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mardi 13 février 2024

Le grand cercle ★★★★☆ de Maggie Shipstead

Waouh, quel livre ! Quelques 800 pages, lues très vite car on s'y attache au personnage (fictif) de Marian Graves, une pionnière de l'aviation au féminin, à ses compagnons de route, aux autres femmes qui déambulent dans ces pages, à son frère jumeau Jamie, à Caleb. Des personnages à la psychologie fouillée.

Quel pavé foisonnant de beauté, d'amitié, d'amour, de passions, de libertés, d'aventures, de rebondissements, de désillusions aussi et qui nous fait traverser la grande Histoire de la première moitié du XXème siècle avec panache. C'est passionnant!

Les chapitres se chevauchent entre passé et présent; une autre femme, Hadley Baxter, actrice de cinéma, occupe une grande place également dans ce roman. Elle doit jouer le rôle de Marian Graves dans un prochain film, et nous la suivons dans son parcours pour entrer dans le personnage de Marian et l'incarner au mieux. Tout comme Marian, elle aspire à être une femme libre.

J'ai préféré les pages dans le passé, le personnage de Marian Graves a un destin tellement hors du commun, tellement puissant. Elle est une femme forte, luttant courageusement pour s'affirmer, suivre son instinct, poursuivre, vivre ses rêves, se libérer des carcans sociétaux.
« Savoir ce que l'on ne veut pas est aussi utile que savoir ce que l'on veut. Peut-être plus. »
L'écriture est fluide et très prenante même si quelques dizaines de pages en moins auraient été tout aussi appréciables Le livre est aussi très agréable à tenir malgré son poids. J'en ai aimé la douceur de ses pages.

Un excellent moment de lecture, un beau et inspirant portrait de femme. Si vous aimez le romanesque, n'hésitez pas une seconde ! Et si vous avez quelques jours de congés devant vous, c'est encore mieux 😉


« Manifeste, disait mon coach. Manifeste. J'étais censée regarder dans le miroir et manifester à mon esprit le corps que je voulais. Tout en portant des poids, je me penchais vers l'avant, je pliais les genoux, j'ouvrais les bras vers l'extérieur puis vers le haut. Mon coach appelait ça le papillon. J'essayais d'imaginer le corps que je voulais, mais tout ce que je voyais c'était un papillon qui se débattait dans une atmosphère lourde et marécageuse. Engage le cœur de ton être! disait mon coach.
Il y a un moment déjà, j'ai eu un psy, brièvement, qui m'a conseillé d'imaginer un tigre éclatant chaque fois que je doutais de moi, d'imaginer que le tigre était la source de ma force, mon essence. Je devais me le figurer de plus en plus éclatant, et voir par ailleurs une épaisse couche de poussière se poser sur tout le reste jusqu'à ce que le monde entier soit gris à l'exception de mon tigre. Le tigre était comme la fiole de lumière blanche dans ce film de super-héros. Ce tigre était grotesque. Ce tigre, c'était moi. Ce tigre, c'était tout sauf moi.
Tout le monde sait que Los Angeles est une ville peuplée de gens dans le déni. Tout le monde sait que c'est une ville de silicone et d'acide hyaluronique, de prêcheurs charismatiques sur vélo d'appartement et de gourous de la muscu, de cristaux guérisseurs et de bols tibétains, de probiotiques et de jus détox, de lavements du côlon et d'œufs en jade qu'on s'enfonce dans le vagin et d'onéreuse huile de serpent dont on asperge son pudding chia/noix de coco. Nous nous purifions pour la vie comme s'il s'agissait de la tombe. C'est une ville qui a terriblement peur de la mort. J'ai dit ça à Oliver un jour, et il m'a trouvée un brin négative. Je l'ai dit à Siobhan, et elle m'a filé le nom d'un psy. Je l'ai dit au psy, et il m'a demandé si je trouvais que les gens avaient tort de craindre la mort. J'ai dit que selon moi la peur n'était pas le problème, que le problème était plutôt de se débattre. Qu'au lieu de se débattre pour défier la mort on devrait tout faire pour l'accepter. Et là il m'a dit : Hum, imaginez un tigre. »

« Jimmy Doolittle décrit un cercle et atterrit. Le vol est bref, seulement quinze minutes, banal à l'exception du cache opaque qui obstrue le cockpit et le coupe de tout hormis de ses instruments. On appelle cela voler à l'aveugle. Certains de ses instruments sont expérimentaux, notamment l'horizon artificiel gyroscopique Sperry. Dans une forme plus récente, un avion fixe (vous) est superposé à une sphère à cardans. L'hémisphère du dessous est noir, celui du dessus est bleu (la Terre, le ciel), et l'ensemble vous oriente par rapport à la planète. Cet objet rendra l'avenir possible. Avant, par mauvais temps, on ne volait pas, et par conséquent aucun vol n'était programmé. Pas vraiment. Aucune compagnie aérienne fiable ne pouvait exister, bien entendu. Les pilotes de l'aéropostale tentaient leur chance. Bon nombre d'entre eux mouraient. Avant, si vous perdiez de vue le sol assez longtemps, vous aviez de grandes chances d'être cuit. Si vous traversiez une masse nuageuse, vous aviez de grandes chances de vous retrouver dans une spirale, même si vous aviez aussi de grandes chances de ne pas vous en rendre compte avant qu'il ne soit trop tard. Haut, bas, gauche, droite, nord, sud : tout cela à un angle terrible vous entraînant en dehors du ciel. Les survivants décrivent un état de confusion extrême.
Lorsque Doolittle vole avec l'invention de Sperry, bien des pilotes, en dépit de leurs nombreux camarades morts après être tombés en vrille, ne pensent pas qu'un tel instrument soit nécessaire et se vexent même quand on leur suggère d'y avoir recours. Les plus prudents regardent de près les indicateurs pour s'assurer de ne pas virer par inadvertance, mais, si vous vous laissez distraire et que vous vous engagez dans une spirale, ces indicateurs ne vous seront pas d'une grande aide. Ceux qui ont la chance d'être encore en vie (parmi lesquels la Truite) disent entre eux que les pilotes morts le sont parce qu'il leur manquait le « petit truc » magique et insaisissable.
Il faut voler à l'instinct, disent-ils. En d'autres termes : un vrai pilote sent dans ses tripes chaque mouvement de son avion. 
Sauf que, ce qui vous guide, ce ne sont pas vos tripes, mais votre oreille interne. Et votre oreille interne vous ment.
Un homme dont on bande les yeux avant de l'installer sur une chaise soumise à une lente rotation pensera s'être arrêté lorsqu'il ralentira. Il pensera que le siège est reparti dans l'autre sens lorsque celui-ci sera à l'arrêt. L'erreur se produit tout au fond de son oreille, parmi les minuscules cellules ciliées et le fluide qui se déplacent dans les canaux semi-circulaires du labyrinthe osseux. Ce sont ces infimes instruments internes incroyablement fragiles qui détectent le lacet, le tangage et le roulis de la tête humaine - de merveilleux petits bidules, certes, mais pas assez perfectionnés pour le vol.
Imaginez un biplan. Si on le laisse faire, l'avion commencera naturellement à virer sur l'aile, à s'engager lentement dans un virage régulier et insidieux qu'un pilote ne peut pas toujours détecter si le véritable horizon est assombri par l'obscurité ou des nuages. Ni votre instinct ni votre oreille interne ne prendront la peine de vous alerter sur un virage régulier si vous restez dedans un certain temps, et, sans l'aide des bons instruments, vous croirez voler droit et à une altitude stable. Mais le nez de l'avion plongera vers la terre, sa trajectoire se réduira, commencera à décrire un entonnoir. Peu après, vous vous apercevrez que votre vitesse a augmenté alors que votre altitude a diminué, que le moteur se plaint et que les haubans chantent, que les cadrans bougent et que vous êtes écrasé contre votre siège, et, sans horizon artificiel, vous conclurez que votre avion est en train de plonger (la vitesse qui augmente, l'altitude qui décroît), pas qu'il est dans un virage. Arrivé à ce point, l'avion a peut-être viré à la verticale ou plus, il se trouve peut-être à l'envers, et, en tirant sur le manche pour redresser le nez, vous ne ferez que serrer encore plus le virage.
En anglais, ce genre de virage engagé est surnommé  « spirale de cimetière ».
Ensuite, l'un des trois scénarios suivants se produira. Soit en sortant du bas du nuage vous aurez assez de temps pour comprendre où se trouve le sol, stabiliser l'appareil et vous en tirer. Soit l'avion ne résistera pas à la tension et se disloquera. Soit vous descendrez en flèche avant de vous écraser contre la terre, l'océan ou ce qui se trouve au-dessous de vous. »

« Octobre se presse contre novembre. La cime des arbres se pare d'or, les peupliers d'Amérique sont aussi éclatants que la chair d'abricot. Le paysage flamboie et chatoie. »

« Lui a ensuite sorti un truc comme quoi L.A. c'est la poussière, les pots d'échappement et ce vent chaud et sec qui vous met à cran et déclenche des incendies sur le flanc des collines, des déchirures discontinues dans le fin papier qui nous sépare des gigantesques nuages de fumée de l'enfer, c'est le soleil qui ne fléchit jamais et le brouillard frais de l'océan qui la nuit se déroule sur tout le bassin comme un drap d'hôpital blanc et propre qu'on enlève le matin. C'est un croissant de lune dans un ciel ecchymosé de vert parce que le coucher du soleil l'a tabassé de ouf. C'est la paresse d'une lune hamac qui s'élève au-dessus des lignes haute tension, des silhouettes squelettiques des pylônes, des cyprès hirsutes et des sommets des palmiers dont la forme noire et hérissée de rascasse se dresse sur des troncs trop maigres. C'est le Big One qui va transformer la ville en tas de gravats et mettre le feu aux décombres, mais avec un peu de chance pas aujourd'hui. C'est l'évidence de faire remarquer que l'autoroute ressemble à un bracelet de rubis tendu le long d'un bracelet de diamants, un fleuve de lave qui s'écoule à contre-courant d'un fleuve de bulles de champagne. Les gens parlent de cette ville qui s'étale, eh ouais, la ville est une pochtronne, une salope hilare étalée de tout son long en robe pailletée, les jambes par-dessus les canyons, la jupe répandue sur les collines, et elle scintille, et elle vibre, elle est chatouilleuse à la lumière. Pas la peine de t'acheter une carte des étoiles. De rouler en voiture les yeux bêtement levés vers le ciel parce que t'y es déjà, mec. T'es dedans. Tout ça n'est qu'une immense carte des étoiles.  »

