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vendredi 10 juillet 2026

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres ★★★★☆ de Mariana Enriquez

« Il est temps à présent que vous reveniez.
Vous êtes partis assez longtemps. »
Lydia Davis

J'ai failli refermer ce livre après la première nouvelle.

Je cherchais un fil. Un sens. Peut-être même un message. Je ne voyais qu'une succession de fantômes, de corps meurtris et d'histoires dont la noirceur me tenait à distance.
Alors je suis revenue en arrière.
Et, à la seconde lecture, et bien, ça s'est bien mieux passé 😅
J'ai compris que les fantômes de Mariana Enriquez ne sont pas là pour nous effrayer. Ils sont là parce que les vivants oublient.
Ils reviennent lorsque la société préfère détourner le regard des bidonvilles, des violences, des femmes assassinées, des secrets de famille, de la culpabilité ou du deuil. Ils s'invitent dans l'ordinaire pour rappeler que ce qui est enfoui ne disparaît jamais tout à fait.
« Les idées reçues sont un mensonge, mais remettre en cause un mensonge crédible est un travail titanesque. »
Sous ses apparences fantastiques, "Un lieu ensoleillé pour personnes sombres" parle d'un monde qui préfère les récits rassurants aux vérités inconfortables. Les monstres ne sont pas toujours ceux que l'on croit. Ils prennent parfois le visage du déni, de l'indifférence ou du silence.

Dans ces pages, l'autrice accorde une grande place aux corps, en particulier aux corps des femmes. Corps qui souffrent, qui disparaissent, qui se métamorphosent, que l'on juge ou que l'on tente de faire taire. Comme si le fantastique devenait le langage de blessures impossibles à dire autrement.

Certaines nouvelles me sont restées mystérieuses. Je n'ai pas cherché à tout comprendre, et c'est sans doute ce que ce livre m'a appris. Accepter que toutes les histoires ne livrent pas leurs clés. 
« Les souvenirs n'arrivent jamais quand on s'y attend, ils sont comme ces chats qui dorment au soleil, tout paisibles, mais si on se risque à leur caresser le ventre, ils vous balancent un coup de griffe directement dans les yeux. »
Au fond, les fantômes de Mariana Enriquez ressemblent à ces souvenirs-là.
Ils ne viennent pas du passé.
Ils surgissent dans notre présent pour nous demander ce que nous avons choisi d'oublier. Et c'est ce qui rend ce recueil si troublant. Il y a des fantômes qui vont continuer de marcher silencieusement à mes côtés pendant un petit moment 🤍

Mes morts tristes 

« Il est temps à présent que vous reveniez.
Vous êtes partis assez longtemps. »
LYDIA DAVIS, Can't and Won't : Stories 

« Mes voisins organisent des réunions de "sécurité". Pas très efficaces. Dans le quartier il y a eu des vols avec effraction, des cambriolages violents, une vieille dame a été frappée. C'est horrible. Mais les habitants sont encore plus horribles. Dans les réunions, ils crient qu'ils paient des impôts (c'est vrai en partie: la moitié fraude autant qu'elle peut, comme tout Argentin de la classe moyenne), qu'ils ont acheté des armes et prennent des cours pour apprendre à s'en servir, décrivent les techniques que la police doit employer selon eux : ils proposent systématiquement l'assassinat, l'insulte, le modèle médiéval de la loi du talion ou des choses de ce genre. Un homme d'un certain âge, un peu plus vieux que moi, que je ne connais pas, dit qu'il faut exhiber les têtes de ces "racailles" sur des piques, comme à l'époque coloniale. Personne ne le censure, personne même ne lève les yeux au ciel. Toutes les réunions s'achèvent avec le souvenir de nos bons grands-parents, ces immigrants européens arrivés sans rien, venus pour travailler honnêtement, qui étaient misérables mais dignes. Encore un mythe. Les immigrants de cette époque étaient, dans de nombreux cas, pauvres et voleurs, d'autres étaient des anarchistes recherchés par la police ; la plupart d'entre eux sont devenus des commerçants malhonnêtes qui préféraient gagner de l'argent plutôt que se poser la moindre question de responsabilité éthique. Mais je ne discute plus, si je l'ai fait un jour. Je suis résignée à ces idées reçues qu'ils partagent. Les idées reçues sont un mensonge, mais remettre en cause un mensonge crédible est un travail titanesque. »

« Les filles fantômes ne parvenaient pas à enclencher le flash et cela les faisait rire davantage. Elles étaient incroyablement compactes, je ne sais pas comment le dire autrement. On aurait dit des filles vivantes agissant comme celles de leur âge : ignorant ce qui se passe autour d'elles, portant des vêtements une taille ou deux en dessous de celle adaptée à leur corps, les cheveux de toutes les couleurs, un tourbillon de bousculades et de mèches bleues, vertes, noir corbeau. Les fenêtres du quartier ont commencé à s'ouvrir timidement et le silence a résonné comme un coup de feu. Quelqu'un dans une maison située juste à l'endroit où les filles passaient a crié. Elles étaient à cinquante mètres de moi, mais je les distinguais bien et j'ai compris: l'une d'elles avait le cou qui saignait. Le sang coulait avec lenteur, giclait, elle l'essuyait distraitement comme si c'était de la pluie ou de la bière qu'un garçon lui avait jetée dessus pendant une soirée. L'autre, celle qui avait le visage déchiqueté, prenait des photos avec insouciance ; et la plus menue, maladivement maigre, avait trois taches rouges sur le ventre. Je n'ai pas voulu regarder davantage, ça me rappelait ma mère, son cancer, sa maigreur moribonde. »

Les oiseaux de nuit 

« Sur les rives de ce fleuve, tous les oiseaux qui volent, boivent, se posent sur les branches et perturbent la sieste avec leurs croassements démoniaques de possédés, tous ces oiseaux ont été des femmes un jour. Quel vacarme quand les résidents et les touristes viennent passer le week-end à la plage et parlent de la paix que leur apportent la nature, les nuées dans le ciel bleu d'été, le grignotage des miettes de pain qui tombent dans leur maté ! Inutile de leur expliquer que ces oiseaux femelles ne sont pas ce qu'elles paraissent, même s'ils pourraient s'en rendre compte s'ils les regardaient droit dans les yeux, ces yeux fixes et fous qui exigent libération.
Ma sœur Millie veut toujours parler aux oiselles.
Elle connaît les légendes, comme moi, mais la différence entre nous est radicale car Millie sait le langage des choses et des animaux [...]. »

Le malheur sur le visage

« Aux urgences, Alex passa d'abord aux toilettes et ce qu'elle vit la stupéfia, même si elle l'attribua à son œil à moitié clos : le bord de ses lèvres était flou, comme si son visage était une peinture et qu'on avait barbouillé le contour de la bouche. Comme sa paupière était presque fermée, elle s'efforça d'oublier la sensation brumeuse (je m'efface, murmura-t-elle) qui accompagna cette vision oblique et attendit son tour dans la salle d'attente. Il n'y avait pas trop de monde : une sorte de miracle car le matin souffrait habituellement, et elle le savait, d'un afflux de patients et d'un manque de personnel. »

Julie

« I shall plunge down into the abysmal hor-ror of madness and death upon the dawn. or I shall walk.»
MARJORIE CAMERON 
"Je plongerai dans l'horreur abyssale de la folie et de la mort ou je marcherai sur l'aube."

« Ils l'ont fait venir des États-Unis directement chez nous à Buenos Aires. Ils ne voulaient pas qu'elle séjourne dans un hôtel pendant qu'ils cherchaient un appartement à louer. Ma cousine américaine Julie : elle est née en Argentine, mais quand elle avait deux ans, ses parents, mon oncle et ma tante, ont émigré. Ils se sont installés dans le Vermont : mon oncle travaillait chez Boeing, ma tante (la sœur de mon père) élevait leurs enfants, s'occupait de la maison et faisait des séances de spiritisme secrètes dans son grand et beau salon. Des Latinos riches, blonds, avec un nom allemand : leurs voisins ne savaient pas très bien comment les situer car ils venaient d'Amérique du Sud, mais s'appelaient Meyer. Cependant, leur fille aînée était l'incarnation du sang indigène, celui de notre grand-mère indienne : Julie avait les yeux noirs et morts d'une souris, les cheveux implacablement ébouriffés, la peau de la couleur du sable mouillé. Je crois que ma tante a fini par dire que c'était une enfant adoptée, pour se démarquer. »

« La communication avec notre famille améri-caine était régulière mais banale. Des photos dans la neige. Ces affreux portraits que les Américains adorent, tout sourire, un ciel bleu d'été, des habits du dimanche. Des conversations sur les succès de la famille, tous économiques : la nouvelle voiture, les voyages à New York et en Floride, les inscriptions universitaires (toujours pour les garçons : Julie choisissait "d'autres voies"), les Noëls blancs, les petits animaux de la forêt voisine qui ravageaient le jardin, le réaménagement permanent des chambres et de la cuisine. Bien entendu, personne ne pouvait être aussi heureux qu'eux. Pour nous, il était très clair qu'ils mentaient, mais peu nous importait. Ils vivaient loin, dans cet autre monde riche où nous n'étions jamais invités : jamais ils n'ont dit "on vous paie des billets" ou "venez passer le Nouvel An sous la neige". Des signes de leur égoïsme et de leur pingrerie. Sur les photos qu'ils envoyaient, Julie était toujours sérieuse, mal habillée et, franchement, laide. Grosse. Obèse peut-être, les cheveux hirsutes, affaiblie. On aurait dit qu'elle souffrait d'une maladie grave. »

