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vendredi 24 juillet 2026

L'enfant du vent des Féroé ★★★★★♥ d'Aurélien Gautherie

Pensez-vous que la beauté puisse aussi naître de la douleur ?
L'Enfant du vent des Féroé nous le rappelle.

Comment survivre à la perte d'un enfant ? Aurélien Gautherie ne cherche jamais à répondre. Il accompagne. Avec une infinie délicatesse, il laisse parler un village, un bonnet de laine, des seuils, les vents, les falaises et les eaux des Féroé. Comme si les hommes, parfois trop démunis pour dire leur peine, pouvaient confier leur mémoire aux paysages et aux choses.

« [...] accepter d'être condamnées à vivre sans, à vivre encore. À vivre après, à vivre avec. »
Le deuil n'est pas une destination. C'est vivre autrement.

J'ai été profondément touchée par Jonas, par Anna, Eilin, par ce deuil qui ne s'efface jamais vraiment. Ici, la nature offre un refuge où la tristesse peut enfin respirer. Elle n'efface pas la douleur, elle lui offre une place.

J'ai aussi été profondément touchée par le village de Gjógv, qui devient une présence, une voix, un gardien des souvenirs.
J'aime énormément aussi la présence de l'Étranger. Il rappelle que certains lieux nous choisissent autant que nous les choisissons. Son regard émerveillé devient le nôtre. Et lorsqu'il écrit qu'il devient « buvard », je trouve l'image extraordinaire. Voyager n'est plus collectionner des paysages, mais se laisser imprégner jusqu'à être transformé. Cela fait écho à la citation finale de Nicolas Bouvier : « certains voyages ne cessent de vous défaire. » Les Féroé deviennent une expérience intérieure.

Il est des voyages qui nous dépassent, des livres qui soufflent en nous. Celui-ci m'a laissé une infinie mélancolie, mais aussi une forme d'apaisement. Comme l'écrit Saint-John Perse en exergue : « N'ouvre pas ton lit à la tristesse. » Non pas parce qu'il faudrait être heureux malgré tout, mais parce que le monde continue de murmurer. Il reste des prodiges à entendre, même lorsque le cœur est brisé.

Une tristesse d'une rare beauté. Un immense coup de cœur.

En exergue 

« Et moi j'ai dit : N'ouvre pas ton lit à la tristesse. Les dieux s'assemblent sur les sources,
Et c'est murmure encore de prodiges parmi les hautes narrations du large. »
SAINT-JOHN PERSE, Vents (I. 7)

« Gjógv

Quelle qu'en soit la raison, s'il vous prend un jour l'envie de savoir à quoi ressemblent les paysages de l'archipel des Féroé, faites comme tout le monde : ouvrez un moteur de recherche, rubrique « Images ». Parmi les photos qui s'afficheront alors, vous tomberez immanquablement sur moi. Savoir en quelle position j'apparaîtrai, ça, en revanche, c'est une autre histoire... Il faut dire que la concurrence est rude.
La première place est acquise, sans aucune contestation possible, à la chute d'eau de Múlafossur. Les couchers de soleil en arrière-plan, l'astre qui plonge dans l'horizon atlantique avec la lenteur dorée des soirées polaires, les bouches bées quasi quotidiennes des promeneurs : autant de preuves irréfutables de la grandeur du spectacle offert ici par la nature. Toute tentative de contester cette suprématie serait aussi vaine que ridicule. On ne badine pas avec la beauté. On s'incline, on l'accueille, éventuellement on la révère, mais badiner, non. »

« Comme une étoile montante à qui l'on demanderait d'où lui vient son succès soudain, je peine encore à comprendre ce que ces gens me trouvent. Peut-être le vert hypnotique de mes eaux. Ou leur sentiment d'évoluer dans un instantané un peu vieilli, quelques amarres rouillées comme les symboles d'un passé révolu, d'une activité naguère foisonnante sur mon quai unique. Je n'ai même pas d'ouverture infinie vers le large, comme l'île de Mykines, la plus occidentale de l'archipel à quelques encablures, les falaises abruptes et embrumées de Kalsoy ferment mon horizon. Mais elles le nimbent du charme des légendes éternelles. Le charme, aussi, des histoires des hommes. Comme celle qui va suivre. »

JONAS
« Avec le temps, il avait appris à maîtriser ce mouvement spontané de repli, simplement, à le rendre moins agressif - y compris envers lui-même. Il s'était rendu compte qu'il n'avait pas besoin d'un effort si intense pour se retrouver seul. Que la sérénité ne s'acquiert véritablement qu'avec douceur et patience. »

L'Étranger 
« Quand la plupart des gens évitent ces allées ou préfèrent détourner le regard, je m'arrête longuement. Je devrais hurler intérieurement à l'injustice, fuir peut-être, mais non. Au contraire, je m'y sens bien. J'ai mis des années avant de comprendre pourquoi. Et la raison en est finalement assez simple: c'est pour moi une expérience de partage poussée à l'extrême, un summum d'empathie. Là, accroupi, recroquevillé, recueilli, j'ai presque perdu moi-même tous ces enfants. Je les pleure en dedans, entouré par un cortège de familles endeuillées, je vois les mères, défigurées par la douleur, poser leur main tremblante sur un cercueil en pin, je vois les pères impassibles et droits, dont les genoux, miraculeusement, ne ploient pas sous le chagrin, les jeunes amis de la crèche ou de l'école s'étouffant dans des sanglots impossibles à contenir. Et pour moi, en moi, déferlent autant de vagues successives, tragiques mais réconfortantes. Des vagues d'humanité. »

« Blottie contre lui, Anna s'endormit à son tour. Jonas se releva pour la déposer dans son berceau. II l'avait fabriqué lui-même et lui avait donné la forme d'une coque de bateau, avec à la proue une tête d'ange qu'il avait sculptée tous les soirs pendant plusieurs semaines. Il s'était dit qu'ainsi il la proté-gerait même en étant loin d'elle, durant ses sorties en mer. Qu'il serait toujours un peu là pour elle.
Il n'avait pas encore mesuré toute l'étendue de sa faiblesse. »

Seuils
« Depuis, nous avons compris que nous sommes des marqueurs, des symboles, des caps à franchir pour retrouver le confort d'un foyer, le calme d'une chambre. Sur notre bois, quatre talons dénudés en chemin vers l'amour, le frôlement du long manteau brun d'une douce sorcière un soir d'été, les semelles d'un père effondré qui vient de dire adieu à sa fille. La conscience, alors, que l'on regagne un chez soi où quelqu'un manque déjà, une maison où l'on ne sera plus jamais à trois comme on l'avait tant rêvé.
Et des giboulées de larmes qui sans rebond éclatent sur nous, seuils d'un foyer à jamais fracturé. »

L'Étranger
« Deux choses encore que j'ai oublié de mentionner au sujet de la maison. La première est qu'elle est plutôt basse de plafond : une tradition féroïenne pour conserver la chaleur face à la rudesse du climat océanique. La seconde est que son toit est recouvert d'herbes folles, comme tous les autres toits de l'archipel, en vertu d'une tradition millé-naire. Vu de dehors, c'est très photogénique : l'être humain en harmonie avec la nature, se fondant en elle en toute discrétion, un écohabitat qui s'ignore, à la mode avant l'heure. Une fois à l'intérieur, c'est autre chose. Pendant plusieurs jours, le temps de s'y habituer (et encore, seulement un peu), on a vraiment la sensation d'être enterré vivant. Même l'échappatoire de la fenêtre ne suffit pas à réprimer l'angoisse qui monte dans la gorge et fait palpiter les jugulaires. Le pire, c'est la nuit. On reste immobile dans son lit à regarder le plafond, en respirant lentement comme s'il fallait vraiment économiser chaque bouffée d'air. C'est idiot, mais irrépressible. »

Anna
« Même pleurer, elle n'y arrivait pas. »

Gjógv
« Si, malgré tout, l'ambiance d'une monarchie ovine en bord de mer ne vous attire pas, si vous n'avez pas l'envie ou pas les moyens de venir jusqu'à moi, vous pouvez au moins, comme le reste de la planète, me parcourir en ligne, virtuellement, cheminer clic après clic sur la route qui mène à moi, me découvrir d'en haut, fragile et clairsemée, insignifiant premier plan d'un panorama de roche et d'océan. Moi, l'extrémité septentrionale d'Eysturoy, l'île de l'Est. Arpentez mes ruelles quasi désertes et mes demeures éteintes, contemplez le vacarme léger de ce torrent qui me fend en deux dans sa douce cavalcade.
Faites-le donc, mais vous manquerez le cri, au loin, des jeunes guillemots affamés s'égosillant à appeler leurs parents, vous manquerez l'odeur capiteuse des algues en décomposition, la danse subaquatique de celles, vivantes, qui voltigent, aériennes, dans le ressac du port, vous manquerez les rires des enfants qui jouent et pataugent dans le Lítlafløtt, ce petit bassin aménagé dans le lit du torrent pour accueillir leurs embarcations de fortune faites de bidons de plastique tranchés en leur milieu dans le sens de la hauteur flotteurs aussi rudimentaires qu'efficaces, réunis à l'aide de planchettes de bois, vous manquerez ce petit monde qui se récrée sur l'eau limpide descendant des montagnes. Vous manquerez les soubassements de pierre des bâtiments, peinturlurés de blanc, et vous manquerez alors la pesanteur de chaque maison, de chaque famille, la pesanteur immense et absolue du temps qui passe sans les hommes. »

« S'ouvrir en grand à l'instant présent pour éviter que s'éteigne la moindre étincelle de souvenir. »

« Les mains d'Anna qui se refermaient le renvoyaient aussi à un geste qu'il n'aurait jamais l'occasion de lui transmettre, une habitude qu'il avait quand il était enfant. Face à la mer, il attrapait le vent du large dans sa main droite qu'il laissait fermée jusqu'au soir, collant vigoureusement ses phalanges entre elles pour ne laisser aucun interstice. Faisant fi des injonctions de ses parents qui l'exhortaient à cesser cet enfantillage, il tenait bon, et ce n'est qu'au coucher, dans son lit, qu'il dépliait en douceur ses articulations. Alors, dans sa main devenue coquillage de chair et d'os, égoïstement, il écoutait le bercement des vagues, emporté par l'attelage de Nótt vers le lointain sommeil. »

Bonnet
« Parfois, dans le silence malmené par le frisson des vents, quand le village dormait, ignorant ses chagrins solidement enfouis, une larme perlait au coin de ses yeux et glissait sur sa joue comme une caresse triste et, si elle ne s'était pas déjà tarie sur son chemin, venait goutter sur mes fibres de laine dont elle assombrissait la teinte de son humidité. Plusieurs fois baptisées par son malheur, mes mailles solidaires absorbaient chaque fois un peu du lourd destin des femmes féroïennes. »