« J'ai appris une chose : on n'aime pas simplement une personne, on aime la vision qu'on a de la vie avec cette personne. »

« Mon frère, un artiste, m'a dit que ce qu'il souhaitait exprimer dans ses tableaux était une impression d'espace infini. Il savait que sa tâche était impossible en cela que, même si une toile avait la capacité d'accueillir un tel concept, nos esprits seraient vraisemblablement incapables de le saisir. Mais il disait croire, la plupart du temps, que les intentions inatteignables étaient celles qui en valaient le plus la peine. Mon vol a pour intention déclarée un but banal et, je le crois, atteignable, mais cette intention résulte de mon propre désir fondamentalement irréalisable de comprendre l'échelle de notre planète, de voir autant de choses que je le peux. Je souhaite mesurer ma vie à l'aune des dimensions du globe. »

« Être dans les airs signifiait être perdu pour tout le monde hormis pour vous-même [...]. »

« J'imagine que, quand les gens se voient rappeler en permanence qu'ils pourraient mourir, qu'ils vont mourir, ils font plus d'efforts pour être en vie. Tu ne trouves pas ? »

« Je suis bien contente qu'il n'ait pas fait les dessins qu'il pensait. Ils auraient été des mensonges. L'art est une distorsion, mais une forme de distorsion apte à offrir une clarification, comme une lentille qui corrige. »

« Par où commencer ? Par le commencement, bien entendu. Mais où se trouve le commencement ? Je ne sais pas où insérer dans le passé un repère indiquant : ici. C'est ici que le vol a commencé. Parce que le commencement se trouve dans la mémoire, pas sur une carte. »

« À la fin, c'était simple, de commencer. »

« Inévitablement, nous oublierons presque tout. Lorsque nous survolerons l'Afrique dans le sens de la longueur, par exemple, nous nous contenterons de couvrir une seule voie de la largeur de nos ailes, d'apercevoir une série d'horizons. L'Arabie, l'Inde et la Chine passeront sans être vues à l'est, tout comme la grande bête soviétique étalée avec son museau européen et sa queue asiatique. Nous ne verrons rien de l'Amérique du Sud, rien de l'Australie ni du Groenland, rien de la Birmanie ni de la Mongolie, rien du Mexique ni de l'Indonésie. Nous verrons essentiellement de l'eau, liquide et gelée, parce que c'est ce qui existe en majorité. »

« L'aurore occupe d'immenses bandes de ciel en un clin d'œil. Un arc de lumière apparaît d'horizon à horizon, déteint dans les étoiles, là-haut, pour disparaître un instant plus tard. On a l'impression de recevoir des messages d'un expéditeur inconnu, dont le sens est indéchiffrable mais l'autorité incontestable. »

« Lorsque vous avez vraiment peur, vous éprouvez un désir urgent de vous séparer de votre corps. Vous avez envie de vous détacher de la chose qui vivra la douleur et l'horreur, sauf que cette chose, c'est vous. Vous êtes à bord d'un navire qui sombre, et vous êtes le bateau lui-même. Mais, lorsque vous pilotez, la peur ne peut être permise. Votre seul espoir est d'habiter pleinement votre être et, en outre, de faire de l'avion une part de vous. »

« « Il manque aux hommes le sixième sens qui guide sans repère les oiseaux de mer à travers les milliers de milles d'océan. » C'est par cette phrase que s'ouvrait le manuel de l'armée de l'air. »

« Le bruit du vent est mon idée du silence, à présent. Le vrai silence pèserait dans mes oreilles aussi lourdement que la tombe. »

« La reconstruction me déprime presque autant que la destruction. Au moins, il y avait quelque chose d'honnête dans les décombres. »

Quatrième de couverture

Avant d'être portée disparue avec son biplan en 1950, Marian Graves aura passé sa vie à se jouer des règles imposées au « sexe faible ». Son lien indéfectible avec l'aventure et le danger s'établit dès ses premiers mois, quand elle est sauvée d'un paquebot en flammes. Puis, confiée à la garde d'un oncle fantasque dans le Montana, elle comprend à 12 ans qu'elle ne veut qu'une chose: piloter. Un rêve audacieux, mais si irrésistible qu'il la conduira à tenter un tour du globe par les deux pôles...
Bien des années plus tard, Hadley Baxter se voit confier le rôle de Marian dans le film qui retrace son existence tumultueuse. Un rôle à la mesure de cette starlette désabusée qui partage avec l'aviatrice une soif dévorante d'indépendance.
Portrait de femmes insoumises, fresque à la fois épique et intime, Le Grand Cercle est aussi un voyage à travers la première moitié mouvementée du xx° siècle, et un hommage à tous ceux qui explorent sans relâche les périlleux territoires de la liberté...

Sortie de Harvard avec un diplôme en littérature américaine, Maggie Shipstead est l'auteure de trois romans, tous publiés en France. Elle vit à Los Angeles.
Véritable succès critique et commercial, Le Grand Cercle, finaliste du Booker et du Women's Prize, est le livre de sa consécration.

« Extraordinaire. »
The New York Times

« Un livre de grande envergure. »
The Times

Éditions Les Presses de la Cité,  août 2023 
Titre original "Great Circle" publié en 2021 par Alfred A. Knopf
813 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Caroline Bouet 

mardi 25 octobre 2022

Le Coeur arrière ★★★☆☆ d' Arnaud Dudek

Pratiquer un sport, rime souvent, même à un niveau amateur, avec dépassement de soi.
Se dépasser, Victor connait ça. Lui, c'est le sport à haut niveau qu'il a décidé de briguer. Décider. C'est discutable. Il vit dans une Cité, son père a un sérieux penchant pour l'alcool et sa mère, absente, quasiment absente, ce qui revient au même quand on découvre comment ça tourne pas rond dans sa tête. Alors l'envie de devenir un champion, ça s'explique peut-être par l'envie de s'extraire de ce milieu qui ne lui promet pas le plus extraordinaire des avenirs.
Il est détecté. Il a un potentiel. Il est même très bon dans sa discipline : le triple saut.
Sauf que le haut niveau, c'est aussi un business. Loin de rimer avec tendresse, il s'associe davantage avec stress. Quand l'athlète s'élève au rang d'investissement, la bienveillance peut déserter le terrain, et l'estime de soi, la confiance en soi avec. Et  les conséquences, bien souvent irréversibles. C'est dommage. Il était vraiment doué le petit. Entièrement dévoué à son sport. Lui offrant sa jeunesse délibérément. Quand on aime on ne compte pas les souffrances. 
Heureusement, il y a le pote, et l'expérience amoureuse pour qu'une étreinte avec la vie en toute simplicité s'envisage de nouveau, peut-être...
Le Cœur arrière, quel beau titre, rend un bel hommage à ces sportifs qui ne comptent pas les heures d'entraînement, de perfectionnement, qui se donnent à fond. Une belle réflexion sur la santé mentale des athlètes de haut niveau. 
Une lecture qui n'a pas été sans me rappeler celle du livre de Mathieu Palain, mais dans un style complètement différent. 
Une première approche idéale, pour les novices, pour appréhender le sujet du haut niveau et ses impacts sur la vie et le mental  des sportifs. Pour approfondir mes connaissances sur le sujet, je me tournerais bien vers des autobiographies de sportifs de haut niveau. 
Des conseils ?

« ... il explique que son existence est monomaniaque, monothéiste, mais pas monotone. Entrainement, compétition, entrainement, compétition. Quand il ne saute pas dans un stade, il regarde des émissions sportives, visionne au ralenti les triples bonds de champions, lit les pages « athlétisme » de L'Equipe. »

« ...il y a autre chose, autre chose de plus grand qu'eux, il y a ce sac de sport qu'il porte en bandoulière, et puis tous ces poids qui lestent ses poches, elle ne sait pas, elle ne sait vraiment elle saura lutter contre tout ça. »


« On ferme les yeux: on écarte les bras; on se laisse évaporer. Et alors, petit à petit, on s'élève. »
Paul Auster, Mr Vertigo

« I'm getting older
I think I'm aging well 
I wish someone had told me
I'd be doing this by myself. »
Billie Eilish, Getting Older 

« Mon salaire ne suffit sûrement pas à payer ses chaussures fluorescentes, songe le père. Il doit avoir pas mal de médailles dans ses tiroirs, suppose le fils. Oublié le pain mou et le chausson aux pommes ; une lumière s'est glissée dans leur ombre, et tous deux s'en nourrissent. »

« C'est l'été malgré tout, la lumière dorée souhaite une bonne nuit aux moustiques et aux troènes, le sommeil chasse l'ennui, on rêve des montagnes que l'on veut gravir, des chemins qui feront quitter une commune de cinq mille huit cent cinquante-six habitants qui se compose de trois hameaux distincts, a été pillée par l'armée française de Louis XIV, s'est développée grâce à l'activité de l'industrie charbonnière, compte deux lignes de bus, et affiche un taux de chômage deux fois supérieur à la moyenne du pays. Qu'ils rêvent, Victor, les Rojas et les autres, parce qu'il n'y a rien de mieux à faire par ici. Rêver, ce n'est déjà pas si mal. »

