L'Enfant du vent des Féroé nous le rappelle.
Comment survivre à la perte d'un enfant ? Aurélien Gautherie ne cherche jamais à répondre. Il accompagne. Avec une infinie délicatesse, il laisse parler un village, un bonnet de laine, des seuils, les vents, les falaises et les eaux des Féroé. Comme si les hommes, parfois trop démunis pour dire leur peine, pouvaient confier leur mémoire aux paysages et aux choses.
« [...] accepter d'être condamnées à vivre sans, à vivre encore. À vivre après, à vivre avec. »
Le deuil n'est pas une destination. C'est vivre autrement.
J'ai été profondément touchée par Jonas, par Anna, Eilin, par ce deuil qui ne s'efface jamais vraiment. Ici, la nature offre un refuge où la tristesse peut enfin respirer. Elle n'efface pas la douleur, elle lui offre une place.
J'ai aussi été profondément touchée par le village de Gjógv, qui devient une présence, une voix, un gardien des souvenirs.
J'aime énormément aussi la présence de l'Étranger. Il rappelle que certains lieux nous choisissent autant que nous les choisissons. Son regard émerveillé devient le nôtre. Et lorsqu'il écrit qu'il devient « buvard », je trouve l'image extraordinaire. Voyager n'est plus collectionner des paysages, mais se laisser imprégner jusqu'à être transformé. Cela fait écho à la citation finale de Nicolas Bouvier : « certains voyages ne cessent de vous défaire. » Les Féroé deviennent une expérience intérieure.
Il est des voyages qui nous dépassent, des livres qui soufflent en nous. Celui-ci m'a laissé une infinie mélancolie, mais aussi une forme d'apaisement. Comme l'écrit Saint-John Perse en exergue : « N'ouvre pas ton lit à la tristesse. » Non pas parce qu'il faudrait être heureux malgré tout, mais parce que le monde continue de murmurer. Il reste des prodiges à entendre, même lorsque le cœur est brisé.
Une tristesse d'une rare beauté. Un immense coup de cœur.
En exergue
« Et moi j'ai dit : N'ouvre pas ton lit à la tristesse. Les dieux s'assemblent sur les sources,
Et c'est murmure encore de prodiges parmi les hautes narrations du large. »
SAINT-JOHN PERSE, Vents (I. 7)
« Gjógv
Quelle qu'en soit la raison, s'il vous prend un jour l'envie de savoir à quoi ressemblent les paysages de l'archipel des Féroé, faites comme tout le monde : ouvrez un moteur de recherche, rubrique « Images ». Parmi les photos qui s'afficheront alors, vous tomberez immanquablement sur moi. Savoir en quelle position j'apparaîtrai, ça, en revanche, c'est une autre histoire... Il faut dire que la concurrence est rude.
La première place est acquise, sans aucune contestation possible, à la chute d'eau de Múlafossur. Les couchers de soleil en arrière-plan, l'astre qui plonge dans l'horizon atlantique avec la lenteur dorée des soirées polaires, les bouches bées quasi quotidiennes des promeneurs : autant de preuves irréfutables de la grandeur du spectacle offert ici par la nature. Toute tentative de contester cette suprématie serait aussi vaine que ridicule. On ne badine pas avec la beauté. On s'incline, on l'accueille, éventuellement on la révère, mais badiner, non. »
« Comme une étoile montante à qui l'on demanderait d'où lui vient son succès soudain, je peine encore à comprendre ce que ces gens me trouvent. Peut-être le vert hypnotique de mes eaux. Ou leur sentiment d'évoluer dans un instantané un peu vieilli, quelques amarres rouillées comme les symboles d'un passé révolu, d'une activité naguère foisonnante sur mon quai unique. Je n'ai même pas d'ouverture infinie vers le large, comme l'île de Mykines, la plus occidentale de l'archipel à quelques encablures, les falaises abruptes et embrumées de Kalsoy ferment mon horizon. Mais elles le nimbent du charme des légendes éternelles. Le charme, aussi, des histoires des hommes. Comme celle qui va suivre. »
JONAS