« Pourtant, le sexe avec des esprits, c'était moins, évident. Julie se laissait aimer par des morts invisibles : rien à voir avec la chair, froide ou chaude. Au début, ce que j'ai trouvé de plus approchant, c'étaient des nécrophiles se plaignant en permanence de ne pas avoir de cercueil ouvert à disposition. En lisant leur insolence, j'ai pris conscience de l'élégance de Julie. De son refus de la vulgarité incurable de ses parents. De la façon dont elle avait détruit son corps jusqu'au grotesque pour prouver que, malgré tout, il était beau dans un lieu que nous ne connaissions pas, mais elle oui. Si je l'admirais ? Je ne sais pas. Je l'enviais un peu. Je ne souhaitais pas sa détresse, mais je ne voulais pas non plus être obligée de devenir son aide-soignante. »

Métamorphose
« Le corps n'est pas un châtiment : le châti-ment, c'est qu'on en parle tellement que ça fait mal d'en avoir un. »
SONIA BUDASSI, Animales de compañía 

« On ne vous le dit pas, on ne vous prévient pas. Ça me rend dingue. La peau s'assèche, la graisse s'accumule sur les hanches, les jambes et le ventre, la cellulite augmente du jour au lendemain, et il s'avère impossible de dompter la canitie, ces cheveux morts. Ça n'arrive pas à toutes les femmes, ce qui est encore pire; on devrait vous avertir que vous allez être dans la minorité difforme, fiévreuse et pleurnicharde. Parce que moi je vais courir et marcher, je traverse la vie à grandes enjambées ; et l'été, dans cette ville, qui est étendue et intense, je regarde les jambes des femmes de mon âge, quarante ans et quelques, et elles ne sont pas toutes enrobées, pas du tout, ne deviennent pas toutes de grosses dondons; c'est plein de hanches étroites, de pantalons fluides et de ventres plus ou moins plats. »

« La pensée positive, c'est pervers, comme la bonne volonté.
Ma gynécologue exsude les deux, les diffuse, parfume l'atmosphère avec son sourire. Je la tolère parce que je sais combien c'est une professionnelle efficace, son expérience à l'hôpital public et en tant qu'enseignante, son cabinet hors de prix où elle fait fructifier sa réputation, ce qui me paraît bien. Sur son bureau en bois ancien, pour donner une idée de solidité je suppose, ou de virilité (même si c'est une rousse couverte de taches de rousseur, délicate, tellement féminine qu'elle sent le jasmin), il y a une sculpture mobile représentant l'appareil reproducteur féminin, un objet d'un psychédélisme intense car les ovaires bougent, plus exactement tournent comme dans un boulier, l'utérus semble flotter et, c'est une première impression, on dirait un scorpion sans queue (et blanc). »

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres 

« I could hear everything, together with the hum of my hotel neon. I never felt sadder in my life. LA is the loneliest and most brutal of American cities. »
JACK KEROUAC, On the Road 
"Moi, j'entendais tout, avec en bruit de fond le néon de l'hôtel, qui grésillait. Je touchais le fond de la tristesse. L.A. est la plus solitaire, la plus brutale de toutes les villes américaines." Citation extraite de Sur la route, traduit de l'anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, Éditions Gallimard, 2010.

« La voix de la fille est mécanique et nasale. Elle répète un étrange mantra et, comme je ne le comprends pas, je l'enregistre avec le portable que je cache sur moi. Pour pouvoir monter sur la terrasse et assister à la cérémonie devant le réservoir d'eau où on a retrouvé Elisa noyée, il y a un précaire système de sécurité, mais il n'est pas bien rodé et personne n'ose me tâter l'entrejambe, où j'ai mis mon téléphone, par crainte sans doute que je porte plainte pour agression sexuelle. Tels sont les Américains : ils adorent une fille morte dans cet hôtel sinistre entouré de toxicos divers et variés, de folie et de danger, mais par correction ils ne mettent pas la main entre les cuisses d'une Latino d'âge moyen. »

« Je me suis souvenue comme j'avais baigné Dizz dans une chambre plus petite que celle-ci, mais de ce même hôtel : il pleurait, les yeux fermés, et je le frottais avec une éponge que j'avais achetée car il n'y en a pas dans les hôtels ; je l'avais enfermé pour l'empêcher de fuir, puis l'avais mis dans l'eau comme un poids mort, même s'il ne pesait plus grand-chose, et lui avais retiré ses vêtements à moitié collés à cause de la crasse et de son obsession pour les bonbons. Il me disait tout le temps qu'il aimait les Latino-Américaines car elles paraissaient fortes, maternelles, et ça m'énervait, cet horrible cliché américain. Il riait, et je n'ai jamais revu un tel sourire, avec ces belles dents que la rue et la folie n'arrivaient pas à détruire, la joie qui illuminait chacun de ses traits, faisait briller ses yeux, lui toujours si sombre et bleu, si blue, sauf quand il devenait fou et que la vie lui semblait belle, même si c'était déchirant en même temps car c'était une réaction chimique, il n'avait aucune idée de ce qu'il sentait ou disait. C'était impossible de le maintenir sous traitement, et encore moins quand il s'est mis à sillonner le centre, obsédé par les corps des homeless ; il me décrivait les plaies, les escarres, les infections, les trous à l'emplacement des dents, la couleur de la peau des morts que personne ne venait récupérer, et je lui répétais qu'il n'avait aucune raison de s'infliger cela, il ne pouvait pas aider et il ne le faisait pas bien, de toute façon il n'était pas sincère, c'était la maladie, il devait prendre ses médicaments. Il ne répliquait jamais, mais parfois demeurait immobile sur le lit, les yeux mi-clos, et je le suppliais de revenir, ne comprenais pas où il allait, c'était comme une catatonie de quelques heures dont il sortait épuisé et muet, et la vie continuait. J'étais amoureuse, avec un dévouement que mes amis jugeaient toxique et romantique. »

« Les souvenirs n'arrivent jamais quand on s'y attend, ils sont comme ces chats qui dorment au soleil, tout paisibles, mais si on se risque à leur caresser le ventre, ils vous balancent un coup de griffe directement dans les yeux. »

Les hymnes des hyènes 

« Sites that had been host to extraordinary suffering will eventually be either burned to the ground or turned into temples. »
CORMAC MCCARTHY 
"Les lieux qui ont abrité d'indicibles souffrances seront finalement soit réduits en cendres soit transformés en temples." Citation extraite de Stella Maris, traduit de l'anglais (États-Unis) par Paul Guivarch, Éditions de L'Olivier, 2023.

« Il pleut sur les montagnes et le père de Mateo parle de son combat contre la fresque que la municipalité envisage de peindre sur la digue. Je sens l'épuisement et la lassitude, un reste de dépression, grossir dans ma gorge. Le regard de Mateo m'empêche de répliquer. On ne peut pas décorer un monument historique, dit-il, est-on prêt à tout pour attirer les touristes ? À un autre moment peut-être, ou dans un lieu différent, il aurait raison, mais la digue est une véritable monstruosité en béton, sans aucun charme. Par ailleurs, elle est fissurée et l'eau sent mauvais, comme si elle était croupie. Autrement dit, je crois que la municipalité de ce grand village fier devrait plutôt essayer de savoir quel est le problème avec l'eau et pourquoi elle empeste. »


Différentes couleurs composées de larmes

« Ah, la plaie en couleur de linge ancien, Comme elle se rouvre et sent le miel brûlé ! »
CÉSAR VALLEJO, "Absolue" 

« J'ai souri et bu le café d'une traite. Il me regardait avec une telle intensité que j'ai redouté qu'il y ait dans la tasse un produit pour m'endormir ou me droguer. Mais j'ai aussitôt pensé : non, c'est ton aversion pour les personnes âgées et ce vieux-là est assez répugnant car il feint d'être charmant. »

« Il a commencé à me parler de son épouse. Elle était morte depuis deux ans. Tous deux avaient beaucoup d'argent (là, il y a eu une diatribe sur le pays, son économie pitoyable et ses politiciens corrompus, que j'ai arrêté d'écouter, car toutes ces diatribes sont les mêmes). Elle venait d'une famille bourgeoise, héritière de terrains et de fermes lai-tières. Lui, c'était un homme d'affaire, propriétaire d'agences immobilières et d'une marbrerie dont il m'a dit le nom et que j'ai oublié car j'ai pensé uniquement à quoi servaient les marbreries, et la réponse était sans équivoque : aux pierres tombales. Aux caveaux. Vieux croque-mort, me suis-je dit. La seule chose qui me plaisait chez lui, c'étaient ses cheveux, blancs, épais, exceptionnels. Je lui ai expliqué notre fonctionnement : il pouvait nous vendre les pièces, ou nous les laisser en dépôt avec un pourcentage et en tirer un meilleur prix si nous les vendions. Il m'a interrompue: il voulait les vendre. À n'importe quel prix. Il nous les don-nait, même. Le prix qu'il avait proposé, en effet, était très bas pour les vêtements et les bijoux qu'il offrait, mais il ne souhaitait plus les avoir chez lui. Ils avaient l'odeur de sa femme, représentaient sa présence enfermée dans une armoire, il ne désirait plus les sortir à la recherche d'un parfum qui s'évanouissait avec les années, ne voulait plus voir dans le miroir, du coin de l'œil, son fantôme lissant sa robe sur ses hanches et fronçant les sourcils si ça ne lui convenait pas. Il n'avait pas envie de passer avec elle ce qui lui restait de vie. Il y avait d'autres habits, mais il allait les offrir à des proches ou les léguer au musée du Vêtement, qui était très intéressé. »

La femme qui souffre

« Je me cogne contre les murs, je me cogne contre les fenêtres, je bats des ailes au pla-fond, je fais tout sauf partir voler dehors. Et je passe tout mon temps à penser, comme cette mite, ou ce papillon, ou quoi que ce soit, "La vie est courte ! La vie est courte !". »
KATHERINE MANSFIELD, Sur la baie 


Cimetière de frigos

« It may seem that a tree is not a tree but a signpost to another realm, a spectral thing full of strange suggestion. »
THOMAS LIGOTTI, Songs of a Dead Dreamer 
"Il peut sembler qu'un arbre n'est pas un arbre, mais un panneau indiquant un autre royaume, une chose spectrale pleine de suggestions étranges."