« Le dossard 245 s'élance. Victor se lève. Une course rendue, hurle le commentateur, une course rythmée, et un saut long, long, long, À treize ans, Victor ignore que l'athlétisme devient un marché aux esclaves moderne, que les stratégies sont économiques avant d'être sportives. que l'effort est le carburant d'une immense machine à produire du spectacle. Victor ne sait pas que le sauteur en longueur qui l'émerveille à l'écran est en guerre contre sa fédération à cause d'une histoire d'équipementier et de sponsor - il ira, plus tard, perché sur la plus haute marche du podium, jusqu'à s'enrouler dans un drapeau, aucune once de patriotisme, non, il cachera ainsi le logs d'une marque qui n'est pas celle qui lui permet de vivre dans une luxueuse propriété de douze millions de dollar avec gymnase privé. Victor a bien le temps de découvrir les bassesses du sport. Il ne voit, à cet instant, que l'infinie beauté d'un homme qui se prend pour un aigle l'espace de quelques secondes, il quitte la terre, échappe à la gravité. Il ne voit que cette silhouette rouge sans défaut qui semble aspirée par le ciel, puis se pose aussi délicatement qu'une plume dans le sable du sautoir, sous les yeux et les objectifs de millions d'individus qui n'ont presque jamais quitté la terre. Les mains de Victor se sont posées devant sa bouche. Ses yeux brûlent; il les fronce comme s'il était placé en pleine lumière, ses grands cils vibrant continuellement. Sur ses rétines est encore imprimé le saut parfait de l'athlète cubain. »

« Il s'entraîne partout, même dans la neige, il saute, le matin de Noël, il improvise des courses d'élan dans l'allée de garage. Il découvre la transe. Un tourbillon vertigineux, une pente raide qu'il dévale les yeux bandés, les mains en l'air et les chairs vrillées. Il découvre ces minutes qui se figent ou se répètent tandis que le temps n'est plus, capturé par les envoûtements d'un effort douloureux qui ressemble à une extase. C'est merveilleux de courir, c'est merveilleux de sauter parce que c'est impensable. Et il le devine déjà, c'est ça et rien d'autre, ce sera toute sa vie. »

« Quand il court, quand il saute, il n'y a plus de timidité, il n'y a plus de tumulte. En courant, en sautant, c'est comme sil réussissait à descendre au plus profond de lui. Et commençait à découvrir qui il est. »

« Il devrait s'en aller, marcher longtemps et loin, vers la forêt, vers les perdrix, se frictionner longtemps de paysage. »

« Il faut croire que même le déséquilibre peut se déséquilibrer. »

« Hors de question de laisser passer sa chance. La vie moyenne, enchaîner des petits boulots après des études quelconques, entreprise de restauration rapide proposant des sandwichs et des pâtisseries, franchise de prêt-à-porter masculin, avoir le CDI comme Graal, l'émission de variétés du samedi soir comme principal divertissement, le tuning comme passion dominicale, ce n'est pas prévu dans son programme. La vie moyenne, des factures sur la commode écaillée de l'entrée, la télécommande posée sur le programme télé, des problèmes de loyer, d'alcool. de voisinage : même s'il est incapable de l'exprimer, de le formuler clairement, ce n'est pas du tout son objectif. »

« Sans relever la tête, Maël lui glisse qu'il a bien fait de choisir l'athlétisme : dans un sport collectif, il aurait tout fait à la place des autres, marqué des buts, défendu, bref, il ne se serait pas épanoui.
- Pas faux, glisse Victor.
Ils deviennent amis dans le sourire qui suit. »

« Victor approuve, complice. Dans trente minutes, un décilitre de sang leur sera prélevé, mais plus tard il y aura du sucre, il y aura du beurre, il y aura du réconfort. La dune contre le vent. »

« Victor caresse ses joues à peine rosies par l'effort. Se concentre. Regarde autour de lui, observe les bouches obscurcies par les bagues d'un orthodontiste, les mèches malmenées par le vent, les cages thoraciques qui se soulèvent. Il observe ce troupeau léger, ces congénères disparates, petits, grands, détendus ou bien ravagés par la peur de mal faire. Lui, il est en guerre. Contre ses os, contre ses muscles, contre ses tendons. Il est habité par les heures désertes, le mauve de l'aube et le moucheté du crépuscule. C'est là, dans ces ombres, qu'il essaie de se construire. »

« Le saut commence avant le corps. Plus facile de se déplacer quand on est assis. Ces phrases deviennent des mantras pour Victor, elles le poursuivent sous la douche, au réfectoire. Quand il les comprendra, il gagnera quelques centimètres supplémentaires. »

« Jusqu'aux années 1960, ai-je appris, le triple saut est considéré comme une discipline mineure, un pis-aller, un sport-refuge; les sprinteurs ou les sauteurs en longueur qui n'obtiennent pas les résultats escomptés dans leur discipline de prédilection s'y essaient pour se rassurer, pour exister, pour percer enfin. Ce n'est pas difficile dans la mesure où, à l'époque, le triple saut n'est pas techniquement très évolué. Les sauteurs se concentrent essentiellement sur le cloche-pied, le premier des trois sauts; ils finissent comme ils peuvent sur les deux autres.
Un certain Tadeusz Starzynski change le paradigme. Dans son livre, Le Triple Saut, traduit du polonais par Barbara Szpakowska, Starzynski cerne parfaitement les aspects techniques de la discipline. Aujourd'hui, ses travaux continuent de faire école. Il délaisse l'idée du saut en force. Se focalise sur la course d'élan. L'explosivité, la vitesse
L'équilibre. »

« Le bonheur ressemble parfois à un frisson que l'on rapporte chez soi en soupirant. »

« [...] il parle, parle, parle, dit gare que le la vraie vie c'est un café au bord d'un soleil léger, que la vraie vie c'est la conjugaison du verbe contempler, qu'il va démissionner, laisser les rênes de sa boîte à d'autres, qu'il va se mettre à la cuisine, à la pâtisserie, oui, qu'il va passer le reste de sa vie à chercher la recette ultime de la tarte au citron meringuée. Victor acquiesce, il ne sait pas quoi faire d'autre.
Avant de le laisser claquer la portière de son crossover, le père de Maël lui souhaite bonne chance pour tout. »

« Victor ignore par quels états, par quels tourments il va passer. Il est jeune, doué, déterminé mais relativement naïf, il pense que sa bonne étoile ne peut pas pâlir, mais voilà, elle est tellement complexe, la vie, tout à la fois plume d'oiseau et instrument de torture, couette en duvet d'oie et bombe à fragmentation, cœur gravé sur un tronc de hêtre et feu de forêt criminel, abécédaire poétique et discours négationniste, confiture fraise-litchi et page Wikipédia recensant les personnes mortes d'un cancer du pancréas, lumière ambrée, ténèbres bancales, dunes blanches et foyers d'accueil médicalisés, il faut la prendre avec soi, toute cette complexité, toute cette pagaille, ce yang, ce yin, toute cette beauté inexplicable, se dire qu'un jour les portes automatiques s'ouvrent en grand sur votre passage mais que, le lendemain, elles peuvent demeurer closes - et pour peu qu'un homme de ménage ait fait du zèle, qu'il ait rendu cette porte absolument transparente, on peut s'y écraser, oui, se la prendre en pleine figure. »

« - Le sport consiste à déléguer au corps quelques-unes des vertus les plus fortes de l'âme : l'énergie, l'audace, la patience.
Silence. Papa lève les yeux de son bout de papier. Le froisse. En fait une boulette compacte. Vise Xiang, qui est désormais le doyen de la Team, et l'atteint à la poitrine.
- Jean Giraudoux, ajoute-t-il. Nouveau silence, puis :
- Je ne retiens personne. »

« C'est des drôles de gens, ces sportifs, tu ne trouves pas ? Ils sacrifient tout, ils boivent pas, ils fument ne font pas, ils pas la fête, ils zappent leur jeunesse, bousillent leurs muscles et leurs tendons, tout ça pourquoi ? Des petites médailles, des records éphémères... Moi c'est clair, je ne pourrais pas. Er toi ? »

« - J'ai mal
- Où ça ?
Victor avait désigné son coeur, et avait ajouté:
- Derrière. 
-Sous le cœur ?
- Oui. Pas le cœur qui bat, l'autre, derrière, celui qui se serre quand on perd. »

« J'ai aussi posé cette question à Danuta : 
- Un athlète professionnel, c'est quelqu'un de normal, selon toi?
- Alors là, a-t-elle répondu, bonne question! Je dirais qu'on ne peut pas être sur le toit du monde de sa discipline en étant une personne lambda.
Être un sportif de haut niveau, c'est flirter en permanence avec les extrêmes. Et ce flirt permanent est dangereux. Il peut amener l'athlète à dérailler à tout moment. Des exemples, il y en a à la pelle, souligne Danuta. Simone Biles, Naomi Osaka, Ian Thorpe, Tom Dumoulin, Nick Kyrgios... Le sportif de haut niveau peut déraper même si son corps a consacré beaucoup d'énergie et de temps à assimiler les conditions de reproduction de ce qui s'approche le plus de la perfection.
- Tu connais Robin Söderling? Il a remporté dix titres en simple sur le circuit ATP de tennis - dont le Masters de Paris-Bercy, en 2010, année durant laquelle il a occupé brièvement la quatrième place du classement mondial. En Grand Chelem, il a notamment atteint à deux reprises la finale de Roland-Garros, s'inclinant simplement contre Roger Federer puis Rafael Nadal. Robin Söderling a été un immense champion, une de ces machines capables de répéter indéfiniment, avec froideur et mépris pour les simples joueurs mortels, des volées, des revers, des amorties qui n'avaient d'autre but que de terrasser ses adversaires, les détruire - car ce qu'on met toujours en jeu, dans le sport professionnel, n'est rien de moins que sa vie même, à chaque tournoi, chaque meeting, chaque rencontre. Alors qu'il était au sommet de son art et qu'il nourris sait cette sourde et folle ambition d'être numéro un, le vernis dur et mat du champion s'est pourtant craquelé. Söderling s'est noyé dans ses angoisses. Il s'est retrouvé, soyons précis, dans un état de profonde dépression. Membres engourdis, crises de larmes. Impression d'être aussi utile qu'un arbre mort. Désintérêt pour les séances d'entraînement. Perte du sommeil, de l'appétit. Idées suicidaires. Il s'asseyait dans son appartement et regardait dans le vide, le moindre bruit le mettait en panique. Quand le téléphone sonnait, il tremblait littéralement de peur. Et chaque défaite, même contre un joueur bien classé, même quand, objectivement, il n'avait pas démérité, l'enterrait un peu plus.
- Söderling, conclut Danuta, a fini par arrêter le tennis. Mais au moins, il a survécu. »

« Infiniment grises, doucement pluvieuses, certaines fins de matinée ne savent même pas crier. »

«  La vie, songe-t-il, est peut-être en train de passer son bras autour de ses épaules.»

