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vendredi 4 septembre 2026

Sept jours ★★★★☆ de Fabrice Colin

Sept jours pour Marie. Sept ans pour ceux qui restent.

Un soir de neige, une dispute. Une portière qui claque. Une femme qui disparaît dans la nuit.

Puis le temps passe.

Sept années durant lesquelles Julien, Ninon et Edgar vont devoir apprendre à vivre avec l'absence, avec les questions sans réponse, avec cette faille béante dans leur histoire familiale. Jusqu'au jour où Marie revient.

Mais revient-on vraiment la même personne après sept ans ?

J'ai dévoré Sept Jours. Un livre qui se lit d'une traite tant il est addictif. On tourne les pages, happé par une seule question : que s'est-il passé ? Que cache cette disparition ? Quelle vérité se dérobe encore ?  

Mais ce que j'ai aimé plus encore que l'énigme, ce sont ceux qui restent. Cette famille déstabilisée par l'absence, les blessures d'un couple, les enfants qui grandissent avec un trou à la place du cœur, les parents, l'ami, l'amante... Tous cherchent à donner un sens à l'inexplicable. Tous doivent composer avec une réalité qui leur échappe.

Car Marie est partie sept jours dans sa tête. Sept ans dans la réalité.

J'ai beaucoup aimé la manière dont Fabrice Colin laisse cette question ouverte. Et cette dernière partie au futur… Elle ouvre un nouvel espace-temps, où l’incertitude se répand à nouveau et où la réalité semble pouvoir exploser en vol. 

Une fin ouverte.

Mais quelle belle fin.

Et si nous avions besoin, nous aussi, d'une part d'inexplicable ?

D'un endroit où la raison ne suffit plus, où les certitudes se fissurent, où l'on accepte de ne pas savoir.

De ne plus savoir.

Peut-être est-ce aussi cette part d'inconnu que nous cherchons dans la vie.

Et vous, si quelqu'un que vous aimiez disparaissait pendant sept ans… puis revenait sans pouvoir vous expliquer où il était passé... vous feriez quoi ?

« Ce n'est qu'au bout de huit jours qu'on nous a permis de rentrer chez nous. »
DON DELILLO, Bruit de fond

« Rien n'est allé mieux. Je croyais avoir touché le fond mais je me trompais : il y a toujours un moyen de descendre plus bas. La palette de supplices disponibles est illimitée. »

« Roland Lavergne était un père défaillant, Marie me l'avait maintes fois répété. La notion même d'empathie lui était totalement étrangère, et il ne faisait pas partie de ces hommes qui s'amendent ou se bonifient en vieillissant. Ses défauts s'aggravaient, il devenait plus cassant. Pour lui, et bien qu'il jurât le contraire, les conséquences de la disparition de sa fille tenaient moins de la béance sentimentale que d'une intense frustration. Il aurait voulu retrouver personnellement la fuyarde, lui asséner ses quatre vérités, ramasser sa couronne de lauriers puis m'écarter d'un revers de bras. Je n'avais jamais été l'homme qu'il fallait pour Marie. Aucun homme n'aurait pu trouver grâce à ses yeux car aucun autre homme n'était lui.
Et Ghislaine ? Ghislaine n'avait pas son mot à dire. La dernière fois que nous avions discuté en adultes, elle et moi, c'était trois ans auparavant, lorsqu'ils étaient venus passer un week-end à Strasbourg, peu de temps après les attentats du Bataclan. On venait de lui trouver une grosseur au sein, elle était prise en charge à l'hôpital américain. Elle m'avait confié que les Arabes lui faisaient peur, qu'elle n'y pouvait rien mais que c'était ainsi, « quand je les vois lire le Coran dans le métro... ». J'avais évoqué l'anecdote avec Marie, à la gare, après que nous les avions raccompagnés, et elle avait eu un rire sans joie, « maman n'a pas pris le métro depuis dix ans et je ne suis pas sûre qu'à Neuilly... ». »

« Combien de temps faut-il pour perdre espoir ? Personne ne peut répondre à cette question à votre place, m'avait confié un jour le pasteur qui nous avait mariés. Tout semblait figé, vitrifié. Une bombe était tombée et les survivants se relevaient, hagards. Pourquoi nous ? Chaque geste nous coûtait, chaque mot devenait une offense. Les enfants étaient des ombres, et moi moins que ça encore. Nous passions notre temps devant la télé, hypnotisés par des programmes qui n'étaient ni de mon âge ni du leur. Les gendarmes étaient passés quatre ou cinq fois, puis ils avaient jeté l'éponge. Nous n'avions plus rien à nous dire. »

« Je regardais Edgar, assis à mon côté sur son rehausseur, les yeux rivés sur la route sinuant à travers les bois, je le regardais et je me disais qu'il allait bientôt souffler ses six bougies sans sa mère. Personne n'est indispensable, je me répétais, l'absence creuse une faille en nous mais on peut continuer à vivre et à rire et à aimer avec un trou à la place du cœur. Regarde-nous, mon amour irrémédiable, nous penserons à toi chaque fois qu'il neige. »

« Edgar serrait ma main. À un moment, il l'a secouée comme pour se rappeler à moi, et nous sommes arrivés au sommet, et je l'ai porté pour qu'il puisse voir, et il a fermé ses bras autour de mon cou, et il s'est mis à crier, « maman, maman ! », crier sur la montagne, crier sur les sapins noirs, les ravines, les torrents, beugler sa colère et sa tristesse et sa solitude et sa terreur pour que ce pays que nous avions fait nôtre et qui, un soir, nous avait tout pris, nous offre un peu de pitié en retour, « maman, maman ! », je le maintenais contre moi, « arrête, arrête ! », je pleurais, j'aurais voulu qu'il ne me voie pas mais je pleurais, face aux bourrasques, à la blancheur, et soudain il s'est tu, son doigt, sur ma joue mal rasée, a suivi le trajet d'une larme, comme s'il essayait encore de comprendre où naît la tristesse et dans quel désert elle s'achève. Arrête, je répétais, anéanti, perdu, « arrête s'il te plaît ou je te jure, on ne s'en sortira jamais ». »

