jeudi 10 septembre 2026

Une histoire d'amour et de violence ★★★☆☆ d'Olivier Bourdeaut

Il en faut du courage pour écrire un tel texte. Pour revenir sur une enfance marquée par les coups, les humiliations et l'emprise d'un père violent. Pour tenter, des années plus tard, de comprendre celui qui a fait tant de mal.

Et pourtant...

J'ai été gênée par la tendresse qui transparaît dans les propos d'Olivier Bourdeaut envers son père. Il y a de l'amour. Il reste un père. Et je peux comprendre que les sentiments soient plus complexes que la seule colère ou le ressentiment. Mais certaines scènes de violence sont d'une brutalité inouïe et j'ai eu du mal à les faire coexister avec le regard que l'auteur continue de porter sur lui.

Le syndrome de Korsakoff éclaire en partie son comportement. Plus loin, l'auteur cherche aussi à comprendre ce qui a pu arriver au fils pour qu'il devienne ce père-là. Je comprends cette démarche. Mais pour moi, comprendre n'est pas excuser. Certains comportements restent, à mes yeux, profondément condamnables.

La scène du pardon m'a particulièrement questionnée. Non pas parce que je ne comprends pas que l'on puisse pardonner, mais parce que j'ai eu le sentiment que la victime portait, une fois encore, une charge qui ne devrait pas lui appartenir. Comment sortir d'une telle histoire sans continuer à porter ce qui appartient à celui qui vous a fait du mal ?

Peut-être est-ce justement ce que cherche à faire Olivier Bourdeaut : comprendre ce qu'il est devenu à cause de son père, mesurer ce qu'il risque de transmettre à son tour, et, surtout, tenter de rompre la chaîne.

« Je ne veux plus le tuer, je veux l'éblouir. »

Cette phrase m'a beaucoup marquée. Comme celle-ci : « J'écris ce livre pour tuer le fils que j'avais fini par devenir. »

C'est là que j'ai le mieux saisi la nécessité de ce récit. déposer enfin quelque chose, se libérer, ne pas reproduire la violence. Je perçois la puissance de cette démarche. Malgré cela, je suis restée en marge du mouvement émotionnel que l'auteur nous propose.

L'écriture est belle, souvent drôle malgré la gravité du sujet, et j'ai lu ce livre presque d'une traite. J'y ai retrouvé, par moments, cet humour qui m'avait tant plu dans "En attendant Bojangles".

C'est d'ailleurs avec cette attente que je l'avais ouvert : je voulais comprendre comment un écrivain marqué par une enfance aussi sombre avait pu imaginer une histoire aussi lumineuse. J'espérais en apprendre davantage sur son écriture et son imaginaire. Je ne suis pas certaine d'avoir trouvé ce que je cherchais.

Je ressors donc de cette lecture avec des sentiments partagés : beaucoup de respect pour la démarche de l'auteur, mais aussi avec un malaise qui ne m'a presque jamais quittée.

Si vous aimez les récits intimes et les histoires de filiation, les textes qui interrogent les blessures de l'enfance, la transmission et la possibilité de se libérer de son histoire, alors ce livre pourrait vous toucher.

