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mardi 30 juin 2026

Le souffle de la forêt ★★★★★ de Simonetta Greggio

Waouh ! Encore un livre qui pourrait aider à changer notre manière de regarder le monde. J'adore 💚

J'y ai découvert Simona Gabriela Kossak, biologiste polonaise, femme libre, insoumise, profondément attachée à la forêt primaire de Białowieża en Pologne. Une femme qui considérait les animaux comme ses semblables et qui défendait le vivant avec une conviction rare.
« Je regarde où je pose mes pieds. Je respecte leur tanière, leurs nids. Leur pâturage, leur territoire. Je fais partie du paysage. C'est ça, pour moi, bien faire mon métier. C'est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder. »
Toute une philosophie de vie.

Les magnifiques photographies en noir et blanc ponctuant le récit donnent un visage à celle que les animaux semblaient reconnaître comme « leur sœur des bois ». Elles rendent son histoire encore plus bouleversante.

Au fil des pages, Simonetta Greggio esquisse également le portrait d'une Pologne complexe, évoque les combats autour de la forêt de Białowieża et nous rappelle avec force que nous ne sommes pas au-dessus du vivant, mais que nous en faisons partie.

Une lecture lumineuse, engagée et profondément inspirante, qui donne envie de regarder le monde avec un peu plus d'humilité et d'émerveillement.
« Ce que vous appelez nuisible, c'est juste ce dont vous n'avez pas compris le rôle dans le grand cycle de la vie. »

« La jeune fille aux yeux fous, longs doigts blancs 
Crochetés aux pierres du mur, 
Les cheveux en laisse de mer, la bouche au cri 
strident : importe-t-il au fond, Cassandra, 
Que le peuple ait foi 
En ta fontaine amère ? En vérité, les hommes 
ont horreur de la vérité, ils préféreraient 
à tout prendre
Croiser un tigre sur la route. »
Robinson Jeffers, « Cassandra », 1947 

« Fille des bois, adoptée par la forêt. »

« Tout ici-bas demande à être sauvé. Le salut, voilà ce que nous voulons tous, humains et animaux. Ne laisse personne te raconter le monde. Regarde-le avec tes yeux. »

« Urszula : « Simona, c'était le chaos et la fidélité. Elle arrivait en retard, les cheveux en bataille, les doigts tachés d'encre ou de nourriture pour les chiens. Mais elle ne manquait jamais un rendez-vous. Elle avait une manière unique d'être présente, même dans le silence. On révisait la physique ensemble, on s'accrochait l'une à l'autre comme deux naufragées. Elle râlait contre les maths, contre les profs, contre sa famille mais elle continuait, avec une obstination de bête; elle ne brillait pas en cours, non. Mais elle avait ce regard... comme si elle voyait les choses que nous, nous ne voyions pas. » »

« Elle fuyait les manuels, les théories. Ce qui comptait, c'était le vivant. Je crois qu'elle cherchait un langage, un lien, quelque chose de plus vrai que les mots. Elle était souvent absente, distraite, mais quand elle souriait, on oubliait tout. »

« Simona n'a que la peau, les os et un nom de famille. Des cheveux aussi, comme une rivière vive dans les bois, ça, il faut le lui reconnaître, sa chevelure brune lui fait une tête de reine des souris. »

« C'est marrant ces mots, « Il n'y a pas mort d'homme », quand il est question d'une fille abusée. Là où il n'y a pas « mort d'homme » il y a généralement un corps de femme saccagé. »

« Une scientifique pèse, mesure, découpe. Elle prouve. Elle n'éprouve pas. Simona, elle, veut comprendre, soulager, soigner, sauver. Ce n'est pas la même chose. Autour d'elle, ils aiment les colonnes, les chiffres, les tableaux. Ils établissent des protocoles. Ils affirment la suprématie humaine sur le vivant. L'homme au centre de tout. Et le reste simple décor.
Simona ne peut pas. Les animaux sont ses frères. Les arbres, ses plus proches parents. Le ciel, son toit. Les étoiles, sa lumière. La Terre, sa maison.
Elle parle d'émotions. De mémoire. De réciprocité. Elle s'adresse aux bêtes comme on parle aux enfants: doucement, sans les brusquer. Et elle écrit. Des articles à contre-courant, publiés dans des revues secondaires, ou rejetés. Quand elle défend ses idées devant ses collègues, on l'interrompt net:
- Ce n'est pas sérieux.
- Trop émotionnel.
- Trop féminin. »

« Ce que vous appelez nuisible, c'est juste ce dont vous n'avez pas compris le rôle dans le grand cycle de la vie. »

« [...] une fois qu'elle a trouvé Dziedzinka, sa petite maison dans la forêt, Białowieża est devenue pour elle la chose la plus importante. En Pologne, la psychologie animale était, jusqu'aux années soixante-dix je ne sais pas, 1972, 1973, une filière scientifique, une spécialisation pour biologistes. En Allemagne, cela s'appelait Tierpsychologie. Je n'ai aucune idée de ce qu'il en était en France, en Angleterre, au Royaume-Uni. Puis, dans la première moitié des années soixante-dix, l'Association internationale des psychologues a protesté contre l'emploi du mot « psychologie » appliqué aux animaux, et, à partir de là, le terme « éthologie » a été introduit. Mais Simona a fait son mémoire, et obtenu son diplôme, en psychologie animale. Son mentor, un homme immense aux yeux de Simona, était Konrad Lorenz, ce psycho-logue animalier autrichien qui a reçu le prix Nobel. Comme lui, Simona a toujours considéré que les animaux ont une psyché, que les animaux éprouvent, tout comme les humains, la joie, la douleur, la perte, la nostalgie ; toutes les émotions attribuées à l'homme, les animaux les ressentent également. Pendant des années les éthologistes, contrairement aux béhavioristes, ont été traités par la majorité des biologistes -  qui suivent toujours la voie de Descartes comme s'ils s'occupaient d'ésotérisme, de sciences occultes. Selon la théorie cartésienne, tous les organismes ne seraient que des machines, des mécaniques. Et c'est toujours, hélas, le courant principal des sciences biologiques, mais cela change lentement, comme la description du système solaire a changé; cela a pris quelques centaines d'années avant qu'enfin l'emporte le groupe qui reconnaissait que le centre du système solaire est le Soleil et que c'est nous qui tournons autour, et non l'inverse. »

« [...] au fond, il y a toujours eu l'appel de la forêt. Cette conviction intime : je ne voulais pas de pavés, pas d'asphalte, pas de trottoirs - il fallait que je vive dans la forêt. »

« Le jeu éternel de l'amour, de la solitude, de la dépendance et de la liberté va se mettre en place entre ces deux êtres prédestinés. Simona va changer la vie de Lech. Et lui va changer celle de Simona. Il sera son homme, son copain, son ami, son adversaire par moments, son frangin, son souci, son souhait, son amoureux, celui qui la fera beaucoup rire et un peu trop pleurer, celui qui l'accompagnera au tombeau sans - peut-être - lui avoir murmuré Je t'aime une seule fois.
Il dira d'elle : « Je ne l'aimais pas. Je vivais avec elle. C'était autre chose. C'était plus que ça. » »

« Tu me regardes bizarrement. C'est parce que je parle de ces animaux comme toi, tu parles des humains ? Comment t'expliquer. Les humains n'ont rien de spécial, en fait. Nous sommes une accumulation d'individus avec des humeurs, des routines des comportements distincts. Chaque individu humain possède un ADN unique. Chacun d'entre nous est un être à part entière, avec ses idiosyncrasies, ses manies, ses affections, ses détestations, sa manière d'agir et de réagir. Les animaux aussi. Il y a des cerfs timides, des boute-en-train, des rigolos, des pas fiables, des doux, des arrogants. De bons pères de famille. Des salopards. »

« Je regarde où je pose mes pieds. Je respecte leur tanière, leurs nids. Leur pâturage, leur territoire. Je fais partie du paysage. C'est ça, pour moi, bien faire mon métier. C'est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder. »

« Même un morceau de cette femelle humaine aurait fait l'affaire.
Tant pis pour le goût.
Simona s'est arrêtée. Elle a compris. Les traces encore tièdes dans la neige. Les coussinets de la louve, sculptés, parfaits. Elle a sangloté. Pas de peur, non. De reconnaissance. De longs sanglots tout doux. Ce soir-là, elle a compris elle était des nôtres. Membre de notre troupeau muet. Ça resterait invisible pour ses semblables, ses frères humains qui nous effraient, nous assassinent, nous mangent, nous et nos petits, mais pas à nos yeux. Elle avait été élue : notre sœur des bois". »

« Je suis la chauve-souris du sous-sol.
Elle me regardait pour savoir s'il allait pleuvoir. Elle descendait doucement, observait mon sommeil suspendu. Si je bougeais trop tôt, elle disait : « L'orage approche. » Si je dormais encore, elle disait: « La journée sera calme. » Je la reconnaissais. Je ne la craignais pas. Elle n'était pas comme les autres humains. Elle sentait les mousses des bois et l'huile de lampe. Elle faisait partie de la grotte. Elle faisait partie de la nuit. »

« [...] il y a le tilleul à grandes feuilles, souple, odorant, qui soigne et ombrage. À l'heure de sa floraison, les hommes et les abeilles perdent la tête. Le frêne aussi, droit et clair. Et voici l'aulne noir, fidèle aux zones humides, le bouleau pubescent, nerveux, toujours prêt à repousser, le sapin, le pin sylvestre, le peuplier tremble... Et le sureau rouge, modeste, mais indispensable aux oiseaux. Chaque arbre ici a une fonction, un rôle, un moment. Parce que ce ne sont pas que des arbres. Ce sont des demeures. Des mondes. Des villes verticales, pleines d'insectes, de mousses, de champignons, de lichens. Certains de ces micro-organismes n'existent nulle part ailleurs. Tu comprends ? Ce n'est pas un lieu, c'est un trésor génétique.
Les animaux ? Bien sûr.
Le bison d'Europe, donc, monumental, fragile, rescapé d'un autre temps. Le lynx, discret, presque invisible, qui ne laisse qu'une trace de silence. Le loup, l'équilibriste, qui régule sans toujours tuer. Le cerf élaphe, mon copain, et le chevreuil, mon autre ami. Il y a aussi les martres, les chauves-souris forestières, les pics noirs, sentinelles des vieux bois, et puis les engoulevents, les grues cen-drées, les hiboux moyens ducs... Je pourrais conti-nuer toute la nuit. Même les scarabées ici racontent une histoire qu'on n'a pas le droit d'effacer. C'est une bibliothèque de gènes, un manuel de résilience, un refuge pour les bêtes, pour les songes, pour l'avenir. Chaque arbre que l'on abat ici, c'est une phrase effacée dans un poème. Chaque sentier qu'on bétonne, c'est une voix qu'on bâillonne, une énigme qu'on écrase. Je me suis battue pour Białowieża toute ma vie. On ne construit pas de nouvelles forêts primaires. Il faut que les gens sachent ce que ça veut dire, les arbres. Qu'ils les aiment assez pour les écouter respirer. Assez fort pour s'agenouiller, un jour d'hiver, devant un vieux chêne, et dire simple-ment: Pardonne-nous. Aide-nous. Sauve-nous, si tu peux. »