« On n'a jamais eu de problème particulier avec lui, ce n'était même pas qu'on ne l'aimait pas, on n'avait aucun plaisir à le tourmenter, ça a juste été un moment de désespoir, cruel, je dois l'admettre, mais pas du tout prémédité, et c'est étrange comme cela nous perturbe encore plus de trente ans après.
C'est ce que j'ai dit à Daniel, plus ou moins, lors de notre conversation téléphonique quand on a appris la nouvelle (on était surtout en contact par chats et audios, mais cette décision exigeait un vrai échange oral). Il m'a répondu que j'avais toujours nié notre crime et que, par conséquent, sans traitement ou accompagnement d'aucune sorte, j'étais devenue une personne insensible, froide, détachée du passé. 
Daniel, tu me conseilles de raconter à un psy ce qu'on a fait ?
Non. Daniel »

« Nous ne savions rien de lui. Il venait jouer en cachette parfois, il vivait près de l'église, son père possédait une usine de pâtes. C'était tout. Il pesait lourd quand nous l'avons sorti du frigo, et il était tout mou: son corps n'était plus traversé de décharges électriques. Nous l'avons étendu par terre, sur l'herbe sèche, au milieu des mégots de cigarette. Quand la mort arrive, on la reconnaît. Je l'ai appris trop jeune, sans doute, mais c'est bon à savoir. D'abord, il y a la pâleur, puis l'odeur, la pisse et la merde. J'ignore pourquoi, jusque-là j'imaginais que la mort était propre, mais le relâchement total provoque, évidemment, l'évacuation. Daniel a cru que c'était un signe de vie et il s'est mis à secouer Gustavo. Moi, en revanche, ça m'a paru définitif, lâcher-prise total. Et les yeux, qui ne se ferment pas. Et les lèvres qui, longtemps avant la rigidité, se creusent, surtout la lèvre supérieure, libérée de l'effort de couvrir les dents.
C'est moi qui ai dit : remettons-le dans le frigo. »

« C'est stupéfiant comme il a disparu et comme on l'a facilement oublié. Je me sentais et je me sens coupable, mais de manière soudaine, comme si j'étais touchée, précisément, par la décharge d'une grande machine électrique et me souvenais des convul-sions du garçon que j'ai laissé mourir. La plupart du temps, c'est un souvenir lointain. Certaines nuits d'insomnie, les premiers jours, c'était un souvenir puissant, je redoutais son retour furieux, vivant et m'accusant de meurtre, ou mort et m'entraînant dans sa prison pour que je lui tienne compagnie. Mais oublier est beaucoup plus facile qu'on le pense et on arrive à dissimuler son traumatisme derrière des migraines fictives, la fatigue et la mauvaise humeur. Je me souviens d'un jour, j'étais avec des amis et quelqu'un a demandé quelle est la pire chose que vous ayez faite dans votre vie. Beaucoup ont raconté des infidélités et diverses cruautés ; l'un d'eux, à moitié ivre, a même avoué avoir battu sa fille. J'ai dû réfléchir un peu. Non pour trouver un mensonge, mais parce que réellement je ne voyais pas quel pouvait être le pire du pire, jusqu'au moment où le souvenir, si loin et si près de la surface, m'a empêchée de respirer. »

Un artiste local 

« Ils aimaient monter dans la voiture, fermer les fenêtres et chanter. C'était une piètre conductrice, il s'en tirait beaucoup mieux mais comme il était distrait, chaque trajet, toujours court, était une aventure. Malgré cela, ils quittaient souvent la ville, en particulier pour visiter des hameaux en province. Ivana craignait les lieux très ouverts, mais pas les villages isolés, et Lautaro avait du mal avec la foule: par conséquent, un endroit de petite taille était une sorte de compromis parfait : cela permettait à Ivana de surmonter sa phobie de la pampa (avec Lautaro elle se sentait en sécurité) et Lautaro avait la possibilité de sortir de la ville et de sa paranoïa croissante. S'ils fonctionnaient bien ensemble, c'était parce qu'ils ne se rejetaient jamais la faute l'un sur l'autre : dès qu'il y avait un problème, ils en parlaient. Être complémentaires dans les manies et les folies était un motif suffisant pour supporter une relation pour le meilleur et pour le pire, car en général c'était l'inverse qui se produisait. De toute façon, jusqu'à présent, ils n'avaient rien eu à supporter: ils s'aimaient avec des sourires complices, les doigts entrelacés, une facilité commune pour fuir les soirées et rester au lit à regarder des séries sur de vrais faits-divers qui donnaient ensuite des cauchemars à Ivana, mais qu'elle aimait raconter à Lautaro au petit déjeuner pour l'entendre lui dire "tu es une grande malade", tandis qu'il préparait le café. »

« Près de la voiture, sur le bas-côté, se trouvait un sanctuaire de campagne assez grand. Ivana s'approcha, certaine qu'il serait consacré au Gauchito Gil, mais elle découvrit avec surprise qu'il était dédié à la Difunta Correa. Elle n'avait jamais aimé cette sainte, mais son image l'obsédait. Ivana ne savait pas grand-chose à son sujet, elle était de San Juan, du nord-est, une sainte du désert. Qui savait comment elle était arrivée jusqu'à Buenos Aires ? On la trouvait dans de nombreuses habitations du quar-tier de son enfance, sous la sonnette ou sur un petit autel près des portes. Dans les maisons anciennes, on plaçait une vierge, ou une crèche, ou la Difunta Correa près de l'entrée, comme protection ou pour on ne sait quelle raison. »

Yeux noirs

« In the end, every last of us must glimpse the Minotaur in the maze. »
RICHARD GAVIN, At Fear's Altar 
"Au bout du compte, chacun d'entre nous doit apercevoir le Minotaure dans le labyrinthe." 


REMERCIEMENTS

Comme d'habitude, j'ai écrit ce livre en com-pagnie de quelques chansons et albums. Pour des questions de droits, il est impossible de les citer en épigraphes. Il s'agit de "Troy" de Sinead O'Connor, "Lonely Girls" de Lucinda Williams, "Black Beauty" de Lana del Rey et ses albums Ultravio-lence et Blue Banisters, America's Sweetheart de Courtney Love, Skeleton Tree et Ghosten de Nick Cave & The Bad Seeds, en particulier la chanson "Hollywood", Caleb Landry Jones, surtout la chan-son "Touchdown Yolk", Lingua Ignota et Mayhem, Folklore de Taylor Swift, "Carrion Flowers" de Chelsea Wolfe, "In the Shadow of the Horns" de Darkthrone, "Because the Night" version de Patti Smith Group, "Breakdown" de Suede, "Corona de caranchos" de Gabo Ferro et Sergio Ch., "All Tomorrow's Parties" et "Venus in Furs" du Velvet Underground. Merci à Paul, Ariel, María et Silvia.

Quatrième de couverture

Des voix magnétiques, pour la plupart féminines, nous racontent le mal qui rôde partout et les monstres qui surgissent au beau milieu de l'ordinaire. L'une semble tant bien que mal tenir à distance les esprits errant dans son quartier bordé de bidonvilles. L'autre voit son visage s'effacer inexorablement, comme celui de sa mère avant elle. Certaines, qu'on a assassinées, reviennent hanter les lieux et les personnes qui les ont torturées. D'autres, maudites, se métamorphosent en oiseaux.

Les légendes urbaines côtoient le folklore local et la superstition dans ces douze nouvelles bouleversantes et brillamment composées, qui, de cauchemars en apparitions, nous surprennent par leur lyrisme nostalgique et leur beauté noire, selon un art savant qui permet à Mariana Enriquez de porter, une fois de plus, l'horreur aux plus hauts niveaux littéraires.

Sur les rives de ce fleuve, tous les oiseaux qui volent, boivent, se posent sur les branches et perturbent la sieste avec leurs croassements démoniaques de possédés, tous ces oiseaux ont été des femmes un jour. 

Mariana Enriquez 
Née à Buenos Aires en 1973, Mariana Enriquez a fait des études de journalisme à l'université de La Plata. Elle est directrice adjointe de Radar, le supplément culturel du journal Página/12. Autrice notamment de nouvelles, elle a publié aux Éditions du sous-sol les recueils Ce que nous avons perdu dans le feu (2017) et Les Dangers de fumer au lit (2023), qui a été finaliste de l'International Booker Prize. Succès de la rentrée étrangère de 2021, son roman Notre part de nuit a reçu les prestigieux prix de l'Imaginaire, prix Imaginales, prix des Libraires du Québec, prix Payot du roman étranger.

Éditions du Sous-sol,  octobre 2025
332 pages
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet

dimanche 14 juin 2026

Trois fois la colère ★★★★★♥ de Laurine Roux

Encore un coup de cœur !

« Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer. »

Comment résister à un tel roman ? Laurine Roux signe un récit d'une rare intensité, porté par une écriture somptueuse, vivante. À travers trois générations, elle nous offre une histoire de domination, de pouvoir, de violence et de vengeance, mais aussi de transmission, de liberté et d'espérance.

Une fresque médiévale où chaque personnage semble porter sa part d'ombre et de lumière. Miou, Reine, Gala, Éphraïm, Guillaume ou encore Pietro...

Laurine Roux interroge les dogmes, la justice, la colère et le libre arbitre, sans jamais sacrifier la beauté du récit. Son regard sur la nature, les liens humains et la compassion éclaire les pages d'une lumière singulière 💙

Un roman puissant, intelligent et magnifiquement écrit, qui rappelle que lorsque l'ordre engendre le désordre, désobéir peut devenir un acte de justice.

