jeudi 5 novembre 2026

Ne cherche pas le chaos ★★★★☆ de Marion Brunet

Peut-on aimer sans transmettre ?
Peut-on transmettre sans parler ?

Un roman qui vient remuer des choses enfouies. Des souvenirs, des questions, des silences aussi.

Avec Ne cherche pas le chaos, Marion Brunet m'a ramenée vers ces histoires familiales que l'on ne raconte pas. Ces morceaux de passé que l'on devine, ces souvenirs que l'on aurait aimé entendre, ces racines que l'on cherche parfois bien tard à comprendre.

Je crois que c'est aussi pour cela que l'histoire de Pablo m'a touchée.

Pablo a fui le Chili, la dictature de Pinochet, la prison, la torture. Il a quitté un pays qu'il aimait autant qu'il l'avait fait souffrir. Depuis, il vit en France, avec ses blessures, ses souvenirs et tout ce qu'il n'a jamais réussi à raconter. À sa fille Victoria, il a donné son amour, mais il lui a caché son passé. Pour la protéger, croit-il.

Mais peut-on vraiment protéger ses enfants de ce qui nous a construits, ou détruits ?

En partant seule au Chili, Victoria va contraindre son père à retourner vers ce qu'il a fui. Vers les morts, les amis, les combats de sa jeunesse. Vers cette mémoire qui ne cesse de le poursuivre, jusque dans son corps meurtri et ses nuits peuplées de cauchemars.

Je n'ai pas lu un essai sur la dictature chilienne, le deuil d'Allende ou le parcours d'un combattant. J'ai lu ce qui peut briser un destin. J'ai lu les traces que cette cassure laisse dans une vie, puis dans celles qui suivent. J'ai lu le poids du silence, le repentir, la réparation. Et l'amour, aussi. Comme un remède, peut-être.

Car Pablo aime sa fille. Profondément. Mais il ne sait pas comment lui transmettre cette histoire qui lui appartient et dont elle est pourtant l'héritière. Il voudrait lui laisser la liberté de faire pousser ses propres racines, sans comprendre qu'en taisant les siennes, il la prive aussi d'une part d'elle-même.

Heureusement, il y a la poésie, ces mots des autres que Pablo récite, scande, partage. Toute l'histoire du Chili semble tenir dans ces vers, tandis que la sienne reste enfouie. La littérature devient alors un langage commun, un chemin possible vers l'autre, quand les mots personnels manquent encore.

Mais il faudra bien ouvrir les portes fermées. Accepter de remuer la mémoire, aussi douloureuse soit-elle.

Et comme si le passé ne suffisait pas, le présent vient nous rappeler combien l'Histoire est fragile. Le retour des idées d'extrême droite au Chili, les inquiétudes de Victoria, cette jeunesse qui se soulève, hier comme aujourd'hui ... Tout résonne étrangement avec notre actualité. Les combats changent de visage, mais certaines menaces demeurent. Rien n'est jamais malheureusement définitivement acquis.

« On peut espérer que nos enfants fassent mieux que nous. »
Cette phrase, je la garde avec moi.

Parce que transmettre, ce n'est pas seulement raconter ce qui a été. C'est aussi donner à comprendre, permettre de questionner, de choisir, de résister. C'est accepter que nos enfants regardent notre histoire en face, avec leurs propres yeux.

Si je devais nuancer mon enthousiasme, ce serait sur de petites choses : quelques chemins du récit, comme le retour au pays ou la quête des origines, m'ont semblé un peu attendus, et j'aurais parfois aimé que les silences aient davantage de place, ou que Pablo et Victoria dévoilent encore un peu plus de leurs failles. Mais c'est leur lien que je retiens, et il m'a profondément touchée.

Un roman sur la mémoire et les silences, sur les blessures qui traversent les générations, mais aussi sur ce qui peut encore nous relier.

Que reste-t-il de nous dans ce que nous ne racontons pas ?

