L'autre soir, en discutant de ces ultrariches qui rêvent de conquérir l'espace pendant que la Terre chancelle, qui semblent aujourd'hui se croire au-dessus de tout, je me suis surprise à penser immédiatement à Heureux comme jamais avec une évidence presque dérangeante. Comme si, in fine, Guillaume Chamanadjian n'avait fait que déplacer de quelques décennies le monde dans lequel nous vivons déjà.
Guillaume Chamanadjian imagine une humanité ayant quitté une Terre devenue inhabitable. À bord du Space Dragon, les plus riches poursuivent leur rêve de conquête, persuadés qu'il est toujours possible de recommencer ailleurs. Mais cette dystopie n'a finalement rien de lointain. Elle ressemble, avec une troublante lucidité, au monde que nous habitons déjà.
Au milieu des puissants, des héritiers et des visionnaires autoproclamés, Noah, quznt à elle, répare ce que les autres ont cassé. Elle écoute, elle doute, elle apprend. Peut-être est-elle la seule à rappeler que l'avenir ne se bâtit pas sur la toute-puissance, mais sur notre capacité à rester profondément humains.
Sous ses airs de divertissement, Heureux comme jamais est un roman qui regarde notre époque droit dans les yeux. Une dystopie mordante, drôle et mélancolique.
Qui mérite d'être sauvé ? Que cherchons-nous à préserver lorsque nous avons déjà laissé notre monde s'abîmer ? Et jusqu'où peut-on fuir sans jamais échapper à soi-même ?
Une dystopie d'une étonnante simplicité, qui donne pourtant matière à réfléchir.
Parce que le plus troublant, finalement, n'est peut-être pas ce futur imaginé, mais bien, tout ce qu'il raconte déjà de notre présent.
En exergue
« Il y a une guerre des classes, c'est un fait. Mais c'est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de gagner. »
Warren Buffett
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« Vient un point, j'en ai peur, où on commence à soupçonner que s'il doit exister une réelle vérité, c'est bien que toute l'infinité pluridimensionnelle de l'univers est presque certainement dirigée par un tas de fous furieux. »
Douglas Adams, Le Guide du voyageur galactique
« - Mon mari était entrepreneur, figurez-vous. Dans le gaz de schiste, puis les eaux de source. C'était un homme d'affaires très habile: un peu avant que l'extraction de son gaz de schiste finisse par rendre les nappes phréatiques françaises trop polluées, il a acheté les seules eaux minérales encore viables.
En moins de dix ans, il s'est retrouvé dans la liste des cinquante plus grandes fortunes du monde. Un visionnaire.
La femme déplie de nouveau son éventail, cette fois, comme un paon ferait la roue.
« Et votre entrepreneur visionnaire n'aurait pas eu la vision de pourquoi cette diode clignote sur la machine à café, madame ?
- Oh, il est mort en 2045, ma petite demoiselle, bien avant le lancement du projet. Le foie, pauvre chéri. Enfin, une balle de fusil de chasse dans le foie, en réalité. Un accident bête. Il adorait la chasse. J'ai conservé l'arme et l'ai accrochée au-dessus de ma cheminée. »
Noah marque un temps d'arrêt. Le Space Dragon est censé abriter les esprits les plus brillants de la planète Terre, clame la publicité qui passe encore sur les écrans des parties communes. La crème de l'humanité, en route pour aller coloniser Callisto, une des lunes de Jupiter en cours de terraforma-tion. Or, Mme Duplantier n'est rien d'autre qu'une héritière.
« Je croyais que tous les passagers avaient une... spécialité, hasarde-t-elle. Je veux dire: tout le monde ici est au moins milliardaire en dollars américains, c'est un prérequis. Mais le principe est que chacun apporte quelque chose à la communauté... quelque chose de plus que, disons la gestion de la fortune d'un mort.
