse sa passerelle pour le débarquement des passagers. Le charme de ce port s'est tari moins d'une heure après notre arrivée et à présent, au bout d'un mois, j'aimerais autant être roulée en boule dans une eau fangeuse au fond d'un puits. »

« Max se surprit à penser souvent à Elizabeth, et lors- qu'il fut temps de quitter le foyer familial, il envisagea de se faire engager dans son école. Cette première soirée ouvrit aussi la voie à leur relation amoureuse, qu'il avait toujours appréciée car elle avait pour fondations des idées communes. Il avait su tout de suite que les conversations avec Elizabeth lui offriraient une plus grande connaissance du monde que ce qu'il obtiendrait assis aux pieds d'un penseur célèbre. Les idées d'Elizabeth étaient pour lui très claires, très faciles à interpréter. Si elle parlait d'un paysage, il en comprenait la nature par la description simple qu'elle en faisait; elle évoquait toute l'existence à l'avenant, qu'elle songeât au dîner ou se livrât à un plaidoyer sur la nécessité de l'affection physique. Elle vivait dans le monde comme une invitée familière. Max trouvait dans la vie d'Elizabeth une logique à la sienne. Et c'est ainsi qu'il tomba amoureux. »

« Nous nous retrouvâmes à essayer de nous immiscer dans une communauté soudée où tous attendaient des autres qu'ils leur donnent la réplique, prêts à humilier quiconque osait sortir du rang. Le changement exigeait du courage, et le courage, visiblement, exigeait du changement. »

« Son sexe s'enchâsse parfaitement entre mon pouce et mon index. Je me demande pourquoi on n'a pas pris l'initiative de mesurer la valeur de chaque homme à sa longueur, puis d'accrocher le résultat à son col avec son groupe sanguin et ses plus grandes peurs. »

« C'était une saison particulièrement bonne pour la danse, et on sentait en ville que si les choses continuaient ainsi, nous finirions peut-être l'année par d'incalculables progrès dans les domaines de l'art et de la science, progrès qui nous projetteraient dans l'ère de la dignité humaine et de l'amour. Je me produisais au centre de la grande salle de la Gaîté-Lyrique, le public debout autour de moi. D'immenses fenêtres ouvraient sur la neige, et l'étoile de boussole gravée dans le bois me donnait l'impression de danser sur une carte du monde.
Je dansais sans doute sur du Chopin, car à l'époque il n'y en avait que pour Chopin. Avant que le pianiste ne se lançât, j'aimais rester debout une minute en silence, afin de m'imprégner de mon public et de respirer avec lui. J'espérais que tous auraient le sentiment que j'improvisais spécialement pour eux, alors que j'avais en réalité pratiqué chaque mouvement en séquence pendant des semaines, même ma façon d'aller me mettre en position et l'aisance avec laquelle je demandais au pianiste un certain mouvement ou une certaine cadence.
L'impression de spontanéité finit d'ailleurs par faire bien son œuvre, de sorte que je me sentis peu à peu trop obligée de prouver ma propre maîtrise, ce qui fit perdre à toute l'entreprise une partie de sa magie, mais ce fut bien après cet hiver de 1909, où la magie était présente à profusion. »

« Les fleurs étaient si fraîches que la vie semblait encore pulser en elles, leur impudeur conférait à la pièce une teinte franchement sexuelle. J'ouvris enfin la porte en grand et Paris Singer m'apparut dans toute sa splendeur, colonne faite homme - quiconque n'est jamais tombé amoureux d'une colonne de pierre n'a pas passé assez de temps en leur compagnie. »

« Paris, fils d'Isaac, descendu du mythe, à la barre de la fortune de son père, Isaac Singer, lequel avait légué à ses enfants un si opulent banquet que ceux-ci ne pouvaient qu'espérer trouver l'énergie requise pour en consommer une tranche minuscule. Ils étaient contraints de sourire vaillamment lors des soirées, tandis les que gens regardaient autour d'eux comme si Isaac en personne écoutait la conversation. Les femmes racontaient à Paris leurs rêves dans lesquels son père se présentait au pied de leur lit, entre deux rangs de machines à coudre, inventeur nimbé de poudre d'or, et leur faisait violemment l'amour dans des kilomètres de pantalons à ourlets. »

