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lundi 3 octobre 2022

L’homme peuplé ★★★★★ de Franck Bouysse

Vertigineuse lecture. Magique.
La plume de Franck Bouysse est inimitable, et il n'a pas son pareil pour nous embarquer dans un décor à l'atmosphère noire, inquiétante et poétique à la fois.  
Un livre peuplé de fantômes, polyphonique, qui entremêle passé et présent, qui se savoure. Ecriture virtuose, ensorcelée et ensorcelante, d'une si belle musicalité, qu'il est intéressant de lire à haute voix.  
J'ai en mémoire le passage que Franck Bouysse a lu à la Librairie de Paris, le mois dernier, lors d'un interview/présentation de son livre, j'en avais eu le souffle coupé.
Auteur enraciné qui pourtant voudrait voler, ses descriptions de la nature, de la terre sont fascinantes.
J'ai été conquise par cet opus. Et une fois la lecture achevée, on n'a qu'une envie, c'est de le reparcourir dans la foulée ! C'est l'effet Franck Bouysse !

Sur le montage-photo ci-dessus, petite dédicace à la mésange bleue qui inspira l'auteur. Bon ce n'est pas vraiment une mésange, ni par conséquent la mésange bleue, perchée sur le rebord de la fenêtre, qui observe son reflet, et que Caleb observe. Mais c'est le seul oiseau que j'ai photographié qui s'en rapproche le plus ;-)

« Fenêtre sur terre » m'attend...comme un écho à cette lecture.
« Ce qui peut exister, c'est la rencontre fortuite d'un écrivain et d'un lecteur, et ce n'est pas le livre seulement qui permet ce miracle, c'est l'oubli de celui qui l'a écrit et de celui qui le lit. »

« C'est que je cherche une image et non un livre. Tous ceux dont les écrits sont emplis de sagesse N'ont rien d'autre que leur coeur aveugle et gourd. »
William Butler Yeats, «Ego dominus tuus » (trad. Jean Briat)

« Le gras du ciel libère d'épais flocons qui nappent peu à peu la nature endormie. Perchée sur le rebord de la fenêtre, une mésange bleue, que l'on dirait ornée d'un loup de carnaval, observe son reflet. À moins qu'elle ne regarde l'être aux plumes ternes de l'autre côté de la vitre, menant à sa bouche sans bec une étrange brindille au bout incandescent d'où sort une pâle fumée. Une paire de pattes le fait tenir debout, et une autre lui sert à saisir des choses que l'oiseau ne sait pas nommer; et d'une de ces choses, la plus terrifiante de toutes, il a même vu jaillir un éclair dans un bruit de tonnerre et aussitôt dégringoler un pigeon du haut d'un chêne. En revanche, la mésange n'a jamais vu de telles pattes soulever l'homme de terre pour l'emmener ailleurs.
Caleb observe la mésange qu'ébouriffe la brise. Il envie l'oiseau, capable de demeurer un long moment immobile dans le froid, capable de le ramener à sa place en ce monde, quand lui vient le désir de s'en écarter, plus sûrement qu'un de ces gourous du prêt à-penser dont il entend parfois la sainte parole à la radio. En cet instant, la place de Caleb est dans cette maison, avec le feu qui crépite dans le fourneau de la cuisinière à bois, avec la chaleur sur son dos et sa nuque et ses épaules. Sa vie d'homme se résume à ceci : allumer un feu à l'aube, l'entretenir et le laisser s'éteindre dans la nuit pour mieux le rallumer le matin suivant. »

« Le silence revient. L'inquiétude se diffuse dans son corps, tenace. Avec le brouillard qui l'enveloppe, le paysage tout entier semble se replier autour de lui, comme pour isoler un parasite, l'enfer mer dans une gangue. Il n'est pas à sa place et chaque élément de l'environnement le lui signifie clairement. »

« Il lit très tard pour repousser l'affronte ment avec les créatures de la nuit. Il sait comment le sommeil travaille les corps démunis. »

« - Orphelins de souvenirs, c'est ce qu'on devrait tous devenir, comme ça au moins on hériterait que de ce qu'on fait et on éviterait de penser. Si je te raconte un jour des choses qui te concernent pas directement, c'est que je serai pas loin de la tombe, mais même à ce moment-là, je ferai tout pour pas être tentée.
Elle avait fait promettre à son fils de ne jamais ins taller d'horloge dans maison, ni même de porter une montre à son poignet, affirmant que l'heure, ce sont les animaux qui la donnent, qu'il ne faut surtout pas se fier au soleil, comme à tout ce qui brille disait que le trop. Elle temps est une trouvaille désastreuse des hommes, la pire qui soit, qu'ils ne sont que des idiots cherchant à rattraper ce qui les pousse, que ne pas jalonner une vie avec des babioles est garant de l'intégrité de l'esprit. Elle disait que le monde de chacun est clôturé des barbelés et que, s'ils viennent à céder, par il faut s'empresser de les réparer et de les consolider.
Voilà ce qu'elle avait dit à haute voix au cours de son existence, ainsi que quelques paroles supplémentaires dont Caleb se souviendrait plus tard. Il les avait toutes retenues et avait aussi appris de ses gestes; depuis, il récite les premières sans parvenir à dévoiler leur sens profond et répète les deuxièmes pour ne plus y penser.
Chaque nuit. »

« Il y a aussi une dizaine d'exemplaires d'un même livre alignés à côté: L'Aube noire. L'auteur n'est autre que Harry Perdien. Un des exemplaires est ouvert en première page sur le bureau. Caleb lit : « J'avais voulu mourir à cinq ans, pensant que ce serait toujours ça de fait » puis referme le livre et le range à sa place.
En regardant le brouillard plaqué à la fenêtre, Caleb se demande quel genre d'homme peut écrire ce qu'un gamin de cinq ans pense de la mort. Foutaises. Parce que s'il s'agissait de sa propre expérience, il serait six pieds sous terre à l'heure qu'il est. Quel homme peut prétendre au « je » en convoquant la mort ? »

