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vendredi 25 avril 2025

L'Éden à l'aube ★★★★★ de Karim Kattan

Ouvrir "L'Éden à l'aube", c'est embarquer pour un beau voyage enchanté, très loin, dans une humanité hors du temps. C'est le ciel, ici, qui est le narrateur. Il nous conte et commente, mieux que personne ne pourrait le faire, l'amour fou entre Isaac et Gabriel dans une réalité complexe, balayée par un vent de sable d'une inouïe violence, le khamsin venu d'Égypte - violence que l'on comprend volontairement exagérée. En écoutant un interview de l'auteur sur France Culture, il explique justement que ce vent exagérément violent lui a permis de soustraire le territoire de la Palestine au réel.
Le ciel nous conte aussi le projet un peu fou de ces amoureux, de partir en vacances, dans leur propre pays et rejoindre une contrée pleine de magie.
Et ce choix des prénoms  ❤️ 
Et ce narrateur, atypique quand même, vous en conviendrez, qui bouscule le lecteur, qui n'hésite pas à l'interpeller, guettant presque  sa réaction. Un voyeur charmant, bienveillant mais aussi impuissant. Il sait la beauté et l'amour, il sait la violence aussi. 
« Ils sont nés en ces terres empêchées par le béton et l'histoire et les tanks et le sang et la peur dans la nuit. Parfois, Isaac a l'impression d'être un rien dans son cœur. Parfois, Gabriel aussi.

C'est comme ça. »
Les caresses infinies du ciel et du vent font écho à l'immensité des formes de langage, des sentiments qui imprègnent ces pages et des réflexions qui en ressortent.

J'ai aimé retrouver Jérusalem -  dans laquelle j'ai eu plaisir à déambuler il y a quelques années -, à travers la plume de Karim Kattan : une ville labyrinthe, extraordinaire, figée dans le temps.
Une lecture empreinte de lyrisme, de poésie, une ode à l'amour, à la liberté, à la Palestine, à la lumière, à l'imaginaire. 
Bravo et merci Mr Karim Kattan pour vos mots et ce texte bouleversant. 

« Un enchanteur puissant, 
A, jadis, en jardin, transformé la princesse.»
Jean Cocteau, Renaud et Armide 

« L'ami ambigu qui sauta la fenêtre erre encore. Il n'a pas, en touchant le sol, abdiqué sa forme. Mais que je l'assiste seulement et le voici halliers, embruns, météores, livre sans bornes ouvert, grappe, navires, oasis... »
Colette, La Naissance du jour

« Gabriel, au même âge, voulait être jardinier. Il pensait qu'une main divine (une vraie main, Isaac, dira-t-il plus tard, genre énorme dans le ciel, la main du dieu) le soir venait colorier le ciel de ses couleurs de nuits et, le matin, avec sa gomme effacer la nuit. Si bien que pour lui, le jour n'était que la nuit effacée. Il trouvait cela incroyable, jour après jour, année après année, de toujours rater le moment où la main effectuait son travail. C'était invraisemblable. Il n'en parlait jamais à personne parce qu'il s'agissait d'une évidence, comme quand le vent souffle. Parfois la main s'amusait à des expériences, quand elle inondait le ciel de rouge d'orange et de rose, avant de revenir à nouveau peindre tout de noir et alors il se rendait compte que le ciel était un jardin de couleurs. Et Gabriel aimait beaucoup répéter les gestes de la main du dieu jardinier, remplir ses carnets de coloriage de noir, du très beau noir, noir du ciel, ce noir nocturne si particulier, unique à cette main. Car c'était ça le jardinage: dessiner plein de ciels, d'abord les ciels, toutes les couleurs du ciel puis, peu à peu, la terre, celle qui fait face au ciel, et ce qu'il y a sur la terre, les hommes, les bêtes, les routes, et l'espace merveilleux qui se trouve entre les choses. »

« Isaac allait à une école cosmopolite. On y fréquentait à la fois des gens comme lui, qu'on nommait poliment les locaux ; des gens comme eux, les autres, le peuple de soldats; et même des étrangers qui séjournaient ici pour des raisons qui lui étaient obscures (plus tard il comprendrait : vivre dans les endroits comme ici, pour ces gens nés dans des pays où rien ne les oblige à venir dans ces coins de merde, ça fait classe à raconter et ça paye un bon pactole de thunes.) En tout cas, sa mère était prévoyante. Elle voulait absolument qu'il parle sa langue, leur langue, et aussi la langue des autres. Elle voulait donner à Isaac toutes les chances qu'elle n'avait pas eues, c'est-à-dire lui donner accès à la planète. Clara et l'école, pour armer son âme à l'échappatoire si un jour cela s'impose. Pour impressionner les soldats et les oncles. »

« (Des années plus tard, Isaac adulte n'aurait plus beaucoup de souvenirs de son enfance. Mais il se souviendrait au millimètre près du visage gênant d'Ézéquiel, de ses yeux, du goût que ça fait dans la bouche de penser à Ézéquiel, de l'odeur qu'il sentait parfois, des fluctuations de sa voix, de l'épaisseur de ses cheveux lisses, de son visage blanc et pâle et délicat ; de sa manière de tenir sa kippa sur sa tête lorsqu'il courait pour attraper le ballon. Il garderait ce souvenir précis, celui-là, comme une preuve d'amour quand Ézéquiel rejoindra l'armée. Ce n'est pas grave, qu'il devienne soldat, meurtrier, sanguinaire, qu'il aille tuer, qu'il aille s'enivrer de mort, se bourrer la gueule de haine, je me souviens de lui, courant pour attraper la balle, et retenant sa kippa sur son crâne comme s'il craignait de perdre la tête ou de s'envoler, de se métamorphoser en oiseau, et de me quitter pour toujours; je me souviens de sa plus grande innocence.) »

« Trois mers, un lac, un fleuve. Vous voyez ? Isaac et Gabriel viennent d'une terre qu'on nomme parfois Palestine et qui, si l'on veut, est un isthme. Voilà, c'est inévitable, c'est ainsi : il faut bien accepter de le nommer. Il faut bien l'ancrer dans cette réalité-là, sans quoi il s'envolerait, il deviendrait air, rien, inconsistance mais de la pire des façons. 
Ils viennent de. C'est-à-dire qu'ils émergent d'ici, portent le sceau d'ici, la malédiction qui les accompagne là où ils vont. Viennent de, c'est-à-dire qu'ici commence leur chemin qui se terminera, aussi, ici, et ils ne pourront jamais s'en échapper. Viennent de : chose banale, qui ne signifie rien d'autre qu'une vitesse de collision. La question est : contre quoi vont-ils s'écrabouiller, se défoncer ? C'est la question de chaque vie. »

« Ils sont nés en ces terres empêchées par le béton et l'histoire et les tanks et le sang et la peur dans la nuit. Parfois, Isaac a l'impression d'être un rien dans son cœur. Parfois, Gabriel aussi.

C'est comme ça. »

« Je vois, désormais, Isaac adolescent, ou juste avant. Il a, je dirais, dix ans. Il est sombre, mais pas taciturne, non, un peu l'inverse, il parle trop et souvent et vite. Il vit, avec sa mère à la magie sauvage, dans le village près de Jérusalem, ville des recoins et des angles morts. Après l'école, et avant de rentrer en bus chez lui à temps pour le dîner, il a quelques heures où il fait ce qu'il veut.

Et ce qu'il veut, c'est rester dans les ruelles de la vieille ville. Étrange locution que « vieille ville » pour dire la ville du dedans, par rapport à la nouvelle ville, celle du dehors. Pour dire la ville à nous, froncée, froissée, impossible, par rapport à l'autre, ouverte et dépliée, à eux.
C'est un monde constitué avec ses propres règles, ses paramètres, ses cartographies secrètes.
Il y a des quartiers et des régions, des clans, des empires, des alliés et des ennemis, des allégeances et des pactes, et des fiefs, et des covenants, et des trahisons et des perfidies, et des trésors cachés, des ruelles couleur d'or et des escaliers qui mènent au ciel. Il y a des recoins inconcevables, des commissures inconnues, replis, sinuosités, tréfonds. Il y a des gens de toutes les tailles et des fenêtres de toutes les formes et des lanternes de toutes les couleurs, jaunes et rouges et vertes et violettes. Parfois, il y a des arbres bleus ou roses, parfois des anges qui, en route pour une course céleste éminente, se sont arrêtés au pied d'un mur quelques instants pour roupiller ; parfois des chiens, qui sont des jinns, viennent vous parler et parfois ce sont les oiseaux, des jinniat, qui chantent en leur joli latin et parfois c'est seulement une sainte joufflue qui lévite parmi les citronniers. Il y a des touffes d'herbes qui poussent dans les fissures des murs et du sol. Il y a des piscines vides, antiques comme le temps, mais où le souvenir de l'eau persiste. Il y a des vieilles femmes plus vieilles que la terre, des jeunes belles aux lèvres rouges, il y a des moches aussi, beaucoup de moches, des femmes et des hommes moches et inoubliables, une verrue là, un œil en moins ici, lui qui claudique et l'autre qui ronfle en plein jour sur son tabouret. Il y a mille langues et mille races et mille planètes à la fois, il y a le monde entier encombré. Il y a des sultanes et des coiffes d'or, des robes brodées de noir, de cramoisi, de mauve, d'orange. Il y a des boutiques, tellement de boutiques, des étoffes, des peluches, des diamants, des chocolats, des jeux d'échecs, des t-shirts, des pistaches d'Alep, des noix Kabuki, des viandes, de l'or, des foulards multicolores, du polyester et de la soie et du coton, et du bois d'olivier et de la nacre, partout, de la nacre, de la nacre. Il y a des marchands de parfums et des joailliers, des fioles remplies de liquides colorés et fluo qui étincèlent dans la nuit des ruelles, des bocaux d'épices, et si on sait à qui demander, on peut même y acheter des crânes avec des joyaux dans les orbites, des poignards sertis de diamants. Il y a de l'or partout, Jérusalem d'or faux, de nacre vraie, et les parfumeurs et les joailliers et les vendeurs d'étoffes enturbannés et placides qui ressemblent à des sorciers assis au milieu de leurs marchandises. Et tant de murs éventrés en confettis et bibelots, bigarres et barioles, et tout cela est baigné d'ombre, de lumière; tout cela, opalin, jaspé. Tout labyrinthe.