« Nous sommes, à Gjógv comme ailleurs, un marqueur discret des révolutions astrales, nous enflons et dégonflons au rythme des saisons, accompagnant la respiration vitale du monde et des hommes, y compris de ceux qui ne nous regardent pas. Franchis avec joie, indifférence ou mépris, nous sommes toujours là. Nous façonnons l'espace des humains, vivons avec eux, leur survivons aussi.
Nous, seuils, sommes insignifiants mais glorieux. »

L'Étranger 
« J'aurais beau y multiplier les séjours, Gjógv et les Féroé ne m'appartiendront jamais. Je serai toujours l'Étranger. Une curiosité pour les habitants, surpris de me voir revenir si souvent, certains se deman-dant - et moi, c'est cela qui me surprend - ce que je peux bien trouver à leurs îles au climat si rude. La première fois, un mois de juillet, je n'étais pour eux qu'un touriste au milieu des autres, noyé, confondu parmi ceux qui n'étaient là que pour le cliché instagrammable, deux trois respirations iodées et un « C'est vraiment encore plus beau qu'en photo ! » ceux qui viennent pour voir et non pour regarder. Et puis je suis venu une deuxième fois et l'on m'a peut-être reconnu, un doute, au moins, lu dans quelques regards que j'ai croisés. La troisième, c'est certain, on m'a dit : « I know you, right ?  »
Une question lancée par politesse, pas en féroïen, bien sûr, pas en danois non plus, histoire peut-être de me tester et surtout d'entériner la distance en dressant ferme entre nous cette barrière linguistique. J'étais devenu familier, c'est vrai, mais un familier toujours imposteur, énigme ambulante égarée sur leurs terres, une ombre incompréhen-sible. Que diable vient-il donc faire ici, celui-là ? »

« Ce lieu ne m'appartient pas et pourtant il est à moi plus qu'à eux car je l'ai choisi. Je n'y suis pas né par hasard, je n'y habite pas par tradition. Je l'ai choisi et, une fois rentré en France, je m'y transporte chaque jour avec nostalgie et passion. Je ne séjourne pas à Gjógv avec l'indifférence de l'habitude, le regard aveugle et blasé qu'ont les gens qui vivent quelque part depuis longtemps. J'y inspire lentement, avec méthode, conscient qu'il faudra repartir, concentré sur la moindre particule environnante, les sens aux aguets, et je deviens buvard. Oui, buvard. C'est exactement ça. Car, loin de là-bas, j'ai comme l'impression de sécher, de dessécher même, de vivre en homme lyophilisé. Alors sur place, autant que je peux, je m'imprègne, je m'imbibe, j'absorbe tout mon saoul les cris des cormorans et le claquement des vagues, la bruine sur ma face et le picotement de son sel, l'odeur des moutons humides, l'eau glacée du Lítlafløtt sur mes pieds nus qui s'y promènent. Tous ces ingrédients de souvenirs que je pourrai convoquer à ma guise et qui recréeront en moi cette incomparable atmosphère.

Je serai toujours l'Étranger mais je suis chez moi. Je suis chez moi et c'est inexplicable. Peut-être est-ce cela, finalement, qui est le plus beau. »

« Au seuil de sa propre mort, il repensait à son grand-père et à Anna, comme toujours, alors que tous les autres guettaient son départ à lui. D'ailleurs, Elin venait d'entrer dans la pièce. Elle portait sur lui un regard aimant tandis qu'elle lui faisait la gazette, parlait de la pluie et du beau temps, de la vie qui continuait et continuerait sans lui dans les rues de Gjógv. Elle avait sa main posée sur la sienne mais ignorait que son frère n'était pas vraiment là. Il était avec Dale, sur les falaises, inspirant comme d'ultímes bouffées de nostalgie pour se donner la sérénité nécessaire. La mort de son grand-père avait été douce et, d'une certaine façon, il comptait bien suivre sa trace. »

« À la belle saison, impossible pour les touristes de les manquer. Au moindre rayon de soleil, et malgré la froideur du torrent, tous les enfants du village se précipitent au bord du Lítlafløtt, ce petit bassin rempli des eaux qui descendent des montagnes jusque dans l'océan. C'est le cœur du village, là où les rires cristallins résonnent, le lieu de l'innocence et du jeu, de ces moments qui resteront dans toutes les mémoires, même et surtout dans celles de ceux qui rejoindront un jour le Danemark ou l'Angleterre pour leurs études ou bien en quête d'un travail. Le Lítlafløtt est un havre de paix et de joie au milieu des ruelles. »

« Les gosses pensent que leur père est un génie du bricolage, mais ils ne connaissent pas l'histoire, la vraie. On attend qu'ils soient plus grands pour la leur raconter. Les bidons en plastique, deux par deux comme ça, ça ne fait pas si longtemps. Avant, il n'y avait qu'une seule coque, et en bois. Ça va faire bientôt un siècle. Une petite, un jour, est morte dans le village. Une Kristiansen. Elle n'avait pas neuf mois. À l'époque, on n'avait pas encore d'église, alors son père a organisé une cérémonie étrange, qui a marqué tout le monde. Le papa a tout décidé : la maman, à ce qu'on raconte, n'était pas en état de s'y opposer. Un matin, il a emmailloté sa fille et l'a glissée dans son berceau de bois, puis est parti seul en mer avec elle, si tôt qu'il faisait encore nuit. Arrivé bien au large, il a allumé des bougies accrochées au berceau. Il a attendu, attendu que les flammes consument doucement la coque avant de voir son enfant sombrer dans les profondeurs de l'océan. Il est rentré l'air étonnamment apaisé, et personne n'a oublié cette scène. Les enfants du village, à l'époque, ont un temps été émus devant ce père si fier, si courageux. Leur innocence a vite repris le dessus: certains ont demandé à leurs parents d'avoir eux aussi un bateau pour jouer aux apprentis marins sur le Lítlafløtt. Mais un vrai bateau miniature, en vraies planches, pas l'une de ces embarcations de fortune que les pères avaient coutume, depuis cinq siècles, de bricoler à la va-vite avec des chutes sans valeur. Les prétextes - "Inutile de perdre du temps avec ces enfantillages, pensez donc au prix du bois, dans notre archipel sans forêt !" ne tenaient plus. L'exemple de Jonas, incarnation du père idéal, aimant et dévoué, avait fait naître chez les autres pères un sentiment de honte qui ne pouvait disparaître qu'en répondant enfin aux sollicitations des enfants, perçues désor-mais non plus comme des caprices mais comme un hommage. Nous, les anciens, même ceux qui, comme moi, n'étaient pas nés à l'époque où ça s'est passé, on pense toujours à la mort de cette enfant en voyant les gosses d'aujourd'hui sur la rivière. Pour nous qui sommes si attachés aux traditions et aux souvenirs, c'est beau, cette rencontre de la candeur et de la mémoire. »

« Quand son père glissait son gros doigt dans sa main, comme une branche à laquelle elle s'accrochait, elle, la noyée de l'existence, alors de toute son âme elle essayait de le serrer aussi fort qu'elle pouvait, elle se crispait autour de lui. Quelques secondes, pas davantage. Ces légers spasmes pour lui dire son amour, pour lui dire aussi qu'elle souffrait d'être qui elle était, de ne pas être qui elle aurait voulu être - mal au cœur, dans toutes les significations possibles. »

L'Étranger 
« Les heures passent avec lenteur dans les villages des bouts du monde, et c'est ce que l'on y vient chercher : le ralentissement, la dilatation du temps dépouillé des contingences matérielles qui nous arrachent à nous-mêmes au quotidien, toutes ces obligations illusoires qui déconstruisent et détissent les fibres de notre âme. Arriver à Gjógv, comme dans tout lieu de retraite, de recueillement, impose un sas de décompression, une distance minimale à respecter pour ralentir comme il convient, ne rien gâcher de l'espoir qu'on a projeté, durant les semaines qui ont précédé le voyage, dans cet exil à la durée forcément limitée, dont on s'efforcera de savourer chaque instant parce que, oui, il faudra bien en revenir - mais à vrai dire toujours un peu déçu, une fois rentré, en regardant derrière soi, de ne pas avoir pleinement réussi, profité absolument. »

« La maison est simplement aménagée, peu décorée, rien qui égaye outrageusement la sobriété ambiante, rien sur quoi m'attarder, et ce n'est qu'à la troisième visite que j'ai enfin distingué, parmi ce que j'avais pris, sur la commode, pour un simple amas de vieux napperons, autre chose de plus épais, plus dense... Légèrement dissimulé, un vieux bonnet en laine traînait là, oublié sans doute depuis un moment tant ses couleurs étaient passées. Il était d'un bleu d'une extrême légèreté, tirant sur le blanc, d'une luminosité feutrée, comme dans un ciel d'été lorsque se mêlent l'azur et d'épars nuages effilochés par la chaleur. Le temps avait incorporé à ses mailles, pour certaines boulochantes, de petits grains de poussière qu'il m'a été impossible d'ôter totalement malgré toute ma bonne volonté, mes tapotages et secousses. L'intérieur du bonnet était encore étonnamment doux en dépit de son grand âge évident, comme s'il n'avait été que très peu porté, au point que j'hésitais : peut-être n'était-ce en réalité qu'un bonnet de poupée, symbole des heures évanouies d'un amusement d'antan. Il fallait bien, c'est vrai, tromper l'ennui durant les hivers sans fin des Féroé.
Mais, à y regarder de plus près, j'ai aperçu, mêlés aux fibres de laine et aux résidus de poussière récalcitrants, quelques fils blonds, presque translucides. Des cheveux. Quel petit être avait bien pu porter ce bonnet ? Combien de temps avait-il été précieusement conservé comme la mémoire des premiers temps d'une enfance révolue, disparue ? Et surtout, quand avait-il cessé d'être justement, pour qui que ce soit, un souvenir vivant, quand était-il devenu un simple objet qu'on garde machinalement, élément de décoration pour potentielle photo sur une annonce de location, esquisse de pittoresque pour étranger en quête d'exotisme ? 
[...]
Je ne savais pas quel enfant avait porté ce bonnet, ni qui avait pu un jour, les yeux ensommeillés, fredonner aussi des comptines nocturnes, mais quelle importance ? En cet instant, d'avoir rejoint la communauté des parents soucieux, je me suis senti un peu plus féroïen, un peu plus humain. Inexplicable et un peu naïve, cette émotion irrépressible a soudain rompu la solitude de l'étranger voyageur, et m'a empli durablement d'une vague d'espoir en l'avenir. »

