lundi 31 juillet 2017

Le tour du monde du roi Zibeline ★★★★☆ de Jean-Christophe Rufin



Quel récit ! J'avais beaucoup aimé Rouge Brésil et c'est avec un grand plaisir que j'ai retrouvé la plume de ce conteur exceptionnel. Evasion garantie avec ce récit d'un voyage étonnant, à peine croyable d'un grand aventurier et explorateur, Auguste Benjowski, devenu réellement roi de Madagascar au XVIIIéme siècle, 
Nous sommes littéralement suspendus aux badigoinces d'Auguste et de son épouse Aphanasie, qui tour à tour content leur incroyable périple à Benjamin Franklin, l'un des pères fondateurs des Etats-Unis, signataire avec Thomas Jefferson de la Déclaration d'indépendance des Etats-Unis en 1776.
«- [...] Je n'aime rien tant que d'entendre de grandes histoires. Elles me font oublier mon âge et mes maux.
- C'est qu'elle est vraiment très longue, et que, pour la raconter, il nous faudra peut-être plusieurs jours.
- Tant que votre récit me passionnera, vous serez les bienvenus. Soyez pour mes douleurs comme Shéhérazade pour la mort. Suspendez-les par votre parole.»
Au-delà d'un simple récit de voyages, c'est un conte philosophique que nous livre l'auteur, un éclairage sur les idées véhiculées par les philosophes du siècle des Lumières auxquelles sont attachées le couple aventurier. L'auteur s'attache à révéler leur côté humaniste bien mis à mal en cette période de colonialisme intense, de conquêtes armées dans lesquelles Auguste n'y voit qu'une science de mort, la quintessence de ce que la société peut faire de l'homme, quand il s'éloigne de la fraternité.
Un moment de lecture très agréable et captivant.


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«L'âme humaine est ainsi faite, qu'elle prête volontiers des propriétés maléfiques à ce qu'elle déteste.
Ce qui m'avait révolté dans la sauvagerie du combat, c'était précisément sa gratuité. Mes soldats égorgeaient leurs adversaires sans savoir pourquoi. Ils le faisaient parce que c'était la fonction qu'une société pervertie leur avait assignée. En somme, dans le métier des armes, ce qui me révoltait, ce n'était pas les armes, mais le métier.
Ce qu'on ne peut éviter, il faut le vouloir. (Machiavel)
[...] fuir la tyrannie était bien, la combattre mieux encore mais qu'à tout prendre l'idéal était qu'elle ne pût jamais naître.
Il faut forcer les hommes à être libres. (Jean-Jacques Rousseau)»
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Quatrième de couverture

«– Mes amis, s'écria Benjamin Franklin, permettez-moi de dire que, pour le moment, votre affaire est strictement incompréhensible. 
– Nous ne demandons qu'à vous l'expliquer, dit Auguste. Et d'ailleurs nous avons traversé l'Atlantique pour cela. 
– Eh bien, allez-y. 
– C'est que c'est une longue histoire. 
– Une très longue histoire, renchérit Aphanasie, sa jeune épouse que Franklin ne quittait plus des yeux. 
– Elle traverse de nombreux pays, elle met en scène des drames et des passions violentes, elle se déroule chez des peuples lointains dont les cultures et les langues sont différentes de tout ce que l 'on connaît en Europe... 
– Qu'à cela ne tienne! Au contraire, vous mettez mon intérêt à son comble...» 

Comment un jeune noble né en Europe centrale, contemporain de Voltaire et de Casanova, va se retrouver en Sibérie puis en Chine, pour devenir finalement roi de Madagascar... Sous la plume de Jean-Christophe Rufin, cette histoire authentique prend l'ampleur et le charme d'un conte oriental, comme le XVIIIe siècle les aimait tant.

Editions Gallimard, collection Blanche, avril 2017
367 pages

samedi 29 juillet 2017

La ferme du crime ★★★★☆ de Andrea Maria Schenkel


Un très bon thriller. L'auteure réunit tous les ingrédients pour instaurer un climat de tension palpable, l'atmosphère est angoissante, oppressante, l'ambiance suspicieuse, le suspense à son comble et on tourne les pages à une allure folle, pris dans un engrenage terrifiant. L'auteure s'est inspirée d'un fait réel abominable, à peine croyable, qui s'est déroulé dans les années 20 en Bavière, qu'elle situe, elle, dans les années 50; et c'est un village encore sous le choc de la guerre qui apprend le massacre abominable de toute une famille de fermier. La narratrice interrogera chacun des habitants, et petit à petit, les témoignages permettent d'éclairer les zones d'ombre autour de ce massacre.
La force de ce roman noir réside dans sa structure originale, un peu moins dans sa chute. Dommage, parce que je n'étais pas loin du coup de coeur !
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«[...] Il faut pas dire du mal des morts, c’est pour ça que j’aime pas parler d’eux. Vous savez, on vit dans un petit village. les commérages vont bon train, je préfère pas trop en dire.
Elle a toujours été "une fière", et son père aussi. Ils parlaient qu'avec ceux qui leur revenaient. Ça m'étonne que quand ils allaient à l'église, le dimanche, les saints leur aient pas tourné le dos.
Cette union avait davantage été une association de deux personnes qui partageaient les mêmes intérêts. Un mariage arrangé, chose courante entre paysans. « L’amour viendra avec les années, l’important, c’est de conserver « notre affaire ».
Et quand on est facteur on apprend pas mal de choses, mais s’il fallait toujours croire tout ce que les gens racontent.
Le démon est en chacun de nous et chacun peut le faire sortir à tout moment.»
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Quatrième de couverture

Toute une famille fut assassinée, en 1920, à Tannöd, un hameau de Bavière. L’affaire n’a jamais été résolue. Andrea Maria Schenkel, à la manière de Truman Capote dans De sang froid, par la voix des différents témoins, reprend cette sinistre histoire pour la placer dans les années 1950. Vaches qui s’agitent à l’étable, vent qui balaie les flocons, coins sombres derrière les granges, petite fille qui, la nuit, a peur du loup, brouillard matinal pesant… Tous les ingrédients de l’inquiétude sont là, dans une région catholique très dévote, sur fond d’Allemagne imprégnée de désastre, un pays où les rancœurs sont vives, un impératif : se débrouiller pour trouver de quoi vivre. Un soir, une jeune femme, Barbara, son beau-père, sa mère, et ses deux enfants ont été assassinés sauvagement. Barbara avait été abusée par son beau-père, qui en avait déjà harcelé d’autres. Plusieurs personnes pouvaient avoir envie de le tuer, ou leurs proches de se venger. Et la ferme de Tannöd représente un gros capital, convoité par beaucoup. Encore frissonnant, hanté par les voix des témoins – instituteur, curé, voisins… –, le lecteur referme le livre avec un coupable quasi certain, mais le malaise perdure, parce que là-haut, à Tannöd, les relations n’étaient pas si simples entre les individus et que le monde paysan est fait de secrets, de rancœurs et de non-dits. La Ferme du crime (Tannöd) a été classé meilleur roman criminel du printemps 2006 par les libraires allemands. Une adaptation théâtrale sera mise en scène à Innsbruck (Autriche) puis à Dresde (Allemagne) au printemps 2008. Andrea Maria Schenkel est née en 1962 à Regensburg. Son deuxième livre, Kalteis – une histoire de serial killer dans les années 1930 en Allemagne –, vient de paraître et sera publié dans la collection “Actes Noirs”.

Editions Actes Sud, collection Actes Noirs, janvier 2008
Traduit de l'allemand par Stéphanie Lux
159 pages
Parution originale Tannöd, 2006
Classé meilleur roman criminel du printemps 2006 par les libraires allemands

vendredi 28 juillet 2017

Six degrés de liberté ★★★★☆ Nicolas Dickner

Étrange, étonnant, plein d'humour, un scénario très prenant, original, mêlant les genres, bien mené, avec des rebondissements assez inattendus. Une chouette découverte, un très bon moment de lecture, qui interpelle et qui suscite réflexions et interrogations sur notre société de consommation à outrance, décrite avec lucidité et tournée en dérision, et sur les flux de passagers clandestins prêts à tout pour se déplacer, fuir une situation en s'affranchissement de la légalité et des frontières.
«[...] le Black Friday. Les clients écrasés contre les vitres en attendant l'heure d'ouverture des magasins. Les gamins piétinés, les chevilles foulées, les côtes fêlées. Afin d'atteindre une pyramide de Xbox en solde, une femme de Los Angeles s'est frayé un chemin au poivre de Cayenne. L'an prochain, la mode sera au Taser. On verra ensuite apparaître le cocktail Molotov, la mitrailleuse, le bazooka. Rien n'arrête la marche du progrès.»
Les personnages sont assez loufoques, des solitaires dans l'âme, au penchant geek très prononcé pour certains, qui m'ont parfois laissé sur le bord de la route, j'ai pas toujours tout compris, mais j'ai passé un bon moment avec eux, un moment assez drôle et ludique. Je me suis vraiment amusée au point de ne pas lâcher ce livre et de le dérouler non-stop jusque la chute. 
Une jolie fresque de notre société moderne,  dont le héros est un container Papa Zoulou, plutôt original, non ?, un sujet donc aux abords très simples, mais que l'auteur rend passionnant !