« Avec le temps, il avait appris à maîtriser ce mouvement spontané de repli, simplement, à le rendre moins agressif - y compris envers lui-même. Il s'était rendu compte qu'il n'avait pas besoin d'un effort si intense pour se retrouver seul. Que la sérénité ne s'acquiert véritablement qu'avec douceur et patience. »
L'Étranger
« Quand la plupart des gens évitent ces allées ou préfèrent détourner le regard, je m'arrête longuement. Je devrais hurler intérieurement à l'injustice, fuir peut-être, mais non. Au contraire, je m'y sens bien. J'ai mis des années avant de comprendre pourquoi. Et la raison en est finalement assez simple: c'est pour moi une expérience de partage poussée à l'extrême, un summum d'empathie. Là, accroupi, recroquevillé, recueilli, j'ai presque perdu moi-même tous ces enfants. Je les pleure en dedans, entouré par un cortège de familles endeuillées, je vois les mères, défigurées par la douleur, poser leur main tremblante sur un cercueil en pin, je vois les pères impassibles et droits, dont les genoux, miraculeusement, ne ploient pas sous le chagrin, les jeunes amis de la crèche ou de l'école s'étouffant dans des sanglots impossibles à contenir. Et pour moi, en moi, déferlent autant de vagues successives, tragiques mais réconfortantes. Des vagues d'humanité. »
« Blottie contre lui, Anna s'endormit à son tour. Jonas se releva pour la déposer dans son berceau. II l'avait fabriqué lui-même et lui avait donné la forme d'une coque de bateau, avec à la proue une tête d'ange qu'il avait sculptée tous les soirs pendant plusieurs semaines. Il s'était dit qu'ainsi il la proté-gerait même en étant loin d'elle, durant ses sorties en mer. Qu'il serait toujours un peu là pour elle.
Il n'avait pas encore mesuré toute l'étendue de sa faiblesse. »
Seuils
« Depuis, nous avons compris que nous sommes des marqueurs, des symboles, des caps à franchir pour retrouver le confort d'un foyer, le calme d'une chambre. Sur notre bois, quatre talons dénudés en chemin vers l'amour, le frôlement du long manteau brun d'une douce sorcière un soir d'été, les semelles d'un père effondré qui vient de dire adieu à sa fille. La conscience, alors, que l'on regagne un chez soi où quelqu'un manque déjà, une maison où l'on ne sera plus jamais à trois comme on l'avait tant rêvé.
Et des giboulées de larmes qui sans rebond éclatent sur nous, seuils d'un foyer à jamais fracturé. »
L'Étranger
« Deux choses encore que j'ai oublié de mentionner au sujet de la maison. La première est qu'elle est plutôt basse de plafond : une tradition féroïenne pour conserver la chaleur face à la rudesse du climat océanique. La seconde est que son toit est recouvert d'herbes folles, comme tous les autres toits de l'archipel, en vertu d'une tradition millé-naire. Vu de dehors, c'est très photogénique : l'être humain en harmonie avec la nature, se fondant en elle en toute discrétion, un écohabitat qui s'ignore, à la mode avant l'heure. Une fois à l'intérieur, c'est autre chose. Pendant plusieurs jours, le temps de s'y habituer (et encore, seulement un peu), on a vraiment la sensation d'être enterré vivant. Même l'échappatoire de la fenêtre ne suffit pas à réprimer l'angoisse qui monte dans la gorge et fait palpiter les jugulaires. Le pire, c'est la nuit. On reste immobile dans son lit à regarder le plafond, en respirant lentement comme s'il fallait vraiment économiser chaque bouffée d'air. C'est idiot, mais irrépressible. »
Anna
« Même pleurer, elle n'y arrivait pas. »
Gjógv
« Si, malgré tout, l'ambiance d'une monarchie ovine en bord de mer ne vous attire pas, si vous n'avez pas l'envie ou pas les moyens de venir jusqu'à moi, vous pouvez au moins, comme le reste de la planète, me parcourir en ligne, virtuellement, cheminer clic après clic sur la route qui mène à moi, me découvrir d'en haut, fragile et clairsemée, insignifiant premier plan d'un panorama de roche et d'océan. Moi, l'extrémité septentrionale d'Eysturoy, l'île de l'Est. Arpentez mes ruelles quasi désertes et mes demeures éteintes, contemplez le vacarme léger de ce torrent qui me fend en deux dans sa douce cavalcade.