« Et si un homme auprès de nous vient à manquer à son visage de vivant, qu'on lui tienne de force la face dans le vent ! »
SAINT-JOHN PERSE, Vents (I. 6) 

Gjógv
« J'ai entendu ces mères pleurer de honte aussi, les semaines et les mois passant, honte de ne plus avoir la force d'y aller, de se trouver des excuses pluie battante ou chemins enneigés, ragoût qui mijote ou retour imminent de la pêche -, le deuil s'usant et s'estompant malgré elles, enragées de voir le quotidien reprendre le dessus, de constater qu'un jour est passé sans penser à l'enfant disparu, qu'il faut bien s'occuper du suivant, absorber la mort en soi, ne plus lui ménager que de brefs instants de relâchement, accepter d'être condamnées à vivre sans, à vivre encore. À vivre après, à vivre avec. »

« Depuis, chaque fois que j'ouvre ce bréviaire de la route, je pense à Anna, et chaque fois que je pense à Anna, les mots de Nicolas Bouvier dans sa préface trouvent en moi un écho inestimable et vivifiant.
Effectivement, « certains voyages ne cessent de vous défaire ». »

« Sur ses fibres un peu rêches, il lisait encore et toujours, à tâtons, les minces chapitres de la vie qu'elle et lui avaient partagée pendant quelques mois. »

Quatrième de couverture

Îles Féroé, 1902. Dès sa naissance, Anna semble chétive, donnant ainsi raison à sa mère, qui s'est inquiétée durant toute sa grossesse.
Îles Féroé, 1953. Un vieux pêcheur sent que sa fin est proche mais il veut tenir quelques heures encore afin de s'éteindre à la même date qu'Anna, sa fille adorée. La rejoindre enfin est un soulagement.
Pour raconter ce drame familial à un voyageur de passage, bien des années plus tard, les objets du quotidien ainsi que la petite ville de Gjógv prennent la parole. Et quand les hommes et les choses se taisent, ce sont les vents qui s'expriment, dans un puissant ressac de vers libres évoquant un chœur de tragédie.
Né en 1983 à Schiltigheim, Aurélien Gautherie enseigne les lettres classiques à Strasbourg. Grand voyageur, il a arpenté la plupart des pays nordiques. L'Enfant du vent des Féroé est son premier roman.

Sur l'auteur

Né en 1983 à Schiltigheim, Aurélien Gautherie est diplômé en sciences de l'Antiquité, philosophie et ethnologie ; il enseigne les lettres classiques à Strasbourg. Ce grand voyageur curieux de tout a arpenté une trentaine de pays, dont la plupart des pays nordiques. L'Enfant du vent des Féroé est son premier roman. 

Éditions Notabilia,  janvier 2026
365 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

samedi 7 février 2026

Le compromis de Long Island ★★★★★ de Taffy Brodesser-Akner

Un dybbouk coincé dans le tuyau, c’est un peu l’image qui me reste, quelque chose du passé qui refuse de disparaître et continue de hanter les générations suivantes.
Ce livre est une grande saga familiale ancrée dans la banlieue cossue de Long Island, le roman dissèque avec gourmandise les nerfs, les peurs et les contradictions d’une famille juive new-yorkaise marquée par un traumatisme fondateur. Tout y est, l’argent, la réussite, la mémoire, la honte, l’héritage, et ce que chacun en fait, ou en subit.

Ce que j’aime dans les pavés et les sagas, c’est cette immersion lente, on vit avec les personnages, on apprend leurs mécanismes, leurs angles morts, leurs fêlures. On les voit se débattre, se mentir, s’aimer mal, essayer quand même. Et forcément, à un moment, une trajectoire vient heurter quelque chose de nous.
Ici, certaines trajectoires sont, spectaculairement dysfonctionnelles,  disons-le franchement, complètement barrées, et c’est aussi ce qui fait le sel du livre.

L’écriture est mordante, drôle, précise. Les personnages sont d’une grande complexité, profondément humains, agaçants  aussi, et parfois bouleversants. L'autrice manie l’ironie avec finesse sans jamais retirer leur densité émotionnelle à ses créatures.
Une fresque familiale truculente et acérée, qui observe sans indulgence, mais non sans tendresse, la fabrique intime des héritages. Elle recèle plusieurs strates de réflexion, elle est dense et fait beaucoup rire malgré la tragédie. 
« Tu sais ce qu'on dit [...]. La première génération bâtit la maison, la deuxième l'habite, et la troisième l'incendie. »
Ce fut une lecture des plus agréables, un coup de cœur pour l'écriture avec une mention spéciale pour le travail remarquable du traducteur ! Il me tarde de découvrir le premier roman !

Et vous, aimez-vous les grandes sagas familiales, même quand les personnages sont excessifs, agaçants, voire profondément dysfonctionnels, ou avez-vous besoin de figures plus “aimables” pour vous attacher à une histoire ? 

« Ce lieu qui observait le monde à une bonne distance de sécurité se retrouvait à présent plongé dans sa crasse, digne d'un film de gangsters des années 1970, qu'on regardait dans l'une des trois salles du cinéma du coin en s'estimant heureux d'avoir tourné la page sur une époque aussi aussi répugnante.
Un enlèvement ! A Middle Rock ! »

« Nos grands-mères nous disaient souvent que peu importait à quel point on jalousait quelqu'un, si tout le monde avait dû vider son sac de problèmes au milieu de la pièce, et choisir n'importe quel tas, chacun aurait préféré garder le sien. Jusqu'ici, on ne savait pas trop si c'était vrai, notamment concernant les Fletcher, mais peut-être avait-on à présent un début de réponse. Peut-être étions-nous maintenant en mesure d'admettre que nous préférions nos problèmes aux leurs. »

« Seulement, à présent que Carl avait disparu et que les rues bruissaient de son absence, les gens de Middle Rock pouvaient enfin voir les Fletcher. Tout apparaissait au grand jour, et les voisins des Fletcher, sous couvert de sollicitude, étaient enfin en mesure d'exprimer leurs angoisses quant à leurs propres finances, leur succès dans la vie, leur avenir et la marque qu'ils laisseraient à leur mort, ils pou-vaient enfin les étaler aux côtés des angoisses des autres, et ce qu'ils avaient de plus laid en eux les poussait à murmurer à leur conjoint, tard dans la nuit, entre les draps, non pas « où est Carl Fletcher », ou « sommes-nous en danger », ni même « est-ce que le monde a changé à ce point », mais bien : « pourquoi pas nous ? Pourquoi ne sommes-nous pas assez riches pour nous faire kidnapper ? » »

« « Il y a un dybbouk dans les tuyaux » était une vieille expression des Fletcher, utilisée en cas de dysfonctionnement des machines de l'usine, directement importée de Pologne par Zelig, le père de Carl. La phrase était le fruit d'une contamination du travail de Zelig à l'usine et des terribles histoires qu'on se racontait dans les ghettos juifs pour expliquer divers événements néfastes et inexplicables tels qu'une invasion de fourmis dans le sucrier ou l'exécution de vos frères et sœurs par des Cosaques, juste sous vos yeux. Un dybbouk, ainsi que nous l'enseigne la tradition, est une âme errante qui, ne pouvant accéder au repos éternel, reste sur Terre où elle prend possession du corps d'une victime dont elle évince l'âme. Si un extracteur d'air cessait de fonctionner à l'usine, Zelig disait qu'il y avait un dybbouk dans les tuyaux. Si plusieurs câbles cédaient de façon rapprochée, il y avait un dybbouk dans les tuyaux.
Ce fut Carl qui introduisit cette phrase dans sa propre famille, étendant son usage au-delà des limites de l'usine: quand un orage entraînait une coupure de courant, il y avait un dybbouk dans les tuyaux. Quand un réveil cessait de fonctionner sans raison apparente. Quand le bégaiement de Nathan l'empêchait de formuler une phrase. Quand l'école appelait à propos du comportement de Bernard. Quand Jenny refusait de prendre part aux activités féminines qui selon Ruth auraient enthousiasmé n'importe quelle fille, comme faire du shopping, se maquiller, apprendre à cuisiner, et ce que Bernard intitula plus tard la Grande Guerre de la Rhinoplastie de 1998. Autant de dybboukim dans les tuyaux, de moments où les choses allaient si mal que ni la physique ni la logique ne suffisaient à l'expliquer.
L'enlèvement fut progressivement rabaissé à cela une brève période où il y avait eu un dybbouk dans les tuyaux. Une gêne, un obstacle, un astérisque dans la légende familiale. Un moment où les choses avaient mal tourné, comme l'appendicite de Bernard, ou la Shoah. Mais n'appartenaient-ils pas à un peuple capable de laisser le passé loin derrière lui pour continuer d'aller de l'avant, et même, s'épanouir ? L'épreuve avait pris fin. C'était arrivé au corps de Carl. Ça n'était pas arrivé à lui. »

« Le problème, c'est qu'à aucun moment ils n'entrevirent ce que le reste d'entre nous comprenait déjà, à savoir qu'ils n'avaient aucun droit sur les conditions de leur sécurité et de leur pérennité. Jamais ils n'envisagèrent que sécurité et pérennité ne fonctionnaient peut-être pas ainsi. En vérité, sécurité et pérennité se fichent pas mal de chacun de nous.
Elles ne sont pas des valeurs sûres, comme des obligations de l'État israélien. Plus vous misez dessus comme des investissements qui grossissent d'eux-mêmes, plus leur rendement
devient précaire et traître. 
Mais que voulez-vous : les riches, c'est comme ça. »

« Comment pouvait-on réfléchir à son nouveau départ quand on se trouvait au milieu du cimetière de son passé ? »

« Il était tellement pris par ces tâches qu'il n'avait pas même le loisir de prendre conscience de la faillite morale que représentait son travail. Rappelez-vous: il avait rendu possible la reconversion d'abris pour SDF en résidences estudiantines.
Mais par ailleurs, il ne faisait jamais plus que ça. Il ne prenait jamais part à la conception d'un projet, ni au développement du cabinet, ni à l'expansion et à la diversification des contrats. Il aurait été bien incapable de rencontrer un client en tête-à-tête. La simple idée de se rendre au tribunal lui était insupportable. Il ne gravit jamais aucun échelon, il n'envisagea pas même cette possibilité, parce que, très franchement ? II n'aspirait pas à mieux. Il ne compta jamais ni ses jours ni ses années. La chance qu'il avait d'aimer ce à quoi il consacrait ses journées lui suffisait. Son grand-père avait travaillé dur à l'usine afin de pouvoir ouvrir la sienne, que son père avait dirigée sans épargner ni sa peine ni sa sueur, afin de léguer à ses enfants le rêve de consacrer leurs journées à quelque chose qu'ils aimaient. C'était cela, l'Amérique ! »