« Gracias a la vida que me ha dado tanto. »
(« Merci à la vie, qui m'a tant donné. »)
Violetta Parra, « Gracias a la vida »

« On nous a demandé
doucement
presque à l'oreille
de crier
Víve je ne sais qui.
Pour le reste
il y a ces pierres qui nous écrasent, et le vent. »
Gonzalo Rojas, « D'en bas »

« En 1990, Pablo est arrivé en France, malgré le retour de la démocratie au Chili. Il n'était plus en danger quand il est monté dans l'avion pour rejoindre le Vieux Continent. Libéré de prison, rien ne l'empêchait de rester. En quittant Santiago, il était incapable d'analy-ser précisément les raisons de son départ, il se sauvait et chantonnait les vers de Fernando Alegría : 

Ma patrie c'était des chants sur des guitares rouges.
Patrie, lumière et drapeau
Aux poings levés,
Tu refleuriras,
Tu renaîtras.

La poésie était déjà sa béquille mais il y pensait alors en espagnol. Il a quitté le Chili comme on quitte un grand amour qui vous a fait beaucoup de mal. On l'aime toujours, on sait ce qu'on lui doit, mais on prend le large, ou on en crève. »

« Ce soir-là quand ils émergent, en sueur et au sol, de ces premières empoignades, saturés de plaisir et sans se connaître vraiment, ils sont exactement là où ils veulent être. Comme au début de chaque malentendu, de chaque grande histoire d'amour. »

« Sans baisser la garde, lançant ses poings entre chaque strophe, Pablo scande :
- Parmi ceux qui mâchonnent ici leur pain d'infortune, Il existe un vieux gladiateur vaincu
- Tu parles de moi, là, gringo !
- Tais-toi, Hafed, j'ai pas fini. Qui peut encore pleurer l'éloignement, Choisir les menus de la tristesse
- Ah, là c'est toi.
- Et se vouer à l'illusion que, malgré tout, C'est un survivant à la folie atomique. »

« La mort de Marta, il n'en a parlé à personne. Pourtant, le coup d'État est au cœur des conversations des enfants dans la cour de récréation. Mais Pablo a vu les corps amoncelés, a senti l'odeur des morts. Il est incapable de partager cette douleur avec qui que ce soit pas même avec sa mère. Pablo a quelques amis, qu'il invite rarement à la maison. De toute façon, les premiers voisins sont à dix minutes de route avec le pick-up, une demi-heure par les bois. Torres del Paine, c'est le bout du bout du monde. »

« Il a chanté, récité, scandé, il a raconté et lu. La poésie, les chansons, les contes. Toute l'histoire du Chili s'y trouve, c'est seulement la sienne qu'il a mise de côté, enfouie comme un cœur nucléaire dans une gangue de béton. Depuis qu'il est revenu à Santiago, le béton fond. »

« Pablo traîne son corps et sa jambe qui boite le long des avenues, reconnaît tout, absolument tout, comme s'il avait fui Santiago hier. Pourtant la ville a changé, la mode aussi, les enseignes lumineuses et les marques américaines puent la défaite. La ville boite, elle aussi, entre un avenir inquiétant et un passé de terreur - traumatisme collectif mis sous silence. Bien sûr, il y a ceux qui disent qu'il faut avancer, que ressasser ne répare rien. Mais qu'il s'agisse de Pablo ou du Chili, oublier le passé ne le fera jamais disparaître. Sans doute Victoria l'a-t-elle compris, et cette pensée effleure Pablo comme une ortie vivace et urticante. L'homme se rebelle contre l'idée, le père ne peut s'empêcher de lâcher un soupir d'admiration. »

