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mercredi 5 février 2020

Olga ★★★★☆ de Bernhard Schlink

Une histoire passionnante, d'amour, de fidélité, de transmission, qui me reste en mémoire bien des semaines après la lecture. Un portrait absolument brillant d'une femme forte, passionnée et audacieuse, qui sera contrainte de vivre en deçà de ses capacités intellectuelles, privé de son amour. C'est également l’histoire d'un homme, Herbert-Stranz, explorateur méconnu, qui brillera par son absence dans la vie d'Olga.
« Elle se blottit contre lui et il passa son bras autour d’elle."Que vas-tu chercher là-bas ?– Nous Allemands…– Non, pas nous Allemands. Que vas-tu chercher, toi ?"Il gardait le silence, et elle attendit. Tout à coup, le bruit du vent, le cheval qui s’ébrouait et le chant du rossignol lui semblèrent tristes. Comme s’il lui était signifié que sa vie serait attente et que l’attente n’aurait pas de but, pas de fin. »
En toile de fond, la grande Histoire de l'Allemagne, ses ambitions coloniales excessives, ses guerres mondiales, les actes terroristes des années 70.

La construction du récit est intelligente. Elle permet au lecteur de découvrir le personnage d'Olga au fur et à mesure de sa lecture, sa vie et sa relation amoureuse avec Herbert, l'homme de sa vie, son lien également avec le narrateur du récit, et de faire monter l'émotion du lecteur crescendo pour finir en apothéose.

Une écriture épurée, comme dans "Le Liseur", livre que j'avais également beaucoup apprécié.

« Ce qui lui manquait tous les jours, c'était la musique. Elle avait chanté avec les enfants à l'école, dirigé le coeur et joué de l'orgue à l'église, et adoré les concerts où elle se rendait quelquefois à Tilsit. Maintenant elle lisait des partitions et jouait la musique dans sa tête, c'était une piètre compensation. Elle avait adoré aussi les bruits de la nature, les oiseaux, le vent, les vagues de la mer. Elle avait aimé être réveillée en été par les coqs, en hiver par les cloches. Elle était heureuse de ne plus entendre les haut-parleurs. Avec les nazis, le monde était devenu bruyant ; ils avaient installé des haut-parleurs partout, qui crachaient sans arrêt des discours, des marches militaires, des appels, un tintamarre obsédant. Mais rien n'est si désagréable à entendre qu'on renonce aussi à entendre ce qui ne l'est pas.
Apprendre, c’était un privilège. Ne pas apprendre quand on en avait la possibilité, c’était se montrer bête, enfant gâté, prétentieux.

Elle aimait les cimetières parce que là ils étaient tous égaux, les puissants et les faibles, les pauvres et les riches, les gens qui avaient été aimés et ceux dont personne ne s’était soucié, ceux qui avaient connu le succès et ceux qui avaient échoué. À cela le mausolée ou la statue d’ange ou l’imposant tombeau ne changeaient rien. Ils étaient tous également morts, nul ne pouvait ni ne voulait plus être grand, et trop grand ne voulait plus rien dire.
Ils n'étaient pas particulièrement sévères, mais c'étaient les années cinquante, et pour eux un film avec Brigitte Bardot incarnait le vice, et une pièce de Brecht le communisme ; et les jeans étaient non seulement superflus, puisque j'avais suffisamment de pantalons corrects à user, mais en plus ça faisait voyou. Lorsque je me mis, en plus, à douter de la politique d'Adenauer, pour laquelle mes parents votaient à toutes les élections, et que je voulus en parler avec eux, mon père vit cela comme une attaque contre le monde qu'il avait contribué à reconstruire après les horreurs du national-socialisme.  
Quand je commençai à m'intéresser aux filles, pour ma mère ce fut encore une autre cause de souci. Il ne fallait surtout pas, au nom du ciel, que je tombe amoureuse trop tôt, que je me lie trop tôt. Elle notait qu'elles étaient mes lectures, constatait qu'avec Félix Krull j'allais de lit en lit, qu'avec Julien Sorel je séduisais Madame de Rénal et Mathilde de La Mole, qu'avec le noble Mitia je faisais de la petite paysanne Katiouchka une prostituée, et elle était atterrée.
L’histoire n’est pas le passé tel qu’il fut réellement. C’est la forme que nous lui donnons.
Les gens sociables vivent dans le présent, les solitaires dans le passé.
- Le désert - dans le désert de sable il voulait forer des puits et construire des usines, et dans le désert de glace explorer le Passage et conquérir le pôle, mais tout cela était beaucoup trop grand, et d'ailleurs ce n'étaient que des discours. Dans le désert il ne voulait rien faire, il voulait s'y perdre. Il voulait se perdre dans l'immensité. Mais l'immensité n'est rien. Il voulait se perdre dans le néant. - Lui avez-vous demandé pourquoi... - Ah, garçon (c'est ainsi qu'elle m'appelait), nous ne parlions pas de choses difficiles. Quand nous étions ensemble, il était plein d'inquiétude. Toujours plein d'inquiétude. En lui, c'était comme une course, et je devais courir à côté de lui sans décrocher, et j'étais bien trop essoufflée pour lui dire ce que j'avais à dire. 
Quels lâches vous êtes, vous les hommes ! Tu n’avais pas eu le courage de m’annoncer la bêtise que tu allais faire en partant pour l’hiver, lui n’a pas eu le courage de parler avec moi de son choix politique démentiel. ... Face à la neige et à la glace, aux armes et à la guerre, là vous vous sentez à la hauteur, vous les hommes, mais pas face aux questions d’une femme.
Je connaissais le sentiment qu’il n’y a rien à quoi aspirer qui soit vraiment satisfaisant, rien pour quoi travailler, rien à quoi croire, rien qu’il soit vraiment satisfaisant d’aimer. Ce sentiment transformé en philosophie : c’est ainsi que je me représentais le nihilisme.
Vous êtes pour la morale, je sais, disait-elle d'un air acerbe. Quand on fait la morale, on veut faire ça en grand, et en même temps gentiment. Mais personne n'est aussi grand que son discours moralisant, et la morale n'est pas gentille.
Ce qui t'est donné, tu ne peux en profiter que si tu l'acceptes.
Je perdais quelque chose que je ne trouverais plus jamais. Et je perdais nos conversations et son visage et sa silhouette et ses mains chaudes et son odeur de lavande. 
Le silence s'apprend - en même temps que l'attente, qui va avec le silence. 
L'enchantement du lointain, la vastitude du désert et de l'Arctique, ton désir de n'importe où et de nulle part, tes fantasmes coloniaux - quels rêves chimériques ! Je sais, tu n'es pas le seul à en faire. Pas une semaine sans que je lise qu'on exalte l'avenir de l'Allemagne sur les mers et en Afrique et en Asie, la valeur de nos colonies, la force de notre flotte et de notre armée, la grandeur de l'Allemagne, comme si nous avions grandi au point que notre pays serait devenu trop petit, comme un vêtement, et qu'il nous fallait la taille au-dessus.
Les Français, les Anglais, et les Russes ont eu leurs patries de bonne heure, les Allemands ont longtemps eu la leur uniquement dans leur imaginaire, pas sur terre mais dans le ciel - Heine a écrit là-dessus. Sur terre ils ont étaient morcelés et déchirés. Lorsque Bismarck leur a finalement créé leur patrie, ils s'étaient habitués à imaginer. Ils n'ont pas su s'arrêter. Ils continuent à fantasmer, là ils sont en train d'imaginer la grandeur de l'Allemagne et ses triomphes sur les mers et les continents lointains, et des prodiges économiques et militaires. Ces fantasmes vont dans le vide, et c'est d'ailleurs le vide qu'en fait vous aimez et cherchez. Dans ce que tu écris, il s'agit de se consacrer à une grande cause, mais ce que tu veux c'est te perdre, comme un cours d'eau se perd dans les sables, te perdre dans le vide, dans le néant. J'ai peur de ce néant dans lequel tu veux te perdre. Cette peur est pire que la peur qu'il t'arrive malheur. 
Parfois j'ai eu pitié de moi, qui ai grandi sans amour et qui, même avec toi, n'ai pu vivre son amour que tant bien que mal. Maintenant je pense aux soldats morts par milliers et à leurs vies qu'ils n'ont pas vécues, aux amours qu'ils n'ont pas vécues, et cela m'ôte tout apitoiement sur moi-même. Reste la tristesse. »

