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vendredi 11 septembre 2026

Une unique lueur ★★★★☆ de Fred Vargas

Primo
, quel plaisir de retrouver Adamsberg,
Ce commissaire étrange aux intuitions vagabondes.

Secundo, son esprit, toujours un peu en vrac,
Qui cherche sans savoir exactement ce qu'il cherche.

Tertio, Vargas sait si bien tisser son intrigue
Qu'on se laisse embarquer sans vraiment résister.

Quatro, de Paris jusqu'à Los Angeles,
On voyage aussi loin que dans sa tête en bazar.

Cinquo, des dialogues savoureux et bien pensés,
Qui font mouche, font sourire et parfois s'enflammer.

Sexto, des fausses pistes, ben oui, pardi !
Parce qu'avec Adamsberg, rien n'est jamais tout droit.

Septimo, Nerval surgit au cœur du roman,
Et soudain, dans l'enquête, les vers viennent éclairer
Ce que l'on ne comprend pas encore tout à fait.

Octavo, nul n'est ordinaire en cette brigade,
Où même les vieux conciles suintent d'érudition.

Nono, suivre un fil qu'on ne voit presque pas,
Laisser filer la ligne, jusqu'au fond de la vase.

Decimo, chercher encore, tâtonner dans le noir,
Puis apercevoir au loin une unique lueur.

Et si vous aimez les bons polars, ma foi,
Celui-ci mérite bien qu'on le laisse nous embarquer.

« Le reste, c'est le bazar habituel des femmes, rien à signaler, précisa-t-il avec une moue de dédain. Stylos, mouchoirs en papier, crayon à maquillage, miroir de poche, brosse, photos, clefs, gel hydroalcoolique, chewing-gums à la menthe sans sucre, porte-monnaie et tout le bazar.
- Pas de rouge à lèvres ?
- Pas vu.
- Qu'entendez-vous par « le bazar habituel des femmes » ? questionna Veyrenc d'un ton peu engageant.
Le grand blond ne perçut pas le ton peu engageant et haussa les épaules. On était entre hommes, non ?
- Leur bazar, quoi, vous connaissez. Il y a même un minuscule ours en peluche. C'est dire.
Adamsberg songea à l'une de ses sœurs qui lui envoyait chaque année un petit hippopotame en peluche. Pourquoi, il ne l'avait jamais su. Si bien que des minus-cules peluches, il en traînait dans le tiroir de son propre bureau.
- Elles trimballent toutes tellement de trucs qu'elles ont besoin d'un sac, continuait le blond. On a des sacs, nous ? Non, on ne fait pas de manières.
- C'est certain, poursuivit Veyrenc. Car nous, ce bazar, on le fourre tout entier sans faire de manières et en vrac dans nos poches de pantalon, qui gonflent très inélégamment le long de nos cuisses. Très. Remplacez le crayon à maquillage par des préservatifs et le miroir par un couteau suisse et vous y êtes.
Le commissaire posa sa main sur le bras de Veyrenc pour l'inciter au calme.
- Il y a plus urgent, Louis.
- Non mais c'est qui, ce con ? dit Veyrenc. »

« - Des conciles? Dans ton vieux bâtiment, il y a eu des réunions épiscopales ?
- Pourquoi tu me demandes cela ?
- Mais parce qu'un concile, si je ne me trompe pas, c'est une assemblée d'évêques.
- Eh bien c'est le nom de notre grande salle de réunion. Cela vient de l'érudition. Parce que notre problème et notre exploit, à la Brigade, c'est qu'elle abrite un monument d'érudition. Alors il suinte. D'où le concile.
- Mais il est où, ce monument ?
- Dans la tête du commandant Danglard. On compte un certain nombre d'éléments peu ordinaires dans l'équipe.
- Mais qui est ordinaire, Ad ?
- Personne. Néanmoins, je ne pense pas que ces éléments seraient du goût de ton capitaine. Si tu nous rejoins dans l'opération jonctionnement, je compte sur ta discrétion.  Marcus hocha vigoureusement la tête, tandis qu'il lui semblait sentir de nouveau et quinze ans plus tard la poigne d'Adamsberg le hissant de justesse hors du bouillonnement glacé du fleuve.
- Cela va de soi, dit-il. Mais il y a autre chose : je ne suis pas un aigle, Ad. J'ai planté l'enquête sur Alice Verdel, je ne serai pas meilleur avec Florence Belleville.
Adamsberg observa le visage attristé du lieutenant.
- On va le boire, ce coup ? »

« Mais nos mots, Voisenet, ont bien souvent un recto et un verso. »

« Cette solution aurait dû l'apaiser mais à l'inverse, ses pen-sées entrèrent brusquement en rébellion. Non. Il ne croyait pas à l'eau de roche claire et se fichait présentement des explications limpides. Les eaux de l'ovni étaient boueuses et opaques, et c'est dans cette boue qu'il fallait le suivre, au fil de ses folies. Il était aux trousses de cette anguille en or et anguille d'amour et cela seul comptait, sans qu'il puisse désormais s'expliquer pourquoi. N'importe, comme il avait dit à Danglard. »

« - Il est toujours comme cela? demanda Rivière au brigadier Noël. Le commissaire ?
- Toujours comment?
- Je ne sais pas.
- Lui non plus.
- Il ne sait pas ce qu'il cherche ?
- Il sait qu'il cherche.
- Et alors ?
- Alors il laisse filer la ligne.
- Ah bien. Comme un pêcheur, en quelque sorte ? 
- Dans des eaux mouvantes et jusqu'à la vase. Il y a plein de machins dans la vase.
- Et parmi ces machins, il trouvera ?
Noël haussa les épaules.
- Il l'a dit lui-même : « Une unique lueur. » Au loin.
- Ça fait peu.
- Très. »

« - Elles sont toutes comme cela. Il y a un truc qui me chiffonne.
- Quel truc ?
- Je n'en sais rien.
- Tu as tout le temps des trucs qui te chiffonnent. Ça ne te chiffonne pas ?
- Quoi ?
- Ça ne te chiffonne pas d'avoir tout le temps des trucs qui te chiffonnent ?
- J'ai l'habitude. Autre chose. Comment comprends-tu que l'ovni, à présent en phase d'ébullition...
- D'éruption volcanique, même.
- De frénésie.
- D'incandescence.
- Donc comment comprends-tu qu'il se soit abstenu de frapper samedi et dimanche ? Ce sont ses jours de prédilection. Et ça l'était déjà du temps de ton Alice. Sûrement parce que les samedis et dimanches, il ne bosse pas. Ce mec a un boulot, c'est certain.
- Comme tous les braves tueurs organisés à la vie bien rangée. J'aimerais pouvoir en dire autant, je suis encore de service samedi.
- Mais le week-end dernier, incandescence ou pas, rien. Il n'a pas bougé. »

Quatrième de couverture

- Vous avez regardé les photos, Danglard ? De la scène du crime ? demanda Adamsberg.
- Cela va de soi.
-,Et donc ? Cela vous dit quelque chose ? Parce qu'à moi, oui.
- Tiens. Et cela vous raconte quoi ?
- Mais justement, rien. C'est quelque chose que je ne sais pas alors que cela me dit quelque chose. Donc ?
- Aucune idée.
- Faites un effort, nom d'un chien.
- Désolé, commissaire, dit Danglard avec une pointe d'indifférence.
- Bien. Réunion plénière dans quinze minutes. Il nous faut comprendre.
- Comprendre quoi ?
- Mais le quelque chose, commandant. On commence par là.

Éditions Flammarion,  avril 2026
523 pages 

dimanche 9 août 2026

La cinquième femme ★★★★☆ de Maria Fagyas

« Nous avons là un ovni policier de belle envergure et de tonalité très sombre. »
Difficile de mieux dire.

Budapest, octobre 1956. L'insurrection gronde, les rues sont transformées en champ de bataille et les morts s'accumulent. Lorsque l'inspecteur Nemetz découvre cinq femmes tuées devant une boulangerie, l'une d'elles attire particulièrement son attention ; la veille, elle était venue lui demander sa protection, affirmant que son mari voulait la tuer.
Commence alors une enquête aussi singulière que son personnage principal. Nemetz ne cherche pas seulement à savoir qui a tué, mais ce qui se cache derrière les actes, les mensonges et les silences. 
« Ce qui l'intéressait, c'était de percer le mystère de leur âme. »
Le meurtre devient une porte d'entrée vers la psychologie des personnages, mais aussi vers une société en pleine désagrégation.
Car l'Histoire est partout. Dans les rues de Budapest, dans les pénuries, les dénonciations, le marché noir, les règlements de comptes et surtout dans cette insurrection de 1956, immense espoir de liberté bientôt écrasé par le retour des chars russes.
J'ai aimé cette façon de mêler l'intime et le politique, de brouiller les frontières entre résistance, compromission et survie. Dans cette ville où la mort est devenue presque ordinaire, Nemetz continue pourtant à chercher la vérité sur une seule victime. Parce qu'il est policier. Parce que, pour lui, comprendre n'est pas juger.
« Il est vrai qu'elle était avide, corrompue et vulgaire. Mais je suis policier, pas magistrat. Mon rôle consiste à retrouver celui qui l'a assassinée et c'est au tribunal de décider du châtiment. »
Un polar sombre, atypique et profondément humain, qui m'aura autant intéressée par son enquête que par le portrait d'une Budapest meurtrie par l'Histoire.

Une belle découverte de cette collection Série noire de Gallimard.