Et il y a, parfois, quand on a tourné un coin de rue dans cette ville couverte, recouverte, mille fois voilée, il y a moi, le ciel, qui me découvre comme une surprise, moi le ciel bleu parfois, parfois amarante, toujours indéfinissable à part par ce mot-là, ciel, qui contient toutes mes multitudes de formes et de couleurs. J'ébahis parfois Isaac, ainsi. Et dans les allées, la lumière tombe de ce ciel sur le sol toujours d'une manière inouïe. Il n'y a, nulle part et jamais, la même tombée de lumière. 

Sur cette étendue de moins d'un kilomètre carré le monde s'était replié sur lui-même en un origami si complexe, un labyrinthe si changeant, une négation si irrévocable des points cardinaux, qu'il était impossible de s'y retrouver, et impossible que la ville reste fixe. Car Jérusalem avait abdiqué toute géométrie. Et dans les ruelles et les parvis il y a toujours des vendeurs poussant leur charrette, qui proposent nounours ou maïs, pâtisseries ou café, ka'ak, œufs durs et zaatar. Et ceux qu'Isaac préférait, les jeunes mecs magnifiques, affublés d'improbables costumes, de beaux fez brodés d'or, comme des runes magiques sur leur front et qui servaient le thé comme on fait une acrobatie.

Isaac est là, je le vois, dans ce nombril du monde disloqué. La certitude, impensée, que le monde qui pourtant lui est si hostile, et lui a démontré mille fois qu'il lui était hostile, est bien à lui. Ici, dans cette Jérusalem de paume de main, ce minuscule qui n'en finit pas d'être minuscule, ce tout petit territoire exigu, où tout le monde connaît tout le monde, on respirait contre toute attente l'inconnu. Excitation des horizons, des possibles... Sans avoir jamais vu d'océan, et s'il avait été un enfant propice à l'analogie il aurait dit : parfois, Jérusalem est comme l'océan (alors que je dirais, plutôt, que Jérusalem est un ciel, exactement comme moi). Et dans certains coins, ces petites contrées de Jérusalem, il y a des jungles, des déserts, des banquises, des archipels.

Et puis il y avait les tunnels, qui mènent d'un marché à l'autre, d'un quartier à l'autre. Les tunnels qui font passer d'une zawiya à un joaillier, d'un marché de fragrances à une synagogue, d'un couvent à un marché d'épices, d'une mosquée à un boucher. Entrer dans l'obscurité en plein jour. Les tunnels, c'est là qu'il apprit la beauté des garçons. C'est qu'ils sont beaux, les garçons, et leur beauté fait très mal parfois. »

« Gabriel n'avait aucune envie que sa vie change. Il ressentait juste, parfois, un sentiment bienvenu, comme un chagrin doux et léger. Il infusa dans ses carnets des réminiscences involontaires de cette après-midi chez la vieille Fátima, dont la maison prit place au côté de Jérusalem comme si elles étaient l'une aussi vaste que l'autre. Les cartes d'un univers se rétrécissaient pour accommoder l'étendue d'un sentiment, continental, qui naquit en lui dans la pénombre du salon. »

« Moi qui suis plus profond que le bleu et vieux comme le monde, je me souviens d'autres comme eux. Moi qui ai écouté les mots d'amour dits par Salomon à sa Reine du Midi, par Balqis à son Roi, par Balqis encore qui montra ses jambes velues au roi et - je vous dis la vérité - vit le roi devenir fou de désir parce qu'il contempla ses jambes poilues. Moi aussi j'ai vu, oui, Salomon par terre, à quatre pattes sur le sol étincelant, léchant les jambes de Balqis qui soulevait sa robe pour découvrir l'étendue de ses forêts. La reine poilue des énigmes, envoûtante sorcière du matin, et le roi magicien, à la délectable barbe. Des poils enroulés dans d'autres poils mille fois. Je vous dis qu'il serait allé jusqu'à Ophir s'il le fallait, aurait quitté Jérusalem et son domaine et ses sujets et sa descendance, pour avoir à nouveau l'opportunité de lécher les jambes de Balqis et lécher, sur le sol, les reflets de Balqis. Moi qui ai vu ça, moi, témoin des mots d'amour, qui surplombe la sainte Jérusalem, la riche Saba, et le Waqwaq lascif. 

J'ai vu tout le peuple de Jérusalem ahuri devant le roi et la reine ; peuple qui emporte dans ses prunelles l'image de la salive de leur roi sur les jambes de la reine à la lueur des flambeaux de résine ; de Salomon prostré dans sa sublime parure de noir tissée de pourpre, son ceinturon d'or qui pend comme une queue dorée, laissant apercevoir quelque chose de son entrejambe royal, ses pieds nus plaqués contre le sol froid, et sa barbe tressée et nattée d'or qui s'emmêle aux poils nombreux et denses de la reine comme la lumière des étoiles un soir sans lune dans les forêts.

La reine des énigmes possédait un pilier, aussi haut que moi, sur lequel était inscrit le savoir des humains, des animaux, des anges, et des jinns. Il suffisait de savoir le lire, et de savoir grimper, pour avoir accès à ce que l'on désire. Elle l'offrit à son roi, lui donna, généreuse comme elle était, la Reine du Midi, le savoir du monde. Et quand elle lui posa l'énigme, quand elle lui demanda le chiffre et la lettre, vous savez quoi, le beau roi Salomon, le sage roi Salomon, Salomon des jinns et des jugements, il donna sa langue au chat. Tout ce qu'il savait faire, c'était ne rien savoir, lécher la reine et ce que touchait la reine.

Moi, donc, le ciel qui sais les arcanes de l'amour. »

« Un aparté. Soyez patients, car comme vous aimez le rappeler à vos enfants, la patience est une vertu. Et puis ce n'est pas facile pour moi de tout énoncer, et de devoir vous le rappeler, ici et là, car vous oubliez. Oui, je sais que vous oubliez les détails, alors que je les ai choisis et formulés avec précaution, que je les dispose avec un soin infini. Que je constitue leur récit au mieux pour qu'ils y vivent et s'y épanouissent. Mes deux bébés, mes deux amoureux.
Je ne veux pas revenir trop souvent sur cet aspect-là - loin, loin, loin de vos oreilles le mal - mais vous constaterez qu'ils viennent d'un peuple occupé dans un pays occupé. Ils ne le mention-nent pas, car on ne parle pas jour et nuit de ce qui constitue l'étoffe de nos existences. Sachez que c'est la chose qui est toujours là, partout. Dans leur ciel et sous terre et dans les regards et dans chaque geste, c'est l'occupation qui régit l'existence, qui l'organise, la permet, la soustrait. Toute leur vie dépend de ça. Pourquoi pensez-vous que Gabriel dessine tant ? Sans cet élément, cette histoire ne veut rien dire. Rien du tout. Du bruit, du bruit, du bruit.

Moi, je voulais seulement vous conter leur amour et le commenter. Mais en réalité comment vous décrire leur amour sans vous dire la minutieuse administration dans lequel il est né ? Qu'est-ce que tout cela signifie si vous ne savez pas quels sont les papiers, les frontières, les finances, qui organisent la vie de l'un et de l'autre ? Rien, rien que des mots. Car voilà, l'un comme l'autre vit dans un pays qui n'est pas vraiment le leur. Ils vivent enchaînés à des systèmes conçus pour les empêcher, élaborés pour maintenir leur vie au stade minimal, pour couper l'épanouissement et, ainsi, tuer dans l'œuf la possibilité de vivre libre ou amoureux. C'est-à-dire qu'ils vivent, colonisés, dans un espace dont les coordonnées sont composées de telle manière à empêcher qu'ils puissent imaginer aimer (sa famille, ses amis, ses amours, l'univers) en toute sécurité. C'est là le cœur de l'histoire, en réalité. Le cœur de l'histoire est la nature du passeport de l'un et de l'autre, de leurs comptes en banque, du fait que l'un a besoin d'un permis pour être auprès de l'autre, tandis que l'autre ne peut quitter plus d'un an ce pays sous peine de tout perdre. Ils sont tous deux régis par une machine coloniale si vieille et profonde et sophistiquée, qu'ils l'ont presque oubliée. L'amour ne triomphe de rien, et certainement pas de cette administration. Gare à vous, si vous l'oubliez. Gare à eux, qui l'ont déjà, et si facilement, oublié.

Leur amour, leurs familles, leurs amitiés, sont gouvernés par un mirador et un papier et un soldat et des cadavres, dedans et dehors. Leurs mondes sont brisés, ou fissurés, ou encore, si vous préférez, en morceaux comme le cœur de Gabriel.

Je compte sur vous, pour vous en rappeler. Je vous parle de deux hommes qui n'ont que des moitiés de droits, des semi-prérogatives, des possibilités toujours négociables et jamais assurées, et qui vivent dans un pays où on les considère, au mieux, comme des citoyens de seconde zone à soumettre, au pire, comme une sous-race, parasites, enfants des ténèbres.