Quatrième de couverture

L’est de l’empire allemand à la fin du XIXe siècle. Olga est orpheline et vit chez sa grand-mère, dans un village coupé de toute modernité. Herbert est le fils d’un riche industriel et habite la maison de maître. Tandis qu’elle se bat pour devenir enseignante, lui rêve d’aventures et d’exploits pour la patrie. Amis d’enfance, puis amants, ils vivent leur idylle malgré l’opposition de la famille de Herbert et ses voyages lointains. Quand il entreprend une expédition en Arctique, Olga reste toutefois sans nouvelles. 
La Première Guerre mondiale éclate, puis la Deuxième. À la fin de sa vie, Olga raconte son histoire à un jeune homme qui lui est proche comme un fils. Mais ce n’est que bien plus tard que celui-ci, lui-même âgé, va découvrir la vérité sur cette femme d’apparence si modeste. 
Bernhard Schlink nous livre le récit tout en sensibilité d’un destin féminin marqué par son temps. À travers les décennies et les continents, il nous entraîne dans les péripéties d’un amour confronté aux rêves de grandeur d’une nation.

Bernhard Schlink, né en 1944 près de Bielefeld, est juriste. Il est l'auteur de nouvelles et de romans traduits dans le monde entier, et du succès international Le liseur (1996), adapté au cinéma par Stephen Daldry. Toute son oeuvre est publiée aux Éditions Gallimard, notamment Amours en fuite (2001) et La femme sur l'escalier (2016)

Éditions Gallimard, décembre 2018
267 pages 
Traduit de l'allemand par Bernard Lortholary

lundi 16 décembre 2019

L'homme à tout faire ★★★★☆ de Robert Walser

Très bon moment de lecture, qui m'a donné envie de découvrir d'autres œuvres de Robert Walser, grand poète aussi, dont l'oeuvre émouvante est trop mal connue. D'en connaître davantage sur cet auteur, peut-être en lisant l'ouvrage de Philippe Lacadée "Robert Walser, le promeneur ironique".
Joseph entre au coeur d'une maison bourgeoise dans laquelle il est engagé comme l'homme à tout faire de Mr Tobler, ingénieur inventeur quelque peu exubérant qui rencontre des difficultés à trouver des financements pour ses projets. Joseph devient témoin de ce monde en apparence plein de simplicité, de la vie que l'on mène à "l'Etoile du Berger", et assiste impuissant à son déclin. Il apprécie et admire cette nature qui l'entoure et l'enveloppe amoureusement. La façon dont est écrit ce roman, avec un style indirect, embarque totalement le lecteur. Je ne sais pas trop l'expliquer mais j'ai eu l'impression de vivre avec le héros, de respirer le même air que lui, ...de plonger dans le lac à ses côtés. Ce sont certainement les réflexions intimes du héros qui se mêlent aux descriptions des lieux, des saisons et celles des événements qui donnent à ce roman une atmosphère intimiste.
(chronique écrite en 2015)

« C'est étrange mais dès qu'on entend les pas d'une personne connue, c'est comme si au lieu d'approcher elle était déjà là en chair et en os, jamais son apparition effective n'est plus une surprise, quel que soit son air.Tobler était fatigué et énervé, mais il n'y avait là rien de surprenant, car c'est toujours dans ces états qu'il rentrait à la maison. Il s'assit, soupira bruyamment ; corpulent comme il l'était, la montée de la pente lui avait été pénible ; puis il demanda ses pipes. Joseph bondit comme un dératé jusqu'à la maison pour satisfaire aussitôt ce désir, heureux d'éviter son supérieur ne fut-ce qu'une demi-minute.Lorsqu'il revint muni du nécessaire à fumeur, la situation avait déjà changé. Tobler faisait une tête effrayante. Sa femme lui avait tout dit en peu de mots. A présent, elle était là debout, avec une audace que Joseph trouva inouïe et regardait tranquillement son mari. Celui-ci avait l'air d'un homme qui ne peut pas se répandre en malédictions, parce qu'il sent qu'il passerait les bornes.- Alors, M. Fischer est venu, à ce que j'apprends, dit-il, comment a-t-il trouvé les choses ?- Très bien.- L'horloge-réclame ?- Oui, elle lui a plu tout particulièrement. Il a dit qu'il lui semblait que c'était un projet tout à fait excellent.- Lui avez-vous aussi montré le distributeur automatique pour tireurs ?- Non.- Et pourquoi ?- M. Fischer était tellement pressé, à cause de sa femme, qui attendait en bas, à la grille du jardin.- Et vous avez laissé cette dame attendre ?Joseph ne répondait rien.- Et il faut que j'aie comme employé un abruti pareil ! cria Tobler, incapable de contenir plus longtemps la fureur et la désolation commerciale qui le rongeaient. Il faut que j'aie le malheur d'être trompé par ma propre femme et par un commis qui n'est bon à rien. Le diable lui-même aurait peine à faire des affaires, dans des conditions pareilles !Il aurait fracassé du poing la lampe à pétrole si, à cet instant, avant que la main ne s'abatte, Mme Tobler n'avait heureusement un peu écarté l'objet. 
Pour le moment, la maison Tobler répand encore dans les riants environs une odeur de propreté et de bienséance, et comment ! Auréolée comme par les éclairs du plein soleil, rehaussée sur une colline verdoyante qui se penche, merveilleusement riante, vers le lac et la plaine, cernée et embrassée par un jardin vraiment "de maîtres", elle est l'image même d'une joie réservée et méditative. Ce n'est pas pour rien qu'elle est contemplée par les promeneurs qui passent par hasard, car c'est un véritable régal pour les yeux. »