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«[...] elle croit que la géographie est une construction abstraite que l'on peut très bien gérer à distance.
On vit une époque de cul où toutes les inventions extraordinaires finissent pas devenir insignifiantes. La technologie devrait, je sais pas, repousser les limites de l'expérience humaine, non?
Les grandes routes commerciales du vingtième siècle aboutissaient dans ce grenier, et tout en jouant de la fourche, Lisa se demande par quel délire géopolitique ces objets ont pu être désirés, achetés, amassés, utilisés, chéris, puis entassés strate après strate dans ce grenier insalubre jusqu'à former une masse indissociable, par endroits, de la masse de guano et de cadavres de chauves-souris.
Rien n'est plus banal qu'un conteneur fantôme: on en trouve à bord de tous les navires. Personne ne sait à qui ils appartiennent, d'où ils viennent, où ils vont. Ils circulent dans les interstices du système, et aussi longtemps qu'ils demeurent à bord, ils n'attirent pas l'attention. Même une fois débarqués à terre, ils restent dans les limbes administratifs jusqu'à ce qu'ils soient dédouanés. Si personne ne vient les réclamer, ils peuvent patienter des mois parmi les conteneurs abandonnés – et depuis la crise financière de 2007, il y a beaucoup, beaucoup de conteneurs abandonnés.
L'atmosphère de ruée fait partie intégrante de l'expérience. Entrer en relation avec ses contemporains ne suffit pas : il faut entrer en collision avec eux. Aller au IKEA constitue une activité intensément civilisationnelle - ou alors, au contraire, profondément enracinée dans ce que nous conservons de l'insecte. [...] Tous ces crayons, comme des balles dans un chargeur de mitrailleuse. Quelque part dans les tréfonds du IKEA, il existe des boîtes énormes contenant des millions de minuscules crayons HB bruns, aux mines impeccablement aiguisées. Le capitalisme est lubrifié au graphite.
Éternel retour à la case départ : tout le monde est similaire jusque dans la différence. Il a fallu vingt ans de GeoCities, de Tumblr et de Facebook pour en arriver à cette conclusion collective.
Les déchets ont toujours été un important marqueur de classes sociales. Autrefois, les tas de fumier témoignaient de la prospérité d'une ferme. Aujourd'hui, tout le monde craint secrètement de produire des ordures ennuyantes, qui témoigneraient d'une vie plate. La poubelle est le summum de l'expression personnelle et Mark Zuckerberg devrait en prendre acte : exit les statuts de bouffe et de musique, l'avenir consiste à publier le contenu de ses poubelles.»

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Nicolas Dickner - Six degrès de liberté

Quatrième de couverture

   C’est l’histoire d’une jeune fille qui désire repousser les limites de l’expérience humaine, d’un hacker qui veut optimiser la circulation mondiale des bananes et des coussins, d’une employée de la gendarmerie qui rêve d’en finir une bonne fois pour toutes avec la géographie, d’un conteneur fantôme qui sillonne les mers et les écrans d’ordinateurs, d’un septuagénaire qui perd un boulon, d’une acheteuse compulsive bipolaire, de six perruches et d’un chat intermittent, tous unis dans un jeu de société à l’échelle planétaire dont personne ne connaît les règles. En somme l’histoire d’un voyage qui échappe aux lois de la gravité, au-delà, bien au-delà, de ces six degrés de liberté.
   Nicolas Dickner nous offre ici le grand roman de la mondialisation, brillant et hilarant, une ode à la liberté qui mêle la construction savante à l’énergie fantasque d’un polar poétique.

Éditions Seuil, janvier 2017
318 pages
Prix littéraire du Gouverneur général en 2016


Nicolas Dickner est né à Rivière-du-Loup (Canada), a voyagé en Amérique latine et en Europe avant de jeter l’ancre à Montréal où il vit aujourd’hui avec sa famille. Il signe en 2005 Nikolski (Prix des libraires du Québec, Prix littéraire des collégiens, prix Anne-Hébert), puis Tarmac, en 2009. Six degrés de liberté (prix littéraire du Gouverneur général en 2016) est son troisième roman. Ses livres sont traduits dans une dizaine de langues.


Marche ou Crève ★★★★★ de Stephen King



Une marche effroyable, haletante, dans une Amérique futuriste devenue une dictature militaire. Futuriste oui, et pourtant, tout à fait plausible, car si proche des Etats-Unis d'aujourd'hui, rendant cette histoire si troublante. Stephen King critique ainsi allègrement cette société toujours plus libérale, façonnée par les médias, qui agit pour sauvegarder ses propres intérêts et qui a relégué l'humain et la solidarité au second plan, une société aux inégalités sociales démesurées.
Les personnages, acteurs de cette Longue Marche, sont bien réels, ils sont justes, humains et tout à fait crédibles. On s'y attache. On marche avec eux, on les suit pas à pas, dans leurs souffrances, leurs questionnements, leurs pensées, on s'insurge avec eux, on ressent la haine qui les anime au plus profond d'eux face au voyeurisme d'une populace avide de sensations fortes et extrêmes.(cf la télé réalité ?)
- Tu ne m'as pas dit que tu es venu voir la Longue Marche, quand tu étais petit ?
- Ouais, mais je ne savais pas ce que c'était !
- Alors comme ça, c'était bien, sans savoir ? Bien sûr, c'est des animaux. Tu crois que tu viens de découvrir un nouveau principe ? [...] Les seigneurs et les dames français, ils baisaient après avoir vu guillotiner des gens. Les Romains se gavaient pendant les combats de gladiateurs. C'est une distraction, Garraty. Ça n'a rien de nouveau.
Une marche profondément humaniste, une relecture qui m'a permis de savourer une nouvelle fois la plume sensible de Bachman.

«Je me suis engagé dans ce merdier de La Longue Marche 
comme dans le temps où les types s’engageaient dans la Légion Étrangère. 
Comme disait le grand père du rock n’roll, 
je lui ai donné mon cœur, 
elle l’a déchiré 
et tout le monde s’en est foutu comme un pet de lapin.»

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«Mc Vries avait tiré de son petit sac à dos, à la stupeur de tous, une brosse à dents et se brossait vigoureusement les dents à sec. Tout continue, s'étonna Garraty. C'est machinal. On rote, on demande pardon. On salue les gens qui agitent la main parce que c'est poli. Personne ne se dispute plus avec personne (à part Barkovitch) parce qu'on se conduit poliment. Tout continue.
- Est- ce qu'il est déjà arrivé qu'une Longue Marche soit arrêtée pour quelque chose ?[...]- Elle s'arrête tous les ans [...]. Une seule fois.Il n'y avait rien à répondre.
Garraty observait d'un air apathique en se disant que même l'horreur finit par lasser.
Pour Ray Garraty, ce fut la plus longue minute de la plus longue nuit de sa vie. C'était la marée basse, la morte-eau, le moment où la mer reflue en découvrant des hauts-fonds luisants couverts d'algues emmêlées, des boîtes de bière rouillées, des préservatifs pourris, des bouteilles cassées, des bouées crevées et des squelettes verts de mousse en caleçon de bain déchiré. Le temps mort. Le déclin.
Marche ou crève, c'est la morale de cette histoire. Pas plus compliqué. Ce n'est pas une question de force physique, et c'est là que je me suis trompé en m'engageant. Si c'était ça, nous aurions tous une bonne chance. Mais il y a des hommes faibles capables de soulever des voitures si leur femme est clouée dessous. La tête, Garraty, le cerveau... Ce n'est pas l'homme ou Dieu, c'est quelque chose...dans le cerveau.»
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Quatrième de couverture

Garraty, un jeune adolescent natif du Maine, va concourir pour «La Longue Marche», une compétition qui compte cent participants. Cet événement est très attendu. Il sera retransmis à la télévision, suivi par des milliers de personnes. Mais ce n'est pas une marche comme les autres, plutôt un jeu sans foi ni loi... Garraty a tout intérêt à gagner. Le contraire pourrait lui coûter cher. Très cher...