En exergue 
« Je donne à mon espoir tout l'avenir qui tremble comme une petite lueur au loin dans la forêt. » 
GUILLAUME APOLLINAIRE, « L'AMOUR, LE DÉDAIN ET L'ESPÉRANCE », POÈMES À LOU 

« Il lui disait, "Mon esprit décide, mon corps n'a pas mal". L'adolescente avait répondu à cette suprême leçon en trouvant la force de sourire à son tour, le père et la fille pulvérisant l'horreur. »

« Reine boit les paroles de l'aïeul. L'histoire achevée, elle laisse les mots poudrer ses paupières d'or et de sang. Un soir, la gamine se tourne vers Enguerrand, Mon père est-il aussi brave que Beowulf ? Le seigneur déglutit, Oui, ton père est tout aussi brave. Satisfaite, l'enfant claironne, Alors il me tarde qu'il revienne pour nous conter ses exploits ! Le vieil homme invoque une soudaine fatigue. Il est temps d'aller se coucher, ces légendes ne sont bonnes qu'à faire des cauchemars. Au loin, un petit-duc entame sa veille lancinante. Dans son lit, Reine imagine Hugon quitter les terres impies, la main d'un roi infidèle au fond de sa besace ; revenu à Bure, il la tire du balluchon, la cloue sur la porte du château. »

« Pietro avait alors recueilli la bête dans sa bure, et s'était fait cette promesse : célébrer Dieu ne devait jamais l'empêcher de penser par lui-même. Sans quoi le Seigneur ne l'eût pas doté d'entendement. Sa liberté recouvrée, il avait réchauffé le lièvre contre sa poitrine et pris la route. »

« À la fin de l'office, pour y voir plus net, Pietro a fait quelques pas dans le jardin. L'herbe y pousse grasse, perlée de rosée. Le moindre carré de végétation loue la générosité de Dieu secondée par la main de l'homme. Ici, on a élagué, assaini les marécages, édifié, inventé des machines, des façons de démultiplier le vivant, de le fertiliser, de sorte que la simplicité et l'ingéniosité invitent à la halte. Se fiant à cette bonace, Pietro décide de séjourner une semaine ou deux aux Crots. »

« Pieds nus dans ses galoches, il rejoint Guillaume. Contrevenant au silence des matins, le franciscain rend grâce aux bourgeons des poiriers ainsi qu'aux ruches alignées devant le muret. Nuages, fouines, rameaux, lichens, ils sont tous ses frères. Aucun ne mérite moins ses hommages qu'un évêque ou un cardinal. Frissonnant de piété, Guillaume ne se scandalise pas, la candeur de Pietro l'émeut. L'hiver et la maladie d'Éphraïm ont malmené son âme, les privations du Carême creusé ses flancs. Depuis des jours et des jours, il appelle de ses vœux le printemps. Et Pietro arrive avec Pâques et ses promesses de revif. Au milieu du jardin, le père sent sa poitrine s'élargir. Aussitôt se reprend : ce pèlerin, qui bat la campagne, qui a affronté l'alpe et l'eau glaciale de la Durance, pourquoi poserait-il son havresac ici ? Nul doute, il tracera sa route, c'est ainsi : les errants errent. Et lui, Guillaume Podor, homme de bâti, de pierres assemblées pour abriter le dialogue patient des âmes avec Dieu, il restera. Son corps lui pèse plus que jamais, englué dans l'épaisseur des heures, celle des blocs de calcaire, tant le franciscain, par effet de contraste, paraît sec de grand air, prêt à s'envoler. Un oiseau. Voilà ce que dessinera Guillaume dans le cartulaire. »

« Voilà comment Pietro infléchit les représentations de Guillaume. Il est néanmoins un sujet de divergence qui ne laisse d'outrer le bénédictin, d'autant que Pietro y revient sans cesse : le devoir de réclusion. Le Lombard se réfère à François d'Assise, qui incite à franchir les portes des monastères, à aller se frotter au pouls battant des villes et des faubourgs, le sabot souillé de fange, afin de ne jamais oublier que l'homme n'est qu'un homme. Chaque fois, les joues du prieur s'empourprent. La boue ? Abyssus abyssum invocat ! clame-t-il, soudain grandiloquent, remontant aux Latins et sur ses grands chevaux. L'abîme appelle l'abîme ! en remet-il une couche, s'inquiétant que l'on puisse bientôt officier dans les tavernes, À quand les maisons de tolérance ? Par jeu, Pietro le provoque, De belles plantes peuvent croître sur le fumier... Guillaume s'étouffe, C'est parfaitement... Parfaitement. Il en postillonne, en perd ses mots, seuls lui viennent ceux d'apostat, de sacrilège. Mais comme il ne veut surtout pas blesser son hôte, il se réfrène, et file épuiser son effarement en bêchant un carré de terre. Pietro le regarde, amusé.
Que Guillaume le veuille ou non, ces différends ouvrent des brèches en lui, introduisent des vacillements - une incitation à pondérer, à assouplir -, là où les dogmes indiquent une lueur unique. Éphraïm ne rate aucune de ces controverses, auxquelles il ne comprend pourtant pas grand-chose : jamais Guillaume ne lui paraît si vivant qu'à se défendre, et il adore lorsque le Lombard tente de calmer le père. Doté d'un pouvoir presque magique, son accent rocailleux embarque le gosse par-delà les montagnes, dessine des fenêtres aux murs. Avec Pietro, le rire n'est plus un péché. Le soir, dans le secret de leur cellule, le franciscain s'exclame, Attention aux araignées ! Et il fait grimper ses doigts le long des côtes du gamin. Le petit se tord, asphyxié, heureux. Pour rien au monde, il ne supporterait qu'on lui arrache cet asile. »

« De partout les oiseaux chantent - babil de corneilles, merles et huppes en goguette ; ça folichonne. »

« Le franciscain gagne sa cellule, se laisse choir à côté de l'adolescent. Qui ne dort pas, les yeux perdus dans le vide. Pietro remonte affectueusement la couverture sous le menton du gosse, suit les contours de la tache ornant sa nuque. Ils dessinent une île, dont le moine détaille la géographie - là, un cap, ici, une anse ; quant à cette échancrure, on pourrait y deviner une baie. Peut-être qu'en explorant ces confins, on dénicherait un trésor ? Éphraïm flotte, risette aux lèvres. Pietro poursuit. Il en est sûr, dans cette oasis, nulle bêtise, nulle violence, seulement des plages claires-badigeons de bleus, de beiges presque transparents. Il s'y voit, eux deux plus Guillaume, pêchant les pieds dans l'eau, faisant ensuite griller le poisson enveloppé de larges feuilles. Au-dessus de leurs têtes, ce serait un fouillis invraisemblable - palmes et lobes géants, pia-pia d'oiseaux bariolés sous l'épais couvert. De temps à autre, une plume se décrocherait, trait jaune biffant les sentiers volcaniques ; on épinglerait le trophée au mur de la cabane. La nuit, les grenouilles n'en finiraient pas de jacasser. Éphraïm ronronne, Ça ressemble à un rêve... »

« Le jeune homme s'en emplit les poumons, s'exerçant à distinguer les essences - érables sycomores, mélèzes, pins noirs, hêtres, cytises, ifs. D'autres effluves se devinent, aux notes troubles, mélange de cailloux, de groins, d'ailes, d'échines et de terre humide. Au milieu, une touche douce et féconde, indéfinissable, qui lui dit, Viens. »

« La force réside dans l'esprit. Les poings sont les ministres du cœur. »

« La mort a ses obscénités, et cueille même les marmots. »

« La jalousie a raclé son cœur. Ça le prend parfois, en bouffées de haine, comme des coliques, et c'est confit d'amertume qu'il grimpe la pente du château. »

« Quand l'ordre engendre le désordre, l'homme juste désobéit. »

« Il y a ce long silence. [...] On assemble les pièces, c'est brouillon, hasardeux - Voilà ce que Gala m'a conté. Ce que Clarisse et la vieille m'ont révélé. Une engeance terrible prend forme, marquée au fer rouge par le viol, le mensonge et la domination. À sa racine, un homme, que Reine honnit après l'avoir vénéré. Jadis héros, désormais monstre - bourreau de son grand-père, de sa mère, et de sa sœur. »

« Pietro voudrait trouver les bons mots, mais il est des peines trop vastes, trop profondes, qu'aucune douceur ne peut panser. Alors il reste debout, armé de sa seule compassion. »

« Elle seule saura - l'enfant dans son giron n'est pas de ces unions adoubées par le Saint-Siège, il est né d'un château en flammes, de l'injustice et de la déraison. »

« La colère est mauvaise conseillère. »

« Les cors résonnent de bon matin : l'ennemi est là, à l'autre bout de la plaine. De partout, le barouf des hommes se préparant au combat - lances qu'on affûte, pièces d'armure qui s'entrechoquent, marmites bouillant sur le feu, et les éternels conciliabules, sourds d'abord, puis perturbés par des éclats de voix. Ainsi se chorégraphie le désir d'écraser l'autre. Fureur à l'est comme à l'ouest. [...] La terre boira le sang des catholiques avec la même avidité que celui des impies, laissant au sol des flaques d'une même couleur dégueulasse. Quel sens donner à cela ? »

« Imaginer une manière de tracer les contours de ce qui est juste, de séparer le bon grain de l'ivraie, en se méfiant de son propre jugement comme de celui de Dieu : voilà ce à quoi elle doit s'atteler. »

Quatrième de couverture

« Avant tol, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer. »

Le temps des croisades. D'un coup d'épée, une jeune fille tue son grand-père, dit Hugon le. Terrible. Ce geste prend racine plusieurs générations en arrière, aux confins des Alpes, où jadis sont nés des triples affublés d'une mystérieuse tache au cou. Aucun des enfants - séparés au berceau - ne saura rien des deux autres, jusqu'à ce que le destin les entraîne tous dans une formidable épopée mélant rébellion, vengeance et soif de soif de justice
Dans Trois fois la colère, Laurine Roux s'empare des grandes questions qui taraudent notre modernité : la domination masculine, l'emprise du passé, les identités à inventer, la réparation des victimes. Le tout campe dans une nature souveraine, symbole de l'amour et de l'espoir.