« Tu sais ce qu'on dit [...]. La première génération bâtit la maison, la deuxième l'habite, et la troisième l'incendie. »

« [...] à présent, lorsqu'il voyait ses enfants lâcher à contrecœur leurs manettes pour se rabattre sur leur téléphone ou leurs devoirs de classe ou se rendre en traînant des pieds à leurs leçons en vue de leur bar-mitsvah, Nathan se rendait compte que sa grand-mère avait raison. Il était plus vieux qu'il l'avait cru, et il en allait de même pour ses enfants. Leurs perspectives étaient encore plus riches et plus incroyables que celles dont il avait joui, pourtant ils semblaient l'ignorer, voire s'en moquer, le plus probable étant encore qu'ils ne réfléchissaient pas même en ces termes. Nathan ne les avait pas obligés à venir travailler avec lui, ainsi que l'avait fait son propre père. Très brièvement, il se demanda s'il devait leur imposer de travailler quelques semaines à l'usine, juste histoire qu'ils mettent un peu les mains dans le cambouis. Mais cela n'aurait mené à rien. Alyssa avait consenti à ce qu'ils fréquentent l'école publique du quartier, à condition qu'ils aillent en colonie de vacances juive. Nathan n'avait émis aucune objection. Il entendait leur laisser le choix de s'investir dans ce qui leur chantait! N'est-ce pas là le rêve américano-juif ? Mais il s'apercevait maintenant que cela n'aurait été une bonne idée que s'ils lui avaient ressemblé Il comprenait, peut-être trop tard, ce qui était arrivé. Son épouse isolait ses enfants de toute critique et de tout préjudice affectif, elle protégeait leur santé émotionnelle, elle visait pour eux un constant apprentissage de la vie. Sa grand-mère avait raison. Ses enfants étaient des bons-à-rien (même si, bien entendu, dans les faits, c'était lui que sa grand-mère avait traité de bon-à-rien, pas ses enfants). »

« Le professeur Messinger était convaincu que l'extrême Lorsqu'elle rentrait chez elle après avoir assisté à l'un de ses cours richesse corrompait le système de classe et l'économie mondiale. Lorsqu'elle rentrait chez elle après avoir assisté à l'un de ses cours magistraux autour de la table à manger, Jenny pouvait voir de près, sur le vif, comment la richesse corrompait jusqu'aux riches eux-mêmes. Quand elle regardait le monde avec les yeux du professeur Messinger, elle ne voyait que folie dans l'existence capitaliste des Fletcher. Sous son propre toit, l'argent s'asseyait avec eux pour dîner, puis regardait la télé avec eux dans le salon, et ce qui en partie rendait les Fletcher mornes et ennuyeux, selon Jenny, était précisément le fait de ne jamais en parler. Ils ne parlaient jamais de l'effet que tout cet argent avait sur eux, sur l'image que les autres se faisaient d'eux; ils ne parlaient jamais de ce que ça leur faisait de posséder tout cet argent, des comportements que cela les poussait à avoir. Les Fletcher n'étaient peut-être pas les seules personnes riches de Middle Rock, mais la majorité des gens à qui ils avaient affaire ne l'étaient pas autant qu'eux, et puis on avait toujours l'impression que les autres ne pensaient qu'à ça quand ils les voyaient, comme si les Fletcher étaient une énorme dinde de réveillon dans un vieux Bugs Bunny. Sa famille semblait ne pas s'en apercevoir, peut-être parce qu'ils étaient des poissons et que c'était là leur eau - mais elle aussi était un poisson, et c'était aussi son eau à elle ! - ou tout du moins ils n'en disaient rien, mais restaient sur leurs gardes. 
Tout au bout de la rue, bien loin de la rive, les Messinger, eux, parlaient. Le professeur Messinger ne parlait que d'argent. Il promouvait avec véhémence une compréhension du monde fondée sur son économie. Il s'étendait sur les cruels aléas de la finance et des héritages à chaque dîner, avec en bruit de fond les faux ronflements comiques de ses propres enfants, mais pas de Jenny. Jenny, elle, restait assise, les yeux ronds face à ce père qui parlait de la société et de ses maux, en fait, ce père qui parlait, tout simplement. Son père à elle était un automate qui tous les jours partait travailler, et le soir se transformait en zombie, toujours l'esprit ailleurs, à moins qu'on l'appelle plusieurs fois de suite. Papa. Papa. Papa ! Papa. 
Chez elle, au salon, Jenny lisait ouvertement l'ouvrage de Thorstein Veblen que le professeur Messinger avait pioché dans sa bibliothèque. Incapable de s'arracher à sa lecture, elle opinait vigoureusement aux observations vieillottes de Veblen sur la consommation ostentatoire. Vieillottes, et pourtant comme elles correspondaient au vécu de Jenny ! Oui ! Exactement ! C'était précisément le carburant dont Jenny avait besoin pour rejeter les valeurs que sa mère et sa grand-mère s'étaient efforcées de lui inculquer dès le berceau, matriarches pour qui tout ce qui visait à la protection de la famille était justifié, pour qui l'argent était la seule source de sûreté en ce monde, pour qui les systèmes qui jusqu'ici avaient fait leurs preuves resteraient en place jusqu'à la fin des temps, ce qui expliquait pourquoi une fille avait intérêt à être maigre, mignonne, avec le même type de cheveux traités chimiquement et le même type de nez arrangé qu'avaient toutes les autres afin de se marier et de perpétuer une famille qui continuerait à consommer ostenta-toirement jusqu'à la génération suivante, bien assise au milieu d'une propriété avec une clôture électrifiée qui ne laissait pas passer les kidnappeurs, pas plus que de nouvelles idées ou la révolution, et on n'aurait qu'à appeler tout ça la réussite !
Vous pouviez donner l'impression de vous plier à ce point de vue. Vous pouviez tomber comme un opossum et les laisser se défouler sur votre corps en apparence sans vie, comme le faisait son frère Beamer, sans jamais dire un mot, avec une expression si neutre qu'une mère désespérée était en droit d'espérer qu'il acquiesçait intérieurement à la leçon qu'elle était en train de lui donner alors que Dieu seul savait ce qui pouvait bien se passer dans son cerveau. 
Ou vous pouviez totalement vous soumettre, comme le faisait son frère Nathan: vous marier, rester dans la même ville, faire de votre propre famille la réplique de votre famille, bation maternelle, pour vous retrouver confronté au sommet pousser le rocher jusqu'en haut de la montagne de l'appro-avec votre mère elle-même, qui d'un coup de pied faisait redescendre le rocher, vous obligeant à recommencer, encore et encore, parce que la soumission absolue n'existait pas, et que même si elle existait, votre mère était frappée d'une afflic tion qui la poussait à refuser de devenir membre des clubs tout disposés à l'accueillir. (Et si Sisyphe était heureux ? se demandait Camus, mais personne dans la famille de Jenny n'ayant lu Camus, la référence serait tombée à plat.)
Ou alors, vous pouviez faire comme Jenny, c'est-à-dire vous battre. Vous battre contre la conviction inébranlable dont découlait leur cupidité et leur esprit de clan, et qui voulait que tout ce qu'ils pouvaient faire au nom de l'argent était justifiable parce qu'il y avait très, très longtemps de ça, pour les juifs qui faisaient confiance au monde et qui suivaient les règles du jeu, les choses ne s'étaient pas très bien passées.
Cependant cet argument ne tenait pas face aux questions de Jenny. Pourquoi se méfier autant du reste du monde alors que nous y étions si bien établis ? Pourquoi avoir si peur alors que nous n'avions jamais connu pareille sécurité ? Pourquoi poursuivre la liturgie de l'oppression - liturgie dans laquelle nous demandons sans cesse à Dieu de punir nos ennemis alors que nous ne paraissions pas plus opprimés que ça, et que nos ennemis semblaient s'être dispersés, et que manifestement c'était à nous que revenait le dernier mot ?
Bien évidemment, on ne pouvait pas dire tout cela à voix haute, parce que c'était la recette-miracle pour entendre parler de la Shoah, une fois de plus. Quand vous essayiez de percer un trou minuscule dans leur mode de vie, quand vous tentiez de repousser les remparts de cette identité fondée sur la persécution qu'ils défendaient si farouchement, même de la plus modeste façon, même de l'intérieur de la place-forte, vous aviez le droit à :
- Ils ont voulu nous tuer! lança sa grand-mère. Cet argent que tu détestes tant, c'est tout ce qui se dresse entre toi et les chambres à gaz !
- Ah, dit Jenny. La Shoah. Comme c'est original. »

« Une fois de plus, elle se rendait compte que sa fortune l'accablait. Une fois de plus, elle était taraudée par la question de savoir qui elle aurait été sans tout cet argent qui, comble de l'ironie, était perçu comme un privilège, mais qui de plus en plus s'avérait être un handicap. »

« Elle resta là, gisant sur son lit, accablée non par la simple idée de la honte, mais par le poids planétaire de la honte : la croûte continentale de sa prise de conscience, mais également le manteau de son apathie et de son isolement. Et puis il y avait aussi le noyau de la honte, où se condensait tout ce qui avait précédé : sa cruauté envers sa propre famille, envers Brett, le mépris qu'elle vouait à ses amies de lycée parce que les circonstances purement fortuites de leur rencontre les rendaient indignes de ses attentions, la façon dont elle avait rejeté les garçons qui s'étaient intéressés à elle à la fac, son attitude de merde vis-à-vis de sa camarade de chambrée et sa spécialisation en marketing à la con, son sentiment de supériorité vis-à-vis de cette conseillère d'orientation professionnelle. La façon dont elle avait observé les autres se mettre en couple, rire, s'embrasser, sur ce campus même, et ce depuis des années, comme si elle était dans son salon en train de mater une série de science-fiction.
La cruelle ironie de son sort eut presque raison d'elle. Toute sa vie, elle s'était enfermée dans ce débat avec elle-même sur les meilleures façons de faire le bien sur Terre, et le seul sujet qu'elle avait écarté de cette conversation plus que privée avait été le tra-vail qu'il lui fallait fournir pour être une personne normale, gentille. Durant cette période, elle consacra toutes les heures où elle avait les yeux ouverts à fouiller les strates de son comportement, pour n'y trouver rien d'autre que cette honte, si dévastatrice qu'elle en avait même du mal à déglutir. Elle ignorait comment survivre à cela. Elle ne savait même pas si elle y parviendrait. »

