lundi 24 août 2026

Les déferlantes ★★★☆☆ de Claudie Gallay

Ambiance marine.
Atmosphère houleuse.
Embruns de secrets. Règlements de comptes. Douces folies. Fantômes d’écume.
Ressac d’amour. Perdu. Retrouvé.
Et puis la mer. Partout. Tout le temps.

À La Hague, terre rude battue par les vents, les hommes semblent vivre avec leurs silences comme avec une seconde peau. La narratrice est venue s’y réfugier et arpente les falaises pour observer les oiseaux. Puis Lambert arrive. Et avec lui, les fantômes du passé se mettent à remonter à la surface.

Au début, j’ai eu du mal à entrer dans ce roman.
L’écriture de Claudie Gallay, très hachée, faite de phrases courtes et de fragments, m’a tenue à distance dans les premières pages. Même après une centaine de pages, je restais encore un peu sur le rivage, à observer sans parvenir à me laisser emporter.

Et puis, les histoires ont commencé à s’entremêler, les personnages à se répondre, les secrets à faire écho aux blessures des uns et des autres. J’ai enfin commencé à comprendre les liens qui les unissaient.
Et j’ai alors compris que cette écriture, qui m’avait d’abord déconcertée, participait pleinement à l’atmosphère du roman.
Parce qu’ici, rien ne se livre d’un seul bloc.
Tout arrive par couches successives. Comme la neige qui recouvre peu à peu le paysage. Comme les souvenirs qui remontent. Comme la mer qui avance et se retire.
« Les questions, les réponses, ce complexe tricotage de mensonges et de vérités. Les choses dites en décalé, celles dites seulement en partie et celles qui ne le seront jamais. »
Un complexe tricotage de vérités, de non-dits et de blessures anciennes.
J’ai aimé ces personnages qui semblent parfois aussi sauvages que la terre qu’ils habitent. Max, la Cigogne, Nan, Lili, Raphaël, Lambert… Des êtres dont on découvre peu à peu les failles, les folies, les désirs et les chagrins, les haines aussi. Certains m’ont profondément touchée, d’autres beaucoup moins, mais tous portent quelque chose qu’ils ne savent pas toujours comment déposer.

Et puis il y a cette nature omniprésente.
La lande, les falaises, les oiseaux, le vent, le phare et surtout cette mer qui n’est jamais simplement un paysage.
« Les désirs, ici, sont mis à vif par les vents. C’est une affaire de peau, la Hague. Une affaire de sens. »
La Hague est une terre qui éprouve les corps et les âmes. Elle bouscule, elle isole, elle révèle. Elle semble parfois pouvoir avaler les hommes comme elle avale les secrets.
« La présence de Lambert avait éveillé la meute des fantômes. Elle les avait faits se lever, dans une formidable avancée, et Nan les avait suivis. »
Les fantômes ne disparaissent jamais vraiment. Ils attendent. Un visage, une photo, un objet, une rencontre suffisent à les réveiller.
Et derrière les mystères du village, les histoires d’amour et les drames anciens, il y a surtout cette question terrible : comment continuer à vivre quand ceux qu’on aimait ne sont plus là ?
« Ne plus souffrir de cette manière intolérable. Cette injustice de vivre quand les autres sont morts, et de survivre justement. Survivre encore. Envers et contre tout. Envers et contre la mort. Et se surprendre, un jour, à rire. »

Cette idée que la reconstruction ne ressemble jamais à une guérison nette. Qu’on ne tourne pas une page. On apprend plutôt à vivre avec ce qui manque. À laisser la douleur changer de forme. Jusqu’à ce que, peut-être, elle cesse d’occuper tout l’espace.

Et il y a la mer, encore.
Cette mer magnifique et inquiétante, capable d’apaiser autant que de terrifier.
« Je les ai aimées.
Elles m’ont fait peur. »
🌊 Les déferlantes.
Celles de la mer, bien sûr. Mais aussi celles qui traversent les personnages. Lle deuil, le désir, la culpabilité, la colère, les souvenirs. Chacun est emporté avant de tenter, tant bien que mal, de retrouver un rivage.