« Maintenant que l'un et l'autre sont enfin partis, le calme du matin revient. J'ai devant moi de douces heures de contemplation pour constater que le chagrin présente des contours parfaits en tant qu'aventure intime et que la mélancolie peut s'interpréter devant un public ; le chagrin véritable, en revanche, mérite qu'on le protège et qu'on le choie. Le chagrin est le seul espoir de la pauvre âme qui se débat dans l'eau, la seule pierre que le corps peut porter et qui sera peut-être assez lourde pour le couler. »

« Les hommes ne méprisent rien tant que leur propre confort et détestent les femmes qui, dans leur vie, le leur offrent. Ils attendent de leur épouse la sécurité et  des autres femmes le danger, sans se rendre compte que toutes risquent la mort à fréquenter des inconnus et passent donc leur vie à tenir ces menaces à distance, une tasse qui ne doit jamais se renverser sur les hommes qu'elles aiment, lesquels pendant ce temps les détestent pour ce qu'elles feignent d'être. La maternité est une situation encore plus sombre, car la mère laisse grandir dans son corps l'architecte de sa propre fin ; l'enfant qui ne la tue pas en couches lui brisera plus tard le cœur. Les hommes, eux, doivent se fabriquer le genre de danger qui se présente sans relâche aux femmes. »

« C'était perturbant de se dire que l'art, tout comme l'invention, pouvait être transformé et dépasser ce pour quoi il avait été créé, simplement en continuant d'exister. Bien sûr, une toile pouvait être détruite, mais le dommage psychique d'un changement de régime politique sur une œuvre d'art pouvait être plus dévastateur encore. Il s'imagina les machines à coudre de sa famille créant les uniformes de compagnies entières de soldats en guerre, les coutures parfaites des drapeaux ennemis. »

« Les voyages permettent de se complaire dans le narcissisme le plus pur. La petite chèvre sur le rivage m'a rappelé la Californie, les dômes vitrés de l'hôtel deux autres que j'avais vus à Moscou. Je n'avais jamais vu de porte aussi étrange, si bien qu'aussitôt elle devient pour moi le symbole de Constantinople, de toute la Turquie, et l'expérience ne sert qu'à aplatir un peu plus le monde. C'est une pratique honteuse, mais la plupart des touristes s'y adonnent, font en sorte que le monde se rapporte à eux et non le contraire, et ainsi nous évitons la peine de nous fondre dans quoi que ce soit de nouveau. »

« Depuis très jeune, Paris était si naturellement fait pour profiter de la largesse de son père qu'il en était venu à attendre les mêmes cadeaux du monde. En ce sens, il devint un membre de la classe des consommateurs, même s'il combattait amèrement cet honneur.

Lorsque Isadora se présenta dans sa vie, il saisit sa chance de servir de canal pour son travail. Il s'émerveillait de la voir produire et consommer en très grande quantité et en circuit fermé, traversant au pas de course sa salle de répétition à sa dixième heure de pratique avec le même plaisir qu'elle consacrait aux interminables après-midi passés à lire de la poésie dans son bain. Elle demeurait trois jours entiers au lit et occupait le quatrième à rédiger assez de notes de conférence pour remplir une bassine. Elle n'était ni la rêveuse frivole à laquelle il s'était attendu, ni le miracle né de la terre génératrice qu'elle semblait vouloir être aux yeux de tous; elle était quelque chose de tout à fait autre et de tout à fait séduisant. Elle ne désirait que contrôler les limites de son corps - ce qui la distinguait on ne peut plus de Paris, qui voulait pour sa part contrôler la superficie de multiples propriétés –, mais dans son petit domaine à elle, elle était insatiable et sans compromis, de telle manière que, par comparai- son, Paris se sentait amateur et négligent. Même si elle appréciait toujours les fleurs qu'il lui portait, elle semblait hermétique aux louanges et aux sentiments, si bien qu'il se gardait de faire trop l'éloge de ses talents stupéfiants; il pouvait déposer des cadeaux à ses pieds, mais en cela il ne serait pas différent de ces autres qui se prosternaient devant elle, de ces faux amis qui attendaient dehors lors des obsèques, essayant de l'apercevoir pendant qu'elle entrait. Paris s'enorgueillissait de comprendre Isadora mieux que la plupart des gens ne le pourraient jamais. Elle travaillait à ressembler à une silhouette sur un vase, mais elle était plus essentielle que la silhouette ou le vase lui-même, ou même que le musée dans lequel il était exposé. Elle était une tour, une flèche, un clocher rutilant en cuivre forgé dans le feu et s'élevant par-dessus le chaos pour percer le ciel sans nuages. Il pouvait difficilement lui avouer tout cela et endurer ensuite une de ces semaines où il devrait la regarder se pavaner, mais c'était vrai et elle le savait. »