« Le dernier de ces petits événements qui finirent de la radicaliser eut lieu le soir où Alice et elle allèrent au cinéma, juste après que la voiture de Jenny eut été percutée par un autre véhicule sur son lieu de stationnement. Jenny appela sa compagnie d'assurances et Alice vint la chercher pour l'amener au resto et au ciné, afin de lui changer un peu les idées. Alice insista pour payer. Les réparations coûteraient bien assez chères, donc c'était elle qui régalerait pour toute la soirée. Ce ne fut qu'une place de cinéma et un burrito, mais plus tard, quand Jenny s'efforça de tout démêler pour comprendre pourquoi elle avait alors éprouvé un sentiment de reconnaissance si intense, elle en conclut que c'était parce qu'elle se trouvait enfin quelque part où sa fortune personnelle n'avait aucune importance. Et ça peut ne pas apparaître comme un élément décisif dans un processus de radicalisation, mais en se voyant libérée de l'obligation de se voir elle-même à travers le prisme du prisme à travers lequel les autres la regardaient, Jenny n'en éprouva que plus encore de dévotion vis-à-vis du syndicat. Elle était vraiment à fond. »

« Elle avait toujours cru que Beamer était comme elle, quelqu'un qui était né dans cette famille de cinglés et avait opté pour cette forme de résistance bien particulière qui consistait à se tenir tout près de ça et de s'en moquer, seule façon de ne pas oublier qu'on n'était justement pas ça. Elle avait cru qu'ils étaient tous les deux dans le même bateau. Elle avait cru qu'ils étaient pareils.
Elle aurait dû se faire du souci pour lui, mais le seul sentiment qu'elle éprouvait était la trahison. Sa dernière pensée avant de s'endormir cette nuit-là ne concernait pas Beamer, mais elle-même. Elle songea qu'il n'avait pas tort au moins sur une chose. Elle ne se faisait plus toute jeune. »

« Ça faisait un bien fou de se retrouver avec d'autres personnes qui, elles aussi, étaient témoins du temps qui passe, et c'est sans doute là la meilleure façon de décrire une Shiv'ah. »

« Quand la honte perpétuelle quitte le corps pendant un temps, il est toujours tentant de croire que la honte n'était qu'un bug, une anomalie. Mais à la façon dont elle la submergeait à nouveau, Jenny comprenait qu'en réalité, la honte était sa condition naturelle, et que c'était sa courte absence qui avait été une anomalie. Elle reprit immédiatement le réflexe consistant à considérer que toute version antérieure d'elle-même, y compris celle d'une minute auparavant, était totalement ridicule. »

« Dans l'obscurité du tunnel menant à Manhattan, la vitre lui renvoya son visage. C'était bien elle. Elle n'avait pas d'amis. Elle n'avait pas la moindre connexion émotionnelle avec qui que ce soit. Elle n'avait aucune perspective. Elle avait rejeté tout ce qui lui avait été donné, et le temps qu'elle comprenne à quel point tout cela était précieux, il ne lui restait plus rien. »

« Elle aurait pu avoir des enfants qu'elle aurait peut-être tenus en plus haute estime. Elle avait passé toute leur vie à les voir se débattre vainement en quête d'un sens à cette vie où tout leur était servi sur un plateau. Elle les plaignait, parce que quand on naît comme ça, même si on perd tout, comme c'était désormais leur cas, on ne sent jamais l'instinct de survie brûler au fond de soi. On ne croit jamais vraiment qu'il existe une bonne raison de se lever le matin, même si désormais, il y en a une. Ruth savait que son instinct de survie était très puissant. C'était à cause de cela qu'elle avait épousé un homme riche sans se demander ce que cela impli-querait pour ses enfants. Le danger s'était volatilisé quand elle s'était mariée avec Carl, mais la peur ne l'avait jamais lâchée. »

« Le truc, c'est qu'on peut passer sa journée à se poser ce genre de questions. On peut même trouver des réponses, mais aucune qui puisse expliquer ce qu'on cherche vraiment à savoir: comment est-ce que tout avait aussi mal tourné ? »

« Quel monde étrange que la chimie, où les matériaux les plus protecteurs peuvent être tout aussi destructeurs. »

« Les spectres d'un passé tourmenté peuvent hanter l'âme et le corps de chaque membre d'une famille d'une myriade de façons différentes. L'appauvrissement soudain, le ravalement brutal au rang des gens tout juste aisés peut représenter un événement cataclysmique dont il est parfois impossible de se relever. »

« Enfin, il n'aurait pas su le dire aussi clairement. Ce terrible événement, ce moment d'horreur dans l'histoire familiale, il s'en souvenait si clairement. Il se souvenait de ces gens dans sa maison, de tous ces signes qui lui indiquaient que quelque chose n'allait pas. Cela avait été sa première fois, la meilleure d'entre toutes. Enfin, enfin ils écoutaient ! Quelque chose clochait! Ils étaient tous aussi vigilants et terrorisés que lui. Et durant toute cette période, quand il eut le droit de dormir avec sa mère, quand tout le monde se tordait les mains pour lui, quand tout le monde le scrutait avec inquiétude, Nathan put enfin cesser de sonner l'alarme, cesser d'essayer de leur montrer que le monde était terrifiant et que l'existence était une chose intenable. Cesser de leur montrer que la peur imprégnait tout. Que nous étions tous des cibles ambulantes. Que notre corps pouvait nous trahir. Que n'importe quel système pouvait nous trahir. Que les autres pouvaient couver au fond de leur cœur la pire haine et la pire violence, et qu'ils pouvaient se tapir devant chez nous, n'importe quel jour de la semaine. Que le monde n'était qu'un chaos absolu.
Était-il déjà ainsi avant l'enlèvement ? À tout le moins, il devait déjà être en bonne voie. Mais cela n'avait pas grande importance. Cette crise tenait le rôle de récit fondateur qui, aux yeux des autres comme aux siens, expliquait et justifiait la personne qu'il était. N'était-ce pas là un don du ciel ?
Oui, la vérité était là, dans toute son ignominie : il adorait le fait que son père ait été enlevé. Voilà. »

« Au premier rang, Beamer et Jenny ne pouvaient plus bouger. Alors qu'ils assistaient à la cérémonie, la nature profonde de ce qui clochait vraiment dans leur vie leur fut révélée, à savoir : on ne peut espérer évoluer dans la flaque d'eau de mer où l'on a vu le jour qu'à condition que quelqu'un nous apprenne à nager. Ou dit plus simplement, pour être quelqu'un de normal, il faut connaître des gens normaux, même de loin. »

« Il se rappela que Ruth lui avait parlé du syndrome de stress post-traumatique, à l'époque où elle croyait encore que les choses pourraient changer. Il éclata de rire : post-traumatique ! Celui ou celle qui avait inventé cette expression n'y comprenait vraiment rien. Il n'y a pas de « post ». Il n'y a que du trauma. Encore, et encore. Le temps passe, mais vous, vous ne bougez jamais de ce point fixe. Pas étonnant qu'il n'existe aucun traitement. Comment traiter ce qui se confond désor-mais avec votre existence ? »

« Il fallait que je sauve ma peau. Voilà ce que fait la guerre. Elle te transforme en point d'interrogation, et il n'y a plus que des oui et des non. Et à ce moment de ma vie, je n'avais pas d'autres réponses. Je devais continuer à essayer. Quand tout te presse continuellement d'agir, tu finis par ne plus savoir quand t'arrêter. »

« Vous voyez ? Je vous l'avais dit: une fin horrible. Il n'y aurait ni évolution, ni révélation, ni maturation, ni heure plastique poussée jusqu'à sa fructueuse conclusion. Il n'y aurait ni prise de conscience sur ce qui s'était passé, ni dépassement. Leurs problèmes étaient résolus, et rien ne les obligeait plus à se donner la moindre peine pour avancer.
Mais que voulez-vous : les riches, c'est comme ça. »

« Et c'est là qu'inévitablement la conversation aborde ce bref moment où les Fletcher ont failli être contraints d'affronter une réalité semblable en tout point à la nôtre. Ce moment où il y a eu un dybbouk dans leurs tuyaux, ce moment où ils ont presque été forcés de comprendre ce que cela signifiait de ne pas savoir ce que l'avenir nous réserve. Nous nous rassurons en avançant qu'il est sans doute dommage pour eux que leurs problèmes se soient résolus aussi facilement. Après tout, quelle satisfaction peut-on bien tirer de la vie quand on n'a jamais eu à se battre pour rien, quand on n'a même jamais dû apprendre à se battre pour assurer sa sécurité ? Oui, nous nous rassurons en nous disant que les membres fantômes de leur potentiel leur démangent peut-être assez pour qu'ils se rendent compte qu'ils sont passés à côté de l'opportunité de s'extirper de leur confort et de leurs avantages, afin de devenir ce que seules la peur et la véritable adversité peuvent engendrer : de véritables individus. Les gènes peuvent sommeiller, mais ils ne se diluent jamais même les récessifs attendent, en tenue complète dans les coulisses, leur moment d'entrer sur scène.
Peut-être que parfois, quand tout est calme et silencieux, les enfants Fletcher sentent en eux les reliquats de l'impériosité génétique de leur mère, de leur grand-père Zelig, des frères patibulaires de Phyllis collectant leurs loyers dans le Bronx, de n'importe quel membre de leur famille assez roublard pour avoir réussi à quitter l'Europe en vie, de n'importe quelle personne appelée de but en blanc à se battre pour sa survie.
Même s'il y a fort à parier que non. Le corps et l'esprit, en machines efficaces qu'ils sont, éliminent ce dont ils n'ont plus besoin. Des reliquats, ça n'a jamais suffi pour faire une personne vraie et complète. Et il y a très peu de chances, si ce n'est aucune, qu'une seule de ces réflexions ait jamais traversé l'esprit d'un seul Fletcher.
Peut-être est-ce là le véritable Compromis de Long Island : on peut réussir en ne comptant que sur soi, ou on peut devenir une vraie pelote de névroses, et ces deux voies opposées sont déterminées par les circonstances dans lesquelles on naît.
Votre pauvreté suscitera chez vos enfants une forte volonté de s'en sortir. Ou votre fortune les condamnera à devenir des veaux, comme celui que Jenny avait mis en scène au collège, des personnes si assistées que lorsqu'il leur sera enfin permis de sortir de leur cage dorée pour se rendre à l'abattoir, elles ne seront pas même capables de se tenir sur leurs jambes. Mais celles et ceux qui grimpent les échelons sociaux par leurs propres moyens ne cessent jamais d'être taraudés par la peur du pire, et celles et ceux qui ont la chance de naître dans l'opulence et la sécurité ne deviennent jamais des personnes pleinement épanouies. Et qui peut dire laquelle de ces voies est la meilleure ? Quel que soit le cas dans lequel nous nous trouvons, nous restons prisonniers d'un système qui n'a de cesse de nous enculer, encore et encore, à perpétuité, et l'alter-native importe peu.
Ou peut-être se dit-on toutes ces choses juste pour continuer à avancer, en sachant pertinemment que tous les Fletcher de cette planète s'en tireront toujours, tandis que le reste de l'humanité devra continuer à se battre pour assurer sa solvabilité minimale et sa survie, en un tournoi sans fin qui se joue au-dessus d'un gouffre, un vaste chaudron au bord duquel nous vivons, nous, le commun des mortels, les jambes remuant dans le vide, la sensation de vertige menaçant à elle seule de nous faire basculer. Nous nous disons qu'il vaut mieux avoir la capacité et la faculté de survivre, être n'importe quel animal sauf un veau, mais, merde, plus je vieillis, plus j'ai du mal à y croire. »

Quatrième de couverture

La première génération bâtit la maison.
La deuxième génération y vit.
La troisième génération la réduit en cendres.