Editions Albin Michel,  novembre 1989
384 pages
Titre original The Long Walk, 1979 

jeudi 27 juillet 2017

Chère Brigande ★★★★☆ de Michèle Lesbre


Un court roman très personnel, très émouvant. Une lettre, deux récits qui s'entrecroisent et qui nous font passer tour à tour, au gré des pages du XVIIIe au XXe siècle.  L'auteure s'adresse à Marion du Faouët, cette jeune brigande bretonne, rebelle, libre et insolente, qui se battit contre les inégalités, une force de résistance immense, une voleuse pour les pauvres et une amoureuse de la vie, qui a refusé «la misère impitoyable et choisi les chevauchées folles et joyeuses, faisant fi des dangers que [la] guettaient.» 
Une lettre qui va entraîner l'auteure dans son propre passé : ses premières manifestations contre la Guerre d'Algérie, ces moments de sa vie portés par les utopies. «La jeune femme révoltée et rebelle que tu es, dont la vie est un palimpseste que le temps colporte, après des générations de conteurs que se la sont appropriée comme je me l'approprie, me rappelle mes propres colères, mes propres engagements, les blessures que laisse l'Histoire.» ... des blessures comme cette horrible nuit d'octobre 1961 à Paris, où plus de deux-cents Algériens furent assassinés par la police dans le mensonge et l'indifférence...
Elle nous fait part de son désespoir face à la misère humaine, face à l'isolement qui se heurtent à l'indifférence du monde qui nous entoure. «Je t'écris parce qu'un monde est en train de disparaître, faisant naître en moi une immense tristesse, inutile et vaine.»  «La misère toujours encombrante pour le pouvoir, se banalise.»
Les messages sont forts. «Je dois te dire qu'aujourd'hui le corps des femmes est toujours en proie à tous les affronts sexuels, à toutes les violences, et parfois, dans certains pays, elles sont brûlées lors de mensongers accidents domestiques, lapidées, partout prisonnières des fantasmes masculins.»
Elle célèbre le féminisme. «Vos parcours sont bien différents, mais au moins ont-ils un point commun, le choix de la liberté à une époque où les femmes étaient sous l'autorité masculine (sans aucun droit civique puisqu'elles n'étaient pas considérées comme des citoyennes, ne le furent qu'après la Révolution de 1789), et puis votre mort précoce, toi au gibet, elle à l'échafaud». Elle évoque aussi la courageuse et regrettée Simone Veil. «Il faut sans cesse veiller sur nos conquêtes, elles sont fragiles.»

Merci Michèle Lesbre pour ce voyage sublime et lumineux.
«Dors tranquille, chère brigande, tu m’as sauvée pendant quelques jours de notre démocratie malade, des grands voleurs qui, eux, ne sont presque jamais punis parce qu’ils sont puissants, de ce monde en péril. Tu n’étais pas un ange, mais les anges n’existent pas.»  
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«[..] en écrivant cette lettre j'ai l'impression de sauver quelque chose d'intime, quelque chose qui m'a toujours portée, l'Histoire, celle qui a jalonné ma vie et qui l'a construite, nourrie, engagée aussi, en un temps où il était encore possible d'imaginer un autre monde. Une Histoire bien différente de celle que l'on m'avait enseignée, parce que chargée d'émotions, de vie, de ma propre expérience, elle était au coeur de nos existences et non dans une sorte de récit désincarnée. Victor D. et toi, chacun à votre façon, tissez un lien avec elle, vos vies sont entrées dans la mienne, au hasard, comme toutes ces belles rencontres.
Je voulais sans doute me défaire de ce sentiment de culpabilité qui me taraudait lorsque je la voyais ainsi, démunie, un naufrage dans un océan d'indifférence. Je voulais aussi un peu de rapport humain. [...] Une discrète radio, enfouie dans son désordre, diffusait les soubresauts d'un monde dont elle était hors frontières. [...] Elle me refusait le confort de la bonne conscience, et je lisais dans son regard une ironie désabusée contre laquelle j'étais sans armes. La dignité de cette femme était inflexible. (à propos d'une jeune femme prénommée Marion, SDF.)
Bien sûr, tu n'as jamais su que ton siècle allait s'appeler le "siècle des Lumières", et qu'en aurais-tu pensé au fond de ta dernière prison infestée de rats, rue Obscure à Quimper, quelques jours avant ta mort ? Tu n'as pas non plus franchi la porte d'une école, elles étaient rares dans ce contexte de misère. Et puis la ville est l'espace privilégié des Lumière, et les écoles sont fréquentées par les garçons, sans oublier que l'Eglise contrôle ces institutions, surtout en Bretagne. [...] Les salons parisiens sont un autre monde, et Diderot, Voltaire, Rousseau, un univers fort éloigné du tien. Ton éducation, c'est la vie de tous les jours et ton observation perspicace de la société dans laquelle tu grandis.
Chaque époque a ses tortionnaires, ses pouvoirs usurpés et criminels, ses sacrifiés, ses espoirs évanouis, et heureusement, ses rebelles.
J’ai d’autres frontières, une autre patrie, celle des belles utopies auxquelles je n’ai pas renoncé et qui excluent le racisme, la xénophobie, la violence, l’irrespect de tout être humain. Je n’ai aucun goût pour les chants guerriers, je ne chante pas la Marseillaise. […]La foi, c’est croire que quelque chose qui ne peut être vrai est vrai. La réalité est impuissante devant la foi. Quand le moi et la société n’ont plus de signification idéologique plausible ni pratique, même pour un âne bâté, la foi se change en fanatisme.»
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Versus-lire - Interview de Michèle Lesbre: "Chère brigande", c'est ici.




Quatrième de couverture


La silhouette libre et rebelle de Marion du Faouët, « Robin des bois » bretonne qui, dans les premières années du XVIIIesiècle, prenait aux riches pour redistribuer aux pauvres, a toujours fasciné Michèle Lesbre.
Parce qu’une femme aux cheveux roux prénommée Marion, qui avait élu domicile dans une boutique désaffectée en bas de chez elle, a soudain disparu, les traits de l’autre Marion, la « chère brigande », se superposent à ceux de la SDF parisienne. L’écrivain décide alors de partir sur les traces de l’insoumise bretonne, qui mourut sur le gibet à trente-huit ans, lui adressant, pour conjurer l’injustice du monde et sa propre impuissance, une longue lettre.
À la faveur du trajet en train vers Quimper, les souvenirs d’une autre époque de sa vie resurgissent, quand, jeune militante, elle manifestait contre la guerre d’Algérie ou, institutrice, elle apprenait à lire aux enfants. La vie de Marion agit comme un miroir tendu à ses utopies et à ses révoltes passées : à dix-huit ans, Marion, elle, créait une bande de brigands. Avec des comparses recrutés parmi ses proches, elle allait écumer les bois et redresser les torts. Le Faouët, les monts d’Arrée, Quimper : tous ces lieux, où Marion a vécu et que l’enquêteuse arpente, ravivent la vaillance et l’impétueuse générosité de son héroïne.
Michèle Lesbre, dans ce texte lumineux, laisse sonner le rire frondeur d’une gamine formée à l’école de la vie, d’une grande amoureuse et d’une femme qui a lutté à sa façon contre une misère choquante. Une belle manière de nous parler d’elle, de nous, du monde dans lequel nous vivons.
Sa lettre s’achève ainsi : Dors tranquille, chère brigande, tu m’as sauvée pendant quelques jours de notre démocratie malade, des grands voleurs qui, eux, ne sont presque jamais punis parce qu’ils sont puissants, de ce monde en péril. Tu n’étais pas un ange, mais les anges n’existent pas.