« La structure d'une forêt primaire, pour moi, c'est cela un organisme façonné par les seules forces naturelles. Les arbres y naissent d'eux-mêmes, croissent d'eux-mêmes, soumis au vent, au gel, à la neige, aux pluies, aux incendies. Et la beauté, c'est que selon le relief, se forment différents types de forêts : sur les terrains plus élevés, les forêts de conifères - les bory - sur sols secs ; dans les zones plus basses et humides, les forêts de feuillus - les grądy -, composées surtout de chênes, de tilleuls et de charmes, ces arbres qui furent la patrie de nos ancêtres; et là où l'eau affleure, les forêts d'aulnes - les olszy -, où les troncs poussent sur des buttes, dans l'eau même. Rien de tel n'existe dans une forêt exploitée. Dans une forêt économique, les arbres sont plantés en rangs, comme des choux dans un potager. Ils sont taillés, entretenus, puis abattus bien avant leur âge naturel. Les forestiers coupent un arbre à quarante ans - l'âge où il donne son meilleur bois - sans lui laisser le temps de donner naissance à d'innombrables générations. Et pourtant, nous aussi sommes issus de la nature en ce sens, nous sommes aussi primordiaux.
Simona connaît tout cela. J'en ai débattu avec ma femme cette nuit. Nous ne voulons pas parler d'elle. Pardon. Nous n'y tenons pas. Ça nous fait trop mal. C'est comme ça.
C'est beau, de tenir bon, de suivre sa propre voie... Mais est-ce toujours souhaitable ? Parfois, il faut y réfléchir. L'enjeu est peut-être démesuré. Le jeu n'en vaut pas la chandelle. À mon avis. »

« Témoignage d'une contemporaine

Qui est-elle ? C'est une question difficile. Sa per-sonnalité est d'une grande complexité, impossible à enfermer en une phrase. En bref: passionnée, empathique, courageuse et résolument indépendante.
Beaucoup la jugent « controversée ». Elle a le courage de se ranger du côté des êtres, quels qu'ils soient; elle défend clairement ses positions, dit franchement ce qu'elle pense et sait s'opposer sans détour à la bêtise.
C'est une nature assez dure, mais elle refuse les carcans. Oui, dure - mais intérieurement fragile, très sensible à la souffrance du vivant: celle des animaux, de la nature. À la fois forte et vulnérable. Telle est Simona. »

« Simona pense que les chasseurs sont des pervers. Des frustrés. Des sans-couilles, pour tout dire. Il faut l'être pour imaginer qu'ôter la vie est un acte de virilité. Ils pétaradent dans les bois avec leurs camionnettes, leurs fusils bien astiqués, et piétinent, et crient, et se pochtronnent pour se sentir tout-puissants, « pour rigoler », disent-ils. Ils tuent des êtres qui n'ont que leurs pattes pour s'échapper, leur nez pour les sentir s'approcher de leur tanière, et rien, absolument rien pour se défendre, eux et leurs petits. »

« La nuit, elle écoute. Le cri des bêtes. Le feulement du renard. La plainte du vent. Le souffle des arbres dans la forêt. Elle sait qui vient, qui part, qui souffre. Elle sait tout. Elle est toujours connectée, c'est pour ça que dormir est si ardu. Quand Lech est là, et Agata, et qu'ils respirent à ses côtés, il lui semble que son courage, que sa force sont décuplés.
La maison est tiède. Les bêtes se sont assoupies.
Elle ferme les yeux. »

« Un réalisateur britannique, venu tourner un documentaire sur la recherche animale en Europe de l'Est, filma la scène. Des décennies plus tard, il confia qu'il en faisait encore des cauchemars. II s'attendait à rencontrer de jeunes naturalistes passionnés, il trouva des hommes insensibles, poursuivant un savoir sans conscience. Dans le film, on voit un lynx étranglé par un collier émetteur trop serré, incapable de se nourrir. Ce fut pour Simona une blessure irréparable. Un conflit éclata, d'une violence rare, opposant deux visions du monde : d'un côté, ceux qui mesuraient, étiquetaient, disséquaient; de l'autre, celle qui aimait. Ce n'était pas un désaccord scientifique, mais un abîme moral. 
[...] Cet épisode, plus que tout autre, révèle la fracture qui traversait Simona : celle entre la science froide et la compassion brûlante, entre la raison et la tendresse. Elle n'était pas contre la recherche, mais contre ce qu'elle devenait quand elle oubliait la vie. Dans sa douleur, elle comprit plus que jamais que connaître n'est rien, si l'on ne respecte pas. »

« Depuis toujours, elle s'oppose à une science qui agit sans égard pour le vivant. »

« Elle aimait particulièrement les orties et les pissenlits. Elle en faisait des bouillons et des salades. Mais la berce, cette grande ombellifère qui prospère dans les terrains délaissés, était l'une de ses plantes préférées. Parce que, de cette superbe patte d'ours, on peut tout manger. »

« Être libre

Être libre, ce n'est pas faire ce qu'on veut, c'est s'accrocher pour ne pas tomber, c'est se protéger des autres et même de soi, c'est savoir dire non et être désagréable s'il le faut, c'est savoir dire oui et aller jusqu'au bout et l'assumer, c'est ne plus avoir un rond à la banque et son toit à réparer, c'est se casser la gueule, se relever la figure et les bottes pleines de boue, et les mains et les genoux écorchés. Et se redresser. Et affronter les voix de la nuit, et faire de beaux rêves quand même parce que sinon, on ne va pas y arriver. Elle le savait. Je le sais. On s'en fout. On continue jusqu'au bout. Les chiens noirs nous auront, et alors ? En attendant, on va sauver les loups. »

« Elle disait que la forêt était un organisme ancien, respirant, pensant, et que la hache ne coupait pas seulement du bois, mais des relations, des équilibres, des mondes entiers. La forêt de Białowieża est la plus vieille d'Europe. Tous en Pologne l'estiment, même sans la connaître vraiment. Les enfants y viennent en sortie scolaire, les promeneurs y marchent comme dans une cathé-drale, sans savoir qu'ils foulent un sol plus ancien que les royaumes des hommes.
Pour Simona, Białowieża n'était pas seulement un paysage, mais une leçon un lieu où comprendre à quel point le monde naturel nous fonde, nous éclaire, nous lie. Elle disait qu'il fallait apprendre à coexister avec lui, à ne plus le dominer, mais l'écouter. »

« Ce qu'elle rêvait de transmettre, c'était cela : une éducation de la sensibilité. Un centre, là-bas, à Białowieża, portant son nom non pour la célébrer, mais pour enseigner ce qu'elle savait d'instinct : que la coexistence avec la nature n'est pas un luxe, mais une condition de survie. Ce rêve n'a pas encore vu le jour. Mais il dort peut-être, quelque part, dans les racines d'un arbre qu'on n'a pas coupé. »

« Simona, bien avant cette bataille, a senti que quelque chose basculait. Elle, la biologiste, la solitaire de Dziedzinka, vit depuis longtemps au rythme de ces rituels qu'on acquiert quand on demeure au beau milieu de ce qu'on appelle la nature et qu'on a toujours distingué de l'homme, jusqu'à ce qu'enfin on se rende compte que nous en faisons partie que nous sommes nature. Simona le sait. Elle sait que l'arbre mort est un refuge, que la mousse est une archive, que l'équi-libre n'est jamais l'œuvre d'une hache, même bien intentionnée.
Quand la Commission européenne saisit la Cour de justice de l'Union, en 2017, ordonnant la fin immédiate des coupes, beaucoup ont cru que c'était la fin du conflit. Mais rien n'est simple dans les forêts hantées. Le gouvernement polonais a persisté, invoqué le droit à la sécurité, à la santé forestière, à la défense de son peuple. L'infraction a été condamnée, mais le bois était déjà parti, les arbres couchés, les racines à nu. Et l'argent dans les caisses de qui de droit aux dépens de ceux qui, dans la forêt, ont leur refuge depuis la nuit des temps. »

« The green border

La frontière entre la Biélorussie et la Pologne court tout le long de la forêt; cette lisière-là n'est plus une limite c'est un piège à ciel ouvert. Une ligne rouge de sang. Depuis 2021, le gouvernement biélorusse utilise les migrants comme levier. On les fait venir de Syrie, d'Irak, d'Afghanistan. On leur vend un passage vers l'Europe, puis on les pousse vers les barbelés. C'est une stratégie froidement orchestrée, cynique jusqu'à l'os. La Pologne, en face, répond par la violence légale. Refoulements, zones interdites, surveillance militaire. On construit un mur. On interdit l'accès aux ONG, aux journalistes, à tout regard qui s'immiscerait. On repousse, de nuit. On enterre dans le silence.
Des cadavres gelés dans la forêt. Pas de nom, pas de tombe. Et pendant ce temps, l'Europe détourne les yeux. Elle laisse faire. Elle paie pour que ça tienne. Elle préfère le mur au chaos. Le déni au trouble.
C'est là qu'intervient "Green Border", le film d'Agnieszka Holland sorti en 2023. À la sortie du film, on traite Holland de traîtresse. Insultes, accusations, diffamations. On compare son cinéma à de la propagande nazie. La réalisatrice est mise au ban de son pays pour avoir raconté ce qu'on ne veut pas voir, le cynisme de l'extrême droite qui se joue de la peau d'êtres humains - hommes, femmes, adolescents, enfants. »