« Lentement, il se met en mouvement. Il est totalement relâché. La tête est vide. Le coeur arrière est serein. Il court comme s'il n'avait pas d'esprit, il court comme s'il n'avait pas de corps.
Premier saut.
Deuxième saut. 
Troisième saut.
Suspension.
Et puis réception. 
Un record vient peut-être d'être battu. Mais personne ne le validera. Personne n'affichera la longueur du saut en chiffres d'or sur un écran immense, avec la mention WR pour World Record. Hors compétition, sur le sautoir non homologué d'un stade qu'aucun membre de la FIA ne connaît, les records ne peuvent pas être enregistrés. Mais ce n'est pas très important.
Ce qui compte, c'est ce que nous disent les yeux du jeune homme, lorsqu'il se relève, et quitte lentement la fosse de saut. »

Quatrième de couverture

Ça l’a surpris tout gosse, ce virage du hasard ; rien ne le prédestinait à devenir champion. Repéré à douze ans pour son talent au triple saut, Victor quitte sa petite ville, son père ouvrier, leur duo-bulle. L’aventure commence : entraînements extrêmes, premières médailles, demain devenir pro, pourquoi pas les JO ? Victor court, saute, vole. Une année après l’autre, un sacrifice après l’autre. Car dans cette arène, s’élever vers l’idéal peut aussi prendre au piège.

« La Team Eleven se veut l'alternative privée à la formation publique des athlètes. C'est une entreprise: gros budget annuel, dix-huit salariés. Et puis l'entraîneur en chef. La vitrine. Le maître-penseur. Ou, selon l'humeur des jeunes qu'il encadre, Papa, Jésus, le Cinglé. »

Arnaud Dudek, né en 1979 à Nancy, vit et travaille à Paris. De Rester sage (Alma, 2012, selection Goncourt du premier roman) à On fait parfois des vagues (Anne Carrière, 2020), il explore avec un tact rare les thèmes de la filiation, de la résilience. A son meilleur avec Le Coeur arrière, livre un roman de formation poignant en même temps qu'une réflexion fine sur la pression suble par les sportifs de haut niveau. 

Éditions Les avrils,  août 2022
211 pages

samedi 7 mai 2022

Qu'est-ce que j'irais faire au paradis ? ★★★★☆ de Walid Hajar Rachedi

C'est en voyage à Malaga,  que je me suis imprégnée de cette histoire, non loin de quelques points de chute de Malek. Les pieds dans l'eau, sous le soleil éreintant, les mots de Walid Hajar Rachedi racontant les destins de Malek, un jeune français d'origine algérienne en quête de lui-même, de sa propre identité, d'Atiq, un afghan en quête de revanche, ou encore de Kathleen, une jeune anglaise, en quête de son père, m'ont touchée
Une inégalité dans la narration ne m'a pas permis d'aller au coup de coeur. On s'y perd un peu parfois.  Pourtant, ces périples, ces destins croisés me hantent encore, quelques jours après avoir refermé ce livre. Comme un appel à le rouvrir, à m'y replonger. La fin magistrale doit y être pour quelque chose.  
Le destin tragique de l'Afghanistan inonde ces pages, et n'a pas été sans me rappeler l'analyse géopolitique de Barack Obama sur les conflits en Afghanistan dans "Une terre promise". 
« Toutes les histoires ont déjà été racontées. Il n'y a que la voix de celui qui raconte qui change. »
Un roman d'apprentissage aux histoires qui s'entremêlent et qui interroge sur l'identité, l'exil, le métissage, la foi, les dérives de l'islam, l'engagement humanitaire, l'espoir de la jeunesse, l'amour.

Merci à lecteurs.com, aux éditions Emmanuelle Collas, à Walid Hajar Rachedi, à Geneviève Munier pour cet intense moment de lecture.
#prixorangedulivre2022
« Aussi, mais j’allais dire : toutes les histoires n’ont de valeur que pour ce qu’elles peuvent éveiller chez le prochain lecteur. C’est toujours la même histoire qu’on raconte, c’est toujours une nouvelle histoire qu’on entend. »


« - C'était qui ces gens ? Ces "Arabes" ? Al-Qaida ? 
- Au début, on ne leur donnait pas ce nom-là. C'étaient seulement des combattants venus nous aider à mettre fin à l'occupation. Je me souviens que mon père ne les portait pas dans son coeur. Il se méfiait de leur influence. Il ne croyait pas à la vertu des gens qui ne connaissent pas la valeur d'une vie. Il disait ; "Les communistes disaient vouloir construire le paradis sur terre, eux promettent qu'ils sont les seuls à savoir comment l'obtenir dans l'au-delà. Tous des arrogants. On peut attirer les Afghans en enfer, mais pas les pousser au paradis..." »

« Juste un mur bordant la plage côté nord où s'écrasent les lumières des ferries. Juste un mur fermant la mer jusqu'aux confins de l'espace Schengen, au pied duquel apparaîtront bientôt ceux qui n'ont à perdre que leur vie. Et Atiq, si proche de l'Angleterre, si loin de son frère, se demande combien de temps encore il faudra s'enfoncer dans l'impasse du monde sans ciller. »


« Scotchant. Sur la légende du tableau, j'ai appris que Guernica n'était pas un nom inventé pour un conflit annoncé, mais seulement celui d'un village basque bombardé pendant la guerre civile espagnole par les nazis et les fascistes italiens à la demande de Franco. Et, tandis que le dictateur espagnol pilonnait son peuple, en France et en Angleterre on faisait comme si on n'avait rien vu - de bonnes habitudes qui ne dataient pas d'aujourd'hui. 
Alors j'ai regardé ces visages apeurés, ces couleurs qui ont disparu, ces deuils qu'on n'arrive pas à faire, et j'ai repensé aux bombardements, à l'Afghanistan, à Atiq, à sa traversée en solitaire, à la vengeance que réclamait Wassim, son frère. Autre conflit, autres protagonistes, mais toujours le même résultat : une haine qui n'en finit pas.
Pour une toile, combien de Guernica, en vérité ? »

« Le visage de la danseuse de flamenco exprimait la même concentration, la même passion, la même intensité que des B-boys, si bien que je n'aurais pas été totalement surpris de la voir exécuter des figures au sol. Mais debout elle était, debout elle resterait, les volants de sa robe fendant l'air, le corps ensorcelé. J'étais subjugué par ce spectacle, par sa force, par sa beauté, par tout ce que cette transe convoquait d'émotions, de cultures, de mélanges. À Séville, le métissage n'était pas à chercher du côté des vieilles pierres, aussi belles soient-elles. Des hommes et des femmes avaient partagé quelque chose de plus profond, de plus important que des terres et des biens. Des hommes et des femmes s'étaient émus des mêmes choses, s'étaient reconnus dans les mêmes paysages, avaient transcendé leur peine par les mêmes danses, les mêmes chants. Avec leur flamenco, ces gitans, nomades parmi les nomades, en étaient à leur insu les flamboyants dépositaires.
Mon voyage commençait à trouver un sens.  »

« Toutes les histoires ont déjà été racontées, il n'y a que la voix de celui qui raconte qui change. »


« J'ai moins peur de nos ennemis que de l'influence de nos mauvais amis. [...] Au siège de votre organisation, on doit considérer qu'après tout, la situation actuelle est un moindre mal. Quitte à faire quelques entorses à ses principes pour que l'ONG puisse continuer ses activités, il est plus simple de négocier avec les militaires américains qu'avec les talibans. [...] C'est sous l'influence de ces "mauvais amis" que nous, Afghans, n'avons eu pratiquement aucun mot à dire sur les décisions qui ont affecté notre pays, notre peuple depuis plus de vingt ans : avons-nous demandé aux Russes d'envahir notre pays ? Avons-nous demandé aux Américains de financer et d'armer les plus extrémistes des moudjahidines ? Avons-nous demandé aux services secrets pakistanais et saoudiens, à la CIA de soutenir l'émergence des talibans ? Avons-nous demandé que notre pays devienne le terrain d'entraînement des combattants d'Al-Qaida ? Monsieur Jeffrey, vous m'avez dit, une fois, que vous rêviez d'unité et d'un avenir meilleur pour l'Afghanistan et pour ses enfants. C'est un rêve que je partage du plus profond de mon âme. Mais comment notre pays peut-il être uni ou œuvrer à un avenir meilleur pour les générations futures s'il est le jouet de puissances pour lesquelles nos vies n'ont aucune valeur, dépossédé de son destin, ébranlé jusque dans son âme ? »

« J'ai demandé au chauffeur de monter le son, de ne pas nous tuer sur la route. Il roulait comme un dératé. J'ai fermé les yeux. J'aurais voulu mettre ce moment dans une boîte. Une boîte que je garderais précieusement pour les jours où j'oublierais qu'il existe d'autres vies que la mienne. »

« - Oui, c'est beau de s'abandonner à quelque chose qu'on n'est pas certain de comprendre, croire à ce qu'on ne peut pas voir... Ce que tu appelles la foi, j'appelle ça l'amour. Pour moi, il n'y a de paradis que dans les moments que nous passons avec ceux que nous aimons. »