« J'ai un mauvais pressentiment depuis l'apostrophe d'un cousin sur le parking de la place du village. Il est psychiatre, et les psychiatres sont de grands enfants égocentriques, ils veulent se faire remarquer, marquer les esprits à tout prix, Il me lance : « Alors tu as enfin laissé partir ton père ? » « Alors tu as enfin laissé partir ton père ! » J'écris les deux versions car je ne sais toujours pas si c'était une question ou une affirmation. Je souris poliment, car c'est ainsi qu'il faut procéder avec ces gens étranges, mais je dois reconnaître que cette phrase idiote m'accompagne jusqu'au parvis de l'église. Il a réussi son tour de magie. En me balançant sa petite charade, un sourire en coin, il a parasité le début de la journée.
Comment ça, je l'ai enfin laissé partir ? Est-ce à dire que c'est moi qui ai décidé du moment où mon père allait mourir ? Que c'est moi qui l'empêchais de rendre son dernier soupir ? Que je retenais mon père ou qu'il s'accrochait à la vie à cause de moi ? Et d'ailleurs, j'ai deux frères et deux sœurs, pourquoi n'a-t-il pas dit : « Alors vous avez enfin laissé partir votre père. » J'aurais donc été le seul à avoir décidé de le laisser mourir ? 
Personne ne décidait quoi que ce soit à la place de mon père, surtout pas sa mort. Il avait eu une formule magnifiquement cruelle pour refuser que mon petit frère vienne le voir une dernière fois: « Occupe-toi de ta vie, je me charge de ma mort, je ne veux plus te voir. » Mon père aurait pu être publicitaire, de ceux qui font passer des messages atroces avec le sourire. C'est lui qui s'est laissé partir, ses enfants n'y sont pour rien, je n'y suis pour rien. Même si j'ai rêvé de sa mort chaque soir de ma jeunesse, si j'ai mille fois rêvé de le tuer avant de m'endormir, je n'en suis pas responsable. Les cancers l'ont tué, pas moi. L'alcool et les cigarettes l'ont tué, pas moi. »

« En somme, son raisonnement est le suivant: tu ne vas pas rater un cours de biologie ou de mathématiques passionnant pour assister à l'enterrement du frère de ta copine. Avec le pouce dirigé vers le bas et, comme s'exclament les jurés dans les émissions de télé-réalité, il me dit : « Pour moi, ce sera un grand non. » Il y a des non plus grands que d'autres, celui-ci est immense. »

« Quoi qu'il en soit, ce matin-là j'ai bien fait une bêtise, j'en suis conscient. J'ai fugué. J'ai mal agi pour une bonne cause, mais plus tard, lorsque je connaîtrai enfin une liberté totale, celle-ci aura toujours un goût d'interdit. Ce qui la rendra vénéneuse et immensément désirable. »

« Être édité me donnait enfin un rôle dans la vie, un statut dans la société. Ce n'était pas rien. C'était tout. J'ai longtemps détourné cette citation de Théophile Gautier : « II n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Et je la complétais en proclamant qu'à ce titre, j'étais magnifique. Bon, eh bien j'étais fatigué d'être magnifique de cette manière-là. J'avais alors l'habitude de remplir le vide de ma vie par des citations.
Tout le monde le sait, il n'y a rien de plus pratique qu'une citation pour paraître intelligent grâce au travail d'un autre.
J'étais épuisé de vivre aux crochets de mes proches, et eux l'étaient plus encore. J'étais à bout de souffle, en bout de course et l'appel d'Emmanuelle était arrivé à point nommé. »

« Tous ces pouces levés me donnent l'impression d'avoir gagné un match de foot et ça tombe mal, je déteste le foot. Et après la rencontre avec le psychiatre sur le parking, je trouve que ça fait beaucoup. Je suis de fort mauvaise humeur, je dois lire l'éloge funèbre de mon père et je ne vois pas comment je vais pouvoir m'en acquitter avec les dents qui grincent. J'ai déjà eu un mal fou à l'écrire. Non pas que je manquais de matière, trente-six ans de relations, mais j'avais manqué de temps. Je n'avais strictement rien fait de ma vie pendant des années et mon père décidait de mourir au moment même où j'étais sous l'eau, où pour la première fois de mon existence je pouvais dire : « Désolé, mais là j'ai trop de boulot. Demain peut-être ? » Lui, dont une des principales activités avec moi aura été de me gifler en me demandant de travailler, aurait été fier de moi : je travaillais enfin. »

« C'est bien connu, la mort gomme les défauts et accentue les qualités. C'est ce que je constate cette nuit-là devant le petit bureau d'une chambre d'hôtel de Saint-Malo, où je me trouve pour un salon du livre. Mais en réalité, la première chose que je remarque, c'est plutôt l'horripilante petite lumière rouge du détecteur de fumée qui clignote. À cette époque, j'étais incapable d'écrire sans nicotine. Surtout un texte comme celui-là. J'avais lu que Houellebecq fumait dans ses chambres d'hôtel, je pouvais le faire aussi, j'étais devenu quelqu'un, un écrivain maudit peut fumer partout. Ce n'est pas tous les jours qu'on doit écrire l'éloge funèbre de son père. »