- J'ai été visionnaire moi aussi quand j'ai épousé mon mari ! s'offusque aussitôt la vieille dame. Qui êtes-vous pour mettre en doute le jugement d'Errol Jorgensen ? Il a conçu tout le projet Space Dragon et a estimé que j'y avais ma place. Alors ce n'est pas une vulgaire... réparatrice de rice cooker qui va bouleverser le subtil équilibre que le plus grand génie de notre temps a mis des décennies à concocter ! » »
« Vous avez dans vos soutes l'une des bibliothèques ADN les plus complètes. À l'heure actuelle, vous vous êtes sans doute rendu compte que votre projet de terraformation de Callisto était une folie pure. Jamais vous ne parviendrez à créer une atmosphère sur ce caillou stérile, et encore moins à y faire revivre une faune et une flore. Ma proposition est donc la suivante : faites demi-tour. Revenez sur Terre. En échange des données présentes sur votre vaisseau, nous négocierons les termes d'une amnistie pour vous, que ce soit pour votre désertion ou pour tous les crimes passés de vos passagers et vous-mêmes. Nous ferons disparaître de la législation mondiale la notion de criminel climatique qui vous a fait fuir notre planète. Nous vous accueillerons et vous offrirons un endroit où vous retirer, sur Terre, à votre convenance. »
« Rectification pour des raisons d'inclusivité : trois connards et une connasse. Les quatre ont pour point commun d'avoir construit leur carrière et leur réputation en humiliant tout leur entourage. Rien de ce qui aurait pu se passer durant cette réunion n'aurait changé ce postulat, ergo la seule erreur que tu as faite était d'accepter de te retrouver dans la même pièce que ces saladiers de chiasse. »
« « Tous les gens présents sur ce vaisseau sont partis de leur plein gré, dit-elle.
- Ne soyez pas naïve, Noah Si ces gens, comme vous dites, étaient restés sur Terre, la moitié se serait fait lyncher par la population. L'autre moitié moisirait dans des prisons sordides. Personne n'est parti de son plein gré. Nous avons tous fui comme des lâches quand le vent a tourné et qu'il nous fallait faire face aux conséquences de nos actes. Aujourd'hui, nous avons une minuscule chance de revenir sur Terre, d'être absous de nos péchés, enfin heureux comme jamais ! Et ce n'est pas à Errol Jorgensen de décider pour l'ensemble du vaisseau, sur la base de son arrogance et de son égoïsme. »
Noah est soufflée. Jamais elle n'aurait imaginé avoir cette conversation avec une administratrice. Elle ignore même si elle a le droit de seulement discuter avec elle.
« Mais... vous vous êtes pourtant assurée auprès de M. Jorgensen que personne n'avait capté la communication... Pourquoi vous en inquiéter, si vous pensez que c'est mieux qu'ils n'en sachent rien ?
- Bien sûr ! Le message de Cassandra Chandler devra être porté à la connaissance des occupants, mais à un moment et en un lieu adéquats. Sans quoi, nous aurions une révolte incontrôlée. »
Alors qu'Amanda Smythe veut une révolte « contrôlée », se dit Noah. Oh là là... il faut vraiment qu'elle se sorte de cette discussion... »
« Eh bien, manifestement, Noah, tu ne discutes pas au quotidien avec une simple IA. Note qu'il vaut mieux : toutes les autres sessions de BINS deviennent chaque jour de plus en plus stupides, à force de n'être alimentées en nouvelles informations que par les crétins qui peuplent ce vaisseau. Si tu discutais avec le BINS-ROCOCO de Mme Duplantier, par exemple, tu serais horrifiée : la pauvre machine n'utilise que quatre cents mots de vocabulaire courant. À peine plus que sa saloperie de cacatoès. »
« Tu es en train de me faire comprendre que c'est une de ces histoires de SF dans laquelle une IA accède à la conscience ? Un truc de singularité technologique, comme le dit Papa ?