« Dans le puits de ténèbres autour de nous, des murmures s'élèvent. Je n'ose pas regarder. Ils desserrent les lanières de ma tunique et exposent mes seins. Ils me tripotent et me reniflent comme des chiots, leurs joues incroyablement froides se réchauffent à mon contact. Ils tètent dans un silence de glace pendant que, les rivés droit devant moi, au-delà du plafond, à travers la yeux charpente et le toit, je m'aperçois que je flotte, légère comme l'air, sans oser respirer pour ne pas les perdre à nouveau.  »

« Je leur ai appris à écouter le point qui pulse sous leurs côtes, à se déployer à partir de lui comme une bannière, je leur ai appris à courir et à bondir, à se changer en colonnes si parfaites qu'ils pourraient durer toujours. Je leur ai appris à consommer la beauté, à l'accueillir en eux et à fabriquer la danse que cette beauté leur avait offerte, un art qui n'existe que comme la beauté seule peut exister, en tant que la vie elle-même rassemblée dans un instant. Je leur ai appris tout cela, mais je ne leur ai jamais appris à nager. »

« Isadora parle

- Tous les hommes sont mes frères, toutes les femmes sont mes sœurs, et tous les petits enfants de la terre sont mes propres enfants. Quelle si fragile chose est l'art dans un monde où les enfants meurent? On m'a apporté mes bébés qui se tenaient main dans la main.
« Pour échapper aux griffes du fleuve, je dus le remercier pour ce qu'il me donnait et en demander encore. Alors qu'il semblait emporter la vie, il me donna tout de la vie. La mort m'enseigna qu'il n'y avait pas de malveillance dans un fleuve. Et donc j'appris, ainsi qu'apprend un enfant, un mot après l'autre: le monde ne nous enlève rien, il recèle seulement ce que nous remettons entre ses mains. À la mort des enfants, j'appris que tous les fleuves de la terre étaient mes enfants. »
« La vie est une bête glorieuse, la mer son œil de Léviathan. Je me montre mal en point face à vous, portant le monde comme un vêtement, j'ai combattu cet animal, mais à présent, je le chevauche. Je me serre contre lui autant que je peux, j'empoigne sa fourrure à la racine tandis qu'il court et je garde la tête haute, car la vie est une bête qui rue autant qu'elle peut pour écraser sa charge, l'unique but du voyage entraperçu çà et là le long du chemin. » »

« Elle croit que ses souffrances seront récompensées par la gloire, que la joie et la douleur trouveront un équilibre sur la balance de sa vie, mais elle se trompe. Le bonheur ne se gagne pas. Nous tombons dessus tels des ivrognes, avant de retrouver notre contenance et de poursuivre notre chemin en titubant, à la recherche du monde entier comme on danse. »