Quatrième de couverture

Maître à écrire de Kafka, salué par les plus grands écrivains de son temps (Hesse, Hofmannstahl, Mann, Zweig, Musil) comme leur égal, Robert Walser (18781956) n'occupe pas encore la place qui lui est due. Son œuvre apparaît pourtant, aujourd'hui, comme la " plus singulière sans doute que la Suisse allemande ait produite durant le demi-siècle qui sépare Gottfried Keller de Frisch et Dürrenmatt " ainsi que le relève Walter Weideli, le traducteur de cette première version française de L'homme à tout faire. Cette désaffection est peut-être le contrecoup de l'extrême indépendance de Walser qui vécut toujours en marge des milieux littéraires, passant les vingt-sept dernières années de sa vie à l'asile psychiatrique de Herisau, où il se contenta, après avoir cessé d'écrire, de " rêver dans un modeste coin " tel un Hölderlin de l'ère industrielle. L'homme à tout faire (Der Gehülfe, paru pour la première fois à Berlin en 1908) est le roman le plus important de Robert Walser. C'est l'évocation apparemment banale de la vie d'un petit employé du nom de Joseph Marti, entré au service de l'ingénieur Tobler, l'inventeur d'une horloge-réclame et d'un fauteuil mécanique. Logé et nourri chez les Tobler, dans une villa pimpante dominant le lac de Zurich, Joseph doit tenir les comptes du " bureau technique " de son patron, recevoir les clients et, surtout, éconduire les créanciers. Être mystérieux, rêveur et fantasque, Joseph Marti se révèle d'une ingénuité étrange procédant d'une sorte de voyance mélancolique. Pourquoi se soumet-il à la tutelle quasi tyrannique de son employeur ? Quels liens secrets l'unissent-ils à Mme Tobler avec laquelle, durant les fréquents voyages du " maître ", il converse longuement ? Quel est le dernier mot de sa non-volonté, de sa non-ambition et de sa soumission à un monde dont toutes ses réflexions dévoilent l'absurdité et l'aliénation ? Ce sont quelques-unes des nombreuses questions qui sous-tendent cet extraordinaire roman, où toutes les préoccupations de l'homme contemporain se trouvent évoquées par une conscience foncièrement autre, Walser ne cessant de s'identifier à son personnage. Jean-Louis Kuffer

Éditions L'Âge de l'Homme, avril 2000
282 pages 
Traduit de l’Allemand et présenté par Walter Weideli
Première traduction en 1908
Adapté au cinéma en 1976 par Thomas Koerfer 

dimanche 15 décembre 2019

Le Rêve de l'Okapi ★★★★☆ de Mariana Leky

« Peu importe combien pèse le rocher.
Seule importe la raison
pour laquelle on le soulève. »
Hugo Girard,
l'homme le plus fort du monde, 2003

Une belle et émouvante histoire qui accroche le coeur, un roman d'apprentissage qui fait passer un bon moment, qui fait du bien.
Il y est question de voies intérieures, d'oniriques présages, de bouddhisme, d'amour, beaucoup d'amour et d'amitié, de superstitions, de violences et d'alcool, de transmissions inter-générationnelles, de secrets lourds à porter, de bizarreries aussi : un bouddhiste qui sort d'un bois et mange un mars par exemple, ou une jeune fille capable de faire tomber des choses.
Un village plein de charmes, aux habitants tous aussi charmants, ou presque tous : Luise, Selma, Martin, Palm, Astrid, Elsbeth, L'Opticien, Marlies la triste pour qui tout est toujours délavé et le temps passait sans raison...
Un petit rayon de soleil, ce livre. Une belle réflexion sur la mort et le sens de la vie, la vie réelle : comment être reconnaissant de vivre et regarder la lumière à travers les branches du pommier ? Se réjouir de la vie, simplement, et essayer par exemple de voir les choses comme si on les voyait pour la première fois.
Une lecture qui donne le sourire, et parfois, chiffonne le visage de larmes. 
Je comprends le succès que le livre rencontre en Allemagne. Il a un charme fou !

« Lorsqu'on regarde longtemps quelque chose de bien éclairé puis qu'on ferme les yeux, la scène réapparaît derrière nos paupières comme une image fixe, où ce qui était clair semble sombre et ce qui était sombre paraît clair. Ainsi, lorsqu'on observe un homme descendre la rue en se retournant pour faire un dernier, tout dernier, tout tout dernier signe de la main, puis qu'on ferme les yeux, on revoit, figés, le tout tout dernier signe de la main, le sourire , les cheveux sombres de l'homme qui sont devenus clairs et ses yeux clairs désormais très sombres.Lorsque ce qu'on a fixé était quelque chose de fondamental, quelque chose, disait Selma, capable de faire basculer toute l'immensité de la vie, alors cette image ne cesse de resurgir. [...] L'image ne cesse de réapparaître, elle surgit comme un écran de veille de la vie, souvent au moment où on s'y attend le moins. (Prologue)
Vous devez laisser le monde entrer un peu plus dans vos vies.
[...] par peur de perdre la vie, le facteur à la retraite avait perdu la vie.
Certains villageois pensèrent que le moment était venu de révéler une vérité cachée et se mirent à écrire des lettres exceptionnellement éloquentes, pleines de « toujours » et de «  jamais ». Ils se disaient qu'avant de mourir, il convenait au moins, à la dernière minute, de donner un peu authenticité à leur vie. Ils croyaient aussi que les vérités cachées étaient les plus authentiques de toutes : comme on n'y touche jamais, leur authenticité se fige, et comme le secret les condamne à l'immobilité, elles engraissent au fil des années. Les gens qui trimbalaient ces vérités cachées et obèses n'étaient pas les seuls à croire cela : la vérité elle-même croyait à authenticité de dernière minute. Elle aussi voulait absolument sortir in extremis, et elle proférait des menaces : mourir avec une vérité cachée serait particulièrement atroce ; il y aurait une lutte acharnée entre, d'un côté, la mort et, de l'autre, la corpulente vérité, qui refusait de mourir cachée, qui avait déjà passé toute sa vie refoulée, qui voulait maintenant émerger, rien qu'un instant, soit pour répandre une odeur pestilentielle et horrifier tout le monde, soit pour montrer que, à la lumière du jour, elle n'était pas si terrible ni si effrayante.Juste avant la fin présumée, la vérité cachée a l'urgent besoin d'une seconde opinion.
[...] l'homme idéal était pour moi celui qui m'évitait le spectacle de la marche du monde.
J'avais déduit toute seule que mon grand-père était mort, personne ne me l'avait dit explicitement. Selma prétendait qu'il était tombé à la guerre et j'avais compris qu'il avait trébuché. Mon père affirmait qu'il était resté à la guerre et j'avais compris que la guerre était un endroit où, à un moment de la vie, on avait par le passé séjourné longtemps.
Si tu veux mon avis, que le sexe avec Renate ait fait perdre la raison à ton mari ne révèle pas grand-chose sur la qualité de leur liaison. Après tout, quand on flanque un coup de poêle sur la tête de quelqu'un, ça lui fait perdre la raison aussi.Elsbeth sourit. La vérité ligotée, si volumineuse, pesait des tonnes, mais constater que l'opticien pouvait la tenir au creux de sa main lui faisait du bien.
Selma, ce n'est vraiment pas une raison pour te remettre à fumer, dit l'opticien.Un quart de seconde après avoir prononcé cette phrase, il sut que c'était la phrase la plus idiote prononcée depuis bien longtemps, et ce à une période avare en phrases idiotes. Plus idiote encore que celles sur le prétendu temps qui guérit toutes les blessures, plus idiote que celle sur les voies du Seigneur prétendument impénétrables.
Ça, ce n'est pas l'amour, c'est la mort.[...]Et il y a une différence subtile entre les deux, ajouta-t-elle en souriant. On en connaît qui sont revenus du royaume de l'amour.
[...] j'étais décrépite d'amour.
Merci de m'apporter comme ça, à la fin, autant de commencements, chuchota-t-elle, et merci de ne m'avoir rien dit de toute notre vie. Sans ça, nous n'aurions peut-être pas pu la passer ensemble. Imagine-toi un peu.
Pendant la brève allocution du pasteur du chef-lieu, mes parents se tinrent la main, parce qu'aux enterrements, on a tout naturellement recours aux mains de ceux qui nous ont longtemps aimé, et juste le temps d'un enterrement, le fait qu'ils ne nous aiment plus devient secondaire. »