« - Mais, Papa, t’entends ce que tu dis ! Donc tout ce qu’on nous raconte ne serait qu’un tissu de mensonges ? Big Brother, quoi ! à ce compte-là, on n’a plus qu’à jeter tous les livres d’histoire à la poubelle…
- Mais l’histoire, ma fille, c’est un récit. Un récit qu’un peuple se raconte à lui-même. Un récit qui a ses biais. Tu sais ce que disait Churchill sur l’histoire ?
- « L’histoire est écrite par les vainqueurs », c’est ça ?
- Et tu crois qu’il avait tort ? Qu’est-ce que tu vois par la fenêtre ?
- L’entrée de la gare de Waterloo ?
- Et Waterloo, c’est quoi pour nous, Waterloo ? C’est le nom de la bataille qui a défait Napoléon, qui a défait un tyran. « Napoléon le tyran », est-ce que tu crois que c’est ce qu’apprennent les petits Français à l’école ? Non, dans leurs livres, Napoléon, c’est un héros, le bâtisseur de l’Europe, le dernier empereur français, inhumé tel un pharaon aux Invalides… Et la gare qui porte son souvenir à Paris, comment s’appelle-t-elle ? Waterloo ? Non, bien sûr, c’est la gare d’Austerlitz ! Austerlitz, du nom d’une bataille victorieuse et décisive pour la France… Toute histoire a un autre versant. Le propre d’un empire, c’est de créer sa propre réalité. »

« Je n'ai jamais compris à quoi pourraient servir Thalès, Pythagore et leurs foutus théorèmes, mais j'entends le mot « contraposée » qui résonne dans ma tête. Un raisonnement par l'absurde qui dit que, si je ne fais pas partie de cet ensemble, c'est que je dois faire partie de l'autre. 
Contraposé. Posé contre, vraiment tout contre.
Au milieu de cette place, à Oran, j'ai leur visage, un million de fois leur visage, mais je ne partage rien de leurs desseins, de leurs destins. Dans ma vie, j'ai eu des galères. Ceux qui ont mon âge ont connu la guerre civile. De celles qui ébranlent jusqu'à l'âme, tachent de noir votre enfance, confisquent votre adolescence. La paix reste une idée fragile, une réalité plus fragile encore. En témoignent ces barbelés qui éclipsent les petites merveilles d'architecture mauresque, ces regards inquisiteurs quand je m'exprime dans un arabe hésitant, ces malheurs qu'on veut me raconter. J'écoute, gêné. Je ne sais pas quoi dire. J'ai tout à coup envie de leur parler d'ailleurs. »

« C’est peut-être ça, l’amour : un abri. »

Quatrième de couverture

Quand Malek, 17 ans, rencontre Atiq, jeune Afghan en exil à la recherche de son frère qu'il veut empêcher de se faire justice contre les Américains, il cède à l'envie d'aller voir le monde de ses propres yeux. En route vers Tanger, il rencontre Kathleen, Londonienne dont il tombe amoureux et dont le père, humanitaire, a disparu à son retour d'Afghanistan. Paris, Kaboul, Grenade, Oran, Le Caire. C'est la même histoire que Malek se raconte et s'entend raconter, celle d'un ailleurs fantasmé qui n'existe plus ou qui n'a jamais existé.

Avec ce premier roman d'une grande maîtrise, Walid Hajar Rachedi nous embarque dans une quête terrible et solaire jusqu'à l'ultime dénouement à Londres, où convergent récits et destins.

« Au lendemain des attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, où j'ai vu pêle-mêle des noms connus parmi les victimes et les bourreaux, j'ai fait le triste constat que nous n'étions finalement pas si nombreux à pouvoir convoquer une double conscience. »
Walid Hajar Rachedi

Éditions Stock,  janvier 20222
296 pages

mercredi 30 juin 2021

La traversée de l'été ★★★☆☆ de Truman Capote

Étonnante et sombre lecture que cette traversée de l'été. 
Truman Capote m'avait éblouie avec De sang froid et je suis en train de relire La harpe d'herbes que j'affectionne particulièrement. 
Ici, on sent la belle plume en devenir mais l'œuvre n'est pas aboutie, l'écriture manque d'intensité à mon avis, et pour cause, Truman Capote ne souhaitait pas publier cette histoire. Ses écrits ont été retrouvés vingt ans après sa mort et n'ont donc pu être retravaillés par ses soins. 
« C'est avec une grande fébrilité et non sans une certaine appréhension, que je lus le manuscrit de La Traversée de l'été. Je gardais à l’esprit que, selon toute vraisemblance, Truman ne voulait pas que ce roman fût publié, mais j’espérais aussi y découvrir Truman sous un nouveau jour, celui du jeune auteur qu’il avait été avant d’écrire son premier livre majeur, Les Domaines Hantés. […] Certes, ce n’était pas une œuvre aboutie, mais elle témoignait de l’émergence d’une voix originale et d’un écrivain au talent aussi étonnant qu’efficace. C’était une œuvre assez mature, dont les mérites propres se suffisaient à eux-mêmes, et les prémices du style et du métier à venir (qu'on retrouverait dans Petit déjeuner chez Tiffany)  étaient trop précieuses pour être ignorées. Je ne savais ce qu’en aurait pensé Truman, et j’avais conscience de ma responsabilité dans cette décision. Il y eut de longues discussions, mais pour finir nous étions tous d’accord : il fallait publier ce livre. »
Une petite déception pour ma part que je ne sais pas forcément expliquer. Peut-être un rythme pas toujours très fluide. Mais quand bien même, l'histoire d'amour qui se loge dans ces pages est très prenante et beaucoup le soulignent, elle témoigne d'une grande maturité de l'auteur. Grady, une jeune fille de dix-sept ans, issue d'une famille aisée, avide de liberté, décide de vivre pleinement son amour avec Clyde, simple gardien de parking.
  Truman Capote évoque les sentiments amoureux, l'amour fragilisé par la différence de classe sociale, la passion, la folie...
La tension monte au fil des pages, il y a comme un malaise qui s'installe au fur et à mesure que l'on apprend à connaître Grady et Clyde...D'une idylle joyeuse et innocente, on bascule dans une atmosphère plus sombre, plus étouffante où l'amour devient insaisissable et menaçant...

« Tout chez eux, depuis les meubles usés jusqu'à l'air que l'on respirait, oui, tout exprimait la vie en commun. Ils ne faisaient qu'un et rien n'aurait pu les séparer. Cela leur appartenait, cette vie, ce décor, comme ils s'appartenaient les uns aux autres et Clyde était d'abord et avant tout un des leurs, plus qu'il ne le croyait. Grady, elle, n'avait jamais appartenu à un clan comme celui-ci qui dégageait une chaleur presque exotique. Sans doute aurait-elle eu peine à y respirer. Sa nature ne pouvait s'épanouir qu'à l'air frais, dans l'indépendance propice aux coudées franches. Elle n'aurait pas eu honte d'admettre : « Oui, je suis riche, c'est grâce à l'argent que je tiens debout. » Sa fortune lui permettait de choisir selon ses goûts son cadre de vie et les gens qu'elle fréquentait. S'il en allait autrement pour les Manzer, c'était parce qu'ils ignoraient les bienfaits que procure l'aisance. Mais ils compensaient cette lacune en resserrant les liens qui les attachaient à ce qu'ils possédaient. Si, de la naissance à la mort, leur vie s'écoulait dans de plus étroites limites, elle y vibrait plus intensément. Du moins, Grady le croyait-elle. Mais qu'y faire ? A chacun son lot, on n'a pas le choix et le faucon revient toujours se percher au poignet de son maître. »

« La chaleur ouvre le crâne de la ville, exposant au jour une cervelle blanche et des nœuds de nerfs vibrant comme les fils des ampoules électriques. L’air se charge d’une odeur surnaturelle dont la puissance âcre imbibe les pavés, les recouvrant d’une sorte de toile d’araignée sous laquelle on imagine les battements d’un cœur. »

« Les fleurs contenaient l'été tout entier, avec ses ombres et ses lumières gravées dans les feuilles, et elle en pressa toute la fraîcheur contre sa joue. »

« Puisque l'on connaît le passé et que l'on vit au présent, pourquoi ne pourrions-nous pas croiser l'avenir en rêve ? »

« Le décor était fixé pour l'éternité, la mer avec ses vagues qui roulaient vers la plage, laissant parfois sur le sable des pétales de fleurs fanées. »

« « Pendant tout ce temps, moi je pensais que tu me fuyais, murmura Clyde.
- On ne fuit pas les gens, on se fuit soi-même, répondit Grady. Mais tout va bien maintenant. 
- Bien sûr; dit-il. Tout va bien. » »

Quatrième de couverture

New York, un été. Les parents de Grady McNeil, dix-sept ans, partent pour l’Europe. Elle reste seule dans le splendide appartement de la Cinquième Avenue, en face de Central Park. Alors que rien ne devait bouleverser ces vacances paisibles dans l'Upper East Side, elle tombe amoureuse d’un gardien de parking, Clyde Manzer. Folie passagère d’une jeune fille de bonne famille ? Insolence à l’égard de ses parents ? Grady l’aime, mais sa fierté provocante et la nonchalance de Clyde entraînent le couple vers de dangereux précipices. Sacrifieront-ils leur idylle à la bienséance ? Survivront-ils à leur passion destructrice ? Voici l’histoire d’une passion brève, le temps d’une saison, dans une des plus belles villes du monde. Ce roman de jeunesse révèle les prémices du génie de Capote, ses personnages subtils, jamais caricaturaux et la fantaisie de ses descriptions.
La Traversée de l’été (Summer Crossing) est le premier roman de Truman Capote. Le manuscrit a été retrouvé en 2005, à l’occasion d’une vente aux enchères. Il a été traduit en français en 2006 aux éditions Grasset.