« Il continuait de lire, le plus souvent de relire, la vingtaine de livres constituant son panthéon, comme on écoute jusqu'à sa mort Bach ou Schubert sans jamais se lasser, sans jamais en épuiser la forme. Les grands livres ont ce pouvoir-là, de modifier la trajectoire du lecteur à chaque lecture, de maîtriser le temps en déployant l'espace, de faire en sorte que rien ne s'est véritablement produit, qu'à tout moment peuvent surgir de nouvelles montagnes et de nouveaux abysses. Le temps révolu n'est dès lors plus une succession de moments déjà vécus, mais une suite insoupçonnée de rapports au monde. Harry se nourrissait dans l'espoir de récupérer quelques pierres supplémentaires glanées au fil de ses lectures, nécessaires à la poursuite de la construction de sa propre maison. »

« Les mots de Burroughs lui viennent en mémoire : « La neige... elle tend une main miséricordieuse à la terre et toute chose en son sein, mais à ce qui circule à la surface, elle oppose ses obstacles et son embargo. » Il ouvre un carnet et fixe la première page, ce grand silence blanc qui la parcourt, un grand silence neigeux. La neige, il est parvenu à la faire fondre il y a longtemps, pour laisser apparaître l'encre noire et cette phrase annonçant le printemps. »

« En ville, son regard est habitué à buter sur un obstacle de chair, de fer, de béton ou de verre. Là-bas, le ciel est très haut, il faut lever la tête si on veut en découvrir la trame; ici, il est à hauteur d'homme, peut-être un effet de l'hiver. En ville, les sons, les voix, les cris se conçoivent en bruit ; ici, chacun se distingue des autres sur l'apprêt silencieux. En ville, les arbres ne peuvent rivaliser avec les gratte-ciel, emmaillotés dans leur écorce grise, des mégots à leur pied; ici s'exprime leur toute-puissance, il n'y a que la distance pour abaisser leur cime, et même foudroyée leur histoire est immense. Ici, les lignes électriques s'érigent en clôtures d'un bestiaire fabuleux, que des oiseaux discrets surveillent comme des chiens de berger. »

« Une fois la tension retombée, Harry s'assoit sur une chaise près du foyer qui crépite, ses muscles se sont dénoués et son esprit vagabonde en un autre temps, un autre lieu. Il n'y peut rien, ne lutte pas contre le souvenir qui le traverse. Ce mot abandonné sur la table du salon par une femme, alors qu'il n'avait pas encore publié de livre : « Mes yeux se sont usés à guetter ta promesse. » Il pense à elle. Réfléchir, beaucoup, trop, c'est peut-être son grand problème; réfléchir à la vie, aux femmes, à la littérature, trois féminins impossibles à accorder. »

« Harry mange à même la casserole tout en lisant les Mémoires d'un paysan du vingtième siècle. Il lit plusieurs fois certains passages pour la précision des gestes, les ambiances étranges et les superstitions. »

« ... vers un temps abandonné aux portes d'un passé refoulé. Et ce tic-tac, comme le bégaiement d'une réalité ne pouvant qu'être vaincue par la mort. Parce que entre oublier et conquérir, il n'y a pas d'espace, deux projets qu'on ne parvient jamais à mener à bien, sinon en disparaissant, en s'extirpant de cette maudite substance épaisse et glauque, inaltérable, sans laquelle nous serions des êtres magnifiques, libres et sans orgueil, exempts de la crainte de mourir. »

« La vanité est un marteau, et nos vaines espérances les clous qui scellent le cercueil. »

« Elle avait aussi confié à Caleb que si un jour l'envie le prenait de gravir une colline pour se prouver quelque chose ou simplement voir de l'autre côté, il lui faudrait lever la tête une fois en haut et regarder le ciel, de nuit comme de jour, car cet infini inconcevable le ramènerait toujours à la surface de son existence : une ferme à entretenir, à conserver sans songer à l'étendre. Vivre n'était pas se soumettre au temps, ni aux êtres, ni aux événements qui le balisent. Le meilleur moyen d'oublier ses ambitions était la discipline et le travail, reproduire la même journée, ne rien changer, refouler les tentations. Pour Sarah, seuls les animaux avaient le talent de venir au monde sans ambition. Eux seuls étaient en mesure de ne pas désirer devenir plus qu'une alternance de mouvements et de repos, eux seuls étaient capables de ne jamais convoquer un quelconque après dans une seule vie offerte. L'effacement était la doc trine de Sarah. Caleb avait reçu l'enseignement. Il devait ainsi éviter de côtoyer les humains, car selon elle, les formes d'attachement ne conduisent qu'au reniement de soi et l'on finit toujours par se trahir dans la haine ou le consentement. Lorsqu'elle parlait de haine, Caleb sentait que le sentiment accompagnait les mots de sa mère, une haine destinée à quelqu'un en particulier qu'elle ne pouvait nommer ni même évoquer. »

« Depuis longtemps, le double en littérature obsède Harry, l'idée selon laquelle le moi se protégerait de l'anéantissement en créant un double messager de la mort. El otro, disait Borgès. Un double qui ne serait pas un sosie ou un jumeau, mais un autre, capable d'es dosser le bonheur, la frustration, le courage, la peur, le désespoir, la lâcheté, la monstruosité, la folie, l'amour, la haine..., toutes les impossibilités momentanées ou non de l'original subordonnées à un double tout puissant. Il n'y a pas lieu de faire coller ces deux-là »