J’ai aimé m’abîmer un peu sur ces rochers.
J’ai aimé me laisser porter par ce roman qui prend son temps, qui ne dévoile rien trop vite, qui demande d’accepter de ne pas tout comprendre immédiatement.
Il fallait, in fine, ces phrases courtes, ces silences, ces fragments, pour raconter des êtres eux-mêmes fragmentés. Des vies auxquelles il manque des morceaux. Des histoires qui ne peuvent se raconter que par bribes.
« Les chemins les plus longs étaient souvent les plus nécessaires. »
Il m’aura fallu du temps pour trouver mon chemin dans Les Déferlantes.
Je retiendrai cette terre battue par les vents, cette mer qui engloutit autant qu’elle apaise, et ces êtres qui, malgré tout ce qu’ils ont perdu, cherchent encore un endroit où déposer leurs fantômes.
J'en repars avec le bruit de la mer dans les oreilles. Et peut-être que, oui, parfois, les chemins les plus longs sont les plus nécessaires.

Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres, sur le thème "mer & océan" pour le mois d'août.

« Vous me reconnaîtrez, je suis celui qui passe... »
René-Paul Entremont 

« Derrière la digue, le vent creusait les vagues, boutait les courants, ceux du Raz Blanchard, des fleuves noirs venus de très loin, des mers plus au nord ou des tréfonds de l'Atlantique. »

« L'orage a crevé. Des déferlantes d'eau se sont abattues sur la maison. Le visage collé à la fenêtre, j'ai essayé de voir dehors. Les lampadaires étaient éteints. Il n'y avait plus de lumière. Dans la lueur des éclairs, les rochers qui encerclaient le phare semblaient voler en éclats. Je n'avais jamais connu ça. Je ne sais pas si j'aurais eu envie d'être ailleurs. »

« Ça a duré des heures, un déluge effroyable. À ne plus savoir où était la terre et où était l'eau. La Griffue tanguait.

Je ne savais plus si c'était la pluie qui venait cingler les vitres ou si c'étaient les vagues qui montaient jusque-là. Ça me donnait la nausée. Je restais, les cils contre les carreaux, mon haleine brûlante. Je m'accrochais aux murs.
Sous la violence, les vagues noires s'emmêlaient comme des corps. C'étaient des murs d'eau qui étaient charriés, poussés en avant, je les voyais arriver, la peur au ventre, des murs qui s'écrasaient contre les rochers et venaient s'effondrer sous mes fenêtres.
Ces vagues, les déferlantes.
Je les ai aimées.
Elles m'ont fait peur.
Il faisait tellement nuit. À plusieurs reprises, j'ai cru que le vent allait arracher le toit. J'entendais craquer les poutres.
J'ai allumé des bougies. Elles fondaient, des coulées de cire blanche sur le bois de la table. L'étrange pellicule brûlante. Dans la lumière d'un éclair, j'ai vu le quai, il était inondé comme si la mer était remontée sur les terres et avait tout englouti. Il y a eu d'autres éclairs. Des éclairs, comme des barreaux. J'ai cru que ça n'en finirait pas. »

« Max aimait ce qui était beau, c'est pour ça qu'il aimait Morgane. Il aimait aussi s'occuper des pierres, des arbres. II disait qu'il sentait battre la vie dans le corps des pierres. II croyait que les vies que la mer prenait devenaient le vivant de la mer.
Sa mère aimait les marins, les pêcheurs de Cherbourg quand ils revenaient après des mois de mer. Cette soif qu'ils avaient dans les mains ! Elle faisait la putain, elle travaillait aussi pour un haras à l'intérieur des terres, une branleuse d'étalons. C'est monsieur Anselme qui m'a dit ça. Au port aussi, on le racontait. Il paraît que les hommes étaient fous d'elle. Elle s'est jetée sous le Cherbourg-Valognes quand Max avait dix ans. »