Faites-le donc, mais vous manquerez le cri, au loin, des jeunes guillemots affamés s'égosillant à appeler leurs parents, vous manquerez l'odeur capiteuse des algues en décomposition, la danse subaquatique de celles, vivantes, qui voltigent, aériennes, dans le ressac du port, vous manquerez les rires des enfants qui jouent et pataugent dans le Lítlafløtt, ce petit bassin aménagé dans le lit du torrent pour accueillir leurs embarcations de fortune faites de bidons de plastique tranchés en leur milieu dans le sens de la hauteur flotteurs aussi rudimentaires qu'efficaces, réunis à l'aide de planchettes de bois, vous manquerez ce petit monde qui se récrée sur l'eau limpide descendant des montagnes. Vous manquerez les soubassements de pierre des bâtiments, peinturlurés de blanc, et vous manquerez alors la pesanteur de chaque maison, de chaque famille, la pesanteur immense et absolue du temps qui passe sans les hommes. »
« S'ouvrir en grand à l'instant présent pour éviter que s'éteigne la moindre étincelle de souvenir. »
« Les mains d'Anna qui se refermaient le renvoyaient aussi à un geste qu'il n'aurait jamais l'occasion de lui transmettre, une habitude qu'il avait quand il était enfant. Face à la mer, il attrapait le vent du large dans sa main droite qu'il laissait fermée jusqu'au soir, collant vigoureusement ses phalanges entre elles pour ne laisser aucun interstice. Faisant fi des injonctions de ses parents qui l'exhortaient à cesser cet enfantillage, il tenait bon, et ce n'est qu'au coucher, dans son lit, qu'il dépliait en douceur ses articulations. Alors, dans sa main devenue coquillage de chair et d'os, égoïstement, il écoutait le bercement des vagues, emporté par l'attelage de Nótt vers le lointain sommeil. »
Bonnet
« Parfois, dans le silence malmené par le frisson des vents, quand le village dormait, ignorant ses chagrins solidement enfouis, une larme perlait au coin de ses yeux et glissait sur sa joue comme une caresse triste et, si elle ne s'était pas déjà tarie sur son chemin, venait goutter sur mes fibres de laine dont elle assombrissait la teinte de son humidité. Plusieurs fois baptisées par son malheur, mes mailles solidaires absorbaient chaque fois un peu du lourd destin des femmes féroïennes. »
« Nous sommes, à Gjógv comme ailleurs, un marqueur discret des révolutions astrales, nous enflons et dégonflons au rythme des saisons, accompagnant la respiration vitale du monde et des hommes, y compris de ceux qui ne nous regardent pas. Franchis avec joie, indifférence ou mépris, nous sommes toujours là. Nous façonnons l'espace des humains, vivons avec eux, leur survivons aussi.