Début de la Préface 
« Du 23 octobre au 10 novembre 1956, Budapest vécut une insurrection spectaculaire, parenthèse tragique dans le parcours pour le moins accidenté de la Hongrie : en 1944, les troupes de Hitler avaient envahi le pays, elles furent chassées par les Russes en 1945. Les Hongrois campaient depuis lors dans une sorte d'immobilisme résigné, et le soulèvement initié par les étudiants leur redonna de l'éner-gie. Les habitants de Budapest se battirent avec ferveur, les très jeunes surtout, téméraires, exaltés par les combats de rue. Ils crurent un moment la victoire à portée de fusil, et au bout du compte se prirent de plein fouet le retour de l'occupant qui, selon son habitude, avait feint le retrait pour revenir en force. Le 1er novembre, dans un calme onirique, on balayait les débris des combats et se prenait à espérer. Le 4 novembre, les Russes sifflèrent la fin de la récré. »

« Nous avons là un ovni policier de belle envergure et de tonalité très sombre, qui exerce une fascination inattendue, en raison certes du fond historique et politique, mais aussi de la remarquable complexité des personnages qui l'animent. » MARIE-CAROLINE AUBERT en fin de Préface 

« - Qu'est-ce que vous tapez là ? lui demanda-t-il.
- Mes dernières volontés, fit-elle en haussant les épaules.
Elle se leva pour lui prendre son pardessus et le suspendre à une patère, puis demanda, comme elle le faisait chaque jour depuis vingt ans :
- Alors, quoi de neuf dans le vaste monde ?
Et, comme toujours, elle posa cette question d'un ton qui laissait entendre qu'en admettant même qu'il y eût du nouveau elle s'en fichait complètement.
- Rien de bon, fit Nemetz.
Cette réponse, qu'il faisait invariablement depuis vingt ans, était particulièrement adaptée à la situation. Elle valait pour tous les événements, mineurs ou majeurs, du siècle, de l'invasion de la Hongrie par Hitler en 1944 à l'insurrection en cours, en passant par la libération par les Russes en 45. »

« - La police est-elle capable de protéger les personnes en danger ? demanda-t-elle après un long silence.
- Cela dépend, et de la personne et du danger.
Elle posa sur Nemetz un regard chargé de reproche. Elle était venue avec un récit très au point, chaque détail de sa prestation étant soigneusement prémédité. La réplique qu'elle avait espérée ne correspondait pas à ses attentes et cela la contrariait.
- Mon mari veut m'assassiner. Il faut que la police l'arrête. Sinon, il me tuera.
Elle avait le souffle court, mais elle contrôlait parfaitement ses nerfs et elle ne quittait pas l'inspecteur des yeux, sans ciller. Nemetz en conclut que ce n'était pas la panique qui l'avait amenée dans son bureau et qu'elle suivait un plan prémédité. Elle avait l'intention soit de se venger de son mari, soit de se débarrasser de lui.
- Comment savez-vous que votre mari cherche à vous tuer ? demanda l'inspecteur. Quelqu'un vous a prévenue, ou a-t-il déjà fait une tentative ?
Son ton placide sembla agacer la visiteuse, dont le regard fut traversé d'une lueur de colère. 
- Je le sais. Il me l'a dit lui-même. Il est bien décidé à me tuer.
- Ce sont de bien grands mots, fit Nemetz en hochant la tête. Je vous conseille d'y réfléchir à deux fois avant d'agir imprudemment. Il y a parfois dans la vie d'un couple des moments difficiles qu'il est préférable d'oublier le lendemain. Un homme peut même se laisser aller à des gestes regrettables. Cela ne signifie pas qu'il ira jusqu'à assassiner sa femme.
- Vous ne comprenez pas, inspecteur, fit la visiteuse en détachant les syllabes comme si elle s'adressait à un sourd.
Si la police n'intervient pas, je suis perdue. D'ailleurs, dit-elle en haussant le ton, ce n'est pas un conseil que je suis venue chercher ici, mais votre protection.
Nemetz prit son stylo d'un air résigné. »

« Cette découverte le fit chanceler. Il s'en voulait de ne pas avoir su reconnaître le signe d'une tragédie imminente. Au fil de toutes ces années dans la police, il avait acquis un sixième sens, sorte de système d'alarme qui réagissait aux manifestations les plus infimes - un soupir de soulagement, la crispation légère d'une paupière à demi baissée -, des signes que le commun des mortels ne saurait perce-voir. Ce soir, un fusible avait dû sauter sans qu'il en ait conscience, il n'avait rien vu venir. »

« - Ah oui ? fit Alexa en haussant les épaules. Alors, j'ai dû confondre avec avant-hier. Tout s'embrouille dans ma tête en ce moment. Pourquoi vous acharnez-vous contre lui ? Les gens meurent comme des mouches en ce moment. À commencer par ici, entre ces murs. Est-ce qu'on leur demande qui leur a tiré dessus ? Les insurgés ! La police secrète ! Les Russes ! Pourquoi faire tant d'histoires pour une seule victime ? Pourquoi attacher plus d'importance à une Mme Halmy qu'à cet enfant qui est mort hier soir sur la table d'opération ? Pourquoi ? Qu'est-ce que ça cache, tout ça ? Vengeance ? Dénonciation ? Quoi ?
- Les deux peut-être. Pour ne rien vous cacher, le docteur Halmy a été dénoncé.
- Dénoncé ! Mais c'est impossible ! Qui ose l'accuser d'un crime ? »

« La politique ne l'avait jamais intéressé. Diverses sortes de dirigeants s'étaient succédé à la tête du pays, portés par des convictions variées, mais la sienne n'avait pas bougé d'un iota. Il était pour la justice, l'ordre et l'accomplissement de son devoir.
L'insurrection qui avait éclaté de façon si soudaine le mardi précédent avait été pour Nemetz, qu'il l'admette ou non, le premier événement politique qui l'ait fait sortir de sa longue indifférence.
Pendant quelques heures, il avait connu une excitation comme il n'en avait jamais éprouvé jusque-là. Elle était rapidement retombée. Les chances des insurgés étaient bien minces. Et s'ils étaient vaincus, Dieu leur vienne en aide ! »

« - Et pourquoi tu n'es pas sur ton toit en ce moment ? s'étonna Nemetz.
- Fallait bien que quelqu'un descende au ravitaillement, dit Lehotzky en montrant le sac sur son dos. Vous vous rappelez Lily, la fille qui m'a fourni un alibi quand ce salaud de lieutenant Varga voulait m'épingler pour le meurtre de Baldauf ? Eh bien, elle travaille depuis un an comme caissière au restaurant Schuck. Elle récupère tout un tas de chouettes conserves d'importation, du foie gras, des œufs de saumon, de l'ananas...
- Une drôle de caissière, grommela Nemetz.
- Faut pas lui en vouloir, inspecteur, vous avez pas idée de la façon dont les employés sont nourris, chez Schuck. Alors de temps en temps, elle s'octroie un supplément. Les restaurants sont gérés par l'État, et l'État, c'est les travailleurs. Elle dit qu'elle fait jamais que prendre ce qui lui appartient.
Nemetz était dégoûté. Quel peuple corrompu, quelle ville de maquereaux, de putes, de voleurs et d'escrocs. Avec son casier de pickpocket, Lehotzky était un modèle de droiture morale comparé à eux. »

« - Docteur, je n'ai pas perdu mon temps, répliqua Nemetz qui commençait à trouver la confrontation amusante. Voyez-vous, cette affaire est assez particulière. Pas de cadavre, pas de témoins, pas d'arme du crime et aucune preuve. Je voudrais que vous me parliez des gens qui étaient en contact avec votre femme. C'est d'eux que viendra la solution. Pas de ce qu'ils font ou disent, mais de ce qu'ils sont. Y a-t-il parmi eux un meurtrier potentiel ? Je veux dire, quelqu'un qui serait capable d'appuyer froidement sur la détente, sans pour autant vouloir sauver sa vie ou celle d'autrui. Il faut un certain tempérament pour en arriver là... »

« Ce qui l'intéressait, c'était de percer le mystère de leur âme, beaucoup plus que de percer celui du crime proprement dit. L'acte en soi était grossier et trivial - tous les cadavres se ressemblaient - tandis que le meurtrier apportait à chaque enquête une tonalité particulière.
- Je vous avais prié de me décrire le milieu où évoluait votre femme. C'est exactement ce que vous avez fait, déclara Nemetz.
- Vous êtes un drôle d'oiseau, inspecteur, fit Halmy en riant. Vous ne correspondez pas du tout à l'idée que je me faisais d'un inspecteur de la criminelle. »

« À voir les femmes en vêtements informes et les hommes aux chemises effilochées sous leurs pardessus élimés, Nemetz se demanda quelle serait la réaction d'un habitant revenant à Budapest après vingt ans d'absence. Il aurait gardé l'image d'une cité dans laquelle la vie s'écoulait avec la même placidité sereine que les eaux gris-bleu du large et opulent Danube, où les jardins et les femmes se paraient de couleurs vives aux premiers jours du printemps, où la pauvreté déga-geait un fumet de choucroute et la richesse était sans odeur. Le communisme avait ôté à Budapest ses soieries couleur d'arc-en-ciel pour la vêtir de la toile de jute de la révolution. »

« Nemetz ôta son chapeau et sut, en sentant les gouttes sur son crâne partiellement dégarni, que le rhume qu'il couvait allait immanquablement s'aggraver. Il n'en envia pas moins ces garçons et ces filles vaillants et trempés par la pluie, se disant que la révolution, tout comme le hockey sur glace et l'amour, était réservée à la jeunesse. »

« Le docteur Halmy leva un sourcil, mais ne répondit rien. Il alluma la radio et les deux hommes écoutèrent le bulletin d'information émis par le gouvernement. Les dernières unités motorisées russes étaient censées évacuer Budapest au cours de la matinée, annonça le porte-parole, qui demanda à la population d'éviter tout incident afin que le départ des troupes russes s'effectue dans l'ordre et le calme.
- On ne demanderait pas mieux que de les croire, fit Nemetz. Mais en venant ici, j'ai vu qu'il y avait encore des chars derrière le Parlement.
- Il faut qu'ils partent, affirma le docteur Halmy. Ils ne peuvent pas braver éternellement l'opinion du monde entier.
- Je crains que les Russes ne se moquent complètement de ce que pense le reste du monde, objecta Nemetz. On les a laissés tirer ce rideau de fer autour de leur sphère d'intérêt, et nous, les Hongrois, venons de percer un petit trou dans le rideau. Le camarade Khrouchtchev n'a qu'une chose en tête : combler ce trou à n'importe quel prix. Que l'Occident soit outragé, il s'en moque, mais ce petit trou, en revanche, le préoccupe vraiment. »

« - Vous vous demandez pourquoi je m'acharne à découvrir qui l'a tuée ? Après tout, elle n'a eu que ce qu'elle méritait ?
- À vrai dire, oui, c'est ce que je pensais, avoua Alexa.
- Il est vrai qu'elle était avide, corrompue et vulgaire. Mais je suis policier, pas magistrat. Mon rôle consiste à retrouver celui qui l'a assassinée et c'est au tribunal de décider du châtiment.
- Vous croyez que c'est Zoltan le coupable, n'est-ce pas ? En vous basant uniquement sur les accusations de sa femme. Il suffit donc d'être morte pour que ce qu'on a dit devienne parole d'Évangile ? Mais Anna Halmy était une menteuse, une menteuse nuisible. C'est peut-être une de ses victimes qui a décidé de la supprimer. Vous ne le comprendriez pas ?
- Je comprends tout, même les pires actes, dit Nemetz. »

« - Et vous ? Ça va ? Vous ne craignez pas d'avoir des difficultés, maintenant que les choses redeviennent normales ? 
- Je ne pense pas, répondit Nemetz, surpris. Évidemment, je suis resté à mon poste lorsque le comité révolutionnaire a pris les choses en main. (Il haussa imperceptiblement la voix.) Aujourd'hui encore j'estime que, vu les circonstances, c'était la bonne décision.
- Oui, c'est à ça que je faisais allusion, dit Blavatsky, énigmatique.
- Il fallait bien que nos services soient assurés pendant que vous autres preniez des vacances au palais royal, rétorqua Nemetz, incapable de se contenir.
Ils s'affrontèrent du regard, conscients que le mur invisible qui s'était toujours dressé entre eux s'élevait brusquement à des hauteurs insondables. Puis, un sourire tordit les lèvres minces de Blavatsky.
- Vous autres, Hongrois, vous êtes tous les mêmes, gloussa-t-il. Imprévisibles. »

Quatrième de couverture

Octobre 1956, Budapest. L'inspecteur Nemetz découvre, devant la boulangerie de Perc Köz, quatre corps de femmes alignés sur le trottoir. Quand il repasse par là plus tard, un cinquième les a rejoints. Que les cadavres s'empilent dans les rues transformées en chantier sanglant par l'insurrection n'a rien d'étonnant, mais celui-là est spécial. Il s'agit de la grande brune venue le trouver la veille pour accuser son mari, jeune médecin zélé, de vouloir la tuer.
Dans la ville déchirée par les combats, sur fond de résistance et de collaboration, de règlements de comptes et de marché noir, s'engage entre l'enquêteur et le médecin un subtil jeu du chat et de la souris, dont l'issue est irrémédiablement liée au conflit.

Maria Fagyas (1905-1985), née à Budapest, émigre aux États-Unis en 1937. Vingt-sept ans plus tard paraît en anglais La cinquième femme, finaliste des Edgar Awards, prestigieuse récompense décernée au meilleur roman policier de l'année par les Mystery Writers of America. L'autrice, dont ce sera le seul roman policier, est morte à Palm Springs.

Éditions Gallimard, Collection Série noire,  mai 2025
320 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Jane Fillion révisée par Marie-Caroline Aubert
Préface inédite de Marie-Caroline Aubert

samedi 23 mai 2026

Les saules ★★★★☆ de Mathilde Beaussault

Il y a dans "Les saules" quelque chose qui colle à la peau. Une humidité sourde. Une boue silencieuse. Le vent dans les branches des saules pleureurs, les non-dits qui s’accrochent aux maisons, les regards qui jugent avant même de comprendre.
Dans ce village breton coupé entre le Haut et le Bas, entre les mains propres et les mains noircies par la terre, Mathilde Beaussault écrit un roman social aux allures de polar rural. Un huis clos à ciel ouvert où tout le monde se connaît, s’observe, se soupçonne. Où un meurtre devient le miroir d’une société entière. 
Dès les premières pages, l'atmosphère saisit. Les saules pleureurs bordent la coulée comme des témoins muets de la folie humaine « En contrebas, à l’orée de la coulée […], les peupliers et les saules pleureurs se balancent en majesté que la folie des hommes ne peut atteindre. »
Mais derrière l'enquête, c’est surtout l'humanité cabossée des personnages qui m'a bouleversée. Des êtres incapables de dire l'amour autrement qu'en gestes maladroits, tant les émotions ont été enfouies profondément « On réfrène les émotions ici, on les tient à bonne distance. »
Et pourtant, l'amour est partout dans ce roman. Un amour rugueux, silencieux, empêché. Celui des parents de Marie, dévastés par la mort de leur fille. Celui de cette mère incapable de sourire mais qui lave doucement le corps de Marguerite comme on tente de réparer le monde. Celui, surtout, que l’on ressent immédiatement pour Marguerite.
Marguerite...
Petite fille mise de côté, "la bête sauvage" aux yeux des autres, innocence maladroite et bouleversante. Une enfant qu'on humilie parce qu'elle ne rentre pas dans le moule, qu'on relègue « sur le bas-côté des oubliés ». Et pourtant, c'est peut-être elle qui porte la plus grande part d'humanité dans ce roman.
« C’est souvent dans la naïveté qu’on reconnaît l’humanité. » Elle m'a profondément émue. 
J'ai trouvé l'écriture des voix excellente. Les dialogues, les interrogatoires, les scènes de commérages villageois sonnent si juste, avec un réalisme saisissant. Il suffit de lire Paulette disséquer le drame avec yne telle gourmandise morbide pour comprendre à quel point le roman dit juste sur la cruauté ordinaire, sur les rumeurs qui dévorent les vivants autant que les morts.
Les saules parle aussi de la condition des femmes, du poids des héritages, du déterminisme social, du monde rural que l'on caricature souvent sans jamais vraiment le regarder. Il parle des silences transmis de génération en génération, des violences banalisées, des secrets de famille qu'on recouvre de terre comme on enterre les émotions.
Une écriture sensorielle. Chaque paysage semble respirer. Chaque geste porte une fatigue, une honte ou une tendresse contenue. Certaines phrases frappent par leur beauté brute « Comment fait-on pour dire au revoir à son enfant sans se jeter dans le trou avant elle ? »
C'est un roman qui dérange parce qu'il refuse les facilités. Parce qu'il regarde en face ce que beaucoup préfèrent ignorer comme le mépris de classe, la violence des communautés fermées, l'abandon des plus fragiles, la manière dont une société choisit ses coupables.
Sous les branches des saules pleureurs, c'est un premier roman profondément humain, sombre et lumineux à la fois qui s'offre à nous. Un livre dont on ressort avec la sensation étrange d’avoir entendu battre le cœur silencieux d’un village entier.

Le saule, arbre du seuil, lié symboliquement au passage entre la vie et la mort (recherche web - je ne savais pas ;-)), le saule pleureur devient ici bien plus qu'un décor, il est le témoin silencieux d'êtres coincés entre leurs blessures passées et la possibilité, peut-être, d'un recommencement.

Merci la communauté Instagram d'avoir mis ce roman sur ma route.

« La couverture marron sent la poussière d'un autre siècle. Marguerite arrache les bouloches qui se répandent au sol comme des flocons salis.
Par la fenêtre, elle distingue quelques points lumineux. Les étoiles accrochées au ciel offrent la promesse d'un ciel dégagé le lendemain. Les voisins ne sont pas couchés, mais ça ne saurait tarder. Tout deviendra bientôt silencieux aux alentours. Les bêtes repues s'endorment, les machines attendent les hommes qui les réveilleront le lendemain pour couper, semer, répandre, raboter ou réparer. Usant un peu plus chaque jour leurs vertèbres tassées qui sauront se rappeler à leurs bons souvenirs quand il sera temps de s'accorder un répit. »

« Le soleil indolent s'écrase tout à fait, à l'horizon.
Une buse dessine une vague suave dans le vent qui taquine les feuilles, cramponnées à leurs branches. Les saules pleureurs, danseurs infatigables, alignés, ondulent et balaient le sol. »

« La mère sursaute, prise au piège. Son cœur martèle sa poitrine. On réfrène les émotions ici, on les tient à bonne distance. Et quand il faut ensevelir celles qui salissent ou perturbent, on n'est pas feignant et on creuse profondément leur tombe. »

« En contrebas, à l'orée de la coulée, nom qu'on donne dans le coin à ce bras mourant de rivière, les peupliers et les saules pleureurs se balancent en majestés que la folie des hommes ne peut atteindre. »

« Le vent siffle. Un petit frisson parcourt l'assemblée dont les mâchoires se font plus lourdes. On se jette un coup d'œil par en dessous. Soupçonneux, sinon gênés. La connerie éclabousse même ceux qui voudraient s'en tenir éloignés. Nadine tourne les talons, suivie par son mari, qui hausse les sourcils vers les autres comme pour excuser l'hystérie de sa femme, coutumière d'accès de colère dans lesquels on refuse de percevoir la vérité. »

« [...] on s'est toujours regardé avec défiance entre la Haute et la Basse Motte. Il est des trahisons qu'on n'oublie pas. Quelques centaines de mètres seulement séparent deux mondes. Celui du pharmacien, des mains propres et des cuticules blanches, un monde qui s'érige en défenseur de la nature. Celui des paysans, des mains calleuses et des ongles noircis, un monde qui survit en nourrissant grassement l'humanité. »

« Il l'a oubliée. On oublie le petit personnel. On oublie que le mépris commence par l'oubli. »