« Olga Tokarczuk, l'auteure de "Sous les ossements des morts", reçoit des menaces de mort pour avoir déclaré à la télévision que l'idée d'une Pologne ouverte et tolérante n'est qu'un mythe. Lorsqu'elle reçoit le prix Nobel de littérature en 2019, la télévision publique passe l'événement sous silence ou presque, comme si l'on pouvait faire semblant que ou que, si c'était arrivé, cela n'avait pas eu lieu cela ne comptait pas. Cette fille avec sa tête de kalmouk, bizarrement coiffée, vient de recevoir la récompense la plus prestigieuse à laquelle un écrivain puisse prétendre, mais elle n'est pas une patriote. Elle ne fait pas honneur à son pays. Parce qu'elle est humaniste, écologiste et féministe, Tokarczuk incarne une Pologne multiple, inquiète, résolument européenne. Elle se tient à rebours de l'idéal national-catholique que le parti Droit et Justice tente, depuis des années, d'imposer comme horizon unique. Elle dérange parce qu'elle touche aux récits fondateurs. Elle met en lumière ce que le pouvoir voudrait effacer. Là où certains veulent mythifier un passé, c'est insupportable de liberté. »

« - Mais elle vivait dans la forêt, non ? Elle dormait avec un corbeau, recueillait les animaux blessés, parlait aux lynx et aux sangliers. Elle disait que l'homme devait apprendre à regarder sans dominer. Elle avait un regard qui désarmait. C'est ce qu'on m'a dit. C'est ce que j'ai lu.
- Elle était bonne conteuse, oui. Elle savait parler. Elle savait séduire. Les médias l'aimaient. Les enfants l'aimaient. Et maintenant, tout le monde en a fait une sainte. Mais on oublie que les combats, les vrais, ceux qui laissent des cicatrices, elle ne les a pas menés. Elle parlait d'harmonie pendant qu'on creusait les tranchées. Elle regardait les biches pendant que les tronçonneuses entraient dans les parcelles protégées. Et mainte-nant, on gomme tout, on repeint sa silhouette en vert mousse auréolée. »

« - Je ne cherche pas à mentir. J'essaie de com-prendre. J'essaie de dire qu'elle était à la fois vraie et fabriquée. Qu'elle a aimé la forêt d'un amour fou, mais sans passer par vos chemins. Que son absence dans la lutte est aussi une présence ailleurs, plus obscure. Je ne veux ni l'excuser ni l'accuser. Je veux seulement qu'on accepte les contradictions.
- Alors écris ça. Pas une légende. Pas un conte pour enfants. Écris une femme en clair-obscur. Pas une sainte, pas une lâche. Quelqu'un de seul. Quelqu'un de multiple. Quelqu'un qu'on ne pourra jamais vraiment capturer. »

BIBLIOGRAPHIE

Lech Wilczek, Oko w oko, Naska Ksiegarnia, 1961.
« Pani na Dziedzince » (La dame de Dziedzinka), reportage d'Ewa Michałowska, documentaire Polskie Radio (Radio polonaise), 2002.
Simona Kossak, The Białowieża Forest Saga, traduit du polonais par Elżbieta Kowaleska, Muza, 2001.
Simona, film de Natalia Koryncka-Gruz, Pologne, 2022.
Green Border, film d'Agnieszka Holland,
Pologne, 2023.
Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, traduit du polonais par Margot Carlier, Éditions Noir sur Blanc, 2012.

NOTE DE L'AUTEURE

Ce livre est un roman, et en tant que tel, il est une libre interprétation de la réalité. Même si tout est inspiré d'une histoire vraie, l'auteure se réclame de son imaginaire et de sa propre vision. Par ailleurs, la langue polonaise ne lui étant pas d'un accès aisé malgré les différents instruments utilisés, elle a souvent appelé l'IA à son secours pour décrypter interviews et vidéos.

Quatrième de couverture

Elle s'appelle Simona Gabriela Kossak. Elle n'a que la peau, les'os et un nom de famille. Elle est née dans une villa nichée au cœur d'un parc, à Cracovie. Elle est éduquée à ne pas mettre les coudes sur la table lorsqu'elle dîne devant les chandeliers en argent. Plus tard, elle petit-déjeune d'une cigarette et d'un café, un lynx à ses pieds, un sanglier allongé sur le canapé de sa maison sans eau courante ni électricité, au milieu d'une forêt primaire de Pologne, Białowieża. Un corbeau boit dans son verre en cristal ébréché. C'est une scientifique, une biologiste zoopsychologue. Elle pense qu'elle a toujours raison ou à peu près - et c'est souvent vrai. Elle se bat « comme un animal sauvage intelligent », pour les bêtes, pour la forêt, pour le monde autour d'elle, tout entier. Elle n'a jamais écrit de manifeste: sa vie en tient lieu.

Un récit traversé par le vent des futaies et par le souffle de celle qui consacra sa vie au vivant, dans toute sa diversité.

Simonetta Greggio, italienne, est une écrivaine , scénariste et productrice radio. Elle a publié une quinzaine de romans et quelques recueils de nouvelles chez Stock, Flammarion et Albin Michel. Dernièrement, elle a travaillé autour des thématiques écologiques, avec L'ourse qui danse (Cambourakis, 2020) et Un été en mer (Mondes Sauvages/Actes Sud, 2025). Elle aime les chiens et les arbres. Elle ne mange pas d'animaux.

Éditions Arthaud,  janvier 2026
199 pages

vendredi 20 février 2026

Le corps est une chimère ★★★☆☆ de Wendy Delorme

"Le corps est une chimère"
de Wendy Delorme déploie des voix de femmes comme autant de battements sous la peau du texte. Des existences cabossées, vibrantes, en lutte, qui se frôlent, se répondent, se heurtent parfois. Se percutent.
La langue est claire, fluide, précise, assurée, habitée d’une volonté de dire. Dire les corps, les violences, les silences imposés. Dire ce qui brûle encore.

Mais à mesure que le récit avance, on sent la pensée structurer les trajectoires avec une précision presque démonstrative. Les personnages semblent parfois porter les idées plus qu’ils ne les incarnent pleinement. Comme si la chair du roman s’effaçait légèrement derrière l’ossature du manifeste.
Mais c'est de l'ordre du détail car  "Le corps est une chimère" est un texte nécessaire, important, militant, traversé d’une urgence sincère. Un livre qui rappelle que le corps est un territoire disputé, et que le raconter est déjà un acte politique. 
« Le corps est une chimère. Une bulle de savon, une enveloppe de chair. Quand la chair est meurtrie, la blessure peut guérir, mais une âme douloureuse peut le rester toujours. »
Tant que les corps seront des champs de bataille, il faudra des livres pour en témoigner.

On referme ce livre en se disant à l'instar d'un des protagonistes de ce roman « qu'un autre monde est peut-être possible. Ce monde-là demande subtilité, délicatesse. Se mettre au diapason d'autrui. Il est rare de trouver la vibration juste, le flux d'harmonie. Ces moments-miracles arrivent presque par hasard ou parce qu'on accorde plus d'attention que d'ordinaire à un échange. On se remplit alors d'air et d'espace, on respire. C'est un soulagement. »

Je remercie vivement les éditions Au Diable Vauvert et l'équipe de Babelio pour l'envoi de ce roman republié. J'avais beaucoup aimé son livre "Viendra le temps du feu" et j'ai dans ma PAL "Le chant de la rivière" que j'ai hâte d'ouvrir !

« Je suis donc revenue à l'écriture la nuit après le coucher des enfants, à l'écriture dans le métro en allant au travail, à l'écriture sur un coin de table tout en faisant cuire les coquillettes de l'aînée, à l'écriture dans les interstices de la vie. Et je me suis rendue à l'évidence que je serais une mère toujours un peu dans la lune, et une romancière qui a toujours un peu soif de temps. Et ce roman de retour à l'écriture, il parle entre autres choses de ce que c'est que d'être une mère lesbienne dans la France de 2015, la France encore clivée par les débats d'une rare violence sur le « mariage pour tous ». Il raconte aussi ce que c'est que de vivre dans un corps qu'on ne parvient pas vraiment à faire sien, à cause des cages trop étroites dans lesquelles se forgent nos identités sociales. Il parle de beaucoup d'autres choses liées aux rapports humains, qui m'habitent et me questionnent encore aujourd'hui. »

« Elle a toujours trouvé suspectes les publicités à destination des femmes enceintes, dans lesquelles les futures mères arborent des membres graciles. Seul leur ventre est rond : le reste (hanches, cuisses, bras, fesses) est parfaitement mince. Les femmes enceintes n'ont plus le droit de faire de la rétention d'eau. Les femmes enceintes doivent rester bandantes. Les femmes enceintes sont souriantes et sereines, elles font du yoga, mangent bio et attendent la naissance de leur enfant avec béatitude et enjouement. Elles promeuvent l'accouchement naturel, l'allaitement, le co-dodo et le portage jusqu'à un an. Les femmes enceintes n'ont pas mal au dos. Elles sont toujours primipares, elles n'ont pas déjà deux gosses épuisants, des vaisseaux sanguins éclatés sur les jambes, de la cellulite, des pieds douloureux et des seins affaissés. Les femmes enceintes ne doivent plus avoir l'air enceintes aussitôt après avoir accouché. »

« Le corps est une chimère. Une bulle de savon, une enveloppe de chair. Quand la chair est meurtrie, la blessure peut guérir, mais une âme douloureuse peut le rester toujours. »

« Philippe les regarde partir en se disant qu'un autre monde est peut-être possible. Ce monde-là demande subtilité, délicatesse. Se mettre au diapason d'autrui. Il est rare de trouver la vibration juste, le flux d'harmonie. Ces moments-miracles arrivent presque par hasard ou parce qu'on accorde plus d'attention que d'ordinaire à un échange. On se remplit alors d'air et d'espace, on respire. C'est un soulagement. »

Quatrième de couverture

Préface inédite de Wendy Delorme

Philippe, Marion, Camille, Ashanta, Isabelle, Maya, Jo : sept histoires, sept vies en quête d'elles-mêmes vont se mêler les unes aux autres, et découvrir ce qu'on s'apporte dans la différence. Le roman choral d'un monde contemporain qui questionne l'amour, le désir et la filiation.

« D'une voix juste et incisive qui pose les questions de notre temps, Wendy Delorme propose de repenser notre corps au travers de ces histoires de vie, à la fois singulières, à la fois non, d'en déconstruire la norme pour mieux la comprendre, la conjurer. »  Librairie Millepages

WENDY DELORME est romancière et enseignante-chercheuse. Elle a notamment publié Viendra le temps du feu et Le Parlement de l'eau.