« Dans ce genre d'exercice, ce n'est pas le temps de la lecture qui bouleverse et qui serre la gorge, c'est l'écriture du texte, c'est l'agonie du défunt, c'est la vie qu'on a eue avec lui. Cette gorge nouée, cette poitrine qui tambourine, c'est toute une histoire qui s'achève, une histoire qui a commencé le jour de votre naissance lorsque votre père vous a pris dans ses bras pour la première fois et qu'après vous avoir embrassé, il vous a dit : « Bonjour mon fils, tout va bien se passer. »
Et rien ne s'est déroulé comme prévu. Pourtant, je suis dans cette église, trente-six ans plus tard, debout devant une centaine de personnes, à tenter de rester digne, à retenir ce chagrin qui ne m'a jamais quitté et dont la source est là, sous mes yeux, qui n'entend même pas le texte médiocre que j'ai eu tant de mal à écrire pour elle. Cette conversation qui finalement n'a jamais eu lieu s'achève maintenant, à cet instant précis.
Je me suis retenu tout au long de ma lecture, mais le je t'aime que je lance pour conclure est un peu étouffé. Je plie mon texte, le glisse dans la poche intérieure de ma veste, je descends les quelques marches et tombe dans les bras de mon cousin Matthieu pour qui j'ai beaucoup d'affection. Et la tête sur son épaule, je m'abandonne, mes yeux se vident. Et mon nez aussi. Lorsque je relève la tête, la pauvre veste en tweed de mon cousin est souillée, il le remarque avec un rictus de dégoût splendide. Entre la mort de son oncle et la morve de son cousin, tout d'un coup, il ne sait pas ce qui est le plus triste. Et à vrai dire, cette hésitation dans la hiérarchie des chagrins me fait exploser de rire. »

« Il s'agit d'un véritable processus de paix. Ni plus, ni moins. C'est-à-dire qu'il y a des négociations en amont. Nous n'en sommes pas aux échanges de courriers, mais quand même, le belligérant a des exigences très précises concernant les termes de l'accord.
Magnanime, j'accepte de formuler toutes les excuses exi-gées. Je n'écoute même plus ses reproches tant cela me semble dérisoire. J'ai déjà gagné. Quelque chose a disparu en moi, un sentiment qui ronge, une envie qui dévore. La vengeance. Je n'ai plus envie de me venger d'avoir été cogné et enfermé. Je suis libéré et je dois célébrer cette liberté. »

« Le plus difficile, et je suis presque obligé de me mordre la langue, est de faire mes excuses pour des choses dont je ne me sens pas du tout coupable. Un effort surhumain, c'est le souvenir que je garde de ce moment.
Contre toute attente, après une nouvelle salve d'excuses concernant une affaire dans laquelle j'étais persuadé d'être la victime, mon père se lève, me prend dans ses bras et se met à pleurer. Je me retrouve à lui caresser le dos, une seconde après avoir envisagé de le jeter par la fenêtre. C'est un moment d'une intensité rare. Et je souris. Je souris de cette farce que nous offre cette volte-face. Je souris car je suis soulagé que cette période s'achève. Je souris car je suis soulagé que ce procès de vingt minutes, cette éternité de repentance soit terminée. Je souris car je suis heureux, tout simplement. J'ai fait une chose bien et compliquée. Ce n'est pas tous les jours que je fais des trucs bien et ma paresse m'interdit souvent de faire des choses compliquées.
Sauf que ce sourire, mon père l'aperçoit entre deux sanglots, et allez savoir pourquoi, il l'interprète comme une sorte de mauvais rire, un truc sadique. Il le dira plus tard : « Olivier souriait, heureux de me voir pleurer. » Quelle idée franchement, se couvrir la tête de cendres, accepter sa part de responsabilité dans Hiroshima, reconnaître être à l'origine d'un tremblement de terre au Népal, avouer avoir organisé la famine en Afrique, formuler à haute voix être un fils indigne, uniquement afin de pouvoir éclater de rire en tenant son père dans ses bras. Je ne suis pas quelqu'un de très logique mais là, franchement, il aurait fallu être un psychopathe pour faire ça: me réjouir de sa peine, me moquer de ses larmes que je n'avais pas cherchées. Mais peu importe, finalement. Je sais que j'ai réglé une chose essentielle. Par pur égoïsme j'ai accepté d'être un monstre. »