Quatrième de couverture

Westerwald, 1933. Quand Selma rêve d'un okapi, le village tremble. Car nul n'ignore que ce songe-là est un songe funeste. Tous les habitants sont sur le qui-vive. Parmi eux, Luise, la petite-fille de Selma, observe avec son ami Martin les adultes prendre leurs dispositions, en prévision du pire : révéler sa flamme, avouer des secrets, quitter son mari, partir découvrir le monde...Mais le pire ne survient pas là où on l'attend.

Mariana Leky nous livre un joyau de charme et de fantaisie, d'une grande originalité. Acclamé par la presse, traduit dans le monde entier, Le Rêve de l'okapi connaît un succès phénoménal en Allemagne. Libraire puis journaliste, Mariana Leky vit à Berlin.

Éditions JC Lattès, avril 2019
363 pages 
Traduit de l'allemand par Céline Maurice
Prix des Libraires allemands 2019

samedi 26 août 2017

L'affaire Collini ★★★★☆ de Ferdinand Von Schirach


Chacun doit être à la hauteur de ses actes. 
(Ernest Hemingway, cité en exergue)

Les ordres sont les ordres, pauvres moutons que nous sommes...
Tuer de sang-froid, dépasser l'entendement ... des actes non condamnables en temps de guerre; les officiers obéissaient aux ordres, simplement aux ordres. Pourquoi, comment les juger assassins ? Ils agissaient selon le droit et la loi en vigueur. Et si, par mégarde, ils avaient dépassé les bornes, franchi les frontières du soutenable, les procédures donnaient lieu à des non-lieux; les faits étaient prescrits. Ils étaient protégés et les plaintes anéanties, oubliées, ensevelies ... et, parfois, réveillées par un désir de vengeance.
La vengeance est au coeur de ce récit que nous livre Ferdinand Von Schirach.
Le récit d'un homme meurtri, un récit véridique, poignant, romancé, qui sonne si juste, un tsunami (r)éveillant les consciences «En Janvier 2012, quelques mois après la publication du livre en Allemagne, le ministère fédéral de la Justice a institué une commission d’enquête indépendante pour évaluer l’empreinte laissée par le passé nazi sur le ministère. Ce livre a participé à la mise en place de cette commission.»
Comment ne pas recommander cette lecture à tous ?
Le personnage de Caspar Leinen, avocat commis d'office dans l'affaire Collini, est très touchant, un personnage torturé, l'auteur nous donne à voir son courage, sa détermination envers et contre tout «il savait qu'il allait réduire son enfance à néant et que Johanna ne reviendrait plus. Et que tout cela ne jouait aucun rôle.» pour que justice soit rendue.
A lire, oui, nécessairement, absolument.

«Seule la folie a régné sur ce pays.»
(une citation des Sonnets du Moabit d'Albrecht Haushofer)


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«- J’ai grandi dans cette famille pour ainsi dire...Mattinger hocha la tête. «Et alors ? Dans votre prochain procès, le meurtre vous fera penser à quelque événement tragique de votre enfance. Et dans celui d’après, vous ne cesserez de songer à cette ancienne amie qui a été violée. Puis, le nez de votre client vous déplaira ou vous penserez que les drogues qu’il trafique sont le plus grand fléau de l’humanité. Vous voulez être défenseur, vous devez alors vous comporter comme tel. Vous avez accepté de défendre un homme. Bien. Peut-être était-ce une erreur. Mais c’était votre erreur à vous seul, pas la sienne. Dorénavant, vous avez des responsabilités envers cet homme, vous êtes tout ce qu’il a ici.»
Qui se trouve pour la première fois dans une salle d'autopsie rencontre sa propre mort.
Tandis qu'il lisait ses explications, tandis que l'horreur se dessinait, phrase après phrase, la salle se métamorphosa. es gens, des paysages, des villes prenaient forme, les phrases devinrent des images, elles prirent vie, et, bien plus tard, un des spectateurs dirait qu'il avait pu sentir l'odeur des champs et des prairies de l'enfance de Collini. Mais, pour Caspar Leinen, c'était autre chose qui se jouait : des années, il avait écouté ses professeurs, il avait appris les lois et leur interprétation, il avait essayé de comprendre ce qu'était un procès pénal, mais il lui avait fallu attendre ce jour, sa propre intervention au cours de l'audience, pour comprendre qu'il s'agissait en réalité de tout autre chose : de l'homme meurtri.
Ce qu'a fait Meyer a toujours été objectivement inhumain. Que les juges des années 1950, 1960 aient peut-être tranché en sa faveur n'y change rien. Et qu'ils ne le fassent plus aujourd'hui signifie simplement que nous avons progressé.»
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Ludswiburg
Il s'acheta un guide et réalisa que l'histoire de la ville 
était celle de la guerre.
C'est de là qu'en 1812 l'armée wurtembourgeoise était partie rejoindre Napoléon, 
presque seize mille hommes dont la plupart périrent en Russie. 
Pendant la Première Guerre mondiale, cent vingt-huit officiers 
et quatre mille cent soixante hommes de troupe du «régiment Alt-Württemberg» 
étaient tombés «au champ d'honneur» 
- c'était gravé dans la pierre d'un monument aux morts. 
En 1940, Le Juif Süss 
[film de propagande nazi, qui servit d'appel à la haine raciale contre les Juifs] 
fut tourné dans cette ville, parce que Joseph Süss Oppenheimer y avait vécu.


Quatrième de couverture

Hans Meyer, une personnalité respectée de la haute société allemande, est sauvagement assassiné dans sa chambre d’hôtel à Berlin. Le jeune avocat Caspar Leinen est commis d'office pour assurer la défense de l'assassin présumé, un certain Fabrizio Collini. Il ne comprend pas comment cet ancien ouvrier de chez Mercedes, en apparence un homme sans histoires, pourrait être lié au grand industriel octogénaire, et pourquoi il aurait voulu le tuer. Surtout que Collini se mure dans le silence... 
Leinen est d’autant plus troublé que Hans Meyer était aussi le grand-père de son meilleur ami. Quand il commence ses recherches pour défendre son client, il ne se doute pas qu’elles le mèneront au cœur d’un chapitre particulièrement sombre de l’histoire allemande, dont l’affaire Collini constitue simplement l’épilogue...