« C'est une histoire naturaliste, comme, au fond, tous les bons romans. Comme ceux de Fitzgerald. Je me demande si, dans cette jeune fille de la bonne société new-yorkaise se mariant par provocation avec un gardien de parking, ce n'est pas le motif fitzgeraldien, le sentiment découlant du social, qui l'a fait rejeter par Capote. Jusque là, chez lui, et encore dans La Harpe d'herbe, le social n'a aucune importance relativement au sentiment, folle du logis sudiste qui radote avec un génie plus comparable à celui de Tennessee Williams. Et puis, chez Fitzgerald, les femmes sont intelligentes, ou méchantes, ou destructrices, mais décidées, tandis que les hommes sont timides, ou tricheurs, en tout cas fêlés ; le contraire de Capote. » Charles Dantzig

Éditions Grasset, septembre 2006
Traduction de Gabrielle Rolin
220 pages

mardi 4 mai 2021

Ta mort à moi ★★★★☆ de David Goudreault

Avant de m'attaquer au dernier pan de la trilogie de la bête, j'ai eu envie de prendre "une dose" de David Goudreault avec des personnages différents. 
Elle fut savoureuse cette dose de mots. Une saveur absolument déroutante, atypique ! Bluffante ! David Goudreault joue avec ses lecteurs, maintient le suspense, jongle avec les mots, et il le fait diablement bien. 
La forme, un récit éclaté, polyphonique, déconstruit, des chapitres désordonnés, mais jamais je ne me suis perdue. D'ailleurs « La vie n'a pas de sens, c'est le récit qu'on en fait qui lui en donne. Quelle idiotie de prétendre raconter quoi que ce soit de pertinent si on demeure figé dans la rigidité linéaire ! Les romans, les biographies et les récits devraient tous s'écarter de ce formalisme mensonger. La vérité passe par l'éclatement des chapitres et des strophes dans un désordre ne répondant qu'à un souci de compréhension, d'intelligibilité, de cohérence. La ligne droite est un injustifiable détour. » 
Le fond : un livre sur les écorchés en errance, le deuil (il « y a des deuils qui nous habitent longtemps »), notre société, la littérature et le travail de l'écrivain, la vie. Sur la liberté. Soyons libre « de tout gâcher, d'éblouir, de décevoir, d'aimer, de s'enfuir, libre de mourir ».
Pas envie d'en dire plus, pour garder la surprise intacte à ceux qui souhaiteraient ouvrir ce livre. Juste peut-être qu'il y a cette jeune fille talentueuse, avec sa « vie de funambule unijambiste progressant sur un fil barbelé », ce génie qui incarne pleinement cette liberté, et un biographe qui nous donne la vision de sa réalité.
C'est ingénieux, subtil, philosophique, terrifiant aussi. 
« Combien d’enfants se sont pendus au bout des liens d’attachement qu’ils n’ont jamais eus ? »

David Goudreault, merci !


« Mes livres sont les jeux irresponsables d'un timide qui n'a pas eu l courage d'écrire des récits et qui s'est distrait en falsifiant et déformant les histoires d'autrui. » Jorge Luis Borges, en exergue

« 26 août 2018
J'ai eu la chance de ne jamais en avoir. J'ai pu me défaire et me parfaire à partir de rien, de moins que rien même. Je mérite une pause. Je laisse dans ces pages tous les doutes et les secrets qui m'ont broyé l'âme, tout ce que j'ai dû supporter pour en arriver là, ici, en paix, enfin.
Des légions d'imbéciles osent affirmer que le chemin est plus important que la destination. Ils ne connaissent rien des routes escarpées que les femmes de ma race doivent arpenter. Le souffreteux de Nietzsche s'acharnait à répéter que tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ; quelle connerie ! Ce qui ne nous tue pas nous estropie, nous traumatise ou nous humilie. Le reste du temps, on aime ou on se ment.
Quand on est condamné à gravir sur les coudes un sentier de vitre concassée dans une solitude brisée seulement, à de rares occasions, par le passage d'un autre Sisyphe épuisé, on n'a plus rien à foutre du paysage et de ses enseignements, on veut juste se rendre au bout du parcours. Pour une fois, atteindre le sommet. »

« Je ne prétends pas être impartial. Je suis d'abord romancier, parfois enseignant, un peu poète, mais si je m'improvise biographe aujourd'hui, c'est par amour du sujet. Marie-Maude ma fascine. Tant d'experts se sont penchés avec une cruelle intransigeance sur la vie et l'œuvre de Pranesh-Lopez. La particularité de la biographie proposée ici, outre mes digressions et interprétations, réside dans les mots mêmes de la femme mise en lumière. pour la première fois, des pages de ses journaux intimes, des lettres et des notes manuscrites sont retranscrites intégralement. Reçus des mains mêmes d'un proche de l'artiste, analysés par des graphologues de renom, ces mots sont officiellement ceux de la poète. Ils jettent un éclairage nouveau, bouleversant, sur son existence ; une vie de funambule unijambiste progressant sur un fil barbelé.
Véritable jeu de pistes, parfois piégées, l'œuvre de cette écrivaine tourmentée ne cesse de polariser admirateurs et détracteurs. Cohérence de l'existence et de l'œuvre pour certains, tissu de mensonges que l'on devrait brûler pour d'autres ; prophète doublée d'une poète pour les premiers, croisement dégénéré de Raspoutine et d'Aileen Wuornos pour les seconds. Le parcours déroute. »

« J'ai trouvé ma vérité, et je vous l'offre. Tout est une question de perspective, il existe toujours plusieurs façons de ne pas voir les choses. »

« Dans la vie, tout peut arriver, surtout le pire. »

« Il n'y a pas que les fous qui ne changent pas d'idée. A la garderie comme à la maison, Marie-Maude avait déjà la noblesse des coeurs entêtés, des persévérants dans l'erreur ; la grandeur d'âme des déterminés de l'errance, des acharnés de la fausse route. Le monde lui était laid, et elle le lui rendait bien. Elle boudait sans compromis, se renfrognait avec une mauvaise foi admirable, passait des heures et des jours à refuser toute interaction. Elle vait chois la cohérence du coeur et du corps, une laideur intégrale. Il n'y a que les éraflés qui s'exposent, les véritables écorchés apprennent à se protéger. »

« Réflexions préparatoires n°8
Les jours passent et se ressemblent tellement qu'on a de la difficulté à se situer dans le temps. Certaines dates sont enregistrées dans le lobe temporal, une série de moments peuvent être placés chronologiquement, mais la plupart des journées banales de nos vies tout aussi banales s'entassent en désordre au fond de nos crânes.
Toute histoire devrait être présentée dans une séquence explicative, peu importe l'ordre des événements. La vie n'a pas de sens, c'est le récit qu'on en fait qui lui en donne. Quelle idiotie de prétendre raconter quoi que ce soit de pertinent si on demeure figé dans la rigidité linéaire ! Les romans, les biographies et les récits devraient tous s'écarter de ce formalisme mensonger. La vérité passe par l'éclatement des chapitres et des strophes dans un désordre ne répondant qu'à un souci de compréhension, d'intelligibilité, de cohérence. La ligne droite est un injustifiable détour. »

« NOTES - Aristote fut le premier à décrire les humains d'exception qui subjuguent leur époque, les « peritoi andres », qui prendront au fil du temps le titre de génies, dérivé du latin genius, de genere : créer, produire. Par définition, les génies sont rares, mais les maladies mentales sont communes, et les génies atteints de maladies mentales sont légion : Vincent Van Gogh, Rosalind Franklin et Edgar Allan Poe en sont des exemples éloquents. »

« Les yeux secs comme des marqueurs sans bouchons, les enfants goûtaient davantage avec le plaisir de la délation que celui de la justice. L'ordre du monde repose sur de petites choses, de toutes petites choses. »

« Peut-on séparer l'œuvre de l'artiste ? Dans quelle mesure doit-on éclairer les écrits d'un génie à la lumière des traumatismes de son enfance, de ses errances politiques ou de ses déviances sexuelles ? Burroughs est-il un romancier moins pertinent parce qu'il a tiré une balle dans la tête de sa conjointe ? Peut-on se permettre de renier les grandes pages de Marguerite Duras en argumentant qu'elle était une exhibitionniste acariâtre qui tyrannisait ses jeunes amants ? Quid des perversions notoires des prédateurs Sartre et Beauvoir ? Et doit-on incendier l'œuvre du Dr Destouches comme celui-ci encourageait les nazis à brûler des Juifs ? »

« Et si les deux pouvaient coexister, si Miron représentait effectivement toute la force poétique de son époque et Pranesh-Lopez la puissance du millénaire naissant ? Quelques mois avant son décès, l'académicien Jean d'Ormesson n'écrivait-il pas qu'« il fallait bien une jeune femme, fille d'immigrants de surcroît, pour concentrer toute la richesse, la diversité et la complexité de l'âme québécoise moderne en un seul livre ? » »

« Ce que les professeurs de littérature appellent le style, ce sont les libertés que nous prenons sur ce que nous apprennent les professeurs. Marie-Maude n'a pas rué dans les brancards, elle a saccagé l'écurie. D'un élan viscéral, elle a déconstruit le vers, réduit en ruine la rigidité syntaxique pour mieux réinventer l'iconographie contemporaine. Il y avait un avant et on ne s'en remettrait jamais après. »

« Les corps des parents peuvent survivre à la mort d'un enfant, le couple rarement, l'innocence jamais. Ceux qui croyaient marcher d'un unique élan découvrent qu'ils avançaient côte à côte ; qu'un seul ralentisse ou accélère le pas et la fragile synchronisation cède. On tient à peu de choses et peu de choses nous retiennent. »

« L'amour est un chien fou à qui on donne la patte. »

« Réflexions préparatoires n°20
Le refoulement des sentiments est la première qualité d'un écrivain. La perle ne se confectionne qu'avec le temps et la claustration ; l'intrusion d'un débris, d'un déchet ou d'une émotion déclenche les mécanismes de la création. Couche après couche, chapitre après chapitre, la menace sera avalée, dissimulée sous le nacre.
On exige des auteurs qu'ils soient dans leurs oeuvres et dans nos vies à la fois. L'introspection essentielle à la création littéraire ne saurait tolérer des génies éparpillés, qui se répandraient d'un média à l'autre comme de vulgaires humoristes. J.D. Salinger ne s'isolait pas par manque de repartie, mais par cohérence. Si l'écrivain parle mieux qu'il n'écrit, qu'il abandonne sa plume et prenne un micro. Sinon, qu'il ferme sa gueule et retourne travailler ! »