« II marchait à côté de moi. Il m'accompagnait jusqu'à la Roche. On parlait de la Hague, de la lande, de cette terre rude et forte devant laquelle les hommes ne pouvaient que s'incliner.
Avant, c'était lui qui travaillait pour le Centre de Caen. Tout ce que je faisais, il l'avait fait, les relevés, le comptage des œufs, l'observation des oiseaux. Tout ce que je voyais, il l'avait vu.
Il avait arpenté ces falaises en solitaire, pendants de dix ans. »

« - Quelles choses ?...
Elle a répondu, quelques mots, les mâchoires trop serrées et puis un flot de phrases de plus en plus incohérentes dans lesquelles elle murmurait que la mer ne rendait pas, qu'elle ne rendait jamais. »

« Je ne voulais pas aller ailleurs.
Cette terre te ressemblait. M'en détourner, c'était te perdre encore. Ton corps m'était une obsession. J'en connaissais les contours, les imperfections. J'en connaissais toute la force.
Chaque soir, je me repassais ton visage, les images, toute l'histoire en boucle. Ton sourire. Tes lèvres. Tes yeux. Tes mains. Tes putains de mains bien plus grandes que les miennes. Tu m'avais dit, On se quittera un jour impair. Pour rire, tu avais dit.
Comme si tu savais déjà.
Ils sont venus te chercher un jour impair et, depuis, je marche. Je suis arrivée à l'auberge en pensant à toi.
Il a commencé à pleuvoir, j'ai su que j'allais me tremper et que ça serait une fois de plus.
La serveuse de l'auberge me connaissait. Les mois d'hiver, je venais là, je mettais mes moufles sur le radiateur.
Quand je suis entrée, elle m'a souri. Elle m'a vue claquer des dents. Elle m'a servi un alcool trop fort. Je l'ai bu en regardant la mer. J'ai commandé un crabe. Une bête énorme, la carapace rouge, j'ai brisé les pinces.
Les nuages défilaient.
La mer était grise.
Les mouettes étaient obligées de reculer à cause de tout ce vent. »

« - Je pourrais venir compter les oiseaux, un jour, avec vous ?
- Pourquoi, vous ne partez plus ?
Il a dit que si, il allait partir, bientôt, mais qu'entre bientôt et maintenant, il y avait un peu d'espace. Et qu'il aimerait se servir de cet espace pour aller voir les oiseaux.
Les falaises, c'étaient mes chemins de solitude. Je ne savais plus marcher à deux. »

« Sa voix ressemblait à la Hague, elle en avait la force, l'indifférence aussi. Je lui ai dit cela, Votre voix ressemble à la Hague, et il a hoché la tête comme s'il comprenait. »

« Que s'était-il passé entre Nan et Théo ? S'étaient-ils aimés ? Et avec quelle force ? Je me suis collée par terre, les genoux remontés. Le dos au radiateur. Bientôt un an. Le temps passait sur toi. Lui aussi, il te rongeait. Je ne supportais plus ma peau. Ma peau sans tes mains. Mon corps sans ton poids. J'ai roulé mon pull contre mon ventre. J'en ai fait une boule. J'ai plaqué mon dos contre les rails brûlants du radiateur. Je sentais les marques. Des rails comme des barreaux. Les barreaux de ton lit, à la fin, pour que tu ne tombes pas.
Et cette autre marque sur ma joue, la boursouflure rouge qui s'effaçait un peu. Ce vide en moi qui me faisait suer et gémir.
Et j'ai sué.
J'ai gémi aussi en grattant des ongles contre le mur. J'ai léché le sel pour me rapprocher de ta peau.
Ce matin-là, j'aurais voulu que le temps t'emporte davantage. Qu'il te dévaste. Jusqu'à ton visage. J'ai poussé un long cri silencieux, mêlé de larmes, les dents plantées dans le bras.
Tu m'avais fait jurer de ne jamais parler. De ne jamais écrire sur toi, sur ton lit, cet endroit... L'odeur de tes murs, la vue de ta fenêtre.
La dernière visite, l'absence de soleil. Parce que la lumière te faisait trop mal.
Alors, le rideau à peine tiré, un simple coin de ciel gris par le carreau supérieur. »