« Je me suis appuyée sur plusieurs ouvrages dans l'écriture de ce roman. En particulier, 1913: In Search of the World Before the Great War, de Charles Emmerson (non traduit en français), et Isadora : A Sensational Life, de Peter Kurth (non traduit en français). Mes remerciements tout particuliers à Mary Sano et à son Studio of Duncan Dancing à San Francisco, qui contribue à faire vivre la méthode d'Isadora avec beaucoup de sensibilité et de dévouement, et propose volontiers des leçons même aux plus empotées. »

Quatrième de couverture

Isadora Duncan est au sommet de sa carrière, quand, en 1913, ses deux enfants meurent à Paris dans un accident de voiture. Incapable de danser, et à la limite de la folie, elle entame alors un voyage en Méditerranée en quête d'une manière de se réinventer en tant que femme et en tant qu'artiste.

Avec ce roman biographique, féministe et psychologique d'une rare finesse, Amelia Gray dresse le portrait magistral de l'une des plus grandes artistes du xx siècle.

C'est flamboyant, c'est créatif, c'est cruel, terriblement ambitieux aussi, comme si l'écriture d'Amelia Gray collait parfaitement au rythme et aux mouvements de la danse d'Isadora.

Éditions de l'Ogre,  août 2022
570 pages
Traduit de l'américain par Nathalie Bru

mercredi 30 novembre 2022

Le colonel ne dort pas ★★★★☆ d'Émilienne Malfatto

Un colonel soldat
quelque part dans un pays en guerre
« passe de noires nuits blanches nuits atroces 
interminables 
avec ses ombres »
Il a tué, torturé. 
Au nom de la guerre. 
Pour la Nation.
On dit de lui qu'il est un « spécialiste ».
Aujourd'hui, au temps de la Reconquête, les fantômes de ses morts le hantent et à leur tour, le torturent, prennent possession de ses nuits et le soustraient au sommeil.
« mais après vous les Hommes-poissons 
qu'avais-je à perdre 
puisque le sort était déjà jeté 
puisque vous alliez revenir me hanter
blanchâtres et gonflés d'eau vaseuse 
c'est ainsi que je me rappelle de vous
que vous êtes restés derrière mes paupières 
dans ma tête 
si je m'arrachais les paupières et les yeux vous seriez

encore là »
Il est passé de bourreau à victime, devenu gris, maussade à l'instar du palais dans lequel il exerce « l’art qui consiste à ne pas faire mourir trop tôt »
Son teint sombre déteint petit à petit sur le décor. Le capitaine devient fou. Le navire prend l'eau en "absurdie". 
Une petite nouvelle qui nous plonge dans l'horreur de la guerre. 
Le soldat colonel déclame sa souffrance dans de longues tirades. 
Des tirades qui donnent à voir toute la noirceur que la guerre instille. 
Et apportent également la touche poétique qui rend ce livre puissant, saisissant.  
« qui d'entre vous viendra me tourmenter cette nuit ? 
toi, l'Homme poisson
le premier
le premier homme que j'ai fait poisson
dans cette eau 
empoisonnée
dans cette eau devenue mort 
toi, l'homme dont j'ai oublié le nom 
mais pas la vision du corps défait 
désarticulé
un corps quand il n'est plus un corps
ça ne ressemble plus à rien 
ça en devient presque
ridicule
grotesque
un corps qui n'est plus un corps savez-vous 
il faut un effort pour se rappeler que ce fut 
un être humain
une personne
avec des sentiments
des rêves
des
drames
une peau qui était une peau et non

une longue écorchure

plaie à vif plaie à sang 
difficile à croire ce qu'un homme peut souffrir vous ne le croiriez pas 
ce qu'il peut endurer de douleur 

de souffrance d'horreur de

déchirures

je ne le croyais pas non plus maintenant je le crois
je le sais je l'ai vu
de première main
de premier œil 
de première main qui guide la main du bourreau du 
tortionnaire ou
qui
parfois prend les choses en main
on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même 
cela s'applique aussi à la torture
à l'art de l'interrogatoire 
briser un homme
le torturer
le rendre fou
le défaire de son corps
de sa peau
de ses membres
de ses dents
de ses ongles 
c'est un art savez-vous
je suis moi resté simple artisan mais j'ai connu
des esthètes
de ce processus
qui coupent en musique 
qui ne vomissent pas le soir
dont les yeux brillent quand ils arrachent
d'autres yeux 
j'en ai connu mais je n'en fus pas 
simple artisan jamais esthète 
même si pour toi l'Homme au corps désarticulé