« Ma mère dit que je devrais prier. Pour un atrophiée de la fantaisie, elle accorde beaucoup de crédit à l'incroyable mystère de la foi. De toute façon, on a davantage supprimé de vies au nom de Jésus qu'il a pu en sauver de son vivant. Cette évidence mathématique est irrecevable pour elle, Dolorès-la-douloureuse demeure convaincue que la prière pourrait me transformer, me transfigurer, qu'elle ferait pour moi ce qu'elle ne parvient pas à faire pour elle… Pauvre génitrice, aime-moi donc comme je suis, que je constate le miracle. Alléluia. Hosanna. Amen. Et cetera. »

« L'excès de lucidité est la première cause de dépression. »

« Maudit journal, rien ne me fait rien. Depuis dix jours, mon corps est une expérience d'ennui interminable, un lent et long désœuvrement. Je crois que seul un chirurgien parviendrait à me toucher le coeur.
Dante était dans le champ, l'enfer ce ne sont ni les flammes, ni les tourments, ni la souffrance ; c'est le vide, l'absence. L'enfer, c'est l'absence de souffrance, de flammes, de tourments pour nous occuper l'esprit, et l'espoir, c'est la conscience du néant en soi et autour de soi. Le rien. L'enfer, c'est rien.
C'est rien, demain est presque-là. »

« Réflexions préparatoires n°13
Terme issu de la métallurgie, repris par des psychiatres vulgarisateurs et nombre de conférenciers médiocres, la résilience est un des mots les plus galvaudés de l'époque. Synonyme de capacité à surmonter les obstacles et à grandir dans l'adversité pour le commun des mortels, la résilience indique plutôt la qualité d'un matériau à retrouver ses propriétés originelles après avoir été martelé, brûlé, tordu ou soumis à une quelconque tension.
Pour l'appliquer aux humains en respectant l'étymologie première, on doit évacuer toute notion d'optimisme à l'eau de rose. Le psychopathe qui maintient sa rigidité psychologique en interrogatoire est résilient, le toxicomane qui renoue avec sa résistance aux effets des substances après un sevrage forcé est résilient, le militaire qui se laisse trucider dans une bataille perdue d'avance est résilient ; les résignés sont plus résilients que les optimistes. Il ne s'agit donc pas de tendre vers les hautes sphères de la vertu, mais de rester fidèle à sa nature profonde. Mère Teresa et Adolf Hitler constituent tous deux d'excellents modèles de résilience. »

« Officiellement, la CIA est un organe indépendant du gouvernement des États-Unis qui autorise ses employés à commettre des meurtres. Officieusement, elle fait pire. »

« P-S. L'amour, c'est se réjouir des bonheurs de l'autre et déplorer ses malheurs. Être humain, c'est l'inverse.
P-P-S. Le monde m'indiffère. Tout le monde. »

« On peut noyer ses peines dans l'alcool, mais ça ne nous débarrasse jamais de leurs cadavres. »

« Elle y était sans y être. Les voyages ne la remplissaient pas. Déjà surchargé à l'arrivée, son trop-plein de vide laissait peu de place à d'autres choses, si exotiques fussent-elles. Avec le temps, l'aventure finit par l'ennuyer, comme tout et elle-même. L'ailleurs se ressemble partout, quand on a fait le tour. C'est le même corps, la même tête et les mêmes démons que l'on traîne d'un paysage à l'autre. Le voyage est un piège à cons ; quand on ne l'est pas, on finit par en revenir. »

« On associe trop souvent la folie aux génies, c'est surtout l'ennui qui les habite. »

« On se regardait en chiens de faïence, en chiens de fusil, en chiennes aux aguets. De chaque côté du lit, nos regards se jaugeaient, se défiaient. Mille reproches, de part et d'autre, se dressaient entre nous. La distance entre des proches se calcule parfois à la hauteur des murs qui les séparent. »

« Elle n'avait jamais désiré la reconnaissance publique, encore moins la vindicte populaire. Cercle vicié, les chroniqueurs lui faisaient payer son silence en lui en mettant plein la gueule. Et le problème avec ceux qui sont trop cons pour se faire leur propre opinion, c'est qu'ils adoptent souvent celle de plus cons qu'eux. Comme la masse des imbéciles qui l'adulaient sans l'avoir lue, des légions d'esprits obtus et de racistes canalisaient leur haine sur elle depuis que les journaleux la chargeaient de tous les maux du monde. Partis de rien, arrivés nulle part, mais fiers du chemin parcouru, les crétins produisent de l'opinion sur demande. »

« Le tissu social se déchirait, devenait peau de chagrin. Chacun pour sa gueule désormais, mais le drame de l'égocentrisme demeure que le nombril n'est qu'une cicatrice. Une nécrose. Rien ne peut y survivre très longtemps. »

« Pour les génies, le suicide, c'est une mort naturelle. »

« Certaines personnes ratent leur vie comme on cause un carambolage, avec fracas, en blessant les innocents autour. Et il y a ceux qui se crashent proprement, n'endommagent qu'un poteau, un pilier de pont ou l'horizon. Entre les deux, il y a Dolorès. »

« Fort est à parier que Dostoïevski ne se trouvait pas génial lorsqu’il ruinait sa famille pour tout perdre à répétition sur la première roulette venue. »

Quatrième de couverture

Poète culte, Marie-Maude Pranesh-Lopez est une énigme, tant pour ses adorateurs que pour ses détracteurs. Pourquoi n’a-t-elle laissé qu’un unique recueil devenu best-seller partout dans le monde ? Et pourquoi sa biographie contient-elle tant de zones d’ombre ?

Fille ingrate, mère indigne, amoureuse revêche, trafiquante d’armes, mais aussi altruiste qui accueille les marginaux du Québec, Marie-Maude semble avant tout être en sempiternelle fuite, rongée de l’intérieur par un « trou blanc ». Mue par des passions féroces et une soif d’aimer, elle mène « une vie de funambule unijambiste progressant sur un fil barbelé », selon son biographe.

Dans ce roman polyphonique aux multiples rebondissements, David Goudreault entraîne le lecteur au cœur du mystère d’une femme. De son écriture forte, drôle et d’une constante tendresse pour ses personnages, il sème des textes épars, brillante constellation qui prendra son sens dans les dernières pages, révélant alors une bouleversante vérité.

« Enfant déjà, Marie-Maude souffrait d'une inextinguible soif d'absolu, une urgence d'enluminer la routine pour rendre le quotidien supportable. Le monde étant ce qu'il est, elle ne pouvait trouver l'extraordinaire qu'en elle-même. De feu de paille en feu de paille, à chercher des incendies, elle a tout enflammé autour d'elle. »

Éditions Philippe Rey, août 2020
356 pages

mercredi 14 avril 2021

Le grand Santini ★★★★☆ de Pat Conroy

Passionnante et savoureuse lecture, d'une telle intensité romanesque, truffée de dialogues très drôles, qui donne un peu de légèreté au sujet assez lourd. 
Pat Conroy excelle. Il nous convie dans une famille américaine du Marine Corps, la famille Meecham, - il semblerait qu'elle ait été la sienne cette famille - dont le père, Bull, est pilote de chasse. 
Bull est un "beauf" dans toute sa splendeur, un raciste, sexiste, rude, autoritaire, cynique, porté sur la boisson, d'"un ego de la taille d'un cuirassé", d'un égoïsme démesuré. «  ...une espèce difficile à comprendre, difficile à expliquer. [...] Tous les pilotes de chasse sont des énigmes, mais les pilotes de chasse du Marine Corps ne sont pas de ce monde. »
Le Grand Santini se comporte comme un tyran chez lui avec sa femme et ses enfants surtout. Il agit avec eux comme avec ses subalternes. Un portrait peu flatteur. Et pourtant, Pat Conroy laisse entrevoir un père aimant, certes dénué de toute délicatesse, de toute tendresse, mais non dénué d'humour ni d'autodérision; et il y a, en lui, de l'amour pour sa famille. Un amour qui se libère par petites touches et un père auquel on finit pas s'attacher. Un père comédien qui est, selon Ben, l'aîné de la fratrie « la seule personne au monde qui ait à se mettre en scène en tant qu'être humain ».   Mon père ce héros admirable, détestable et détesté !
« Un garçon peut-il commencer une prière avec au coeur sa haine de son père ? Un garçon peut-il s'avancer jusqu'à l'autel de Dieu et exposer sa haine ? Peut-il vomir sa haine et raconter son histoire ? Peut-il parler des voler de coups et des humiliations ? Peut-il parler du marine qui a mitraillé les plages de son enfance ? Peut-il regarder Dieu en face et cracher sur un père qui ne connaissait pas le secret de la tendresse, qui aimait d'une manière étrange et indéchiffrable , un père qui ne savait comment s'y prendre pour aimer, qui ne savait pas comment s'y essayer ? »
Le racisme et le sexisme au sein des bases américaines s'affichent clairement dans cet opus.
Enfance et adolescence à jeun de tout sentiment d'appartenance et de permanence. Un père au goût fort prononcé pour la violence et à l'étroitesse d'esprit.  Difficile pour Ben Meecham de s'affirmer, de grandir en se forgeant sa propre identité. Heureusement, il y a l'amour et la tendresse d'une mère pour tempérer, et les terrains de basket pour se défouler ;-)

Un excellent pavé, une lecture très appréciable, extrêmement divertissante et enrichissante. Et une traduction impeccable !
Ravie d'avoir découvert Pat Conroy qui me faisait de l'oeil depuis quelques temps. Hâte de me plonger dans "Le Prince des Marées", écrit à Rome en 1986 et considéré comme son chef-d’œuvre. Le livre fut adapté à l’écran en 1991 par Barbra Streisand.