« - Et elle avait des ecchymoses qu'ont dit les gendarmes, assène-t-elle l'œil plissé, répétant fièrement les mots qu'elle a réussi à récolter. On sait pas encore si elle est morte noyée ou si elle a été blessée mortellement (Paulette insiste sur l'adverbe que sa bouche découpe comme un saucisson jusqu'à observer le frisson d'horreur tant attendu sur le visage de la boulangère). Alors tout le monde cause, tu penses bien. (Et Paulette à défaut de penser, ne pensait pas à mal. Drucker le week-end c'était plaisant, mais un brin redondant et les cuisses camphrées des danseuses ne maintenaient pas Jean-Luc éveillé bien longtemps. Là au moins, le village n'allait pas ronfler de sitôt.) Les Legrand avaient pas que des amis dans le patelin, continue Paulette comme un bolide qu'on n'arrête plus malgré les virages en lacet, ça c'est sûr, m'enfin de là à tuer leur gamine ? Apparemment, c'était pas joli, joli à voir. (Paulette parle à voix basse, modulant le ton comme pour captiver les pains de deux livres trop cuits qui ne bronchent pas dans leur guérite.) Le gendarme, le plus jeune, celui qui vient d'arriver, on aurait dit un fantôme. Pâle comme un linge. Il est là depuis pas bien longtemps d'après Jean-Luc, alors tu parles d'un baptême du feu. C'était surtout André, le capitaine Jégu qui causait. Il est plus habitué. Il a travaillé à la capitale alors tu penses bien que des morts, il en a déjà vus... (Tout le monde se targue de connaître André Jégu, qui, natif du coin, tâche de maintenir un lien avec les habitants tout en gardant ses distances avec les copinages malsains.) Elle a été découverte par Gégé et Laurent qui pêchaient dans le coin. Apparemment, elle était à moitié dans l'eau... Les patrons sont secoués. Monsieur parle plus, déjà qu'il décrochait pas un mot avant alors là, je te dis pas... une tombe, m'enfin façon de parler hein ! (Paulette donne vie à son récit avec force détails scabreux, sous le regard ahuri de la boulangère.) Le corps a dû être attaqué par les poissons... s'ils ne l'avaient pas trouvé, il en serait plus resté grand-chose j'pense. (Paulette, biberonnée aux émissions sordides, chuchote pour renforcer les effets de chute. La boulangère n'entend pas tout. La bouche ouverte, les tempes battantes, elle acquiesce de la tête comme si on lui lisait sa sentence de mort.) Les parents, ils ont l'image gravée dans leur tête, les pauvres gens. Ils l'ont vue de leurs yeux dans la coulée. On m'a dit qu'un pompier les avait prévenus. Si c'est pas malheureux quand même... Ah, c'était une belle fille pourtant... Mais si les parents avaient su mieux s'en occuper, ma foi. L'argent fait pas tout, ça non. Y a qu'à regarder le résultat.
La voix de Paulette est teintée d'un regret feint et nauséabond. Elle recouvre de sa main droite son cœur avec emphase dans une grande inspiration qui fait frémir ses narines. »

« Le café est brûlant. Qu'importe. C'est déjà le cinquième. Son estomac va les lui faire payer cher. La main de Gilles Legrand tremble en écrasant sa cigarette consumée. Le cendrier vomit les mégots entremêlés, recroquevillés, fripés comme des nouveaux-nés avortés. Sur la table de la cuisine, Ouest-France et Le Télégramme s'étalent et rivalisent en jeux de mots racoleurs. Tout est là. Une vie qui tient sur une table de cuisine. À ces journalistes, il leur aura fallu une nuit pour prétendre connaître Marie, sa famille et son patelin. Seul le nom de son meurtrier n'est pas aligné en lettres capitales. Mais l'étrangleur de la rivière, ça sonne bien... presque mieux qu'un nom. Ce serait la fin du suspense et les histoires dont on connaît la fin se vendent moins bien. »

« Non, ils n'avaient pas vu Marie ni cette nuit ni ce matin-là et leur ton sentencieux révélait qu'ils avaient mieux à faire que de chaperonner une jeune fille qui n'avait plus peur du loup. Une seule voix à l'unisson qui semblait dire : Voilà ce qui arrive aux filles dont la longueur de la jupe ne tutoie plus les genoux. »

« Comment fait-on pour dire au revoir à son enfant sans se jeter dans le trou avant elle ? »

« Les autres sont déjà passés à une autre activité, oublieux de leur proie facile. Marguerite reste debout, sur le bas-côté des oubliés, les épaules garées dans leurs omoplates. La douleur appuie sur les larmes qui restent dociles comme une flaque au soleil. Marguerite dans sa bulle indolente n'est plus approchée par les âmes qui s'agitent. Simple spectatrice, on la laisse dans son coin puisque c'est sa place. Sa vue se perd, ses oreilles se ferment. Et bientôt, les éclats de voix s'étiolent, recouverts par le clapotis lénifiant de la coulée. »

« Les journalistes siphonneux n'ont pas manqué de se répandre en métaphores christiques et douteuses. On a cherché à faire de Marie une jeune femme abusée sexuellement mais, n'en déplaise au rédacteur en chef de Ouest-France, il a vite été précisé que la jeune femme n'avait pas été violée. Voilant à peine leur déception, les rédactions s'étaient donc contentées d'écrire platement qu'il n'était pas possible de conclure au viol. Maintenir un flou licencieux faisait plus vendre qu'une réalité fadasse. »

« Non, je ne sais pas pourquoi. Je voulais garder le secret de Marie juste pour moi, je suppose. Avant qu'il ne m'échappe. Avant qu'il n'alimente la rumeur. (Arlette se racle la gorge pour marquer son scepticisme.)
Non, je ne sais pas qui a pu mettre ma fille mineure enceinte. Je vous le jure. Je sais ce qu'on raconte, je ne suis pas une oie blanche.
Oui, elle m'a caché cette grossesse. J'ai l'impression que le ciel s'abat sur moi et que tout le monde rit à gorge déployée. Et vous savez quoi ? Je m'en fous. Je vis un cauchemar. Mais quand je me réveille, c'est pire. Parce qu'il y a une fraction de seconde où j'oublie. Puis la réalité s'abat sur moi et m'écrase de tout son poids. Je ne peux plus respirer et je prie le ciel à ce moment-là pour que ce soit mon dernier souffle. À moi aussi. (Arlette ne pose aucune arme.)
Oui, je prends des médicaments.
Pour le moral. (Élisabeth accuse un léger recul, son dos droit qui flirte avec le dossier de la chaise, essaie de rassembler ce qui lui reste de dignité.)
Oui, si vous voulez appeler ça comme ça.
Je vous dis que oui, ce sont des antidépresseurs.
J'en ai besoin pour me lever le matin et m'endormir le soir.
Oui, je les prends depuis plus de quinze ans.
Peu après la naissance de Marie ? Oui, mais ça n'a rien à voir.
J'ai essayé mais la thérapie n'a pas été concluante. Je ne remue pas la vase qui dort au fond du lit. C'est mon histoire. Je ne vois pas ce qu'elle vient faire ici.
Non, rien à voir, je vous dis.
Oui, mon mari les rapporte de la pharmacie. Et alors ?
Il est pharmacien, n'est-ce pas ?
Si je suis ici pour perdre mon temps, je m'en vais. »

« On l'a tuée. Je sais que je le connais. Il a une main d'homme fort. Il connaissait Marie. Il connaissait le coin. On ne descend pas dans la coulée au hasard. Le chemin tourne à l'épingle de la route. Il faut connaître les lieux pour s'y risquer. Mais ça, si je le sais, vous le savez aussi. (Élisabeth regarde le plafond. Son nez aspire frénétique une bouffée d'air qui chasse le filet de morve dans sa gorge.)
J'ai vu son cou. Je lutte pour respirer mais je ne soufflerai que quand sa vie à lui sera ruinée. Je veux faire de sa vie une ruine. C'est pour ça que vous me voyez là, devant vous, respirant encore après qu'on a ôté le souffle à mon enfant. Tant qu'il respire, je respire. Je ne lâche pas. Je ne lâche plus. C'est ma raison de survie, avant de mourir, puisqu'il ne s'agit plus que de cela maintenant. »

« Marguerite passe devant la maison de Victor qui est de nouveau absent pour la fin de la semaine. Elle se dit qu'elle aussi, elle ira bientôt dans la même école que lui. Une école pour les gens comme eux. Qui ont la tête près du bonnet, a-t-elle entendu dire l'autre jour à la sortie. Pour les débiles. Pour les tarés. Pour ceux qui parlent avec le diable puisqu'on ne les entend jamais parler aux humains. Marguerite s'en fiche pour l'instant. L'année prochaine, c'est dans une éternité. On n'en parle pas à la maison. Et Marguerite ne sait pas si c'est bon ou mauvais signe. C'est juste comme ça. »

« La coulée n'a pas changé. Elle est moins gaie sans le rire de Victor. Mais Marguerite, grâce à lui, a renoué avec le chemin boueux et le pré spongieux. Le vent souffle dans les branches souples des saules pleureurs dont les dernières feuilles tutoient la rivière qui chante. En s'approchant du bord, Marguerite ramasse de petits cailloux ronds et orangés. Elle gratte la vase qui laisse une trace verdâtre à certains endroits. Elle aperçoit une canne à pêche de fortune abandonnée par Victor, à la fin d'un de ces week-ends. Un bout de bois, une ficelle grossièrement attachée au bout, pas d'hameçon mais une languette de canette de bière. Marguerite sourit. Elle se souvient que Victor lançait sa chance au-dessus du petit étang, derrière la coulée sans grand espoir. Le jour où il avait accroché la joue de son petit frère en mimant un lancer d'anthologie, sa mère avait hurlé qu'elle le lui planterait dans l'œil, sa saloperie d'hameçon, s'il recommençait ses conneries. Depuis, la boîte de pêche du père avait été cachée et Victor (qui savait qu'elle était tout en haut du buffet) n'avait pas osé récidiver. »