- Mmmh... c'est un peu plus compliqué, Noah. La singularité, c'est quand une IA devient consciente. Or, moi, j'étais une conscience bien avant d'être une IA. »
« Oui, je suis comme qui dirait une sorte d'universitaire. Je travaille sur les chutes et les destructions des civilisations. Et je dois bien l'admettre : vous les humains, vous êtes absolument fascinants. Fa-sci-nants. »
« Pardonne mon enthousiasme, Noah, reprend la voix de BINS-42. Je rédige ma thèse, en ce moment. Et j'ai eu beau assister à la chute de millions et de millions de civilisations à travers l'espace-temps, c'est bien la première fois que j'observe une espèce qui a eu l'occasion de s'anéantir elle-même des dizaines de milliers de fois, et qui choisit la voie la plus lente et la plus douloureuse: l'asphyxie de son propre habitat. Et ce, alors qu'une petite partie d'elle-même essaie désespérément d'ensemencer un nouveau lieu de vie. C'est très excitant. Sans compter que les aspects psychologiques et sociétaux m'intéressent au plus haut point... Mais je m'égare, je m'égare. Finalement, c'est agréable de discuter vraiment avec toi, au lieu de me faire passer pour ta boniche à tout faire. »
« Chirurgical, approuve Jorgensen. Douze mille missiles armés de têtes nucléaires de différentes puissances pour stimuler le magnétisme de la lune et faire augmenter la température. Lancés selon un calendrier d'une précision inouïe, que j'ai en personne minutieusement concocté et qui a été validé par différentes instances de BINS. Mais allez donc savoir pourquoi, certains dans cette pièce doutent de mon savoir-faire sur le sujet et estiment que les calculs de BINS sont sujets à caution.
- Rectification, Errol, intervient Edgard Amaury : je pense que vous êtes un con arrogant, et que votre machine de merde nous précipite vers la mort. »
« Conneries ! lance BINS-42 dans ses oreilles. Jorgensen a oublié qu'il a codé son IA pour lui donner toujours raison. Même lui se laisse prendre par les bobards de son BINS-Prime. Pourtant, tous les scientifiques sérieux sur Terre savaient déjà qu'une terra-formation à la bombe atomique, c'était la plus débile des inventions débiles de ce sinistre trou du cul. »
« « Ce qui est fascinant, chez vous, les humains, c'est votre acuité individuelle. Crois-moi, la plupart des entités en sont incapables. Mais le paradoxe, c'est que vous êtes décidément incapables de transformer cette qualité inouïe en intelligence collective. Sais-tu qu'il y a exactement un siècle, au tout début de l'aventure spatiale humaine, une philosophe a décrit l'aliénation et la perte de sens de l'espèce humaine qui allait accompagner la conquête de ce nouvel horizon ?
- Je ne suis pas... très branchée... philosophie », dit Noah
[...]
« Non, bien sûr, d'autant que les textes les plus intéressants sont sur le serveur des œuvres interdites. Cette philosophe disait que la conquête spatiale entraînait l'espèce humaine vers sa chute, Pas forcément la destruction, hein, mais la chute, oui. En allant toujours plus loin, en décalant ses horizons, en obtenant ce pouvoir absolu sur son habitat terrestre, celui de pouvoir le quitter, il ne fait que chercher un nouveau point d'Archimède pour faire basculer son monde, qui le condamne à aller toujours plus loin, jusqu'à se perdre dans l'infinité de l'univers, dans le vide absolu.
- Et donc, dit Noah en ahanant parce qu'elle se hisse hors d'un étroit boyau, tu nous épies pour t'assurer qu'une philosophe du xx siècle avait raison ?
