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dimanche 20 août 2023

Les parts oubliées ★★★★☆ de Charmaine Wilkerson

Ouvrir Les parts oubliées, c'est embrasser le parcours de vie d'une nageuse hors-pair originaire d'une des îles des Caraïbes, dans la seconde moitié du vingtième siècle ; un parcours comme dans un grand-huit, un parcours de survie. Vertigineux. Fait de chutes libres. De choix qui coûtent, de décisions effroyables, d'abandons, de déshérences, de trahisons. Une vie tourmentée, modelée par la violence. Et puis l'Amour. