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samedi 8 août 2026

Le jardin sur la mer ★★★★☆ de Mercé Rodoreda

Par la voix d'un vieux jardinier d'une infinie patience, Mercè Rodoreda nous ouvre les portes d'une villa où les étés s'écoulent doucement. Les propriétaires reviennent chaque saison, les fleurs éclosent, les domestiques observent, les cœurs s'aiment, se blessent, se taisent. Et, en contrebas, la mer veille.

J'ai aimé prendre mon temps dans ce jardin. M'attarder sur les iris, les tilleuls, les giroflées. Entendre le ressac, sentir les embruns, regarder les heures s'étirer sous le soleil catalan. La narration est lente, presque immobile, mais elle laisse affleurer, avec une infinie délicatesse, les drames silencieux qui traversent les existences.
« Regardez le jardin, regardez comme il est. Pour en sentir la force et le parfum, c'est la meilleure heure. (...) Si un jour vous vous promenez la nuit sous les arbres, vous verrez tout ce qu'il vous racontera, ce jardin... »
Ce jardin comme le gardien des souvenirs, le témoin des bonheurs éphémères, des amours contrariées et des blessures que le temps ne guérit jamais tout à fait. Les hommes passent. Le jardin, lui, demeure.

Je ne sais pas si je garderai longtemps en mémoire les détails de cette histoire. En revanche, je crois que je n'oublierai pas l'atmosphère qu'elle m'a offerte. L'impression d'avoir vécu un été entre les arbres et la mer, d'avoir été simplement traversée par la vie, avec ses élans, ses peines, ses renoncements et ses instants de grâce 💙

Une lecture douce, mélancolique et profondément contemplative, qui ouvre avec délicatesse mon mois d'août placé sous le signe de la mer #laouviventleslivres 🌿🌊

« La mer perdait peu à peu ses couleurs, vers le soir elle s'agitait et Feliu a cessé de peindre, parce que le vent emportait son chevalet. Il disait qu'il n'était pas content du tout de ce qu'il avait peint cet été. »

« La mer, je ne la regardais même pas. Le mois de janvier a été le plus froid de toute ma vie. On aurait dit que le monde était devenu blanc. Pas de neige, mais d'une sorte de givre et d'une sorte de clarté que le ciel nous offrait. Les jours où il y avait du soleil, je sortais le prendre à ma porte, avec ma chaise basse. Je restais tranquille, un peu somnolent, et dès que le soleil passait derrière l'eucalyptus je rentrais. Les jours de pluie, tout le jardin, aussi loin que portait le regard, était une étendue de troncs noirs. Et la pluie accentuait l'odeur de pourri des feuilles mortes. »

« Un matin, vers les onze heures, j'étais dehors, près de la maison de verre, à égrener des giroflées. J'entends des pas et je me retourne : c'était Eugeni. Il m'a dit bonjour, c'est accroupi devant moi pour regarder ce que je faisais.
- Vous réservez des graines ?
- Comment vous le savez, que je veux réserver des graines?
- Parce que je le vois.
- Tout ce que je fais, c'est peut-être pour le jeter après. 
- Non. Vous réservez des graines. Moi aussi, quand j'étais petit, j'ai égrené des giroflées pour réserver des graines. Mais pas une montagne, comme vous... Vous voulez que je vous aide ?
Bien qu'il soit grand et mince, il ressemblait un peu à sa mère, qui était petite et plutôt ronde. Il s'est mis à égrener des giroflées avec moi. Tout à coup, j'ai vu sa mère en train de tricoter, devant mes yeux. Il ne lui manquait que le truc qu'elle faisait avec le nez. Et pendant un instant j'ai cessé de respirer, involontairement, parce que j'étais sûr qu'il allait le faire. »

« - J'ai comme l'impression que vous êtes de ceux qui pensent toujours aux choses d'avant.
Il a réfléchi un moment, il m'a regardé en face et il a dit :
- C'est difficile de dire oui ou non. Parfois oui et parfois non... Je suis plutôt détaché du passé.
Un autre jour, en passant, et je ne me souviens plus de quoi nous parlions, il a dit qu'il y avait des gens qui avaient du mal à ne pas se rappeler l'époque où ils étaient enfants. »

« - Ce jardin...
- Je vois bien qu'il vous plaît.
- C'est un jardin comme celui que j'aurais aimé avoir quand j'étais petit. Sans savoir qu'il pouvait exister.
Parfois, il passait la main sur le tronc d'un tilleul.
- Pourquoi il y avait tellement d'hirondelles par ici, au mois de septembre ?
Et nous nous promenions. »

« On ne vit que jusqu'à douze ans. Et moi, j'ai l'impression de ne pas avoir grandi. »