« Ce qui peut exister, c'est la rencontre fortuite d'un écrivain et d'un lecteur, et ce n'est pas le livre seulement qui permet ce miracle, c'est l'oubli de celui qui l'a écrit et de celui qui le lit. »

« Caleb souffle la fumée de cigarette vers la télévision allumée et les volutes s'écrasent mollement contre l'écran puis s'étalent et le contournent. Une fille par court la planète. En ce jour, elle parle du haut d'une tribune, depuis le siège de l'ONU, Elle porte une chemise mauve et une longue tresse retombe sur son buste androgyne, semblable à une liane. La colère déforme sa bouche et son visage. Telle une tragédienne, elle crache des mots définitifs alignés sur l'apocalypse dans le but d'éveiller les consciences. Trop naïve pour savoir qu'on ne peut éveiller ce qui n'existe pas chez la majorité de ceux qu'elle invective avec gravité dans l'assistance ou à travers le téléviseur : les décideurs et les figurants. Mais petite, tu te fatigues pour rien. Caleb sait d'expérience que la colère ne mène nulle part, mais qu'on ne peut pourtant s'en défaire lors qu'elle vous prend, qu'une fois dans le ventre, elle n'en ressort pas, sinon pour nourrir une plus grande haine. Caleb a entendu chanter une cigale l'été dernier. Au début, il n'y a pas cru, puis a fini par la débusquer sur le tronc centenaire de la glycine courant sur les clapiers. Bien sûr que la fille a raison, lui aussi ressent la douleur de la terre, constate que les hommes la font vieillir à toute vitesse grâce aux outils aiguisés par leur avidité. Pauvre chérie, bercée d'illusions, qui semble découvrir que les tribunaux sont présidés par les coupables, ceux-là mêmes qui font tourner la planète empalée sur une broche au-dessus du feu qu'ils ont allumé. »

« Pour que tout soit parfait, il faudrait qu'il n'y ait aucun survivant, sinon un jour ou l'autre, on recommencerait les mêmes erreurs. L'homme a toujours réussi à faire mieux, en pire. Il faudrait aller au bout des choses, ne pas se louper. Ce monde a besoin d'une catastrophe globale, à l'échelle de la planète, qui dénicherait chacun et chacune, partout, jusqu'au village, à commencer par le maire, et son fils, bien sûr. L'écrivain y passerait aussi, n'aurait pas le temps de se réfugier dans un de ses fichus bouquins. Pas un pour rattraper l'autre. Personne à sauver. Enfin presque. Caleb aimerait jouir du spectacle, jusqu'au bout, mais ce n'est pas possible. »

« Entre l'idée
Et la réalité 
Entre le mouvement
Et l'acte
Tombe l'ombre

Entre la conception 
Et la création
Entre l'émotion 
Et la réponse 
Tombe l'ombre.

Caleb lit plusieurs fois le poème. En dehors des roses de Ronsard, son expérience dans le domaine est limitée. Le sens lui paraît pourtant explicite. Nul besoin de faire autant de détours pour dire à peu près la même chose. Caleb pourrait résumer ainsi : De la coupe aux lèvres tombe l'ombre.

Il sait enlever le feu, guérir les mammites, faire disparaître les verrues, trouver de l'eau, et un tas de choses tout aussi utiles. Pour lui, les ombres ne tombent pas, elles rampent, tournent autour des substances, ne font pas de différence entre le vivant et l'inerte. Le poète parle d'un autre genre d'ombre, probablement une ombre fabriquée par une idée, quelque chose comme ça. Plus d'une fois Caleb a évalué l'écart entre l'idée et la mise en pratique et cette sorte d'ombre, il la nommerait plutôt impuissance, ou parfois misère. S'il affiche de tels mots sous son nez, l'écrivain ne doit pas être dans une bonne passe. Peut-être qu'il n'a plus assez d'encre dans le stylo et qu'il est venu se perdre ici pour essayer de refaire le plein. »

« Caleb éteint la radio et laisse le navire sombrer lentement et les disparus grossir les rangs des morts. L'écrivain vient de partir. Il se souvient du livre posé sur le bureau. Il aurait aimé l'emporter, mais c'est impossible. Le don de Caleb ne se réduit pas à trou ver l'eau ou enlever le feu ou encore à souffler le mal hors d'un corps, il est aussi capable de ressentir ce qu'abandonnent les gens quand ils ont occupé un espace : souffrance, joie, colère, tout ce qui les anime. Le livre représente l'espace de l'écrivain, Caleb a vu clair à l'intérieur, mais il ne fait pas confiance aux mots. Peut-être avec le temps. »

« Il se demande souvent ce qu'imaginent les autres, rien qu'en les observant, tente d'interpréter un geste, une attitude, Les femmes, en particulier. Habiter le présent, il n'y arrive guère. « Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au-delà.» Montaigne avait raison en ce qui le concerne. Un désir de conquête ronge les hommes depuis la nuit des temps, alors que les femmes s'habillent du désir de l'instant, et leur désir revêt tant de formes que les hommes sont bien souvent nus face à lui, presque toujours à contretemps. Une femme est singulière dans l'amour et les hommes si prévisibles par la nature de leur sang. Sofia ne ressemble à aucune des femmes qu'il a rencontrées. Elle le trouble. Cette manière qu'elle a de rester à distance, tout ce qu'elle refuse encore de dévoiler et qu'il est incapable de soupçonner. »

« Il n'est jamais parvenu à saisir la véritable nature de la relation entre son père et sa mère. Ils sont tellement différents, et pourtant, se sont trouvés et gardés. À les voir si liés dans vieillesse, Harry les trouve touchants, mais ne les envie pas. Il se souvient de ce repas d'anniversaire durant lequel son père avait qualifié sa compagne de « femme de ma vie ». Harry n'avait pu s'empêcher de trouver l'expression désespérante, car elle traînait dans son sillage l'idée d'un destin commun, scellé par le possessif charriant son lot de compromis pour que se réalise ce destin. Une fois assouvie la dérisoire ambition du nid et de l'œuf, que reste-t-il des ambitions de chacun ? »