« Elle tend son visage vers la fenêtre. C'est beau quand même, elle n'y échappe pas. C'est difficile de vouloir quitter quelque chose qui semble désirable mais dans lequel on coule. Cette maison, c'était une respiration, un tournant, un lieu pour être heureux. Florence ne l'est pas. Ce n'est pas à cause de la lumière, ni de la pluie d'ailleurs, ce n'est la faute de personne. Elle a besoin de prendre l'air, de travailler, de renouer avec ce qui la fait vibrer, inventer d'autres décors que le sien, rêver des univers changeants où des êtres imaginaires s'agiteront le temps d'un tournage. Qu'on ne vienne pas lui dire que son désir est petit par rapport à l'immense gratification de la maternité. Son désir est immense et primordial, elle a besoin de créer autre chose qu'un bébé. Ce n'est pas une fuite. Elle aime sa fille, pas de doute là-dessus. »

« Florence se sent déchirée entre un immense soulagement et une tristesse collante, mélange de culpabilité et de chagrin. La liberté a toujours un prix, elle le sait. »

« Encore aujourd'hui, alors qu'ils vivent ici depuis plusieurs mois, il est parfois stoppé dans un mouvement, une pensée, traversé par le calme dont il prend soudain conscience. Oiseaux, branches, ressac, pluie, il ne s'agit pas de silence absolu mais d'absence humaine. Une absence familière qui lui saisit la peau et ne l'encombre pas. Il y a le village tout de même, et leur maison n'est isolée que d'un kilomètre du premier voisin, mais en dehors de la période estivale, le chemin des douaniers est vide de promeneurs, l'horizon clair du moindre voilier, les bois sans chasseurs. Il tire sur sa clope, regarde sa fille endormie. »

« Foutue blessure, foutue vieillesse. Hafed a beau lui dire que l'âge se loge dans la tête, Pablo sait quand le corps s'effondre, rue ou s'enflamme. Il serre les dents, écoute sa douleur comme une vieille amie pénible. »

« Comme chaque fois qu'il s'arrête au haras, il se demande s'il devrait lui parler. Dire à sa fille d'où elle vient, de qui elle tient. En taisant son passé, en coupant les racines, il la laisse libre de faire pousser les siennes où elle veut, c'est ce qu'il pense la plupart du temps. Il se dit aussi que c'est son passé à lui, qu'il a déjà un mal fou à le laisser derrière lui, alors le refiler à sa fille, certainement pas. Ils s'engueulent à ce sujet, Florence et lui. Florence est persuadée qu'il devrait parler, raconter - à elle, déjà, mais aussi à sa fille. Il y pense parfois puis repousse cette idée, il ne saurait même pas comment faire, ni pourquoi. Par où commencer, et puis la gamine a autre chose à faire que d'écouter les histoires de son père. S'il parle des chevaux, il faudra parler de son propre père, de sa mère, de son frère et de sa sœur. Pablo n'en voit pas l'intérêt. Il voit très bien l'intérêt de ne pas le faire. »

« Monter sur le ring fâché avec son entraîneur, c'est une belle connerie. Si, en plus, l'odeur des chevaux et des herbes humides vous tient les sinus et la jambe, le cœur et l'esprit, c'est signe que le danger rôde. La mélancolie n'a rien à faire sur un ring, pas plus que les remords. »

« Longtemps, le sexe a sauvé leur couple. Lorsque Florence ou Pablo se fatiguaient de l'autre et de ses mauvaises habitudes, baiser était leur sésame. Le désir des couples s'érode, c'est la leçon du temps, mais parfois, pour des raisons qui échappent à la logique commune, certains corps y dérogent. Lorsqu'ils se touchent au quotidien, se croisent nus dans la salle de bain, c'est toujours la même décharge érotique qui les saisit. Leurs peaux s'accordent, leurs sexes s'attirent et aucun os de hanche ne gêne leurs ébats, aucun excès ne dérange l'autre, ils redeviennent des animaux tendus que seul l'orgasme - qu'ils atteignent invariablement l'un et l'autre - peut apaiser. Si la situa-tion réjouit Pablo, Florence redoute cette symbiose qui l'empêche de prendre une décision. Parfois, après avoir fait l'amour, elle se lève et ouvre grand la fenêtre. Il faut qu'il fasse froid, elle a besoin de glacer sa peau pour atténuer le lien que crée cette intimité des corps. C'est un piège, elle le sait. Pablo reste l'homme qu'elle a rencontré, elle ne peut pas lui reprocher sa constance. Pourtant c'est justement ce qu'elle lui reproche. L'absence de changement, la satisfaction d'une vie qui ne bouge pas. »