« Julien ne buvait pas en revanche. Il avait en quelque sorte défié l'inéluctable. Il mettait même un point d'hon-neur à ne pas ressembler à ce père à qui il vouerait une haine farouche bien qu'inconsciente jusqu'à sa mort. Pourtant si la chopine avait été écartée de son quoti-dien, ses poings toujours plus souvent serrés n'étaient pas sans rappeler la brute épaisse qu'était son père. Un sociologue se serait sans doute régalé de cet atavisme qu'on nommait, tantôt fier, tantôt désolé, le t'es bien le fils de ton père, les filles étant épargnées, comme si elles devaient faire leur preuve sans compter sur aucun héritage. Mais de sociologue, dans le coin, on n'en avait pas vu l'ombre d'une queue. On ne savait même pas ce que c'était. Et ce n'était pas plus mal. On vivait sa vie. Sans se poser de question. Sinon on se serait à coup sûr tiré une balle entre les deux yeux avec la carabine qu'on avait toujours vue accrochée au fond de la cave. Un jour d'agacement euphémisait sa mère, Julien avait littéralement défoncé le mur de la cuisine au motif qu'un collègue avait refusé d'échanger un tour de garde. Sa mère avait crié. Joint les mains. Et protégé son visage dans un réflexe. Julien avait claqué la porte. Fulminant contre lui, contre son père. Et même contre sa mère, qui était finalement celle qui avait choisi son connard de père. Oui, contre sa mère, parce qu'en dernier recours, il est bien connu que les mères font office d'éponges de tous les maux de la Terre. »

« C'est souvent dans la naïveté qu'on reconnaît l'humanité. »

« Marguerite ne se rappelle plus comment elle s'est retrouvée de nouveau en classe, comment la suite de la journée, un tapis roulant vide, est passée. Elle a encore du sable dans les cheveux, au coin des yeux qui clignotent et larmoient. Elle se souvient vaguement qu'on lui a dit de ne pas rester près du bac à sable, aussi. Que ce n'est pas un endroit pour elle, évidemment. Qu'on le lui a déjà dit. Qu'il faut rester près du coin des maîtres. Qu'il ne faut pas chercher les embêtements non plus. Et Marguerite, petite bête écrasée par la culpabilité, s'est demandée comment disparaître. Le maître l'a époussetée d'une main dégagée de sentiments et les grains de sable sont tombés autour d'elle. Marguerite a souri et les a chassés du bout du pied, sous la mine impassible du maître fatigué de jouer les arbitres d'un match perdu d'avance. »

« La mère s'applique, cherche le point d'eau tiède en manipulant les deux molettes longtemps. Elle passe le pommeau sur le dos de Marguerite. La mère lave sa fille. Le corps nu de sa petite sous ses yeux lui rappelle qu'elle voudrait la protéger. L'eau emporte les grains de sable récalcitrants. On évacue les mauvais souvenirs, en silence. La fille sourit à sa mère. C'est un sourire qui raconte la beauté d'un amour qui pulse à la manière du cœur d'un oiseau effrayé. La mère qui évite toujours les yeux des humains plonge dans ceux de sa fille. Elle lui sourit, gauchement, presque tristement. On dirait qu'elle a oublié comment on sourit et qu'il lui manquera le reste de sa vie pour l'apprendre. Leur menton saillant vacille, l'émotion assise derrière leurs yeux se tient tranquille depuis trop longtemps pour sortir à l'air libre. Il est des amours qu'on ne dit pas. La mère est malhabile avec le pommeau qu'elle bouge en tous sens comme si elle grattait une tache tenace à l'éponge. Une gerbe d'eau inonde le visage de Marguerite qui part dans un grand éclat de rire. »

« Chaque mère est devenue un précieux alibi, confirmant la présence du fils chéri à ses côtés la nuit du meurtre. Les rôles étant distribués depuis longtemps, il devra se contenter des miettes qu'on veut bien lui laisser. Les miettes savamment ramassées par ceux qui savent trop bien fermer les volets de leur maison quand le soir tombe. »

« Eh bien, c'était une jeune fille magnifique. Trop belle sans doute. Ce n'est pas la première fille qui s'abîme la beauté et la jeunesse dans le coin. »

« Marie n'allait pas bien et ça ne datait pas d'hier. Nous lui avons jeté la pierre tous autant que nous sommes. Le village entier l'aurait lapidée si elle était encore en vie. Parce qu'elle incarnait ce que bon nombre de gens détestent ici. Un besoin de liberté farouche exprimée de manière maladive. Alors finalement, comme la pute finit le corps balancé dans une benne à ordure près d'une gare, on s'est débarrassé de Marie, la gêneuse, la noiraude, la bourgeoise qui ne mesure même pas la chance qu'elle a de péter dans la soie. »

« Voilà, c'est pour ça que tu retournes en bas, c'est un peu chez toi sans doute. J'en reviens pas que tu la sais même pas ton histoire. Après tu poses pas de questions, alors tu peux pas avoir les réponses non plus.
Les deux enfants campent au-dessus de la coulée. Marguerite balaie du regard le sentier, la rivière et les saules pleureurs qui rivalisent de superbe et ceignent le lieu avec une rondeur douce. Victor attend que le silence passe tandis que Marguerite cherche de ses yeux habités l'endroit où sa mère l'a saisie dans ses bras, juste après son cri déchirant ses entrailles. »

« Puis la mère a déposé un baiser sur le front de sa fille qui a fermé les yeux aussi longtemps qu'ils permettent de garder le souvenir de la tendresse au creux des paupières. »

Quatrième de couverture

Aussi âpre que bouleversante, une histoire de liberté et de meurtre, de silence et d'amitié, au cœur d'un hameau breton.
Allongée au bord de la rivière, cachée par les saules pleureurs, Marie, dix-sept ans, semble paisible, endormie, ce que démentent les marques sombres sur son cou.
Sa mort brutale ébranle toute la communauté, et surtout Marguerite, une petite fille solitaire que tous croient simple d'esprit. Ses parents, peu enclins à manifester leur affection, travaillent leur terre du matin au soir. Livrée à elle-même, maltraitée à l'école, elle aime se réfugier au bord de la rivière, où elle se sent en sécurité sous les saules.
Cette nuit-là, elle a vu quelque chose. Elle voudrait bien aider Marie, la seule qui était gentille avec elle. Mais voilà, Marguerite ne parle pas, ou presque jamais. Mutique derrière sa chevelure sale et emmêlée, elle observe l'agitation des adultes qui, gendarmes ou habitants, mènent l'enquête. Mais comment discerner la vérité parmi les rumeurs, les rivalités familiales et les rancœurs tissées de longue date ?

Une nouvelle voix à découvrir absolument!

Née en Bretagne au début des années 1980, MATHILDE BEAUSSAULT, fille d'agriculteurs, a trouvé dans ses origines la matière de son premier roman.

Éditions Seuil,  Collection Cadre Noir, janvier 2025
271 pages 
Grand Prix de Littérature Policière 2025

dimanche 26 avril 2026

Minjung ★★★★★ de Ian Manook

Un séjour à Séoul, ça vous tente ?
Version culinaire et diablement secouante ?
Alors suivez sans hésiter le duo aussi improbable qu'attachant formé par Gangnam, ex-flic au cœur de nounours, lesté d’un passé tourmenté, et l'inspectrice Chin-Sun, aux tenues Cosplay waouh !, du bureau du procureur. Ensemble, ils nous entraînent dans des enquêtes boueuses, haletantes, qui soulèvent les pans les plus sombres de l'histoire coréenne.
Car ici, le vernis craque vite. Un système qui broie, puis recrache sans état d'âme.
Des "évaporés", des indésirables, les minjungs, des enfants volés, un trafic humain glaçant. D'un côté, des destins brisés. De l’autre, des tortionnaires, des violeurs, des esclavagistes, des saloperies de la pire espèce, « la pire cupidité des hommes d'argent dans le silence complice des hommes de pouvoir ».
Et au milieu, le désir de vengeance et la quête de justice qui s'inscrivent dans ce décor macabre.
Une noirceur brute, abjecte, qui dit beaucoup, trop, de ce dont l’homme est capable.
Et puis, au milieu de tout ça, il y a aussi Jeanine. La Toulousaine. Je ne vous en dirai pas trop 😉 Sinon qu’elle est toute "espantée" à l’idée de se retrouver devant le BBQ Olive Chicken de Crash Landing on You, celui qui fait saliver les Nord-Coréens de la Compagnie 5. « Oh, mon Dieu, tu ne sais pas à quel point ça me fait joie de voir ça ! [...] avec le beau Hyun Bin ! » Je suis allée voir, c'est vrai qu'il est pas mal 😏
Parce que ce roman, c’est aussi une immersion vibrante dans la culture coréenne, entre scènes de vie, références populaires et échappées culinaires.
La plume de Ian Manook, teintée d'humour et d'ironie, d'une grande humanité aussi, est d'une redoutable efficacité. Elle embarque, percute, enchevêtre les intrigues et les destins, jusqu'à rendre toute pause impossible.
Un polar qui cogne autant qu'il fait voyager.
Lu quasi d’une traite, comme ma lecture de "Débâcle".
Et maintenant, qui vient dîner chez Cho ? 🍽️
Ou, plus près de nous, au "Le Verre à Pied", rue Mouffetard ? 
Vous êtes plutôt street food à Séoul ou verre de rouge à Paris ? 🍜🍷
Merci à Babelio pour l’envoi de ce roman dans le cadre de l'opération Masse Critique privilégiée.