Editions Gallimard, juin 2014
160 pages
Traduit de l'allemand par Pierre Malherbet

mardi 1 août 2017

Crimes de Ferdinand Von Schirach


Onze faits divers réels, onze crimes perpétrés en Allemagne, des crimes plus ou moins intenses, certains d'une rare violence, et dont les motivations des criminels sont ici analysées par l'auteur. Il s'en fait le narrateur, en tant qu'avocat pénaliste ayant véritablement plaidé ces affaires devant la justice berlinoise.
Une écriture efficace, précise, concise, teintée d'humour parfois, qui donne parfois le tournis tant elle est vive.
L'humain est au coeur de chacun de ces histoires, l'analyse experte de l'auteur scrute les méandres de la nature humaine, décortique les comportements humains, les raisons (amour, jalousie, passion, souffrance...) qui les ont amenés à commettre l'irréparable et dresse un véritable profil psychologique des criminels. Derrière un criminel se cache un être humain, un être humain comme vous et moi, et à travers les affaires que l'auteur nous a rassemblées dans ce recueil, on réalise que n'importe qui peut devenir un assassin, et qu'il n'est pas toujours si évident de rendre, pour un juge, son jugement parce que la réalité telle qu'elle apparaît est parfois trompeuse.

«La réalité dont nous pouvons parler 
n'est jamais la réalité en soi.»  Werner K. Heisenberg

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«Sur le fond il n'y a rien à défendre. C'était un problème de philosophie du droit : quel est le sens d'une peine ? Pourquoi punir ? Au cours de mon plaidoyer, j'essayai d'en chercher la cause. Il y a pléthore de théories. La peine doit nous effrayer, la peine doit nous protéger, la peine doit empêcher le coupable de récidiver, la peine doit compenser l'injustice soumise. Nos lois prennent toutes ces théories en compte mais aucune d'entre elles ne s'applique ici. Fähner ne tuera plus. L'injustice du crime allait de soi mais était difficile à évaluer. Et qui voudrait se venger ? Ce fut un long plaidoyer. Je racontai son histoire. Je voulais que l'on comprit que Fähner était à bout.
Car c'est ainsi que nous allons, barques luttant contre un courant qui nous ramène sans cesse vers le passé. Gatsby le Magnifique, Scott Fitzgerald. 
Clients et défenseurs ont un rapport étrange. Un avocat ne souhaite pas toujours savoir ce qui s'est réellement passé. On en trouve les raisons dans notre code de procédure pénale : lorsque le défenseur sait que son client a tué à Berlin, il ne lui est pas permis de demander à entendre des témoins à décharge qui confirmeraient qu'il se trouvait à Munich le jour dit. C'est un équilibre précaire. Dans d'autres cas, l'avocat doit absolument connaître la vérité. Connaître les vraies circonstances pourra peut-être constituer le minuscule garde-fou qui préserve son client d'une condamnation. Que l'avocat croie à l'innocence de son client ne joue aucun rôle. Son devoir est de défendre son client. Ni plus ni moins.
La police, en effectuant son travail, part du principe qu'il n'y a pas de hasard. Les enquêtes comprennent 95 pour cent de travail de bureau, évaluation de la matérialité des faits, rédaction de notes, auditions de témoins. Dans les romans policiers, le coupable avoue lorsqu'on lui hurle dessus; en réalité, ce n'est pas aussi simple. Et lorsqu'un homme, tenant dans la main un couteau ensanglanté, est penché au-dessus d'un cadavre, il est alors considéré comme l'assassin. Aucun policier raisonnable ne croirait qu'il est passé là par hasard ni qu'il a retiré le couteau du corps pour venir en aide. La célèbre sentence du commissaire de police judiciaire disant que "la solution est trop simple" est une invention d'auteurs de scénario. Le contraire est vrai. L'évidence est ce qui est vraisemblable. Et c'est presque toujours ce qui est vrai.Les avocats, en revanche, cherchent une faiblesse dans l'édifice des preuves monté par l'accusation. Le hasard est leur allié, leur devoir est d'empêcher toute conclusion hâtive reposant sur une apparente vérité. Un fonctionnaire de police a dit un jour à un juge de la Cour fédérale de justice que les défenseurs n'étaient que les freins du char de la justice. Le juge répondit qu'un char sans frein n'est bon à rien. Un procès pénal ne fonctionne qu'à l'intérieur de ce jeu de forces.
Suivez l'odeur de l'argent et les traces de sperme. De la sorte, on élucide chaque meurtre.
La fonction de juge d'instruction est peut-être la plus intéressante en matière de justice pénale. On peut passer rapidement sur chaque affaire, on ne doit pas supporter de débats ennuyeux, ni écouter qui que ce soit. Mais ce n'est qu'une des deux faces. L'autre, c'est la solitude. Le juge d'instruction est seul à décider. Tout dépend de lui, il emprisonne les gens ou les libère. Il y a des métiers plus simples.»
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Quatrième de couverture

Crimes est un recueil de nouvelles relatant onze affaires criminelles stupéfiantes. Pour son auteur, Ferdinand von Schirach, avocat de la défense à Berlin depuis une quinzaine d’années, le monstrueux fait partie du quotidien. Mais si les faits rapportés sont bien réels, l’écrivain brouille les pistes et nous introduit dans un monde fictionnel aussi fascinant qu’inquiétant. La violence des crimes est sublimée par le laconisme d’un style presque chirurgical dont le mystérieux pouvoir d’attraction hypnotise le lecteur. 
Mais au-delà de la force spectaculaire d’une prose glaçante, ces récits criminels témoignent d’une compréhension aiguë des motifs psychologiques des criminels. Tel ce mari qui assassine sa femme de manière effroyable, mais dont on découvre l’intolérable torture morale qu’elle lui avait infligée durant d’interminables années. Ou le meurtre de ce frère par sa propre sœur, qui se révèle un étonnant acte d’amour. Von Schirach, pour un coup d’essai, livre un coup de maître : subitement entré en littérature avec ce premier recueil de nouvelles, il transcende le témoignage de sa fonction par la maîtrise souveraine du récit et une réflexion sur la valeur du fait vrai : certains, même après qu’on les a prouvés, restent à peine croyables.

Editions Gallimard, Collection du monde entier, février 2011
215 pages
Traduit de l'allemand par Pierre Malherbet
Prix Kleist en 2010

samedi 29 juillet 2017

La ferme du crime ★★★★☆ de Andrea Maria Schenkel


Un très bon thriller. L'auteure réunit tous les ingrédients pour instaurer un climat de tension palpable, l'atmosphère est angoissante, oppressante, l'ambiance suspicieuse, le suspense à son comble et on tourne les pages à une allure folle, pris dans un engrenage terrifiant. L'auteure s'est inspirée d'un fait réel abominable, à peine croyable, qui s'est déroulé dans les années 20 en Bavière, qu'elle situe, elle, dans les années 50; et c'est un village encore sous le choc de la guerre qui apprend le massacre abominable de toute une famille de fermier. La narratrice interrogera chacun des habitants, et petit à petit, les témoignages permettent d'éclairer les zones d'ombre autour de ce massacre.
La force de ce roman noir réside dans sa structure originale, un peu moins dans sa chute. Dommage, parce que je n'étais pas loin du coup de coeur !
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«[...] Il faut pas dire du mal des morts, c’est pour ça que j’aime pas parler d’eux. Vous savez, on vit dans un petit village. les commérages vont bon train, je préfère pas trop en dire.
Elle a toujours été "une fière", et son père aussi. Ils parlaient qu'avec ceux qui leur revenaient. Ça m'étonne que quand ils allaient à l'église, le dimanche, les saints leur aient pas tourné le dos.
Cette union avait davantage été une association de deux personnes qui partageaient les mêmes intérêts. Un mariage arrangé, chose courante entre paysans. « L’amour viendra avec les années, l’important, c’est de conserver « notre affaire ».
Et quand on est facteur on apprend pas mal de choses, mais s’il fallait toujours croire tout ce que les gens racontent.
Le démon est en chacun de nous et chacun peut le faire sortir à tout moment.»
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Quatrième de couverture