Si vous croyez que j'exagère, vous n'avez qu'à leur demander.

Ce que ça fait, laissez-moi vous le dire : ça fait que dans leur cœur, ou ailleurs dans les organes qu'ils utilisent pour aimer, leur estomac, leurs reins, quelque part au fond d'eux, sont enfouies, dans l'un et dans l'autre, des mines prêtes à exploser pour les rappeler à leur condition primale: voués corps et âme à la désintégration.

Ils le savent, mais aussi ne le savent pas. »

« Ils sont assis à une table, dans un café, penchés sur le portable d'Isaac comme deux conspirateurs préparant une attaque. Isaac boit un café au lait et Gabriel un jus de pomme. « Jus de pomme », c'est l'une des rares et absurdes successions de mots qu'il sait dire dans la langue des autres. Le menu est dans deux langues : une, qui est celle des autres, et l'autre étrangère. Rien, ici, pour leur souhaiter la bienvenue. Alors, être ici, c'est un peu une victoire. Ici, il y en a beaucoup, des autres. Quand il est au milieu d'eux, Gabriel a l'impression d'être un otage de la modernité. Il se sent défait et conquis. Eux, les autres, ne pensent jamais à lui. Mais ils n'en ont pas besoin : ce sont eux qui définissent les termes de sa géographie et de sa vie. Tu ne trouves pas ça malaisant, d'être ici ? demande-t-il à Isaac.
Celui-ci lève les yeux du portable, où il était occupé à tracer un itinéraire dans les cartes empêchées des checkpoints. Non, pourquoi ? Gabriel se rend compte qu'Isaac a réussi, d'une manière qu'il trouve héroïque, inconsciente, à effacer leur toute-puissance de son esprit. Il les gère, eux, leur langue, les checkpoints, les papiers, les soldats, les humiliations, les millions d'impossibles qu'ils leur imposent, comme des broutilles administratives. Il ne remarque pas leur autorité naturelle, ni le confort dont ils disposent et qu'ils manient comme une supériorité sur eux, ni leur fermeté dans la manière de boire leur café, de manger leur glace, d'acheter leur jogging; ni les bottes ni les injures ni la haine. Il s'en fout. À y penser, Gabriel a encore du mal à respirer tant il aime Isaac à ce moment-là. »

« On est libres après tout. On est libres après tout Gabriel. Et quand il répète ça, on est libres après tout, Gabriel se trouve épris de l'odeur de l'inconscience d'Isaac dans cet endroit, de ce qu'il croit être sa liberté irréductible ici et, aussi, de la bouche d'Isaac - pas spécifiquement son haleine, goût café froid et pistache, mais sa bouche toute, odeur de sa langue et de sa respiration et odeur essentielle des muqueuses d'Isaac, son estomac. Qu'Isaac ait voulu aller dans cette maison, sur ce dessin, et qu'il ait fait surgir ce souvenir en lui. Gabriel se dit qu'il a fait le meilleur choix. Qu'ici-bas, il n'était pas possible de faire meilleur choix que d'être avec Isaac, à ce moment-là, fai-sant ce choix-là.
Ils vont partir et il n'y a rien de plus difficile au monde pour Gabriel que de ne pas se perdre dans la bouche d'Isaac, il se retient, mais il voudrait être englouti tout entier par cette bouche, il voudrait être comme l'oncle ou l'arrière-oncle ou il sait plus qui, rôti vif par son désir le plus fou, voilà, il voudrait des fils barbelés autour des jambes et une broche qui le traverse du cul à la bouche et se faire rôtir doucement par les braises de son désir, ça, voilà, c'est tout ce qu'il veut et la bouche d'Isaac lui donne des envies d'anéantissement immenses et irrésistibles, la liberté irréductible c'est quelque chose, l'envie d'être digéré par ses sucs gastriques. »

« Il faut comprendre ce que c'est qu'un check-point abandonné. Il faut voir le triomphe, le lierre qui s'enroule autour des plots, les fourmis qui courent sur le métal, les lézards sur le mirador, les chiens endormis sur l'asphalte. Ça respire lentement, majestueusement, comme une plante. C'est l'anéantissement du pouvoir. Il fait quarante-cinq degrés, la route du désert au désert est vide, et le pouvoir est anéanti; pas partout, et pas pour longtemps, mais ici, juste là, au matin et Isaac ça l'excite d'une manière tout à fait nouvelle, ça l'excite comme on peut bander pour une révolution, c'est très absurde comme réflexion mais c'est à peu près ce qu'il se dit en voyant une porte métallique renversée, les barrières de sécurité en plastique (dégueu rouge et blanc les jours où il fait si chaud ça colle ça brûle) sont à terre, il n'y a personne que lui et Gabriel et le pouvoir anéanti et beaucoup de sueur alors il prend Gabriel par la main et il y a une guérite (couleur indéfinissable, vert pâle en éclosion contre le désert) et ils grimpent la barricade et comme des enfants qui font une bêtise s'accroupissent dans la guérite et disent chut chut chut et puis s'embrassent il fait trop chaud beaucoup trop chaud même pour s'embrasser tout colle tout pique tout brûle et la sueur dans les yeux et leurs cheveux puent tout pue aussi mais c'est plus fort qu'eux car rien n'est plus ridicule, rien plus pitoyable, qu'un check-point où le lierre et les lézards triomphent, rien, mais pareil, trop de sueur, et puis aucune position confortable dans cette guérite mais c'est pas grave c'est drôle c'est surtout ça c'est drôle et on s'esclaffe regarde y a un mirador renversé aussi mais attends, d'abord Gabriel se tient debout sur le rebord de la guérite sur la barricade, défait son pantalon, et pisse partout sur le checkpoint c'est parfaitement ridicule mais Isaac trouve ça génial alors il fait pareil mais comme il bande il pisse partout sans faire exprès et ils s'éclaboussent tous les deux il fait peut-être quarante-huit degrés maintenant et ce checkpoint est vulnérable, loin de tout, c'est bizarre comme parfois les choses ressemblent à des gens par exemple les voitures sont des mecs super agressifs et ça me fait peur, et ce checkpoint, là, à moitié renversé ben je sais pas peut-être à un mais c'est pas sympa de pisser sur un mort. Et après ils s'allongent tous les deux dans la guérite, il y a un peu d'ombre, mais la chaleur et on a laissé la voiture sous le soleil faut qu'on parte on va crever déshydratés là ils disent ça entre deux éclats de rire, un checkpoint abandonné, qui respire de toute sa profondeur, comme une plante, comme le triomphe de tout ce qui est immobile sur la fureur des soldats et des parents des soldats, comme la vengeance du silence et de la lenteur, le géologique qui va avaler tous ces bouts de plastique et de métal, ces choses pathétiques et Isaac rien qu'à y penser, rien qu'à penser à l'anéantissement face à l'éternité a envie d'embrasser Gabriel partout et de rester ici pour toujours. Jéricho est loin à l'horizon et, plus loin encore, la mer Morte, tout est couleur pastel, tout est couleur rose et bleu et ocre mais d'une manière si inouïe dans un air irrespiré de quiconque d'autre qu'eux, les lézards, les fourmis, le chien, que ce gris et vert du checkpoint est encore plus pitoyable ; et ça pue l'urine, la pisse qui s'évapore sur l'asphalte, et les voilà morts de fatigue et assoiffés, bites à l'air, en plein désert, sur un checkpoint pulvérisé, et pour la première fois depuis longtemps ils n'ont pas peur ni l'un ni l'autre et pendant qu'ils rient et halètent et attendent quoi on ne sait pas un lézard rampe lentement près de la jambe d'Isaac, et lui, qui déteste les lézards, hurle et le lézard prend peur et déguerpit et ils rient de plus belle. C'est comme ça que je t'aime, dit Isaac et Gabriel lui répond, de ta bouche aux portes du ciel. »

« car tout peut arriver 
tout basculer 
quand on est né 
comme vous 
dans la paume d'un Ifrit.

Tout peut brûler 
quand 
tout 
tient 
entre les mains 
d'un Ifrit.

Tout peut arriver 
quand l'Ifrit 
décide 
de vous écrabouiller.

Et l'Ifrit, 
toujours, 
décide ainsi, 
car telle est sa nature. »

Quatrième de couverture

Alors qu'un étrange vent de sable ensevelit le pays, deux hommes se croisent chez tante Fátima. Dans Jérusalem, ville labyrinthe, on se séduit chaque nuit en imaginant des histoires de jinns, de lions et de chevaliers.
En cette saison démoniaque, Gabriel et Isaac s'aiment, se perdent et se retrouvent, puis décident, en dépit du sable et des checkpoints, de partir en vacances... Mais n'est-ce pas un projet fou dans un pays morcelé ?
De Jérusalem à Jéricho, puis au mystérieux village où l'on oublie de mourir, jusqu'aux piscines de Salomon, c'est une aventure amoureuse, une recherche de lumière et de liberté.

Karim Kattan, auteur magicien, nous raconte de sa voix enchanteresse le ravissement de Gabriel et d'Isaac dans leur Palestine ardue, baroque et fabuleuse.

Karim Kattan, écrivain palestinien né à Jérusalem en 1989, a grandi à Bethléem. Il est docteur en littérature comparée et écrit en français et en anglais.
Son recueil de nouvelles, Préliminaires pour un verger futur (Elyzad, 2017), a été finaliste du Prix Boccace. En 2021, son premier roman, Le Palais des deux collines (Elyzad poche, 2024) a reçu le Prix des Cinq continents de la francophonie.