« Je ne sais pas. Ninon se scarifie et travaille son mantra : « rien ne sert à rien ». Edgar a 8 de moyenne en maths et a déjà fugué deux fois. Je vois des moineaux tremblants. Je suis, pour ma part, un échassier songeur, une patte relevée, toujours sur le qui-vive. Notre existence est gangrenée par le doute. Nous avons le même regard et quelque chose y manque, qui commence par « essence » et finit par « ciel ». D'un autre côté, nous sommes en vie. Ninon aime les filles. Edgar s'adonne à la peinture et son professeur d'arts plastiques m'a confié il y a quelques semaines qu'il était doté d'un talent « à la limite de la normalité ». »

« Je souris, mais c'est un sourire qui ne mérite pas ce nom. C'est le sourire du type qui vient de grimper dans un express en partance pour nulle part. Le sourire de celui à qui on a remis les mauvais résultats d'analyse. Le sourire de l'homme qui réalise qu'un tremblement de terre est sur le point d'engloutir sa maison et qu'il n'a nulle part où se mettre à l'abri.
- Marie, fais-je en lui caressant délicatement la main, tu es fatiguée, c'est normal, après ce que tu as vécu, il est évident qu'il va te falloir du temps et cependant...
Elle secoue la tête.
- Tu es trop vieux, marmonne-t-elle. Tu as des cheveux blancs.
Je me passe une main sur le crâne.
- Ça t'étonne ?
Elle secoue la tête encore, mais moins vite, comme si l'énergie qui l'avait animée jusqu'à présent la désertait d'un coup.
- Quelque chose ne va pas, halète-t-elle, apeurée. Pourquoi tout est différent ?
Je m'apprête à lui répondre, mais ce ne sont pas les bons mots qui sortent, ce n'est pas « il faut que tu dormes », ce n'est pas « on en reparlera demain ».
- Marie, lui dis-je, en quelle année crois-tu que nous sommes ?
Ses joues se gonflent.
- Je t'en supplie, dit-elle. Pas ça.
- En quelle année, Marie ?
Ses paupières s'étrécissent.
- Tu me prends pour une folle, ou quoi ? »

« - Tu crois que tu as le choix ? C'est un miracle, Julien. C'est ce que vont dire les gens. C'est ce qu'ils disent déjà.
- Qui ça ?
Même si nous sommes seuls encore, à l'exception d'un vieux couple, elle englobe la salle d'un geste.
- Tout le monde. Ta femme a été vue à la pharmacie. La boulangère lui a donné son meilleur pain. Donné. Ne me dis pas que je te l'apprends. C'est un miracle, et tout le monde s'attend à ce que tu te montres à la hauteur. Tu as un rôle à jouer : celui du bon mari fou de joie. Du remarquable sensationnel et mirifique mari qui ne s'est pas remarié. Tu te vois demander le divorce ? Réponds sincèrement. »

« - Alors quoi ? Elle est partie vivre sa vie au soleil ?
- Pourquoi pas ?
- Et elle aurait décidé ça un soir le soir de notre engueulade ? Elle aurait tout organisé? Elle se serait taillée comme ça, sans se retourner. Sans le moindre égard pour vous, pour Guillaume, pour ses parents et ses amis ? Elle aurait laissé tomber la pharmacie ? Et avec quel fric ? Celui de son amant, l'amant resté derrière ? Pardon, ma fille, mais tu te rends compte à quel point ça ne tient pas debout ? »

« Il va nous falloir apprendre à vivre amputés d'une partie de la vérité, Ninon. C'est comme si une main avait tracé un cercle à l'endroit de notre cœur et qu'il fallait remplir l'espace laissé vacant avec... avec un cube. Ça ne rentre pas, ça ne convient pas, mais c'est tout ce qu'on a.
Elle s'approche.
- Tu veux dire que tu vas choisir de la croire ?
Je la prends dans mes bras, lui caresse les cheveux. J'ai la faiblesse de penser que c'est ce qu'elle attendait.
- Je ferai ce qui est le mieux pour notre bonheur à tous les trois.
- Tous les quatre ?
- Tous les trois d'abord, ma puce.
Je desserre l'étreinte, l'embrasse sur le front, redescends au salon. « OK, papa, a-t-elle susurré. Mais prends soin de toi aussi, hein. » »

« - Si tu veux qu'on divorce, je ne m'y opposerai pas, murmure Marie, et comme il est difficile de savoir si elle est sérieuse, je fais comme si je n'avais rien entendu.
Que pourrais-je répondre à ça ? Que pourrais-je répondre à cette femme qui a été la mienne, qui l'est encore et que je n'avais pas touchée depuis sept années longues et sèches ? Que répondre à l'ami qui m'encourage à cesser tout contact trop rapproché, trop confiant avec la logique? Que répondre aux parents, aux enfants, aux amis qui, tous, se concoctent une histoire différente, et attendent de moi que je lui donne un sens ?
Dans l'obscurité brouillée, la main de Marie trouve la mienne. On dirait que les étoiles ont quitté ce ciel pour un autre. »

« - J'ai discuté avec Anaïs.
- Allons bon.
- Elle m'a dit que vous faisiez une pause.
- Il s'agit essentiellement de son choix.
- Elle m'a dit que ce n'était plus possible pour elle, qu'elle ne se sentait plus à sa place parce que Marie occupait, je la cite, « toute la place du monde ».
- Son désarroi est plus que compréhensible. Elle est déstabilisée.
- Mais qu'est-ce que tu comptes faire, papa ? Même Guillaume ne comprend pas !
Je souris.
- C'est comme explorer une vallée plongée dans un brouillard complet. On découvre le vrai décor au fur et à mesure.
- Ouais. Tu parles.
Elle se penche sur son texte, suit une ligne de l'index.
- Je suis navré que cette réponse te laisse insatisfaite.
- On a un prof qui cause comme toi, en cours de SVT.
- Ça ne sonne pas comme un compliment.
Elle me considère, main sur la page.
- Toujours très calme. Jamais en colère. Des phrases toutes faites, vides de sens. Et tu sais quoi ? Personne ne l'écoute plus. »

« Les médecins du cru, eux, ne détectent aucun signe clinique patent. Tout juste la tension est-elle un peu basse, mais ça a toujours été le cas chez elle. « Elle s'enfuit, dis-je à notre ami. « Comment ça ? » « Elle se défie de nous, appuyé-je. Son énergie part ailleurs. » »

« Il se passe tant de choses étranges, autour de Marie, ces derniers temps, des choses que je suis le seul à voir, à sentir de même que Ninon en perçoit d'autres, ou Guillaume, et même Edgar, quoi qu'il en dise. Un éclat de lumière. Des fleurs inconnues. L'eau des rivières brille comme si une nymphe ancienne y avait jeté de l'or. »