Née en 1978, Laurine Roux vit dans les Hautes-Alpes. Elle est l'autrice d' Une immense sensation de calme, du Sanctuaire, de L'Autre Moitié du monde et de Sur l'épaule des géants, tous parus aux Éditions du Sonneur.

Les Éditions du Sonneur,  juin 2025
244 pages

jeudi 21 mai 2026

Le Calamity Club ★★★★☆ de Kathryn Stockett

Mais quel retour romanesque foisonnant et profondément humain de Kathryn Stockett ! Dans le Mississippi des années 1930, Le Calamity Club déploie une grande fresque de femmes, mères, filles, sœurs, qui tentent d'exister dans une société qui cherche sans cesse à les enfermer.
Un grand merci à Babelio et aux éditions Robert Laffont, pour cette lecture en avant-première et la rencontre en visio avec l'autrice. Et quelle belle lecture !
Un pavé généreux, vibrant de vie, dans lequel on s'installe pour un moment, et qu'il vaut mieux ouvrir quand on a du temps devant soi tant il devient difficile de le quitter. Quel immense plaisir j'ai eu, à chaque fois, à retrouver Birdie, Charlie, Meg et tous les autres personnages qui gravitent autour d'elles. Des figures profondément humaines, imparfaites, drôles, cabossées parfois, mais toujours terriblement vivantes.
Kathryn Stockett restitue merveilleusement l'atmosphère du Sud américain, ses tensions raciales, ses non-dits et ses existences entremêlées. 
Un roman dense mais très fluide, porté par une écriture pleine de souffle, qui donne la sensation de traverser des vies entières. 
Le roman interroge la place des femmes dans la société, entre assignation domestique et désir d'émancipation. Certains échanges résonnent avec une étonnante modernité, notamment autour de l'hystérie féminine et du regard masculin sur le corps et le désir des femmes. Sous l'humour et l'ironie le livre est une critique sociale mordante, qui met en lumière l'hypocrisie d'un système profondément inégalitaire.
Il y règne aussi une énergie lumineuse, presque jubilatoire. Le livre déborde de scènes pleines de verve, de dialogues savoureux et de personnages féminins qui refusent, chacune à leur manière, de se laisser enfermer. Birdie incarne merveilleusement cette aspiration à une vie plus vaste, plus libre, plus aventureuse « L'espoir est la chose emplumée qui perche dans l’âme. »
Une très belle lecture, généreuse et habitée !
N'hésitez pas si vous aimez les grandes fresques romanesques mêlant humour, drame et critique sociale, où les destins individuels racontent aussi une époque et ses fractures et les romans chorals portés par des personnages féminins forts et profondément humains. 

« Derrière moi, j'entendais Miss Garnett respirer à travers ses lèvres poisseuses. Quand elle parlait, ça sortait tout gluant, comme si elle ruminait de l'herbe.
Sale, dégoûtante.
Je lui ai dit tout net : Franchement, Miss Garnett, les autres filles sont bien plus sales que moi. C'est à peine si elles regardent la savonnette quand c'est l'heure de se laver. Elle n'était ni particulièrement brutale ni particulièrement douce avec mes cheveux on aurait dit qu'elle faisait sa corvée. Et si quelque chose s'est sali à l'intérieur de moi, comment vous voulez que je nettoie là-dedans ? Je crois même avoir tranché l'air de ma main comme elle le faisait quand elle assénait ses idées. Les enfants ont tendance à attraper les manières des autres.
Cette saleté ne se nettoie pas, Meg, elle est dans votre sang. Parce que vous êtes née dans l'idolâtrie.
Je crois que je suis née dans le Tennessee, à Memphis, je lui ai dit.
Elle a continué à le répéter. Même quand j'aurai cent ans, j'entendrai encore le bruit de ses lèvres qui se décollent.
Elle a dit : Vous avez été engendrée par une femme lascive, irresponsable et faible d'esprit. Mais vous êtes ma croix désormais.
Quand elle a dit ça - eh bien, j'en suis restée comme deux ronds de flan. Vous êtes sûre que vous vous trompez pas de maman, Miss Garnett ?
Mais j'ai eu beau demander, impossible de tirer une réponse franche de cette sale bonne femme. »

« Miss Birdie m'examine, l'air surpris derrière ses lunettes. Et tu veux aller travailler dans une conserverie ? Mais tu es une petite
fille. C'est une formidable opportunité.
Oui, c'est ce que Frances a dit. Tu sais, ma sœur, qui travaille dans la salle des petites. Je fais signe que oui, ah ça, je la connais, la Lèche-Cul. C'est elle qui a cafté quand je suis entrée dans le réduit. Elle se pavane dans ses beaux habits en attendant que Miss Garnett la regarde. Un de ces jours, je vais peut-être devoir lui renverser un truc dessus.
Je suis venue lui rendre visite. Je suis du Delta. Ça m'a fait plaisir de la voir... Elle se tourne vers la salle des petites, de l'autre côté du couloir. Même si elle me reproche d'être trop satisfaite de mon sort.
Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça ne m'a pas l'air d'être un compliment.
Satisfaite de son sort, ça signifie... Elle croise les bras. Qu'on est juste moyennement heureux. Qu'on n'est plus émerveillé par rien - j'ai pourtant récolté une tomate de trois kilos cet été, et je te garantis que c'était une merveille. Mais sous prétexte que je ne vis pas comme elle, ma sœur s'imagine que j'ai abandonné tout espoir d'une existence plus intéressante, plus aventureuse. Quelque chose comme ça.
L'espoir est la chose emplumée qui perche dans l'âme, je récite. »

« Au Foote, je m'étais laissée absorber par la vie des autres : fiançailles, mariages, pas de divorces mais quelques départs, quelques retours, trop de maladies et d'accidents. Des naissances, des bébés perdus. Tellement de mort, tellement de vie ! J'avais entendu les histoires les plus folles les gens du Delta étant connus pour avoir de l'imagination, et être de grands exagérateurs à l'esprit aussi fertile que leur sol. Ce matin-là, dans l'auto qui m'emmenait à l'église, il me vint l'idée que, peut-être, j'avais davantage observé que vécu. Je savais pertinemment ce qui m'avait ouvert les yeux : en l'espace de quelques semaines, j'étais tombée amoureuse d'un homme marié, je m'étais fait épiler les sourcils, j'avais ouvert un dancing en profitant de l'absence de ma sœur, et je me faisais déposer à l'église par cinq prostituées. Si tout cela ne suffisait pas à me réveiller, rien ne pourrait le faire. »

« « Tenez, écoutez ça, dit-elle soudain, sans préambule. Dans le cas d'une femme qui fait des syncopes, de la rétention d'eau, est irritable, présente des appétits sexuels démesurés, le diagnostic sera fort probablement une hystérie féminine, qui, si elle n'est pas traitée, amènera la patiente à provoquer des troubles dans la société. » Elle regarda autour d'elle, narines dilatées, comme une vieille tante choquée par une jupe courte. « C'est incroyable d'écrire de telles âneries, non ? » Comme personne ne lui répon-dait, elle leva le doigt. « Attendez, ce n'est pas fini : Le traitement le plus efficace contre l'hystérie est de pratiquer sur la patiente des masturbations administrées par un praticien expérimenté. » Virginia releva la tête de son livre. « Donc d'après eux, si une femme paie un homme pour effectuer un service sexuel, il est considéré comme un praticien expérimenté, mais si un homme paie une femme pour lui rendre le même service, c'est une putain. Je vous jure! Ce bouquin me donne envie de hurler. »

« La dame à qui j'avais demandé mon chemin, dressée toute droite au bord de sa véranda, me considéra. Prudemment, elle dit : « Oui, ma'am. » J'avais remarqué à mon arrivée à Oxford une ambiance très différente de celle de notre petite ville de Footely. Il y avait une atmosphère électrique entre les Noirs et les Blancs, le souvenir d'un passé qui pourrait se reproduire. Il était toujours possible que la visite d'une Blanche inconnue à Freemantown n'annonce rien de bon. »

Quatrième de couverture

Oxford, Mississipi, 1933.

Meg, onze ans, a appris à ne compter sur personne. Depuis que sa mère l'a abandonnée, elle fait partie des grandes filles « non adoptables » de l'orphelinat, où elle se bat chaque jour pour garder espoir malgré le mépris et la cruauté de la  présidente.
Birdie, missionnée d'aller retrouver sa sœur récemment mariée à un riche banquier pour sauver sa famille ruinée, découvre un foyer parfait en apparence mais qui repose en réalité sur un tissu de mensonges.
Charlie, internée de force dans un asile après avoir été jugée « faible d'esprit », est prête à tout pour récupérer sa fille perdue et retrouver sa dignité.
Trois destins qui vont se rencontrer par la force du hasard autour de l'orphelinat du comté de Lafayette, puis converger avec celui d'un groupe de femmes intrépides et peu recommandables qui élaborent un plan audacieux : le « Calamity Club ». Mais dans une ville imprégnée d'hypocrisie, le moindre acte de défiance peut avoir des conséquences dangereuses... Quel sera le prix à payer pour leur désobéissance ?

Le grand retour de Kathryn Stockett,
L'autrice de La Couleur des sentiments: bienvenue dans Le Calamity Club, une histoire de résilience et d'amitié où la solidarité féminine n'a d'égale que la soif de justice et de liberté.