« - Monsieur Bellom, je ne sais pas comment vous remercier...
Il a levé une main et m'a fait taire d'un geste.
- Regardez la mer, ce dos si plat...
- Il faut que je vous remercie et vous ne me laissez pas faire. Mais vous savez une chose ? Si on me sort d'ici, ce sera pour m'enterrer. Peut-être que celui qui achètera la maison me gardera... Comme monsieur Francesc. Je lui dirai que je fais le travail comme un jeune... Avec plus de connaissances. Vous savez tout ce qui s'est passé et vous savez que ma Cecília est morte. Et c'est la vie. Mais tant que je resterai ici, elle ne sera pas vraiment morte... Croyez bien que c'est la vérité ; elle ne sera pas tout à fait morte... J'y suis depuis que j'ai été soldat, dans cette maison, je vous l'ai déjà raconté. Un jour après l'autre... Regardez le jardin, regardez comme il est. Pour en sentir la force et le parfum, c'est la meilleure heure. Regardez les tilleuls... Vous voyez comme les feuilles tremblent et nous écoutent ? Vous riez... Si un jour vous vous promenez la nuit sous les arbres, vous verrez tout ce qu'il vous racontera, ce jardin...
Nous nous sommes séparés là, au pied du mirador, et c'était, comme qui dirait, la fin de l'histoire. »

Quatrième de couverture

Il se souvient de la villa qui donnait sur la mer et de son opulent jardin : il y soignait iris, trompettes des anges, glaïeuls et pulmonaires. Témoin discret et impartial, le vieux jardinier raconte : le jeune couple, beau et fortuné, leurs amis toujours plus nombreux, les baignades et les promenades à cheval, une vie d'insouciance et d'oisiveté sous les yeux de l'indomptable cuisinière et de toute une maisonnée. Avec l'arrivée d'un nouveau voisin, fortune faite en Amérique, surgit la menace d'un passé enfoui.

Comme au ralenti, le drame se déroule, dans un luxe de détails et de non-dits, un savoureux mélange de détachement et d'émotion.

Née à Barcelone, Mercè Rodoreda (1908-1983) est incontestablement la grande dame des lettres catalanes. Écrit en exil, Le Jardin sur la mer est comme le présage de la fin d'une époque, un roman éblouissant.

Éditions Zulma,  janvier 2025
250 pages
Traduit de l'espagnol par Edmond Raillard

vendredi 24 juillet 2026

L'enfant du vent des Féroé ★★★★★♥ d'Aurélien Gautherie

Pensez-vous que la beauté puisse aussi naître de la douleur ?
L'Enfant du vent des Féroé nous le rappelle.

Comment survivre à la perte d'un enfant ? Aurélien Gautherie ne cherche jamais à répondre. Il accompagne. Avec une infinie délicatesse, il laisse parler un village, un bonnet de laine, des seuils, les vents, les falaises et les eaux des Féroé. Comme si les hommes, parfois trop démunis pour dire leur peine, pouvaient confier leur mémoire aux paysages et aux choses.

« [...] accepter d'être condamnées à vivre sans, à vivre encore. À vivre après, à vivre avec. »
Le deuil n'est pas une destination. C'est vivre autrement.

J'ai été profondément touchée par Jonas, par Anna, Eilin, par ce deuil qui ne s'efface jamais vraiment. Ici, la nature offre un refuge où la tristesse peut enfin respirer. Elle n'efface pas la douleur, elle lui offre une place.

J'ai aussi été profondément touchée par le village de Gjógv, qui devient une présence, une voix, un gardien des souvenirs.
J'aime énormément aussi la présence de l'Étranger. Il rappelle que certains lieux nous choisissent autant que nous les choisissons. Son regard émerveillé devient le nôtre. Et lorsqu'il écrit qu'il devient « buvard », je trouve l'image extraordinaire. Voyager n'est plus collectionner des paysages, mais se laisser imprégner jusqu'à être transformé. Cela fait écho à la citation finale de Nicolas Bouvier : « certains voyages ne cessent de vous défaire. » Les Féroé deviennent une expérience intérieure.

Il est des voyages qui nous dépassent, des livres qui soufflent en nous. Celui-ci m'a laissé une infinie mélancolie, mais aussi une forme d'apaisement. Comme l'écrit Saint-John Perse en exergue : « N'ouvre pas ton lit à la tristesse. » Non pas parce qu'il faudrait être heureux malgré tout, mais parce que le monde continue de murmurer. Il reste des prodiges à entendre, même lorsque le cœur est brisé.

Une tristesse d'une rare beauté. Un immense coup de cœur.

En exergue 

« Et moi j'ai dit : N'ouvre pas ton lit à la tristesse. Les dieux s'assemblent sur les sources,
Et c'est murmure encore de prodiges parmi les hautes narrations du large. »
SAINT-JOHN PERSE, Vents (I. 7)

« Gjógv

Quelle qu'en soit la raison, s'il vous prend un jour l'envie de savoir à quoi ressemblent les paysages de l'archipel des Féroé, faites comme tout le monde : ouvrez un moteur de recherche, rubrique « Images ». Parmi les photos qui s'afficheront alors, vous tomberez immanquablement sur moi. Savoir en quelle position j'apparaîtrai, ça, en revanche, c'est une autre histoire... Il faut dire que la concurrence est rude.
La première place est acquise, sans aucune contestation possible, à la chute d'eau de Múlafossur. Les couchers de soleil en arrière-plan, l'astre qui plonge dans l'horizon atlantique avec la lenteur dorée des soirées polaires, les bouches bées quasi quotidiennes des promeneurs : autant de preuves irréfutables de la grandeur du spectacle offert ici par la nature. Toute tentative de contester cette suprématie serait aussi vaine que ridicule. On ne badine pas avec la beauté. On s'incline, on l'accueille, éventuellement on la révère, mais badiner, non. »