Sabine Wespieser Editeur, février 2017
77 pages

Le saloon des derniers mots doux ★★★☆☆ de Larry McMurtry


« Le Saloon des derniers mots doux est une ballade en prose 
dont les personnages flottent dans le temps ; 
leur légende et leur vie réelle correspondent rarement. 
En écrivant cet ouvrage, j’avais en tête le grand réalisateur John Ford : 
il est connu pour avoir déclaré qu’à choisir 
entre la légende et la réalité, 
mieux vaut écrire la légende. 
C’est donc ce que j’ai fait. »

Une parodie plutôt drôle et mélancolique des récits de western dans laquelle les légendes occupent une belle place et où le lecteur se retrouve plongé dans un Grand Ouest ayant quelque peu perdu de son panache, de sa superbe, un Ouest sauvage en voie de disparition. On y retrouve les troupeaux agités de bisons, les altercations, une terre et un climat inhospitaliers, mais les célèbres gâchettes ne sont plus en verve et passent leur temps à s'enfiler des coups et à rechercher la compagnie des femmes. Des femmes au caractère bien trempé qui le leur rendent bien.
Un court récit servi par une belle plume. J'en ai aimé la fin, un règlement de compte à O.K Coral en bonne et due forme, plutôt amusante, mais moins le rythme de ce récit, qui m'a un peu perturbée.
A contempler je dirais ...

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Une femme qui arrête pas de parler quand les hommes voudraient du silence, c'est une femme qui cherche les embrouilles.

- Ces cow-boys sont sûrement sur les routes depuis trente ou quarante jours, dit Doc. Ils vont vouloir du whiskey et des putains, et ils les voudront tout de suite.
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Quatrième de couverture

Fin XIXe siècle, Long Grass, presque dans le Kansas, mais pas tout à fait. Presque aussi dans le Nouveau-Mexique, mais pas tout à fait. Wyatt Earp et Doc Holliday sont, certes, des cow-boys, mais plus tout à fait. Ils observent leur monde qui s’échappe : s’ils dégainent, c’est pour rater toutes les cibles, alors ils se tirent dessus avec des balles à blanc pour se donner en spectacle. Le bétail part en cavalcade, les femmes demandent les hommes en mariage et dressent les mustangs, on poursuit des Indiens pour ne pas perdre la main… Dans ce monde à l’envers, les deux amis errent de ville en ville, une enseigne Saloon sous le bras, avec l’espoir de l’accrocher dans un lieu où ce mot aurait encore un sens.

Ce roman décalé qui joue les westerns chante avec tendresse et humour un Grand Ouest sauvage en passe de devenir un décor de carton-pâte.

Une oeuvre habilement menée, drôle et subversive...une comédie postmoderne. 
JOYCE CAROL OATES

Editions Gallmeister, octobre 2015, Nature Writing
212 pages, Traduit de l'américain par Laura Derajinski

Larry McMurtry est né le 3 juin 1936 à Archer City au Texas et grandit sur le ranch familial. Brillant étudiant, il suivra un cursus de lettres et publiera son premier roman à l’âge de vingt-cinq ans. Suivront plus de quarante livres dont plusieurs best-sellers. Six d'entre eux ont été adaptés à l’écran – notamment La Dernière Séance réalisé par Peter Bogdanovich et Tendres passions de James L. Brooks.
En 1969, Larry McMurtry, qui vient de déménager à Washington DC, ouvre une première librairie, Booked up, à Georgetown. Il ouvrira une seconde librairie en 1988 à Archer City qui était l'une des plus grandes librairies indépendantes des États-Unis avec un fonds de plus de 400 000 titres. Depuis 1992, il collabore avec les studios de Hollywood pour la rédaction de divers scénarios dont celui du Secret de Brokeback Mountain pour lequel il a remporté en 2006 un oscar. Son roman Lonesome Dove a obtenu le prix Pulitzer en 1986 avant d’être adapté pour la télévision.Larry McMurtry vit à Archer City, au Texas.

L'Oiseau du Bon Dieu ★★★★★ de James McBride

Un fabuleux roman lumineux, truculent, dur et violent et très drôle !, qui sublime la lutte armée et acharnée de John Brown contre l'esclavagiste, le vieux Brown, un blanc Irlandais, au visage plein de rides et de sillons, abolitionniste jusqu'au bout des ongles, capitaine servant dans l'armée du Prince de la Paix. Un jeune esclave afro-américain, Henry Shackleford, fraîchement libéré, affublé d'un surnom ridicule l'Echalotte par le Vieux qui le prend pour une fille, raconte son enrôlement dans cette lutte aux côtés de cet énigmatique personnage, décrit les actions entreprises par son libérateur, des actions éminemment courageuses, qui deviennent de plus en plus violentes et qui se solderont par une insurrection violente et meurtrière, à Harpers Ferry, à laquelle aucun esclave ne se participera. Parce que «Pourquoi se battre pour sa liberté quand vous pouvez vous enfuir pour la gagner ?» 
Une période de l'Histoire, certes romancée, mais décrite avec beaucoup de réalisme et d'humanité. Une écriture fluide, de belles descriptions, quelques répétitions parfois, qui peuvent agacer mais qui n'enlèvent rien à la grandeur de ce récit.
Une lecture pertinente et très instructive qui invite le lecteur à se faire une idée précise des conditions de vie des esclaves, de leur état d'esprit, de leurs peurs, de leurs craintes à s'engager dans une lutte abolitionniste, à engager leur vie, à quitter une zone de confort, relative, certes, mais néanmoins bien réel. «J'étais à nouveau esclave, c'est vrai, mais l'esclavage, c'est pas gênant quand vous avez eu votre mot à dire et une fois que vous vous y êtes habitué. Vous mangez à l’œil, vous avez un toit sur la tête gratuitement. C'est quelqu'un d'autre qui se casse la tête pour vous. C'était plus facile que d'être sur la piste, à éviter les bandes armées, à partager un écureuil rôti avec cinq autres types pendant que le Vieux s'adressait à Dieu et déblatérait sur ce truc rôti pendant une heure avant que vous puissiez toucher la bestiole, et, même à ce moment-là, il y avait pas assez de viande dessus pour boucher une petite partie du trou que vous aviez dans le ventre.» 
Un bel hommage à ce grand homme, qui m'était totalement inconnu (j'ai honte), et à ses actions menées au péril de sa vie et de celles de ses fils engagés à ses côtés, pour accomplir sa mission, celle d'éradiquer l'esclavage. Un personnage hors du commun, un humaniste fanatique qui s'en remettait à Dieu, le rédempteur. «Les prières du Vieux, c'était du spectacle plus que du son, en fait, de la sensation plus que de la sensibilité. Il fallait être là : le fumet du faisan brûlé embaumant l'air, l'immense prairie du Kansas tout autour, l'odeur du crottin de bison, les moustiques et le vent qui cingle d'un côté, et de l'autre, lui qui mâchonne le vent.»
«Pour aider sa cause, il était capable d'inventer toute une histoire en quelques secondes. Il était comme tous ceux qui partent en guerre. Il croyait que Dieu était de son côté. Dans une guerre, tout le monde a Dieu de son côté. Le problème, c'est que Dieu, Lui, Il dit jamais à personne pour qui Il est.» 
Un récit surprenant, haut en couleur, très prenant, dense, bourré d'actions, de rebondissements, de violence et d'humour. 
Si Quentin Tarantino pouvait s'emparer de ce récit pour l'adapter sur grand écran, ce serait topissime !

«Il y a des choses dans ce monde qui sont tout simplement pas faites pour se produire, 
pas au moment où on voudrait qu'elles se produisent, 
et on doit les garder dans le cœur, le temps de notre passage dans ce monde, 
comme un souvenir, une promesse pour le monde à venir. 
Il y a une récompense au bout de tout ça, 
mais quand même, c'est un sacré fardeau à porter.»