« - Elle t'aide à quoi, au juste, la littérature?
Silence.
- À défier la mort. Il n'existe nulle part d'œuvre profonde sans l'ombre de la mort. Le reste n'est que vulgarité. »

« Il continue de s'imprégner de l'environne ment, de s'en nourrir. L'envie d'écrire est là, mais pas encore l'émotion brutale nécessaire au passage à l'acte. Ce pays le fascine. Ne surtout pas essayer de l'accorder à sa propre réalité, c'est à lui de s'accorder à ce monde qu'il découvre chaque jour un peu plus, de le laisser s'incarner en images, signes et symboles à traduire, de l'interpréter à sa manière, par son regard extérieur, afin que ce monde devienne un monde global, total. Écrire demande une grande écoute de soi. Son père souffle ces mots à son oreille. Ajoute que les certitudes ne servent qu'à consolider les garde-corps de l'esprit, qu'il n'y a bien que l'art et l'amour, poussés à leur point d'incandescence, pour les faire voler en éclats. »

« Un jour, la forêt aura disparu. Il ne subsistera qu'un seul arbre noué de toutes les figures du passé. Et l'arbre mourra à son tour, entraînant dans la mort sa mémoire sculptée, implorant le pardon de n'avoir pas la force d'être celui qui fait taire le glas et sonner le tocsin.
Plus tard, d'autres essences endémiques sortiront de terre, en lieu et place, et les hommes qui la fouleront s'interrogeront sur la présence de l'arbre couleur d'os aux multiples scarifications. Ils en déduiront la que nature reprend ses droits, sans même réaliser que le droit est une invention humaine, et que le drame de ce mot est de n'avoir pas de véritable contraire dans leur esprit, si ce n'est, parfois, dans l'effondrement éphémère de leur pensée. »

« Et lui, [...] comprenait que véritable pouvoir de cette femme ne résidait pas le dans mais dans le premier regard qui avait déclenché la grande faim. Il n'avait alors eu d'autre choix que de laisser l'avalanche dévaler la pente sans bouger d'un pouce. Parce que les femmes, en vérité, ça ne veut rien dire pour un homme. Avant qu'il ne rencontre celle qui supprime le pluriel. »

« Mon cher ami,

Nous savons tous les deux que le verbe naissant vaut mieux que celui qu'on recycle. Peu importe le prix à payer.
Tu as écrit...
Pour la mésange bleue, Pour l'homme derrière la vitre, honorer sa mémoire, Pour la mère de cet homme, ses gestes ensorcelants et sa parole éteinte,
Pour un vagabond et une ombre accrochée à son ombre, jetés au fond d'un puits, 
Pour une fille venue cogner et qui n'en savait rien, à la porte d'un mourant, 
Pour leur enfant,
Pour clouer les coupables à la porte d'une grange, 
Pour un vieil homme pendu au désespoir, Pour un bélier sacrifié, et maintenant ressuscité, 
Pour un oiseau de nuit effleurant un tapis de cendres, 
Pour un chien déchirant de ses cris les couches d'obs curité, Pour ton père qui ne survivra peut-être pas à la prochaine attaque,
Pour ta mère qui croyait arrêter le temps en t'offrant une montre,
Pour une femme qui guettait ta promesse,
Pour ceux qui sont partis et reviendront toujours,
Pour tous les invaincus,
Pour ceux qui ont tracé la voie,
Pour le loup marchant dans la steppe enneigée, Pour cette nuit éclaboussée d'étoiles, semblable à la robe d'un mage,
Pour une éternité, échapper à la mort,
Pour ce que tu ne savais pas et ne sauras jamais, 
Pour l'invraisemblable vérité, elle t'appartient, 
Pour l'homme peuplé que tu es devenu.
Nul ne sait quand nous nous reverrons. Moi qui sais les ailleurs où s'enchâsse ton âme, moi qui ai encore tant de noms à t'offrir, je ne signerai pas. »

Quatrième de couverture

Harry, romancier à la recherche d'un nouveau souffle, achète sur un coup de tête une ferme à l'écart d'un village perdu. C'est l'hiver. La neige et le silence recouvrent tout. Les conditions semblent idéales pour se remettre au travail. Mais Harry se sent vite épié, en proie à un malaise grandis sant devant les événements étranges qui se produisent.
Serait-ce lié à son énigmatique voisin, Caleb, guérisseur et sourcier ? Quel secret cachent les habitants du village ? Quelle blessure porte la discrète Sofia qui tient l'épicerie? Quel terrible poids fait peser la mère de Caleb sur son fils ? Entre sourcier et sorcier, il n'y a qu'une infime différence.
Au fil d'un récit où se mêlent passé et présent, réalité apparente et paysages intérieurs, Franck Bouysse trame une stupéfiante histoire des fantômes qui nourrissent l'écriture et la création.

Éditions AlbinMichel, septembre 2022
317 pages

jeudi 3 septembre 2020

Buveurs de vent ★★★★☆ de Franck Bouysse

Il y a parfois des évidences, et bien souvent peu de hasard dans mes achats lors de la rentrée littéraire. Des rendez-vous immanquables avec les nouveaux opus des auteur(e)s que l'on apprécie et que l'on attend avec une sourde impatience. 
Lire le dernier Franck Bouysse  était une évidence pour moi ;-) et l'assurance d'un très bon, grand moment de lecture. 
Franck Bouysse manie les mots avec une telle précision, une telle justesse que ce n'est pas du vent que je bois, mais bien ses mots ! 
Il crée des personnages qui ont de l'épaisseur et une atmosphère unique, électrisante et angoissante qui nous saisit, nous rend alerte, si bien que les écrits de Franck Bouysse se dévorent, ou plutôt nous dévorent !