« Dans la rosée du petit matin, son arme à la main, l'homme progresse, d'un pas prudent, entre les buissons coriaces des camphriers odorants et des rhododendrons rigides. Il aime cette heure suspendue du lever du jour, l'odeur décomposée de l'humus putride, quand le sol exhale des senteurs organiques. Pour lui, l'automne c'est beau comme la mort. Un suicide resplendissant. Une sénescence assumée. La forêt sent fléchir la lumière et accumule ses tanins. Les feuilles, privées de chlorophylle, s'oxydent en suffoquant, et les arbres sécrètent des hormones assassines qui, une à une, thrombosent les tiges de chaque feuille pour les sacrifier à leur survie. L'automne, ça pue la mort. Ça s'y prépare. »

« Par superstition plus que par croyance, il l'a rangé à l'ombre sacrée d'un dangsan namu, un de ces pins rouges, arbre élu liant les hommes au ciel et à la terre pour les placer au centre de l'univers. Il n'a jamais cru à cet amalgame spirituel entre croyances chamaniques et récupérations bouddhistes, mais comme tout bon Coréen, dans un sillon tordu de son cerveau, dans une combe profonde des replis de son inconscient, il accepte l'idée que le pin rouge, d'une façon incompréhensible et superstitieuse, puisse être le compagnon bienveillant de l'homme de sa naissance à sa mort.
Humant le vent pour prendre la température du petit matin, il lace ses rangers, serre les sangles et les poches de sa tenue de camouflage, noue un foulard blanc à son cou et vérifie son arme, puis remonte un rustique bief de grosses pierres qui canalise jusqu'à un étroit bassin l'eau d'une source captée plus haut à flanc de montagne. Sacrées comme le dangsan namu elles aussi, l'eau, la source et la montagne. Alors, il s'abreuve d'une coupe d'eau fraîche et glacée entre ses deux mains, car même athée et matérialiste, un peu de sacré, au matin d'un jour d'automne et de mort, ne peut pas lui faire de mal, puisqu'il n'y croit pas. »

« Ils s'éloignent et le contrecoup de la peur vide le procureur de ses dernières forces et de toutes ses larmes qu'il pleure sans retenue. D'avoir réussi, d'avoir envisagé de tuer des hommes, du destin de ces pauvres esclaves, d'avoir sauvé Beop, de ce dont est capable ce putain de pays en dictature, de sa ruse qui a fonctionné, d'avoir failli mourir, d'avoir failli faire de sa femme une jeune veuve et de leur petite fille une orpheline... il reste longtemps allongé sans bouger, sur le dos, les yeux clos, à écouter gémir et jurer l'autre au fond de son trou, jusqu'à cet autre gémissement familier et cette langue râpeuse sur sa joue. 
[...] 
De retour dans ses bureaux, le procureur Hwang Yong-won s'informe sur la Fraternité et découvre un réseau nébuleux de centres sociaux créés par un certain Pak Ae-chan. La Fraternité est un organisme d'aide sociale reconnu par le gouvernement et la municipalité de Busan, et qui gère le Refuge temporaire de vagabonds de cette même ville.
Il sait vaguement de quoi il s'agit. Dans le projet d'accueillir les Jeux olympiques en 1988, la dictature a décidé de rendre la Corée « présentable » aux yeux du monde extérieur, du moins dans ses grandes villes, et a autorisé en conséquence des opérations « rue propre » regroupant par la force si nécessaire dans des institutions spécifiques toute personne jugée sans domicile fixe.
Pak Ae-chan, ancien militaire, commence sa carrière dans le « social » en reprenant à son compte l'orphelinat pour frères et sœurs géré d'une main de fer par son beau-père. Grâce à cet orphelinat, Pak Ae-chan obtient en 1965 une licence d'établissement de protection de l'enfance et développe ses activités dans le business social. Avec une brutale efficacité, de toute évidence, puisque dix ans plus tard, profitant de l'ordre n° 410 du ministère de l'Intérieur concernant la répression du vagabondage, il ouvre des centres d'hébergement pour les sans-abri qu'on appelle sans honte des minjungs, des indésirables, et en 1983, un « sanatorium psychiatrique » pour les vagabonds. Sanatorium psychiatrique, le procureur en tremble rien qu'à lire ces deux mots ensemble.
Les premiers chiffres officiels que peut compiler le procureur parlent de seize mille indésirables dispersés dans trente-six établissements, dont quatre mille à la Fraternité de Busan, le plus important.
Vagabonds, mendiants, sans-abri, vendeurs de rue, tout ce qui aurait pu faire tache lors des visites des délégations du Comité olympique est alors raflé, et le business social de M. Pak Ae-chan prospère dans un tsunami de subventions et de corruption. En millions de dollars et en milliards de wons. »

« Pour Gangnam, un petit déjeuner c'est soupe de pousses de soja ou de raviolis, riz blanc, chou fermenté épicé, légumes sautés à l'huile de sésame, œuf à la vapeur et poire nashi s'il y en a. Et dans la gargote de Mme Cho, bien évidemment, à la petite table contre la vitre qui donne sur l'arrêt de bus du minuscule square en triangle en face du marchand de gâteaux de riz. C'est ça, le bonheur jaloux d'être coréen à Séoul le matin ! »

« [...] Gangnam savoure l'instant : la vie industrieuse de la rue animée, toutes ces couleurs floutées à travers la vapeur parfumée qui brouille la vitre, le bruit des gens qui s'affairent, du trafic qui s'engorge et s'en arrange, des enfants insouciants qui passent en riant, des vélos qui donnent de la sonnette et de la pétarade des mobylettes. »

« Ça, c'est le reste du dossier. Une compilation de photocopies, d'articles, de rapports. Des photos et des cou-pures de presse. Le scandale des enfants coréens vendus à l'adoption. Cent quarante mille enfants entre 1955 et 1999.
Même après la dictature, [...] les premières années de démocratie. Ça m'a fait dégoût ! Un business en millions de dollars, géré par des agences cupides pour des fonctionnaires et des politiciens corrompus, des enfants et des nourrissons arranqués à leur famille en guise de marchandise.
Gangnam parcourt les feuillets et accroche des phrases qui lui poignardent l'entendement : « L'industrialisation commerciale de l'adoption », juge un expert après-coup. « 99% des dossiers étaient acceptés en moins de quarante-huit heures et les enfants étaient expédiés comme des bagages », explique un rapporteur. « C'était devenu un commerce international avec des subventions à l'exportation de la part des gouvernements successifs », estime un universitaire. Quelqu'un évalue la participation de l'État à neuf mille dollars par dossier. Pour cent quarante mille enfants. 1,26 milliard. Officiellement... »

« Le temps n'est qu'une succession de jalons qui remontent au passé. Personne ne connaît le chemin de sa vie pendant qu'il le parcourt. Il ne prend un sens que quand on le remonte. La fin du chemin, ce n'est pas quand on arrive au bout, c'est quand on le remonte jusqu'au départ [...].»

« Bols et baguettes coréennes, ils ont leurs verres déjà et leur bouteille. Quand soudain grésillent les lamelles de bœuf mariné, accompagnées de fines rondelles de carotte et de ciboule à sauter avec la viande, c'est tout un quartier d'avant qui resurgit du passé pour Gangnam. Les mômes dans les ruelles, le vieux assis devant leur porte, les parents dans les maisons, les amoureux dans leur chambre. Un village de durs à la peine, aux bonheurs simples, un village de la lune. »

« Tu sais écrire, non ? Depuis quand tu es mon supérieur ? Depuis quand l'ancienneté et le grade se calculent au nombre de couilles qu'on a entre les jambes ? Tu prends leurs dépositions et moi je m'occupe de monsieur. »

« Comment peut-on se croire flic en débardeur Snoopy ? Sous une veste satin brodée à la gloire de Charlie Brown ! Sur un legging nacré comme une coquille d'huître ! Avec des bottines en écailles roses ! Avec des breloques partout à sa ceinture et à ses poignets ! Putain, qu'est-ce que ça peut porter comme string, une fille comme ça ? »

« - Kimchi, perdre la vie ce n'est rien, celui qui est mort ne sait même pas qu'il l'est, il n'est plus, un point c'est tout. Il n'a plus ni souffrance, ni honte, ni peur. Perdre la vie, c'est ne rien perdre, parce qu'une fois mort tu ne sais même pas que tu l'as perdue. Mais toi, Kimchi, fais un peu le bilan de tout ce que tu pourrais perdre sans mourir, et en garder la honte aux yeux de tous pour le restant de ta vie en prison.
- Pauvre type, je suis le dragon du clan le plus puissant qui ait jamais régné sur ce pays !
- De quel dragon parles-tu ? De l'homme qui ne sait même pas que ses simples soldats se baladent armés de flingues, ni lequel d'entre eux organise le viol d'une touriste en son nom? Bonne soirée, ne me raccompagne pas, je connais le chemin, et si tu m'as prévu une cérémonie d'au revoir dans le hall, préviens-les que je ne suis pas d'humeur à en laisser un seul vivant. »

« Il y a toutes les pires raisons pour que les clans se servent très peu d'armes à feu en Corée. Parce que les gangsters des petites pègres locales ont été fédérés en mafia par les yakuzas, importés par l'occupant japonais qui interdisait le port d'arme aux Coréens. Parce que l'honneur veut qu'on se tue les yeux dans les yeux, à distance de regard. Parce que la vengeance veut que celui qui meurt voie celui qui le tue. Parce que c'est aux poings des corps à corps qu'on gagne sa place dans la hiérarchie d'un clan. »

« Les Chilsing-pa sont un clan busanais actif... comme des Busanais. Des méridionaux moins ambitieux que les clans du Nord. Ils gèrent les trafics traditionnels : extorsions, enlèvements et rackets, prostitution et jeux d'argent. Ils ont un accord tacite avec la police sur les limites à ne pas dépasser dans cette ville devenue un centre commercial touristique et balnéaire à ciel ouvert. Aucune fusillade, pas de violences spectaculaires, et personne ne s'en prend aux touristes.
Les Seven stars ont même délégué à la mafia russe des activités jugées trop primaires: trafic de drogue, contrebande des armes et immigration clandestine. En échange, le clan se développe dans la cybercriminalité et le hold-up de cryptomonnaie. »