Éditions Au Diable Vauvert,  Les Poches du Diable,  novembre 2025
294 pages 

mercredi 4 février 2026

Un rêve d'amour (Marie d'Agoult et Franz Liszt) ★★★★☆ de Catherine Hermary-Vieille

« L’amour fou est une prison dont on ne veut pas s’évader. »
Dans Un rêve d’amour, Catherine Hermary-Vieille ressuscite la passion incandescente de Marie d’Agoult et Franz Liszt, une histoire d’amour qui consume autant qu’elle élève. On s’y laisse prendre avec délice, comme dans un roman-salon où les cœurs battent au rythme des concerts, des lettres et des élans irrépressibles.
C’est un somptueux voyage dans le XIXᵉ siècle, traversé par les grandes figures de l’époque, Balzac, Chopin, Rossini, Mendelssohn, Lamartine, et par des lieux chargés d’histoire, de Vichy aux scènes européennes. La culture affleure à chaque page sans jamais alourdir le récit, elle nourrit la passion, lui donne chair, l’inscrit dans un monde en pleine effervescence artistique.
Ce roman raconte un amour absolu, exigeant, parfois étouffant, mais toujours vibrant. Une passion qui enferme autant qu’elle libère, et dont on comprend, page après page, qu’elle ne pouvait être vécue qu’au prix du renoncement. 
Car à travers la passion de Marie d’Agoult et Franz Liszt, Un rêve d’amour ne raconte pas seulement un grand amour romantique, il met aussi en lumière la condition féminine au XIXᵉ siècle.
Marie aime, écrit, pense, mais elle doit surtout renoncer. À sa place sociale, à sa respectabilité, à sa liberté. L’amour, ici, est à la fois un élan et une assignation.
Catherine Hermary-Vieille décrit avec finesse cette tension. Marie est une femme brillante, cultivée, pourtant enfermée dans les limites que son époque impose. Face au génie masculin célébré, le sacrifice féminin apparaît comme une évidence silencieuse.
Un roman qui rappelle que les grandes histoires d’amour sont aussi, trop souvent, des histoires où les femmes disparaissent derrière le mythe.

Une lecture savoureuse, élégante, habitée, où l’amour devient destin, et le rêve, une nécessité. 

J'ai adoré cette lecture ! Elle n'a pas été sans me rappeler Indiana de Georges Sand ou encore Les grandes oubliées de Titiou Lecocq.

« Mai 1835

Un départ définitif, une fuite, un vertige. Officiellement je rejoins ma mère pour quelques semaines en Suisse, en réalité je vais pour toujours lier ma vie à celle de Franz Liszt. Il a huit ans de moins que moi, c'est un pianiste de génie, il est beau, il m'aime. »

« Mes sens n'étaient pas éveillés encore, mais mon amour flambait sous ses mains d'artiste. »

« La passion est un envoûtement. On s'y soumet, on espère, on attend. »

« Paris m'a tout de suite enivré. Cette ville est le centre du monde pour les musiciens. Je suis l'ami de Mendelssohn, de Chopin, du violoniste Paganini. Chopin et moi avons ensemble joué un concerto pour deux pianos. Un grand moment. »

« Nous reprenons nos promenades, nos visites, lui ses concerts. Je lis beaucoup les philosophes grecs et latins qui m'obligent à voir plus loin que moi-même, à ne pas me perdre dans des rêveries. Je lis également Balzac, Sainte-Beuve, Alfred de Vigny, des ouvrages politiques aussi qui me font comprendre combien ma société est injuste. Franz n'ayant jamais été royaliste, nous avons de grandes discussions sur les différentes formes de gouvernement. Je me réfugie dans Montaigne.
Je revois mes quelques amis genevois, Adolphe Pictet surtout, des scientifiques et des journalistes qui écrivent des articles pour le journal de Genève. Je suis fière de pouvoir être une interlocutrice de valeur.
Franz me pousse à écrire, j'ai une belle plume et des idées intéressantes, affirme-t-il, pourquoi ne pas me prouver à moi-même qui je suis ? Mais qui suis-je en vérité ? Une aristocrate en rupture de ban, une femme ne vivant que pour l'homme qu'elle aime. »

« J'ai si peur de la solitude, d'être loin pour la première fois de Franz, je crains tout ! Les femmes surtout. Et je suis jalouse qu'il revoit sans moi des êtres que j'aime : Chopin, Lamartine, Vigny. Sera-t-il séduit par une autre que moi ? La passion est un vent qui emporte et efface, brise le cœur, elle est bonheur fou et inquiétude permanente.
Il part. Je ne vis plus que pour sa première lettre. Une lettre de lui. »

« L'amour fou est une prison dont on ne veut pas s'évader. »

« Tout le long de la route Franz garde ma main dans la sienne, le major marche d'un pas militaire, Puzzi vagabonde. Je regarde intensément mon amant, son visage parfait, son profil de médaille. Je serre fort sa main. Il lève les yeux vers moi. Comment donner un nom au bonheur ? »

« Dans mon coin je lis un livre de Schelling, philosophe allemand amoureux de la nature. J'aime la langue allemande, ma langue maternelle. Franz et moi la parlons souvent, même si nous privilégions le français. »

« Octobre à Paris. La plus belle saison. Les feuilles rougissent, le soleil se fait oblique et enveloppe de douceur cette ville que j'aime tant. Marie, qui a quitté Genève pleine d'appréhensions, est sereine. La société qui fut la sienne ne cherche aucunement à la revoir. Elle en est bannie et l'a accepté. Restent les artistes, les hommes politiques, et surtout mes propres amis, Balzac, Chopin, Meyerbeer, Rossini. Ils sont tous venus nous voir et apprécient Marie, sa grande culture, son amour pour les arts, l'attention qu'elle porte aux autres. Le fragile, le doux Chopin est séduit par sa grâce et lui a dédié une petite œuvre impromptue. »

« Depuis que Franz est mon amant cette jalousie a été omniprésente. On dit que la jalousie est la preuve d'un amour-propre excessif. Sans doute est-ce vrai mais c'est aussi et avant tout la terreur d'être comparé à quelqu'un d'autre. »

« Mon premier, mon grand amour fut une de mes élèves Caroline de Saint-Cricq. J'avais dix-sept ans, elle seize. Je la demandai en mariage. Mais son père comme toute réponse me mit à la porte et ne tarda pas à la marier. Caroline garde une place privilégiée dans mon cœur, celle d'un premier amour chaste et lumineux.
Les Pleyel organisèrent alors pour moi un concert à l'Opéra qui fut un immense succès. Mais plus rien, hormis Caroline, ne pouvait me redonner goût à la vie. À cette époque je pensais entrer au couvent.
La lecture me rendit la raison, Victor Hugo surtout, et une violoniste au tempérament ardent m'initia à la sensualité. Depuis je sais qu'hormis la musique, les femmes feront toujours partie de ma vie.
Mais les aristocrates qui me recevaient dans leurs luxueux salons me faisaient pitié, ils étaient, en particulier leurs femmes, prisonniers de leur orgueil et de leurs préjugés, prisonniers de leur milieu social. J'eus une très courte liaison avec une baronne mais la terreur d'être découverte la rendait inaccessible au plaisir. 
Puis j'ai rencontré Marie. Une femme différente de ses consœurs de la haute aristocratie. Pas d'une rare beauté mais celle-ci fragile, lumineuse. Une grande culture et en même temps une retenue qui l'empêchait de s'imposer avec fatuité, comme tant d'autres n'ayant pas ses connaissances. Elle avait lu en grec Platon, Socrate, la plupart des philosophes anciens qui peut-être lui avaient procuré ce mépris du bavardage. »

« Comment envisager un avenir sans elle, avec deux enfants ? C'est impossible et je ne le veux pas. Nous trouverons un compromis.
J'y pense en me promenant dans les magnifiques jardins de la ville au milieu d'amandiers, de citronniers, de magnolias, de lauriers, de chèvrefeuilles. Je m'assieds sur un banc posé au pied de la statue de Dante et de Béatrice avant de rentrer à pas lents pour le déjeuner. Mon après-midi se passera devant mon piano. Nous dînons tôt et souvent voguons sur le lac jusqu'au coucher du soleil. Ces moments pourraient convenir à la définition du bonheur. Pourquoi ces mots de Dante me reviennent-ils en mémoire ? « Ce sont les Dante qui font les Béatrice, et la vraie Béatrice est morte à dix-huit ans. » »

« ADDENDUM

Liszt mourut à Bayreuth dans les bras de sa fille Cosima en 1886.
Trois années plus tôt Wagner décédait à Venise. Liszt avait assisté à ses obsèques célébrées à Bayreuth sous le rite luthérien.
Marie d'Agoult était morte dix années avant Franz en 1876.
Après la mort de Richard Wagner, Cosima vécut dans la plus profonde solitude avant de reprendre la direction du festival de Bayreuth. À quatre-vingts ans elle en laissa la responsabilité à son fils Siegfried.
Cosima mourut en 1930. Son corps repose à côté de celui de Wagner. »

Quatrième de couverture

La brève et intense passion entre Marie d'Agoult et Franz Liszt défraye la chronique des années 1830. Entre Paris, Venise, Milan, Florence, Genève et Nohant, telle Anna Karénine, Marie d'Agoult sacrifie tout pour vivre au grand jour une folle idylle avec Franz Liszt, l'un des grands génies musicaux de son époque. À l'évidence, la haute société ne voit pas d'un très bon œil cette femme trop libre pour son temps dont le salon accueille de nombreux républicains (Grévy, Carnot, Littré...) et qui soutient ouvertement la première femme à devenir bachelière en France, Julie-Victoire Daubié. Deux des enfants nées de cette liaison connaissent aussi des destins singuliers. Cosima Wagner crée bientôt le festival de Bayreuth, tandis que Blandine épouse et soutient l'un des hommes politiques les plus singuliers du XIX siècle, Émile Ollivier.
En évoquant cette histoire d'amour entre un musicien ambitieux et une aristocrate en rupture de ban, Catherine Hermary-Vieille nous entraîne dans le sillage des grands personnages de l'époque. George Sand évidemment, mais aussi Chopin, Blanqui, Sainte-Beuve, Balzac, Lamartine, Alexandre Dumas. Elle compose surtout un roman ardent et documenté sur une passion magnétique entre deux fortes personnalités. Un roman où dansent les grandes figures artistiques du XIX siècle, que l'auteur nous rend familières voire intimes.
Catherine Hermary-Vieille est une romancière et biographe française. Son premier roman, Le Grand Vizir de la nuit, remporte le Prix Femina en 1981. Elle excelle dans le genre du roman historique et ses livres rencontrent un franc succès.