défait déconstruit

au fond

ça n'a pas changé grand-chose

et c'est toi maintenant qui me tortures
et qui me brises 
toi et tes semblables mes victimes vous avez
chaque nuit
chaque soir
cela en commun
même si tous ne sont pas morts
de la même façon
j'ai un répertoire fourni 
le carnet noir de mon âme
que voulez-vous 
demandez
quelle mort quelle victime 
à qui dois-je m'adresser en premier »

« À moi le langage ténébreux des suppliciés sur la chaise électrique 
le vocabulaire ultime des guillotinés l'existence est un œil crevé 
Que l'on m'entende bien un œil qu'on crève à 
tout instant 
le harakiri sans fin 
J'enrage à voir le calme idiot 
qui accueille mes cris » 
Aragon

« Ô vous mes martyrs qui hantez mes ténèbres 
puisque je dois m'adresser à vous 
par lequel d'entre vous commencer? 
Je redoute la nuit comme la proie le chasseur chaque soir je me tourne vers le soleil 
dans l'espoir que ce soir-là il ne tombe pas

à l'horizon

il est le seul qui vous tienne à distance 
vous mes martyrs mes bourreaux 
vous mon tourment 
mais chaque soir il tombe 
il tombe il disparaît et alors vous prenez vie 
dans mes yeux
derrière mes paupières serrées

de toutes mes forces

vous apparaissez vous vous dressez dans le noir de ma chambre
et je vous vois de derrière

mes paupières serrées 

qui d'entre vous viendra me tourmenter cette nuit ? 
toi, l'Homme poisson
le premier
le premier homme que j'ai fait poisson
dans cette eau 
empoisonnée
dans cette eau devenue mort 
toi, l'homme dont j'ai oublié le nom 
mais pas la vision du corps défait 
désarticulé
un corps quand il n'est plus un corps
ça ne ressemble plus à rien 
ça en devient presque
ridicule
grotesque
un corps qui n'est plus un corps savez-vous 
il faut un effort pour se rappeler que ce fut 
un être humain
une personne
avec des sentiments
des rêves
des
drames
une peau qui était une peau et non

une longue écorchure

plaie à vif plaie à sang 
difficile à croire ce qu'un homme peut souffrir vous ne le croiriez pas 
ce qu'il peut endurer de douleur 

de souffrance d'horreur de

déchirures

je ne le croyais pas non plus maintenant je le crois
je le sais je l'ai vu
de première main
de premier œil 
de première main qui guide la main du bourreau du 
tortionnaire ou
qui
parfois prend les choses en main
on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même 
cela s'applique aussi à la torture
à l'art de l'interrogatoire 
briser un homme
le torturer
le rendre fou
le défaire de son corps
de sa peau
de ses membres
de ses dents
de ses ongles 
c'est un art savez-vous
je suis moi resté simple artisan mais j'ai connu
des esthètes
de ce processus
qui coupent en musique 
qui ne vomissent pas le soir
dont les yeux brillent quand ils arrachent
d'autres yeux 
j'en ai connu mais je n'en fus pas 
simple artisan jamais esthète 
même si pour toi l'Homme au corps désarticulé

défait déconstruit

au fond

ça n'a pas changé grand-chose

et c'est toi maintenant qui me tortures
et qui me brises 
toi et tes semblables mes victimes vous avez
chaque nuit
chaque soir
cela en commun
même si tous ne sont pas morts
de la même façon
j'ai un répertoire fourni 
le carnet noir de mon âme
que voulez-vous 
demandez
quelle mort quelle victime 
à qui dois-je m'adresser en premier »