Les Fletcher de Long Island sont l'incarnation d'une certaine idée du rêve américain: l'usine familiale bat son plein et ils sont les propriétaires d'une grande demeure dans cette banlieue aisée proche de New York. Grâce à leur bonne volonté et leur dur labeur, ils connaissent un niveau de richesse et de réussite qui les protégera des aléas de la vie... C'est du moins la théorie.

Mais lorsque Carl, le père et héritier de l'entreprise, est kidnappé contre rançon, une faille apparaît dans cette existence confortable. S'il est libéré quelque temps après en apparence sain et sauf -, la violence arbitraire de cet acte aura l'effet d'une bombe à retardement sur lui et ses proches.

À travers l'histoire des différentes générations d'une famille juive depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui, Taffy Brodesser-Akner livre un grand roman américain où peurs, désirs, ambitions et mensonges éclatent au grand jour.

Taffy Brodesser-Akner est journaliste au New York Times Magazine et l'autrice du roman phénomène Fleishman a des ennuis, traduit dans une douzaine de langues. Elle a également produit l'adaptation en série télévisée du livre, disponible en France sous le titre Anatomie d'un divorce.
Le Compromis de Long Island est son deuxième roman.

À propos du traducteur :
Auteur (Gōkan, Hakim), Diniz Galhos est depuis vingt ans traducteur de romans lusophones et anglophones, notamment d'Irvine Welsh, John King, Edyr Augusto, James Frey, David Foster Wallace et Taffy Brodesser-Akner.

« Un grand roman juif américain. »
The New York Times

« Dans Le Compromis de Long Island, Brodesser-Akner est une brillante observatrice de l'ascension sociale comme méthode de survie. »
The New Yorker

« Un portrait incisif et plein d'esprit du quotidien juif new-yorkais... Un festin d'humour. »
Publishers Weekly

« Une saga familiale excentrique et hilarante. »
Elle

Éditions Calmann-Lévy,  août 2025
575 pages
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Diniz Galloz
Grand Prix de Littérature Américaine 2025

dimanche 8 septembre 2024

Tous des oiseaux ★★★★★♥ de Wajdi Mouawad


Une pièce de théâtre d'une beauté à couper le souffle qui interroge, sur fond de conflit israélo-palestinien, l'identité, la parentalité, la quête de soi, le rapport à soi et à l'autre.

Un texte brûlant qui nous donne à voir un amour intensément beau malmené par les violences du monde.  Émouvant. D'actualité. A transpercer coeurs et âmes. Une lecture qui met KO.
« Toutes les probabilités existent me direz-vous, c'est vrai, mais certaines sont plus rares que d'autres, et plus c'est rare plus c'est beau. »
Et un dénouement qui n'est pas sans rappeler la tragédie grecque.
Une claque !
Une pièce incroyable à lire, alors ce texte sur scène, je n'ose imaginer l'intensité du moment ❤️

Vous l'avez lu ? Vu ? Tenté(e)s ?

« Le monde peut disparaître, s'effacer, je m'en fiche... L'univers au complet pèse moins lourd qu'un seul battement de ta paupière... Je n'ai que toi. »

«Toutes les probabilités existent me direz-vous, c'est vrai, mais certaines sont plus rares que d'autres, et plus c'est rare plus c'est beau.  »

« Je suis un sceptique qui n'a jamais cru en rien, pas même un nihiliste, pas même un matérialiste, disons plutôt un objetiste pour qui tout est objet et qui ne supporte pas l'idée de se laisser aller à des rêveries inutiles. Mais à l'instant où je vous ai vue avec ce livre tout s'est mis à trembler, et je crois bien avoir perdu le contrôle de mon claustrum, mon putamen et mon cortex cingulaire antérieur, qui sont les régions indispensables à la production des fantasmes par un cerveau normalement constitué. Mais tous les fantasmes que mon cerveau pourrait produire n'arrivent pas à la cheville de cette seconde où vous vous êtes enfin révélée à moi après ces deux longues années. Pour être clair : si l'impeccable harmonie de la coïncidence c'est vous, il ne me reste plus qu'à renier mes convictions et à croire aux horoscopes, à l'invisible, aux anges, aux extraterrestres qui nous auraient fabriqués en laboratoire et faire comme tous ceux-là qui, croyant à la magie et voyant dans les hasards des signes, le destin, Dieu et autres bêtises du même genre, ne sont que des naïfs, des faibles, des simples d'esprit. »

« EITAN. Qu'est-ce que ça veut dire, "Wahida"? Parce que moi, si je tombe amoureux de vous, comment je pourrais supporter l'idée de vous perdre ?
WAHIDA. Mais vous n'allez pas tomber amoureux de moi.
EITAN. J'aimerais vous y voir! Vous, c'est facile: c'est moi qui suis devant vous, alors forcément! Mais moi, avec vous en face de moi, est-ce que j'ai le choix ?
WAHIDA. C'est une déclaration ?
EITAN. C'est un constat. Et j'ai beau me dire, comme Ava Hoss, ma directrice de recherche sur l'évolution des microsatellites codants chez les primates, que génétiquement il n'y a que quarante pour cent de différence entre vous et la levure qui sert à fabriquer les donuts, je n'arrive pas à décrocher de votre visage.
WAHIDA. Est-ce que vous venez de me comparer à de la levure ?
EITAN. À une grenouille ça ne ferait aucune différence.
WAHIDA. J'adore votre manière de parler aux filles. Et l'âme ?
EITAN. Un génome. Pas de hiérarchie dans le monde cellulaire.
WAHIDA. Avec vous l'identité devient simple.
EITAN. Quarante-six chromosomes.
WAHIDA. L'amour ?
EITAN. L'amour, l'holocauste, le témoignage, la mémoire, l'amitié... Quarante-six chromosomes.
WAHIDA. Les promesses, la tendresse, l'humour ?
EITAN. Quarante-six chromosomes. 
WAHIDA. La jeunesse ?
EITAN. Quarante-six chromosomes.
WAHIDA. Mon visage ? Ma peau ?
EITAN. Quarante-six chromosomes.
WAHIDA. Mes lèvres ?
EITAN. Quarante-six chromosomes.
Ils s'embrassent. Font l'amour. »

« EDEN. Tu fais une thèse sur un type qui est mort il y a cinq cents ans et qui a juste été diplomate? C'est quoi sa doctrine, son idéologie ?
WAHIDA. Il n'y a pas de doctrine, d'idéologie... Mademoiselle, mon copain m'attend dehors... Bon... En 1518, de retour de pèlerinage à La Mecque, il est capturé par un pirate chrétien. Le pirate, au lieu de vendre comme simple esclave ce diplomate de haut rang, choisit plutôt de l'offrir au pape Léon X. Le pape, impressionné par son esprit, lui rend sa liberté en échange de sa conversion. Et, à la faveur d'un peu d'eau versée sur sa tête, Hassan Al-Wazzân change de religion et devient Léon l'Africain. Et toute sa vie est comme ça. Ni destin ni hasard, toujours entre les deux. Un pont. Il voyage, côtoie les plus humbles comme les plus puissants, rencontre des tribus, apprend des langues. Contemporain de Vinci et de Machiavel, il passe dix années à Rome où il écrit un immense traité de géographie pour raconter aux Européens une Afrique insoupçonnée et se lie d'amitié autant avec les juifs qu'avec les chrétiens. Et quand finalement il retourne chez lui, on perd sa trace. Personne ne sait où il est mort et on n'a jamais trouvé sa tombe. Il disparaît, il s'évanouit.
EDEN. Et pourquoi tu t'intéresses à lui ?
WAHIDA. Je crois que son histoire permet de répondre à certaines questions que notre époque nous pose.
EDEN. Quelles questions?
WAHIDA. Faut-il à ce point s'attacher à nos identités perdues ? Qu'est-ce qu'une vie entre deux mondes ? Qu'est-ce qu'un migrant? Qu'est-ce qu'un réfugié ? Qu'est-ce qu'un mutant ? »