Kathryn Stockett est née et a grandi à Jackson, dans le Mississippi. Après avoir obtenu son diplôme à l'université d'Alabama, elle s'est installée à New York, où elle a travaillé pendant neuf ans dans l'édition de magazines et le marketing. Son premier roman, La Couleur des sentiments, est un best-seller mondial.

Éditions Robert Laffont, Collection Pavillons,  mai 2026
667 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

dimanche 26 avril 2026

Ces lignes qui tracent mon corps ★★★★★♥ de Mansoureh Kamari

Son corps.
À 9 ans, il ne lui appartient déjà plus.
Il devient celui des lois.
Celui du père.
Celui d'un système qui décide à sa place.
Mansoureh Kamari trace ces lignes-là, celles d’une enfance confisquée, d’un corps contrôlé, d'une vie assignée.
Être fille, puis femme, en Iran,  c'est apprendre très tôt que sa liberté est conditionnelle. Que l'on peut être jugée, mariée, contrainte, avant même d’avoir grandi.
Les planches sont d'une beauté brute. Sans détour. Sans fard.
Elles dénoncent autant qu'elles bouleversent.
Ce roman graphique n'est pas seulement beau.
Il est politique.
Il est nécessaire.
Parce que pendant que certaines racontent, d'autres résistent encore.
"Femmes. Vie. Liberté."
À lire ! Merci à toutes celles qui ont mis ce livre sur ma route 🫶🏻

« A FEMINIST IS ANY WOMAN WHO TELLS THE TRUTH ABOUT HER LIFE »
CITATION ATTRIBUÉE
À VIRGINIA WOOLF 










POUR ALLER PLUS LOIN

PAGE 11

La loi s'applique aux filles dès l'âge de 9 ans, qui est l'age minimum de la responsabilité pénale pour les filles en Iran. Dans la pratique, les autorités ont imposé le port obligatoire du voile aux filles dès l'âge de 7 ans, au début de l'école élémentaire. En 2002. Iran a relevé l'âge légal minimum du mariage pour les filles. passant de 9 a 13 ans (15 ans pour les garçons). Pourtant, aujourd'hui encore, des filles peuvent être mariées plus jeunes avec l'approbation d'un juge et le consentement parental. L'age de la responsabilité pénale reste extrêmement bas. 9 ans pour les filles, ce qui signifie qu'elles peuvent être poursuivies et condamnées comme des adultes alors qu'elles sont encore des enfants. Malgré les efforts de nombreuses avocates, avocats et militantes iraniennes des droits humains, cet âge na toujours pas été modifié Selon le Centre national iranien des statistiques (NSC), 25 900 filles et 15 garçons de moins de 15 ans se sont mariés en Iran au cours de l'année persane 1401 (de mars 2022 à mars 2023).

PAGE 53

En 2025, malgré les lois pénales iraniennes qui prévoient des peines de prison de 3 à 10 ans pour les meurtres commis par les pères sur leurs enfants, les violences domestiques, notamment les meurtres dits « d'honneur », demeurent une réalité tragique Le 25 janvier 2025, Kani Abdollahi, une jeune fille de 17 ans originaire de Piranshahr, a été tuée par son père à l'aide d'un couteau. Le motif évoqué était une relation amoureuse jugée « déshonorante » par la famille. Le 12 mai 2020, Romina Ashrafi, une fille de 14 ans originaire de Talesh, a été tuée par son père. Ce dernier, après avoir consulté un avocat de ses connaissances et s'être assuré qu'en tant que tuteur légal, il ne risquait pas la peine de mort pour le meurtre de son enfant, l'a tuée à l'aide d'une faucille. Finalement, le tribunal l'a condamné à 9 ans de prison. Le 16 avril 2025, Fatemeh Soltani, âgée de 17 ans, a été poignardée à mort par son père devant son lieu de travail à Eslamshahr, dans la province de Téhéran. Ces cas illustrent une tendance inquiétante, malgré les peines prévues par la loi. Selon des statistiques officielles, environ 50% des meurtres de femmes en Iran sont commis par des membres de leur famille, et jusqu'à 45% des meurtres dans certaines provinces traditionnelles sont des meurtres dits « d'honneur »

PAGE 123

En Iran, la projection de films étrangers dans les cinémas est rare en raison de la censure Cependant, lorsque je vivais à Téhéran, il existait quelques centres artistiques et culturels, comme Hozeh Honari, qui proposaient des projections de divers films réservées aux membres.

ÊTRE FEMME EN IRAN AUJOURD'HUI

En 2022, le mouvement Femmes, Vie, Liberté, né après le décès de Mahsa Amini en septembre 2022, a marqué un tournant dans la lutte pour les droits des femmes en Iran. Ce soulèvement a été le plus vaste défi au régime islamique depuis sa fondation, avec des manifestations dans plus de 100 villes. Malgré la répression violente. les femmes iraniennes ont continué à défier les lois sur le voile obligatoire

En septembre 2023, le parlement iranien a adopté une loi renforçant les sanctions contre les femmes ne respectant pas ces règles, avec des peines de prison pouvant aller jusqu'à 15 ans en cas de récidive. Le rapport 2023 du Forum économique mondial a classé Iran 143º sur 146 pays en termes d'égalité des sexes, soulignant un fossé profond dans la participation économique et politique des femmes.

En dépit de ces défis, des militantes comme Narges Mohammadi, lauréate du prix Nobel de la paix en 2023, continuent de lutter pour les droits des femmes, même sous menace constante d'emprisonnement. Le mouvement « Femmes, Vie. Liberté » demeure un symbole de résistance et de résilience face à l'oppression systémique des femmes en Iran.

Quatrième de couverture

« APRÈS MON DEPART D'IRAN, JE NE PENSAIS QU'À ALLER DE L'AVANT ET OUBLIER LA TERREUR PERMANENTE DANS LAQUELLE J'AVAIS VÉCU.

MÊME SI LES PEURS DU PASSÉ SONT TENACES ET RÉVÈLENT DES BLESSURES PROFONDES, JE CONTINUE DE DESSINER ET D'AVANCER.

J'ESSAYE D'ACCEPTER MON PASSÉ COMME CONSTITUTIF DE QUI JE SUIS ET DE LE LAISSER TRANSPARAÎTRE POUR AFFRONTER MES DÉMONS, MEME AVEC MES LIGNES BRISÉES ET IMPARFAITES. »

Éditions Casterman,  septembre 2025
195 pages

samedi 18 avril 2026

À travers les champs bleus ★★★★☆ de Claire Keegan

J’ai lu À travers les champs bleus comme on entre dans un paysage, lentement, en laissant le regard s’habituer à la lumière, aux silences, aux détails. En prenant le temps de rester dans chaque histoire. Dès les premières pages, j’ai senti cette douceur si particulière chez Claire Keegan. Une écriture sans éclat apparent, mais qui vient toucher très profondément.
Ces huit nouvelles m’ont donné l’impression de m’approcher au plus près des vies, comme si je regardais par une fenêtre entrouverte. Il n’y a rien de spectaculaire, et pourtant l’amour empêché, les liens familiaux, la solitude, les élans contrariés, les rêves qu’on n’ose pas toujours suivre imprègnent ces pages, et ce n'est pas rien..
J’ai été particulièrement touchée par les personnages féminins. Leur manière d’habiter le monde, souvent en retrait, prises dans quelque chose de plus grand qu’elles, les traditions, les attentes, une forme de rudesse du quotidien. Il y a en elles des désirs puissants, des fissures, des résistances silencieuses. Ces moments presque imperceptibles où tout bascule où tout bascule serrent le cœur. Rien n’est appuyé. Tout passe par un geste, une pensée, un souvenir. 
Et puis ces descriptions de paysages irlandais 💚, on en parle ? ☺  Ils m’ont accompagnée tout au long de la lecture. Je les ai presque respirés, l’air chargé d’embruns, la lumière sur les champs, les odeurs, les saisons. Ils ne sont jamais là par hasard, ils disent quelque chose des personnages, de leur solitude ou de leur apaisement.
Certaines phrases continuent de résonner en moi, sur le fait de ne pas vouloir la même chose au même moment, sur cette délicatesse qui rend vulnérable, sur le poids du passé qui revient toujours.

« C'est ce qu'elle voulait à une époque, mais il est très rare que deux personnes veuillent la même chose à un moment précis de l'existence. Quelquefois c'est l'aspect le plus dur de la condition humaine. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS
« Pourquoi la délicatesse handicape-t-elle tellement plus que la blessure ? » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS
« Traduire le passé en mots semblait inutile puisque le passé avait déjà eu lieu. Traître, le passé avançait lentement. Il la rattraperait à la longue. Et de toute façon, qu'y pouvait-elle ? Le remords ne changeait rien et le chagrin ne servait qu'à ranimer les souvenirs. » LA NUIT DES SORBIERS 
Ce n’est pas un livre spectaculaire, mais c’est typiquement le genre de lecture qui reste un peu après. Je l'ai refermé avec cette sensation particulière, celle d’avoir été touchée en douceur, mais profondément. Encore une fois, Claire Keegan me laisse des images persistantes et une émotion difficile à formuler, la même que j’avais ressentie avec "Ce genre de petites choses".