Nous, seuils, sommes insignifiants mais glorieux. »
L'Étranger
« J'aurais beau y multiplier les séjours, Gjógv et les Féroé ne m'appartiendront jamais. Je serai toujours l'Étranger. Une curiosité pour les habitants, surpris de me voir revenir si souvent, certains se deman-dant - et moi, c'est cela qui me surprend - ce que je peux bien trouver à leurs îles au climat si rude. La première fois, un mois de juillet, je n'étais pour eux qu'un touriste au milieu des autres, noyé, confondu parmi ceux qui n'étaient là que pour le cliché instagrammable, deux trois respirations iodées et un « C'est vraiment encore plus beau qu'en photo ! » ceux qui viennent pour voir et non pour regarder. Et puis je suis venu une deuxième fois et l'on m'a peut-être reconnu, un doute, au moins, lu dans quelques regards que j'ai croisés. La troisième, c'est certain, on m'a dit : « I know you, right ? »
Une question lancée par politesse, pas en féroïen, bien sûr, pas en danois non plus, histoire peut-être de me tester et surtout d'entériner la distance en dressant ferme entre nous cette barrière linguistique. J'étais devenu familier, c'est vrai, mais un familier toujours imposteur, énigme ambulante égarée sur leurs terres, une ombre incompréhen-sible. Que diable vient-il donc faire ici, celui-là ? »
« Ce lieu ne m'appartient pas et pourtant il est à moi plus qu'à eux car je l'ai choisi. Je n'y suis pas né par hasard, je n'y habite pas par tradition. Je l'ai choisi et, une fois rentré en France, je m'y transporte chaque jour avec nostalgie et passion. Je ne séjourne pas à Gjógv avec l'indifférence de l'habitude, le regard aveugle et blasé qu'ont les gens qui vivent quelque part depuis longtemps. J'y inspire lentement, avec méthode, conscient qu'il faudra repartir, concentré sur la moindre particule environnante, les sens aux aguets, et je deviens buvard. Oui, buvard. C'est exactement ça. Car, loin de là-bas, j'ai comme l'impression de sécher, de dessécher même, de vivre en homme lyophilisé. Alors sur place, autant que je peux, je m'imprègne, je m'imbibe, j'absorbe tout mon saoul les cris des cormorans et le claquement des vagues, la bruine sur ma face et le picotement de son sel, l'odeur des moutons humides, l'eau glacée du Lítlafløtt sur mes pieds nus qui s'y promènent. Tous ces ingrédients de souvenirs que je pourrai convoquer à ma guise et qui recréeront en moi cette incomparable atmosphère.
Je serai toujours l'Étranger mais je suis chez moi. Je suis chez moi et c'est inexplicable. Peut-être est-ce cela, finalement, qui est le plus beau. »
« Au seuil de sa propre mort, il repensait à son grand-père et à Anna, comme toujours, alors que tous les autres guettaient son départ à lui. D'ailleurs, Elin venait d'entrer dans la pièce. Elle portait sur lui un regard aimant tandis qu'elle lui faisait la gazette, parlait de la pluie et du beau temps, de la vie qui continuait et continuerait sans lui dans les rues de Gjógv. Elle avait sa main posée sur la sienne mais ignorait que son frère n'était pas vraiment là. Il était avec Dale, sur les falaises, inspirant comme d'ultímes bouffées de nostalgie pour se donner la sérénité nécessaire. La mort de son grand-père avait été douce et, d'une certaine façon, il comptait bien suivre sa trace. »
« À la belle saison, impossible pour les touristes de les manquer. Au moindre rayon de soleil, et malgré la froideur du torrent, tous les enfants du village se précipitent au bord du Lítlafløtt, ce petit bassin rempli des eaux qui descendent des montagnes jusque dans l'océan. C'est le cœur du village, là où les rires cristallins résonnent, le lieu de l'innocence et du jeu, de ces moments qui resteront dans toutes les mémoires, même et surtout dans celles de ceux qui rejoindront un jour le Danemark ou l'Angleterre pour leurs études ou bien en quête d'un travail. Le Lítlafløtt est un havre de paix et de joie au milieu des ruelles. »