« À la fois, je veux le pleurer, mais aussi m'assurer qu'il va être définitivement enterré, que toute cette histoire est bien terminée, qu'il ne va pas se reconstituer et sortir de ce trou pour m'engueuler, me demander de me mettre à genoux ou quelque chose dans ce genre-là. »

« « Que les hommes ont donc la mémoire courte ! Et se peut-il qu'en devenant des pères ils oublient aussitôt qu'ils ont été des fils », disait Sacha Guitry. »

« Avant d'être un père, j'avais oublié que Pierre avait été un fils. Et un jour, il faudra que je me penche sur ce qui est arrivé à ce fils pour qu'il soit devenu ce père-là. »

« Alors que ma vie était en train de changer, je conservais mes réflexes de mauvais élève, toujours en retard. En prévision de la sortie de mon premier roman, mon éditrice me demandait depuis plusieurs jours de faire une série de photos pour mon dossier de presse. À ce moment-là j'étais en Espagne aux côtés de mon père mourant. Pour me changer les idées, j'allais faire deux ou trois heures de kayak tous les matins et ces séances se transformaient souvent en pure schizophrénie. Je commençais par pagayer comme un fou pour m'éloigner de la réalité, de cette mort annoncée qui plombait nos journées. Puis une fois au large, c'est-à-dire derrière l'île de la Olla, sous l'influence cumulée de l'endorphine et de la nicotine je me mettais à rire comme un dément en pensant au braquage que je venais de commettre. À l'époque, rien ne m'assurait encore d'un succès, mais l'idée seule de voir mon texte paraître sous forme de livre sur les rayons des librairies me donnait l'impression d'avoir braqué une banque. Alors je fumais des clopes sur mon kayak et je riais au bec des goélands et des cormorans en pensant à ces années d'écriture sans garantie d'être édité, d'écriture dans le vide. En pagayant j'alternais entre euphorie et mélancolie et mon kayak ressemblait à une vieille locomotive tant je fumais en me dirigeant vers cette montagne somptueuse qui se jette dans la mer. »

« Je dis souvent que pour rien au monde je ne changerais mon enfance et mon adolescence. Et même si parfois j'ai le sentiment amer d'avoir vu ma jeunesse foutue à la poubelle, je n'ai aucun regret. En revanche, je sais que si une fée maléfique venait me voir avec une baguette magique pour me renvoyer dans ma chambre d'enfant à l'âge de huit ans, sachant ce qui m'attend, je me dirigerais vers la fenêtre, je l'ouvrirais et je sauterais. Sans aucune hésitation. Pour rien au monde je ne revivrais ces années d'enfer. Rien.
Et je comprends mieux la théorie de Jean d'Ormesson, cette enfance, cette poubelle, c'est mon trésor. Qui peut se vanter d'avoir une anecdote pour chaque jour durant vingt ans ? Oui, ce genre de souvenir est plus simple à retenir que celui, par exemple, de la joie de manger une tartine de confiture devant un fleuve avec sa grand-mère, car la violence on la rumine, on l'entretient, on s'en souvient et on la ressert des années plus tard sur un divan ou sur une feuille de papier. J'ai choisi la seconde option. »

« Aujourd'hui je suis seul. Plus que jamais, je suis libre. Je te dois tout, je ne te dois plus rien. Je te devais bien ce texte. »