« C'est la première fois qu'il a besoin de Florence. Et c'est difficile à admettre, d'avoir besoin d'elle, quand ce n'est pas dans une déclaration d'amour. J'ai besoin de toi, sans toi je meurs, laisse-moi devenir l'ombre de ton ombre, c'est joli et rassurant. J'ai besoin de toi pour aller aux toilettes, beaucoup moins. C'est drôle, pense Pablo, elle est la seule à qui il est prêt à se montrer dans cet état, et elle est la seule à ne pas être capable de l'accepter dans cet état. À petits pas claudicants, il parvient jusqu'à la cuisine, pisse dans l'évier et se sert un whisky. »

« Reste Victoria

Pablo ouvre les yeux, ses poignets sont attachés au lit en fer, le militaire se penche au-dessus de lui.
- Dans les couilles, cette fois-ci, cabrón ?
L'homme tient les pinces, Pablo est nu, anticipe la douleur - flamboyante, insoutenable. Ses chevilles aussi sont entravées, les jambes suffisamment écartées pour que le militaire ait accès à la partie la plus fragile de son corps, la plus intime. Au moment où l'électricité le traverse, il hurle.
Dans la maison bretonne, Pablo halète, les yeux grands ouverts sur le noir de la chambre. Il tâtonne dans le lit vide, Florence est partie il y a deux ans mais il lui arrive encore de vérifier. Tout va bien, il n'est pas dans les locaux de la police politique chilienne, il est chez lui. Le moelleux du matelas ne parvient pas à chasser la sensation du métal, l'intention du militaire, la posture d'animal exposé. Pas plus qu'une autre présence, un visage caché dans l'ombre du rêve, qu'il n'arrive pas à identifier. La douleur boursoufle les contours du cauchemar. »

« Les nuits de Pablo sont peuplées de cauchemars alimentés par l'impuissance, l'impossibilité de retourner se battre sur un ring, de travailler comme travaille un homme, de soulever des montagnes, de faire l'amour à une femme. Il touche des aides, vit de peu. Et va toujours à la balnéothérapie rééduquer sa jambe débile, entretenir le reste de son corps. Il claudique souvent jusqu'à la mer, quitte à en souffrir, et Hafed lui a prêté de l'argent pour acheter une voiture automatique. Il lit, boit toujours un café au comptoir avec les gars du coin, un whisky occa-sionnel avec Carole, il savoure les saisons qui passent et insulte la pluie maintenant qu'il risque la chute sur les trottoirs glissants. Au fond, il n'est pas si malheureux. »

« On peut espérer que nos enfants fassent mieux que nous. »

« À ce jeu ils excellent, Pablo a contaminé sa fille. Quand ils communiquent mal, la littérature comble parfois la distance. Ils ne s'en sortent pas si mal. »

« Il y a la complicité, le respect profond des espaces intimes - il n'entre jamais dans sa chambre sans avoir frappé, la laisse lire des heures, ne la force à rien sauf à vider le lave-vaisselle, et elle peut voir ses amis quand elle veut puisqu'elle en a quelques-uns à présent. Avec lui, il y a la possibilité du rire, du partage, mais il peut se fermer soudainement, refuser tout échange. Pour l'instant, elle respecte les pièces interdites, même si elle a de plus en plus envie de pousser les portes fermées, de comprendre, de savoir. Elle devine surtout, sans le formaliser encore, qu'une part de vérité lui revient, que dans le passé de son père se nichent ses propres racines. Elle respecte les pièces interdites, oui, mais elle grandit. Pablo le sent, qui boutonne lentement son pull, les sourcils froncés.
- On rentre à la maison ?
- On rentre à la maison.
Pablo se met au volant. Les questions de Victoria forment un nuage sombre qui menace la joie du moment et lui fait mal. La douleur n'est rien, un simple signal vital. Sois sage, ô ma douleur. »