Éditions Intervalles,  août 2025
121 pages 

mardi 25 novembre 2025

Nourrices ★★★★★♥ de Séverine Cressan

« C'est beau, n'est-ce pas ? Tu as vu ce ciel couleur de sang ? On dirait une immense plaie, une écorchure géante, comme si on avait arraché la peau du ciel pour mettre sa chair à nu. Et ces bourrasques qui frappent et claquent, quel fracas ! Vois-tu ces gros nuages d'acier qui s'avancent vers nous comme de dangereux mâtins ? Ils vont ouvrir leur gueule pleine de bave, grogner, montrer leurs crocs et déverser sur la Ville et les hommes leur hargne féroce. Les trombes d'eau vont laver la terre de toutes les crasses qu'elle a accumulées. Plouf ! De gigantesques cascades qui inonderont le monde. »

Elle est belle la plume de Séverine Cressan. Charnelle. Immersive. Sensorielle. Poétique. Profondément Humaine.
Rien que ça ! Mais vous le savez déjà tant les critiques lues sur la toile sont unanimes ;-) 
Une ode à la vie et une lecture coup de cœur !

« La plupart des hommes craignent la vérité, croient qu'elle va les empêcher de vivre. Au contraire, c'est le mensonge et le secret qui tuent. »

« C'est nuit de tempête.

Le vent s'est levé au crépuscule dans une brise légère. Il a dispersé les feuilles mortes, les faisant voltiger en une danse désordonnée, un ballet désarticulé. L'herbe des champs ondulait sous sa caresse énergique. Après avoir louvoyé de bruissements en gémissements, la tempête s'est déchaînée aux premières heures de la nuit. Les bourrasques ont fait ployer les branches des arbres les plus robustes comme une main invisible qui aurait voulu en éprouver la solidité. Les rafales se sont succédé, déversant dans leur sillon des trombes d'eau qui semblaient vouloir noyer le sol de leur afflux. Les êtres vivants ont fait silence et l'on n'entendait plus que le vent mugissant, les craquements des bois bousculés, le martèlement de la pluie. Tous se sont calfeutrés à l'abri des assauts impétueux de la tempête, soumis à une peur confuse et immémoriale. Mais l'air tourbillonnant s'est engouffré dans les maisonnées et dans les têtes, rendant fous les hommes et les bêtes. »

« Agrippée au montant du lit, elle accompagne la poussée d'un cri terrible, inouï, qui recouvre le vacarme de la tempête et lui semble venu d'une part inconnue d'elle: cri d'effroi devant la vie qui s'avance, souveraine, effarante; cri de puissance révélée, celle d'enfanter, de mettre au monde; cri de douleur causée par le cercle de feu, brûlure intense imprimée par le crâne de l'enfant qui franchit l'orifice de la vulve et menace de déchirer la peau trop fine, distendue au maximum. La tête du nouveau-né qui peinait à franchir le goulot du vagin glisse comme un anneau huilé qui aurait buté sur une jointure de phalange. Un éclair, suivi d'un roulement de tonnerre assourdissant, plonge la pièce dans une lumière aveuglante. Accroupie, la tête du bébé entre les jambes, Sylvaine ressemble à une chimère étrange, un être hybride à deux visages. »

« C'est beau, n'est-ce pas ? Tu as vu ce ciel couleur de sang ? On dirait une immense plaie, une écorchure géante, comme si on avait arraché la peau du ciel pour mettre sa chair à nu. Et ces bourrasques qui frappent et claquent, quel fracas ! Vois-tu ces gros nuages d'acier qui s'avancent vers nous comme de dangereux mâtins ? Ils vont ouvrir leur gueule pleine de bave, grogner, montrer leurs crocs et déverser sur la Ville et les hommes leur hargne féroce. Les trombes d'eau vont laver la terre de toutes les crasses qu'elle a accumulées. Plouf ! De gigantesques cascades qui inonderont le monde. »

« Le maître a posé des questions sur les tarifs et les commissions. Moi, ça me dégoûtait toutes ces histoires de sous et j'aurais préféré pas entendre. Les autres femmes soupiraient. L'argent, elles savaient bien qu'elles en verraient pas la couleur et que c'est leur mari qui empocherait tout après que le maître se soit servi. On faisait mine de rester concentrées sur notre ouvrage. Moi, je pressais le beurre pour en faire sortir l'eau. D'autres reprisaient des vêtements ou cardaient la laine. Les hommes, eux, buvaient du cidre en se réjouissant à l'avance de cette aubaine qui leur coûterait rien. On disait mot, mais je suis sûre qu'on pensait toutes la même chose : qu'il faudrait peut-être nous demander notre avis, vu qu'on était quand même les premières concernées. »

« Sous l'édredon de plumes
Corps à corps étourdissant
Les pieds petits labourent le ventre mou
Les doigts minuscules chipotent le mamelon, le roulent, le pressent
La bouche avide aspire, se remplit, déglutit
Échange d'effluves, de liquides, de fluides
Flux ininterrompu
Comme le sang a coulé de l'un à l'autre, le lait afflue
Dyade serrée, exclusive
Impossible de s'immiscer entre
le bébé nacre qui tapisse la coquille mère »

« En marchant, elle ressasse les paroles et les gestes du meneur, s'en veut de ne pas s'être défendue. Elle aurait dû s'insurger, crier, se débattre, frapper. Ne pas se laisser faire, opposer sa volonté, sa force à celle de cet ivrogne lubrique. À mesure qu'elle se rapproche de la chaumière, sa colère, contre elle-même et cette vermine, monte, est reprise en écho par les hurlements d'Avel, de plus en plus sonores. »

« Et le cahier, j'ai demandé. C'est pour quoi? Je le donnerai à ton enfant. Car ton histoire, c'est aussi la sienne.
J'ai eu envie de déchirer toutes les pages que j'avais écrites. J'ai pleuré. La vieille m'a prise dans ses bras. Elle a chuchoté à mon oreille.
C'est le plus beau cadeau que tu puisses lui faire, le meilleur héritage que tu puisses lui laisser. Rares sont les humains qui osent se regarder tels qu'ils sont. Encore plus rares sont ceux qui osent se montrer aux autres dans leur vérité nue.
J'ai pensé qu'elle avait raison. Que si on avait le courage de regarder les choses en face, les filles seraient pas obligées de faire des choses pareilles. »

« Tu m'as demandé de t'écrire.
C'était ta dernière volonté. Tu avais tant maigri, visage émacié et chair dissoute, consumée jusqu'à la lie, que tu ressemblais à un moineau frêle, aussi léger qu'une fronde de fougère. Tu avais l'air perdue au milieu des oreillers que j'avais entassés sous ton dos. Assise sur le bord du lit, je caressais ta main calleuse. Tu m'as dit : Écris-moi. J'ai cru avoir mal compris. Ma gorge était nouée comme une corde tressée trop fermement et je n'ai pas pu parler. Tu as répété distinctement: Écris-moi. Ta main a serré fort la mienne. Ta poigne était celle d'un aigle. J'ai promis.
Tes yeux se sont fermés, tes doigts se sont relâchés. C'est moi qui ai serré ta main plus fort. J'aurais voulu te retenir. Te garder encore à mes côtés. Pour moi, tu étais sans âge, vieille depuis toujours, et cela aurait dû te permettre d'échapper à la Faucheuse. 
Mon chagrin, si lourd, n'a pas suffi pour t'arrimer au sol. On n'arrête pas les aigrettes de pissenlit emportées par le vent.
J'ai veillé ton corps mort toute la nuit. J'avais besoin d'égrener ces heures sombres, silencieuses, en ta seule compagnie. De même que tu pouvais voir sans lumière, j'ai pu te parler sans mots. Je t'ai dit l'amour et l'admiration, la gratitude et la reconnaissance envers la mère que tu as été pour moi. Si Mammig m'a nourrie de son lait et de sa tendresse, tu es celle qui m'as permis d'habiter le monde en m'apprenant l'écoute du vivant, l'attention infinie à ses tressaillements. »

« Qui peut vivre dans le monde sans savoir qui il est? Et d'où il vient? Personne. Les bêtes n'ont pas besoin de savoir cela, elles naissent, vivent et meurent sans questions car elles sont les enfants de la Terre. Les humains, c'est autre chose. Ils ont besoin de savoir sinon, ils passent leur vie à chercher le point d'ancrage qui leur fait défaut. Ce faisant, ils en oublient de vivre. »

Quatrième de couverture

Dans ce village, c'est du corps des femmes qu'on tire l'argent qui fait vivre les familles. Car ici, on vend une denrée précieuse : le lait maternel. Sylvaine, son garçon à peine sevré, accueille chez elle une petite de la ville. Mais une nuit, en pleine forêt, elle découvre un bébé abandonné et, à ses côtés, un carnet qui raconte son histoire. Elle recueille ce nourrisson avec lequel elle tisse immédiatement un lien fusionnel. Quand la petite dont elle a la garde meurt, Sylvaine décide d'échanger les bébés. L'enfant mystérieuse se substitue à Gladie, l'enfant de la ville qui lui a été confiée...

Avec ce premier roman sensuel et bouleversant, Séverine Cressan révèle les rouages troublants d'une industrie méconnue. Dans ces pages inoubliables, elle nous entraîne dans un univers où la nature et l'enchantement ne sont jamais loin et réinvente l'histoire de ces mères invisibles.

Éditions Dalva,  août 2025
267 pages 

Peau d'ourse ★★★★★ de Gregory Le Floch

« Faut que je comprenne pourquoi je me fais inonder d'insultes par la terre entière, pourquoi je suis pas capable d'avoir un seul ami, et pourquoi la seule façon pour moi d'être heureuse, c'est d'être loin dans la montagne.
Est-ce que le problème, c'est d'être lesbienne ? D'être grosse et moche ? Et si c'était l'alliance des trois qui me rendait juste imblairable pour les gens ? À moins que pour eux ce soit la même chose: une gouine, c'est forcément un monstre. Et les monstres, ça rend fou. »

Nina n'est pas ordinaire, elle est devenue "Mont Perdu". C'est comme cela que la surnomme les autres dans son village. Harcelée, elle est en mal-être. Obèse, lesbienne, elle ne trouve pas sa place dans la norme sociale et genrée et communier avec la nature est son seul réconfort.

Une écriture brute, un texte original non dénué de poésie qui nous plonge dans le fantastique de la métamorphose et le surnaturel prend des allures évidentes d'échappatoire, de refuge dans cette lutte interne, dans cette fuite contre la "bestialité" du monde. J'ai adoré !