« Jamais je n'ai eu le sentiment d'être une victime. Au début tout cela me semblait normal, puis j'étais persuadé que c'était mérité, et, lorsque j'ai commencé à en parler autour de moi, que j'ai vu ces regards horrifiés ou dubita-tifs, c'était presque terminé.
Pas le temps d'être une victime, une autre vie commençait. J'avais autre chose à faire que de me plaindre, il fallait continuer à se battre, il fallait continuer à rendre les coups que j'avais reçus. Il fallait que quelqu'un paie à sa place. Je me suis vengé sur les autres. Voilà, vous allez déguster pour lui. J'ai passé vingt ans à me venger, une violence aveugle, une violence sourde, une violence dénuée de sens. Tant pis pour eux, tant pis pour moi.
Pourquoi écrire là-dessus ? Pourquoi replonger dans ce merdier alors que son initiateur est mort, incinéré et enterré, que toute cette histoire s'est passée au siècle dernier ? Certains me disent que ça me fera du bien, qu'il faut purger cette histoire par l'écriture une bonne fois pour toutes. Tu parles. Me lever à cinq heures du matin pour me cogner la tête contre des fantômes, des souvenirs, des questions sans réponse, oui oui, bien sûr ça me fera du bien, le plus grand bien même. Alors que je pourrais rester au lit, dormir et pourquoi pas rêver. Non, je vais mettre mon réveil, quitter les draps chauds pour me plonger volontairement dans un cauchemar. »

« Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j'en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l'a très bien fait tout seul. J'écris ce livre pour m'empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d'un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l'espère l'antidote qui m'empêchera un jour d'envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre.
Voilà. J'écris ce livre pour tuer le fils que j'avais fini par devenir. »

« Alors qu'il est le plus grand échec de ma vie et que c'est grâce à celui-ci que j'écris aujourd'hui. »

« Deux ans avant je voulais me remettre au travail, je n'avais rien déterminé, je voulais procéder comme avec Bojangles, non pas en écrire un autre mais suivre la même technique, c'est-à-dire ne rien préparer, écrire au fil de l'eau une histoire que je voulais drôle et poignante. Un cahier des charges assez simple, je faisais confiance à mon improvisation, je verrais bien où mes doigts dansant sur le clavier allaient me mener. Et ces doigts m'ont mené tout droit vers la dépression carabinée. Après deux années à espérer, Suzon, ma femme, était enfin enceinte. J'avais un plan implacable, j'allais accoucher d'un texte ravissant pendant la grossesse de mon épouse, et, satisfait du travail accompli, j'attendrais sereinement la naissance de notre enfant. L'année 2022 serait un très grand millésime pour notre famille. Je pourrais présenter à mon fils, plus tard, le fruit fabuleux de mon travail, ce cadeau de bienvenue que j'avais concocté pour lui. Mais rien de convenable ne sort de ma tête. Pire, tout est médiocre, c'est dramatique. Rien ne marche, je commence à paniquer. Et je sombre. »

« Je suis un monstre fou et alcoolique. Et ça tombe mal quand même, car c'est ce que j'ai longtemps reproché à mon père d'être. »

« Nous sommes tous partis en claquant la porte, soit parce qu'il nous l'avait ouverte, soit parce qu'on ne pouvait plus respirer. Alors nous partions la nuit, nous courions dans la rue avec des rires déments, des rires de soulagement. La liberté nous enivrait. De ses enfants, je suis le seul à être revenu. Pourquoi ? Parce que j'étais trop médiocre pour me trouver un travail qui me permette de vivre sans lui.
Mais aussi et surtout parce que je n'arrivais pas à vivre en dehors de lui. J'en avais besoin, sa violence était ma drogue.
Ce conflit permanent, cette ambiance mortifère me rendaient vivant. Les ennemis extérieurs n'étaient jamais à la hauteur. Alors que lui, c'était le combat de ma vie. Pierre n'était jamais décevant, il gagnait tout le temps. »

« C'est pourquoi dans les années 90 je suis devenu un chien enragé qui n'avait que la laisse de son maître pour le retenir. Et d'ailleurs, c'est aussi ainsi que Pierre voyait les choses. Il me l'a dit parfois. Oh pas beaucoup, peut-être cinq ou six fois : « Tu restes là, à mes pieds, comme un chien. Mais comme c'est un ordre peu fréquent, forcément l'esprit s'en souvient. Et on finit aussi par se prendre pour une bête. »