« Le ciel était nuageux mais prometteur, zébré de bleu. Là-bas dans l'océan, un ruban d'eau a formé une crête transparente et s'est brisé sur la plage. » LA MORT LENTE ET DOULOUREUSE 

« C'est ce qu'elle voulait à une époque, mais il est très rare que deux personnes veuillent la même chose à un moment précis de l'existence. Quelquefois c'est l'aspect le plus dur de la condition humaine. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Pourquoi la délicatesse handicape-t-elle tellement plus que la blessure ? » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Des bribes de sa relation avec la fille de Lawlor lui viennent à l'esprit. Comme c'était merveilleux de la connaître intimement. Elle disait que la parole menait à la connaissance de soi. La conversation visait à dévoiler ce que, dans une certaine mesure, on savait déjà. Elle croyait que, dans toute conversation, il existait un bol invisible. La parole était l'art de placer des mots adéquats dans le bol et d'en sortir d'autres. Dans une conversation amoureuse, on se découvrait de la façon la plus tendre, et à la fin, le bol était à nouveau vide. Elle disait qu'un homme ne pouvait pas se connaître et vivre seul. Elle croyait que l'amour menait à la connaissance physique. Ses opinions l'irritaient parfois, mais il ne réussissait jamais à lui donner tort. Il se rappelle cette soirée dans le salon, ses bras lisses parsemés de taches de rousseur. La manière dont elle s'est assise au bord du lit à Newry et lui a recousu son bouton de chemise. Le lendemain matin, leur dernier, ils sont restés couchés avec la fenêtre ouverte et il a rêvé que le vent lui emportait toutes ses taches de rousseur. Plus tard dans la matinée, lorsqu'elle a tourné la tête et l'a regardé, il a dit qu'il ne pouvait pas quitter la prêtrise. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Il pousse le portail en bois et l'écoute se refermer derrière lui. Il reste immobile et regarde le monde. Le printemps est arrivé, sec et prometteur. L'aulne se développe, ses grosses branches pâles cuivrées. Tout semble plus net à présent. La nuit s'est arcboutée contre les pieux de la clôture. Le râteau est un objet brillant, apprécié et usé.
Où est Dieu ? a-t-il demandé, et ce soir Dieu lui répond. Tout autour l'odeur âcre des groseilliers sauvages rend l'air piquant. Un agneau sort d'un profond sommeil et traverse le champ bleu. Là-haut, les étoiles ont pris leur place. Dieu est la nature.
Il se rappelle ces heures allongé nu avec la fille de Lawlor dans une chambre près de Newry. Il se rappelle tous ces pissenlits montés en graine et la déclaration qu'il a faite de l'aimer toujours. Il se rappelle cela, intégralement, et n'éprouve aucune honte. Comme c'est étrange d'être vivant. Bientôt, ce sera Pâques. Du travail l'attend, un sermon à écrire pour le dimanche des Rameaux. Par les champs, il grimpe vers la route, pensant à sa vie demain, son existence de prêtre, déchiffrant, du mieux qu'il peut, le langage chrétien des arbres. » À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS

« Au bout de moins d'un an, la futilité de la vie conjugale l'a frappée douloureusement : la futilité de faire un lit, d'ouvrir et de fermer les rideaux. Elle se sentait plus seule maintenant qu'à n'importe quel moment de sa vie de célibataire. Et il n'y avait rien ou presque dans les environs d'Aghowle pour la divertir. Toutes les semaines, elle se rendait au village à vélo, mais Parkbridge se réduisait à un bureau de poste et à un pub avec magasin dont le propriétaire était d'une curiosité indiscrète.
« Victor se porte bien ? Voilà un homme remarquable, un travailleur remarquable. Il ne laisse pas les choses traîner. » » LA FILLE DU FORESTIER 

« Il était inhabituel que les voisins entrent dans cette maison, mais, quand ils y pénétraient, Martha racontait des histoires. En fait, elle avait un vrai talent de conteuse. Lors de ces rares soirées, ils la voyaient cueillir les fruits de son imagination et les révéler devant eux. Ils repartaient avec le souvenir non pas de la belle maison ancienne qui les impressionnait toujours, de l'homme à la mine soucieuse qui en était propriétaire ou de l'étrange groupe d'adolescents, mais de la femme dont les cheveux brun foncé flottaient plus librement au fil des heures et de ses mains pâles cueillant des histoires improbables comme des prunes vertes qui auraient mûri au fur et à mesure du récit près du feu. Ayant écouté ces histoires, les voisins avaient quelquefois trop peur pour ressortir dans la nuit et Deegan devait les raccompagner jusqu'à la route. Après de telles soirées, il emmenait toujours sa femme au lit pour lui donner, et se donner à lui-même, l'assurance qu'elle était exclusivement sienne. Il pensait parfois que c'était la raison pour laquelle elle racontait bien. » LA FILLE DU FORESTIER 

« Judge se félicite de ne pas savoir parler. Il n'a jamais compris l'obligation qu'ont les humains de converser : les gens, quand ils parlent, disent des choses inutiles qui améliorent rarement, pour ne pas dire jamais, leur existence. Leurs paroles les attristent. Pourquoi ne peuvent-ils pas se taire et s'embrasser ? La femme pleure à présent. Il lui lèche la main. Elle a des traces de graisse et de beurre sur les doigts. En dessous, son odeur n'est pas sans évoquer celle de son mari. Tandis que le retriever lui nettoie la main, le désir de Martha de le chasser s'évanouit. Ce désir appartient à hier, est devenu une chose de plus dont elle ne sera peut-être jamais capable. » LA FILLE DU FORESTIER 

« Pour Noël, la fillette reçoit un disque d'Abba qu'elle écoute deux fois et apprend par cœur. Waterloo est sa chanson préférée. Le père Noël descend par la cheminée et dépose un vélo d'occasion pour le cadet. Celui-ci espérait des machines pour sa ferme une herse pour semer le blé précoce ou une moissonneuse-batteuse, car ses betteraves sucrières sont quasi prêtes pour l'usine. Quelquefois il souhaite de la pluie. Leurs feuilles, qu'il a fabriquées avec des pneus de vélo, semblent sèches et ne grandissent pas. » LA FILLE DU FORESTIER 

« Sa grand-mère, chez qui il a vécu pendant la rupture de ses parents, est morte maintenant. Il n'y a pas un seul jour où il ne souffre pas de cette absence. Elle disait que, si elle avait pu tout recommencer, elle ne serait jamais remontée dans la voiture. Elle serait restée et se serait prostituée plutôt que de rentrer. Neuf enfants, elle a mis au monde. Quand il lui a demandé ce qui l'avait poussée à remonter dans la voiture, elle a répondu : « L'époque l'imposait. C'est ce que je croyais. Je pensais ne pas avoir le choix. » Sa grand-mère est morte, mais il a vingt et un ans, il habite un endroit sur terre, il a d'excellentes notes à Harvard, il marche sur une plage au clair de lune sans aucune restriction de temps. » PRÈS DU BORD DE L'EAU

« L'espoir est toujours la dernière chose à mourir ; il l'avait appris enfant et l'avait vu, de ses propres yeux, soldat. » RENONCEMENT 

« Si elle se demandait, avant de dormir, ce que faisait le voisin dans le lit de l'autre côté du mur, elle ne s'appesantissait pas. Elle tâchait de ne s'appesantir sur rien. Traduire le passé en mots semblait inutile puisque le passé avait déjà eu lieu. Traître, le passé avançait lentement. Il la rattraperait à la longue. Et de toute façon, qu'y pouvait-elle ? Le remords ne changeait rien et le chagrin ne servait qu'à ranimer les souvenirs. » LA NUIT DES SORBIERS 

« LA NUIT DES SORBIERS*
Jadis à la campagne, dans toutes les maisons, les habitants se lavaient les pieds, comme ils le font maintenant, et une fois que l'on s'était lavé les pieds, il fallait toujours jeter l'eau dehors, car l'eau sale ne devait pas rester à l'intérieur de la maison durant la nuit. Les vieilles gens disaient toujours qu'un malheur risquait de s'abattre sur la maison si l'eau du bain de pieds restait à l'intérieur et n'était pas jetée, et elles disaient toujours, aussi, qu'au moment où l'on jetait l'eau dehors il fallait crier "Seachain ** !" de peur qu'un esprit ou une pauvre âme ne se trouve dans le passage. Mais là n'est pas la question, et je dois continuer mon histoire...»
D'après L'Eau du bain de pieds, un conte de fées irlandais.
*On attribue au sorbier des propriétés magiques et protectrices exceptionnelles. Dans la mythologie, il a un pouvoir d'enchantement. Son nom irlandais, caorthann, vient de taor, qui désigne à la fois une baie et une flamme claire. L'un de ses noms anglais, quicken tree, évoque ses effets toniques, vivifiants.
**Exclamation irlandaise qui signifie « Attention ! » . 

Quatrième de couverture

À TRAVERS LES CHAMPS BLEUS. Plus tôt, les femmes étaient venues avec des fleurs, chacune d'une nuance de rouge plus foncée. Dans la chapelle, où ils attendaient, leur parfum était fort. L'organiste a lentement joué la toccata de Bach, mais un frémissement de doute se répandait sur les bancs.
Dès l'initiale de la nouvelle titre, avec ce frémissement de doute, Claire Keegan parvient à suggérer un trouble, que confirmeront les premiers balbutiements du prêtre au moment de célébrer le mariage.
Les huit nouvelles de ce recueil, pour l'essentiel enracinées dans la terre d'Irlande, évoquent le pouvoir dévastateur des mots (La Mort lente et douloureuse), les relations des pères et de leurs filles (Le Cadeau d'adieu, La Fille du forestier), les amours impossibles (À travers les champs bleus, Chevaux noirs, La Nuit des sorbiers), la force des préjugés (Près du bord de l'eau) ou le poids des traditions (Renoncement). Tout comme dans L'Antarctique (2010) et Les Trois Lumières (2011), le regard acéré et les phrases ciselées de l'écrivain en imposent. Sans jamais rien affirmer, Claire Keegan parvient, dans ses textes d'une beauté lapidaire, à susciter d'inoubliables émotions de lecture.

CLAIRE KEEGAN est née en 1968 en Irlande. Elle a grandi dans une ferme du comté de Wicklow, qu'elle a quittée pour aller étudier à La Nouvelle-Orléans et au pays de Galles. Également diplômée de Trinity College à Dublin, elle vit à la campagne, dans le comté de Wexford.