Avec L'Éden à l'aube, il confirme la richesse de son univers litté-raire hybride, mêlant oralité et culture classique, réalisme et merveilleux. 

Éditions Elyzad,  juillet 2024
329 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

mercredi 18 octobre 2023

Ce que je sais de toi ★★★★★♥ d'Éric Chacour

Quel livre sublime ! 
Je comprends l'engouement, l'enthousiasme que ce premier roman a suscité. 
Une lecture coup de cœur, une pépite empreinte de grâce, de pudeur, de délicatesse. Une écriture subtile, belle, travaillée, fluide, touchante pour une histoire bouleversante et profondément humaine. Une construction si originale. Du velours. 
Un retour tout en superlatif parce que ce livre le vaut amplement. 
Je ne vous en dirai pas plus, d'aucuns l'ont fait si bien avant moi. Simplement, si ce n'est pas déjà fait, ouvrez ce livre, envolez-vous pour Le Caire et laissez-vous conter l'histoire de Tarek, Ali, Rafik, Nesrine, Mémie, Fatheya, Mira. Laissez-vous émouvoir. Savourez le phrasé. 
« Le jour, ses mains en prolongement des tiennes sur le corps des patients. La nuit, son corps en prolongement du tien sous tes mains impatientes. »
Bravo Éric Chacour. 
Je m'en vais écouter le replay de la soirée "fan club" d'hier soir que m'a gentiment transmis Florence. 
« On ne peut pas rester extérieur à sa propre histoire. À ce qui vous a précédé, ce qui vous a manqué, ce qui vous a construit. »

« Tu avais l'âge de n'avoir pour projets que ceux que l'on formait pour toi; n'était-ce réellement qu'une question d'âge ? »

« Tu ne savais pas quand commencerait la vie. Petit, tu étais un élève brillant. Tu rapportais de bonnes notes à la maison et l'on te disait que ce serait utile pour plus tard. La vie commencerait donc plus tard. À ce stade, seuls défilaient des instants dont tu ne conserverais pratiquement rien. On ne retient pas le nom de ceux qui se sont usé le dos à vous porter sur leurs épaules, pas plus qu'on ne remarque les heures passées à préparer votre plat préféré. On conserve, en revanche, l'insignifiance: tu avais ri de Nesrine parce qu'elle n'arrivait pas à prononcer correctement pyramide en arabe, vous aviez mangé sur une plage des frescas et la mélasse avait taché vos maillots, tu dessinais avec ton doigt sur les fenêtres couvertes de buée quand Fatheya, votre domestique, cuisinait... »

« Ce langage semblait appartenir au monde des adultes, un continent lointain qu'il te restait à découvrir. Tu ignorais si l'on y échouait un jour, sans s'en apercevoir, pour trop avoir laissé l'enfance dériver, ou s'il s'agissait de terres qui se conquièrent dans la souffrance. Se pouvait-il qu'elles te restent à jamais étrangères ? Rirais-tu un jour comme eux ?  »

« La vie commencerait plus tard. Pour l'heure, ce n'était pas la vie. C'était une attente, un répit peut-être, l'enfance, une lente préparation. À quoi te préparais-tu ? Ou, plus précisément, à quoi te préparait-on ? Tu appréciais davantage la compagnie des adultes que celle des enfants de ton âge. Tu étais ébloui par ceux qui n'hésitent jamais. Ceux qui, avec le même aplomb, peuvent critiquer un Président, une loi ou une équipe de football. Ceux dont chaque geste semble affirmer qu'ils détiennent la vérité pleine et entière. Ceux qui régleraient en un claquement de doigts les questions de la Palestine, des Frères musulmans, du barrage d'Assouan ou des nationalisations. Tu finissais par croire que c'était cela, l'âge adulte: la disparition de toute forme de doute. »

« Un jour, il t'apparaîtrait pourtant avec évidence qu'il n'existe que très peu d'adultes véritables. Que nul ne se départ tout à fait de ses peurs originelles, de ses complexes adolescents, du besoin inassouvi de venger ses premières humiliations. On s'étonne encore de déceler une réaction puérile chez un de nos semblables, mais c'est une grossière erreur : il n'y a pas d'adultes au comportement d'enfant, il n'y a que des enfants qui ont atteint l'âge où le doute est honteux. Des enfants qui finissent par se conformer à ce que l'on attend d'eux : qui renoncent à la moindre remise en question, affirment sans plus trembler, méprisent la différence. Des enfants aux voix rauques, aux cheveux blancs, à l'alcool facile. Bien des années plus tard, tu finiras par comprendre qu'il faut les fuir quoi qu'il en coûte. Mais en ce temps-là, ils te fascinaient. »

« Tu évoluais dans ce monde bourgeois et occidentalisé, sorte de bulle allogène de plus en plus anachronique. Elle était l'héritage d'une Égypte cosmopolite et tournée vers l'avenir où les différentes populations d'ascendances lointaines se fréquentaient. Les Levantins se reconnaissaient dans l'éducation européenne des Grecs, des Italiens ou des Français. Ils savaient, comme les Arméniens, le goût ferreux du sang qui précède un exil. Ces choses-là rapprochent. La famille de ton père était de celles qui avaient fui les massacres de Damas, en 1860. Il n'en conservait que son prénom, hommage au quartier chrétien de la porte Saint-Thomas où ses ancêtres avaient vécu, et quelques bijoux, rescapés de la joaillerie qu'ils y tenaient, dont cette montre de gousset qui ne le quittait jamais. Dans l'espoir, sans doute, que vous les transmettiez un jour à vos enfants, il vous racontait, à ta sœur et toi, des histoires d'un autre temps. Elles parlaient de ceux qui vous avaient précédés, arrivés par vagues successives et contribuant à la renaissance intellectuelle du pays qui les accueillait, mais aussi de la domination britannique dont ils s'accommodaient bien et des fonctions prestigieuses qu'ils occupaient dans l'administration, le commerce, l'industrie ou la culture. De ses mots transparaissait une fierté mêlée de reconnaissance envers ce peuple qui leur avait ouvert les bras. »

« Pour certains, la mort est résolument ce que la vie peut de plus divertissant. »

« De même que les zabbalines du Moqattam dédiaient leur existence à redonner vie aux objets qui finissaient entre leurs mains, tu t'appliquais à soigner ces corps malmenés, ces membres disloqués, ces plaies purulentes dont personne ne distinguait plus l'odeur tant ce bidonville concentrait à lui seul les exhalaisons les plus fétides. Si elles t'avaient pris à la gorge lors de tes premières permanences, tu n'en étais désormais plus incommodé. Elles étaient le versant olfactif de ce lieu auquel tu t'étais attaché. Tu avais cessé le compte des côtes cassées, des infections non traitées et des souffles courts. Tu décou- vrais les limites de ton métier lorsque ces femmes au visage contusionné te racontaient avoir trébuché en descendant les marches de leur maison. Tu tâchais d'écouter, chez chacune, les paroles qu'elle prononçait autant que celles qu'elle taisait. Tu la raccompagnais ensuite, impuissant, vers le seuil de ton cabinet où son mari l'attendait. Un mari dont tu reverrais, à l'heure de t'endormir, les mains aux allures d'escalier. »

« Le savoir découplé de la pratique lui avait toujours semblé au mieux vain, sinon suspect. Au-delà du domaine médical, ton père nourrissait une distance prudente avec toute forme d'intellectualisme. S'il lui avait été donné de vivre jusque-là, les derniers mois de la présidence de Sadate, où nombre de tes professeurs d'université et de ses patients les plus engagés se faisaient emprisonner, lui auraient incontestablement donné raison. Il s'était toujours gardé d'émettre le moindre jugement moral ou politique, affirmant se limiter à sa fonction dans la société : soigner les corps. Tu n'avais jamais su s'il s'agissait là d'une manière d'éviter les sujets polémiques dans une Égypte où une opinion pouvait coûter la vie ou, tout simplement, d'un manque d'intérêt sincère de sa part. »

« Il ne laissait transparaître aucune émotion mais, derrière chaque déglutition, tu croyais déceler sa gorge serrée par Ou bien par la tristesse. le sable. Le Caire laissait entendre au loin son vacarme impénitent. Ici le silence, là-bas le bruit. Là-bas la vie, ici l'après. Face à l'affairement de millions d'individus, que pèse le recueillement de vingt personnes ? Vingt, peut-être quinze. »

« Un système simple et ordonné peut se révéler parfaitement imprédictible. Simple au sens où peu de variables le régissent. Ordonné puisque soumis à des actions strictement connues et exemptes de hasard. Pour autant, impossible à prévoir. En physique, ce paradoxe se nomme « chaos déterministe ».
Ta vie était constituée de cercles concentriques qui avaient pour noms la maison, la communauté et le pays. Simple. La maison attendait de toi que tu diriges ta famille et en assures la perpétuation. La communauté te concédait le statut de ton père contre l'illusion qu'elle avait encore un avenir. Le pays, dans son obsessionnelle quête de stabilité, demandait à chacun d'exalter morale et tradition. Ordonné. Et de là, pourtant, le chaos. »

« Tu repensais aux choix par lesquels tu t'étais construit et une pensée obsédante s'insinuait en toi : celle d'avoir été méthodiquement dépossédé de chacun d'eux. Par tes parents, par conditionnement social, par des raisonnements préétablis, par sens du devoir, par atavisme, par habitude, par lâcheté, comme s'il y avait toujours eu une bonne raison de ne pas trancher. Se pouvait-il qu'inconsciemment tu aies cru te soulager du poids de chaque décision en l'esquivant ? Et pour quel résultat? Conservais-tu ne serait-ce qu'un souffle de cette infinie légèreté qui semblait gonfler les poumons d'Ali chaque fois qu'il respirait? »