« J'ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l'aimais. Je pense malheureusement qu'il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu'ils sont plus heureux après votre décès, c'est que votre vie était perfectible, j'imagine. C'est ça le drame. Je l'aime encore mais je préfère qu'il soit mort. »

« Je n'écris pas ce livre pour toi, tu n'es plus là. Pas pour moi, c'est trop tard. Mais pour Henri, mon fils, ton petit fils. Pour mettre un point final aux sacrifices. »

« Je l'aime OUI. Je l'aime MAIS. Je l'aime NON. e l'aime MAIS. »

« Cette histoire est pourtant un fait de société contemporain où peuvent se côtoyer les mots-clefs de l'emprise, du patriarcat, du rapport dominant-dominé. J'y verrais surtout une sorte de dérive sectaire avec un gourou et des adeptes. Servicepublic.fr apporte cette définition: « Une secte se caractérise par une emprise mentale qui porte atteinte à l'équilibre moral, sanitaire, financier et familial d'une personne. » Nous cochons toutes les cases. Le site gouvernemental précise : « La secte cherche à isoler, désociabiliser, endoctriner, déresponsabiliser une personne pour la pousser à une perte d'autonomie ou encore une perte financière. » Et là aussi nous avons les numéros gagnants. Oui, j'exagère un peu avec cette comparaison mais en partant de ce postulat je constate qu'il en revêt toutes les caractéristiques. Oh bien entendu sa volonté n'a jamais été de devenir un gourou, il ne s'est jamais levé un matin en voulant créer un culte mais la réalité c'est que nous avons tous vécu, à un moment ou à un autre, dans un monde parallèle où sa vision tronquée du réel s'est imposée à nous, où cette vision nous a écrasés.
Quand il enferme à clef Solène dans l'appartement tout un week-end pour l'empêcher de sortir et que pour se rebeller elle balance un pot de fleurs par la fenêtre, il nous prend à témoin. Solène est folle. Quand il arrache une mèche de cheveux de ma grande sœur, laissant un trou dans son cuir chevelu, et qu'elle revient avec son propre scalp dans les mains, sa logique est implacable, elle se l'est fait elle-même, elle est donc folle. En se faisant passer pour la victime Pierre nous fait pénétrer une autre réalité où les rôles sont inversés. Franchement, pensons-nous, Solène est allée trop loin. Et ça pourrait être, éventuellement, le cas s'il s'était agi d'une seule brebis galeuse dans une famille de sept membres. Le problème c'est que nous avons tous été des brebis galeuses.
Insidieux, il l'est beaucoup plus avec son épouse. Quelle est la formule déjà ? Tout ce que vous direz sera retenu contre vous. Voilà, avec sa femme il fait preuve d'une rhétorique implacable, tout ce qu'elle dit pour se justifier, se défendre se retourne contre elle. Il est retors. Son employée de maison fait tout pour le satisfaire, pour bien faire, mais par la magie de son raisonnement, non seulement elle échoue, mais en plus elle le fait exprès. Elle ferait systématiquement le contraire de ce qu'il lui a demandé. Les conséquences sont dramatiques, elle ravage l'éducation de ses enfants, elle raconte n'importe quoi, elle ne prend que des mauvaises décisions, elle rate consciemment les repas. Ses colères sont telles devant tant d'échecs que ma mère tremble à l'idée de lui déplaire. Elle dépose donc tout son pouvoir de décision, la moindre initiative, entre les mains de son mari et attend ses directives sagement. »

« Voilà l'idée, je veux qu'il m'admire. Mais surtout, je veux qu'il m'aime, qu'il me le montre, qu'il me le dise. Et clairement, ce n'est pas en grenouillant dans une agence immobilière que ce miracle va advenir. Des années, ça fait des années que dès qu'il me rabaisse, qu'il me punit, je lui réponds dans ma tête un jour tu verras, tu m'admireras. Et ce jour n'est pas venu. L'idée de vengeance qui m'a animé pendant mon enfance et mon adolescence a changé de dimension. Je ne veux plus le tuer, je veux l'éblouir. »