*****
« Quatre ils étaient, un ils formaient, forment, et formeront à jamais. Une phrase lisible faite de quatre brins de chair torsadés, soudés, galvanisés. Quatre gamins, quatre vies tressées, liées entre elles dans une même phrase en train de s'écrire. Trois frères et une sœur nés du Gour Noir. »
Quatre buveurs de vent, Luc, Martin, Marc et Jean/Mabel fils et fille de Martin et Martha, adolescents suspendus au rythme de la vie dans le Gour Noir, vallée perdue au milieu de nulle part, dans une ville ouvrière dominée par Joyce, un tyran riche et puissant qui impose ses règles et fait régner sa loi.
Des adolescents au caractère différent mais bien trempé, des habitants écrasés par leur condition, condamnés à plier l'échine sous le poids de la terreur imposée par des gros bras à la solde de Joyce ...  Quelques ombres au tableau viendront encrasser les rouages pas si bien huilés du tyran et dans la vallée, soufflera comme un air d'émancipation, de liberté, de rébellion, et il sera « temps maintenant de laisser venir une suite de mots, sans désir d’épargner quiconque, pas plus les innocents que les coupables, des mots qui finiront par disparaître, mais qui existeront tant qu’ils habiteront des mémoires. »

"Casse ma carcasse", sûr que ce dernier opus de Franck Bouysse est un bon cru !!
Une fresque humaine d'une poésie rare, belle et étrange à la fois que je ne peux que vous conseiller !  
« [...] sans poésie, le monde n'est que contraintes ; qu'avec, il se déploie en un univers sans limites. »

 


« En exergue
Ils voulaient fuir leur misère et les étoiles leur paraissaient trop loin.
Ainsi parlait Zarathoustra,
Nietzche »

« Quatre ils étaient, un ils formaient, forment, et formeront à jamais. Une phrase lisible faite de quatre brins de chair torsadés, soudés, galvanisés. Quatre gamins, quatre vies tressées, liées entre elles dans une même phrase en train de s'écrire. Trois frères et une sœur nés du Gour Noir. »

« [...] résignée, étriquée, le cœur aussi sec qu'un dune balayée par un vent de rancunes et de regrets. »

« La vie, il faut la laisser déborder tant qu'il y en a. »

« Avec la parole, Martin était comme un géomètre perdu en pleine forêt vierge, à ne jamais savoir où poser les jalons pour tracer un chemin cohérent de mots. »

« Il observa un instant la ligne de fuite par où s'engouffrait le courant sous les ramures des saules pleureurs semblables à de blondes chevelures renversées en arrière. »

« L'obscurité tomba comme un couperet, mais la lune de l'autre côté de la vitre leva lentement le voile de la nuit, crayonnant des silhouettes et des reliefs à l'intérieur de la chambre. »

« [Ce départ] sema de drôles de graines dans leurs têtes, et ils ne tarderaient pas à trouver de quoi les faire germer sur le terreau d'une sourde colère. Chacun à leur manière, ils avaient conscience que leur enfance commune venait d'être amputée d'un membre essentiel et que, s'ils voulaient un jour gagner leur liberté, il leur faudrait boiter jusqu'à elle. »

« La chair est partout, englobe tout. Le cœur est un trompe-l'œil, une approximation, rien de plus qu'une pompe vitale, un mécanisme plus ou moins bien réglé, parfois défaillant. On ne sait d'ailleurs pas bien le situer, un peu plus à droite, un peu plus à gauche. Les chairs, elles, se mélangent. Les cœurs restent à distance. Ne peuvent se toucher. Des arpents de sable séparés d'une frontière gardée par un chien de l'enfer. Le cœur est enfermé, pas la chair. La chair est libre, volatile, volage. Les chairs se nourrissent, s’épaississent au contact d'autres chairs. Elles se rêvent à nu, à vif, et ainsi déchirées rendent le monde plus acceptable, comme une blessure exsangue échappant à la suture, une plaie sans cesse ravivée par l'air vif et piquant des désirs, la nuit comme le jour. Les chairs implorent le tranchant des caresses. Il n'existe pas de mot pour définir l'espace où elles se déploient, la vaste plaine que chacun peut fouler sans souci de la morale. Le cœur est un vieux sage ennuyeux. La chair est un dieu endiablé. »

« Une petite vanne céda et des gouttes de flotte s'étalèrent à la lisière inférieure de ses yeux. Il bascula aussitôt le visage en arrière. Quelques nuages blancs glissaient lentement dans le ciel, comme des chaloupes suspendues au-dessus d'une mer d'huile. »

« Ces livres qui, selon son père, abritaient le diable, le sauvaient lui. La littérature avait la faculté d'ensemencer son imagination et d'épandre sa richesse entre les murailles de la vallée, de transformer les pierres des carrières en diamants bruts, d'inventer un langage nouveau que lui seul était en mesure d'interpréter. »

« À la différence du soleil et des intempéries qui atténueraient irrémédiablement les couleurs des fanions et finiraient même par avoir leur peau, l'acide du temps ne viendrait jamais à bout du souvenir de sa sœur, quoi qu'il arrive. Un souvenir cristallisé en émotion. »

« Quelques gouttes se décrochaient de la voûte, étincelantes comme des cristaux de sel. »

« La colère qu'on engrange, faut bien qu'elle sorte un jour. »

« Je voudrais essayer d'être meilleur.
Matthieu jeta un regard froid sur son père.
À quoi bon ? Je vais pas t'apprendre qu'on dresse pas deux fois le même animal. »