**********************
«Je suis né homme de couleur, surtout oubliez pas ça. Mais pendant dix-sept ans, j'ai vécu en me faisant passer pour une femme.
[...] le pionnier blanc ordinaire, il était pas insensible à la notion d'espoir. La plupart de ces gens-là était tombés à court de cette denrée récemment, vu qu'ils étaient venus dans l'Ouest poussés par un rêve qui s'était pas réalisé comme c'était écrit, alors tout ce qui pouvait les aider à se lever le matin pour exterminer des Indiens et pas passer l'arme à gauche, à cause d'une fièvre ou des serpents à sonnette, c'était un changement bienvenu.
Que ce soit la vérité vraie ou pas, ça n'avait pas d'importance pour lui. Il changeait tout simplement la vérité, jusqu'à ce qu'elle lui convienne. C'était un vrai homme blanc, quoi.
[...] mentir était une chose qui venait naturellement à tous les Noirs au temps de l'esclavage, car aucun homme ni aucune femme dans la servitude a jamais prospéré en étalant ses véritables pensées devant son patron. Une personne de couleur passait une bonne partie de sa vie à faire semblant, et les Noirs qui sciaient du bois sans rien dire étaient ceux qui vivaient le plus longtemps.
Au temps de l'esclavage, un Noir était un chien misérable, mais un chien qu'avait de la "valeur".
L'esclave ordinaire a besoin de liberté, pas de paroles. Le Noir a entendu des paroles d'appel au sens moral pendant deux cent ans. On ne peut plus attendre. Est-ce que Toussaint Louverture a attendu les Français à Haïti ? Est-ce que Spartacus a attendu le gouvernement romain ? Est-ce que Garibaldi a attendu les Génois ?
Monts Allegheny (Virginie-Occidentale)
Spruce Knob, West
Monts Allegheny (Virginie-Occidentale)
Monts Allegheny (Virginie-Occidentale) 
Spruce Knob
Un homme peut se cacher dans ces gorges pendant des années. Il y a du gibier. Plein de bois pour se construire un abri. Une armée forte de milliers d'hommes ne pourrait pas en déloger une petite troupe bien cachée. Dieu a posé Son pouce sur la terre et il a appuyé pour créer ces défilés pour les pauvres, l’Échalote. Je suis pas le premier à savoir ça. Spartacus, Toussaint Louverture, Garibaldi, ils le savaient tous. Ça a marché pour eux. Ils ont caché des milliers de soldats de cette manière. Dans ces tout petits défilés, des centaines de Noirs pourront se retrancher contre des milliers d'ennemis. La guerre de tranchées. Tu vois ?
Au bout d'une semaine de mon séjour, j'en avais par-dessus la tête de jouer à la fille, parce qu'une demoiselle, sur la piste, dans l'Ouest, elle pouvait cracher, chiquer, brailler, grogner et péter sans attirer plus d'attention sur elle qu'un oiseau qui picore des miettes de pain par terre. En fait, l'esclavagiste ordinaire trouvait même ce genre d'attitude carrément agréable chez une fille, vu qu'il y avait rien de mieux pour un gars dans les plaines que trouver une fille qui savait jouer aux cartes comme un homme et vider le fond d'une bouteille de whiskey à sa place quand il était bourré. 
J'avais l'impression que la vie des Noirs, là-bas, elle était pas très différente de ce qu'elle était dans l'Ouest, à mon avis,. C'était comme un lynchage collectif, interminable. Tout le monde parvenait à faire un discours sur les Noirs, sauf les Noirs.
Etre un noir, ça veut dire montrer votre meilleur visage à l’homme blanc tous les jours. Vous connaissez ses désirs, ses besoins et vous l’observez comme il faut. Mais lui, il connaît pas vos désirs. Il connaît pas vos besoins, ni vos sentiments, ni ce qu’il y a en vous, parce que vous n’êtes pas son égal, en aucune façon. Pour lui, vous êtes rien qu’un nègre. Une chose, comme un chien, ou une pelle ou un cheval.»
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Quatrième de couverture

En 1856, Henry Shackleford, douze ans, traîne avec insouciance sa condition de jeune esclave noir. Jusqu’à ce que le légendaire abolitionniste John Brown débarque en ville avec sa bande de renégats. Henry se retrouve alors libéré malgré lui et embarqué à la suite de ce chef illuminé qui le prend pour une fille. Affublé d’une robe et d’un bonnet, le jeune garçon sera brinquebalé des forêts où campent les révoltés aux salons des philanthropes en passant par les bordels de l’Ouest, traversant quelques-unes des heures les plus marquantes du XIXe siècle américain.

Dans cette épopée romanesque inventive et désopilante, récompensée par le prestigieux National Book Award en 2013, James McBride revisite avec un humour féroce et une verve truculente l’histoire de son pays et de l’un de ses héros les plus méconnus.

James McBride est né en 1957. Écrivain, scénariste, compositeur et musicien de jazz, il est saxophoniste au sein du groupe Rock Bottom Remainders. Il publie son premier livre en 1995, La Couleur d’une mère,un récit autobiographique devenu aujourd’hui un classique aux États-Unis. Son œuvre romanesque commencée en 2002 plonge au cœur de ses racines et de celles d’une Amérique qui n’a pas fini d’évoluer. L’Oiseau du Bon Dieu est son dernier roman.



À PROPOS DU LIVRE
L’Oiseau du Bon Dieu a remporté en 2013 le National Book Award, le plus prestigieux des prix littéraires américains et été élu Révélation étrangère de l'année 2015 par la rédaction du magazine Lire. Ce roman a également reçu le Prix des Lecteurs de La Librairie Nouvelle de Voiron en Isère.
Une adaptation cinématographique est en préparation.

Editions Gallmeister, août 2015
438 pages
Traduit de l'américain par François Happe
National Book Award

samedi 22 juillet 2017

Le jour avant le bonheur ★★★★★ de Erri De Luca

Plonger dans les romans d'Erri De Luca, c'est entrer dans un univers hors de notre temps, côtoyer des personnages attachants, avoir le sentiment de les connaître, de partager leur quotidien, baigner dans une atmosphère particulière et s'en imprégner, c'est un voyage qui ne s'oublie pas et qui invite à jouir pleinement de la vie. 
Ici, c'est une plongée dans Naples de l'après-guerre, Naples que l'auteur connaît bien, personnage à part entière dans ce récit, Naples magnifiée «Elle est belle la nuit, notre ville. Elle est pleine de danger, mais aussi de libertés. [...] La lumière du jour accuse, l'obscurité de la nuit donne l'absolution.», Naples chaude et vivante «Les ruelles les plus étroites et les plus braillardes du monde.»
Naples, témoin des quelques années d'adolescence du narrateur, que nous suivons, jeune orphelin vivant dans un basso (maison typiquement napolitaine) aux côtés de Don Gaetano, concierge de l'immeuble qui sera comme un père pour lui. Don Gaetano lui transmettra son savoir et les rudiments de la vie afin de lui permettre de voler de ses propres ailes. 
Don Gaetano narre l'histoire de Naples, narre la guerre, il raconte sa rencontre avec un Juif qu'il a caché pendant la guerre, ou encore comment les habitants de Naples se sont organisés pour repousser l'envahisseur...«Naples s'était consumée de larmes de guerre, elle se défoulait avec les Américains, c'était carnaval tous les jours. C'est à ce moment-là que j'ai compris la ville : monarchie et anarchie. Elle voulait un roi, mais pas de gouvernement. C'était une ville espagnole. L'Espagne a toujours connu la monarchie, mais aussi le plus fort mouvement anarchiste. Naples est espagnole, elle se trouve en Italie par erreur.» 
«Les histoires de Don Gaetano [...] étaient nombreuses et tenaient dans une seule personne. C'était parce qu'il avait vécu en bas, disait-il, et que les histoires sont des eaux qui vont au bout de la descente. Un homme est bassin de recueil d'histoires, plus il est en bas plus il en reçoit.», elles sont poignantes, suscitent l'émotion, témoignent de la richesse intérieure des Hommes et nous poussent aussi à nous interroger sur le bonheur, sa quête et ce qu'il en reste une fois le bonheur passé.
Les livres occupent une place importante dans ce récit, ils sont un moyen pour le narrateur d'échapper à la solitude, et comme dans "Trois chevaux", l'auteur partage une nouvelle fois de belles réflexions sur les livres «Les livres gardent l'empreinte d'une personne plus que les vêtements et les chaussures. Les héritiers s'en défont par exorcisme, pour se libérer du fantôme. Le prétexte est qu'on a besoin de place, qu'on étouffe sous les livres.» 
L'écriture est belle, sincère et juste, elle est fluide et transparente, empreinte de poésie, d'humanité et d'humilité. «L’écrivain doit être plus petit que la matière dont il parle.»
Sous le charme je suis tombée ...

«Merci, merci, merci, disaient mes yeux, d'être là.»