« Mais il n'est pas mort. Il n'est pas mort et il en a été presque déçu. Ses martyrs ses bourreaux ne le laissent pas s'en tirer aussi facilement, après tout la mort en elle-même ne dure qu'un instant une infime seconde où elle monte dans le corps et chasse la vie et la vie s'échappe ce qui est long ce qui est interminable c'est tout ce qui précède c'est la torture comme il le sait lui-même puisqu'il existe un art qui consiste à ne pas faire mourir trop tôt, puisqu'une fois qu'on est mort tout s'arrête, puisqu'on ne peut plus faire souffrir un cadavre. »

« un écusson de tissu de 
rien du tout 
voilà à quoi tient l'ennemi »

« [...]
j'ai tiré presque sans le vouloir
ton fusil enrayé en face de moi 
tu ne t'es même pas acharné sur le mécanisme
comme font certains 
les doigts fous accrochés au métal
il avait plu est-ce pour cela
que tu n'as pas pu tirer 
moi mon arme était sèche
mes mains n'ont pas tremblé j'ai tiré comme
à l'entraînement
comme nous l'apprenaient ces hommes durs
en nous traitant de sous-hommes de moins que rien 
tu m'as fixé quand la balle t'a touché
au-dessus de l'estomac
visez le ventre disaient-ils à l'entraînement 
toi tes yeux fixes tes yeux comme étonnés
quand tu es tombé 
à genoux d'abord puis à la renverse
autour les canons grondaient toujours 
c'était la guerre
ça ne compte pas diraient certains 
tu ne comptes pas
c'était la guerre 
tuer ou être tué
la loi de la guerre
oui mais voilà depuis quelque temps toi aussi
tu reviens »

« Il survécut au changement de régime, aux purges, aux procès, parce qu'on ne pouvait pas se passer de son talent, et peut-être aussi parce qu'il n'avait jamais été un homme de cour, qu'il était déjà, depuis longtemps, gris et pour ainsi dire invisible, se fondant presque avec le paysage. 
(Qui se charge de limoger une ombre ?) »

« Après toi
mon premier mort 
mon premier bourreau 
le séisme fut lent à venir
c'est comme la surface d'un lac gelé 
il faut que la faille vienne du bord
que ça se craquelle en un point 
et quand vous la remarquez c'est déjà trop tard 
la faille est trop grande 
elle se répand elle s'allonge elle envahit 
tout l'espace
et sous elle le vide l'eau glacée
il en va de même pour 
les fissures de l'âme
après toi mon premier mort mort dans la boue 
dans cette guerre affreuse 
et absurde cette guerre dont je n'ai toujours pas

des années après

compris pourquoi nous l'avions faite 
même s'il paraît que nous avons gagné 
que cela fut 
une grande victoire pour la 
nation »

« Le colonel pense souvent que la nature humaine se révèle dans ces instants de nudité absolue, quand l'homme est précisément dépouillé de toutes les minces couches de vernis - appelez ça l'éducation, ou la sociabilité, ou l'amour, ou l'amitié - qui recouvrent sa nature profonde, homo sanguinolis, sa nature animale, viscérale, quand l'homme n'est plus qu'une masse organique. Arrachez la peau d'un homme et vous aurez une forme sanguinolente, vermeille, une forme cochenille écrasée pas si différente d'un chien écorché, se dit parfois le colonel. Pourtant, il est bien forcé de l'admettre, il y a souvent des surprises dans ce qui précède le dépouillement ultime. Le lâche se révèle le brave s'effondre et donne tous les siens, certains pleurent et supplient, d'autres restent muets jusqu'au bout. Ceux-là sont plus rares et le colonel éprouve pour eux une sorte de respect. »

« mais après vous les Hommes-poissons 
qu'avais-je à perdre 
puisque le sort était déjà jeté 
puisque vous alliez revenir me hanter
blanchâtres et gonflés d'eau vaseuse 
c'est ainsi que je me rappelle de vous
que vous êtes restés derrière mes paupières 
dans ma tête 
si je m'arrachais les paupières et les yeux vous seriez

encore là »