« Comme elle, j'ai une folle envie d'y croire. N'est-ce pas formidable tout ça ? Mes parents étaient séparés, mon père était à l'article de la mort et les voilà qui se tiennent la main dans la rue. Apparemment j'ai hérité du côté fleur bleue de ma mère, cette idylle m'enchante. Ce n'est pas absurde dans la vie de voir ses parents heureux ensemble, il paraîtrait même que c'est essentiel à l'équilibre des enfants. Il était temps car nous sommes tous un peu déglingués dans cette histoire. Nous avons chacun des réactions peu communes face aux choses de la vie. Nerveux, colérique, insensible, cruel, angoissé, froid, violent, extraverti à outrance ou maladivement réservé, chacun réagit à sa manière et c'est rarement la bonne. Ah ça, nous sommes distrayants. »

« L'amour et la violence sont les deux mots qui ont régenté ma vie, mon adolescence. »

« Nous sommes nombreux à avoir connu les coups, les humiliations. Selon l'Unicef des centaines de millions d'enfants connaissent chaque année des violences physiques et psychologiques dans leurs foyers. Me voilà moins seul. Désormais, j'ai un point commun avec une petite fille du Nicaragua, un petit garçon norvégien et pourquoi pas un adolescent d'Érythrée. Finalement quels que soient le cadre, le décor, le climat et le PIB, nous sommes des enfants abimés par ceux qui sont là pour les défendre, les aimer. Assurément, ce n'est pas une bonne manière de commencer sa vie. À mon sens une des citations les plus célèbres du monde est la plus idiote. « Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort. » Il vaut mieux être mort que d'entendre une bêtise pareille. Et je suis désolé pour ceux qui se sont tatoué cette ânerie sur le biceps, mais il suffit d'entendre les victimes en tout genre, leurs témoignages et leurs voix brisées, pour se rendre compte que pour la plupart d'entre elles, les coups et les traumatismes ne les ont pas rendues plus fortes. Nous n'avons jamais entendu, non plus, les journalistes qui recueillent ces confidences lancer à l'invité sur un ton exalté : « Mais donc maintenant vous êtes plus fort, n'est-ce pas ? » Pour ma part, je pense que ce qui ne nous tue pas nous rend différents de ce que nous aurions dû être. »

« Je suis donc devenu un adepte du bang. J'ai consacré à cette bouteille de fumée dix ans de ma vie. Je me suis cramé la cervelle avec ces douilles. Shit, douille, bang, que ce vocabulaire est admirablement choisi. C'est une guerre qu'on mène contre sa tête, des batailles qui semblent apporter la paix de l'esprit, et qui, en réalité, abrutissent, anéantissent, laissent filer les jours comme des secondes. Ce fut une telle révélation qu'au début je mettais mon réveil la nuit pour aller fumer à ma fenêtre. Je me réveillais pour me détruire. La destruction était plus belle que mes rêves. »

« De toutes les drogues que j'ai consommées la lecture est la plus puissante, sans descente. C'est la seule qui ne réduise pas l'espérance de vie, au contraire, elle la multiplie par mille sans bouger d'un centimètre. J'ai mis un peu trop de temps à le comprendre. Avant ça j'ai foncé tête baissée dans toutes les substances qui se présentaient. Je pensais être ouvert d'esprit, un aventurier de l'espace. Vas-y balance. File-moi ça. C'est pas censé faire crever ce truc ? Seulement en intraveineuse. Parfait, de toute manière, je m'en cogne, je suis déjà mort. Les frontières, les univers, il fallait tout traverser, tout explorer. Je m'envole. Je me décolle de ma vie, je peux l'observer de loin. C'est donc ça le paradis. Vivre sans vivre. Cette illusion magique et tragique a laissé certains de mes camarades dans un état fantomal. Leur enveloppe est encore là, mais leur esprit s'est envolé à jamais. Définitivement, ils se sont détachés de leur existence. Un marginal, voilà ce que je me flattais d'être. Dans les premiers romans de Bret Easton Ellis certains personnages se droguent pour combler le vide de leurs vies. Je le faisais car la mienne était trop pleine, elle débordait.
Mon père me prédisait un avenir dans la rue, j'étais en train de lui donner raison, je me transformais en déchet. Comment avais-je obtenu cette clef des PTT ? Je ne m'en souviens plus, mais j'avais accès à tous les immeubles de Nantes. Il m'est arrivé souvent de dormir dans des cages d'escalier et même dans un local à poubelles. À quoi ça sert de s'envoler si c'est pour atterrir au milieu des détritus ? Les drogues sont une pyramide de Ponzi. On emprunte à sa vie pour financer d'autres vies, en vivre mille. Au moment du remboursement final, il ne reste que que des dettes sur la seule qui compte, la vraie, la sienne. Ces expériences ne sont pas des opérations rentables. Pas même si l'on s'estimé lésé d'une valeur ni échangeable, ni remboursable : l'enfance. »