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«Est-ce que les Juifs sont faits d'une autre substance ? Ils ne croient pas en Jésus-Christ et moi non plus. Ce sont des gens comme nous, nés et élevés ici, ils parlent le dialecte. Nous n'avions rien à voir avec les Allemands. Ils voulaient commander, pour finir ils mettaient les gens contre les murs et les fusillaient, ils dévalisaient les magasins. Mais quand est venu le moment de où la ville s'est jetée sur eux sur eux, ils couraient comme nous, ils perdaient toute leur morgue. Mais qu'est-ce qu'ils leur avaient fait aux Allemands, les Juifs ? On n'a jamais pu l'éclaircir. Chez nous, les gens ne savaient même pas que les Juifs, un peuple de l'Antiquité, existaient. Mais quand ils s'est agi de gagner de l'argent, alors tout le monde savait qui était juif. Si on mettait à prix la tête des Phéniciens, on était capable de les trouver chez nous, même de seconde main. Car il y avait des ordures qui servaient d'indics.
Les gens mettent toute une vie à remplir des étagères et les fils s’empressent de les vider et de tout jeter. Que mettent-ils sur les étagères, des fromages, du caciocavallo ? Il suffit que vous m’enleviez ça de là, me disent-ils. Et là se trouve la vie d’une personne, ses envies, ses achats, ses privations, la satisfaction de voir grandir sa propre culture centimètre par centimètre comme une plante.
Tu cherches à tout prix un saint. Il n'y en a pas, pas plus que des diables. Il y a des gens qui font quelques bonnes actions et une quantité de mauvaises. Pour en faire une bonne tous les moments se valent, mais pour en faire une mauvaise, il faut des occasions, des opportunités. La guerre est la meilleure occasion pour faire des saloperies. Elle donne la permission. En revanche, pour une bonne action, aucune permission n'est nécessaire.
Don Gaetano comprenait l'économie du pays en regardant la charrette du chiffonnier, ce que jetaient les gens. «Nous sommes en train de devenir des seigneurs, ils ont jeté une vieille baignoire, carrément, ils jettent même les matelas de laine, ils ont acheté ceux avec les ressorts. Ils jettent les machines à coudre à pédale. Ils croient au courant électrique comme à la vie éternelle, et s'il s'arrête ? »
La nature marche par couples, la scopa marche par désaccouplement. Le donneur de cartes a intérêt à conserver tout accouplé, l'adversaire, non. C'est une lutte entre l'ordre et le chaos. Laissez-moi prendre au sérieux le jeu de la scopa.
«Allez au bord de la mer et jetez une pierre dans l'eau pour moi.» Je pensais qu'il n'avait plus toute sa tête à force de rester là-dessous. Je lui ai répondu que je ne savais pas si j'irais de ce côté-là, que la ville se soulevait. «C'est un de nos rites, pour nous c'est le jour de l'an, demain. Nous le fêtons en septembre. Une pierre lancée dans l'eau est pour nous le geste qui nous délivre de nos fautes. L'année commence demain pour nous. Puisse le Nôtre faire d'aujourd'hui le jour avant le bonheur.»
Nous sommes montés au milieu des genêts, puis sur la pierraille. Nous sommes arrivés au bord du cratère, un trou large comme un lac, où disparaissait la pluie fine du nuage avant de toucher terre. Le nuage de l'été nous trempait, mouillés de sueur et de sa pluie. Tout n'était que paix dans ce sac de brume légère, une paix tendue qui concentrait le sang. Sur le bord du volcan, à la fin de la montée, je sentis que mon sexe avait gonflé. Je m'éloignai de don Gaetano prétextant un besoin urgent. Quelques pas en descente suffirent à m'enfermer dans la densité du nuage et j'évacuai mon envie, en la répandant sur la cendre compacte. Don Gaetano m'appela et je le retrouvai.«Ça c'est la nature, mon garçon, quand tu es seul dans un de ces coins perdus et que tu te connais.» J'étais étourdi, le nuage m'avait fait entrer dans son bain, il avait soufflé sa vapeur sur mon visage et me gardait enfermé. Les yeux ouverts ou clos, je voyais la même chose, un voile sur les paupières et le sang blanc qui montait jusqu'à la pointe de mon sexe. C'était la nature et je l'abordais pour la première fois.
C'était un soir qui élargissait les pores, tout ce que je voyais m'émerveillait. Pas de lune, les étoiles suffisaient pour voir loin. [...] Devant et au-dessus, le ciel débordait de galaxies. [...] En fait, il s'étendait à l’œil nu et ressemblait à un mimosa en mars, avec ses grappes fleuries, surchargé de points nébuleux, jetés pêle-mêle dans le feuillage, serrés au point de cacher le tronc. Ils descendaient au ras de la barque, je les voyais entre la barque et son béret bien enfoncé sur la tête. Cet homme, le pêcheur, n'y prêtait pas attention. Un homme pouvait-il vraiment s'habituer à ça ? Être au milieu des étoiles et ne pas les chasser de son dos ? Merci, merci, merci, disaient mes yeux, d'être là.
Les désirs des enfants donnent des ordres à l'avenir. L'avenir est un serviteur lent, mais fidèle.
À l'âge des émotions, le cœur ne suffit pas à maîtriser la poussée du sang. Le monde tout autour est bien petit face à la grandeur qui se déchaîne dans la poitrine? C'est l'âge où une femme doit se réduire à la petite taille du monde. Un choc intérieur lui fait croire qu'elle n'y arrivera pas, se réduire demande une trop grande violence.
Elle détacha les mains de mes hanches et sortit de mon sexe tout le oui qui avait couru en elle. Mon oui d’épuisement et d’adieu, de bienvenue, le oui de la marionnette qui s’avachit sans la main qui tient ses fils. Je glissai sur le côté et je vis le lit taché de sang.« C’est le nôtre, c’est l’encre de notre pacte. Tu as mis en moi ton initiale, que j’ai attendue, intacte. Je lui donnerai un corps et un nom. »«Ils ne peuvent pas être vrais, don Gaetano, c'est une hallucination due au café bouillant.- Ils existent bien pourtant. C'est le dernier peuple inventé par le monde, le dernier arrivé. Ils savent la guerre et les autos. C'est un peuple de grands enfants. Si tu leur demandes où ils se trouvent, ils répondent : loin de chez nous. Ils existent. Pour eux, c'est nous les inexistants. Nous nous croisons, ils passent devant nous et ne nous voient pas. Ils vivent ici et ne voient même pas le volcan. J'ai lu dans le journal qu'un marin américain est tombé dans la bouche du Vésuve. Rien de bizarre, il ne l'a pas vu.»»

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Quatrième de couverture

Nous sommes à Naples, dans l’immédiat après-guerre. Un jeune orphelin, qui deviendra plus tard le narrateur de ce livre, vit sous la protection du concierge, don Gaetano. Ce dernier est un homme généreux et très attaché au bien-être du petit garçon, puis de l’adolescent. Il passe du temps avec lui, pour parler des années de guerre et de la libération de la ville par les Napolitains ou pour lui apprendre à jouer aux cartes. Il lui montre comment se rendre utile en effectuant de menus travaux et d’une certaine façon, il l’initie même à la sexualité en l’envoyant un soir chez une veuve habitant dans leur immeuble. Mais don Gaetano possède un autre don : il lit dans les pensées des gens, et il sait par conséquent que son jeune protégé reste hanté par l’image d’une jeune fille entraperçue un jour derrière une vitre, par hasard, lors d’une partie de football dans la cour de l’immeuble. Quand la jeune fille revient des années plus tard, le narrateur aura plus que jamais besoin de l’aide de don Gaetano… 
Dans la veine de Montedidio, ce nouveau livre du romancier italien s’impose comme un très grand roman de formation et d’initiation.

Éditions Gallimard, Collection Du monde entier, mai 2010
138 pages
Traduit de l'italien par Danièle Valin

vendredi 21 juillet 2017

Le Grand Loin ★★★★☆ de Pascal Garnier


Un récit surprenant, dérangeant, plutôt sombre. Un livre court, à l'humour noir ponctué de phrases courtes, au style simple, qui nous entraîne dans l'ivresse d'une dérive infinie, celle d'un père retraité et de sa fille complètement "barrée" tout droit sortie d'un hôpital psychiatrique. Son père va lui offrir la liberté, et s'offrir à lui-même un brin d'aventure, un brin de folie, une gentille escapade et ainsi échapper à sa vie bien rangée, étroite, s'affranchir de la routine quotidienne, donner un sens à son existence. Les voilà donc sur les routes en direction d'Agen, routes sinueuses aux événements inquiétants. Un simple lâcher prise, comme on pourrait en rêver, mais qui prend vite des allures d'expédition, jusqu'au dérapage lourd de conséquences.
Une lecture déroutante, qui pousse à la réflexion et à s'interroger sur le sens de la  vie. Qui peut se croire à l'abri d'un coup de sang, d'une envie soudaine de prendre la tangente, de prétendre à autre chose, à une autre vie ?
Un auteur que je découvre et dont l'écriture ne me laisse pas indifférente. Il a hélas rejoint "le grand loin". Je viens de lire un article du Monde qui lui était consacré. Il y est écrit que  «Ses livres forment une suite de narrations à l'humour grinçant, d'une humanité sombre, désespérée, mais toujours profondément tendres. Il met en scène tout un ordinaire qui bascule, pour un rien, vers l'horreur.», des livres dont j'ai hâte de parcourir les pages.