Toute une famille fut assassinée, en 1920, à Tannöd, un hameau de Bavière. L’affaire n’a jamais été résolue. Andrea Maria Schenkel, à la manière de Truman Capote dans De sang froid, par la voix des différents témoins, reprend cette sinistre histoire pour la placer dans les années 1950. Vaches qui s’agitent à l’étable, vent qui balaie les flocons, coins sombres derrière les granges, petite fille qui, la nuit, a peur du loup, brouillard matinal pesant… Tous les ingrédients de l’inquiétude sont là, dans une région catholique très dévote, sur fond d’Allemagne imprégnée de désastre, un pays où les rancœurs sont vives, un impératif : se débrouiller pour trouver de quoi vivre. Un soir, une jeune femme, Barbara, son beau-père, sa mère, et ses deux enfants ont été assassinés sauvagement. Barbara avait été abusée par son beau-père, qui en avait déjà harcelé d’autres. Plusieurs personnes pouvaient avoir envie de le tuer, ou leurs proches de se venger. Et la ferme de Tannöd représente un gros capital, convoité par beaucoup. Encore frissonnant, hanté par les voix des témoins – instituteur, curé, voisins… –, le lecteur referme le livre avec un coupable quasi certain, mais le malaise perdure, parce que là-haut, à Tannöd, les relations n’étaient pas si simples entre les individus et que le monde paysan est fait de secrets, de rancœurs et de non-dits. La Ferme du crime (Tannöd) a été classé meilleur roman criminel du printemps 2006 par les libraires allemands. Une adaptation théâtrale sera mise en scène à Innsbruck (Autriche) puis à Dresde (Allemagne) au printemps 2008. Andrea Maria Schenkel est née en 1962 à Regensburg. Son deuxième livre, Kalteis – une histoire de serial killer dans les années 1930 en Allemagne –, vient de paraître et sera publié dans la collection “Actes Noirs”.

Editions Actes Sud, collection Actes Noirs, janvier 2008
Traduit de l'allemand par Stéphanie Lux
159 pages
Parution originale Tannöd, 2006
Classé meilleur roman criminel du printemps 2006 par les libraires allemands

mercredi 22 février 2017

La pitié dangereuse***** de Stefan Zweig


Éditions Grasset, mai 2010
Traduit de l'allemand par Alzir Hella
458 pages
Édition originale Ungeduld des Herzens, 1939

Quatrième de couverture


En 1913, dans une petite ville de garnison autrichienne, Anton Hofmiller, jeune officier de cavalerie, est invité dans le château du riche Kekesfalva.
Au cours de la soirée, il invite la fille de son hôte à danser, ignorant qu'elle est paralysée. Désireux de réparer sa maladresse, Anton accumule les faux pas qu'il attribue à ce que Stefan Zweig appelle l'impatience du coeur ". Une histoire d'amour déchirante où la fatalité aveugle ceux qu'elle veut perdre. Les personnages du seul roman - désigné comme tel en sous-titre - que Stefan Zweig ait achevé sont les spectateurs hébétés de leur tragédie, symboles d'une civilisation décadente mais incapable de résister à l'ivresse d'une dernière valse.
La prose de Stefan Zweig, brillante et raffinée, est comme le vestige de cette civilisation engloutie par la folie du XXe siècle.

Mon avis ★★★★★

« Il y a deux sortes de pitié. L'une, molle et sentimentale, qui n'est en réalité que l'impatience du cœur de se débarrasser au plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d'autrui, cette pitié qui n'est pas du tout la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l'âme contre la souffrance étrangère.Et l'autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice, qui sait ce qu'elle veut et est décidée à persévérer avec patience et tolérance jusqu'à l'extrême limite de ses forces, et même au-delà. »
Sublime écriture, me voilà une nouvelle fois conquise par les mots de Stefan Zweig. Un roman passionnant, qui tient en haleine, qui tourmente et dont l'analyse des sentiments est une nouvelle fois d'une grande finesse, exceptionnelle. Stefan Zweig nous entraîne ici dans un quasi huit-clos, où le personnage central Anton Hofmiller, jeune et bel homme, officier autrichien va faire preuve d'une pitié lâche, s'embourber dans des faux pas et se faire prendre à ses propres pièges. La pitié sentimentale, dont il fait preuve à l'égard d'Edith de Kekesfalva, une jeune fille handicapée, prend une ampleur telle, qu'elle va se retourner contre lui et devenir extrêmement dangereuse. Stefan Zweig se répète beaucoup, mais à travers ses répétitions démontre à quel point cette pitié, cette "impatience du coeur" peut être dramatique et irréversible. Le personnage d'Hofmiller est faible et pathétique, il manque cruellement de courage et à plusieurs reprises, on a juste envie de le secouer tellement il fait preuve de naïveté et de lâcheté à plusieurs reprises, alors qu'il aurait eu tant d'occasions de rattraper ses maladresses.  Le docteur Condor, personnage très attachant, valeureux a pourtant essayer de le mettre en garde contre cette pitié dévastatrice, l'a sermonné et lui a donné les billes pour éviter le pire : 
« C’est un sentiment à deux tranchants que la pitié. Celui qui ne sait pas s’en servir doit y renoncer. Ce n’est qu’au début que la pitié -comme la morphine- est un bienfait pour le malade, un remède, un calmant, mais elle devient un poison mortel quand on ne sait pas la doser ou y mettre un frein. Les premières injections font du bien, elles calment, arrêtent la douleur. Malheureusement l’âme comme le corps humain possède une faculté d’adaptation extraordinaire. De même que les nerfs réclament une quantité de morphine de plus en plus grande, de même l’âme a besoin de plus en plus de pitié et finalement elle en veut plus qu’on ne peut lui en donner. Le moment vient inévitablement où il faut dire « non » et ne pas se soucier si celui à qui on le dit vous hait plus pour ce « non » que si vous aviez toujours refusé de l’assister. Oui, mon cher lieutenant, il faut savoir dominer sa pitié, sinon elle cause plus de dégât que la pire indifférence. Cela, nous le savons, nous autres médecins, et les juges aussi le savent, et les huissiers et les prêteurs. S’ils cédaient tous à la pitié plus rien ne marcherait. C’est une chose dangereuse que la pitié, terriblement dangereuse ! Vous voyez vous-mêmes le mal qu’a causé votre faiblesse ».
« C’est vous charger d’une lourde, d’une très lourde responsabilité que de rendre quelqu’un fou avec votre pitié ! Un homme doit bien réfléchir avant de se mêler d’une affaire comme celle-ci et savoir jusqu’où il est décidé à aller. Il ne faut pas jouer avec les sentiments d’autrui. Ce qui importe pourtant ce n’est pas si l’on agit durement ou avec douceur, mais uniquement le résultat qu’on obtient en fin de compte »
Au travers du personnage de Condor, l'antisémitisme, quand celui-ci raconte à Hofmiller la véritable identité de de Kekesfalva :
« Le mieux est que nous débutions par le commencement et que pour le moment nous laissions de côté l'aristocratique M. Lajos von Kekesfalva. Car à cette époque il n'existait pas encore. Il n'y avait pas de propriétaire foncier en redingote noire et lunettes d'or, pas de gentilhomme ou de magnat qui portât ce nom. Il y avait seulement, dans une misérable petite bourgade à la frontière hungaro-slovaque, un petit juif à la poitrine étroite et aux yeux vifs du nom de Léopold Kanitz et que tout le monde appelait, je crois, Lämmel Kanitz. »
Je me souviendrai aussi des très belles et riches descriptions de la garnison dans laquelle officie Hoffmiller, celles de la vie d'une petite ville austro-hongroise au début du siècle dernier, avant que n'éclate la Grande Guerre.
Un texte extrêmement poignant, ô combien touchant et déchirant !
 « Même aujourd’hui, après des années, je n’arrive pas à fixer la limite où a fini ma maladresse et où a commencé ma faute. Il est probable que je ne le saurai jamais. »
«On peut tout fuir, sauf sa conscience.» 
«Avec un bon cognac, qui vous chauffe d'une façon admirable, un bon et gros cigare, dont la fumée vous chatouille délicieusement les narines, avec à côté de soi, deux belles jeunes filles joyeuses, et après un dîner succulent, il est facile, même à l'homme le plus bête, de se montrer agréable en conversation.
[...] dans la mystérieuse alchimie des sentiments, la pitié pour un être impuissant se colore insensiblement de tendresse.