« NORAH. Mais pourquoi tu fais ça ?
EITAN. Pourquoi je fais quoi ?
NORAH. Tu nous connais, tu connais nos vies, tu nous connais ! Réfléchis, merde!
EITAN. À quoi tu veux que je réfléchisse ? Je l'aime! C'est simple!
NORAH. Je l'aime ! C'est simple! Tu es bête ou quoi ? Ça nous détruit ! Ça nous détruit ! Ce n'est pas sorcier ! Ce n'est pas philosophique, ni historique, ni politique, ni théologique, ni psychanalytique! C'est simple ! Ça nous oppose, ça nous sépare et ça me tue.
EITAN. En quoi aimer sépare, en quoi te le dire te tue ?
NORAH. Ce n'est pas ce que tu dis qui me tue, c'est la manière que tu as de nous obliger à nous entretuer qui me tue! C'est cela qui me tue! Je ne peux pas te dire de ne pas aimer cette fille contre l'avis de père puisque j'ai ton aimé le tien contre l'avis du mien, tu comprends ? Tu fais avec ton père ce que j'ai fait avec le mien ! Tu ne me laisses aucun choix! Je suis obligée d'être d'accord avec toi et je suis obligée d'être contre ton père et je déteste ça, tu m'entends ? Pas parce que je ne t'aime pas, au contraire, mais parce que j'aime ton père et ça me déchire ! Eitan ! Putain ! On t'aime ! Ta vie je l'ai voulue comme un attentat contre toute l'idéologie de mes parents, leurs principes, leur communisme de merde de cet Est de merde à l'ombre de ce mur de merde et leurs comités de merde et leurs discours de merde et leurs dogmes de merde qui ont éventré ma jeunesse! J'ai été mangée, dévorée, digérée, j'ai été chiée dans les chiottes des idéaux, des utopies et des rêves de mes parents ! Alors quand je leur ai présenté ton père, c'est comme si je leur avais craché à la figure !
EITAN. Justement !
NORAH. Justement ! Tu comprends le piège dans lequel tu me pousses ? Tu craches au visage de ton père, et moi je ne peux pas choisir entre vous deux !
ETGAR. Norah, vous ne pouvez pas être tous les deux contre lui !
EITAN. Je ne crache pas au visage de mon père!
NORAH. Tu craches ! Et tu craches doublement. Elle n'est pas juive et elle est arabe. Moi je m'en fous, j'ai rien contre les Arabes: c'est une Arabe, c'est son ennemi et tu ne peux pas en vouloir à ton père de penser ça! Comment pourrais-tu en vouloir à un Juif d'être meurtri si en 46 son fils vient lui annoncer qu'il va épouser une bonne Allemande, bien blonde, bien blanche aux yeux bleus ! C'est dans notre cerveau reptilien à tous ici ! Personne, pas une tribu, ne supporte de voir partir son enfant dans la marmite de l'ennemi. L'identité du groupe ! C'est ça le mal, la misère des humains ! Mes parents nous ont caché que nous étions Juifs, pas pour nous protéger, mais parce qu'ils voulaient qu'on soit communistes! Communistes ! Notre identité c'est le communisme ! Identité du groupe ! Diktat ! Je la hais cette matraqueuse ! C'est elle la fournaise ! La dévoreuse ! La goudronneuse! Tu as déjà vu une goudronneuse étaler le goudron sur une jolie route de campagne? Rien ne l'arrête ! Et nous, nous sommes les petites fourmis sur la jolie route de campagne! Que peut une fourmi contre une goudronneuse ? Rien! Cela est ! Il faut s'y plier ! Et les Arabes aujourd'hui sont les ennemis de ton père. C'est comme ça! Cela est ! C'est malheureux, mais Cela est. Il y a un océan d'Arabes qui veut la destruction d'Israël. Ce n'est pas un détail! Cela est ! Alors toi, pour qui tout n'est que molécule, tu ne peux pas dire à ton père que tu aimes qui tu aimes sans comprendre que ça le dévaste !
EITAN. Pourtant Cela est ! Cela est ! »

« ETGAR. Eitan, tes parents sont fous de toi !
EITAN. Alors pourquoi ils ne m'accueillent pas ? Tu me parles de transmission alors que c'est la question qui occupe ma vie! Pourquoi tu souris, là ? Pourquoi ça te fait rire ? Tu n'as aucune idée devant qui tu dis ce mot ! Tu dis ce mot sans rien connaître de sa vérité, tu m'empoisonnes avec la douleur du passé dont je devrais être responsable jusqu'à étouffer ma vie alors que je suis le mieux placé pour savoir qu'il n'y a pas de transmission des douleurs ! Il n'y a rien ! La douleur ne se transmet pas de génération en génération! Il n'y a que des accidents! Tu entends ce que je te dis! Je te le dis en hébreu: l'expérience d'un humain sa vie durant n'affecte aucun de ses chromosomes, quelle que soit la brutalité de l'expérience! Aucune inquiétude n'est à la source d'aucun cancer, rien ne s'enregistre, rien ne se transforme ! Nos gènes sont indifférents à nos existences! Indifférents ! Tes chromosomes n'ont pas inscrit les traumatismes de ton père ! Auschwitz au complet n'a pas affecté le moindre gène, le plus petit ADN de mon grand-père. Écoute ce que je te dis: en 1966, quand la semence de ton père a fécondé ta mère, il n'y avait pas de camp de concentration dedans ! Ne pars pas, assieds-toi, tu vas m'écouter ! Il n'y a pas de transmission comme tu te le figures, l'unique transmission qui existe est génétique, et la génétique est sourde, aveugle à tout affect, toute douleur ! Ce n'est pas dans le sang ni dans la chair ! C'est dans la tête ! C'est juste de la psychologie de merde ! Une éducation culpabilisante parce qu'on n'a pas trouvé encore une manière de raconter le passé aux enfants sans les faire chier, et si on les traumatise, c'est parce qu'on veut qu'ils soient traumatisés, on n'accepterait pas qu'ils s'en sortent! Alors on a inventé ce mot, "transmission", on leur dit "transmission" parce que "assassinat", ça ne se dit pas, on leur dit "mémoire, bagages des ancêtres, responsabilité du passé" et on les tue! Parce qu'on a de la peine, un chagrin noir sans fin ! Comment expliquer sinon qu'on n'apprend rien ? Que de génération en génération on recommence ? Si les traumatismes marquaient quelque chose dans les gènes que nous transmettons à nos enfants, est-ce que tu crois que notre peuple aujourd'hui ferait subir à un autre l'oppression qu'il a subie lui-même ! Je n'arrive pas à comprendre que vous ne soyez pas fous de joie ! Combien de fois vous vous êtes inquiétés devant ma froideur, mon manque de poésie, mon manque de fantaisie ? Et personne, personne, sauf peut-être mon grand-père, ne croyait qu'un jour un connard comme moi puisse ressentir ce qu'il ressent pour un autre être humain. Si je la perds, je meurs. Vous m'entendez ? Je respecte la douleur de mon grand-père et la tienne et celle de mon peuple, je comprends la naissance d'Israël et son importance, et dire ce que je dis me met les larmes aux yeux, mais devant l'amour rien ne tient. Est-ce que je dis une énormité en disant cela ? Mais non je n'ai rien dit. Oublie. »

« NORAH. Il vous reste la méchanceté ! Leah, écoutez-moi, la vérité n'est pas un jeu. C'est pire que la justice, pire que tout, c'est une babiole effroyable. Croyez-moi ! Il m'arrive parfois de la voir dans la vie de mes patients, six ans, dix ans avant qu'ils ne soient eux-mêmes en mesure de l'entendre. Il y a un temps juste pour le mensonge et un temps injuste pour la vérité. »

« EITAN. Ça va tout broyer !
EDEN. Qu'importe ! Et qu'on soit tous broyés pourvu que ce que nous aimons soit sauvé. Eitan, écoute-moi : Wahida, toi, moi et tous ceux qui sont morts cette nuit sommes comme l'impossible miroir d'un rêve depuis longtemps assassiné. Plus de réconciliation possible. Trop de terres volées, d'enfants tués, d'autobus explosés, trop de viols, trop de meurtres. Comment oublier ce qu'ils nous font et comment oublier ce qu'on leur fait ?! Alors nous les ignorons ! Et quand il faut les attaquer nous les attaquons, et quand il nous faut nous défendre nous nous défendons. Nous comptons nos morts sans compter les leurs et quand leurs morts sont plus nombreux que les nôtres nous fêtons victoire et allégresse et nous retournons au bord de notre mer et eux au bord de la leur ! Alors c'est la guerre ! Une guerre qui va durer encore mille ans ! C'est un charnier, et il nous faut sauter dedans parce que nous sommes tous les endeuillés d'un même rêve perdu, qui n'a jamais été pleuré. Celui de vivre ensemble, entre ciel et mer, de s'attabler et d'inviter les dieux pour ferer les noces d'Eitan et Wahida avant de bâtir une ville commune aux portes toujours ouvertes à nos deux horizons. Ce rêve mort et ensanglanté il faut pourtant recommencer à croire en lui, pour ne plus avoir à trembler quand on se retrouve face à face ou que la peau de l'un touche la peau de l'autre. Voilà pourquoi, même si c'est désespéré, même si c'est perdu d'avance, il faut obliger ceux qui se taisent à parler, il faut crever l'abcès de l'Histoire ! Retrouve ton père, mets en lumière son histoire, quelle que soit cette histoire, meurs s'il le faut, déchire toute la trame de ta vie, dévaste tout ce qui faisait ta raison, et Wahida pourra encore t'aimer non pas parce que tu oses désobéir à ton sang, à ton père, mais parce que tu as cru avec elle au même rêve. Rien d'autre n'a de sens, Eitan, sauf peut-être les oiseaux du hasard qui vont et viennent invisibles et nous jettent dans les bras les uns des autres sans que nous n'y comprenions rien. Mais de ces oiseaux-là il ne faut pas approcher, il faut les laisser aller dans la lumière de nos vies qui passent plus vite que des étoiles effilochées bonnes à faire naître un vœu, avant de disparaître dans la nuit noire de la mémoire. Tout le reste nous appartient, Eitan, tout le reste nous appartient, ça nous appartient. 

Les avions passent dans le ciel. »

« ETGAR. Ne t'inquiète pas, ça va aller. De toute façon ça ne sert à rien de s'en faire parce que les choses ne vont jamais comme on aimerait. N'est-ce pas ? Tout est déréglé et personne ne peut plus rien prévoir. Avant, les fermiers engendraient les fermiers, les rois les rois et les ouvriers les ouvriers. Tu naissais dans un monde et tu ne le quittais pas, sauf pour mourir. Alors que maintenant. celui qui dit "adieu" finit par revenir et celui qui dit "au revoir" on ne le revoit plus. Il a fallu l'anéantissement de mon monde pour qu'un bateau me conduise ici. Je n'avais jamais vu un olivier de ma vie, jamais mangé une figue! Je ne connaissais que les champs de betteraves ! Et j'arrive ici. Je me rappelle encore, je n'avais pas dix ans et j'ai vu le soleil, j'ai vu la mer et toute cette lumière et j'ai eu la conviction de la fin du voyage. Là Israël, là le monde, là le centre. J'étais le dernier d'une lignée d'oiseaux sans branche, sans port, sans rien, moi, le petit survivant, qui ai vu mon frère se faire découper à la hache pour servir de nourriture aux chiens dont j'entends encore la mastication, je posais les pieds sur la terre ferme avec l'exil et le malheur de tous mes ancêtres sur les épaules. J'arrivais pour eux ! Eh bien je peux te dire une chose : si Dieu existe, il a dû rire parce qu'une virgule plus tard je refaisais mes bagages pour retourner avec ton père vers ces terres maudites en me promettant de ne plus jamais remettre les pieds ici. Et j'y ai cru à cette promesse. Et voilà. Où suis-je à présent ? D'où je te parle ? C'est drôle, non ? »