« Remettrai-je de la musique ? Voire. Nous quitterons les hauts, voilà. Laisserons derrière nous pour un temps ces mystères. Rejoindrons le bruit des hommes.
Le ciel sera si pur. Des villages, des panneaux, des enseignes. La place du marché, et puis l'église, les fidèles sortant en procession.
Il y aura ce moment où Anaïs posera une main douce sur la mienne. « Arrête-toi là un instant. J'ai quelque chose à faire. »
Je la regarderai descendre, front plissé, pressant son sac contre son sein, je la regarderai s'éloigner à pas furtifs, foulard de soie verte accroché par les zéphyrs.
Une cloche sonnera au-dessus de nos têtes, la foule des paroissiens se dispersera comme une fleur offre ses pétales au vent, tout imprégnée de vérités indicibles, une lumière crue flottera sur la scène, d'une clarté qu'on ne voit plus guère de nos jours, « parle-moi, murmurerai-je, montre-moi », et je t'imaginerai, calme, ailleurs, fermant tes volets bleus avec une application de reine, te préparant pour ta sieste, déjà, la sieste du midi, la longue sieste du temps, et à travers mes larmes, je verrai trembler les contours de ce monde, et je serrerai mon volant plus fort encore. »

Quatrième de couverture

« Je l'imagine, flottant au-dessus des prairies, dansant au cœur des clairières.
Je me raconte des histoires parce qu'elle en est devenue une elle-même. »

Un soir de neige, un couple se dispute dans sa voiture.
Les enfants dorment sur la banquette arrière. Après vingt ans de complicité, Marie a trompé Julien. Le ton monte. Marie descend, claque la portière. Julien feint de poursuivre sa route, mais il fait nuit, c'est la tempête, alors il rebrousse chemin.
La forêt s'étend, impénétrable. Julien ratisse les environs pendant des heures: aucune trace de Marie. Une enquête est lancée; elle ne donnera rien.
Sept ans s'écoulent, sept ans pendant lesquels Julien et les enfants doivent apprendre à vivre avec le mystère absolu de cette disparition.
Jusqu'à ce qu'un soir, on frappe à la porte...

Un monde sur le point de basculer, des enjeux intimes bouleversants... Fabrice Colin se penche avec délicatesse sur ceux qui restent, leur deuil impossible, leurs blessures, leurs amitiés, leurs amours. Au fond : leur humanité.

Quatre fois lauréat du Grand Prix de l'imaginaire, auteur de livres pour la jeunesse, de thrillers et de romans, Fabrice Colin a également écrit des pièces radiophoniques et des scénarios de bandes dessinées. Il collabore à Lire et au Canard enchaîné.

Éditions Calmann Levy,  janvier 2026
195 pages 

vendredi 12 septembre 2025

Ta promesse ★★★★☆ de Camille Laurens

« Le fait est que comprendre les autres n'est pas la règle, dans la vie. L'histoire de la vie, c'est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement, et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau. » Philip Roth
"Ta promesse" raconte une emprise amoureuse, une relation toxique. Deux amants ne tiendront pas leur promesse, l'un pour nuire, l'autre pour se sauver et retrouver goût à la vie. Le récit est bien construit, il m'a happée, tenue en haleine jusqu'au dénouement dans les toutes dernières pages.
Gilles, le gentil, insoupçonnable pervers narcissique, vit dans sa réalité, une réalité falsifiée. Elle, Claire, elle, l'aime et devient « complètement dépendante de lui, oui, sans hésiter : une emprise affective totale [...]. ». Il l'a séduite, réduite, détruite, "gaslightée".
« Ce qu'il faut bien comprendre, Maître, c'est que tout cela ne pesait pas lourd dans la balance du quotidien si abondamment chargée de bonheur. Je ne l'idéalisais pas, non, je ne crois pas, mais, à ces quelques détails près dont je viens de vous parler, il était idéal. »
Une lecture qui malmène, éprouvante parfois.
J'ai fait fi des polémiques autour de l'autrice, et j'ai sincèrement beaucoup aimé cette lecture. L'autrice ménage le suspens et fait couler les révélations goutte à goutte, donnant au roman des allures de thriller psychologique.
« La mort de l'empathie humaine est l'un des premiers signes et le plus révélateur d'une culture sur le point de sombrer dans la barbarie. »

« An artist needs to be ruthless, but a woman wants to be desired. Each woman artist needs to resolve this conflict in her own way.
RACHEL CUSK
Un artiste doit être impitoyable, mais une femme veut être désirée. Chaque femme artiste doit résoudre ce conflit à sa manière. »

« Un intellectuel, comme on disait chez moi autrefois. J'avais longtemps cru qu'il s'agissait d'un compliment, avant de comprendre qu'un intellectuel, c'était quelqu'un qui ne savait rien faire de ses dix doigts, un songe-creux. Mais moi j'aime l'intelligence. Pas la culture ni l'érudition, non, l'intelligence. Les gens qui comprennent ce qui se passe. En eux, autour d'eux. Qui sont capables de créer des liens. L'intelligence, c'est le début de l'amour. Et puis un pianiste, justement, pensais-je, un pianiste sait très bien se servir de ses dix doigts. »

« Est-ce qu'il y a eu des signes ? Oui, si vous y tenez, et même dès le début, mais des signes de quoi? Les signes sont rarement lus, le plus souvent on les relit.