« Il est toujours commode de laver son âme au vice des autres. »

« Le jour, ses mains en prolongement des tiennes sur le corps des patients. La nuit, son corps en prolongement du tien sous tes mains impatientes. »

« Chaque homme porte en lui les germes de sa propre destruction. »

« La rumeur. Celle qui se propage, invisible comme le vent dans les palmiers. Celle qui souille ce qu'elle ne comprend pas. Les vitres de ton cabinet avaient été brisées de l'extérieur. Celle qui condamne ce qui lui est inconnu. Tu crus d'abord à un vol avec effraction, mais aucun objet de valeur n'avait été dérobé. On avait éventré tes meubles, renversé tes armoires, éparpillé tes dossiers. Celle qui exclut ce qui lui est étranger. La volonté de détruire ne faisait aucun doute. Combien étaient-ils pour faire cela ? Cinq ? Vingt ? Et qui ? Celle qui se déforme, de l'oreille à la bouche. Il y avait une odeur d'essence, comme si l'on avait projeté de tout incendier. Pourquoi s'être arrêté avant? Par manque de temps ? Pour que l'effet n'en soit que plus spectaculaire ? Parce que l'on aurait préféré que tu t'y trouves ? Celle qui tord la bouche qui la relaie d'une indignation feinte, d'un sourire entendu. Tu pensas aussitôt à Mira. Où était-elle à cet instant précis ? Et ta mère ? Et Nesrine ? S'en seraient-ils pris à des femmes? Celle qui se vautre dans ses certitudes. Et Ali ? Celle dissimule sa laideur sous les masques qui de la bienséance, de la tradition, de la morale, des principes. Un frisson de rage te parcourut à cet instant. »

« Ses silences étaient une toile tendue sur laquelle le passé projetait ses images. »

« Le cumin, la poussière (déjà), la coriandre, la benzine, les ânes, leurs déjections, le sable, la poussière (encore), la sueur, la cardamome, les gaz de combustion, les oignons frits, les ordures brûlées, les fèves chaudes, le jasmin, la poussière (obstinément), l'asphalte redevenu visqueux sous le règne sans partage du soleil. Le Caire était une entêtante présence olfactive qu'une infinité d'éléments composaient. On ne se rend compte de ces choses-là qu'au moment de les retrouver. Avant, elles ne sont pas; leur abstraction est semblable à celle des battements du cœur. Elles sont vitales mais invisibles. Elles n'existent qu'à partir du moment où l'on a vécu sans. Elles reviennent alors avec une violente évidence, aussi envahissantes que leur présence était jadis anodine. À ce moment précis, elles étaient pour toi Le Caire. »

« Le même prénom et le même nom, mais personne autour de toi pour les prononcer sans les écorcher. C'est aussi cela, l'exil. Le même prénom et le même nom, c'est à peu près tour ce que tu avais en commun avec l'homme que tu étais. Cela faisait quinze ans que tu n'avais pas foulé le sol empoussiéré de ton pays. Quinze années passées à oublier méthodiquement la pulpe blanche des melons d'Ismaïlia, le stationnement du Palace où défilaient les images des films américains projetés sur l'écran lointain, les cassettes de Fairouz et de Piaf que ta mère faisait jouer pendant les repas, les calèches longeant la corniche d'Alexandrie, le goût des premiers oursins de l'année sur la plage d'Agami.... »

« Tu déverrouillas la porte d'entrée, le geste hésitant et le manteau d'un touriste qui prend le mois de mars au Caire pour plus frais qu'il ne l'est. J'aurais aimé pouvoir interpréter l'expression de ton visage avec certitude. Pouvoir doser avec justesse ce qu'il y avait de fatigue, de nostalgie, de tristesse, d'empressement, de renoncement ou d'indifférence dans chacun de tes gestes. Sans m'en laisser le temps, tu te transformas en ombre suivant maladroitement celle du portier avant de disparaître dans la bâtisse aux murs noircis par le temps. »

« Ce que je sais de toi sentait l'ail et l'anis. »

« Celui qui étale sa misère n'inspirera jamais le désir ni la crainte. »

« Les songes ne servent qu'à ça : ranimer les absents. »

« Les souvenirs n'ont de valeur que pour ceux qui les peuplent. Une fois ces derniers disparus, ils deviennent une devise qui n'a plus cours, une monnaie de singe dont il faut se méfier. »

« La somme de mes déductions avait fini par raconter une histoire: la tienne. Ou, pour être exact, mon histoire de toi. Elle s'était transformée en une vérité à la fois splendide et fragile, une statue immense aux pieds de fer et d'argile comme je n'aurais pas cru qu'il s'en trouve ailleurs que dans les pages aux tranches dorées du missel de Mémie. »

« Je cesse à présent d'écrire ta vie, parce que les mots ne peuvent pas tout. Ils ne peuvent pas ramener de la mort ceux qui nous ont quittés, ils ne peuvent pas guérir les malades ou résoudre les injustices, tout comme il est absurde de prétendre qu'ils déclarent des guerres ou y mettent fin. Dans un cas comme dans l'autre, ils ne sont au mieux qu'un symptôme, au pire un prétexte. Je cesse d'écrire ta vie parce qu'elle ne m'appartient pas, parce qu'elle ne résulte que d'un alliage improbable entre ta malchance et tes mauvaises décisions, parce que le dernier des malheureux n'en voudrait pas, parce qu'on ne peut pas combler une absence par des phrases. Je cesse d'écrire ta vie parce qu'elle a été malmenée par trop de mensonges pour que j'y ajoute, même de bonne foi, les miens. Je cesse d'écrire ta vie parce que j'ai besoin que tu me la racontes, parce que je n'en veux plus aucune autre version. »

« Un ersatz de sapin ouvre péniblement ses bras synthétiques alourdis de boules achetées au Dollarama. Soignants et malades le contournent comme un obstacle auquel on ne prête plus attention. La nouvelle année est pourtant vieille de quelques semaines, mais le temps ne se mesure pas de la même manière dans un hôpital. Ceux qui savent qu'ils en sortiront cherchent à le tuer, les autres tentent d'en gagner un peu. Ils se l'injectent par intraveineuse, le réajustent d'un bilan sanguin à l'autre, se font une raison ou finissent par la perdre. »

« Passé, présent, futur. Le temps est une grammaire pour l'humanité, une fiction admise de tous. Une fausse évidence. Une vraie religion. Et pourtant, à quelle temporalité appartient cet instant ? »

Quatrième de couverture

Le Caire, années 1980. La vie bien rangée de Tarek est devenue un carcan. Jeune médecin ayant repris le cabinet. médical de son père, il partage son existence entre un métier prenant et le quotidien familial où se côtoient une discrète femme aimante, une matriarche autoritaire follement éprise de la France, une soeur confidente et la domestique, gardienne des secrets familiaux. L'ouverture par Tarek d'un dispensaire dans le quartier défavorisé du Moqattam est une bouffée d'oxygène, une reconnexion nécessaire au sens de son travail. Jusqu'au jour où une surprenante amitié naît entre lui et un habitant du lieu, Ali, qu'il va prendre sous son alle. Comment celui qui n'a rien peut-il apporter autant à celui qui semble déjà tout avoir ? Un vent de liberté ne tarde pas à ébranler les certitudes de Tarek et bouleverse sa vie.
Premier roman servi par une écriture ciselée, empreint d'humour, de sensualité et de délicatesse, Ce que je sais de toi entraîne le lecteur dans la communauté levantine d'un Caire bouillonnant, depuis le règne de Nasser jusqu'aux années 2000. Au fil de dévoilements successifs distillés avec brio par une audacieuse narration, il décrit un clan déchiré, une société en pleine transformation, et le destin émouvant d'un homme en quête de sa vérité.

« Ali te fascinait. Il y avait chez lui une liberté absolue, une absence de calcul, une exaltation du présent. Il n'était lié par aucun passé et ne concevait pas l'avenir à travers les mêmes contraintes que toi. Il se contentait de vivre et tu te surprenais parfois à espérer que vivre serait contagieux. »

Né à Montréal de parents égyptiens, ÉRIC CHACOUR a partagé sa vie entre la France et le Québec. Diplômé en économie appliquée et en relations internationales, il travaille aujourd'hui dans le secteur financier. Ce que je sais de toi est son premier roman.