« NORAH. Sais-tu comment j'ai appris que j'étais juive ? Avec quelle vitesse je l'ai compris ? J'ai quatorze ans et je suis heureuse, car on du chocolat pour le dessert. C'était si rare à l'Est, le chocolat! A la télévision soviétique, les nouvelles du soir. Mon père comme d'habitude monte le son. "Le comité de solidarité de la RDA proteste contre le massacre de civils palestiniens des camps de réfugiés de Sabra et Chatila qui vient d'avoir lieu à l'ouest de Beyrouth. L'agence TASS affirme que ce massacre bestial a été perpétré par les agresseurs israéliens avec la complicité évidente de l'impérialisme occidental." On les croit. Et devant les images qui défilent, mon père dit: "Si après ce massacre on me surprend encore à rappeler que nous sommes Juifs, je me coupe la langue." "Pourquoi tu dis ça, papa ?" "Pourquoi je dis quoi?" "Nous sommes Juifs ?" "Sors-toi ça de la tête, Norah, maintenant c'est fini !" "Nous sommes Juifs ? Pourquoi tu ne me l'as jamais dit ?" "À quoi ça t'aurait servi de savoir que toute ta famille a fini en cendres ?" "Quoi ?! Quoi ?! Qu'est-ce que tu dis papa ?" "Tu es communiste, mange ton chocolat, brosse-toi les dents et va te coucher." J'ai vu les camps, les montagnes de cheveux, les blocs de savon, alors j'ai vomi le chocolat et j'ai pensé : Norah, ta peau est juive, tes cheveux sont juifs, tu ne le savais pas et tu l'apprends au hasard d'un massacre dans une ville que tu ne connais pas d'un pays, dont tu n'as jamais entendu parler. Comme l'enfant que le souffle de l'explosion n'atteint pas et qui reste hébété tenant la main arrachée de sa mère, je tenais tout à coup la main de cette Juive que j'étais et qui n'a plus de mère, j'ai senti la solitude de cette petite fille, sans plus de mère, ni plus de sœurs, ni plus de famille, hébétée par l'explosion de cette stupide phrase prononcée par mon père qui n'a rien saisi de la violence infligée à ses enfants. Ce n'est pas la vérité qui crève les yeux d'Edipe, mais la vitesse avec laquelle il la reçoit, ce n'est pas le mur qui tue le coureur automobile, mais la vitesse avec laquelle il s'y fracasse. Si tu aimes ton père, si tu veux le guérir, ne lui fais pas subir ce que j'ai subi. Pas trop vite. Lentement, il faut guérir lentement, consoler lentement. Ne rien jeter trop vite contre le mur de la connaissance. »

« WAHIDA. J'ai été de l'autre côté du mur, j'ai marché au hasard dans la poussière de la Palestine et j'ai eu l'impression de rentrer chez moi. J'ai dormi chez des gens que je ne connaissais pas et quand on m'a demandé le nom de mon père j'ai explosé en sanglots. Jamais encore depuis sa mort je n'avais entendu mon prénom si bien prononcé. Wahida, Wahida, pourquoi tu pleures ? Je pleure la douceur de mon père. C'était peut-être pour réentendre le chant de son prénom que Wazzân est rentré chez lui. La nuit, c'était la guerre, à l'aube ensevelir les morts, pleurer les vivants, laver les peines, les deuils, les frayeurs. Personne ne veut se consoler. La colère il faut la garder vive, l'ennemi il faut le détester. »

« Je suis Arabe. J'ai beau être une intellectuelle, avoir fui au bout du monde, posséder un passeport américain, avoir changé de langue, j'ai beau t'avoir rencontré toi, le Juif, l'ennemi, j'ai beau me foutre de la religion, me foutre du monde, rien n'y change! Je suis ça. Depuis trois ans, je me fais chier avec une thèse qui cherche à prouver combien il est dangereux de se clôturer à l'intérieur d'un principe ipe d'identité, de s'attacher à ses identités perdues, comme si moi j'en étais dégagée! Ce n'est que de la théorie universitaire de merde! Des idées de merde! La réalité est simple! Je suis ça!
J'appartiens à ça! Et si je veux m'en libérer, m'en débarrasser, il faut au moins que je commence par me regarder en face. S'il y a une chose que je n'ai pas comprise, ou pas voulu comprendre de Wazzân, c'est sa curiosité, sa manière chaque fois différente d'être arabe, sa manière de toujours échapper au malheur. De cette manière, j'ai encore beaucoup à apprendre! Il ne s'est pas dissimulé, au contraire, il a toujours choisi de se dévoiler devant la passion qu'il avait du monde. Je ne veux plus fuir, même si ça me fout la trouille, même si tout me dit de rentrer, d'oublier tout ça, mais je ne veux pas, je ne veux pas retourner avec toi, retrouver New York, ça n'aurait pas de sens, je dois juste me confronter à ça. Pas en touriste ou en théoricienne, mais directement, maintenant, en sacrifiant tout, là, dans le pire, de l'autre côté de ce mur et pendant cette guerre.
Pardon, Eitan. Pardon. Mon amour, pardon, mais j'avais besoin que tu te réveilles pour que je puisse te quitter. Je te quitte. Je te dis ces mots et je ressens ce que ressent celui qui se fait exploser au milieu de la foule, je casse tout, je nous casse, je sépare la terre et je m'éloigne. C'est égoïste. Pendant cette guerre, ma place est là-bas. De l'autre côté de ce mur. Avec ceux qui vont perdre. Je veux me tenir avec mes sœurs. Celles du moins qui m'ont appelée comme ça. Ya ikhti. Je veux me tenir avec mes mères. Celles du moins qui m'ont appelée comme ça. Ya binti. Tu vois? Je ne fais que dire ces deux mots en arabe et je tremble, signe de tout ce que j'ai perdu. »

« WAZZÂN. Un oiseau vient au monde et voilà qu'à la faveur de son premier envol il passe au-dessus des eaux de la mer. La lumière laisse entrevoir sous la surface les poissons aux écailles argentées. Ému par cette beauté inconnue, l'oiseau veut aller à leur rencontre et il tombe vers la mer. Mais les autres oiseaux, ses congénères, le rattrapent avant qu'il n'atteigne les vagues. "Non! lui dit le plus sage, ne t'avise jamais d'aller vers ces créatures. Elles te sont étrangères en tous points et, les rejoignant, tu mourrais comme elles mourraient si elles nous rejoignaient. Nous ne sommes faits ni pour nous rencontrer ni pour vivre ensemble." L'oiseau obéit et va sa vie, mais toujours son cœur se tord à la vue de la mer. Taciturne, il ne chante plus. Jusqu'au jour où, pétri par un chagrin devenu trop lourd à porter, il songe qu'à une longue vie malheureuse il préfere un seul instant d'extase, et il referme sur lui ses ailes! Et dans la bleuité du ciel, il tombe vers la bleuité de la mer pour en fendre la surface. Le voilà sous l'eau, s'enfonçant vers l'abysse des lumières et dans le peu de temps qu'il lui reste, l'oiseau ouvre ses yeux! Infinité de poissons multicolores! Satin insoupçonné des abîmes! Indicible beauté étrangère! Son coœur s'enflamme! Sa dernière heure approche, mais il ne s'en soucie plus, tout à son désir de l'autre, de ce qui est différent, et ce désir est si absolu, si immense, si spirituel, qu'à l'instant précis où la mort veut le saisir des ouïes lui poussent au cou! Et il respire! Il respire! L'oiseau respire! Et, respirant, volant-nageant, il s'avance au milieu des poissons aux écailles d'or, de jade et de rose aussi subjugués par lui que lui par eux, et, les saluant, l'oiseau prononce la parole magique: "Me voici! C'est moi! Je suis l'oiseau amphibie arrivant au milieu de vous, je suis l'un des vôtres, je suis l'un des vôtres!"
DAVID. J'entends dans ta voix la langue de cette mère que je n'ai pas connue. Ta voix comme filet jeté à la mer pour me redonner des fragments anciens. Il faut consoler ceux qui vont mourir. Je te remercie. Mais si belle que soit ton histoire, c'est une histoire pour soulager les vivants. Pour celui qui meurt, rien n'est réparé. Moi, j'aurais aimé connaître les enfants de mon fils. Tant aimé encore marcher sous la pluie, compter les étoiles, profiter davantage des silences et parler plus doucement aux choses. Moi, j'aurais voulu vieillir avec ma femme. Je ne savais pas combien étaient puissants les regrets de ce qui n'a pas été réconcilié. Il me semble qu'à présent je sais ce qu'il aurait fallu dire et faire.
WAZZÂN. Tout ne peut pas être réussi.
DAVID. Sur ce point tu as raison. Et toute vie est peut-être fondée sur une erreur. Même si je ne pars pas en paix, qu'au moins ces derniers pas soient à moi. »

« Écrit avec les bons conseils, toujours vigilants et généreux, de l'immense historienne Natalie Zemon Davis dont la rencontre et l'amitié ont ouvert en moi des champs nouveaux pour de formidables rêveries -, Tous des oiseaux est le premier spectacle que j'ai créé à titre de directeur de La Colline théâtre national. La première création d'un directeur est toujours un moment important pour un théâtre. Elle scelle le lien entre la nouvelle direction et l'équipe permanente, et incarne de manière déterminante la vision qui sera défendue au cours des prochaines années. En ce sens, aborder le conflit israélo-palestinien à travers cette première fois prenait, à mes yeux, une tournure d'autant plus symbolique qu'elle plaçait la question de l'ennemi, de l'Autre, comme axe obsessionnel. Pour donner réalité à ce symbole et parce qu'un théâtre c'est avant tout une équipe, j'ai tenu, ici, à nommer toutes les personnes qui ont œuvré à ce premier spectacle qui fut présenté pour la première fois dans la salle Maria-Casarès du théâtre de La Colline, le 17 novembre 2017. Nommer l'équipe de création mais aussi les quatre-vingt-quatre personnes qui composent la tribu permanente de La Colline, chacun qui, de près ou de loin au sein des différents départements, a rendu cette création possible en s'en inquiétant, en la prenant à cœur, s'y attachant et la défendant avec joie et vigueur.

W. M. »

Quatrième de couverture

Éperdument amoureux, Eitan et Wahida confrontent la réalité historique contre laquelle ils tenteront de résister.

Mais les choses tournent mal sur le pont Allenby, entre Israël et la Jordanie: victime d'une attaque terroriste, Eitan tombe dans le coma. C'est dans cet espace-temps suspendu qu'il recevra la visite forcée de ses parents et de ses grands-parents, alors que les chagrins identitaires, le démon des détestations, les idéologies torses s'enflamment et que les oiseaux de malheur attaquent en piqué le cœur et la raison de chacun. Que sait-on des secrets de sa famille, de quels revers de l'Histoire et de quelles violences sommes-nous tous les héritiers ? Si l'on naît dans le lit de notre ennemi, comment empêcher que l'hémoglobine en nos veines ne devienne une mine antipersonnel...

Comédien, metteur en scène, romancier d'Anima (2012) et directeur de La Colline - théâtre national, Wajdi Mouawad est l'auteur du quatuor épique Le sang des promesses (Littoral, Incendies, Forêts, Ciels). Son œuvre, traduite en plusieurs langues, a été saluée par de nombreuses récompenses internationales.

Éditions Leméac/Actes Sud-Papiers,  janvier 2018
99 pages