« Quand j'arrive devant la maison, il a arrêté de neiger et sur le toit flotte une lumière texture de lait. Ça fait du bien de voir un truc beau comme ça. Tellement de bien que je plonge dedans, je m'y baigne. Cette lumière, c'est aussi ma vie. Une lumière qui n'existe pas en bas. Elle sort des roches et des bruyères comme de la sève qui inonde le ciel. Puis des flashs de couleur se mettent à cogner contre les fenêtres du salon : c'est la daronne qui vient de se poser devant Hanouna. C'est moins beau d'un coup. »

« Continue à parler, Vieux René, tu fais disparaître le monde. Des odeurs flottent autour de lui, un mélange d'humidité et de fourrure, celles de la peau d'ours. Je me cale dedans, m'y enfouis et sa voix coule, genre sirop, genre confiture, jusqu'à moi. Je suis au fond de la grotte que les montagnes ont creusée juste pour moi, loin, loin, très loin. Peu importe ce qu'il raconte, sa voix me garde en vie. Mon esprit se barre, je contrôle plus rien. Le souvenir me revient du jour où j'ai attrapé une poignée de calotritons au bord d'un ruisseau, ils étaient noirs avec des verrues brillantes sur la peau. Puis surgit l'image de Vieux René dans son costume d'ours, grand comme trois gars posés les uns sur les épaules des autres. »

« C'est la fin du printemps, une période étrange de folie où les plantes suintent, où la sève dégouline, où tout appelle au sexe. Dans la montagne, en ce moment, l'air est saturé de grains de pollen, ça vole, envahit tout, recouvre tout, les pierres, les animaux, moi. Ça s'immisce au fond des poches, dans les chaussettes et sous la langue. Que tu le veuilles ou non, en marchant ici tu participes à une baise générale. On te demande pas ton avis. C'est la saison qui veut ça, t'es prise dans le tourbillon. La montagne entière est en chaleur, elle pousse un gémissement qui s'arrête même pas la nuit. (Le jour où je ferai l'amour pour la première fois, moi, je ferai ce genre de bruit, c'est promis.) »

« La voix des montagnes. - Nous sommes étendues si haut dans le ciel que nous voyons les orages avant même qu'ils ne se forment. Ce sont d'abord des étincelles lumineuses dans l'atmosphère que votre œil humain n'est pas capable de percevoir, puis des courants invisibles parcourant l'univers, des filaments magiques entourant la planète. Nous savons où se déchaîneront les tempêtes, où s'abattra l'éclair. Rien ne nous est caché de la fortune du monde que nous avons vu naître autour de nous. Ses joies et ses malheurs nous sont connus. Lorsque nous fermons les yeux et que nous plongeons en nous, loin sous les couches d'argile, les veines de mica et les ruisseaux souterrains, nous lisons le destin de notre petite sœur. Elle s'élèvera dans le ciel, portant en elle le souvenir de notre temps glorieux car bientôt nous nous serons toutes écroulées, le temps aura râpé chacune de nos pierres et, vaincues, nous ramperons au sol comme des limaces. Il y a quelques minutes, dans la nuit pluvieuse du village, une nouvelle épreuve s'est abattue sur Mont Perdu. Pour le moment, affligée, elle n'en comprend pas le sens et les pleurs noient son visage. Seules nous, montagnes, comprenons pourquoi Vieux René devait mourir. Que petite sœur s'endurcisse, car d'autres désastres viendront et d'autres cris rempliront la vallée. Ils sont nécessaires et gravés depuis toujours dans la pierre. Rien ne sert de vouloir y échapper. Nous-mêmes connaissons notre destin. Un jour, Mont Perdu comprendra et tout s'éclairera. En attendant, la malheureuse pleure dans sa chambre. »

« Faut que je comprenne pourquoi je me fais inonder d'insultes par la terre entière, pourquoi je suis pas capable d'avoir un seul ami, et pourquoi la seule façon pour moi d'être heureuse, c'est d'être loin dans la montagne.
Est-ce que le problème, c'est d'être lesbienne ? D'être grosse et moche ? Et si c'était l'alliance des trois qui me rendait juste imblairable pour les gens ? À moins que pour eux ce soit la même chose: une gouine, c'est forcément un monstre. Et les monstres, ça rend fou. »

« Ceux qui m'écrivent sont des vieux gars. Des daronnes. Des petites meufs. Des gros. Des chauves. Des blondes. Des sans tête. Tout le monde quoi. Il y a pas de profil pour la haine. Juste des humains. »

« En bas : le monde.
Et toute la haine qu'il contient. Le soleil se lève en me baignant de sa lumière dorée, moi, l'ourse, sur la cime glacée. C'est à cette seconde que s'achève ma métamorphose. C'est la phase la plus importante, même si elle se voit pas. Ça se passe dans mes os, dans mes crocs. La peur disparaît pour toujours. La honte aussi. Je me remets sur mes quatre pattes. Le village est logé comme un parasite entre deux plis de la montagne. De la salive me coule sur le poitrail. Le vent la fige très vite en glace. »

« Des voix fantômes me parviennent de la forêt. Je reconnais celles des chasseurs. Ils tirent quatre, cinq, six balles. Depuis un siècle le monde entier résonne de leur haine. Pour les venger, je suis devenue tous les ours tués, toutes les bêtes abattues, toutes les victimes. Des vautours m'accompagnent à travers le brouillard, je les vois à peine. Des ombres grises flottent comme des esprits. Au loin : le chant bizarre d'un grand tétras. T'as déjà entendu ça, meuf ? Un bruit d'os qu'on casserait en morceaux. »

« Un prodige s'accomplit devant mes yeux. Le printemps éclate sans qu'on ait eu besoin de massacrer un ours, de lui lacérer la peau, d'humilier son corps, de faire bouillir ses chairs. La montagne a vengé les noisetiers, les carabes, les piérides, les ruisseaux, les ombles, les couleuvres, les pipits, les joubarbes, les châtaigniers, les criquets, les champignons, les calcaires, les punaises, les sorbiers, les empuses, les grès, les vairons, les lucanes, les mares, les frelons, les basaltes, les graines, les têtards, les nids, les chrysalides, les hermines, les bousiers.
Et moi.
Dans ce grand retournement du monde, de nouveaux sommets apparaissent, vierges de toute trace humaine. C'est pour ça que la montagne s'est renversée pour créer une terre nouvelle.
La voix de mes-sœurs-les-montagnes. - Nos sommets sont à toi, Mont Perdu. Viens. Viens. Nous te les offrons tous.
Voici ton monde. Tu y vivras en paix.
Je ramasse le petit corps grelottant entre mes pattes. Il me regarde sans pleurer. Tu n'es plus un humain désormais. Dorénavant tu vivras avec moi et un jour tu deviendras un ours.
Près de moi, une fleur d'églantier s'apprête à éclore sur une branche. Dans un silence qui ne sera plus jamais rompu par la folie des hommes, je commence l'ascension de la montagne nouvelle. »

Quatrième de couverture

Mont Perdu a des rêves qui ne sont pas ceux de son village des Pyrénées encore aux prises avec des traditions archaïques. L'adolescente, corpulente, lesbienne, victime de harcèlement, trouve refuge auprès des montagnes, les seules qui lui parlent et la comprennent. Et peu à peu, Mont Perdu va se métamorphoser en ourse. Transposant dans une langue actuelle, poétique et crue, une légende de femme sauvage, Grégory Le Floch nous conte la folle échappée d'une jeune héroïne queer à la croisée de tous les combats écologiques et humanistes de notre époque.

GRÉGORY LE FLOCH est né en 1986 en Normandie. Très repéré depuis son premier livre aux éditions de l'Ogre, il a depuis fait paraître un essai, Éloge de la plage, chez Rivages et deux romans chez Bourgois, Gloria, Gloria (prix Sade) et De parcourir le monde et d'y rôder, récompensé par le prix Wepler et le prix Décembre.

Éditions Seuil,  août 2025
229 pages 

lundi 17 novembre 2025

L'éducation physique ★★★★☆ de Rosario Villajos

Catalina mettra un peu moins de quatre heures à tenter de rentrer chez elle. Des heures qui paraissent une éternité. Vécues en tant que lectrice comme une plongée psychologique hors du commun et âpre dans la tête de cette adolescente de seize ans dans les années 1990. Le récit est dense, nous y déambulons au gré des souvenirs de Catalina, de ses questionnements, de ses réflexions, de ses frustrations, de ses colères, de ses envies d'hurler - et personnellement j'ai eu moi aussi envie d'hurler de rage aussi par moment - face aux difficultés qui sont les siennes. Pas évident de trouver sa place alors que son corps de jeune fille change et devient l'objet de convoitise, pas évident non plus de se sentir libre en tant que femme dans une société où l'on considère le mâle comme prédateur - « On castre toujours le troupeau, jamais l’étalon » -, quand l'éducation des filles est misogyne, quand la femme se sent coupable in fine d'être une femme.

Très intéressant. Révoltant aussi parce qu'il dépeint une dure et dérangeante réalité...mais il est temps qu'on en parle et que les choses changent !  
« Tout ce qu'elle veut c'est crier. Parce qu'elle se sent comme un cochon dans un abattoir. Parce qu'elle ne sait pas trouver l'affection chez elle ou au-dehors. [...] Parce qu'elle n'est coupable de rien, et encore moins d'être venue au monde, encore moins d'être arrivée de manière inattendue, sous une forme inattendue, une forme pernicieuse. Parce qu'elle en a marre qu'on lui dise que c'est elle qui déchaîne tous ces fléaux contre elle-même simplement en marchant dans la rue. Parce qu'elle veut un corps qui ne lui fasse pas mal. Parce qu'elle n'en a pas d'autre. Parce que c'est ce qu'elle a de plus précieux, la seule chose qu'elle possède. Parce que sans corps elle n'est pas et n'existe pas. Elle veut crier parce que c'est ce qu'elle doit faire à cet instant pour survivre. Parce que c'est ce corps même qu'elle abhorre qui la supplie de laisser s'échapper ce cri. Alors elle crie ... »

« Polly says her back hurts
She's just as bored as me
She caught me off my guard
Amazes me the will of instinct »
Nirvana, "Polly"

« Ce récit serait donc celui d'une traversée périlleuse, jusqu'au port de l'écriture. Et, en définitive, la démonstration édifiante que, ce qui compte, ce n'est pas ce qui arrive, c'est ce qu'on fait de ce qui arrive. »
Annie Ernaux, Mémoire de fille 

« "Catalina, montre-toi digne de ton prénom, il te vient d'une sainte", lui disaient les bonnes sœurs à l'école. On devrait faire l'inverse, songe-t-elle: d'abord être qui on est et ensuite on forme un adjectif à partir de ton nom, comme le faisaient les Grecs avec leurs dieux, par exemple Éros a donné le mot érotique et la fileuse Arachné, arachnide. Elle sait tout d'Hermès, d'Aphrodite, de Ganymède et de Salmacis, mais elle ne sait rien d'elle-même. »