Pour déchiffrer, il faut savoir que c'est chiffré. J'avais bien remarqué certains détails qui ne me plaisaient pas, je vous en ai cité quelques-uns. Je n'irais pas jusqu'à dire des alertes. Ou alors si, parce que je suis tout le temps en alerte, un genre de lièvre aux aguets. Dans la vie j'ai un cœur de lièvre, qui s'affole au moindre bruit et comprend la menace dans la lumière des phares. On ne peut pas me tuer sans que j'aie pris conscience du danger, c'est impossible, mon instinct est plus rapide que n'importe quelle flèche. L'angoisse est ce qui ne trompe pas, et c'est mon sixième sens. Imaginez un système de voyants qui clignotent à la moindre alarme sensible et vous saurez comment je vis au milieu des autres. Du moins, c'est ce que je croyais, je me pensais forte d'un système d'alerte ultra sophistiqué. Je suis écrivaine, mon métier, mon ministère même, consiste à tout noter - je ne laisse rien passer, enfin j'essayais. Mais c'est aussi ma pratique de ne pas juger - pas avant d'avoir longtemps regardé, écouté, observé, compris et quand j'ai compris, je ne peux pas juger. Écrire est un exercice d'amour, une magnifique et profonde et audacieuse expérience d'intelligence de l'autre. Je l'ai d'ailleurs dit à la juge, l'autre jour : « Si vraiment vous comprenez quelqu'un, comment pouvez-vous encore le juger ? » Cela dit, elle m'a épatée, elle m'a répondu aussi sec, vous vous souvenez ? Si je comprends quelque chose, je suis sûr de me tromper. Jacques Lacan, a-t-elle ajouté. Elle avait l'air contente de son petit effet, ses yeux disaient « et toc !». 
Peut-être a-t-elle raison : peut-être se trompe-t-on tout le temps ? On lit les signes, mais de travers. Enfin moi, ce n'est jamais quelque chose que je veux comprendre, c'est quelqu'un. J'ai une addiction à l'âme humaine - à l'âme au sens premier du mot, à ce qui nous anime. Il peut m'arriver de rater ma station de métro pour continuer de regarder une fille qui se maquille malgré les secousses de la rame, ses grimaces dans le miroir de poche en équilibre sur son sac, son habileté fascinante à ne pas se défigurer au mascara tout en expliquant à une copine, le téléphone coincé entre l'oreille et l'épaule, pourquoi elle va plaquer Kevin ou changer de boulot. Je suis un sismographe, j'enregistre tout, surtout les paroles j'écris d'abord avec les oreilles. Sauf exception, ma curiosité reste gentille, oui, gentille, ne me regardez pas comme ça, le mot n'a rien d'obscène, ce n'est pas un mot que vous utilisez au tribunal, je m'en doute, mais je ne sais pas comment le dire autrement. Par gentille je veux dire : je réagis parfois, mais je ne conclus rien, en tout cas je n'interprète pas. Dans un livre, ensuite, c'est différent : il faut décaper sa propre douceur. Mais quand je rencontre quelqu'un - en vrai je veux dire, pas dans le cirque mondain, je suis prête à l'aimer. À moins qu'il n'ait une vraie gueule de salaud ou que sa réputation le précède, et encore... Je n'ai pas une âme de procureur. La vie n'est pas un conte de fées, d'accord, vous avez raison. C'est justement parce que je le sais que je n'attachais pas d'importance aux fausses notes qui faisaient parfois grincer la symphonie il y en a eu si peu, ces années-là, et puis des couacs, j'en ai fait aussi, Gilles n'a pas manqué de me le rappeler. Je crois, j'ai toujours cru, à la bonté humaine. C'est peut-être là où je me trompe. Carole avait du mal avec mon indulgence - Carole et sa tolérance zéro. Elle continue à me le dire. Selon elle, je n'ai rien compris, en fait: l'amour est aveugle. Appelez ça du déni ou de la naïveté, si vous voulez, pour moi c'est autre chose. Je ne m'attends pas à ce qu'on me fasse du mal, même si je sais que le mal existe. Vous vous souvenez de ce fait divers quel mot injuste -, le tueur de l'Est parisien ? Quand il a été arrêté, il a raconté ses crimes. Que l'une de ses victimes, au moment où il avait approché le couteau de sa gorge après l'avoir attachée, violée et s'être servi une bière, lui avait dit, ç'avait été ses dernières paroles, la surprise dans les yeux: « Qu'est-ce que tu fais ? Tu me tues ? » Le mal est toujours une surprise. Toujours. Même avec les années. On n'y croit pas. Je crois, j'ai toujours cru à l'amour, si c'est ce que vous voulez me faire dire - vous allez plaider la passion ? »

« Au fond, moi, j'ai toujours détesté les voyages, en tout cas ceux qu'on fait en touristes. J'aime les séjours. Je rêve d'habiter, non d'arpenter. Les lieux sont comme les gens pour les connaître, il faut du temps. En voyage, on traverse dans la largeur des personnes et des paysages qu'on ne peut comprendre que dans le sens de la longueur. Seule la durée donne accès. Sinon, quoi ? Deux ou trois clichés, quelques sensations... - En fait, moi, je n'aime pas tellement voyager, ai-je ébauché. Je pense la même chose que Beckett dans je ne sais plus quelle pièce : « Je suis con, mais pas au point d'aimer les voyages. » »

« L'amour vous déplace. Il vous embarque où vous ne seriez jamais allée toute seule, fût-ce dans un roman-photo aux mains de votre grand-mère. Il ne manquerait plus qu'un voyage à Venise, me disais-je pour rire - six mois plus tard je laisserais traîner ma main dans le sillage d'une gondole, le bras de Gilles enlaçant ma taille. J'y ai même pris une photo d'un grand mimosa au bord d'un canal. Honnêtement, quand Gilles a fait des selfies près du pont des Soupirs, un verre de limoncello à la main, j'ai gommé instinctivement l'ironie de mon visage. C'était ce qui m'avait perdue, jusque-là, pensais-je: l'ironie accotée au doute, la satire, l'habitude de décrypter les conventions, le souci de ne pas faire comme tout le monde, l'horreur du troupeau. Il s'agissait maintenant d'habiter le présent de l'amour, de prendre Gilles comme modèle pour trouver la joie dans un mot, une photo, un cadeau, un instant - simplement. Il serait mon professeur de bonheur. »

« [...] je suis d'une moralité douteuse : je doute de la morale des autres. La vérité, pour en finir avec mon appartement, c'est que j'ai vite compris que Gilles avait besoin d'être sur son terrain, chez lui, dans son quartier. Chose étrange de la part de quelqu'un qui aime voyager, n'est-ce pas ? Mais je vous l'ai dit, j'aimais tout chez lui, même ses contradictions. »

« Quand on aime quelqu'un, on est toujours un peu en visite, non ? - je veux dire on fait attention. On ne s'installe pas dans l'amour, rien ne doit jamais être complètement familier. Dès qu'on est avec l'autre comme chez soi, c'est foutu. »

« Les gens critiquent ce qu'ils voient dans le miroir de l'autre, c'est-à dire eux-mêmes, me disais-je. »

« Souffrir passe. Avoir souffert ne passe pas. »

« La vie matérielle est un gouffre où s'abîment le temps et l'énergie. »