« J'ai pris le chemin qui redescendait sur la Roche. À cet endroit, la mer apportait des odeurs très fortes de large. Des embruns qui se collaient à ma bouche. Les lèvres tour à tour mouillées ou brûlées. Les désirs, ici, sont mis à vif par les vents. C'est une affaire de peau, la Hague. Une affaire de sens.
Je me suis arrêtée.
Est-ce que je pouvais t'aimer en ne te touchant plus ? La pensée m'est venue, violemment.
Est-ce que je pouvais t'aimer encore ?
J'ai été happée.
Avec toi, j'ai touché l'abîme. Et maintenant... La douleur, en s'atténuant, avait entrepris de creuser son envers. »

« Les questions, les réponses, ce complexe tricotage de mensonges et de vérités. Les choses dites en décalé, celles dites seulement en partie et celles qui ne le seront jamais. Toutes les teintes du contre-jour.
J'avais appris ça avec les cormorans.
Quand un cormoran avale un poisson, c'est toujours la tête en premier. Leur estomac digère par étape. Un jour, j'ai trouvé un cormoran mort, je l'ai éventré, à l'intérieur de son estomac, la moitié du poisson qu'il venait d'avaler était encore intacte alors que tout le reste était en bouillie. 
J'ai tenté d'expliquer cela à Raphaël.
- Quand on ne se questionne plus, on meurt...
Il a haussé les épaules.
- Trop cérébrale...
Morgane riait, le dos au soleil. »

« La lumière du phare est pulsée par une lanterne qui a la puissance d'un cœur. Une pulsation lourde, violente.
Cette lampe, comme une multitude d'halogènes regroupée en un seul faisceau vers lequel les marins tournent inlassablement le regard. »

« Qui l'avait aidé à grandir ? Après combien de cris, de larmes avait-il pu s'éloigner de la douleur et rendre sa vie enfin supportable ? Je l'ai regardé encore, et il y a eu cette intime seconde où il a cessé d'être un inconnu. J'ai eu peur de ça. Une peur violente. J'ai pensé le fuir. »

« Ce Lambert, ne l'aimez pas trop vite... Le désir, voyez-vous, ce besoin que nous avons de l'assouvir, et le regret qu'il le soit... »

« Pourquoi vous ne l'avez pas fait alors ?

Parce que ça s'est calmé... cette colère... cette colère effroyable... Il faut la haine pour tuer, ou alors être fou... Vous ne pouvez pas comprendre...

J'ai serré les poings. Comprendre quoi ? Qu'un jour on se réveille et qu'on ne pleure plus ? Combien de nuits j'ai passées, les dents dans l'oreiller, je voulais retrouver les larmes, la douleur, je voulais continuer à geindre. Je préférais ça. J'ai eu envie de mourir, après, quand la douleur m'a envahi le corps, j'étais devenue un manque, un amas de nuits blanches, voilà ce que j'étais, un estomac qui se vomit, j'ai cru en crever, mais quand la douleur s'est estompée, j'ai connu autre chose. Et c'était pas mieux.

C'était le vide.

Lambert regardait toujours du côté de Théo. Se sentait-il coupable d'être vivant? De ne pas être parti avec eux ? Il m'a dit qu'il était revenu ici, par le train, il y a longtemps. Seul. II voulait revoir la mer, cet endroit où étaient morts ses parents.