 «Des cerfs-volants virgulaient dans un ciel si limpide
qu'on pouvait en voir le fond.»

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«C'était son enfance qu'il retrouvait, filigranée dans les arabesques tarabiscotées du tapis. Il la voyait sourdre au travers de la trame comme une source affleurant un bouquet de cresson. A quel moment l'avait-il perdue ?...Un jour on se réveille et tous nos jouets, si magiques, si vivants la veille encore, sont devenus des choses inertes, des objets dénués de pouvoirs, inutiles...
- Qu'Est-ce que tu fiches à quatre pattes sur le tapis, tu as perdu quelque chose ?
- Oui...Non. Tu rentres tôt.
Anne portait une robe achetée le matin même, d'un rose fuchsia si violent que la rétine en restait imprimée bien après l'avoir quittée des yeux.
- Comment tu me trouves?
- Incontournable.
Il avait hurlé : «Pas comme moi !», tout comme il avait lancé : «Moi aussi, je connais Agen !» durant ce dîner, deux mois plus tôt, pour exister, juste un instant : «Pas comme moi !» Mais qu’est-ce qui le différenciait tant des autres ? Eh bien justement, c’est qu’ils étaient des autres et que lui était lui, seul et unique Marc Lecas et que si lui, Marc Lecas, venait à disparaître, les autres, tous les autres, s’évanouiraient avec lui car leur existence ne dépendait que de la sienne.
C'est bien d'être seule avec quelqu'un. On n'est pas obligé de parler.

Il lui manquait ce petit truc qui sauve le noyé de l'asphyxie, ce coup de pied rageur qui vous fait remonter du fond pour crever la surface. Loin, c'était encore plus loin. Il n'y était pas encore.»
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Infos éditeur

Père placide et d’humeur conciliante, voilà Marc parti vers le sud avec sa fille Anne qu’il vient d’enlever à son hôpital psychiatrique pour le week-end. Mais la petite escapade tourne bientôt à la cavale. Anne ne veut plus rentrer, surtout pas à l’asile. Elle veut aller loin, très loin, le plus loin possible. Constellée d’incendies bizarres et semée de cadavres, la drôle d’équipée se transforme vite en un hallucinant road-movie.
Avec férocité, avec fragilité aussi, les personnages de Pascal Garnier s’accrochent à leurs rêves naïfs ou dérisoires, en éclopés de la solitude fuyant le réel pour davantage s’y perdre. Ange du mal déguisé en cordon bleu ou en tueur à gages flapi, ce sont décidément des gens comme vous et moi, des monstres candides en proie à leur plus chère folie.

Editions Zulma, janvier 2010
158 pages

jeudi 20 juillet 2017

Trois chevaux ★★★★☆ de Erri De Luca


Une très belle plume dont je suis tombée sous le charme. 

C'est ce que doivent faire les livres, porter une personne et non pas se faire porter par elle, décharger la journée de son dos, ne pas ajouter leurs propres grammes de papier sur ses vertèbres, écrit Erri De Lucca. Avec cette petite merveille, l'auteur ne se trompe pas. Il nous embarque, avec beaucoup d'humilité et de sensibilité dans une sublime lecture. Il y est question d'amour, d'amitié, de choses essentielles... 
Le narrateur fait preuve d'une grande sagesse, prend la vie au jour le jour; il en a déjà vécu une de vie, en Argentine, en lutte contre la dictature; il connaît le prix d'une vie. 
Il nous fait prendre conscience de la fragilité des êtres, des souffrances et des drames qui se cachent parfois dans un passé qui se révèle au présent. 
Il nous parle des plaisirs de la vie, de la lecture avec poésie et passion. «Je prends le livre ouvert à la pliure, je me remets à son rythme, à la respiration d'un autre qui raconte. Si moi aussi je suis un autre c'est parce que les livres, plus que les années et les voyages changent les hommes. Je me détache de ce que je suis quand j'apprends à traiter la même vie d'une autre façon.»
A savourer lentement. 
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«Je lis des vieux livres parce que les pages tournées de nombreuses fois et marquées par les doigts ont plus de poids pour les yeux, parce que chaque exemplaire d'un livre peut appartenir à plusieurs vies. Les livres devraient rester sans surveillance dans les endroits publics pour se déplacer avec les passants qui les emporteraient un moment avec eux, puis ils devraient mourir comme eux, usés par les malheurs, contaminés, noyés en tombant d'un pont avec les suicidés, fourrés dans un poêle l'hiver, déchirés par les enfants pour en faire des petits bateaux, bref ils devraient mourir n'importe comment sauf d'ennui et de propriété privée, condamnés à vie à l'étagère.
Nous apprenons des alphabets et nous ne savons pas lire les arbres. Les chênes sont des romans, les pins des grammaires, les vignes sont des psaumes, les plantes grimpantes des proverbes, les sapins sont des plaidoiries, les cyprès des accusations, le romarin est une chanson, le laurier une prophétie.
L’amour alors est un échange de fortes étreintes, un besoin de nœuds. Et au bout de chaque étreinte, au bout de cette paix donnée, il reste le non-dit d’un adieu endurci.
Il est étrange de se savoir perdus tous les jours sans jamais se dire adieu.
Aujourd'hui ce salut échangé me suffirait. À oublier.
Je bêche et il me semble bêcher des noms. Ici, dans cette Europe, antipode d'Argentine, le temps ne se cabre pas comme un cheval, un applaudissement, une tornade : il s'étend comme une petite pluie fine.
Le vieil homme lui raconte comment la guerre peut être séduisante au début. Dettes, vols, prêts, contrats, la guerre brûle tous les papiers. Pour certains c'est comme une amnistie, pour d'autres une occasion de vengeance.
Puis les maisons commencent à brûler, avec les enfants dedans, et tout le monde y perd quelque chose.
La vie est un long trait continu et mourir, c'est aller à la ligne sans le corps.
A peine a-t-on partagé une ou deux cuillères de sel avec une personne qu'on en est déjà au stade de l'amour. Mais avant de se livrer, on devrait manger une marmite de sel ensemble.
La terre a un désir de hauteur, de ciel. Elle pousse les continents à la collision pour dresser des crêtes.
Elle se frotte autour des racines pour se répandre dans l'air par le bois.
Et si elle est faite de désert, elle s'élève en poussière. La poussière est une voile, elle émigre, elle franchit la mer. Le sirocco l'apporte d'Afrique, elle vole des épices aux marchés et en assaisonne la pluie.
Grand-Père m’apprend à dépecer le cochon. Il le sale sur une planche en bois de saule, il met de l’ail, du poivre, du vin où il faut. Et la bête à peine égorgée, il recueille le sang chaud, le fait frire, spongieux, et il le mange pour se donner du cœur à l’ouvrage qui doit être fini dans la journée.
Ça la dégoûte. Je ne le luis dis pas, mais moi non plus je n’arrive pas à avaler cette chose-là. Plus personne n’y arrive. Mais si tu veux une place parmi les anciens, il te faut reprendre un peu de leurs coutumes, de leur jeunesse…
Attendre. C'est mon verbe à vingt ans, un infinitif sec sans trace d'angoisse, sans bavure d'espérance. J'attends à vie.

La guerre, c'est quand les jeunes rêvent de devenir grands-pères.