Emblème de l' United-States Marine Corps
Source Wikipedia

« Pendant un an, on allait avoir la bride sur le cou ; on pourrait goûter une entière liberté sans avoir à redouter la cour martiale. Bien qu'une maison sans homme fût incomplète et que le père de famille finît par manquer à chacun, on goûtait ce relâchement, cette fragile vitalité qui ne pourraient survivre à son retour. »

« « Des palais de Montezuma aux rivages de Tripoli,
Nous combattons sur terre, sur mer et dans les airs,
Pour le pays, la justice et la liberté, pour l'honneur,
Marines des États-Unis, et fiers de l'être. » 
Chaque fois que les Meecham partaient en voyage, ce chant était le premier qu'ils entonnaient. Les enfants l'avaient entendu pour la première fois dans les bras de leur père ; son rythme leur était venu en même temps que le lait de leur mère. Ce chant inspirait à chacun d'eux un sentiment indicible et ensorcelant, ce sentiment qui conduit les hommes au feu. L'hymne du Marine Corps était aussi celui de cette famille, le chant de la famille d'un guerrier, la chanson des Meecham.« Une famille où l'on ne chante pas est une famille malheureuse », disait Lillian Meecham. Et ils chantaient, chantaient et roulaient dans la nuit américaine vers une base où de grands avions d'argent reposaient dans l'attente de leur pilote. »

« Né en Géorgie, Ben se sentait un lien de parenté avec cette terre rouge sang que son père haïssait, il aimait cette campagne parfumée qu'il n'avait jamais parcourue que de nuit en voiture, dont l'atmosphère était chargée d'accords de musique country, de l'odeur des récoltes et des machines agricoles. La Géorgie était le seul endroit auquel il pouvait se raccrocher et s'identifier. Il y avait ses racines par le fait du tampon porté sur son extrait de naissance. Il n'y vivait que lorsque son père partait outre-mer, mais cela ne changeait rien pour lui. Il n'avait jamais pu faire naître en lui d'attachement impérissable pour les bases militaires incolores et sans saveur où il avait passé la plus grande partie de ses dix-sept années. Son enrôlement forcé dans la famille d'un officier des marines l'avait amené à habiter successivement quatre appartements, six maisons, deux caravanes et un préfabriqué ; comment, dans ces conditions, aurait-il pu s'attacher à un des lieux d'affectation de son père ? Chacun de ces endroits avait été un point d'eau où les guerriers avaient momentanément fait halte pour se perfectionner dans l'art de la guerre, avant de lever à nouveau le camp. L'adolescent jeûnai d'un sentiment d'appartenance, de permanence. Il aspirait à s'installer dans une maison, à vieillir dans un voisinage, il voulait des amis dont le visage ne changeât pas chaque année. Cet attachement ténu pour la Géorgie était ravivé par chaque séjour qu'il faisait chez sa grand-mère, par chacun de ces trajets nocturnes qui les amenaient d'une affectation à l'autre sur le chapelet de bases disséminées sur les terres marécageuses des deux Caroline et de Virginie. »

« - Excellent. Je vais vous dire une bonne chose, les petits gars. Vous êtes vernis d'appartenir à une famille du Marine Corps. En Amérique, il n'y a pas de gosses qui soient aussi calés que vous en géographie. Vous êtes allés dans plus d'endroits que des gosses de civils n'en ont jamais entendu parler. Il n'y a rien qui forme la jeunesse comme les voyages.
- Chéri, gazouilla Lillian, si les enfants connaissent toutes ces capitales, c'est parce que tu as menacé de les tuer s'ils ne les apprenait pas.
- C'est ce qu'on appelle de la motivation, Lillian, fit Bull avec un grand sourire. »

« Je ne veux pas que vous me considériez simplement comme votre chef d'escadrille. Je veux que vous me voyiez comme une espèce de divinité. Quand je dis quelque chose, vous faites comme si ça venait du buisson ardent. Quand j'éternue, vous éternuez. Si je chope la lèpre, je veux voir quelques nez tomber. Si je me torche le cul, je veux voir chaque pilote se porter la main au rectum. Nous sommes des marines. Nous faisons partie de l'élite de l'histoire. Il n'y a pas une force au monde capable de nous tenir tête, de nous vaincre, de nous empêcher d'accomplir notre mission, de nous priver de la victoire, de fausser notre destin. Nous sommes des marines. Des combattants du Marine Corps. Des pilotes de chasse du Marine Corps. Des guerriers du Marine Corps. Des tueurs du Marine Corps. C'est avec orgueil et fierté que nous en portons l'uniforme. »

« Sur le terrain, le terrain qu'il aimait, le terrain que parfois il dominait, Ben se sentait comme désincarné, vidé à force de courir, mais plus vivant et plus humain qu'il ne le serait jamais. Tous ses pores étaient des réceptacles à l'action qui tournoyait alentour, à chaque vibration, chaque émoi, chaque acclamation, chaque rugissement de la foule. Le basket faisait partie de lui, était un prolongement de son être, du fait de toutes ces années passées à dribbler autour des arbres, entre des chaises, le long des trottoirs, loin de chiens joueurs, devant des vitrines de magasins et sous le regard d'hommes et de femmes qui estimaient que sa fixation relevait au mieux de l'aberration mentale. Mais il avait vécu avec un ballon dans les mains, il avait payé le prix exigé, et il pouvait maintenant triompher dans ce seul et dérisoire talent de son adolescence. Dans son absurdité, ce sport apportait quelque chose de particulier à Ben Meecham : il le rendait heureux. Le terrain était le champ d'expérimentation de la volonté. Il n'était pas une fin en soi, mais proposait des objectifs et des récompenses, et, en cas d'échec, un châtiment instantané. C'était la vie ramenée à un ensemble de règles, une vie existentielle, une vie simplifiée à l'extrême par le regard des pères.  »

« Il avait avait le sentiment d'avoir, dans un domaine précis, gravement manqué à son fils : il n'était pas parvenu à le débarrasser de la douceur naturelle de sa mère, à extirper de lui cette affabilité qui constituait le legs le plus durable de Lillian à ses enfants. Bull entendait par-dessus tout transmettre à son fils son goût de la violence, sa passion d'infliger à autrui la défaite, voire l'humiliation. »

« À dix-sept heures d'un bout à l'autre du littoral atlantique, sous les cieux assombris de janvier, leur mission hebdomadaire menée à bien, la nation en sécurité, l'ennemi tranquille, les ailes de leurs avions repliées, leurs fusils graissés, leurs tanks garés et les écrans radars vides de toute menace, les personnels des forces armées américaines en général et les marines en particulier sacrifient à la tradition et se rassemblent pour une occupation des plus sérieuses, trinquer ensemble. À travers ce pays fortement militarisé, les combattants, druides de la guerre froide, se réunissent chaque vendredi soir autour de bars d'acajou sombre, en une communion d'hommes unis par la même violente destinée, afin de lever le coude et de porter des toasts à leur branche du service et à la mère patrie. »

« - Mon père, je le déteste, fit sombrement Ben.
- Non, tu l'aimes et il t'aime. J'ai vu passer beaucoup de pères appartenant au Marine Corps, depuis que je suis en poste au lycée. Des centaines et des centaines, année après année. Ils sont stricts et sourcilleux, et ton père n'est pas le dernier du lot. Ils aiment leur famille de tout leur coeur et de toute leur âme, et pour le lui prouver, ils lui mènent la vie dure. Ton père ne fait rien d'autre qu t'aimer en essayant de vivre une seconde vie à travers toi. Il commet de grosses erreurs, mais cela vient de ce qu'il appartient à une organisation qui ne tolère pas que l'on fasse les choses à moitié. Seulement, il oublie parfois qu'il y a une différence entre un marine et un fils. C'est lui qui t'a fait ce coquard ? 
[...]
- ... Il croit à la prééminence de l’institution sur l'individu, même lorsque cet individu est son propre enfant. C'est pour cela qu'il fait un si bon marine. »

« Bull aimait la simplicité inhérente au langage des pilotes. En ces routes sillonnées par leurs avions, sur ces ondes interdites au tout-venant, il n'était pas de place pour l'excès ou le superflu. Par nature, l'humanité produisait des fantassins et des troupiers, et Bull était heureux que les grognements du monde ne pussent s'immiscer dans la langue des aviateurs. »

« Quand Bull Meecham franchissait continents et océans, le temps ne variait pas d'un pouce, n'avançait ni ne reculait. Une infime portion de temps était alloué au terrien, alors que le pilote qui approchait la vitesse du son était un conquérant du temps spatialisé et du temps perdu. Il pouvait gagner des heures, perdre des heures, ou en une seule journée voler de l'hiver à l'été, du printemps à l'automne. Il avait toujours à portée de main une fleur, un glacier ou un aperçu de la Croix du Sud. »

Quatrième de couverture

Au cœur de l'Amérique puritaine sudiste des années 1960, la chronique flamboyante et impitoyable d'une famille soumise à l'autorité démentielle de son chef, une mise en scène magistrale des drames familiaux dans toute leur complexité et leur violence. Par l'auteur du Prince des marées, un roman d'une beauté troublante, tour à tour sombre et lumineux, sur les traces de Faulkner ou Tennessee Williams.

As de l'aviation américaine, marine exemplaire, colosse pétri de morale catholique, le colonel Bull Meechan, alias le Grand Santini, dirige sa famille comme son escadron : sans tolérer qu'on discute ses ordres. Une insolence de sa descendance, et la punition tombe.
À ses risques et périls, Lilian, son épouse, tente de protéger ses quatre enfants des excès paternels. Grâce à sa douceur, frères et sœurs résistent tant bien que mal, chacun à sa manière. Mais c'est surtout l'aîné, Ben, dix-huit ans, qui se heurte aux projets tout tracés que le colonel veut leur imposer.
Pour gagner le droit de suivre sa propre voie, et tourner enfin le dos aux blessures d'une enfance chaotique, Ben va devoir affronter le Père dans un combat qui s'annonce terrible...

Éditions Belfond, juin 2008
440 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Éric Chedaille