« Il voulait toujours plus, il rêvait toujours plus grand, plus haut. Je l'ai mis en garde, mais rien n'y a fait. Il disait que Claire le suivrait au bout du monde. Moi, je suis plus vieux, j'ai plus d'expérience. J'avais peur qu'à force de tout vouloir il perde tout. C'est une loi générale : qui trop embrasse mal étreint. Pour tout vous dire, j'ai vu un sombre présage dans le foudroiement du mimosa. Dans leur récit à tous les deux, cet arbre était tellement le symbole de leur amour : un truc lumineux, qui rend heureux. La foudre est tombée pile dessus, un jour d'orage. Gilles a dû l'abattre la mort dans l'âme. Je me souviens d'eux à ce moment-là, ils étaient à terre. Claire pleurait toutes les larmes de son corps au pied de la souche, puis elle a sorti des photos de l'arbre qu'elle m'a montrées une à une comme s'il s'agissait d'un défunt de sa famille, elle hoquetait en les commentant, Gilles ne savait plus quoi faire pour la réconforter. Le quartier tout entier était en deuil et moi je me suis dit aïe ! J'y ai vu un signe du destin. La suite ne m'a pas donné tort. »

« . L'amour, à mes yeux, c'est le contraire de la fusion, c'est savoir être seuls ensemble. »

« [...] il avait tendance à se réfugier derrière un savoir théorique ou des explications techniques qui bien sûr étaient nécessaires au projet mais réduisaient la part des émotions. Quoique je l'aie amené plusieurs fois à les exprimer davantage, il n'a jamais franchi la limite de la souffrance. Ça non, il n'a jamais pu. Il y a une phrase de Pavese : « On cesse d'être jeune quand on comprend qu'il ne sert à rien de dire une douleur. » Pour Gilles, ce n'était même pas la question. Il ne voulait pas dire sa douleur, c'est tout. Elle n'existait pas, elle n'avait jamais existé. Ni l'abandon ni la solitude ni l'angoisse ni rien. Il n'avait jamais souffert et ne souffrirait jamais. « Je ne veux pas souffrir, répétait-il. Point barre. » Mon travail consistait à entamer un peu ce que j'éprouvais comme un bloc viril bétonné avec ce que j'espérais lui apporter - une approche plus féminine de la vie. Je voulais qu'il s'ouvre, qu'il s'entrebâille, au moins. Ces catégories étaient assez niaises, j'en conviens, mâtinées de psychanalyse de comptoir, sans doute, mais je nous voyais ainsi un homme et une femme. Tout mon désir était dans ce couple notre couple. Chaque infime concession qu'il m'accordait dans l'écriture de son texte - « Je comprends, disait-il, tu as raison - me bouleversait. Je croyais que l'effort qu'il faisait en écrivant un tel récit, cet effort immense, manifeste, je croyais qu'il le faisait pour moi, pour me plaire, pour me rejoindre là où j'étais, pour être aimé. Je l'aimais. »

« Ce que Deleuze appelle les « intensités immobiles ». «Je n'ai pas besoin de bouger, dit-il, quand j'écoute une musique, ou quand je lis un livre que je trouve beau ou quand je réfléchis... C'est bien mieux que les voyages - c'est des pays profonds. » Je me disais qu'un jour ce serait le titre d'un de mes livres, si j'arrivais encore à écrire. Mes pays profonds. Les livres, les musiques, les tableaux. Mes intensités immobiles. Et j'ajouterais les arbres. Oui, j'ajouterais le mimosa. »

« J'étais redevenue sa mère - sa mère mauvaise.

*

- Mais foutez-nous la paix avec vos mères ! dit Carole. Ou retournez chez elles, si vous n'arrivez pas à vous en passer ! On n'en peut plus de vos états d'âme. Vous oubliez une chose, quand tout à coup vous voyez la mère en nous, c'est qu'alors vous êtes des petits garçons. Ce n'est pas que nous sommes des mères, toxiques ou non, c'est que vous êtes des fils, des fils éternels. Voilà ce que vous devez soigner, chez le psy ou ailleurs : le petit garçon qui geint dans votre corps d'homme. La complainte de Romain Gary nous empoisonne : Avec l'amour maternel, la vie nous fait à l'aube une promesse qu'elle ne tient jamais. » Et nanana et nananère. Les femmes ne sont pas là pour tenir la promesse des mères. Qu'on se le dise ! « On est obligé ensuite de manger froid jusqu'à la fin de nos jours. » Oh les pauvres bichons ! C'est triste ! Mais nous ne sommes pas sur terre pour que vous mangiez chaud toute votre vie. On n'a pas envie de rester à la cuisine, on a d'autres projets. Allez vous faire cuire un œuf. Grandissez jusqu'à pouvoir attraper vous-même la casserole en haut du placard! D'ailleurs les mères ne vous ont rien promis. Vous avez rêvé. Elles ne sont pas au courant de l'existence d'une promesse. Est-ce qu'on leur a promis quelque chose, à elles ? 
Enfin, quand vous aimez votre mère, passe encore. Aucune femme après elle n'est à la hauteur, vous mangez froid, d'accord, mais c'est bon quand même. Le pire, c'est quand elle n'a pas tenu le serment que vous pensiez avoir échangé avec elle parce qu'elle vous serrait dans ses bras. Si votre mère vous a trahi, toutes les femmes le feront. Ce présage vous poursuit et vous hante. Vous ne mangerez pas froid, non, vous mourrez de faim. Aucune femme ne vous nourrira, vous serez l'éternel affamé, cherchant de sein en sein celui qui ne s'asséchera pas et dont le lait ne tournera pas. Mais nous ne sommes ni un nectar ni un fiel, ni votre remède ni votre poison. Nous ne sommes pas votre sempiternelle déception, la source de votre mélancolie. Nous ne voulons pas de ce cycle infernal que vous nous faites subir comme à des machines, projetant sur nous à chaque rencontre vos fantasmagories de vieux petits garçons : d'abord amantes idéales, puis mamans frustrantes, mères toxiques, et à la fin, dans vos cervelles déglinguées, mantes religieuses acharnées à vous dévorer courage, fuyons. Nous ne sommes pas celles que vous croyez. Séparez-vous des belles promesses, des fausses promesses, et vous nous trouverez, promis. Nous sommes des femmes, pas vos mamantes. »