« Comme une étoile montante à qui l'on demanderait d'où lui vient son succès soudain, je peine encore à comprendre ce que ces gens me trouvent. Peut-être le vert hypnotique de mes eaux. Ou leur sentiment d'évoluer dans un instantané un peu vieilli, quelques amarres rouillées comme les symboles d'un passé révolu, d'une activité naguère foisonnante sur mon quai unique. Je n'ai même pas d'ouverture infinie vers le large, comme l'île de Mykines, la plus occidentale de l'archipel à quelques encablures, les falaises abruptes et embrumées de Kalsoy ferment mon horizon. Mais elles le nimbent du charme des légendes éternelles. Le charme, aussi, des histoires des hommes. Comme celle qui va suivre. »

JONAS
« Avec le temps, il avait appris à maîtriser ce mouvement spontané de repli, simplement, à le rendre moins agressif - y compris envers lui-même. Il s'était rendu compte qu'il n'avait pas besoin d'un effort si intense pour se retrouver seul. Que la sérénité ne s'acquiert véritablement qu'avec douceur et patience. »

L'Étranger 
« Quand la plupart des gens évitent ces allées ou préfèrent détourner le regard, je m'arrête longuement. Je devrais hurler intérieurement à l'injustice, fuir peut-être, mais non. Au contraire, je m'y sens bien. J'ai mis des années avant de comprendre pourquoi. Et la raison en est finalement assez simple: c'est pour moi une expérience de partage poussée à l'extrême, un summum d'empathie. Là, accroupi, recroquevillé, recueilli, j'ai presque perdu moi-même tous ces enfants. Je les pleure en dedans, entouré par un cortège de familles endeuillées, je vois les mères, défigurées par la douleur, poser leur main tremblante sur un cercueil en pin, je vois les pères impassibles et droits, dont les genoux, miraculeusement, ne ploient pas sous le chagrin, les jeunes amis de la crèche ou de l'école s'étouffant dans des sanglots impossibles à contenir. Et pour moi, en moi, déferlent autant de vagues successives, tragiques mais réconfortantes. Des vagues d'humanité. »

« Blottie contre lui, Anna s'endormit à son tour. Jonas se releva pour la déposer dans son berceau. II l'avait fabriqué lui-même et lui avait donné la forme d'une coque de bateau, avec à la proue une tête d'ange qu'il avait sculptée tous les soirs pendant plusieurs semaines. Il s'était dit qu'ainsi il la proté-gerait même en étant loin d'elle, durant ses sorties en mer. Qu'il serait toujours un peu là pour elle.
Il n'avait pas encore mesuré toute l'étendue de sa faiblesse. »

Seuils
« Depuis, nous avons compris que nous sommes des marqueurs, des symboles, des caps à franchir pour retrouver le confort d'un foyer, le calme d'une chambre. Sur notre bois, quatre talons dénudés en chemin vers l'amour, le frôlement du long manteau brun d'une douce sorcière un soir d'été, les semelles d'un père effondré qui vient de dire adieu à sa fille. La conscience, alors, que l'on regagne un chez soi où quelqu'un manque déjà, une maison où l'on ne sera plus jamais à trois comme on l'avait tant rêvé.
Et des giboulées de larmes qui sans rebond éclatent sur nous, seuils d'un foyer à jamais fracturé. »

L'Étranger
« Deux choses encore que j'ai oublié de mentionner au sujet de la maison. La première est qu'elle est plutôt basse de plafond : une tradition féroïenne pour conserver la chaleur face à la rudesse du climat océanique. La seconde est que son toit est recouvert d'herbes folles, comme tous les autres toits de l'archipel, en vertu d'une tradition millé-naire. Vu de dehors, c'est très photogénique : l'être humain en harmonie avec la nature, se fondant en elle en toute discrétion, un écohabitat qui s'ignore, à la mode avant l'heure. Une fois à l'intérieur, c'est autre chose. Pendant plusieurs jours, le temps de s'y habituer (et encore, seulement un peu), on a vraiment la sensation d'être enterré vivant. Même l'échappatoire de la fenêtre ne suffit pas à réprimer l'angoisse qui monte dans la gorge et fait palpiter les jugulaires. Le pire, c'est la nuit. On reste immobile dans son lit à regarder le plafond, en respirant lentement comme s'il fallait vraiment économiser chaque bouffée d'air. C'est idiot, mais irrépressible. »

Anna
« Même pleurer, elle n'y arrivait pas. »