« À partir du moment où elle avait su que ses seins ballottaient, qu'ils existaient un peu plus chaque jour, elle se préparait avant d'aller les voir sur le banc de la petite place où ils se retrouvaient, comme une soprano qui doit entrer en scène après l'ouverture. Même chose lorsqu'elle devait être interrogée au tableau en classe ou passer devant un groupe de garçons adolescents, mais aussi devant des ouvriers en bâtiment, des camionneurs, bref, des hommes adultes, parce qu'elle savait qu'il y aurait forcément des commentaires sur ce corps qui l'exaspérait. »

« Traverser le terrain vague, c'est ce qui ressemble le plus à ce que vivent les personnages des romans du Far West et des récits d'aventures qu'elle lisait il y a quelques années, sauf que John Silver et le petit Jim veulent trouver un trésor sur une île alors que Catalina veut juste rentrer à la maison à l'heure et sans qu'on la viole. »

« Elle, elle n'a aucun droit, même pas celui de garder le silence. Ils ne lui ont même pas laissé l'opportunité de les perdre une seule fois. Quand elle y pense, elle bout : quelques graines de rancœur supplémentaires semées dans le cœur de sa créature intérieure. »

« [...] l'autostop c'est une faute grave pour une jeune fille, c'est se mettre en danger consciemment, c'est donner carte blanche aux violeurs et aux assassins, c'est servir sur un plateau du filet de bœuf à un doberman pour lui demander ensuite de ne pas y toucher. »

« Il y a peut-être une guerre, constante mais discrète, un cheval de Troie rempli d'informations qui ne seraient cancérigènes que pour une catégorie de la population, car elle ne connaît aucun conte classique, ni œuvre d'art, ni spectacle public dans lequel il n'est dit qu'elles, filles et femmes, n'étaient pas à la maison mais dans une forêt obscure, ou en train de se laver dans l'eau d'une rivière, ou sur une route de campagne, et que le pire ne leur serait pas arrivé si elles avaient évité ces lieux que les hommes peuvent fréquenter en toute sérénité. Catalina cherche des exceptions, mais seul lui vient le souvenir de la nymphe Daphnée, obligée de se métamorphoser en arbre afin d'échapper à Apollon. Peut-être que modifier l'apparence de son corps, en ajoutant ou en retranchant de la chair, c'est le seul moyen de se protéger dans cette vie. Catalina se demande si ce n'est pas ce que maman cherche à faire. »

« Catalina ne supporte pas son soutien-gorge plus d'une heure ou deux, elle ne supporte pas non plus les vêtements serrés et, quand elle porte une chemise, elle se met aussitôt à transpirer et se retrouve avec des auréoles sous les bras, Des taches qui trahissent le fait qu'elle est vivante. Elle ne veut même pas penser aux odeurs que dégage son entrejambe, un parfum qu'elle aimerait pouvoir abjurer de toutes ses forces. En plus, elle sent que son physique se métamorphose constamment, que chaque fois qu'elle est à peu près sûre de se connaître, qu'elle commence à savoir qui elle est, elle se transforme à nouveau en une étrangère. Elle n'admet pas l'idée que ce n'est pas son corps qui la tourmente et gâche la fête en étant incapable de supporter des talons qui lui déforment les pieds, mais que c'est elle qui le torture quand, malgré la douleur, elle essaye d'en porter. Même les parties de son être qu'elle trouve en secret les plus jolies lui font honte, comme si la beauté n'avait pas d'importance ni d'éclat en soi juste parce que la nature l'accorde gratuitement. Apparemment, il est préférable d'admirer une beauté produite avec des litres de maquillage, un Wonderbra, des heures d'aérobic et de privations. Elle aimerait qu'il existe davantage de catégories sensorielles devant lesquelles s'émerveiller. Elle rejette la possibilité d'avoir une odeur spéciale, parce que même après s'être lavée méticuleusement, elle trouve que son entrejambe sent comme un animal de ferme. Mais elle a peut-être une jolie peau quand on la touche, ou une voix agréable ou, sans le savoir, le pouvoir caché de voir ou entendre des choses même avant qu'elles n'existent, et puis de toute façon on ne peut pas créer une sculpture ni composer de la musique ni écrire une histoire à partir de rien. Son erreur, c'est de vouloir séparer ce qui est physiologique et corporel de ce qui est intellectuel et spirituel, la sensation de l'émotion, en feignant de ressentir plus que du froid, de la fatigue, de la faim, du plaisir ou tout ce qui peut être en lien avec les courbes si changeantes qui constituent sa présence au monde. Toutefois, rien n'est plus vrai que ce qui s'y passe, même si l'anthropocentrisme philosophique qu'on enseigne à l'école s'entête à souligner le contraire. Elle se demande si le problème ne serait pas que ressentir du plaisir ou simplement ressentir est une richesse intérieure que l'homme ne supporte pas d'avoir à partager, même avec certains membres de sa propre espèce. Ainsi, quand elle est émue d'avoir caressé un oiseau, ou d'avoir vu une cigogne voler jusqu'à son nid ou un papillon voleter autour d'elle, elle garde l'espoir de s'accepter, comme le font ces espèces, sans se poser de questions, ou au moins d'accepter que ses hanches n'ont pas besoin d'une gaine. Elle se souvient encore de cette scène. Maman, un autre corps absent de lui-même, écoutant celui de sa fille lui annoncer qu'il ne portera plus jamais une chose qui le serre tant. Peut-être qu'il lui a fallu un peu plus de temps pour le comprendre, mais le fait est - Catalina ne s'en rend compte que maintenant qu'il y a des mois qu'elle n'a pas vu la moindre gaine sur l'étendoir. Corps 1- Maman 0. »

« Papa et maman la tiennent au bout d'une corde depuis longtemps rompue, car si Catalina fait du stop ce n'est pas juste pour éviter de rentrer trop tard à la maison, c'est aussi parce qu'elle a besoin de frôler la ligne rouge, de vire à la frontière ; elle préfère l'apocalypse au liquide amniotique dans lequel elle flotte quand elle est avec papa et maman. L'autostop, c'est le sport extrême qu'elle a choisi, comme d'autres filles choisissent de coucher avec des inconnus sans protection ou de rentrer seules le soir, un rite initiatique dont elle espère sortir avec un nom, un vrai, pas celui qu'on lui a imposé qui est ennuyeux comme la pluie. Ceci dit, elle espère tomber sur quelqu'un d'aussi gentil que la dernière fois pour la ramener. »

« Catalina, qui s'intéressait tellement à la mythologie classique, se rappela en écoutant cette histoire que la tradition du passage du seuil de la porte dans les bras du marié ne venait pas du grand écran mais du rapt - l'enlèvement, on y revenait toujours - des femmes dans la Grèce antique. Elle aurait aimé le préciser, apporter son grain de sel dans la conversation entre shampooings et permanentes, mais elle savait qu'une fois à la maison maman la gronderait en lui ressortant son fameux slogan : voir, entendre et se taire. Selon maman, une fille ne doit pas donner son opinion. Catalina déteste qu'elle le lui dise et la manière dont elle le dit, alors ce jour-là elle avait préféré se conformer aux instructions et rester à sa place tout en observant les deux clientes les plus silencieuses du salon de coiffure. L'une d'elles, d'environ cinquante ans, s'était d'abord mêlée à la conversation et avait même évoqué son mariage et ses beaux-parents, qui désormais vivaient eux aussi sous le même toit qu'elle, mais comme elle n'avait pas eu d'enfants, malgré plusieurs tentatives avec les méthodes modernes de reproduction assistée, elle s'était mise en retrait des bavardages revue, sans toutefois tourner une seule fois la page. Voir. entendre et se taire. La seconde, la plus silencieuse de toutes, était ce que les autres appelaient dans son dos une vieille fille. Elle vivait dans son immeuble et avait presque dix ans de plus que maman, mais ne faisait pas son âge. Étrangère à la conversation, fixant son propre visage dans le miroir, elle levait par moments un sourcil, comme si elle venait d'entendre une énormité. Elle était la plus jeune d'une famille de trois garçons et deux filles, tous mariés et avec des enfants, à part elle, qui durant dix ans demeura hors du domicile familial, mais c'était sur elle qu'était finalement retombée la responsabilité de s'occuper de leurs parents. Avec ou sans homme, la vie finit toujours par t'obliger à t'occuper de quelqu'un, mais ce quelqu'un ce n'est pas toi, pensa Catalina. Pour elle, c'était plus naturel de s'occuper des enfants, parce que les parents on ne les a pas choisis et on ne peut pas les éduquer ni faire en sorte qu'ils se comportent comme on le voudrait, on ne peut pas leur ordonner de voir, entendre et se taire, ni leur interdire de sortir ni rien. C'est pour ça qu'elle s'était fait la promesse que, si un jour elle avait des enfants, elle ferait son possible pour bien s'entendre avec eux, elle les laisserait faire beaucoup de choses et peut-être même qu'elle les ferait avec eux, ces choses, au lieu de dire toujours NON ou Quand tu seras mère tu comprendras. Comme ça ils ne voudraient jamais la fuir. »

« Si elle aimait tellement aller à la campagne, c'était parce que là-bas elle parvenait à fatiguer son corps sans se fatiguer d'être en vie. »

« L'espèce humaine est la seule à s'inquiéter de la mort, à refuser de mourir, à vouloir garder le contrôle sur la vie, au lieu de s'occuper, comme les autres, de savoir la vivre. »

« Parce que le pire est ailleurs, comme la vérité dans X-Files, et tout le monde a laissé entendre à Catalina que lorsqu'un loup se promène en liberté on enferme les cent brebis à double tour, et si l'une d'elles s'échappe, ce sera de sa faute à elle si le loup la trouve, parce qu'il est dans la nature du loup de faire peur à la brebis, de torturer la brebis, de tuer la brebis, de la dévorer, mais personne ne se demande s'il est dans la nature de la brebis de rester enfermée jusqu'à ce que le loup cesse d'exister, puisque apparemment le loup n'arrêtera jamais de la traquer. 
Catalina ne veut pas qu'on la viole, ni qu'on la mange, ni réapparaître en morceaux éparpillés dans un fossé, mais elle ne veut pas non plus faire sa vie en fonction du loup, alors qu'elle pressent que, comme Dieu, il peut être partout. Elle aimerait peut-être disparaître dans une malle magique et réapparaître ailleurs, si possible loin de la maison. Elle s'est habituée à cette peur acquise, à l'alimenter, à se vautrer dedans, et même à y prendre plaisir, à vouloir sentir n'importe quoi sauf l'autre peur, celle qui la conduirait directement à un puits portant une inscription gravée dans la pierre disant quelque chose comme "Après tout ce qu'on a fait pour toi, on croyait qu'il t'était arrivé quelque chose, tu ne te rends toujours pas compte à quel point tu es fragile ? Tu pourrais retomber malade", ou cette autre peur, plus concrète et tangible, à laquelle elle est confrontée chaque fois qu'elle rentre cinq minutes en retard et dont la conséquence est de ne pas pouvoir sortir de la torpeur domestique pendant une longue période. »