« Les moineaux, la solitude pétrifiée, la silhouette menaçante qui devient un corps agressif, la casquette. Je ne penserai qu'à elle. Cette casquette avec son logo brodé est un cadeau d'un de mes amis, j'y tiens plus que tout. La première gifle la fait voler en l'air. Je n'ai pas le temps de me retourner pour la récupérer qu'une rafale de coups m'assomme. Le col de mon t-shirt craque quand il s'en empare pour me tirer. Il me pousse devant lui, nous sommes en bas de la rue Kléber qui doit mesurer deux cent cinquante mètres, puis il faut tourner à gauche pour atteindre la rue Copernic, encore cent mètres pour arriver à la porte de l'immeuble. Mais ça c'est la destination. Elle est assez simple. Le moyen de transport, lui, est plus compliqué. Chacun de mes pas est accompagné d'un coup, de poing, de pied, sur mon dos, dans mes jambes, sur mon cou, sur ma tête. Ma casquette. J'avance, je titube, je me protège tant bien que mal, je marche, courbé et penché, ce trajet est un calvaire, trois cent cinquante mètres, le bout du monde, deux rues, l'éternité. Mon corps brûle. Ma casquette. Il reste l'escalier à gravir. Je trébuche, Pierre me redresse à coups de pied. Je ne sens plus la douleur, seulement les points d'impact, mes oreilles bourdonnent, je n'entends plus rien. La porte d'entrée, le voyage est terminé. Enfin pas tout à fait, dans la chambre, il m'assène de furieux coups de ceinture. Je ne sens plus rien, je peux même dire que je suis bien quand la porte claque en faisant disparaître la fureur dans un ultime bruit fracassant. La casquette. Je suis obnubilé par cette casquette qui a voltigé. Ce cadeau, cette fierté envolée m'obsède toute la nuit. Je ne pense qu'à elle. »

Quatrième de couverture

Le jour où il enterre son père, tout le monde félicite Olivier pour le succès de son premier roman. La scène est absurde, presque irréelle. Et pourtant, c'est là que tout commence.
Car derrière la consécration de l'écrivain se cache une histoire intime. Celle d'un fils qui a grandi dans l'ombre d'un père aussi impressionnant qu'insaisissable, d'un enfant qui s'est construit contre la violence et sous les coups, d'un adolescent qui les a rendus et d'un homme qui, au moment de devenir père à son tour, choisit de transformer son héritage.
De Nantes à l'Espagne, des bancs de la pension aux plateaux de télévision, Olivier Bourdeaut remonte le fil d'une vie faite de chutes, de réconciliations inattendues et de victoires inespérées. Peut-on réécrire son histoire familiale ? Et que reste-t-il, au fond, de nos pères ?

Traversé par une émotion et un humour irrésistibles, ce livre raconte la métamorphose d'un mauvais élève en écrivain, d'un fils blessé en un père attentionné. Un récit vibrant sur la filiation, les épreuves, et finalement la joie de trouver enfin sa place.

Olivier Bourdeaut est né en 1980. Son premier roman, En attendant Bojangles, a notamment obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand Prix RTL - Lire 2016 et le prix du Roman des étudiants France Culture - Télérama 2016. Il a été suivi par Pactum salis (2018), Florida (2021) et Développement personnel (2024).

Éditions Gallimard,  avril 2026
341 pages

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