« Ils s'assoient sous la vaste paupière maçonnée, serrés les uns contre les autres, dessinant à eux quatre l'iris de l'œil d'un cyclope inscrit dans la pupille laiteuse du ciel, toujours en leur royaume, échappant ainsi à une destinée cartographiée de longue date par les adultes. Ils inspiraient fort et buvaient le vent qui montait de la vallée, le recrachant en relents de tempête sous leurs crânes d'enfants. »


« On embrasse, on acclimate, on déraisonne, on raccommode, on s’accommode, on marchande, on saisit, on repousse, on ment, on fait ce que l’on peut, et on finit par croire que l’on peut. On veut faire croire aux hommes que le temps s’écoule d’un point à un autre, de la naissance à la mort. Ce n’est pas vrai. Le temps est un tourbillon dans lequel on entre, sans jamais vraiment s’éloigner du cœur qu’est l’enfance, et quand les illusions disparaissent, que les muscles viennent à faiblir, que les os se fragilisent, il n’y a plus de raison de ne pas se laisser emporter en ce lieu où les souvenirs apparaissent comme les ombres portées d’une réalité évanouie, car seules ces ombres nous guident sur cette terre.»

« La beauté est une humaine conception. Seule la grâce peut traduire le divin. La beauté peut s’expliquer, pas la grâce. La beauté parade sur la terre ferme, la grâce flotte dans l’air, invisible. La grâce est un sacrement, la beauté, le simple couronnement d’un règne passager. »

« [...] le silence est une vaste prison où l'on enferme ses peurs. »

Quatrième de couverture

    Ils sont quatre, nés au Gour Noir, cette vallée coupée du monde, perdue au milieu des montagnes. Ils sont quatre, frères et sœur, soudés par un indéfectible lien.
    Marc d’abord, qui ne cesse de lire en cachette.
    Matthieu, qui entend penser les arbres.
    Puis Mabel, à la beauté sauvage.
    Et Luc, l’enfant tragique, qui sait parler aux grenouilles, aux cerfs et aux oiseaux, et caresse le rêve d’être un jour l’un des leurs.
    Tous travaillent, comme leur père, leur grand-père avant eux et la ville entière, pour le propriétaire de la centrale, des carrières et du barrage, Joyce le tyran, l’animal à sang froid…
    Dans une langue somptueuse et magnétique, Franck Bouysse, l’auteur de Né d’aucune femme, nous emporte au cœur de la légende du Gour Noir, et signe un roman aux allures de parabole sur la puissance de la nature et la promesse de l’insoumission.

Éditions Albin Michel, août 2020
392 pages

mardi 25 février 2020

Glaise ★★★★☆ de Franck Bouysse

Une histoire sombre, violente, oppressante, et ... surprenante. Roman classé dans les polars, je ne m'attendais pas à cette lecture; j'ai plutôt découvert un roman rural à la limite du thriller. Mais peu importe, quelle lecture ! En admiration devant le talent de l'auteur je suis !
Pas de démesure, juste ce qu'il faut de mots, de dialogues, de descriptions pour camper le décor et embarquer le lecteur dans les montagnes du Cantal. La rudesse de la vie dans une exploitation rurale, les labeurs inhérents variant selon les saison et contraints par le climat sont dépeints avec authenticité.
« C'est facile pour personne, mais nous, on ne le montre pas quand c'est pas facile. »
On courbe l'échine comme les personnages aux caractères si bien campés, on se retrouve au coeur des secrets, des tabous, des tourmentes, sur fond de Grande Guerre qui vient d'éclater.  
« On passa de l’été à l’hiver par un mince trait d’union teinté d’ocre et de rouge. Le froid s’installa, la neige se mit à tomber début novembre, et on se recroquevilla derrière les murs, car il n’y avait plus guère que cela à faire, courber l’échine, attendre que ça passe.
Fragiles humains.
Qui enduraient la neige scarifiée de traces, pareille à une vaste carte dessinée à l’encre sympathique.
Enduraient les redoux, comme des mensonges auxquels ils avaient fini par ne plus croire.
Enduraient les tempêtes et le froid.
Enduraient la pâle lumière et le coût supplémentaire de chaque effort, bien plus qu’en plein été.
Enduraient les hordes de vent venues du nord, s’abritant auprès de grands feux de bois, attendant patiemment que le ciel se vide de ses humeurs, et que s’allongent enfin les jours.
Enduraient, tels des premiers hommes au fond de leur caverne, occupés à construire des mots dans leur tête et à écrire leur histoire à l’aide de tisons éteints, à chercher dans le regard d’un autre bonne raison d’être là, à chercher une réponse aux seules questions qui vaillent : Pourquoi suis-je au monde et qui peut permettre une telle folie ?
Enduraient le silence et la solitude dans la prison d’hiver.
Enduraient la sagesse du monde, espérant la débâcle des étangs.
Enduraient un destin commun, pétris de résignation.
Fragiles humains, qui enduraient comme ils avaient toujours enduré.
Enduraient aussi la guerre au travers de lettres tâchées de boue, et dans de grands silences dressés en église où ils entraient contre leur gré, sans jamais faillir.
Fragiles humains.
Qui endurèrent. »
Glaise c'est aussi une histoire d'amour et une belle relation quasi filiale apportent un peu de tendresse.
La tension monte crescendo. On attend les drames au détour d'un sentier ombragé par le Puy. Ils poindront sous une forme inattendue.
« Le balancier d'une pendule répandait du temps en un lieu qui ne savait apparemment qu'en faire. »
Un roman social, rural absolument électrisant.