[...] en dépit des efforts les plus adroits, les rapports entre un homme sain et une malade, entre un être libre et une prisonnière, ne peuvent à la longue rester neutres. Le malheur rend susceptible et la souffrance injuste. De même qu'entre le prêteur et l'emprunteur il subsiste toujours, quoi qu'on en ait, quelque chose de pénible précisément parce que l'un est dans la situation de celui qui donne et l'autre dans celle de celui qui reçoit, de même il subsiste chez le malade une irritation secrète contre les attentions dont il est l'objet. Il fallait être sans cesse sur ses gardes, pour ne pas dépasser la limite à peine perceptible où la sympathie, au lieu d'apaiser la sensible jeune fille, risquait de la blesser.
Les contraires, quand ils se complètent bien, produisent toujours la plus parfaite harmonie. Souvent c'est ce qui surprend le plus en apparence qui est le plus naturel.
C'est seulement quand on sait qu'on n'est pas inutile aux autres que l'existence prend un sens.
Nos décisions dépendent, dans une plus grande mesure que nous ne sommes disposés à l’admettre de notre situation et de notre milieu. Une part considérable de pensée ne fait que transmettre les impressions reçues et les influences subies, et tout particulièrement celui qui dès sa jeunesse a été élevé dans la discipline de l’armée cède à la psychose d’un ordre comme à une contrainte irrésistible. Tout commandement militaire a sur lui un pouvoir absolu, tout à fait incompréhensible du point de vue de la logique. Dans la camisole de force de l’uniforme il exécute, même convaincu de leur absurdité, d’une façon presque inconsciente, sans résistance, les ordre qu’il reçoit, comme un hypnotisé obéit à la volonté de l’hypnotiseur.

Vous n'avez été faible que par pitié, et par conséquent pour les motifs les plus convenables...Mais je crois vous avoir déjà averti, c'est un sentiment dangereux, à double tranchant, que la pitié. Celui qui ne sait pas s'en servir doit y renoncer. C'est seulement au début que la pitié - comme la morphine - est un bienfait pour le malade, un remède, un calmant, mais elle devient un poison mortel quand on ne sait pas la doser ou mettre un frein.

[...] cela vaut la peine de prendre sur soi un fardeau, si on allège par là la vie d'un autre.

Mais moi on ne m'entendra jamais employer le mot "incurable". Jamais ! Je sais, l'homme le plus intelligent du XIXe siècle, Nietzsche, a dit: "Il ne faut pas vouloir guérir l'inguérissable." Mais c'est à mon avis la phrase la plus fausse et la plus dangereuse qu'il ait écrite, parmi tous les paradoxes qu'il nous a donnés à résoudre. C'est justement le contraire qui est vrai et je prétends, quant à moi, que c’est précisément l'inguérissable - comme on l'appelle - qu'il faut guérir si l'on devient médecin, et bien plus: j'ajouterai que c'est devant l'inguérissable que se montre le médecin. Le médecin qui accepte d'avance l'idée de l'incurabilité, déserte sa tâche, il capitule avant la bataille.

N'y plus penser... c'est ce que vous désireriez, et vous éteignez la lumière parce qu'elle rend les pensées trop claires, trop réelles. Vous vous efforcez de vous réfugiez, de vous cacher dans l'ombre, vous vous déshabillez pour pouvoir respirer plus librement, vous jetez au lit, pour dormir et ne plus sentir. Mais les pensées, elles, ne reposent pas. Telles des chauves-souris, elles voltigent d'une façon confuse et spectrale autour de vos sens affaiblis, avides comme des rats elles rongent et creusent votre fatigue, si grande soit-elle.

En effet, lorsque l'on cause du tort à quelqu'un, on se sent mystérieusement plus à l'aise devant sa responsabilité quand on découvre (ou quand on se persuade) que la personne lésée a elle aussi mal agi à l'une ou l'autre occasion; cela déleste toujours la conscience de pouvoir reprocher à sa dupe ne fût-ce qu'un manquement minime.

Je ne vous surestime pas, ni ne vous considère comme "un homme d'une bonté merveilleuse", pour reprendre les louanges de Kekesfalva - mais comme un associé très peu fiable, à cause de l’incertitude de ses sentiments, et d'une particulière impatience du cœur...
Aucune faute n'est oubliée tant que la conscience s'en souvient.»

mercredi 15 juin 2016

Il est de retour de Timur Vermes****


Editions 10/18, Octobre 2015
432 pages


Résumé éditeur


Nous sommes à Berlin en 2011 et il est de retour. Qui ? Hitler.

Berlin, 2011. Soixante-six ans après sa disparition, Hitler se réveille dans un terrain vague de Berlin. Et il n’est pas content : comment, plus personne ne fait le salut nazi ? L’Allemagne ne rayonne plus sur l’Europe ? Depuis quand tous ces Turcs ont-ils pignon sur rue ? Et, surtout, c’est une FEMME qui dirige le pays ? Il est temps d’agir. Le Führer est de retour et va remettre le pays dans le droit chemin. Et pour cela, il lui faut une tribune. Ça tombe bien, une équipe de télé, par l’odeur du bon client alléchée, est toute prête à lui en fournir une. La machine médiatique s’emballe, et bientôt le pays ne parle plus que de ça. Pensez-vous, cet homme ne dit pas que des âneries ! En voilà un au moins qui ne mâche pas ses mots. Et ça fait du bien, en ces temps de crise… Hitler est ravi, qui n’en demandait pas tant. Il le sent, le pays est prêt. Reste à porter l’estocade qui lui permettra d’achever enfin ce qu’il avait commencé…

Mon avis  ★★★★☆


"Er ist wieder da". 
Hitler est de retour et se réveille dans un parc, au centre de Berlin, dans un quartier turc, en 2011, vêtu de son uniforme.
Le dictateur raconte son retour, donne ses impressions en découvrant la politique actuelle, les percées technologiques, les changements culturels.
J'ai un avis très mitigé sur ce roman. J'ai accroché avec la critique aiguë des médias actuels : les journaux, les programmes télévisés, YouTube. 
Mais ce roman m'a fait froid dans le dos ! Ma vision est tellement à l'opposé des idées politiques décrites dans ce roman.
Je lui attribue malgré cela, 4 étoiles, car il fallait oser, et j'ai trouvé que c'était pas trop mal réussi. le ton est humoristique par moment, la scène de la création de l'adresse email est très réussie. Les dialogues entre Hitler et ses interlocuteurs sont souvent savoureux. 
Ce livre fait réfléchir, il interpelle. Un nouvel Hitler pourrait-il resurgir aujourd'hui ?