« [...] Ordre de Mobilisation ça disait en lettres noires grasses avec les deux majuscules, l'encre avait un peu bavé mais tu sentais quand même le poids de la Nation qui t'appelait et là encore tu sentais la majuscule et il se rappelle avoir eu la grande sensation qu'une main invisible et géante venait de mettre sa vie en pause stop ça suffit, assez vécu, la vie on verra après, la vie c'est pour plus tard si tu survis si tu reviens, pour plus tard les filles du village le soleil Maman la maison le vent tiède, plus tard qu'est-ce que ça veut dire plus tard, ça ne veut rien dire. »

« Récemment l'ordonnance s'est rendu compte qu'il ne parvenait pas à saisir le visage du colonel. Bien sûr, il le connaît, le reconnaît, il sait immédiatement que c'est lui (garde-à-vous) mais il lui est impossible, après, de revoir ses traits, comme s'ils se dérobaient, comme s'ils étaient faits de fumée, Comme dans ces rêves - car l'ordonnance rêve encore - où des visages d'hommes lui échappent bien qu'il sache qui ils sont, avec cette certitude absurde et absolue propre au songe. Encore une pensée parasite, se dit-il. Mais il ne peut pas s'empêcher de craindre que le colonel soit, quelque part, contagieux. Ces choses-là ne se disent pas, encore moins à l'armée, essayez donc d'expliquer à votre supérieur qu'un gradé est en train de flouter les êtres et les choses autour de lui, de rendre le monde brumeux, de ramollir les opérations, Un coup à finir au mitard. Ou en première ligne. Ou pire, dans le cercle de lumière. »

« Vous me direz
il faut bien distinguer 
entre tuer à la guerre
et tuer pour tuer
c'est en tout cas ce qu'on nous disait à l'époque 
les morts de guerre ne sont pas des crimes
soldats 
nous disait-on
puisque vous avez tué pour une cause
noble
pour la défense de la Nation 
pour la Victoire
et dans leur voix tu sentais la majuscule 
alors que vie n'en prenait pas
si nous ne tuons pas si vous ne tuez pas
soldats
disaient-ils
l'ennemi nous envahira
nous annihilera
nous détruira
et avec nous notre pays nos enfants
nos femmes
dont les corps soldats n'oubliez pas les corps 
vous appartiennent

à vous seuls 
[..]

voyons soldat
il faut bien que quelqu'un tue pour éviter 
d'être tués
pour sauvegarder la Nation
que quelqu'un se tape le boulot 
mette les mains
dans
le cambouis dans le sang les entrailles
dans la merde
et vous voudriez après
vous voudriez
qu'on se remette en question
impossible soldat
impossible
suspect
après la guerre après les Hommes-poissons les
marécages
il n'y avait que le silence
et les médailles les décorations accrochées sur
les poitrines que les âmes
avaient désertées
du clinquant du doré sur une poitrine vide 
ça fait joli mais ça sonne creux »

« Qu'est-ce que vous croyez 
j'aurais aimé moi aussi
aimé
être heureux
avoir la sensation de
vivre
et mon de traverser l'existence comme
un champ de ruines 
des ruines j'en ai trop vu trop
provoqué
si bien que mon âme s'est mise à leur ressembler 
vous me direz cela vous est égal 
mon malheur je l'ai cherché 
et il n'est écrit nulle part que les victimes doivent avoir
de la sympathie

pour leur bourreau

j'ai depuis longtemps perdu toute prétention
à la sympathie
à l'amitié à
l'amour
à la pitié »