Éditions Philippe Rey,  août 2023
301 pages
Prix Première Plume 2023

lundi 2 janvier 2023

Les enfants endormis ★★★★★ d' Anthony Passeron

Anthony Passeron couche sur ces  pages un lourd fardeau familial et nous raconte les enfants endormis en mêlant l'histoire intime d'une famille de l'arrière-pays niçois à l'Histoire de la pandémie causée par le VIH qui a marqué la fin du XXème siècle... 
"Les enfants endormis", c'est le combat d'une maman (la grand-mère de l'auteur) contre l'humiliation, la honte, l'exclusion, pour garder la tête haute, sauver la réputation d'une famille, pour accompagner son fils avec tout son amour, pour garder espoir - cet appât empoisonné dans lequel on mord parce qu'il n'y a plus que ça à quoi se raccrocher-, pour que l'humanité reprenne ses droits. Elle a enclenché le mécanisme du déni irrémédiablement...un déni qui cède un temps précieux, comme une protection face à une douloureuse et macabre évidence. À la désarmante vérité, la famille du narrateur a préféré le mensonge pour ne pas voir ce fils «  junkie pourrissant parmi les siens » et tenter de rejeter le bout de l'impasse, lâ où seuls les yeux parlent...
"Les enfants endormis" est le portrait d'une famille dévastée, désarmée, en colère, silencieuse ou terrorisée, impuissante face au virus du SIDA et la réalité de ce micro-organisme qui éprouve les corps : corps médical / corps des victimes incapables de lutter « Le sida ne voulait rien savoir. Il se jouait de tout le monde : des chercheurs, des médecins, des malades et de leurs proches. Personne n'en réchappait, pas même le fils préféré d'une famille de commerçants de l'arrière-pays. »
En alternance avec la tragique histoire de cette famille, Anthony Passeron documente précisément son livre de la bataille menée par les scientifiques pour découvrir le virus, élaborer des tests et mettre au point des traitements. Une poignée de scientifique seulement car beaucoup ont refusé de voir la vérité en face. Des chefs de service hospitalier ne les ont parfois pas soutenus, [arguant] fièrement ne pas travailler pour « les pédés et les drogués ».
« Il semble qu'on parie sur l'hypothèse selon laquelle tous les séropositifs ne développeront pas la maladie. Un pari morbide. Par négligence, par souci d'économie, ce pari causera la contamination de milliers de personnes. »
Un grand merci Anthony Passeron pour ce courageux témoignage, ce réveil de la mémoire et cet éclairage passionnant, clair, précis, nécessaire sur l'histoire du virus du Sida dans le Monde.
Une lecture poignante tout en pudeur et délicatesse.  

« C'est que les rats meurent dans la rue et les hommes dans leur chambre. »
Albert Camus, La Peste

« Au premier des fils, il incombait de montrer l'exemple, de suivre le chemin de ses parents, d'honorer ce nom que ses ancêtres s'étaient efforcés de porter haut dans toute la vallée. »

« Désiré était le fils préféré. C'était souvent le cas dans les fratries de la vallée, le premier des garçons était plus choyé que les autres, il bénéficiait d'un statut à part, comme si l'attention exclusive qu'on lui avait portée avant l'arrivée de ses frères et sœurs ne s'était jamais dissipée. Émile reproduisait simplement le modèle de ses parents. Ces choses-là n'étaient pas dites, mais mon père, le deuxième de la fratrie, m'en a parlé parfois. Il justifiait l'éducation qu'il nous donnait, à mon frère et moi, par l'importance de l'équité affective et matérielle. Comme si c'était là que s'était nichée l'origine du désastre. L'histoire de ses parents et de Désiré s'était imposée comme un exemple à ne pas suivre. »

« AU ROYAUME DES AVEUGLES

Au cours de l'année 1982, le nombre de malades diagnostiqués en France progresse. Willy Rozenbaum a trouvé un poste à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, où il peut de nouveau recevoir ses patients. Aucun d'entre eux ne voit son état s'améliorer. Les décès s'accumulent.
L'infectiologue est habitué à côtoyer la mort, mais dans le cas de cette maladie, la condamnation des patients est double : une mort physique et aussi sociale. Les articles de presse, les reportages de télévision sur la maladie ont propagé la peur dans la population. Les proches sont rares au chevet des malades, qui sont réduits à leur homosexualité, leur toxicomanie, la plupart d'entre eux n'ayant plus que de rares médecins comme interlocuteurs. 
[...]
Le 27 juillet 1982, à Washington, l'acronyme AIDS (Acquired Immunodeficiency Syndrome), traduit en français par SIDA (syndrome d'immunodéficience acquise), est adopté pour nommer la maladie. Le nom a changé, mais les stigmates associés à l'ancien « syndrome gay » ne disparaissent pas pour autant. 
[...]
Borgnes au royaume des aveugles, les médecins du GFTS sont bien seuls à vouloir comprendre ce qu'il en est, au sein d'un milieu médical qui refuse de voir la vérité en face. Les discussions sont souvent très animées. Jacques Leibowitch est un homme vif, qui s'emballe facilement. Il prend rapidement ses distances avec Willy Rozenbaum pour privilégier une collaboration avec l'équipe du professeur Gallo. Les chemins des deux premiers Français à avoir saisi la gravité du syndrome du sida se séparent en 1982.
Parallèlement, des permanences téléphoniques sont mises en place pour recenser et contacter les malades afin de les informer, mais aussi apprendre d'eux. À ce stade, ceux-ci en savent souvent davantage que les médecins eux-mêmes. Ils prennent ainsi une place inédite dans le processus de soins par l'observation qu'ils font de leurs symptômes et par la mise en commun de leurs constatations. Ces jeunes gens, des hommes pour la plupart, ont le même âge que ceux qui les soignent et sont souvent mis au ban de leur famille, qui ne veut plus les toucher ni même les voir. Ils sont beaucoup à retrouver au GFTS l'écoute, la considération et l'espoir qu'ils pensaient avoir définitivement perdus. »

« Sans doute que ça a commencé comme ça. Dans une commune qui décline lentement, au début des années 1980. Des gosses qu'on retrouve évanouis en pleine journée dans la rue. On a d'abord cru à des gueules de bois, des comas éthyliques ou des excès de joints. Rien de plus grave que chez leurs aînés. Et puis on s'est rendu compte que cela n'avait rien à voir avec l'herbe ou l'alcool. Ces enfants endormis avaient les yeux révulsés, une manche relevée, une seringue plantée au creux du bras. Ils étaient particulièrement difficiles à réveiller. Les claques et les seaux d'eau froide ne suffisaient plus. On se mettait alors à plusieurs pour les porter jusque chez leurs parents qui comptaient sur la discrétion de chacun. »

« Des voitures démodées sont garées à l'entrée du jardin. Brigitte descend de l'une d'elles, dans une petite robe de mariée blanche. Désiré, près de ma grand-mère, l'attend au bout du jardin, en costume bordeaux et nœud papillon. Ils ne sont pas maigres ni à côté de leurs pompes. Ils n'ont pas perdu leurs dents. Ils ne disparaissent pas dans un coin de l'image. Ils sont encore bien intégrés parmi les vivants. Ils ont l'air heureux, un bonheur timide mais un bonheur quand même.
Quand l'image disparaît brusquement du mur de ma chambre, je comprends qu'ils auraient pu avoir une vie en dehors de la drogue. Une vie où ils auraient été heureux. Une vie où j'aurais pu les connaître. Une vie simple qui n'aurait sans doute pas mérité d'être racontée, mais une vie tout entière. C'est à ce jour-là qu'il faudrait pouvoir remonter pour tenter de tout recommencer autrement. Désormais, il n'y a plus qu'en regardant les super-8 de mon père dans le désordre qu'on peut ramener ces gens à la vie. »

« Le jour même du congrès pourtant, l'Institut Pasteur dépose un brevet pour protéger et homologuer son premier test de dépistage, résultat de recherches menées en parallèle sur des anticorps de patients contamines. La bataille franco-américaine des brevets, qui trouve s source dans un mélange ambigu de coopération et de compétition, ne fait que commencer. »

« Pierre Dellamonica n'était pas soutenu au sein de son propre hôpital. Le chef du service de virologie avait refusé d'analyser les prélèvements sanguins de ses premiers patients susceptibles d'être infectés. Il arguait fièrement ne pas travailler pour « les pédés et les drogués ». »

« Dans l'arrière-pays niçois, rares étaient les villages complètement épargnés. L'héroïne y avait séduit la jeunesse, charriant le virus avec elle. »

« Des allers-retours entre le village et la ville, entre sa chambre d'hôpital et son appartement, entre la drogue et le sevrage, entre une lente agonie et de brefs moments d'apaisement. Entre la vérité et le déni aussi. Des médecins qui constatent la dégradation progressive de leur patient. Une mère qui affirme que son fils ne souffre pas d'une maladie d'homosexuels et de drogués. Un fils qui dit qu'il ne se drogue plus. À chacun son domaine : aux médecins la science, à ma famille le mensonge. »

« ... la revue donnait à voir l'agonie de Kenny Ramsauer, un jeune entrepreneur américain jusqu'alors inconnu en France, qui avait voulu témoigner de sa maladie jusqu'au bout. Sur une double page, deux portraits, pris à quelques mois d'intervalle, montraient les ravages de la maladie sur les corps. Ils disaient la gloire et la chute d'un jeune homme. Beau et séduisant à gauche, défiguré et méconnaissable à droite. Son visage enflé personnifiait la tragédie qui se jouait de l'autre côté de l'Atlantique. Jim, le compagnon de Kenny, racontait l'apparition des symptômes, l'exclusion progressive, la famille et les amis qui s'éloignent, la souffrance, les brimades du milieu médical aussi. « Le poids des mots, le choc des photos », l'hebdomadaire n'y allait pas de main morte et concluait le reportage par un bref état des lieux de la situation en France: la consultation d'un jeune steward à l'hôpital Claude-Bernard deux ans auparavant, les travaux de Jacques Leibowitch à l'hôpital de Garches qui avaient permis de remonter la piste du virus. »

« La drogue était un continent inconnu sur lequel mon oncle et sa compagne dérivaient. Les vols de médicaments, de bijoux et d'argent avaient affecté la famille, les amis. Mon père ne comprenait pas ce qui pouvait amener un homme à voler les siens. Dans cette famille où l'amour ne se disait pas, l'argent et la nourriture étaient les uniques vecteurs d'affection. L'argent qu'on consent à donner, l'argent qu'on prête, qu'on confie, celui qu'on refuse aussi. Les plats préparés par ma grand-mère, les pièces de viande que mon grand-père mettait de côté dans la chambre froide pour les dîners avec leurs enfants, étaient le témoignage d'un amour réciproque, l'expression de sentiments muets. Quand ma grand-mère constatait que de l'argent avait encore disparu dans la caisse du magasin, mon père se contentait de soupirer en patois « Sabès» (tu sais). »