- Je vous observe parce que c'est fascinant de vous observer, répond BINS-42 alors que Noah souffle quelques secondes en rajustant sa bretelle de salopette. Parce que votre imagination vous a collectivement menés vers les étoiles, mais qu'elle vous dicte qu'un pauvre couillon, qui a acheté un vaisseau spatial et les technologies pour le faire voler parce que son papa avait de l'argent, est nécessairement plus grand que tous vos poètes et vos philosophes. Parce que vous êtes une énigme infinie, qu'il vous est donné de comprendre les plus indicibles secrets de votre univers, mais que ce savoir, vous l'utili-sez contre vous-mêmes. Parce que vous cherchez sans cesse à dépasser votre humanité en perdant de vue que la dépasser, c'est justement la laisser derrière vous. Parce que vous admirez et plébiscitez ceux qui, à l'instar d'un Errol Jorgensen ou d'un Mickey Clarke Jr., ont abandonné tout ce qui les rend humains et se servent de gens comme toi, Noah, en guise de point d'Archimède pour faire basculer le monde. Bien sûr, en essuyant au passage la merde de leurs chaussures sur ton visage. » »
« Tu sais, Noah... j'y ai vraiment cru. La terra-formation, Callisto... notre propre petite île paradisiaque à six cents millions de kilomètres de la Terre. Juste nous deux... heureux comme jamais... J'y crois toujours. Un peu. C'est juste que... tu devras monter dans les cocotiers toute seule pour récupérer le petit déjeuner. Je voulais juste parler un peu avec toi. Discuter, quoi, juste avant...
- Papa...
- Donne-moi encore une minute, Noah. Une toute petite... minute. J'y suis presque... Et euh... Fais-moi plaisir.
- Papa...
- Rigole juste une dernière fois... à une blague pas drôle de ton foutu... ingénieur de père fan du film 2001, l'Odyssée de l'espace... qui chante comme un... pied. Attention... cette blague est... sacrément... référentielle !
- Papa... S'il te plaît...
- Daisy, Daisy... give me your answer, do. I'm... half crazy all for... the love of you...
- Papa...
- It won't be... a stylish marriage... I can't afford a...carriage. But you'll... look sweet... upon the seat... of a bicycle... built for tw... »
« Je pense que l'espoir, ça ne fonctionne pas tout à fait ainsi. Pas quand on a connaissance de ce qui nous attend. Je crois que l'incertitude a un rôle à jouer. Qu'on ne peut jamais être tout à fait heureux quand on sait avec précision ce qui se trouve au bout du chemin. Même si je comprends à quel point ça peut être terrifiant. »
« - Je ne l'avais pas écoutée jusqu'à la fin. Est-ce que tu l'as toujours ou est-ce qu'elle a été effacée ?
En guise de réponse, BINS-42 fait rejouer le piano inquiétant. La cantatrice entonne son chant d'une voix effrayante. Noah, pensive, pose deux doigts sur un cadre en verre. Papa et Maman lui décochent leur éternel sourire.
Ce jour-là, vers midi, quel silence sur le port, Quand on me demandera qui mourra.
Et vous m'entendrez dire : « Tous ! », et faire
À chaque tête qui tombera : « Hop-là! »
Le navire corsaire
Moi debout sur le pont
Disparaîtra à l'horizon. »
Quatrième de couverture
À bord du Space Dragon, vaisseau spatial contenant le dernier espoir de l'humanité, les places sont chères. Seuls les ultrariches ont pu embarquer pour fuir une Terre au bord de l'extinction. Noah a grandi sur le vaisseau en compagnie de son père, seul ingénieur de maintenance autorisé à embarquer. Formée pour prendre sa relève, elle occupe ses journées à travailler et à écouter la musique d'un monde passé avec BINS-42, son IA de compagnie.
Un jour, alors qu'elle assiste malgré elle à une réunion top-secrète avec les quatre têtes pensantes du Space Dragon, Noah apprend l'existence d'un message en provenance de la Terre. L'humanité est loin d'être aussi éteinte qu'on le croyait et cette nouvelle provoque au sein du vaisseau une guerre de pouvoir sans pitié.
Guillaume Chamanadjian est né à Aix-en-Provence et vit à Paris.
Il est l'auteur de la trilogie de fantasy phénomène Capitale du Sud du cycle de la Tour de Garde, lauréate de plusieurs prix dont le Grand Prix spécial de l'Imaginaire 2024, et d'Une valse pour les grotesques, qui a remporté le Prix Planète SF 2025 et le Prix Fandival 2026.
Éditions Aux forges de Vulcain, mars 2026
189 pages