« On avait son âge quand on a commencé à se battre, à prendre des risques. Quand on a vécu le pire. Ne me dis pas qu'on n'avait pas l'âge de comprendre ce qu'on faisait. »

« - Tu vas arrêter de dire n'importe quoi ? s'énerve Catalina. T'es son père, non ? T'es chilien ou pas ? Alors le Chili vit en elle comme il vit en toi, quoi que tu te racontes depuis trente-cinq ans. »

« Il continue comme s'il n'avait pas entendu, les yeux fixés sur ses mains qui serrent le verre.
- Je voulais la protéger des morts, de la mort, et moi avec.
Catalina pose sa main sur son poignet.
- Tu te rends compte, Pablo ? Tu te rends compte qu'on est vivants ?
Pablo baisse la tête, le visage fermé, condamné à vivre avec les morts, il le sait bien. Catalina lui secoue l'épaule.
- Je ne te parle pas de pleurer pour les morts, on l'a assez fait, et bien sûr qu'on le fera encore. Je te parle de nous réjouir.
Elle appuie son propos avec les mains qu'elle agite devant leurs yeux. Puis refait le niveau des verres pour tout le monde.
- Pablito, on est vivants ! Cette ordure ne nous a pas crevés. Ce pays révèle toujours des surprises. Des idées, la lutte contre l'injustice. Regarde, en 2019, les gens dans la rue étaient encore plus nombreux qu'à notre époque.
- Et maintenant, ils vont voter pour l'extrême droite. Kast est un admirateur de Pinochet, Catalina.
- Justement. Il est peut-être temps de parler d'histoire à ta fille, de lui dire d'où elle vient, ce que toi, tu as traversé.
La tête secouée par un refus tenace, Pablo s'enfonce dans son obstination. Il vide son verre et se lève.
- Je ne vois pas le rapport. Dis-moi où je peux dormir, Catalina. Je suis fatigué. »

« Il chuchote un poème de Conrado Nalé Roxlo, un Argentin qu'il a découvert en France. Sa jambe valide s'agite sous le drap, secouée de soubresauts nerveux.

Le vin renversé de ma coupe, 
que mon ennemi et mon chien le boivent, 
et que sur les cendres de ma maison 
dansent les ivrognes.

Moi, je veux m'enivrer de ma propre soif 
jusqu'à devenir une statue de feu.

Dites à mes amis que je suis mort.

Il aimerait pleurer maintenant pour ne plus avoir à le faire face à sa fille ou ses amis, mais ses yeux sont secs.
Le poème tourne en boucle dans sa tête, envahissant. Tout se mélange, poésie et mémoire, les morceaux de sa vie s'intercalent et le colonisent. Il lui faudrait un autre verre de pisco pour anéantir les rouages qui s'accélèrent et rendent le sommeil impossible. Et s'il finissait par s'endormir et qu'il se réveille en hurlant ? Fumer, oui. L'apaisement viendra, léger sans doute, mais la familia-rité d'une cigarette grillée dans la cuisine silencieuse lui fera du bien, il en est sûr. »