- Le jour où vous êtes revenu, vous avez parlé à Théo ?
- Je suis passé devant sa maison. Il était dans la cour. II m'a regardé. Il ne pouvait pas savoir qui j'étais. Il y avait un petit garçon avec lui, il promenait un veau au bout d'une corde... Le veau n'était pas plus grand que lui. Il s'est avancé vers moi et Théo l'a rappelé. Il est venu voir ce que je voulais. Quand je lui ai dit qui j'étais, il n'a pas voulu me parler. Il a dit qu'il n'avait rien à me dire, que c'était un accident. Que des accidents en mer, il y en avait. J'avais entendu un pompier dire qu'il avait éteint la lanterne. Je lui ai demandé si c'était possible. Il n'a pas voulu en parler. Je suis reparti le soir.
- Pourquoi il aurait fait ça ?
- J'en sais rien. »

« Ne plus souffrir de cette manière intolérable. Cette injustice de vivre quand les autres sont morts, et de survivre justement.
Survivre encore. Envers et contre tout.
Envers et contre la mort.
Et se surprendre, un jour, à rire. »

« Lambert était assis au soleil, le dos contre la digue. Je n'ai pas été étonnée de le voir là. Sa maison n'était toujours pas vendue. Il ne semblait pas pressé de partir. Je savais que l'on pouvait rester très longtemps comme ça, les yeux dans la mer, sans voir personne. Sans parler. Sans même penser. Au bout de ce temps, la mer déversait en nous quelque chose qui nous rendait plus fort. Comme si elle nous faisait devenir une partie d'elle. Beaucoup de ceux qui vivaient cela ne repartaient pas.
Je ne sais pas si Lambert allait partir.
Je ne sais pas si j'avais envie qu'il reste. »

« Je me suis approchée du visage décharné de L'Errante,
comme d'une sœur de misère, son sexe ouvert, sa déchirure. Cette impudeur... Comment Raphaël osait-il ? Je ne sais pas où il puisait cette force, de quelle part obscure lui venait ce besoin de creuser toujours plus profond. Sans concession. J'aurais voulu être capable de vivre comme il sculptait. Au sang et à la chair.
Oser ce que j'étais.
Ils sont tous partis, le fondeur, Hermann. Je suis restée seule dans l'atelier, j'ai posé mes mains sur les mains de bronze, L'Errante, dont les joues creuses et les lèvres vides me rappelaient le vide de mon propre ventre.
De mes nuits.
Sans toi.
Mes nuits vides.
Cette femme avait porté son enfant mort dans les bras. Elle avait marché avec lui. Elle l'avait nourri jusqu'à ce que quelqu'un le lui arrache. Un lambeau. Un bras. Comme on t'avait arraché à moi. Que me restait-il de toi ? À la fin, je n'arrivais plus à pleurer. Ils m'ont fait dormir. Des heures. Des jours. Un matin, ils ont ouvert la porte. Il y avait du soleil. Ils ont dit que j'allais mieux.
Je t'ai réclamé. À genoux dans les églises, moi qui ne croyais en rien. Ils ont dû m'enfermer encore. Jusqu'à ce que tu deviennes un silence. Une ombre éternelle sous ma peau. J'ai relevé la tête, doucement. Devant moi, L'Errante semblait me sourire. Sans doute les reflets de la lumière dans les plis du visage. Où est-elle partie après qu'on lui a arraché son enfant ? A-t-elle pu aimer à nouveau ?
Les larmes ont coulé sur mes joues. Je ne savais pas que je pleurais.
Je pleurais pourtant, des larmes tellement salées qu'elles m'ont donné envie de vomir. »

« J'écoutais Ursula. J'aimais la façon précise qu'elle avait de raconter comme si elle voulait donner à voir. La silhouette fragile de l'enfant longeant les murs du couloir, ses pieds dans la poussière, les yeux tristes de Nan, le matin, quand elle trouvait le lit vide. Cette porte qu'il devait pousser. »