« Il a bien chargé la barque pour la couler! C'est un connard fini, point barre, comme il dit. La pire espèce de salaud. Même la phrase pansement est découpée pour ne rien panser. Au contraire, c'est fait pour arracher la chair. « Je t'aime, je te respecte, je t'admire. » Il manque « je te désire ». Il le sait très bien. Il sait qu'elle va le remarquer, qu'elle va en souffrir. Il l'écorche à chaque mot. Il distille son poison dans tous les interstices de la conversation, l'air de rien. Il ment, il gaslighte... Tout est fait pour l'affaiblir, la vider de sa... Il gasquoi ? Il gaslighte. C'est un mot très courant, Maître, y compris dans les tribunaux. Aux États-Unis et ailleurs. Renseignez-vous, ça peut vous servir. Emprunté au film de Cukor, Gaslight, avec Ingrid Bergman et Charles Boyer. Il faut que vous le voyiez. Le gaslighting, c'est l'art de rendre l'autre fou, folle surtout, en lui embrouillant l'esprit par des messages contradictoires. C'est détruire l'autre par le langage. Pour une écrivaine, qu'y a-t-il de pire ? Voilà ce que vous devez plaider, Maître la violence psychologique, l'emprise perverse. Et dès le début, malgré les apparences d'idylle. Pensez à la promesse : il demande à une écrivaine dont toute l'œuvre repose sur le récit de soi, qui est connue et reconnue pour cela, il lui fait jurer de ne jamais écrire sur lui! Autant dire ne plus jamais écrire. Se mettre au macramé ! D'ailleurs, pourquoi la promesse est-elle négative ? « Promets-moi de ne pas... » Quelle censure au cœur du serment! La promesse en est gauchie, dévitalisée, elle perd tout son potentiel d'avenir, d'engagement heureux, elle devient une restriction, une privation: une négation de l'autre dans ce qu'elle a de plus cher, de plus intime, dans l'une de ses plus profondes raisons d'être. C'est évidemment pourquoi Claire a répondu de même, par une autre négation. « Promets-moi de ne pas me trahir. » Elle a perçu la trahison que constituait la promesse exigée d'elle. Elle était déjà trahie, à ce moment-là. Trahie au plus profond d'elle-même. Par ce bâtard. Qu'il crève ! »

« Gilles Fabian - lui a envoyé un truc du genre «Bonne chance pour le spectacle et Claire s'est métamorphosée : il lui avait donné une miette et elle s'en nourrissait. Moi, au contraire, je me suis décomposé un homme de théâtre qui dit autre chose que merde ou toï toï avant un spectacle, c'est carrément de la provocation. Mais Claire y a puisé la force de danser. Alors oui, je dirais qu'elle était complètement dépendante de lui, oui, sans hésiter : une emprise affective totale, c'est ce que j'ai vu. »

« Au moment de leur divorce, alors qu'elle était en plein succès médiatique, il a demandé au juge aux affaires familiales qu'on lui retire la garde de leur fille sous prétexte que dans son dernier roman elle « avouait » pratiquer l'échangisme et qu'Alice figurait dans la page suivant ce récit. Un malade... D'abord il ne faisait pas la différence entre la narratrice et l'autrice, ni entre un fantasme et la réalité. Et surtout, il voyait le livre comme un appartement où se mouvaient des personnes réelles. Les pages étaient des pièces et pendant que dans le salon la mère se faisait démonter par un gang bang, dans la chambre la petite fille dormait ! C'était donc une mauvaise mère qui ne pouvait pas éduquer moralement leur enfant ni même s'en occuper au quotidien. On frôlait la psychose. Notre avocat a eu beau jeu de le renvoyer à son délire et il a été débouté. N'empêche qu'il est parti en empochant la moitié de tout ce qu'elle avait gagné comme romancière - ils étaient mariés sous le régime de la communauté.
Ça ne lui a posé aucun cas de conscience: il racontait partout qu'elle le lui devait puisque en réalité c'était largement lui qui avait écrit ses livres. Ces gens-là vivent dans une réalité falsifiée, la vérité est ce qu'ils décident. »

« La mort de l'empathie humaine est l'un des premiers signes et le plus révélateur d'une culture sur le point de sombrer dans la barbarie. »

« PORTRAIT-ROBOT

Écrire, c'est comme craquer une allumette au cœur de la nuit en plein milieu d'un bois. Ce que vous comprenez alors, c'est combien il y a d'obscurité partout.
La littérature ne sert pas à mieux voir. Elle sert seulement à mieux mesurer l'épaisseur de l'ombre.
WILLIAM FAULKNER

L'homme n'est qu'un monstre incompréhensible.
PASCAL »

« L'amour, c'est quand on y croit. Seul le temps fait obstacle, une peccadille se met dans les rouages et c'en est fini. Dans le temps, rien ne tient, les fétiches sont en carton-pâte. L'amour, c'est tant qu'on y croit. »

« On voit le tableau, maintenant. Claire Lancel et Gilles Fabian. L'autobiographe promet de ne jamais écrire sur son amant, le spécialiste de Pinocchio promet de ne jamais trahir son amante. Le début de l'histoire contient sa fin, le serment enserre son mensonge. Qui ils sont, ce qui les anime, ce qu'ils vont devenir : ils ne seront jamais plus près de la vérité que ce soir-là, dans le parfum du mimosa sur les bougies éteintes. »

« Percuter d'un mot
l'horreur des choses
L'angle mort, passe encore 
en faisant attention
Notre âme
on la cisèle
Mais l'âme d'un autre
inapaisée l'âme opposée
la nuit noire de son âme 
on court après le vent
Autant faire tenir la mer 
dans un verre
La vie est
ineffable
C'est ce qui est triste
quand on commence
un livre
On n'est pas dupe
comme au commencement
de l'amour
On sait
qu'on n'y arrivera pas. »

« Séduire, réduire, détruire. Le sujet pervers s'est construit sur un défaut d'humanité. Anesthésie affective, angoisse face à toute relation interpersonnelle, horreur de l'intimité qu'il feint d'instaurer, haine de l'individualité, absence totale d'identification empathique à l'autre, ignorance de ses souffrances, de ses besoins, acharnement à détruire les liens, aucun scrupule moral. L'abus souvent subi dans l'enfance en fait un abuseur pour qui l'autre est un objet interchangeable qu'il dévitalise et méprise après en avoir évalué les failles. Il n'y a pas de vraie rencontre mais un lien toxique fondé sur le contrôle, la domination, la manipulation, l'instrumentalisation, la haine de l'amour et l'amour de la haine. »