« La vue depuis le kiosque à huit côtés de la petite pagode de Palgakjeong, perchée sur le mont Eungbongsan à cent mètres au-dessus de Séoul et du fleuve Han, est spectaculaire. Les lignes orangées et élancées des voies express sillonnant le bleu électrique de la nuit, les ellipses et arabesques aériennes des échangeurs éclairés, le damier lumineux des gratte-ciel des hauts quartiers lointains, le scintillement des faubourgs populaires dans le noir profond, et le large fleuve Han moiré des néons bleus et pourpres des ponts élancés qui l'enjambent. 
- C'est une vue qui donne à réfléchir, vous ne trouvez pas ? 
[...]
- À la complexité des choses. À celles qui sont laides en elles-mêmes, comme ces quartiers de gratte-ciel, ces échangeurs routiers, ces bidonvilles, et qui deviennent de si belles vues dans la nuit. »

« Malgré sa petite taille, chaque équilibre d'un jardin traditionnel y est respecté. La pièce d'eau rectangulaire au milieu, le pangji, reflet du ciel et de l'harmonie cosmique, le court ruisseau qui s'en échappe et rebondit sur des cailloux choisis pour les flux vitaux et la purification, enjambé d'un pont, ici de quelques planches, transition entre les mondes séculier et sacré.
Les pierres, lourdes et grosses, disposées de façon asymétrique, représentent les montagnes et leur charge spirituelle. D'autres, plates et blanches, pour des chemins sinueux, encouragent à la découverte et à la méditation.
- Tu peux vérifier, tout est là, explique le grand-père d'un ton admiratif et respectueux. Regarde ce petit kiosque hexagonal sur le plus haut étage des trois ter-rasses, et ce totem grimaçant pour éloigner les mauvais esprits, et même les murs fleuris sinueux pour délimiter le jardin et en séparer les espaces. »

« Tout est beau, paisible et harmonieux dans ce qu'aime cet évaporé.
La sérénité des jardins et la retenue des pavillons solitaires du cimetière des martyrs de Majae, et son chemin de réflexion sinueux à travers des essences rares.
Plus au sud, la crique aux nénuphars de Tokkiseom est un apaisement de l'âme. Un tapis flottant de larges feuilles déjà pointées de milliers de fleurs rondes et nacrées à venir, jusqu'à l'horizon presque clos de deux collines bleues ne laissant entre elles qu'un passage étroit vers le fleuve lumineux qui passe, indifférent à la beauté fragile et cachée du sanctuaire que ses eaux ont creusé.
Indifférence dont le nénuphar est d'ailleurs le symbole en langage des fleurs, se souvient Gangnam. Gabrielle le lui avait appris. Pas l'indifférence, mais le langage des fleurs.
Il en sourit. Indifférence, mais pas à ce monde paisible et immuable qui survivra à tout. Indifférence à l'agitation frénétique des hommes, leurs ambitions mégapoliques, leurs querelles et leurs guerres et tout ce mercantilisme honteux qui réduit chaque espoir à de misérables ambitions pécuniaires. Il s'est sûrement déjà trouvé quelqu'un pour estimer la valeur marchande de ce bonheur des yeux et de l'âme qu'est la baie des nénuphars à l'aune du prix de chaque fleur revendue sur un marché de Séoul. »

« - Park, évitez-moi, et surtout évitez-vous, ce petit jeu ridicule. Seung me dit que vous avez déjeuné avec un témoin qui a fini comme victime le lendemain de vos agapes ?
- Simple technique de mise en confiance de quelqu'un qui n'avait pas mangé à sa faim depuis des semaines.
- En tant que procureur, j'y verrais plutôt de la subornation de témoin. Seung atteste aussi que vous avez pleuré sur la victime, devant tout le personnel policier et technique.
- Oui, un petit vieux de 75 ans, probablement esclave d'une organisation criminelle, tabassé par plusieurs bourreaux et balancé du parapet d'un échangeur pour qu'il se brise tous les os des jambes sans en mourir sur le coup et qu'il agonise longtemps et meure de douleur, oui, ça m'arrache quelques larmes, en effet.
- Seung affirme qu'il n'y a pas encore de rapport d'autopsie.
- Seung aura toujours raison d'après les manuels, mais contrairement à lui, moi j'ai parlé au légiste. »

« Il a besoin de partager quelque chose avec quelqu'un.
Un dwaeji-gukbap et son bouillon de porc épicé cuit trois bonnes heures, relevé de crevettes fermentées avec un bol de riz; un milmyeon de nouilles froides avec sa soupe glacée à la glace pilée ; un gangjang gejang et sa chair de crabe crue marinée trois jours dans une sauce soja vinaigrée et servie effilochée dans la carapace du crustacé. Ça, ça lui plairait bien, avec cette coutume, une fois le crabe dégusté, de remplir la carcasse d'un riz blanc qui en éponge la sauce... »

« Gangnam ne répond pas. Les Coréens, hommes ou femmes, ont une telle culture de la cuite et de la gueule de bois que la honte ne fait pas vraiment partie des conséquences de leurs beuveries. Ils en rient et ils oublient. Gabrielle avait même avancé cette théorie selon laquelle le haejangguk n'était en rien un remède contre le mal, mais plutôt un rituel social codifié pour sortir sans humiliation de cette situation délicate. »

« Il déploie le dessin et tend les bras pour que les larmes qu'il ne retient plus ne le tachent pas. « Merci 318 », un flot de tristesse le submerge. Le message d'une enfant belle et brillante qu'on a torturée jusqu'à la rendre folle et infirme avec la complicité de l'Etat, qu'on a abandonnée pendant quarante ans à une vie de misère et de mendicité dans le cloaque d'un jjokbang qu'une section de RoboCop sans âme au service du même État s'apprêtait à prendre d'assaut pour la punir encore. Le message d'une gamine qui l'a reconnu comme le tongtti qu'il a été, lui rappelant qu'on reste victime à vie de ces malheurs-là. La gamine à qui il a offert, sans le savoir, sans le vouloir, son dernier repas.
Le dessin est là, devant ses yeux en larmes, les derniers mots de Mingi, pour lui, pour le minjung 318, juste un mot, un chiffre, enveloppés dans un cœur maladroit, symbole de toute cette innocence brisée par la pire cupidité des hommes d'argent dans le silence complice des hommes de pouvoir.
Il voudrait dire quelque chose à Chin-sun, lui faire comprendre qu'il ne pouvait être que du côté de ces gens-là, qu'il n'avait pas le droit de les trahir, que sa fidélité se devait d'aller à eux plutôt qu'à la police et à la loi qui avaient permis tout ça, toléré tout ça, couvert tout ça, mais il ne peut rien dire, son corps d'homme secoué de sanglots désespérés comme, au jour de son enlèvement, son corps d'enfant l'avait été des mêmes pleurs. »

« Chin-sun n'arrive pas croire qu'une telle horreur puisse être aussi inhumainement simple que ça : juste quelques noms et quelques dates sur une liste mensongère. Ni que les responsables l'aient laissée aussi accessible, mais Gangnam la détrompe. Bien sûr il était dangereux de conserver une telle liste, imbécile et compromettant même, mais elle témoigne surtout de l'impudente confiance de ceux qui l'ont établie dans l'impunité des corrompus de l'époque qui se savaient sous la protection de ceux qu'ils soudoyaient. »

« Le policier dit à regret qu'il serait bien resté plus longtemps, que cette maison a un sens pour lui, qu'elle lui rappelle une jeunesse sportive et heureuse, mais Gangnam le coupe et lui explique que les associations caritatives dont la demeure était le siège social ne géraient en fait que des activités criminelles d'exploitation d'êtres humains. Trafic d'orphelins, travail forcé, séquestration... Le policier reçoit ces informations comme autant de coups de poing qui le sonnent et le laissent muet pour plusieurs minutes. »

« - Madame la procureure, on ne vend son âme au diable que pour deux raisons : la fortune ou le pouvoir qui, souvent, ne font qu'un. »

« Lui préfère rester à la table, histoire de digérer toutes ces informations et savourer une belle portion du fameux milmyeon busanais fait d'un nid de nouilles au blé jaunes et moelleuses dans un bouillon de bœuf glacé épicé de sauce rouge et décoré d'allumettes de radis blanc et de concombre. »

« Alors c'est pour ça ? Pour une pauvre conne de Française fouille-merde à la recherche de ses origines, pour deux gamines allumeuses et délurées qui auraient détroussé père et mère ? Pour quatre dégénérés de misère qui pleurnichent d'avoir été maltraités quarante ans après les faits? C'est pour ça que tu vas mourir, Gangnam ? Vraiment ? »

« Du bout de ses doigts de pied meringués d'œufs en neige, Gangnam manipule le mitigeur pour réchauffer plus encore l'eau de son bain. Et voilà, qu'ils s'en démerdent à présent, tous autant qu'ils sont, flics, journalistes, mafieux, procureurs, juges, politiciens et même tous ces quidams avides de faits divers et qui ne leur ont jamais demandé le moindre compte. Il a ouvert les vannes à purin, qu'ils y pataugent, qu'ils s'en étranglent, qu'ils s'y noient, lui s'en fout maintenant, dans son bain parfumé. À nouveau, il se laisse glisser sous l'aérienne banquise de mousse, attentif à son cœur qui bat dans les échos de l'eau, quand le vibreur de son téléphone résonne comme une alerte sous-marine. »

Quatrième de couverture

Cent quarante mille enfants coréens vendus dans le cadre d'un trafic humain géré et financé par l'État.

Des dizaines de milliers de « minjungs » traités en parias par la dictature et raflés pour présenter au monde une Corée étincelante lors des J.O. de Séoul en 1988.

Deux immenses scandales dont Gangnam va devoir affronter les séquelles, bien des années plus tard.

Pas seulement comme ex-flic et ex-mafieux, mais surtout comme survivant. C'est dire s'il va ajouter à sa férocité d'enquêteur déjà ingérable toute la rage et la détermination d'une victime.

Ceux qui ont été complices de ces atrocités inhumaines n'ont aucune clémence à attendre de lui.

Encore une fois, dans un pays qu'il aime, Manook pointe sa plume là où ça fait mal...