« Les gens qui se désirent sont toujours plus beaux. Ça donnerait envie de désirer rien que pour être beaux comme eux. »

« Le soir, j'ai passé ce qui me restait de vert Hopper sur la porte de ma chambre. J'ai laissé la fenêtre ouverte pour faire partir l'odeur.
Je suis sortie.
Il n'y avait personne sur le chemin. Juste un oiseau sentinelle qui observait la lande.
Je me suis assise jusqu'à ce que l'espace m'avale. Fasse de moi un être minéral en contemplation devant le monde. »

« -On va y aller, il a dit d'une voix terne.
Il a repris du café.
Et puis il s'est levé.
Il est passé dans le couloir. La pierre était devant la porte. Il n'a pas expliqué pourquoi elle était là.
Il a ouvert et il est resté sur le côté. Le journaliste s'est arrêté.
C'était toujours comme ça, ceux qui entraient dans l'atelier ne pouvaient rien dire.
J'ai été comme ça moi aussi, la première fois. Immobile, avec cette envie de fuir.
Raphaël a fait un geste de la main, tout était là, l'essentiel de ce qu'il pouvait dire.
Le journaliste s'est enfoncé entre les sculptures. Avec la lumière qui tombait des fenêtres, les patines paraissaient plus rouges. Elles vibraient. L'homme frôlait les ventres, sans oser les toucher. Les membres cassés qui traînaient dans les cartons, les têtes aux bouches comme des cris.
Raphaël l'a laissé faire. Il est allé s'asseoir à sa table.
Les bronzes prenaient la lumière, ils l'absorbaient. Et cette lumière prise devenait une autre lumière. Il s'est passé un temps très long. L'homme a fini par sortir son appareil et il a fait quelques photos des bronzes, Le Silence, Les Suppliantes, Les Femmes assises, quelques sculptures sans titre.
Il a pris une photo de la signature dans le socle.
Il est revenu vers Raphaël.
- Je voudrais faire une photo de vos mains.
Un gros plan, avec un bout du grillage que Raphaël triturait entre ses doigts.
Il a fait aussi deux portraits de lui.
- Je vais vous faire avoir une double page.
Raphaël n'a pas répondu.
Avant de sortir, le journaliste s'est retourné.
- C'est bien, une double page dans Beaux-Arts vous savez... »

« Le vent ne siffle que lorsqu'il rencontre quelque chose. Un obstacle. Il ne siffle jamais sur la mer. L'espace le laisse silencieux.

Lambert m'avait dit cela, le soir de la fête, quand on était accoudés à la lucarne. Il m'avait parlé du vent, là-bas, chez lui. Des sifflements incessants dans les arbres qui le réveillaient et lui faisaient penser à la nuit.
Je suis retournée aux falaises.
Trois poussins étaient nés dans un nid du creux d'Écalgrain.
Un endroit de roches presque rouge. J'ai passé un temps infini à les regarder. Cet appétit féroce qu'ils avaient, à peine éclos.
Je n'ai pas eu envie de les dessiner.
Je ne suis pas passée devant chez Théo. »

« - Vingt-cinq ans que je vivais avec eux... J'avais pas d'homme, pas d'enfant. J'avais au moins un secret. J'ai appris à me taire. Mon père, je le tenais avec ça. Il le savait, il ne parlait plus de partir. Il serait pas plus heureux que nous, c'est ce que je me suis dit, combien de fois ! Pas plus heureux...
La Mère était arrivée près de nous, le ventre contre la table. Je sentais son odeur de vieille. Cette vie de silence. Lili a posé les yeux sur elle. C'était un regard sans amour. Sans pitié.
- Hein la Mère, il serait pas dit qu'il serait plus heureux que nous ?
Une victoire sans gloire. Tellement triste et gagnée sur quoi ? »