« J'ai aperçu mon avocat qui discutait avec mon éditeur. Rob est venu à ma rencontre, il devait guetter mon arrivée. Je le voyais soucieux de me détendre. « J'ai pensé une chose, Claire : une fois que cette petite affaire sera réglée, vous devriez reprendre votre fiction au pays des Narks. Car votre dystopie est déjà la réalité. » Nous étions le 12 juin 2024, trois jours après la dissolution de l'Assemblée nationale par Emmanuel Macron. « En fait, a-t-il continué du ton de l'évidence, c'est le même pitch que le roman qui nous vaut d'être ici, mais à l'échelle d'un pays : un type narcissique et infantile, dans une crise aggravée par un déni massif de ses propres manquements envers elle, prend la nation tout entière comme défouloir émotionnel et, sur une impulsion délirante, achève de détruire tout ce qu'il avait fait semblant d'aimer. Les troubles de l'ego, nouveau mal du siècle - non, vraiment, c'est le sujet. » »

« J'avais pensé inscrire en exergue au roman une citation de Philip Roth et même lui donner pour titre L'Histoire de la vie parce qu'il sonnait comme une espèce de loi universelle où se fondaient les expériences particulières : « Le fait est que comprendre les autres n'est pas la règle, dans la vie. L'histoire de la vie, c'est de se tromper sur leur compte, encore et encore, encore et toujours, avec acharnement, et, après y avoir bien réfléchi, se tromper à nouveau. » Finalement, j'y avais renoncé cette épigraphe annoncerait trop la couleur. Or, je voulais que le lecteur se trompe avec moi, se trompe autant que moi, dans les grandes largeurs, au début. Il ignore qu'on lui raconte des histoires. Il y croit, il est comme moi. La célèbre définition de ce qu'exige un roman, une suspension consentie de l'incrédulité, convient aussi à l'amour. Pour lire un roman comme pour aimer quelqu'un, il faut être dupe. »

Quatrième de couverture

« Au moment où s'ouvre ce livre, je romps une promesse. Lorsque je l'ai faite, c'est idiot, j'étais sûre que je la tiendrais. Enfin, idiot, je ne sais pas. La moindre des choses, quand on fait une promesse, n'est-ce pas d'y croire ? »

Que s'est-il passé avec son compagnon pour que la romancière Claire Lancel doive se défendre devant un tribunal ? Au fil du récit, elle raconte comment elle s'est peu à peu laissé entraîner dans une histoire faite de manipulations et de mensonges.

Dans ce roman haletant comme un thriller, Camille Laurens questionne le narcissisme contemporain, l'absence d'empathie, et se demande comment sauver l'amour de ses illusions. Elle nous invite à le célébrer et à le vivre, au-delà des promesses trahies.

Éditions Gallimard,  décembre 2024
358 pages
Prix RTL Lire - Grand Prix - 2025

mercredi 26 juillet 2023

Un simple dîner ★★★★★ de Cécile Tlili

Un huis-clos intimiste qui m'a tenue en haleine. 
Un simple dîner, au premier abord. Il sera épicé - Claudia a préparé ce qu'elle sait faire de mieux, son excellent curry. 
L'atmosphère s'y densifie et devient de plus en plus pesante au fil des pages. Les personnages se révèlent à nous par petites touches savamment distillées. Et cette sensation que j'ai eu d'être dans cet appartement, spectatrice privilégiée de ce dîner aux subtiles saveurs qui laissera pourtant un goût amer à Etienne et Claudia, Johar et Rémi. Cette note amère libérera les émotions et déclenchera pour certains d'entre eux la volonté accompagnée d'une force insoupçonnée de s'extraire de la cage, de s'affranchir des cases dans lesquelles la société les a piégés.

Une lecture coup de coeur empreinte de nostalgie. 
Elle parle de la place des femmes dans la société, de l'amour qui parfois se détend avec le temps, de fossé qui se creuse indubitablement, de l'envie à un moment de sa vie de retrouver la liberté de sa jeunesse passée. 
Un regard délicat sur la vie, celle que l'on se rêvait à vingt ans, celle que l'on a vingt ans plus tard. Ce regard que l'on porte sur celui/celle que l'on est devenu. 
Les chemins empruntés tout tracés ou que l'on bâtit à la sueur de son front pour se hisser au sommet nous font parfois passer à côté de l'essentiel. Il n'est jamais trop tard pour s'en rendre compte ...
« Vous ne connaissez pas les compromis nécessaires au maintien d'un couple dans la durée. Vous n'êtes pas encore ces acrobates sans cesse en équilibre sur la corde de leur histoire d'amour, risquant de basculer à tout instant dans l'amitié, l'indifférence ou la haine. Vous nous avez donné la petite impulsion qui nous a permis de nous redresser, ce soir. »
Un roman fort de cette rentrée littéraire, à mon humble avis !

Merci Cécile Tlili pour ce dîner ! Je reprendrai bien un peu de dessert ;-)
Merci également aux éditions Calmann-Lévy et à Babelio.  

« Rien que pour cette liberté de pouvoir s'échapper à tout instant avec un alibi incontestable, elle se dit que cela vaut la peine de se calciner les poumons. C'est peut-être le seul trait d'union entre l'adolescente qu'elle a été et la femme qu'elle est devenue, la cigarette. La seule rayure laissée apparente sous la couche de vernis dont elle a recouvert sa vie. »

« Étienne observe le plan de travail de granit où Claudia finit de garnir les assiettes, la table de bar, les meubles de cuisine aux lignes d'une sobriété parfaite. Son regard file vers les grands miroirs de la salle à manger et du salon qui se renvoient leurs reflets à l'infini, vers le parquet centenaire dont il aime entendre le craquement sous son pied. Jamais il ne pourra renoncer à tout cela. Au contraire : il est programmé pour en avoir toujours plus ; toujours plus grand, toujours plus beau. Il ferme les yeux. »

« Johar savoure les bulles dorées qui éclatent sur sa langue. Elle se sent forte, ses jambes puissamment ancrées dans le sol, son corps concentrant vers lui toutes les lumières du salon. Si les lampes tournoient légèrement autour d'elle, c'est pour mieux l'auréoler de leurs rayons chatoyants. L'agitation qui a suivi son annonce leur a donné chaud à tous, ils transpirent, tout particulièrement elle dans son pantalon de tailleur trop épais et sa blouse à manches longues. Elle sent un filet de sueur ruisseler le long de sa colonne vertébrale et se demande si des auréoles d'un gris plus sombre se sont déjà formées au niveau de ses fesses. Elle aurait dû assumer une robe d'été. Sa robe portefeuille noire aurait été parfaite pour ce moment de triomphe. Elle s'imagine dominer la scène de son port altier, ses hanches mises en valeur par l'élégance du drapé. Rémi cherche de nouveau à l'enlacer mais elle ne lui donne pas de prise, elle est une statue qu'on touche du bout des doigts sans savoir si on y est autorisé. Comme il lui paraît loin le temps où elle n'aurait pas imaginé fêter un succès ailleurs que dans les bras de Rémi, son plus grand admirateur, son meilleur soutien. Leur complicité d'alors lui est devenue totalement étrangère. »