Éditions Sabine Wespieser,  octobre 2012
256 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Jacqueline Odin

mardi 21 octobre 2025

Femme pour moitié ★★★★☆ de Perumal Murugan

Quand les traditions et la peur du qu'en dira-t-on piègent l'amour. 
Quand la famille trahit sa propre progéniture pour respecter les règles dictées par les croyances.
Au nom de la religion…
Pour l'honneur…
Pour pas échapper à la norme...

En tournant les dernières pages de ce livre, je me suis dit mais qu'elle est est effroyable cette histoire. J'avais compris aussi que ce livre avait échappé de peu à la censure ; et ça aussi, j'ai pensé que c'était effroyable. 

Et pourtant, Femme pour moitié, en abordant certes une problématique non dérisoire, le tabou de l'infertilité dans un couple, nous invite aussi, grâce aux nombreux détails si habilement écrits, à découvrir les traditions et la culture tamoules. En toute simplicité.

« Dans une langue à la fois précise, imagée et lyrique, il fait surgir les paysages, dialectes, rythmes et rituels quotidiens de ce monde agricole, décrit les nuances des rapports entre communautés et des relations familiales. Son écriture révèle une réalité sensible, saturée de sons, d'odeurs, de lumières. Tout parle et s'anime : la terre, les champs, les arbres, les paysages qui changent en fonction de l'alternance des récoltes et des saisons. D'ailleurs, comme Perumal Murugan lui-même, élevé sur une ferme où il gardait les troupeaux, ou comme Kali dans Femme pour moitié, qui connaît les moindres recoins de la terre qui l'a vu naître et grandir, les hommes, les femmes ou les enfants qui peuplent ses récits prêtent une attention aiguë, sensuelle, quasi amoureuse, au monde animal et végétal; aux manifestations et aux altérations légères, presque imperceptibles, du réel. » Extrait de la Préface écrite par Laetitia ZECCHINI 

La vie s'écoule comme un long fleuve tranquille pour Kali et Ponna. Un couple harmonieux. Amoureux. Mais crescendo, les éléments, se déchainant autour d'eux, vont faire grésiller ce magnifique chant d'amour et faire s'embrumer les pages sous nos doigts…

A lire. Evidemment. 


« Perumal Murugan : La fragilité contre la terreur
Chez Perumal Murugan le romancier se mêlent le fabuliste, le satiriste et le poète. Ses récits font la chronique d'existences à la fois ordinaires, singulières et fragiles : celles de paysans et basses castes dont le monde et l'imaginaire s'enracinent dans les campagnes d'une région particulière du Tamil Nadu, la sienne, qui représente un réservoir inépuisable d'histoires. Dans une langue à la fois précise, imagée et lyrique, il fait surgir les paysages, dialectes, rythmes et rituels quotidiens de ce monde agricole, décrit les nuances des rapports entre communautés et des relations familiales. Son écriture révèle une réalité sensible, saturée de sons, d'odeurs, de lumières. Tout parle et s'anime : la terre, les champs, les arbres, les paysages qui changent en fonction de l'alternance des récoltes et des saisons. D'ailleurs, comme Perumal Murugan lui-même, élevé sur une ferme où il gardait les troupeaux, ou comme Kali dans Femme pour moitié, qui connaît les moindres recoins de la terre qui l'a vu naître et grandir, les hommes, les femmes ou les enfants qui peuplent ses récits prêtent une attention aiguë, sensuelle, quasi amoureuse, au monde animal et végétal; aux manifestations et aux altérations légères, presque imperceptibles, du réel. 
[...]
Son message poignant est le signe d'une disjonction intime : l'écrivain, qui est une personne publique, doit mourir pour que l'individu, la personne ordinaire, survive. Murugan dut non seulement s'exiler à Madras (aujourd'hui Chennai), mais il cessa entièrement, et pendant plusieurs mois, de lire et d'écrire. Il se désigne alors comme un « cadavre ambulant », et comprend que se retirer de l'écriture revient pour lui à se retirer de la vie elle-même. Or, si l'œuvre et la vie de Murugan sont indissociables, c'est d'abord parce que l'auteur semble partager une communauté de destin, une communauté de vulnérabilité, avec les autres voix menacées en Inde, qu'il s'agisse d'écrivains, de journalistes, d'universitaires, d'activistes ou de citoyens et citoyennes ordinaires on pense par exemple aux trois écrivains et intellectuels Narendra Dabholkar, Govind Pansare et M. M. Kalburgi, abattus entre 2013 et 2015, ou à Mohammed Akhlaq, lynché par une foule antimusulmane en 2015. C'est aussi parce que son propre sort fait écho à ses personnages de fiction. Le monde (ou la langue) devient inhabitable pour celles et ceux qui sont en butte à la violence communautaire ou patriarcale, à l'obscurantisme ou à l'incurie des autorités.
[...]
L'écrivain fut pourtant ressuscité par la loi, et grâce à la mobilisation d'innombrables organisations et collectifs d'écrivains en Inde et dans le monde. En juillet 2016, la Haute Cour de Madras rejette l'ensemble des poursuites judiciaires contre l'auteur, et réaffirme son droit d'écrire et de publier. C'est ce que Perumal Murugan fit, en effet, tout en soulignant l'ambiguïté d'un interdit levé par une injonction, d'une renaissance littéraire redevable d'une décision de justice. 
[...]
Perumal Murugan est aujourd'hui un écrivain aussi audacieux et irrévérencieux qu'autrefois. Sans doute, seulement, se camoufle-t-il davantage. Si, comme le disait l'écrivaine Githa Hariharan, Murugan est une parabole de notre temps, c'est parce qu'il représente la vulnérabilité croissante des conteurs et des chroniqueurs de toutes sortes. Mais il est peut-être une parabole de la littérature dans un autre sens encore. Puisque la poésie, comme il le suggère, permet de guérir de tout, ou presque, alors ses écrits illustrent le pouvoir et peut-être la victoire de la littérature : la victoire du faible et de l'inoffensif sur le fort et le tapageur. Dans son œuvre, l'écrivain garde la trace des formes de vie les plus infimes ou indignes, et brandit l'arme de sa propre fragilité, ses propres mots vulnérables et menacés, pour s'opposer à la terreur. »
Laetitia ZECCHINI 

« Il ne savait pas du tout quand sa mère était repartie, ni combien de temps il était resté assis, les yeux grands ouverts.
D'habitude, il nourrissait les vaches à minuit. Il n'avait pas entendu leur appel cette nuit-là. Maman, pensait Kali, tu as sué sang et eau pour me protéger. Tout ça dans quel but ? Pour me jeter dans les flammes ? Tu aurais dû me tuer quand j'étais dans ton ventre !
C'était avec des yeux rougis qu'il avait vu l'aube se lever, des yeux que rien n'allait plus pouvoir apaiser. »

« Profiterait-il autant de la vie s'il se préoccupait d'avoir un enfant ? On me demande d'envoyer ma femme dans les bras d'un autre pour qu'elle puisse devenir mère, avait songé le jeune homme. Et si je ne voulais pas devenir père, moi ? C'est la crainte du qu'en-dira-t-on qui nous pourrit l'existence ! »

« Le chef du village l'avait adjuré de reconnaître sa faute et de s'engager à se laisser pousser les cheveux, moyennant quoi il s'en tirerait avec une simple amende. Mais Nallaiyan, inflexible, avait répliqué : « Si l'honneur du village se trouve dans mes cheveux, je les couperai plus. Je peux aussi me laisser pousser la barbe et la moustache si vous voulez. Je passerai mon temps à me battre avec les poux comme vous le faites. Mais juste une chose. Pas plus tard qu'hier, je me suis rasé les poils du cul parce que ça me grattait. Si l'honneur de votre village tient à ça aussi, vous avez qu'à le dire, et je les laisserai pousser ! » »

« - Dis-moi, si t'avais pas d'enfant, t'enverrais ta femme coucher avec n'importe qui ?
- Faut pas dire "n'importe qui". Personne voit le visage de personne cette nuit-là. Tous les hommes sont des dieux. Pense que c'est un dieu qui va aller avec ta femme. Tu seras content. C'est une sacrée bénédiction si les dieux te rendent papa.
- La Grande Fête, on y est allés... On était pas des dieux pourtant ! Tu pensais que t'en étais un, toi ?
- Ça compte pas, ce qu'on pensait. Si des femmes sont devenues mamans grâce à nous, alors on est des dieux pour elles.
- Mais oui... C'est frappant, l'air divin des types qui traînent là-bas. Dis plutôt qu'ils viennent se taper une bonne baise ! Autrefois, les gens savaient rien de rien. Ils envoyaient leurs femmes à la Fête, mais ça se fait plus maintenant. Est-ce que toi, tu enverrais la tienne ? »

Quatrième de couverture

Dans un village modeste du Tamil Nadu, État du sud de l'Inde, Ponna et Kali, jeune couple de paysans, filent le parfait amour. Pourtant leur bonheur est mal vu car ils n'ont toujours pas conçu d'enfant. Ponna et Kali se sentent suffisamment comblés par leur union mais, face aux moqueries et humiliations croissantes, ils vont chercher une solution dans leur folklore, entre superstitions et offrandes. C'est alors qu'ils ont vent d'un festival dans un temple juché sur les montagnes, et d'une curieuse cérémonie qui pourrait peut-être les sauver....
Considéré de nos jours comme l'un des plus grands auteurs indiens, Perumal Murugan signe ici un roman fascinant qui décrit dans un superbe décor la force d'un amour atypique malmené par la rigueur des mœurs de l'Inde rurale. En osant aborder le tabou de l'infertilité dans le couple, Femme pour moitié a fait scandale dès sa parution, et a plongé l'auteur dans une grande tourmente.

Éditions Gallimard,  décembre 2024
217 pages
Traduit du tamoul par Léticia Ibanez
Préface de Laetitia Zecchini