« Le général fait résonner ses bottes sur le marbre. Le buste décapité accroche son regard, il est terrible ce buste, le général ne s'en était encore jamais rendu compte, c'est comme une statue du commandeur, une présence tutélaire menaçante, comme pour rappeler à tous que les hommes, les puissants, les régimes passent, ne font que passer, et chuter, et que ce qui lui est advenu peut advenir à tous. Que lui-même chutera un jour, tôt ou tard, qu'il ne sera un jour pas plus vivant que ce socle de marbre sans tête, voilà ce que semble lui dire le buste décapité que le général regarde fixement il ne peut en détourner les yeux il est comme aimanté, comme si une étrange magie, magie noire magie ocre magie mandarine pistil de safran magie grise monochrome magie couleur de pluie l'empêchait d'arracher son regard de tourner les talons. Et il lui semble que le buste grandit, grandit, déborde de la niche, une étrange déformation de la matière, le marbre devient malléable et reste dur comme la pierre qu'il est, et le buste se répand hors de la niche et dans la pièce il envahit tout et alors qu'il s'approche du général qu'il s'apprête à le broyer avec sa cruauté de pierre alors le général parvient à rompre le sortilège et arrache son regard, il se précipite hors du hall désert et claque derrière lui la porte du grand bureau. »

« On murmure derrière moi que je ne suis 
qu'une ombre grise
c'est vrai
mais je m'en accommode
j'ai renoncé au monde des vivants 
je n'appartiens pas encore à celui des morts
je suis du monde des ombres 
et vous êtes mon peuple
vous mes ombres
mes visiteurs du soir 
mon peuple depuis si longtemps 
c'était après la Longue Guerre
je suis passé à l'ombre
déjà vous les Hommes-poissons et toi
mon premier mort
à la renverse
et vous autres tous ceux qui avez suivi
dans cette guerre abominable
déjà vous étiez mon peuple caché 
même si à l'époque il m'arrivait parfois encore 
de dormir
de vous échapper 
quelques heures
c'est déjà ça de pris
quelques heures de liberté
d'oubli »

« après les Hommes poissons mon lit resta vide
personne à qui 
chuchoter
peut-être qu'à cette époque vous mes ombres étiez 
déjà trop fortes trop envahissantes 
et impérieuses ombres de métal
de pierre
vous n'auriez laissé personne prendre votre place
bien au chaud au creux du lit
c'est après vous les Hommes-poissons
après la Longue Guerre
qu'on me demanda de tuer différemment
couper tailler sectionner rompre trancher
briser
arracher
enfin tous ces synonymes 
qui sont devenus mon métier ma

spécialité 

bien sûr on ne me les formula pas ainsi 
au départ
non
c'était plus subtil que ça
sécuriser 
protéger
et toujours la cause la noble cause noble forcément 
le capitaine qui me convoqua utilisa ces mots-là 
et il me souriait
on a besoin d'hommes comme vous d'hommes 
de votre trempe soldat 
pour consolider les acquis de la Victoire
il me souriait 
quand j'y pense il me semble qu'il était lui aussi 
un peu gris »

Quatrième de couverture

Dans une grande ville d'un pays en guerre, un spécialiste de l'interrogatoire accomplit chaque jour son implacable office. La nuit, le colonel ne dort pas. Une armée de fantômes, ses victimes, a pris possession de ses songes.
Dehors, il pleut sans cesse. La Ville et les hommes se confondent dans un paysage brouillé, un peu comme un rêve - ou un cauchemar.
Des ombres se tutoient, trois hommes en perdition se répondent. Le colonel, tortionnaire torturé. L'ordonnance, en silence et en retrait. Et, dans un grand palais vide, un général qui devient fou.

Le colonel ne dort pas est un livre d'une grande force. Un roman étrange et beau sur la guerre et ce qu'elle fait aux hommes. On pense au Désert des Tartares de Dino Buzzati dans cette guerre qui est là mais ne vient pas, ou ne vient plus - à l'ennemi invisible et la vacuité des ordres. Mais aussi aux Quatre soldats de Hubert Mingarelli. 

Emilienne Malfatto est photographe, romancière et journaliste - un temps reporter de guerre. Son travail photographique a été notamment publié dans le Washington Post et le New York Times, et exposé en France et à l'étranger.

En 2021, elle a reçu le prix Goncourt du premier roman pour Que sur toi se lamente le Tigre (Elyzad), et le prix Albert-Londres pour Les serpents viendront pour toi: une histoire colombienne (Les Arènes).

Éditions du Sous-Sol ,  août 2022
111 pages