« Elle écoutait le frémissement de l'huile dans les poêles, le tremblement du couscoussier.
La suite, Johar est incapable de la revoir avec ses yeux d'enfant. Elle ne lui apparaît qu'à la lumière accusatrice de son regard d'adulte. Les hommes - ses oncles, les aînés de ses cousins, et souvent des invités dont elle ne savait pas précisément situer la place dans la famille - attendaient, tranquillement attablés, le défilé des plats. À la fin du repas seulement, les femmes et les enfants, en cercle sur les petits tabourets ou accroupis directement au sol, se partageaient en vitesse les restes tièdes. Ils saisissaient à pleines mains les fritures devenues molles. Ils trituraient la semoule, que la sauce avait figée en boules compactes, à la recherche d'un morceau de viande oublié. Puis, sa mère préparait le thé. Elle faisait bouillir les feuilles, jetait les premières eaux, trop amères, et goûtait à plusieurs reprises afin d'être certaine d'avoir ajouté la quantité parfaitement écœurante de sucre qu'attendaient les mâles. Pendant ce temps, sa tante remplissait trois grandes bassines de fer-blanc d'eau chaude additionnée de lessive en poudre, et commençait à y mettre la vaisselle à tremper. Les hommes, repus de gras, d'épices et de sucre, commençaient à faire la sieste, tandis que les femmes et les aînées s'affairaient encore jusqu'en milieu d'après-midi, jusqu'à l'heure où la ville, le pays entier, se
figeait dans une gelée de sommeil et de chaleur. 
À l'adolescence, ce rituel avait fait hurler de rage Johar contre sa mère. Plus que l'original tunisien, c'était sa réplique noiséenne qui la rendait folle. »

« Pendant longtemps, sa colère quant à la soumission de sa mère avait alimenté sa rage de réussir. Elle s'était juré de ne jamais cuisiner. Elle veillait scrupuleusement à une répartition parfaitement équilibrée des tâches quotidiennes entre Rémi et elle. Surtout, elle avait décidé qu'elle deviendrait le type de femme que l'on n'imagine pas reléguée en cuisine. Elle deviendrait une tout autre femme que sa mère. Puis, un jour que Johar n'aurait su dater précisément, la colère envers sa mère s'était tarie, faisant place à une indifférence sèche. »

« Rémi recueille précieusement la goutte de nostal gie qu'il a décelée dans la voix de Johar. Le souvenir de leurs premières années l'émeut donc, elle aussi. Lui a soigneusement consigné dans sa mémoire ces histoires de virées en voiture qui s'achevaient sur le bas-côté d'une route de campagne à attendre l'arrivée d'une dépanneuse, la tête dans les mauvaises herbes, de randonnées en montagne qu'ils terminaient de nuit et en courant, parce que aucun d'eux ne savait lire une carte topographique. Il conserve, bien ordonnées dans son cerveau, les photos des fous rires de Johar lorsqu'il rentrait à la maison affublé des perruques les plus extravagantes des coiffeurs afro du boulevard de Strasbourg, par lequel il aimait faire un petit détour avant de rentrer rue Cail, quand il savait qu'il la retrouverait pétrie du stress de ses prochaines échéances professionnelles. Il consulte encore parfois cet album photo intime avec mélancolie. Mais, avec les années, les clichés s'y sont faits plus flous, plus rares, jusqu'à laisser totalement vierges les pages de la période récente. Johar n'a plus besoin des perruques. Johar n'a plus peur. Elle est devenue une machine, elle maitrise l'art de la guerre. Rémi se demande si elle sait seulement pour quoi elle se bat. »

« Johar l'écoute faire renaître les soirées où ils s'étaient découverts pareillement insatiables d'alcool et de fête, grisés par l'excitation des premiers succès de Johar, les virées à la campagne dans la Peugeot 205, les nuits passées à dessiner un avenir auquel ne ressemble nullement leur quotidien d'aujourd'hui. Ils étaient si juvéniles, si bruts encore, si émouvants dans leur soif de vivre intensément que, même si elle sait que les mots ne sont pas grand-chose face à des années d'indifférence, elle accueille avec une curiosité mêlée de gratitude ce sentiment de nostalgie qu'elle a, toute sa vie, rejeté avec dédain. »

« Vous ne connaissez pas les compromis nécessaires au maintien d'un couple dans la durée. Vous n'êtes pas encore ces acrobates sans cesse en équilibre sur la corde de leur histoire d'amour, risquant de basculer à tout instant dans l'amitié, l'indifférence ou la haine. Vous nous avez donné la petite impulsion qui nous a permis de nous redresser, ce soir. »

« Étienne n'appartient pas à la catégorie de personnes qui se laissent aller aux regrets. Il est de la caste de ceux à qui le monde est dû. »

Quatrième de couverture

« Dans le miroir de la salle de bains, elle se dévisage, et se voit telle que les amis d'Étienne vont la voir : une fille fade et gauche, une fille qu'il a choisie parce qu'elle ne risque pas de lui faire de l'ombre. »

Un soir de canicule, en août à Paris, deux couples se rejoignent pour dîner. La soirée aura lieu chez Étienne. Claudia, sa compagne, d'une timidité maladive, a cuisiné toute la journée pour masquer son appréhension. Johar et Rémi, leurs invités, n'ont pas l'esprit tranquille non plus. Autour de la table, les uns nourrissent des intentions cachées tandis que les autres font tout pour garder leurs secrets. L'odeur épicée d'un curry, une veste qui glisse d'un fauteuil, il suffit d'un rien pour que tout bascule.

Avec ce huis-clos renversant, Cécile Tlili interroge la place des femmes dans la société et tisse, avec délicatesse, une ode à l'émancipation et à la liberté.

Cécile Tlili a cofondé une école alternative pour les enfants neuro-atypiques. Un simple diner est son premier roman.

Éditions Calman Levy,  août 2023
179 pages