« Les gosses pensent que leur père est un génie du bricolage, mais ils ne connaissent pas l'histoire, la vraie. On attend qu'ils soient plus grands pour la leur raconter. Les bidons en plastique, deux par deux comme ça, ça ne fait pas si longtemps. Avant, il n'y avait qu'une seule coque, et en bois. Ça va faire bientôt un siècle. Une petite, un jour, est morte dans le village. Une Kristiansen. Elle n'avait pas neuf mois. À l'époque, on n'avait pas encore d'église, alors son père a organisé une cérémonie étrange, qui a marqué tout le monde. Le papa a tout décidé : la maman, à ce qu'on raconte, n'était pas en état de s'y opposer. Un matin, il a emmailloté sa fille et l'a glissée dans son berceau de bois, puis est parti seul en mer avec elle, si tôt qu'il faisait encore nuit. Arrivé bien au large, il a allumé des bougies accrochées au berceau. Il a attendu, attendu que les flammes consument doucement la coque avant de voir son enfant sombrer dans les profondeurs de l'océan. Il est rentré l'air étonnamment apaisé, et personne n'a oublié cette scène. Les enfants du village, à l'époque, ont un temps été émus devant ce père si fier, si courageux. Leur innocence a vite repris le dessus: certains ont demandé à leurs parents d'avoir eux aussi un bateau pour jouer aux apprentis marins sur le Lítlafløtt. Mais un vrai bateau miniature, en vraies planches, pas l'une de ces embarcations de fortune que les pères avaient coutume, depuis cinq siècles, de bricoler à la va-vite avec des chutes sans valeur. Les prétextes - "Inutile de perdre du temps avec ces enfantillages, pensez donc au prix du bois, dans notre archipel sans forêt !" ne tenaient plus. L'exemple de Jonas, incarnation du père idéal, aimant et dévoué, avait fait naître chez les autres pères un sentiment de honte qui ne pouvait disparaître qu'en répondant enfin aux sollicitations des enfants, perçues désor-mais non plus comme des caprices mais comme un hommage. Nous, les anciens, même ceux qui, comme moi, n'étaient pas nés à l'époque où ça s'est passé, on pense toujours à la mort de cette enfant en voyant les gosses d'aujourd'hui sur la rivière. Pour nous qui sommes si attachés aux traditions et aux souvenirs, c'est beau, cette rencontre de la candeur et de la mémoire. »
« Quand son père glissait son gros doigt dans sa main, comme une branche à laquelle elle s'accrochait, elle, la noyée de l'existence, alors de toute son âme elle essayait de le serrer aussi fort qu'elle pouvait, elle se crispait autour de lui. Quelques secondes, pas davantage. Ces légers spasmes pour lui dire son amour, pour lui dire aussi qu'elle souffrait d'être qui elle était, de ne pas être qui elle aurait voulu être - mal au cœur, dans toutes les significations possibles. »
L'Étranger
« Les heures passent avec lenteur dans les villages des bouts du monde, et c'est ce que l'on y vient chercher : le ralentissement, la dilatation du temps dépouillé des contingences matérielles qui nous arrachent à nous-mêmes au quotidien, toutes ces obligations illusoires qui déconstruisent et détissent les fibres de notre âme. Arriver à Gjógv, comme dans tout lieu de retraite, de recueillement, impose un sas de décompression, une distance minimale à respecter pour ralentir comme il convient, ne rien gâcher de l'espoir qu'on a projeté, durant les semaines qui ont précédé le voyage, dans cet exil à la durée forcément limitée, dont on s'efforcera de savourer chaque instant parce que, oui, il faudra bien en revenir - mais à vrai dire toujours un peu déçu, une fois rentré, en regardant derrière soi, de ne pas avoir pleinement réussi, profité absolument. »
« La maison est simplement aménagée, peu décorée, rien qui égaye outrageusement la sobriété ambiante, rien sur quoi m'attarder, et ce n'est qu'à la troisième visite que j'ai enfin distingué, parmi ce que j'avais pris, sur la commode, pour un simple amas de vieux napperons, autre chose de plus épais, plus dense... Légèrement dissimulé, un vieux bonnet en laine traînait là, oublié sans doute depuis un moment tant ses couleurs étaient passées. Il était d'un bleu d'une extrême légèreté, tirant sur le blanc, d'une luminosité feutrée, comme dans un ciel d'été lorsque se mêlent l'azur et d'épars nuages effilochés par la chaleur. Le temps avait incorporé à ses mailles, pour certaines boulochantes, de petits grains de poussière qu'il m'a été impossible d'ôter totalement malgré toute ma bonne volonté, mes tapotages et secousses. L'intérieur du bonnet était encore étonnamment doux en dépit de son grand âge évident, comme s'il n'avait été que très peu porté, au point que j'hésitais : peut-être n'était-ce en réalité qu'un bonnet de poupée, symbole des heures évanouies d'un amusement d'antan. Il fallait bien, c'est vrai, tromper l'ennui durant les hivers sans fin des Féroé.