« La photo ?
La photo, il se souvient du jour où elle a été prise, en mai de cette année-là. À l'appel de la Confédération des travailleurs du cuivre, une journée nationale de protestation est organisée. Peu de temps auparavant, les trois amis se sont glissés dans des petites manifestations de rue, ont distribué des tracts d'appel à la grève, collé des affiches.
Sur les murs ont fleuri des slogans contre Pinochet.
Le jour de la grève, Roberto tient la main de Catalina.
Ils marchent tous les trois aux côtés d'autres militants, ceux du Mapu, le Movimiento de Acción Popular Unitaria, ceux du Parti communiste, des alliés naturels, opposants à la dictature. Tous ont perdu des leurs, rêvent d'un Chili libre. Ils portent le deuil d'Allende et d'un État social, veulent voir tomber Pinochet. Pablo est au cœur de la lutte, il en vibre d'excitation. »

« Mais ici, aux abords de la faculté, ils sont déterminés et nombreux, pensent tenir un siège, d'autant qu'ils ont bloqué la circulation. L'arrivée des camions militaires exacerbe leur colère. Pablo ressent tout de façon démultipliée. C'est sa première confrontation directe avec la dictature. Enfin, il est là où il voulait être, au cœur de l'action. Il est ce qu'il rêvait de devenir : un combattant, pas un paysan. »

« Demain, ils apprendront que des manifestants ont été tués dans les quartiers les plus pauvres de Santiago. Des feux vont brûler toute la nuit, des foyers de révolte aux intersections d'avenues pour empêcher les militaires de s'y engager avec leurs véhicules. Mais ce soir, les étudiants rescapés se rejoignent dans le grand amphi pour panser leurs plaies et organiser la suite. Ils s'étreignent, se réconfortent, s'échangent des cigarettes et des accolades. Ils ont échappé aux militaires, ils sont vivants et à l'abri. Dans l'amphi, une fille qui travaille pour le Comité des droits de l'homme prend des photos. Les images serviront à documenter la lutte et les violences, dit-elle. Ils hésitent à offrir leur visage à découvert - c'est un risque, mais la fille est fiable et elle leur promet un tirage. »

« Que c'est douloureux, de remuer la mémoire. »

« - Je ne comprends pas comment c'est possible.
- C'est partout dans le monde, papa. Ça revient. Regarde l'Italie, la Hongrie, la République tchèque. Et ce qu'il se passe aux États-Unis.
Il ne la savait pas si préoccupée par la politique, l'état du monde. Intéressée, oui, mais cet emportement, cette inquiétude disent autre chose. Victoria vit les dangers des idéologies sécuritaires et nationalistes dans sa chair. Les chiens ne font pas des chats. Ou Le sang ne saurait mentir, aurait dit sa mère.
- En France aussi l'extrême droite monte, tu le sais. Et ici, au Chili... J'en ai parlé avec Roberto et Catalina, ici ça revient. Les Chiliens ne peuvent même pas dire On n'a jamais essayé.
Pablo secoue la tête, une chape de plomb autour du cœur. Soixante ans, partir et revenir pour voir les mêmes idées avaler son pays. »

« Une immense tristesse s'abat sur lui, une pluie de cendres qui touche toutes ses terminaisons nerveuses. Le retour de l'extrême droite au Chili est d'une telle violence qu'il en tremble. »

Quatrième de couverture

Peut-on aimer sans transmettre?
Peut-on transmettre sans parler?

Pablo, exilé chilien installé en France depuis plus de trente ans, a élevé sa fille dans l'amour et le silence, prenant soin de lui cacher un passé marqué par la dictature, la prison et l'exil. Lorsque, à dix-huit ans, Victoria part seule au Chili, laissant son père sans nouvelles du jour au lendemain, ce dernier est contraint de revenir dans le pays qu'il a fui. Soudain confronté à une page terrifiante de sa vie autant qu'à son propre enfermement dans la douleur, sa quête devient dès lors un chemin de vérité.

Avec une économie de mots et une tension magistralement orchestrée, Marion Brunet signe un roman incandescent où l'intime embrasse l'Histoire, où la violence politique marque les corps et les liens familiaux, et où la parole s'impose comme la seule issue pour se réconcilier avec soi-même.

Éditions Albin Michel,  août 2026
287 pages 

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