Extraits & Citations


"- C'était peut-être une erreur ? déclarai-je. Je veux dire : ces gens ne ressemblent pas du tout à des ...
- C'est quoi cet argument ? demande Mlle Krömeier d'un ton froid. Et s'ils ont été tués par erreur, ça veut dire que ce n'est pas grave ? Un type s'est dit un jour qu'il fallait tuer les juifs, la voilà, l'erreur ! Et les gitans ! Et les homosexuels ! Et tous ceux qui ne lui convenaient pas. Je vais vous dire une chose assez simple : si on ne tue pas, on ne risque pas de se tromper de personnes ! C'est simple comme bonjour !"

"Les clowns qui se succédaient à la tête de chaque pays ne manquaient jamais une occasion de s'embrasser et de se donner l'accolade en jurant leurs grands dieux que plus jamais ils ne se battraient comme de vrais hommes. Cette ferme volonté fût cimentée par une alliance européenne, une de ces petites bandes comme en font les gamins à l'école. "p.142

lundi 13 juin 2016

Seul dans Berlin de Hans Fallada*****

Editions Gallimard, collection Folio, Mai 2015
559 pages
Traduit de l'allemand par A. Vandevoorde et A. Virelle
Publication originale en 1947 : Jeder stirbt für sich allein
Adaptation cinématographique française n 2016 par Vincent Pérez : Alone in Berlin

4ème de couverture


Mai 1940, on fête à Berlin la campagne de France. La ferveur nazie est au plus haut. Derrière la façade triomphale du Reich se cache un monde de misère et de terreur. Seul dans Berlin raconte le quotidien d'un immeuble modeste de la rue Jablonski, à Berlin. Persécuteurs et persécutés y cohabitent. C'est Mme Rosenthal, juive, dénoncée et pillée par ses voisins. C'est Baldur Persicke, jeune recrue des SS qui terrorise sa famille. Ce sont les Quangel, désespérés d'avoir perdu leur fils au front, qui inondent la ville de tracts contre Hitler et déjouent la Gestapo avant de connaître une terrifiante descente aux enfers.
De Seul dans Berlin, Primo Levi disait, dans Conversations avec Ferdinando Camon, qu'il était «l'un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie». Aucun roman n'a jamais décrit d'aussi près les conditions réelles de survie des citoyens allemands, juifs ou non, sous le IIIe Reich, avec un tel réalisme et une telle sincérité.

Mon avis   ★★★★★


Un regard réaliste sur l'horreur de la guerre et de la dictature, sur la bêtise humaine. Une belle leçon de vie ... indispensable, essentielle.
Otto et Anna Quangel, des héros de l'ombre, affectés par la disparition de leur fils, Eva Kluge, une postière, qui rend sa carte du Parti et renie son fils Karlemann quand elle apprend qu'il a porté la main sur un enfant juif et l'a assassiné ... participent à leur manière à la résistance anti nazie, par des petits gestes de rien. Tant de courage et tant de dignité émanent de ces personnages. On prend conscience que chaque acte de résistance est important. 
Et puis, face à eux les criminels qui dénoncent et, ceux qui délibérément restent aveugles, un monde pourri et dangereux, sans pitié, ignoble, terrifiant. 
Un roman extraordinaire.


jeudi 2 juin 2016

Le Pigeon de Patrick Süskind****

Editions : Le Livre de Poche, octobre 1988
96 pages
Editeur d'origine: Fayard
Publié en 1987, sous le titre original "Die Taube".

Les thèmes : phobies, absurde, folie, obsessions, "vie pépère", misanthropie


Résumé de l'éditeur


Lorsque lui arriva cette histoire de pigeon qui, du jour au lendemain, bouleversa son existence, Jonathan Noël avait déjà dépassé la cinquantaine, il avait derrière lui une période d’une bonne vingtaine d’années qui n’avait pas été marquée par le moindre événement, et jamais il n’aurait escompté que pût encore lui arriver rien de notable, sauf de mourir un jour.
Et cela lui convenait tout à fait. Car il n’aimait pas les événements, et il avait une véritable horreur de ceux qui ébranlaient son équilibre intérieur et chamboulaient l’ordonnance de sa vie.

Mon avis   ★★★★☆


Un livre très intéressant. Jonathan, un être refermé sur lui-même, obsessionnel, psychorigide, réfugié dans une chambre de bonne qu'il considère comme son havre de paix, un cocon, son nid jusqu'à ce qu'un événement, le pigeon, survienne et bouleverse sa routine bien rangée, quasi mortelle.
S'en suit une réaction phobique de sa part, un traumatisme qui va modifier quelque peu son train-train. Il va ressentir la souffrance pendant son travail, il va découcher et dormir une nuit dans une chambre d'hôtel pour la première fois. 
Cet événement révèle une problème de personnalité plus profond. Jonathan est un traumatisé de la seconde guerre mondiale, sa mère est morte dans un camp, son père a disparu et il a dû se cacher des nazis. Jonathan est un être traumatisé et le moindre chamboulement dans sa vie bien cadrée le fragilise. 
Ce non-événement (la rencontre avec un pigeon absolument inoffensif) sonne comme une renaissance.
A découvrir !

Citations & Extraits


"Comme cela pouvait vous arriver vite, de devenir pauvre et de sombrer ! Comme il s'effritait vite, le fondement apparemment bien assis de toute une existence !"

"Et les femmes aujourd'hui semblaient toutes porter des robes de couleurs vives, elles passaient comme une flamme qui court, captaient irrésistiblement le regard et pourtant ne le laissaient pas se poser."

"La marche apaise. La marche recèle une énergie bénéfique."
"Il avait penché la tête sur le côté et fixait Jonathan de son œil gauche. Cet œil, un petit disque rond, brun avec un point noir au centre, était effrayant à voir. Il était fixé comme un bouton cousu sur le plumage de la tête, il était dépourvu de cils et de sourcils, il était tout nu et impudemment tourné vers l'extérieur, et monstrueusement ouvert ; mais en même temps il y avait là, dans cet œil, une sorte de sournoiserie retenue ; et, en même temps encore, il ne semblait ni sournois, ni ouvert, mais tout simplement sans vie, comme l'objectif d'une caméra qui avale toute lumière extérieure et ne laisse passer aucun rayon en provenance de son intérieur. Il n'y avait pas d'éclat, pas de lueur dans cet œil, pas la moindre étincelle de vie. C'était un œil sans regard. Et il fixait Jonathan."