Mais, à y regarder de plus près, j'ai aperçu, mêlés aux fibres de laine et aux résidus de poussière récalcitrants, quelques fils blonds, presque translucides. Des cheveux. Quel petit être avait bien pu porter ce bonnet ? Combien de temps avait-il été précieusement conservé comme la mémoire des premiers temps d'une enfance révolue, disparue ? Et surtout, quand avait-il cessé d'être justement, pour qui que ce soit, un souvenir vivant, quand était-il devenu un simple objet qu'on garde machinalement, élément de décoration pour potentielle photo sur une annonce de location, esquisse de pittoresque pour étranger en quête d'exotisme ?
[...]
Je ne savais pas quel enfant avait porté ce bonnet, ni qui avait pu un jour, les yeux ensommeillés, fredonner aussi des comptines nocturnes, mais quelle importance ? En cet instant, d'avoir rejoint la communauté des parents soucieux, je me suis senti un peu plus féroïen, un peu plus humain. Inexplicable et un peu naïve, cette émotion irrépressible a soudain rompu la solitude de l'étranger voyageur, et m'a empli durablement d'une vague d'espoir en l'avenir. »
« Et si un homme auprès de nous vient à manquer à son visage de vivant, qu'on lui tienne de force la face dans le vent ! »
SAINT-JOHN PERSE, Vents (I. 6)
Gjógv
« J'ai entendu ces mères pleurer de honte aussi, les semaines et les mois passant, honte de ne plus avoir la force d'y aller, de se trouver des excuses pluie battante ou chemins enneigés, ragoût qui mijote ou retour imminent de la pêche -, le deuil s'usant et s'estompant malgré elles, enragées de voir le quotidien reprendre le dessus, de constater qu'un jour est passé sans penser à l'enfant disparu, qu'il faut bien s'occuper du suivant, absorber la mort en soi, ne plus lui ménager que de brefs instants de relâchement, accepter d'être condamnées à vivre sans, à vivre encore. À vivre après, à vivre avec. »
« Depuis, chaque fois que j'ouvre ce bréviaire de la route, je pense à Anna, et chaque fois que je pense à Anna, les mots de Nicolas Bouvier dans sa préface trouvent en moi un écho inestimable et vivifiant.
Effectivement, « certains voyages ne cessent de vous défaire ». »
« Sur ses fibres un peu rêches, il lisait encore et toujours, à tâtons, les minces chapitres de la vie qu'elle et lui avaient partagée pendant quelques mois. »
Quatrième de couverture
Îles Féroé, 1902. Dès sa naissance, Anna semble chétive, donnant ainsi raison à sa mère, qui s'est inquiétée durant toute sa grossesse.
Îles Féroé, 1953. Un vieux pêcheur sent que sa fin est proche mais il veut tenir quelques heures encore afin de s'éteindre à la même date qu'Anna, sa fille adorée. La rejoindre enfin est un soulagement.
Pour raconter ce drame familial à un voyageur de passage, bien des années plus tard, les objets du quotidien ainsi que la petite ville de Gjógv prennent la parole. Et quand les hommes et les choses se taisent, ce sont les vents qui s'expriment, dans un puissant ressac de vers libres évoquant un chœur de tragédie.
Né en 1983 à Schiltigheim, Aurélien Gautherie enseigne les lettres classiques à Strasbourg. Grand voyageur, il a arpenté la plupart des pays nordiques. L'Enfant du vent des Féroé est son premier roman.
Sur l'auteur
Né en 1983 à Schiltigheim, Aurélien Gautherie est diplômé en sciences de l'Antiquité, philosophie et ethnologie ; il enseigne les lettres classiques à Strasbourg. Ce grand voyageur curieux de tout a arpenté une trentaine de pays, dont la plupart des pays nordiques. L'Enfant du vent des Féroé est son premier roman.
Éditions Notabilia, janvier 2026
365 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson

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