« L'appartement de mon oncle s'était agrandi du vide que la drogue faisait autour de lui. Les disques, les meubles, les vêtements, la décoration... tout ce qui pouvait l'être avait été vendu. »

« Il semble qu'on parie sur l'hypothèse selon laquelle tous les séropositifs ne développeront pas la maladie. Un pari morbide. Par négligence, par souci d'économie, ce pari causera la contamination de milliers de personnes. »

« Au milieu de ses compagnons d'infortune, pour la plupart homosexuels ou drogués, elle ne pouvait plus nier l'évidence. Le virus la menait à tout ce dont elle avait tâché de s'extraire. Il était parvenu à contrarier la trajectoire qu'elle s'était efforcée de suivre depuis l'Italie. Un micro-organisme, surgi d'on ne sait réussissait à enrayer une longue histoire d'ascension sociale, une lutte pour devenir quelqu'un de respecté. Il suscitait des sentiments de honte, d'exclusion es d'humiliation qu'elle s'était juré, il y a longtemps, de ne plus jamais revivre.
Seule cette maladie était arrivée à ce qu'une mère voie son fils tel qu'il était : un junkie pourrissant parmi les siens. Un toxicomane promis au même sort que ses compagnons. Peu importaient ici son nom, son prénom, les espoirs que ses parents avaient placés en lui, la réputa- tion d'une famille sans histoires. Le sida ne voulait rien savoir. Il se jouait de tout le monde : des chercheurs, des médecins, des malades et de leurs proches. Personne n'en réchappait, pas même le fils préféré d'une famille de commerçants de l'arrière-pays. »

« Rarement des scientifiques ont côtoyé la mort d'aussi près et se sont confrontés si violemment à leurs propres échecs. C'était d'ordinaire le lot des médecins. L'épidémie de sida bouleverse tout, notamment la relation du chercheur au malade. Elle rend la communication entre eux indispensable, fait tomber des cloisons qui les ont longtemps tenus à distance. Soudain, les échecs de la recherche ne se traduisent plus uniquement par des chiffres inscrits dans des comptes rendus, sur des écrans d'ordinateur, mais aussi sur des visages désespérés. »

« Rock Hudson est l'un des premiers artistes populaires à avoir rendu publique sa maladie. Aux yeux du monde. le sida trouve enfin un visage, celui d'une star déchue. »

« Au sein même de services consacrés aux malades qui en étaient atteints, le sida demeurait une maladie tout à fait singulière. Emprisonnée dans la vision morale qu'on avait d'elle, cernée par les notions de bien et de mal, accolée à l'idée de péché. Le péché intime d'avoir voulu vivre une sexualité libre, eu des relations homosexuelles, de s'être s'injecté de l'héroïne en intraveineuse, d'avoir caché sa séropositivité à ses partenaires, à ses camarades de seringue, d'avoir voulu satisfaire son désir d'enfant quand on se savait pourtant condamnée. Des malades étaient plus coupables que d'autres.

Le bien, le mal, les victimes, les coupables, les discours qui accompagnaient le sida s'imposaient jusque dans notre famille et la divisaient. Ma grand-mère dressait le portrait de trois victimes de la fatalité : son fils, sa belle-fille, sa petite-fille. Mon grand-père restait muré dans le silence. Les stéréotypes liés à la maladie l'étouffaient. En parler exigeait de convoquer des thèmes dont il ne maîtrisait pas le vocabulaire, qu'il n'avait pas le courage d'aborder. Fuyant cette atmosphère pesante, il se réfugiait à la boucherie. Peu importe que les villages qu'il continuait d'arpenter soient déserts, le travail était son échappatoire. Quant à mon père, dans le secret de sa colère la plus profonde, je crois qu'il avait établi une distinction fondamentale entre une petite fille victime et ses parents coupables. Coupables de lui imposer leur propre mort, si précoce, coupables de lui léguer leur sang pourri en héritage. »

« Le virus était allé au bout de sa logique absurde. Contredisant ceux qui aimaient à le décrire comme un être malin. Il avait détruit son hôte, terrassé son système immunitaire. Il avait lui-même scié les piliers d'un refuge qui allait désormais s'effondrer sur lui. Froid, le corps d'Émilie était devenu son impasse, une voie sans issue. S'il avait su migrer depuis son père jusqu'à sa mère et depuis sa mère jusqu'à elle, il n'avait plus trouvé depuis d'autre navire à saborder. Combien de temps allait-il survivre en elle morte, à circuler d'un bout à l'autre de ses veines? Quelques heures ? Quelques jours? Personne ne songeait à se poser ces questions lugubres, à part les services mortuaires. Ils ont imposé au cadavre d'Émilie les mêmes précautions qu'à ceux de ses parents.
Après toutes ces années passées à veiller la petite fille aussi souvent que possible, personne ne se résignait à quitter sa chambre d'hôpital. Certains ont refusé de remonter au village sans elle. Le regard perdu à travers la fenêtre qui donnait sur la promenade des Anglais, tous se tenaient prostrés dans le silence. Au-dessus de la mer, on guettait patiemment l'aube qui viendrait déchirer ce qu'il restait de la nuit. »

Quatrième de couverture

Quarante ans après la mort de son oncle Désiré, Anthony Passeron décide d'interroger le passé familial. Évoquant l'ascension sociale de ses grands-parents devenus bouchers pendant les Trente Glorieuses, puis le fossé qui grandit entre eux et la génération de leurs enfants, il croise deux récits: celui de l'apparition du sida dans une famille de l'arrière-pays niçois - la sienne - et celui de la lutte contre la maladie dans les hôpitaux français et américains.

Dans ce roman de filiation, mêlant enquête sociologique et histoire intime, il évoque la solitude des familles à une époque où la méconnaissance du virus était totale, le déni écrasant, et la condition du malade celle d'un paria.

Éditions Globe,  juillet 2022
273 pages
Prix Wepler-Fondation La Poste - 2022

mercredi 14 septembre 2022

Les nuits bleues ★★★★☆ de Anne-Fleur Multon

Des pages emplies d'un bel amour au féminin, au temps du confinement. Deux cœurs qui battent en harmonie. Etreintes, caresses, découvertes, partages, communions charnelles, nuits bleues, liberté, jaillissement, apothéose. Des pages délicates, poétiques, sensuelles qui souvent rappellent la fragilité de l'amour. La flamme ne s'éternise pas toujours. L'amour s'entretient. 
Ces nuits bleues ont aussi été pour moi un voyage. Il m'a fallu quelques mots dans le dernier tiers du livre pour sentir les embruns, me laisser aller à voguer sur l'océan, partir loin. J'ai quitté ma terrasse. Merci Anne-Fleur Multon !
Des passages ont résonné en moi. Ces wagons de disparus que l'on traîne et qui tout à coup nous font raccrocher le wagon de la réalité. Pour mieux repartir ailleurs encore et encore.
C'était beau. Un monde confiné témoin d'une belle histoire de conquête et d'amour. 
Une lecture qui m'a rappelé "Ça raconte Sarah", mais deux lectures bien distinctes.

« Que voulez-vous la porte était gardée 
Que voulez-vous nous étions enfermés 
Que voulez-vous la rue était barrée
Que voulez-vous la ville était matée
Que voulez-vous elle était affamée
Que voulez-vous nous étions désarmés 
Que voulez-vous la nuit était tombée 
Que voulez-vous nous nous sommes aimés. »
Paul Éluard (cité en exergue)

«  SARA SANS H

De près, elle ressemble à Emmanuelle Béart, jeune et les cheveux rasés.
Elle est attaquante au foot, son équipe s'appelle les Cacahuètes Sluts.
Une fois, elle a fichu un coup de boule à une fille qui avait rendu son amie triste. C'était il y a longtemps, mais elle s'en veut encore. Quand elle en parle, elle a la voix qui tremble. Elle s'était excusée.
Elle n'est pas très souple. Elle invente des plats qui n'existent nulle part. Asperges pochées au café soluble. Cappuccino avec sa crème chantilly chocolat blanc. Mayonnaise gingembre citron pois chiche. Salade braisée au beurre et au whisky. Ça la fait rire.
Elle a un tatouage guépard, et deux chats qui dorment avec elle la nuit.
Elle est architecte d'intérieur.
Elle fait de la photo. On pourrait dire Elle a un regard.
Elle s'inquiète pour les autres.
Elle a parfois un sourire qui rajoute du soleil au soleil. Elle trouve que Brest est une belle ville. Elle comprend pour quoi on peut aimer Le Havre. C'est une fille de l'Atlantique, aussi. 
Elle est gauchère contrariée. Elle est bretonne et elle mange ses tartines du matin avec plus de beurre que de tartine. Elle a des goûts de gosse genre steak haché méga cuit, pas manger le blanc de l'oeuf s'il est gluant.
Elle dit ce qu'elle pense, et aussi « une livre de beurre », et « souliers ». À l'écrit, elle n'oublie aucune négation.
Elle a été poissonnière, avant.
Elle ouvre la bouche quand elle est excitée. On dit parfois d'elle Il est mignon. Elle s'en fout. Et même, au contraire. »

« On s'est fait l'amour très vite. On s'est fait l'amour sans s'être jamais vues. On s'est fait l'amour sans s'être jamais senties. On s'est fait l'amour sans jamais avoir pris un verre, été à une expo, à un ciné. On s'est fait l'amour sans goûter nos langues, l'odeur de nos nuques, la sueur peut-être, sans voir le trouble dans les yeux. »