Gjógv
« Si, malgré tout, l'ambiance d'une monarchie ovine en bord de mer ne vous attire pas, si vous n'avez pas l'envie ou pas les moyens de venir jusqu'à moi, vous pouvez au moins, comme le reste de la planète, me parcourir en ligne, virtuellement, cheminer clic après clic sur la route qui mène à moi, me découvrir d'en haut, fragile et clairsemée, insignifiant premier plan d'un panorama de roche et d'océan. Moi, l'extrémité septentrionale d'Eysturoy, l'île de l'Est. Arpentez mes ruelles quasi désertes et mes demeures éteintes, contemplez le vacarme léger de ce torrent qui me fend en deux dans sa douce cavalcade.
Faites-le donc, mais vous manquerez le cri, au loin, des jeunes guillemots affamés s'égosillant à appeler leurs parents, vous manquerez l'odeur capiteuse des algues en décomposition, la danse subaquatique de celles, vivantes, qui voltigent, aériennes, dans le ressac du port, vous manquerez les rires des enfants qui jouent et pataugent dans le Lítlafløtt, ce petit bassin aménagé dans le lit du torrent pour accueillir leurs embarcations de fortune faites de bidons de plastique tranchés en leur milieu dans le sens de la hauteur flotteurs aussi rudimentaires qu'efficaces, réunis à l'aide de planchettes de bois, vous manquerez ce petit monde qui se récrée sur l'eau limpide descendant des montagnes. Vous manquerez les soubassements de pierre des bâtiments, peinturlurés de blanc, et vous manquerez alors la pesanteur de chaque maison, de chaque famille, la pesanteur immense et absolue du temps qui passe sans les hommes. »

« S'ouvrir en grand à l'instant présent pour éviter que s'éteigne la moindre étincelle de souvenir. »

« Les mains d'Anna qui se refermaient le renvoyaient aussi à un geste qu'il n'aurait jamais l'occasion de lui transmettre, une habitude qu'il avait quand il était enfant. Face à la mer, il attrapait le vent du large dans sa main droite qu'il laissait fermée jusqu'au soir, collant vigoureusement ses phalanges entre elles pour ne laisser aucun interstice. Faisant fi des injonctions de ses parents qui l'exhortaient à cesser cet enfantillage, il tenait bon, et ce n'est qu'au coucher, dans son lit, qu'il dépliait en douceur ses articulations. Alors, dans sa main devenue coquillage de chair et d'os, égoïstement, il écoutait le bercement des vagues, emporté par l'attelage de Nótt vers le lointain sommeil. »

Bonnet
« Parfois, dans le silence malmené par le frisson des vents, quand le village dormait, ignorant ses chagrins solidement enfouis, une larme perlait au coin de ses yeux et glissait sur sa joue comme une caresse triste et, si elle ne s'était pas déjà tarie sur son chemin, venait goutter sur mes fibres de laine dont elle assombrissait la teinte de son humidité. Plusieurs fois baptisées par son malheur, mes mailles solidaires absorbaient chaque fois un peu du lourd destin des femmes féroïennes. »

« Nous sommes, à Gjógv comme ailleurs, un marqueur discret des révolutions astrales, nous enflons et dégonflons au rythme des saisons, accompagnant la respiration vitale du monde et des hommes, y compris de ceux qui ne nous regardent pas. Franchis avec joie, indifférence ou mépris, nous sommes toujours là. Nous façonnons l'espace des humains, vivons avec eux, leur survivons aussi.
Nous, seuils, sommes insignifiants mais glorieux. »

L'Étranger 
« J'aurais beau y multiplier les séjours, Gjógv et les Féroé ne m'appartiendront jamais. Je serai toujours l'Étranger. Une curiosité pour les habitants, surpris de me voir revenir si souvent, certains se deman-dant - et moi, c'est cela qui me surprend - ce que je peux bien trouver à leurs îles au climat si rude. La première fois, un mois de juillet, je n'étais pour eux qu'un touriste au milieu des autres, noyé, confondu parmi ceux qui n'étaient là que pour le cliché instagrammable, deux trois respirations iodées et un « C'est vraiment encore plus beau qu'en photo ! » ceux qui viennent pour voir et non pour regarder. Et puis je suis venu une deuxième fois et l'on m'a peut-être reconnu, un doute, au moins, lu dans quelques regards que j'ai croisés. La troisième, c'est certain, on m'a dit : « I know you, right ?  »
Une question lancée par politesse, pas en féroïen, bien sûr, pas en danois non plus, histoire peut-être de me tester et surtout d'entériner la distance en dressant ferme entre nous cette barrière linguistique. J'étais devenu familier, c'est vrai, mais un familier toujours imposteur, énigme ambulante égarée sur leurs terres, une ombre incompréhen-sible. Que diable vient-il donc faire ici, celui-là ? »

« Ce lieu ne m'appartient pas et pourtant il est à moi plus qu'à eux car je l'ai choisi. Je n'y suis pas né par hasard, je n'y habite pas par tradition. Je l'ai choisi et, une fois rentré en France, je m'y transporte chaque jour avec nostalgie et passion. Je ne séjourne pas à Gjógv avec l'indifférence de l'habitude, le regard aveugle et blasé qu'ont les gens qui vivent quelque part depuis longtemps. J'y inspire lentement, avec méthode, conscient qu'il faudra repartir, concentré sur la moindre particule environnante, les sens aux aguets, et je deviens buvard. Oui, buvard. C'est exactement ça. Car, loin de là-bas, j'ai comme l'impression de sécher, de dessécher même, de vivre en homme lyophilisé. Alors sur place, autant que je peux, je m'imprègne, je m'imbibe, j'absorbe tout mon saoul les cris des cormorans et le claquement des vagues, la bruine sur ma face et le picotement de son sel, l'odeur des moutons humides, l'eau glacée du Lítlafløtt sur mes pieds nus qui s'y promènent. Tous ces ingrédients de souvenirs que je pourrai convoquer à ma guise et qui recréeront en moi cette incomparable atmosphère.

Je serai toujours l'Étranger mais je suis chez moi. Je suis chez moi et c'est inexplicable. Peut-être est-ce cela, finalement, qui est le plus beau. »

« Au seuil de sa propre mort, il repensait à son grand-père et à Anna, comme toujours, alors que tous les autres guettaient son départ à lui. D'ailleurs, Elin venait d'entrer dans la pièce. Elle portait sur lui un regard aimant tandis qu'elle lui faisait la gazette, parlait de la pluie et du beau temps, de la vie qui continuait et continuerait sans lui dans les rues de Gjógv. Elle avait sa main posée sur la sienne mais ignorait que son frère n'était pas vraiment là. Il était avec Dale, sur les falaises, inspirant comme d'ultímes bouffées de nostalgie pour se donner la sérénité nécessaire. La mort de son grand-père avait été douce et, d'une certaine façon, il comptait bien suivre sa trace. »

« À la belle saison, impossible pour les touristes de les manquer. Au moindre rayon de soleil, et malgré la froideur du torrent, tous les enfants du village se précipitent au bord du Lítlafløtt, ce petit bassin rempli des eaux qui descendent des montagnes jusque dans l'océan. C'est le cœur du village, là où les rires cristallins résonnent, le lieu de l'innocence et du jeu, de ces moments qui resteront dans toutes les mémoires, même et surtout dans celles de ceux qui rejoindront un jour le Danemark ou l'Angleterre pour leurs études ou bien en quête d'un travail. Le Lítlafløtt est un havre de paix et de joie au milieu des ruelles. »

« Les gosses pensent que leur père est un génie du bricolage, mais ils ne connaissent pas l'histoire, la vraie. On attend qu'ils soient plus grands pour la leur raconter. Les bidons en plastique, deux par deux comme ça, ça ne fait pas si longtemps. Avant, il n'y avait qu'une seule coque, et en bois. Ça va faire bientôt un siècle. Une petite, un jour, est morte dans le village. Une Kristiansen. Elle n'avait pas neuf mois. À l'époque, on n'avait pas encore d'église, alors son père a organisé une cérémonie étrange, qui a marqué tout le monde. Le papa a tout décidé : la maman, à ce qu'on raconte, n'était pas en état de s'y opposer. Un matin, il a emmailloté sa fille et l'a glissée dans son berceau de bois, puis est parti seul en mer avec elle, si tôt qu'il faisait encore nuit. Arrivé bien au large, il a allumé des bougies accrochées au berceau. Il a attendu, attendu que les flammes consument doucement la coque avant de voir son enfant sombrer dans les profondeurs de l'océan. Il est rentré l'air étonnamment apaisé, et personne n'a oublié cette scène. Les enfants du village, à l'époque, ont un temps été émus devant ce père si fier, si courageux. Leur innocence a vite repris le dessus: certains ont demandé à leurs parents d'avoir eux aussi un bateau pour jouer aux apprentis marins sur le Lítlafløtt. Mais un vrai bateau miniature, en vraies planches, pas l'une de ces embarcations de fortune que les pères avaient coutume, depuis cinq siècles, de bricoler à la va-vite avec des chutes sans valeur. Les prétextes - "Inutile de perdre du temps avec ces enfantillages, pensez donc au prix du bois, dans notre archipel sans forêt !" ne tenaient plus. L'exemple de Jonas, incarnation du père idéal, aimant et dévoué, avait fait naître chez les autres pères un sentiment de honte qui ne pouvait disparaître qu'en répondant enfin aux sollicitations des enfants, perçues désor-mais non plus comme des caprices mais comme un hommage. Nous, les anciens, même ceux qui, comme moi, n'étaient pas nés à l'époque où ça s'est passé, on pense toujours à la mort de cette enfant en voyant les gosses d'aujourd'hui sur la rivière. Pour nous qui sommes si attachés aux traditions et aux souvenirs, c'est beau, cette rencontre de la candeur et de la mémoire. »

« Quand son père glissait son gros doigt dans sa main, comme une branche à laquelle elle s'accrochait, elle, la noyée de l'existence, alors de toute son âme elle essayait de le serrer aussi fort qu'elle pouvait, elle se crispait autour de lui. Quelques secondes, pas davantage. Ces légers spasmes pour lui dire son amour, pour lui dire aussi qu'elle souffrait d'être qui elle était, de ne pas être qui elle aurait voulu être - mal au cœur, dans toutes les significations possibles. »

L'Étranger 
« Les heures passent avec lenteur dans les villages des bouts du monde, et c'est ce que l'on y vient chercher : le ralentissement, la dilatation du temps dépouillé des contingences matérielles qui nous arrachent à nous-mêmes au quotidien, toutes ces obligations illusoires qui déconstruisent et détissent les fibres de notre âme. Arriver à Gjógv, comme dans tout lieu de retraite, de recueillement, impose un sas de décompression, une distance minimale à respecter pour ralentir comme il convient, ne rien gâcher de l'espoir qu'on a projeté, durant les semaines qui ont précédé le voyage, dans cet exil à la durée forcément limitée, dont on s'efforcera de savourer chaque instant parce que, oui, il faudra bien en revenir - mais à vrai dire toujours un peu déçu, une fois rentré, en regardant derrière soi, de ne pas avoir pleinement réussi, profité absolument. »