« Elle était un bloc de glaise à sculpter,et mes pensées secrètes étaient des doigts :ils couraient derrière son front pensif pour y creuser des lignes de douleur.Ils figeaient les lèvres, affaissaient les joues,Faisaient tomber les paupières sous le chagrin.Mon âme était entrée dans la glaise,Luttant comme sept diables. Edgar Lee Masters, Spoon River(en exergue)
Il y a des choses qu'il faut dire pour qu'on les entende.
Victor ne réagit pas lorsqu'on l'appela « soldat » pour la première fois. Cette manière de les désigner frères, de les démembrer de leur passé, parut ruisseler sur lui. Ce ne fut qu'une fois l'uniforme revêtu qu'il prit véritablement conscience qu'on le volait à lui-même et à ceux qu'il aimait.
Un sphinx allait et venait autour d'un pied de digitale, infatigable colibri poudreux à la trompe suppurante de nectar, minuscule ivrogne incapable de se résoudre à quitter la source de son plaisir. Plus loin, un loriot chantait, invisible. Un autre lui répondait, tout aussi invisible. Puis ils se turent. Toutes ces vies simples, aux fonctions si évidentes, donnaient en temps normal la sensation à Joseph d'être l'envers d'un homme, une forme directement reliée à la nature et, maintenant que son père était parti, elles ne lui apparaissaient plus comme telles, et il prenait conscience qu'il allait devoir apprivoiser différemment l'univers amputé de la part tendre de l'enfance. Devenir un homme avant l'âge d'homme.
Le colonel M. prit le commandement du régiment, assisté des chefs de bataillon R., T. et J. Première revue d'effectif. Le colonel M. avait l'oeil noir, le sourcil épais et une moustache travaillée qui reposait sur un brouillon de lèvres. M., qui se voyait déjà beau et grand, un destin sur mesure à tailler dans le bois de troupes dociles. Tendre bidoche. M. et sa harangue tout aussi travaillée que sa moustache, tout aussi lustrée, campé bien droit dans son uniforme coupé sur mesure, les mains dans le dos, comme s'il s'apprêtait à faire deviner à chaque homme dans quel poing serré se trouvait son propre destin. Prestance aristocratique, que la piétaille suivrait au feu sans discuter. M. qui croyait encore à la grandeur du sacrifice, à sa propre grandeur, avant qu'il ne pose ses bottes cirées en première ligne. M., qui obéirait aux ordres de généraux penchés sur des cartes d'était-major, qui ne douterait jamais de leurs décisions irrévocables issues de savantes stratégies engageant d'autres vies que la leur. Il ne faillirait pas, montrerait l'exemple, et ceux qui ne le suivraient pas seraient jugés pour la forme, puis fusillés. Une chose était certaine, le poids d'une balle ne différait pas d'un camp à l'autre, et la cohésion se fondait sur la peur et la soumission. 
Une fois séparés, ils continuaient de s'apprivoiser en imagination, se souvenant des baisers, des gestes, avec encore le feu abandonné par la trace d'une paume sur un visage, et même par l'ombre de cette paume. Ils s'ouvraient alors à des territoires effrayants de beauté , de douceur et d'inconnu.
Il n'y eut pas d'autre descendance, trop de chair déchirée, à croire que les femmes des montagnes n'étaient capables de couver qu'un seul œuf viable, et qu'on tentait le diable à ses dépens en demandant plus.
Debout sur une marche, Irène lut et relut l’adresse inscrite sur l’enveloppe, cette écriture méconnue. Au plus profond de son corps, elle connaissait le contenu de la lettre, s’y était préparée. Pensait s’y être préparée. Mais, sentant son sang gicler dans ses veines à violentes saccades, elle comprit qu’on ne se préparait jamais vraiment au malheur et que, même, au contraire, en tentant de s’y préparer, on entretenait seulement un espoir factice, et que, précisément, tuer un espoir était la pire des choses à laquelle se confronter, bien pire que de se retrouver face à la mort.
Il y eut d'autres baisers, plus assurés que le premier, des baisers qui mélangeaient de pareils désirs. Ils se donnaient rendez-vous en cachette à la croix des vachers, aussi souvent que possible. Quelques minutes pouvaient suffire à porter une journée sur un nuage. Voleurs de temps habités d'urgence. Une urgence de peau et de regard. Ils n'étaient pas à un âge où on a peur de l'extrémité des désirs. La perfection de l'inconnu était pour eux la plus douce des musiques, un symphonie en train de se composer.
On savait maintenant que le conflit allait durer, puisqu'il n'était finalement pas affaire de soldats, mais plutôt d'officiers de haut rang qui, eux, ne la feraient jamais, en dehors de jouer avec des maquettes disposées sur des tables en acajou.
Avant, faut quand même que tu saches si t’es encore fertile.- Je sais que je le suis, dit Irène, comme si une guêpe venait de la piquer.- Y a qu’une façon de savoir, ma petite.- Dis-moi ?- T’auras qu’à éplucher une gousse d’ail et la fourrer où tu sais avant de te coucher. Si au matin t’as le goût dans la bouche, c’est que t’es prête.
Ce qu'il advint cette nuit-là, le ciel seul en décida. Les premiers signes s'étaient manifestés la veille au soir, quand les hirondelles s'étaient mises à voler au ras du sol. Dans la cour, un vent chaud giflait les ramures du grand marronnier et une cordillère de nuages noirs se dessinait sur l'anthracite de la nuit. Le tonnerre grondait, et des éclairs coulissaient au loin en éclairant le puy Violent.
... Les roulements du tonnerre devinrent de plus en plus distincts, faisant comme des mots, se carambolant dans une même phrase dénuée de ponctuation, répétée à l'infini. Maintenant que l'orage avait passé la rivière, plus rien ne pouvait l'arrêter. A chaque détonation, une violence invisible affaissait les épaules de Marie, pendant que la confusion et la peur bataillaient au plus profond d'elle. »

Quatrième de couverture

Au cœur du Cantal, dans la chaleur d'août 1914, les hommes se résignent à partir, là-bas, loin. Joseph, tout juste quinze ans, doit prendre soin de la ferme familiale avec sa mère, sa grand-mère et Léonard, vieux voisin devenu son ami. Dans la propriété d'à côté, Valette, tenu éloigné de la guerre en raison d'une main atrophiée, ressasse ses rancœurs et sa rage. Et voilà qu'il doit recueillir la femme de son frère, Hélène, et sa fille Anne, venues se réfugier à la ferme. L'arrivée des deux femmes va bouleverser l'ordre immuable de la vie dans ses montagnes.