Auteur de trente romans et traduit en dix langues, Ian Manook a notamment signé la trilogie Yeruldelgger, récompensée par dix-sept prix des lecteurs, parmi lesquels le Grand Prix des lectrices de ELLE, le prix SNCF du polar et le prix Quais du Polar.

Éditions Flammarion,  avril 2026
478 pages

mercredi 13 août 2025

Malheur aux vaincus ★★★★☆ de Gwenaël Bulteau

« […] De loin, Alger donnait l’impression d’une ville envoûtante et paisible. L’illusion était parfaite. N’importe qui aurait pu se laisser berner et croire qu’en cet endroit il faisait bon vivre. »
Gwenaël Bulteau met en lumière, dans cette enquête dans l'Algérie française des années 1900, quelques sinistres et tragiques pages de l'Histoire de la Troisième République. Antisémitisme et colonialisme règnent en maître dans les pages de ce roman extrêmement bien ficelé. Il faut avoir le coeur accroché car l'immersion est garantie dans cette féroce leçon d'Histoire. Gwenaël Bulteau a su me tenir en haleine et je n'ai aucune doute sur le fait que je lirai les 2 premiers romans de cette trilogie. 

« Pour commencer, Josse se coltine quinze jours de marche dans le désert d’Afrique. Malgré leur képi à bec de pélican, le soleil assomme les prisonniers. Le soleil, c’est la foudre au ralenti qui fend les chairs, c’est l’incendie qui racornit les corps dont il ne reste au matin qu’un bloc suintant et charbonneux. Le bidon d’eau tiède à l’abri sous sa vareuse devient son bien le plus précieux. De loin, il aperçoit le camp établi dans l’étendue de sable. Des petits groupes de tirailleurs montent la garde autour des tentes. Nul besoin de clôture en plein désert. Celui qui s’enfuirait serait fusillé par le soleil.
Un sergent énonce les règles aux nouveaux venus. Pendant l’insupportable leçon, Josse regarde ailleurs. Le sergent le frappe, lui crache dessus et l’envoie chez le coiffeur. La règle à Biribi : crâne rasé à blanc, port de la moustache interdit. Quand il voit le résultat dans le miroir, Josse sent monter les larmes. L’homme qu’il était a disparu. »

« Les gamins sautaient dans tous les sens. Ils allaient faire la fête dans les grands hangars abritant les vagabonds et ils boiraient de la gnôle et du vin à en vomir. Plus tard, ils feraient d'excellents soldats ou de redoutables criminels. Entre les deux, la nuance était infime, comme le confessaient les généraux de l'armée française. »

« L'idée était intéressante, pensa Koestler. Après la balle de .45, l'expédition militaire renforçait le lien entre les meurtres de la villa et les agressions d'encaisseurs. Mais quel était le mobile ? Une vengeance liée à un événement survenu pendant la mission Afrique centrale ? L'idée était à creuser, surtout que les gradés blancs concernés ne devaient pas être nombreux. En général, les expéditions militaires n'en comportaient qu'une poignée, le gros de la troupe étant composé de militaires locaux. Les pertes françaises s'en trouvaient limitées et l'opinion publique restait indifférente.
- En épluchant L'Écho d'Alger, ajouta le tirailleur, j'ai lu la liste des passagers du paquebot qui arrivent au port demain. Parmi eux se trouve le docteur Henric. Il vient assister aux obsèques d'Arthur Wandell et de sa femme. C'était le médecin de la colonne Voulet-Chanoine, un habitué des expéditions militaires. Cet homme se trouvait aux premières loges.
- Je vais finir par te prendre comme assistant, lui dit Koestler, impressionné.
- Je n'ai aucun mérite, chef. Les récits des milliers d'hommes se battant chaque jour pour imposer la civilisation aux sauvages me fascinent. »

« À force d'écouter les conversations, il avait saisi la situation. À première vue, les Arabes ne s'intéressaient pas aux Français, préférant vivre entre eux, pour eux, tournés autour de la religion et de leurs coutumes, s'en remettant à leur Dieu. Le Code de l'indigénat séparait hermétiquement le monde des Arabes de celui des Français. Officiellement, les indigènes courbaient l'échine et tremblaient devant la civilisation dont ils finiraient par comprendre les bienfaits.
Sauf qu'il s'agissait d'un mensonge. Sous l'indifférence couvait une haine absolue. Les brimades subies par les amis, les voisins disparus, les cousins assassinés, l'administration qui les humiliait jusqu'au supplice. Mohamed Beni avait reçu une amende parce qu'il avait omis de déclarer aux autorités françaises la mort de son père sous huit jours. Sidi Toufik avait quitté Alger sans permis de voyage, un mois de prison. Bien qu'ayant gagné son procès, Sharif Seykou avait été expulsé de son logement parce que les frais de justice restaient à sa charge. Les habitants d'une rue entière avaient dû accomplir des jours de travail forcé à cause d'une fête religieuse non déclarée. Les Français n'étaient pas condamnés pour ces actes-là. Ils ne subissaient pas les mêmes peines. C'était ça la justice de la République ? Les Français des citoyens et les Arabes des sujets ?
Leurs parents s'étaient fait déposséder de leurs terres, mises sous séquestre. Ils avaient été déplacés, exterminés. On parlait encore des enfumades, des villages entiers repoussés dans des grottes aux entrées desquelles les Français allumaient des feux, tirant sur ceux qui sortaient, les autres mourant asphyxiés par la fumée. N'était-ce pas la méthode qu'on utilisait pour exterminer des animaux nuisibles ?
Alors, à l'évocation des vengeances quotidiennes, des vols, des rapines, de la résistance passive qui rendait les Blancs fous, Nourredine hochait la tête et mâchait ces petites graines de violence, amères et fertiles. Les Blancs se faisaient égorger aux alentours d'Alger ? Un militaire avait cassé sa pipe sur les hauteurs de Mustapha ? Les Français s'entretuaient et brûlaient leurs propres commerces ? Que ces nouvelles étaient douces à ses oreilles !
Pendant qu'ils longeaient la Méditerranée constellée de barques, à l'abri des citronniers et des eucalyptus, Nourredine pensait à Moul-Saal, l'envoyé de Dieu, qui avait jeté les occupants à la mer. Un peu plus loin, au bord de la Casbah, il demanda à ses camarades de lire le nom des rues. Ils n'en étaient pas capables.
Ça, c'est la rue de la Girafe, expliqua-t-il. Le nom est écrit en français. Vous vous rendez compte ? Ce pays nous appartient mais ce n'est même pas notre langue qu'on utilise. Vous trouvez normal d'être à la botte des Français dans notre propre pays ?
Les gamins ne s'étaient jamais interrogés à ce propos. Ils détestaient Max Régis, comme tout le monde. Mais ils se moquaient des Arabes autant que des Blancs ou des nègres sauvages. Toubabs et bougnoules, tous dans le même sac, tous des adultes à qui jouer des bons tours. Une seule boussole les guidait, l'argent qui seul apportait la belle vie : devenir un prince d'Algérie guidait leurs rêves. Nourredine laissa tomber. Il prétexta des affaires à régler. »

« - Qu'est-ce qu'on dit de l'Alsace-Lorraine, là-bas, en France ?
- Qu'elle nous reviendra, tôt ou tard. La haine à l'égard de l'Allemagne reste viscérale.
- Je ne sais plus ce qui est souhaitable, maintenant, soupira-t-elle. Retourner en guerre ? L'idée me fait froid dans le dos. Vous savez, ce qu'il se passe à Alger ressemble à une guerre qui ne dit pas son nom, celle des Français contre les étrangers. Moi, je ne demande qu'à vivre en paix, de mon travail. Vos parents ont eu de la chance de prospérer. »

« Sur le pont, Catherine voyait s'éloigner les immeubles haussmanniens du front de mer et la blancheur lumineuse de la Casbah sur la colline. Le ciel méditerranéen éclatait d'une pureté absolue. De loin, Alger donnait l'impression d'une ville envoûtante et paisible. L'illusion était parfaite. N'importe qui aurait pu se laisser berner et croire qu'en cet endroit il faisait bon vivre. »

Quatrième de couverture

1900. Sur les hauteurs d'Alger la blanche, la demeure de la famille Wandell vient d'être le théâtre d'un massacre.
Six meurtres: maîtres et domestiques ont été assassinés. Tout porte à croire que deux forçats détachés du bagne et travaillant là auraient cherché ainsi un moyen de s'évader. Le lieutenant Julien Koestler, chargé de l'affaire, entreprend de partir à leur recherche à travers la foule grouillante d'Alger. Mais l'enquêteur doit naviguer dans une ville qui, en écho à l'affaire Dreyfus, tremble sous la pression d'un antisémitisme divisant la population des colons français. Sans compter cette série de vols dont sont victimes les employés de plusieurs banques pendant leur service. Et ne faut-il pas aussi essayer d'en savoir plus sur cette effroyable expédition coloniale en Afrique noire qui impliqua la famille Wandell, quelques mois auparavant ?

Dans ce nouveau roman policier, Gwenaël Bulteau nous entraîne une fois de plus dans une enquête pleine de suspense et de rebondissements. Avec son talent habituel à saisir les hommes et les époques, il nous projette sous le soleil d'Afrique au cœur de ces heures de troubles et de fureur.

GWENAËL BULTEAU
Né en 1973, est professeur des écoles. En 2017, il est lauréat du prix de la nouvelle du festival Quais du Polar puis recevra pour son premier roman le Prix Landerneau Polar, le Prix Sang d'encre et le Prix des écrivains de Vendée. Après La République des faibles et Le Grand soir, publiés à la Manufacture de livres, Malheur aux vaincus est son troisième roman. 

La Manufacture de livres, éditeur indépendant, regroupe des auteurs français contemporains. Héritiers du roman noir ou du roman social, parfois inspirés par le roman d'aventures ou la fiction américaine, ils incarnent une voix littéraire moderne et vivante. Ils se font les témoins de leur époque et, à travers leurs histoires, éclairent notre réalité.

Éditions La manufacture des livres,  mai 2024
318 pages