« La maison est simplement aménagée, peu décorée, rien qui égaye outrageusement la sobriété ambiante, rien sur quoi m'attarder, et ce n'est qu'à la troisième visite que j'ai enfin distingué, parmi ce que j'avais pris, sur la commode, pour un simple amas de vieux napperons, autre chose de plus épais, plus dense... Légèrement dissimulé, un vieux bonnet en laine traînait là, oublié sans doute depuis un moment tant ses couleurs étaient passées. Il était d'un bleu d'une extrême légèreté, tirant sur le blanc, d'une luminosité feutrée, comme dans un ciel d'été lorsque se mêlent l'azur et d'épars nuages effilochés par la chaleur. Le temps avait incorporé à ses mailles, pour certaines boulochantes, de petits grains de poussière qu'il m'a été impossible d'ôter totalement malgré toute ma bonne volonté, mes tapotages et secousses. L'intérieur du bonnet était encore étonnamment doux en dépit de son grand âge évident, comme s'il n'avait été que très peu porté, au point que j'hésitais : peut-être n'était-ce en réalité qu'un bonnet de poupée, symbole des heures évanouies d'un amusement d'antan. Il fallait bien, c'est vrai, tromper l'ennui durant les hivers sans fin des Féroé.
Mais, à y regarder de plus près, j'ai aperçu, mêlés aux fibres de laine et aux résidus de poussière récalcitrants, quelques fils blonds, presque translucides. Des cheveux. Quel petit être avait bien pu porter ce bonnet ? Combien de temps avait-il été précieusement conservé comme la mémoire des premiers temps d'une enfance révolue, disparue ? Et surtout, quand avait-il cessé d'être justement, pour qui que ce soit, un souvenir vivant, quand était-il devenu un simple objet qu'on garde machinalement, élément de décoration pour potentielle photo sur une annonce de location, esquisse de pittoresque pour étranger en quête d'exotisme ? 
[...]
Je ne savais pas quel enfant avait porté ce bonnet, ni qui avait pu un jour, les yeux ensommeillés, fredonner aussi des comptines nocturnes, mais quelle importance ? En cet instant, d'avoir rejoint la communauté des parents soucieux, je me suis senti un peu plus féroïen, un peu plus humain. Inexplicable et un peu naïve, cette émotion irrépressible a soudain rompu la solitude de l'étranger voyageur, et m'a empli durablement d'une vague d'espoir en l'avenir. »

« Et si un homme auprès de nous vient à manquer à son visage de vivant, qu'on lui tienne de force la face dans le vent ! »
SAINT-JOHN PERSE, Vents (I. 6) 

Gjógv
« J'ai entendu ces mères pleurer de honte aussi, les semaines et les mois passant, honte de ne plus avoir la force d'y aller, de se trouver des excuses pluie battante ou chemins enneigés, ragoût qui mijote ou retour imminent de la pêche -, le deuil s'usant et s'estompant malgré elles, enragées de voir le quotidien reprendre le dessus, de constater qu'un jour est passé sans penser à l'enfant disparu, qu'il faut bien s'occuper du suivant, absorber la mort en soi, ne plus lui ménager que de brefs instants de relâchement, accepter d'être condamnées à vivre sans, à vivre encore. À vivre après, à vivre avec. »

« Depuis, chaque fois que j'ouvre ce bréviaire de la route, je pense à Anna, et chaque fois que je pense à Anna, les mots de Nicolas Bouvier dans sa préface trouvent en moi un écho inestimable et vivifiant.
Effectivement, « certains voyages ne cessent de vous défaire ». »

« Sur ses fibres un peu rêches, il lisait encore et toujours, à tâtons, les minces chapitres de la vie qu'elle et lui avaient partagée pendant quelques mois. »

Quatrième de couverture

Îles Féroé, 1902. Dès sa naissance, Anna semble chétive, donnant ainsi raison à sa mère, qui s'est inquiétée durant toute sa grossesse.
Îles Féroé, 1953. Un vieux pêcheur sent que sa fin est proche mais il veut tenir quelques heures encore afin de s'éteindre à la même date qu'Anna, sa fille adorée. La rejoindre enfin est un soulagement.
Pour raconter ce drame familial à un voyageur de passage, bien des années plus tard, les objets du quotidien ainsi que la petite ville de Gjógv prennent la parole. Et quand les hommes et les choses se taisent, ce sont les vents qui s'expriment, dans un puissant ressac de vers libres évoquant un chœur de tragédie.
Né en 1983 à Schiltigheim, Aurélien Gautherie enseigne les lettres classiques à Strasbourg. Grand voyageur, il a arpenté la plupart des pays nordiques. L'Enfant du vent des Féroé est son premier roman.

Sur l'auteur

Né en 1983 à Schiltigheim, Aurélien Gautherie est diplômé en sciences de l'Antiquité, philosophie et ethnologie ; il enseigne les lettres classiques à Strasbourg. Ce grand voyageur curieux de tout a arpenté une trentaine de pays, dont la plupart des pays nordiques. L'Enfant du vent des Féroé est son premier roman. 

Éditions Notabilia,  janvier 2026
365 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

mardi 2 juin 2026

J'ai effacé les preuves ★★★★☆ d'Olivier Adam

Hier soir, les poèmes ont quitté la page.