Roman d'amour et de fureur, Glaise confirme l'immense talent de son auteur à mettre en scène des hommes et des femmes aux prises avec leurs démons et avec les fantômes du passé. Après Grossir le ciel et Plateau, Franck Bouysse s'impose comme une voix incontournable de la littérature française contemporaine.

Éditions La manufacture des livres, septembre 2017
430 pages 
PRIX LIBR'À NOUS - MEILLEUR ROMAN FRANCOPHONE

jeudi 5 septembre 2019

Né d'aucune femme ★★★★★ de Franck Bouysse

« Tout est calme. Il n’y a plus de temps à perdre. Voilà. C’est le temps de sauter dans l’eau froide.
Mon nom, c’est Rose. C’est comme ça que je m’appelle, 
Rose tout court …»

Un grand livre, sombre, tragique, grandiose. 
Destin souillé, celui de Rose une jeune fille de 14 ans que la vie ne gâtera pas. 
Cruauté, violence, folie, poltronnerie, couardise, veulerie font partie du tragique tableau que nous peint Franck Bouysse.
Les mots sont faits de glace, mais au bout du chemin, peut-être une lumière, celle de l'Amour.
« La seule chose qui me rattache à la vie, c’est de continuer à écrire, ou plutôt à écrier, même si je ne crois pas que ce mot existe il me convient. »
Un passionnant, éprouvant, très grand moment de lecture. On ne sort pas indemne d'une telle lecture. 
« Les souffrances placées sur notre route sont faites pour être endurées, une manière d'éprouver les âmes éraflées. J'en ai toujours été conscient. Les âmes. Les Pères m'ont enseigné qu'elles ne se vernissent pas, qu'elles se traitent en profondeur, qu'il est bien plus charitable de pardonner l'homme ballotté par le malheur que de courtiser celui qui par naissance et fortune en est préservé. La vertu sans mérite n'est rien d'autre qu'un déguisement de carnaval. »

«  Les retours ne sont jamais sereins, toujours nourris des causes du départ. Que l'on s'en aille ou que l'on revienne, de gré ou bien de force, on est lourd des deux. 
Les mots sonnaient faux dans sa bouche. Je savais qu'on pouvait pas avoir deux familles dans une seule vie, que les rêves sont rien de plus que des rêves, et que ceux qu'on nous vend sans qu'on les rêve soi-même, il faut les fuir à tout prix.
Quand son visage se pli de soucis, il est toujours plein de ce charme qui rattrape les sourires morts qu'on lui devine.
C'est cette nuit-là que j'ai compris que ça voulait rien dire, dormir, que c'étaient rien que des petits galops plus ou moins réussis, que la vraie course qui s'arrête jamais, c'est la mort.
Sûr qu'elle aurait préféré pas me rencontrer, jamais connaître ma vie, mais maintenant que je la lui ai mise dans les pattes, elle a plus le choix que de faire avec. C'est tout le problème des bonnes gens, ils savent pas quoi faire du malheur des autres. S'ils pouvaient en prendre un bout en douce, ils le feraient, mais ça fonctionne pas comme ça, personne peut attraper le malheur de quelqu'un, même pas un bout, juste imaginer le mal à sa propre mesure, c'est tout.
[...] la pitié a jamais aidé personne à se sentir mieux, surtout pas à celui à qui on la destine.
Inspirer la pitié à quelqu'un, c'est faire naître une souffrance pas vécue dans un coeur pas préparé à la recevoir, mais qui voudrait pourtant bien en prendre une part, sans en être vraiment capable. La pitié, c'est le pire des sentiments qu'on peut inspirer aux autres. La pitié, c'est la défaite du coeur. 
Nous n'avons rien à espérer du passé. Ce sont les hommes seuls qui ont eu l'audace d'inventer le temps, d'en faire des cloisons pour leur vie. Pas un seul ne peut vivre assez longtemps pour se croire exister, pas un seul n'est en mesure de saisir la vie quand elle le traverse, et je suis trop lucide pour ne pas désespérer de n'y être jamais parvenu. Seul le passé nous travaille le corps. Il finit toujours par remonter à la surface, comme un bouchon en liège privé de lest. Les légendes qui l'encombrent sont le fruit de grandes passions, de grands rêves, et d'incommensurables souffrances; tout cela et rien de plus que cela. Les légendes, elles vieillissent, se délitent avec nous, se recomposent avec d'autres, à l'infini. »

Quatrième de couverture

« Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
— Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? demandai-je.
— Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
— De quoi parlez-vous ?
— Les cahiers… Ceux de Rose. »
Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin. Franck Bouysse, lauréat de plus de dix prix littéraires, nous offre avec Né d’aucune femme la plus vibrante de ses œuvres. Ce roman sensible et poignant confirme son immense talent à conter les failles et les grandeurs de l’âme humaine.

« Une quasi-perfection, addictive et obsédante. » L'Express

Éditions La Manufacture de Livres, janvier 2019
335 pages 
Grand Prix des lectrices Elle - Policiers - 2019
Prix Babelio Littérature Française 2019