« [Lili] Avait-elle pu aimer ? Avait-elle su être femme ? Ce besoin qu'elle avait eu de détruire pour ne pas crever de sa propre douleur. »

« Ici, il neige.
La neige tombe, chahutée par le vent et vient plâtrer les murs du monastère. C'est très important, la neige. Elle n'est pas venue comme les autres années. D'habitude, elle arrive comme la mer monte, avec des flux et des reflux. Elle tombe, elle fond, elle revient, elle fond un peu moins, recouvrant le paysage par couches successives. Cette année, elle s'est installée d'un coup. Hier, j'ai pu me promener. C'est toujours une date importante la première fois où on peut sortir dans la neige.
J'espère que vous allez bien en ce moment et que le froid ne se fait pas trop sentir dans votre maison. »

« La présence de Lambert avait éveillé la meute des fantômes.
Elle les avait faits se lever, dans une formidable avancée, et Nan les avait suivis. »

« J'ai entendu le clic-clac accroché de la pendule, ce moment particulier qui n'arrivait que deux fois par jour, où la petite aiguille, en basculant sur 10 venait se bloquer entre les crans secrets du mécanisme. On s'est tus. Le temps que l'aiguille se décroche, deux minutes se sont perdues, inexistantes. »

« - T'as les yeux de la lande, elle a dit en posant le bol devant moi.
Les yeux de la lande, les yeux de ceux qui errent.
- Une journée entière de guet à la mer, j'étais bien... j'ai fini par dire. »

« Il me regardait le quitter. Il ne cherchait pas à me retenir.
Il lui est arrivé plusieurs fois de me parler de cette maison qu'il avait dans le Morvan, un ancien moulin au bord d'un ruisseau. Il n'en disait pas davantage, simplement qu'il aimerait me montrer cet endroit.
Il est reparti.
C'était bien comme ça. J'apprenais à l'attendre.
Il y avait des silences troublants entre nous. »

« Il a pris mes mains entre les siennes et puis celles de Lambert. Il nous a dit qu'il avait deux heures de temps jusqu'à la messe des vêpres. On a échangé quelques mots sur cette longue route qu'il avait fallu faire pour venir jusqu'ici. Il a expliqué que les chemins les plus longs étaient souvent les plus nécessaires. Marcher et méditer. Il avait mis de longs mois pour arriver ici. Des années encore pour comprendre ce qu'était la vraie vie. Il avait abordé la sagesse. Il était arrivé à la contemplation. »

Quatrième de couverture

La Hague... Ici on dit que le vent est parfois tellement fort qu'il arrache les ailes des papillons. Sur ce bout du monde en pointe du Cotentin vit une poignée d'hommes. C'est sur cette terre âpre que la narratrice est venue se réfugier depuis l'automne. Employée par le Centre ornithologique, elle arpente les landes, observe les falaises et leurs oiseaux migrateurs. La première fois qu'elle voit Lambert, c'est un jour de grande tempête. Sur la plage dévastée, la vieille Nan, que tout le monde craint et dit à moitié folle, croit reconnaître en lui le visage d'un certain Michel. D'autres, au village, ont pour lui des regards étranges. Comme Lili, au comptoir de son bar, ou son père, l'ancien gardien de phare. Une photo disparaît, de vieux jouets réapparaissent. L'histoire de Lambert intrigue la narratrice et l'homme l'attire. En veut-il à la mer ou bien aux hommes ? Dans les lamentations obsédantes du vent, chacun semble avoir quelque chose à taire.

Dans ce livre dense en personnages et en rebondissements, Claudie Gallay nous convainc une nouvelle fois de la singularité de son univers romanesque. Les déferlantes est son cinquième roman publié dans la collection La brune, après l'excellent accueil de ses deux derniers, Seule Venise et Dans l'or du temps.

Éditions du Rouergue, Collection La Brune,  mars 2008
522 pages
Grand Prix des lectrices Elle - Roman- 2009

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