À la Maison de la Poésie, j'ai redécouvert "J'ai effacé les preuves" d'Olivier Adam dans la voix même de son auteur, accompagné par la musique délicate de Julien Adam.
C'est toujours une expérience singulière d'entendre un texte lu par celui qui l'a écrit. Certains mots s'éclairent, d'autres prennent davantage de poids. La lecture se confirme, s'approfondit et s'ancre davantage en nous. 
J'avais déjà été touchée par la plume d'Olivier Adam, par cette mélancolie douce et lumineuse qui traverse ses textes. Hier soir, elle était là, intacte.

J'ai aimé les poèmes adressés à ses enfants. J'ai aimé ce "curriculum vitæ" qui refuse les étiquettes et revendique le droit de rester à inventer. 
J'ai aimé "développement personnel", sa longue litanie de refus face aux injonctions contemporaines à s'améliorer, se réparer, s'accomplir.
« je ne veux pas être l'auteur de ma propre histoire
je ne veux pas commencer par m'aimer. »
J'ai aimé "rectificatif", tellement. Parce que j'avais du mal à croire au "rien à voir". 
Et "dimanche matin", évidemment 🤍
Et "quand dieu n'existait pas" ... évidemment aussi 🤍
« on ne se levait jamais très tard
grand-père apportait les croissants
on était encore loin du soir
rien ne pesait encore vraiment »
Des vers qui interrogent avec simplicité notre époque et ses certitudes.

Hier soir, je suis repartie avec le sentiment d'avoir assisté à une forme d'évidence. Une rencontre entre une voix, une présence et une musique, tellement en accord avec les textes, que j'en ai entendu, le temps d'une soirée, une autre musique.

Une très belle soirée de poésie.

Merci Olivier Adam !

Extrait du poème "Hagop"
« avez-vous déjà songé à vous tuer
m'a demandé le docteur
un peu inquiet
et j'ai tenté de me remémorer un jour
un seul
où ça ne m'était pas arrivé d'y penser
[...]
des mots parmi d'autres
dans le bruissement constant 
de mon cerveau d'aéroport 
une radio intérieure 
branchée en permanence 
qui ne s'éteint que la nuit 
et encore 
qui saoule et déblatère 
raconte n'importe quoi
ou au contraire des histoires
dont je fais des livres
tellement de livres
trop sans doute
c'est ce que beaucoup disent

les journalistes
mes éditeurs
certains lecteurs
mais il faut bien qu'ils sortent
il faut bien qu'ils aillent voir ailleurs
tous ces mots qui jamais ne s'épuisent
il faut bien que je trie
que je hiérarchise
et que je fasse quelque chose
de cette voix qui ne cesse
de se cogner aux parois
de se fracasser le crâne
contre les vitres
comme une putain de guêpe
infoutue de trouver la sortie 
[...]
pourquoi êtes-vous rentré à Paris

parce que j'avais cru que là-bas
le bruit de la mer
recouvrirait tout 
et que je me suis trompé 
ai-je répondu avant de fermer
la porte et de m'engouffrer
dans l'ascenseur »

« le bon coin

il faudra bien 
un jour ou l'autre 
rendre l'âme 
mais qui en voudra 
à qui la confier 
à quelle adresse quel atelier 
quel diagnostic 
qui voudra bien la réparer 
quel niveau d'usure 
obsolescence programmée 
bonne aux ordures 
bonne à jeter

un jour ou l'autre il faudra bien 
mais vous pouvez vous déplacer 
cinquième étage 
mer intérieure escalier B 
quasi neuve 
très peu servie jamais portée 
dans l'état où vous m'avez 
laissé »

« entre-deux

jamais su trancher
dans le vif ou les veines
les coulisses ou la scène
le débat
la question
jamais su résoudre
ma propre équation »

« les vieux amis

tout se défait
tout s'assèche
et nous ne tenons plus qu'à un fil
souvenirs enfouis
échos lointains
du temps où tout vibrait

faibles lueurs de ces années
où nous vivions vraiment

rien ne bat tout s'essouffle
tout est déjà vu
papier mâché
remâché
passé en boucle 
toujours les mêmes scènes délavées
mythologies ressassées
et nous voilà réduits aux ombres
de nous-mêmes

et si nous n'en sommes
pas encore aux regrets
je ne suis pas sûr que ça suffise
je ne suis pas certain que ça tienne
jusqu'à la corde 
jusqu'à l'hiver
(que reste-t-il sous la poussière) »

Extrait du poème "dimanche matin" 
« on ne se levait jamais très tard 
grand-père apportait les croissants 
on était encore loin du soir 
rien ne pesait encore vraiment »

« curriculum vitæ

pas de contours pas de racines 
appellation      non contrôlée pas de chapelle pas d'évangile personnel non habilité pas de parti pas d'origine pas de modèle homologué pas d'abonnement pas de coupe-file pas de papiers pas de quartier (trouble identitaire revendiqué)

sans pedigree sans distinction 
difficile à      localiser 
sans confrérie sans confession 
impossible à     identifier 
pas d'assurance pas d'onction 
pas de contrat     pas de collier 
sans patrimoine et sans actions 
sans carte de        fidélité
(et qu'il en soit ainsi 
       et que tout reste à inventer)  »