« Elle voudrait crier au monde entier qu’elle déteste être née dans ce corps auquel on ne permet de rien faire. Peut-être qu’elle ne le dit pas parce qu’elle craint de lasser, ou de ne pas être comprise, ou de ne plus être aimée avec toutes ses bizarreries. Elle préfère être vue comme une méchante fille que comme une bête curieuse. Curieuse parce qu’on n’a pas toléré qu’elle soit dans un autre état d’esprit, qu’elle ait d’autres désirs et initiatives, comme pour les femmes mortelles dans la mythologie classique. »

« Durant ces quelques jours d'incertitude, Catalina décora sa chambre de dessins médiocres ou de tout ce qui pouvait l'aider à marquer un territoire dans lequel elle allait se retirer comme une bigote du Moyen Age.
Lire, écrire, et qu'on me fiche la paix, voilà quelle aurait été la devise de son couvent. Elle était certaine que c'était la véritable raison pour laquelle les femmes se cloîtraient au Moyen Âge, car s'enfermer dans une cellule pour lire ou préparer des madeleines en compagnie de dix autres femmes, ça devait être ce qui se rapprochait le plus de l'indépendance, sans avoir à mourir prostrée dans son lit des suites de son vingtième accouchement avant d'atteindre quarante ans. »

« Catalina a découvert qu'écrire est la meilleure façon d'être ou de ne pas être au monde. »

« - Fallait pas arrêter la pilule.
- C'est le docteur qui m'a dit d'arrêter ; ça faisait cinq ans que je la prenais sans interruption.
- Mais qui c'est ton mari ? C'est le docteur ou c'est moi ? 
Comment Catalina pourrait savoir quoi que ce soit sur le désir alors qu'elle ne sait ni ce qu'elle veut, ni qui elle aime, ni qui elle est, ni ce qu'est son corps, ni à qui il appartient, quand les lois semblent ne tenir compte que d'une seule forme de vie bien spécifique, mais pas des millions d'organismes qui cohabitent dans son ventre. Quel est le signe astrologique des bactéries de son intestin ? D'où sort l'idée que certaines espèces ont plus d'importance que d'autres ? Quel est le sexe d'une grossesse de quatre semaines ? Cette dernière question lui semble importante, sinon ça n'apparaîtrait pas sur la carte d'identité que Pablito a depuis deux ans. Dans la hiérarchie mondiale elle est sûre que les choses sont classées dans cet ordre: numéro un : un homme. Numéro deux: une femme enceinte d'un futur homme. Numéro trois : une femme enceinte d'une future femme qui un jour portera dans son ventre un futur homme. Dernière place : une femme aux trompes ligaturées. Maman, qu'est-ce qui t'a pris, pense Catalina, et elle imagine la version la plus lucide et ironique de sa mère lui répondre : "Tu vois, personne n'est venu à la maison pour donner des cours d'éducation sexuelle ni distribuer des capotes. Et puis ton père n'aurait jamais eu l'idée d'en mettre, et une vasectomie n'en parlons pas. On castre toujours le troupeau, jamais l'étalon." »

« Se doucher dans les ténèbres n'aidera pas à faire la lumière sur ce qui l'entoure, au sens littéral, et ne lui permettra pas non plus de comprendre quel pouvoir possède son corps. Si elle continue à le cacher, elle ne le laisse pas exister ; si elle le montre, elle a l'impression qu'il n'existe qu'à travers le regard des hommes. Elle sait déjà ce que c'est de se cacher, alors autant essayer de laisser la fenêtre complètement ouverte, pour que les autres puissent voir ce qu'ils veulent. Elle se dit que ce serait un acte de charité. Peut-être qu'ainsi les femmes des voisins, celles que maman appellent par leurs prénoms, n'auraient pas à mentir sur leurs maux de tête ni écarter les jambes sans en avoir envie le soir même. Mais si les maris le font ensuite avec leur épouse en pensant au corps de Catalina ? Répugnant. »

« Guillermo faisait semblant d'aimer les filles comme Catalina le faisait de pouvoir en être une. Que chacun ait sa bibliothèque de mensonges et vive sa mythomanie en paix. Mentir n'est qu'une autre manière de raconter la vérité, nous finirons Guillermo et moi par devenir écrivains, se disait-elle, comme si l'imposture était une méthode primitive pour pratiquer la fiction. Raconter des salades ou écrire le développement d'un conte nécessitent les mêmes outils. Ce sont des actes liés à la survie, même si, finalement, certaines histoires s'obstinent plus que d'autres, aussi folles soient-elles, comme la tauromachie depuis l'âge de bronze ou les femmes dépourvues de sentiments depuis la culture classique. »

« Maman ne mentionnait jamais cette partie du corps, elle la faisait simplement disparaître du langage comme une fillette dans le coffre d'une voiture, un petit lapin ou ou chat dans un haut-de-forme. Un jour, Catalina l'avait justement appelé comme ça, le "minou", pour demander à maman d'être plus douce, car elle était en train de lui laver cette zone avec un peu trop de fougue pour lui rendre sa pureté ou peut-être pour voir si elle arrivait à l'effacer pour de bon. le minou. Catalina avait entendu une petite fille le dire à l'école. Elle n'avait alors que sept ans, et avait à peine prononcé ce mot qu'elle reçut une tape sur la bouche d'où venait de sortir ce que maman considérait comme une horreur. le coup resta gravé comme un souvenir d'enfance : direct et sec, et si c'était possible, elle pourrait presque en sentir encore le goût aujourd'hui sur ses gencives. le même genre de coups que certains flanquent à leur petit chien pour l'empêcher de mordre. Assez mou pour ne pas lui fendre la lèvre, mais suffisamment fort pour qu'elle ne retente jamais de nommer l'innommable. Elle ne pleura pas, mais eut les larmes aux yeux. Elle resta stoïque en serrant la bouche, sonnée, paralysée, nue et pleine de savon face à maman jusqu'à ce que celle-ci sorte de la salle de bains. »

« La gorge en ébullition et avec pour seul objectif de rentrer à la maison au plus vite, elle réussit à s'extirper de là en sentant des mains tenter en vain d'attraper ses fesses comprimées, et de ce fait anesthésiées par la gaine que maman lui faisait porter. La première fois qu'elle l'avait enfilée, Catalina avait demandé à quoi servait ce vêtement si inconfortable et maman lui avait répondu que c'était pour être bien maintenue. Peut-être qu'elle voulait dire blindée, même si en blindant Catalina contre le monde elle la blindait également contre sa propre curiosité, contre ses propres doigts explorant son propre corps. »

« La méfiance est un long couloir humide, aux murs recouverts d'écailles poisseuses. Un héritage auquel il n'est pas facile de renoncer. Si un commerçant disait à maman qu'une fille aussi grande et maigrichonne qu'un garçon lui avait volé un paquet de bonbons Chimos, maman pensait immédiatement que c'était sa fille qui avait fait le coup; si la maîtresse disait que deux copies d'élèves étaient identiques, papa en déduisait que c'était Catalina la copieuse. Petite, elle en était venue à penser que s'ils ne la laissaient pas sortir, ce n'était pas pour la protéger contre les maladies contagieuses des autres enfants mais pour préserver le reste de la population de sa présence toxique. »

« Tout ce qu'elle veut c'est crier. Parce qu'elle se sent comme un cochon dans un abattoir. Parce qu'elle ne sait pas trouver l'affection chez elle ou au-dehors. Parce que le père de son amie l'a embrassée et l'a obligée à le toucher, et quand il a vu que son désir n'était pas réciproque, il a menacé de dire à ses parents qu'elle était une salope, une traînée. Parce qu'elle n'est coupable de rien, et encore moins d'être venue au monde, encore moins d'être arrivée de manière inattendue, sous une forme inattendue, une forme pernicieuse. Parce qu'elle en a marre qu'on lui dise que c'est elle qui déchaîne tous ces fléaux contre elle-même simplement en marchant dans la rue. Parce qu'elle veut un corps qui ne lui fasse pas mal. Parce qu'elle n'en a pas d'autre. Parce que c'est ce qu'elle a de plus précieux, la seule chose qu'elle possède. Parce que sans corps elle n'est pas et n'existe pas. Elle veut crier parce que c'est ce qu'elle doit faire à cet instant pour survivre. Parce que c'est ce corps même qu'elle abhorre qui la supplie de laisser s'échapper ce cri. Alors elle crie ... »

Quatrième de couverture

Ses plus grandes batailles, une femme les livre contre son propre corps.
U n soir de l'été 1994, Catalina, 16 ans, quitte précipitamment la maison de sa copine avant qu'on la raccompagne. Il n'y a plus de bus, elle part à pied et décide de faire du stop. Elle a peur des mauvaises rencontres mais encore plus du couvre-feu imposé par ses parents.
Entre 18h15 et 21h45, avec un suspense digne d'un thriller, on va suivre ses pensées comme une expérience intime, parfois dérou-tante, parfois contradictoire, mais surtout intense, comme tout ce qu'on vit à l'adolescence. Ce sera aussi une tentative de prise de conscience de son propre corps qu'elle cherche à apprivoiser malgré le regard des autres.
L'auteure transfère sur le plan physique l'éducation sentimentale de son héroïne, miroir de la vie et de son temps, pour nous suggérer que les batailles des femmes reflètent les violences de chaque époque.
Un livre parfaitement actuel sur le désir de liberté et le corps féminin comme champ de conflit émotionnel, affectif et politique. Un roman juste, universel et plein de tendresse.

PRIX BIBLIOTECA BREVE DU MEILLEUR ROMAN 2023

Rosario VILLAJOS est née à Cordoue en 1978 et vit à Madrid. Après des études aux Beaux-Arts, elle a travaillé dans l'industrie musicale. L'Éducation physique, son premier roman traduit en français, a reçu le prestigieux prix Biblioteca Breve en Espagne et a été finaliste du prix Strega étranger en Italie.

Éditions Métaillé,  septembre 2025
249 pages
Traduit de l'espagnol par Nathalie Serny