Ils nous massacrent tous, nous, ceux de la révolte.
Nous giclons d'une cachette à l'autre.
Nous portons sur nous l'odeur de la peur. Dans la rue, les chiens le sentent et nous suivent.
Dans la fuite nous cherchons une vengeance.
L'Argentine arrache une de ses générations au monde comme le fait une folle avec ses cheveux. Elle tue sa jeunesse, elle veut s'en passer. Nous sommes les derniers.»
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Quatrième de couverture

«Je monte sur la passerelle, je ne pense à personne, je suis la dernière feuille de l'arbre et je me détache sans être poussé. Je ne pense pas à la jeune fille aimée, suivie jusqu'à faire partie de son pays. Maintenant je sais qu'elle est au fond de la mer, jetée au large du haut d'un hélicoptère, les mains attachées. A vécu pour moi, est morte pour offrir des yeux aux poissons.»

Le narrateur, Italien émigré en Argentine par amour, retourne ainsi au pays. En Argentine, sa femme a payé de sa vie leur combat contre la dictature militaire. Lui, le rescapé, a appris que la vie d'un homme durait autant que celle de trois chevaux. Il a déjà enterré le premier, en quittant l'Argentine. Il travaille comme jardinier et mène une vie solitaire lorsqu'il rencontre Làila, qui «va avec des hommes pour de l'argent», et dont il tombe amoureux. Il prend alors conscience que sa deuxième vie touche aussi à sa fin, et que le temps des adieux est révolu pour lui.
Récit dépouillé à l'extrême, Trois chevaux évoque la dictature argentine, la guerre des Malouines, l'Italie d'aujourd'hui. Puis, à travers une narration à l'émotion toujours maîtrisée, où les gestes les plus simples sont décrits comme des rituels sacrés, et où le passé et le présent sont étroitement imbriqués, pose la question des choix existentiels que nous sommes amenés à faire - partir, rester, tuer, laisser vivre - et interroge la notion de destin.

Éditions Gallimard, collection Du monde entier, janvier 2001
138 pages, Traduit de l'italien par Danièle Vallin

Bandini ★★★★★ de John Fante

Editions 10/18 
Préface de l'auteur 

Postface de Philippe Garnier (de 1983)

Traduction de Brice Matthieussent
266 pages
Editions originales Christian Bourgois Editeur, 1985
Parution originale Wait until Spring Bandini, 1938

Quatrième de couverture


Un sacré bonhomme sans doute que ce Fante-Bandini. Un sacré écrivain aussi. L'Arturo Bandini de Bandini est un gamin criblé de taches de son et couronné d'une tignasse en colère. Un râleur, désolé d'être fils d'une mère passivement amoureuse et bigote et d'un père maçon, violent, incertain et cavaleur. Amoureux d'une étoile filante et indifférente, sa petite camarade de classe à la santé fragile, haï par ses maîtres et pairs, Arturo passe son temps à détruire d'une main ce qu'il a construit de l'autre. Bon et méchant, généreux et voleur, il est à la fois la glace et le feu, la tendresse et la rancoeur.

Bandini, publié en 1938, est le premier volet d'une véritable saga familiale dont les thèmes et les personnages jalonnent toute l'oeuvre de John Fante.
Figure emblématique de ce premier roman, Svevo Bandini est maçon, comme l'était le père de l'auteur. Immigré italien de fraîche date, il s'est installé avec sa famille dans le Colorado. Durant tout l'hiver, Svevo cherche désespérément du travail et finit par trouver une riche maîtresse. Tout rentre dans l'ordre lorsque le printemps revenu, Svevo réintègre le foyer familial. Sa famille, c'est Maria, sa femme, une amoureuse lascive et surtout Arturo, le fils aîné. Rebelle et passionné, Arturo est l'élément moteur du récit. Un garnement qui porte sur ses parents un regard à la fois tendre et sans pitié. Il est d'une certaine manière le double de Fante, qui le suivra jusqu'à sa mort.
La grande force du roman réside dans son caractère quasi autobiographique et une écriture à la fois limpide, drôle et rageuse. À partir de 1940, Fante écrira peu, travaillant surtout pour Hollywood. Bandini est donc une oeuvre majeure, parce que rare et novatrice. Son influence, depuis Bukowski jusqu'à Coppola, a marqué plusieurs générations d'artistes et d'écrivains. --Stellio Paris

Préface


Le vieil homme que je suis ne peut aujourd'hui évoquer ce livre sans perdre sa trace dans le passé. Parfois, avant de m'endormir, une phrase, un paragraphe, un personnage de cette oeuvre de jeunesse m'obsède ; alors, dans une sorte de rêve les mots émergent et tissent autour de cette vision le souvenir mélodieux d'une lointaine chambre à coucher du Colorado, de ma mère, de mon père, ou de mes frères et sœur. Je ne peux imaginer que ce que j'ai écrit il y a si longtemps réussisse à m'apaiser dans ce rêve éveillé, mais je ne peux pas davantage retourner aussi loin en arrière, ouvrir ce premier roman pour le relire. Je redoute d'être mis à nu par mes propres œuvres. Je suis certain de ne jamais relire ce livre. Mais tout aussi certain que les personnages de mes romans ultérieurs trouvent leur origine dans ce texte de jeunesse. Pourtant, il s'est définitivement détaché de moi, et seuls demeurent le souvenir des anciennes chambres à coucher, le bruit des pantoufles de ma mère qui entre dans la cuisine.
John Fante

Mon avis ★★★★★


Un condensé de vie, une plongée brutale et vive dans l'intimité d'un jeune homme, Arturo Bandini, 14 ans, et celle de sa famille, italienne, échouée sur le sol américain, en pleine période de récession. Une famille pauvre, qui trime,et dont la mère de famille, Maria, alourdit chaque jour l'ardoise auprès de l'épicier du coin. Une écriture touchante et extrêmement vivante, qui décrit les sentiments humains, simplement, sans poésie ni fioriture. Quel talent ! On ressent une émotion intense tout au long de ce court récit, du chagrin à la rage en passant par la joie, la colère et l'amour. 
[Un] style qui fait péter les mots hors de leurs gongs et livre le bonhomme dans toutes sa pétulance, ses ridicules et sa grandeur, écrit Philippe Garnier en postface. C'est tout à fait ça, John Fante, qui redoute d'être mis à nu par ses propres œuvres, écrit son quotidien d'adolescent fougueux, celui de sa famille, ses peurs, ses doutes, ses désillusions, ses envies, ses excès de colère avec ses tripes et nous livre une histoire empreinte d' une profonde et belle humanité.
Je vous laisse, j'ai rendez-vous avec Demande à la poussière ! Je m'en réjouis d'avance !
«Lui [...] était cent pour cent italien, d'une race de paysans dont on suivait la lignée depuis maintes générations. Pourtant, depuis qu'il était citoyen américain, il ne se considérait jamais comme un Italien. Non, il était américain; parfois une bouffée de nationalisme lui montait à la tête, et il clamait bien haut la noblesse de son patrimoine; mais en pratique il était américain, et quand Maria lui parlait des activités ou des vêtements des "femmes américaines", ou quand elle mentionnait une voisine, "cette femme américaine au bout de la rue", il entrait dans une rage folle. Car il était extrêmement sensible aux distinctions de classe et de race, aux souffrances qu'elles impliquaient et qu'il jugeait inadmissibles.
Une belle journée, aussi belle qu'une fille. Il roula sur le dos et regarda les nuages filer vers le sud. Tout là-haut le vent soufflait en tempête ; il avait entendu dire qu'il venait du fin fond de l'Alaska et de la Russie, mais les hautes montagnes protégeaient la ville. Il pensa aux livres de Rosa, à leurs couvertures de toile cirée aussi bleue que le ciel ce matin. Une journée paisible, deux chiens en balade, s'arrêtant brièvement au pied de chaque arbre. Il colla son oreille contre le sol. Là-bas, au nord de la ville, dans le cimetière des hautes terres, on descendait Rosa dans sa tombe. Il souffla doucement sur le sol, l'embrassa, mit un peu de terre sur le bout de sa langue. Un jour, il demanderait à son père de tailler une stèle pour la tombe de Rosa.
Mais Maria, perdue dans le pays de conte de fées d’un magazine féminin, poussant des soupirs devant les fers à repasser électriques, les aspirateurs, les machines à laver automatiques et les cuisinières électriques, Maria devait clore les pages de cette contrée imaginaire et retrouver son décor familier : chaises dures, tapis usés, pièces froides.
Quels yeux pour une épouse ! Ils voyaient tout ce qu'il était, tout ce qu'il espérait être, mais ils ne voyaient jamais son âme.
...ça allait être un Noël minable. D'ailleurs, Arturo détestait cette période, car il pouvait oublier sa pauvreté si les autres ne la lui rappelaient pas...»