Extrait du poème "rien à voir"
« écrire ne m'a jamais soigné de rien 
écrire n'a jamais guéri quiconque 
prescriptions de complaisance 
médication sans ordonnance 
marché noir de la résilience 
contrefaçon d'anxiolytiques 
méditation trip égotique 
thérapie de charlatans 
chirurgie de faux savants 
experts autoproclamés 
du développement 
autocentré »

« banquette arrière

on écoutait Nino Ferrer 
en longeant la presqu'île 
et je voyais se découper 
vos visages d'enfants 
dans le miroir du rétroviseur

les champs tombaient dans la mer 
les falaises à l'équerre 
les cornichons Mirza 
l'arbre noir Madureira 
c'était bien notre genre 
et je nous reconnais bien là 
c'était nous portrait craché 
de passer en un éclair 
du soleil aux glaciers 
des lueurs au gravier 
comme sables 
comme marée 
sous le ciel qui se traîne »

« l'identité

rendez-vous vous êtes cernés
circonscrits
limités

présentez-nous vos papiers
définis
assignés

rangez-vous sur le côté
rétrécis
essorés

redites-nous où vous alliez
amincis
délavés

qu'avez-vous à confesser
rabougris
diminués

qu'avez-vous à déclarer
quel parti
quelle contrée

quelle patrie
quelle armée »

« l'impuissance (#2)

que murmurent tes entailles 
le sang qui perle à ton bras 
le secret ou la faille 
qui tremble sous la lame 
quel cri aux lèvres closes 
quel effroi sur tes cuisses 
comment veux-tu que je t'entende 
comment veux-tu que je t'atteigne »

Extrait du poème "quand dieu n'existait pas"
« [...]
mais les revoici
zombies ressuscités
de ces temps lointains et obscurs
de toutes sectes
partout nous les voyons 
de toutes confessions 
obédiences pareilles aux mêmes 
parfois même inventées 
sorties du chapeau
comme s'il n'y en avait déjà pas assez 
comme si quelqu'un avait besoin de ça 
mais les cibles sont les mêmes
mêmes chaînes aux mêmes pieds
pour les mêmes obsessions
mêmes pulsions de soumission
mêmes ordres même contrôle
mêmes interdits
partout ils défilent
dans les rues les studios
prosélytes à la une
et nous les voyons passer
en tête de cortège
avec à leur suite
ahuris
détenus conditionnés
encagées sur ordre
et l'on nous prie désormais
de les écouter
de tenir compte de leur avis
de leur sensibilité
de ne pas les heurter
voilà qu'il nous faudrait les respecter
et tant pis pour nos femmes
nos filles et nos sœurs
tant pis pour le combat
de nos mères et de nos pères
tant pis pour Cabu Cavanna
tant pis pour les lumières
tant pis pour les lueurs
qui tant les enragent
tant pis pour les oiseaux
que nous voulons être
inventant nos propres ailes
et nos itinéraires
rêvant d'un ciel sans rien
d'autre que du bleu
et des réserves de pluie 
[...] »

Extrait du poème "rectificatif"
« [...]
pour ce que j'en savais 
pour ce qui me concernait 
écrire n'était qu'épiphanie 
jubilation 
présence décuplée 
au monde aux autres et à moi-même 
une incandescence 
une aventure 
mais sans doute qu'à me lire 
rien de tout cela 
ne sautait aux yeux

alors voilà ai-je pensé 
il me faudra un jour 
rectifier »

Extrait de "l'ardoise"
« combien je vous dois 
à quelle adresse qui m'a parlé 
de Carver de Pialat 
de Leonard de Virginia 
qui m'a guidé dans ces rayons 
municipaux alphabétiques 
abcd Dubois 
efgh Holder 
et quels amis encore 
pour le rire et les clopes 
[...] »

Quatrième de couverture

je me confonds avec mon double
je me retourne et tout est trouble
j'ai perdu nos propres traces 
j'ai effacé les preuves 
j'ai joué avec le feu 
et la pellicule a cramé 
par négligence 
en pyromane 
en incendiaire
Le choix de l'éditeur

La petite musique d'Olivier Adam... 
On le sait, son univers est celui 
des lisières, des boîtes en fer-blanc 
emplies de polaroïds et de souvenirs, 
des lieux que l'on aime mais que 
l'on finit par quitter. Paris et sa 
banlieue, la façade atlantique, les 
plages à marée basse, les presqu'îles, 
et ce « cœur finistère », matelot ou 
flibustier, qui « cède aux falaises » 
et s'en remet au ressac. Le poète, 
qui publie ici son deuxième recueil, 
est en quête d'une mer intérieure, 
d'un lieu où on le croirait sur parole
puisqu'il n'invente rien. Un lieu 
commun à tous les êtres, où l'on 
pourrait accueillir l'exilé, l'ami 
désespéré et les fantômes de nos 
vies. Un lieu où l'on n'entend pas 
la rengaine mesquine de l'identité, 
de l'origine et du rejet. Un lieu 
où vivre libre, sans assignation à 
résidence, ni faillite de la solidarité.

www.editions-brunodoucey.com


Éditions Bruno Doucey,  mai 2026
365 pages