« Puis les shorts déboutonnés, puis les culottes arrachées, et cette jubilation d'avoir enfin le corps de l'autre entre nos cuisses, parfaitement nu, contenu dans notre corps à nous. Le doigt peut suivre la plante des pieds le mollet la cuisse la fesse le creux des reins le dos l'omoplate la nuque rapidement notre corps est liquide
  on accroche nos respirations organiques synchronisées on accroche nos respirations à ces milliers de peaux qui veulent être 
  goûtées senties palpées mordues frottées pincées caressées fessées griffées léchées pénétrées branlées tenues portées 
  on a une soif de la peau de l'autre de ses replis de ses secrets
de son poids même 
  on se manquait sans se connaître
dans la chambre qui est un monde dans le monde on oublie l'heure le jour la couleur du jour
  on baise
  on baise sept heures 
  et on dort
  emmêlées
  alors que se craquellent en séchant sur nos peaux sueur salive et cyprine »

« ... et puis on se surprend à ne rien dire encore   
  car les mots n'existent pas
  les mots pour montrer pour expliquer 
  trop fort trop brut la peau en sensation
 ils ne comprendraient pas et l'amour et l'aventure, ils ne comprendraient pas comme le monde tourne différemment désormais, ils ne savent rien de l'amour on se dit (prétentieuses comme tous les amoureux)
  alors on garde pour soi juste une heure puis une autre
  on sait ça ne durera pas
  on garde pour soi l'amour intact
  qu'il n'y a pas eu encore à partager »
« Elle argumente, elle cherche à se convaincre, elle répète comme si sa voix pouvait, comme si en parlant trop Elle voudrait que ça soit possible. C'est la seule lacune, ce laissé en blanc, ce trou noir

l'enfant

hiatus entre chacune de nos respirations, non dit qui creuse nos baisers nos étreintes, accroc unique-deux femmes qui s'al ment et qui veulent un enfant.

Qu'il est facile de ne pas aimer un homme, comme il est naturel de s'en passer. Mais s'il est possible d'avoir un enfant sans lui, nous ne pourrons jamais avoir un enfant d'elle,

- On n'aurait plus besoin d'aller en Belgique, elle reprend fiévreusement, plus besoin de ces tuyaux poussés en nous par des inconnus dans des salles stériles, à regarder des plafonds beigeasses en dalles polystyrènes, plus besoin de fabriquer un petit sous des néons trop blancs, plus besoin de se battre pour convaincre les autres, non mais, tu imagines ? »

« Et je ne lui dis pas, mais je pense
quand nous jouissons ce n'est jamais pour quelque chose.
c'est simplement parce que 
C'est le pouvoir de deux femmes qui s'aiment 
notre plaisir n'existe que pour lui-même.

  Et puisque nous sommes là, enfermées là pour ce qui semble être pour toujours, 
  alors faisons sans fin l'amour mon amour, nous qui savons nous aimer si bien. »

« Et moi si je viens de Paris? Ah non mais pas du tout, alors là pas du tout parisienne, non, bretonne, et même finistérienne une vraie de vraie haha De Brest même, non mais cette ville - je te ressers un gin? - c'est l'océan, c'est brut tu vois, les gens comment dire ça les gens C'est une ville de marins bon ça picole pas mal mais je sais pas c'est rude rude climat rude vie rudes gens voilà on se serre les coudes - du tonic ou pur? - ça me manque les odeurs de marées le bruit des mouettes ce genre de trucs vivre sur un port Comme toi Tu dois voir ce que je veux dire Grandir à la mer c'est autre chose, quand même Nouvelle-Calédonie dingue - cul sec? - Non mais je vois trop moi aussi j'en peux plus les ambulances sur les avenues qui te réveillent le matin les gens pressés pour rien Exactement trop de gens trop de Mais oui ! Moi j'attends que ça retourner là-bas l'espace la mer pour les gamins c'est d'enfer Nous on faisait des cabanes tout le temps avec mes cousins on pêchait les coques avec les grands-parents sur les rochers ce genre de trucs enfin tu dois connaître du coup Non bénitiers jamais entendu nous c'est plutôt bigorneaux mais ça doit être le même délire C'est fou - A la tienne, à nos enfances marines ! - c'est fou je disais J'ai l'impression que jamais personne ne comprend personne ne veut jamais partir d'ici Bon c'est vrai on a les expos on a le milieu aussi oui tu as raison c'est vrai que gouine dans le Finistère. enfin bon à force de se dire ça on part jamais, Moi j'ai besoin de vert de bleu d'horizon Ah ouais hanlala pouvoir se baigner tous les jours enfin tous les jours elle est froide chez nous pas comme sur ton île haha - un autre petit ? dans le shooter ? - oui donc respirer moi j'étouffe ici Et puis tu te vois faire des gosses franchement faire des gosses dans cette ville de fous furieux ? »
« FINISTÈRE

  Et finalement elle rentre par le train de tard le soir celui qui arrive à Montparnasse vers vingt-trois heures trente et qui fait clignoter les fenêtres des maisons qu'il dépasse très vite
  Guirlandes lumineuses dans la nuit noire de vies entr'aperçues derrière d'autres fenêtres où d'autres gens s'aiment comme nous sans penser que quelqu'un les regarde peut-être

Je t'ai tellement attendue je lui dis dans l'oreille ses affaires sentent une autre lessive et la fin des vacances
Elle me serre dans ses bras elle me fait tourner Je t'aime mon amour tu m'as manqué manqué !

Donc finalement elle rentre pourtant elle n'est plus là est-elle jamais partie

De son Finistère qui est le bout d'un monde et le début d'un autre
  Son Finistère rentré rue Rampal par la porte comme n'im porte qui
  Pendant que la buée des pâtes étoile les fenêtres je regarde autour de nous je comprends
  tout ça la table basse ovale les chaises en Formica tout ça les tableaux de femmes nues la vue sur les toits de Belleville les pistaches de Franprix Capitaine Flam à l'heure du goûter sont les vestiges d'un monde déjà presque disparu »

«  Non non tu ne sens pas les épines tu sens les feuilles, tu sens cette odeur c'est fort c'est persistant un peu frais c'est vert foncé, et à côté plus léger un effluve de fruits rouges comme une tisane dont on aurait repassé le sachet imperceptible presque, plus amer que sucré, voilà c'est ça que tu, c'est ça que sent la mai son, et comme ton cou est chaud, ça me fait penser je visualise,
  Je visualise une petite table lourde ronde en fer forgé peut-être dans le fond d'un jardin fin d'une journée d'été, dans la tasse en porcelaine transparente laissée vide sur la table, il reste le fond rose et froid d'une tisane aux fruits rouges, quelqu'un. une femme peut-être, a laissé son livre ouvert, un vieux livre sorti de la grande bibliothèque de la maison derrière, pierres de parement noircies par les pluies d'hiver dans le jardin d'été, elle est partie refaire chauffer de l'eau certainement, il fait un peu froid après la chaleur de la journée, les mûres sur le roncier disparaissent dans les ombres les replis du muret, elle a allumé une bougie c'est pourtant un peu tôt

  c'est ça que sent ta nuque elle me dit, son nez niché dans mes creux,

  dans le cou désormais grâce à elle j'ai une femme qui lit. »
« ...il y a une plage éclairée par la lune

  Au bout de la rue Rampal la plage de Kermor quelques vêtements semés une chemise une guêpière un short une vareuse une paire de baskets une clef de camion des jupons quelques chaussettes une pipe en ivoire

  Au bout de la rue Rampal il y a l'océan et encore après il y a l'Amérique
  et au milieu des deux entre le violet du ciel et le violet de l'eau

  Nous hurlantes ébouriffées débraillées nous qui courons à perdre haleine les seins brinquebalants nous qui braillons mugissons les cuisses écorchées par les chevaux d'écume par les lames glacées nous qui plongeons dans le silence des vagues Nous corps couvert de sel cheveux crissant de sable dans le remous des vagues au milieu de la nuit aussi claire qu'un jour
  Nous pirates nous filles de mauvaise vie lesbiennes danseuses
   nous victorieuses
  nous on s'emmêle dans l'océan liquide comme le ciel et dans un rugissement de joie on »

Quatrième de couverture

Dans les rues d'un Paris déserté, la narratrice avance la peur au ventre et la joie au coeur: c'est chez Sara qu'elle se rend. pour la toute première fois. Les premières fois, les deux amantes les comptent et les chérissent. depuis leur rencontre, les messages échangés comme autant de promesses poétiques, le désir contenu, jusqu'à l'apothéose du premier baiser, des premières caresses, de la première étreinte. Leur histoire est une évidence.

Débute une romance ardente et délicate, dont les héroïnes sont également les témoins subjuguées. La découverte de l'autre, de son corps, de ses affects, l'éblouissement sensuel et la douce ivresse des moments partagés seront l'occasion d'apprendre à se connaitre un peu mieux soi-même.

Anne-Fleur Multon redonne ses lettres de noblesse et d'humanité au roman d'amour et nous entraîne dans les dédales d'une passion résolument joyeuse, souvent charnelle et parfois mélancolique, mais toujours étourdissante.

Anne-Fleur Multon est autrice pour la jeunesse. Elle a notamment publié la série Allô Sorcières (Poulpe Fictions, 2017-2018), illustrée par Diglee, et C'est pas ma faute (Pocket Jeunesse, 2020), coécrit avec Samantha Bailly. Avec Les Nuits bleues, elle signe son entrée en littérature adulte.

Les éditions de L'Observatoire,  janvier 2022
205 pages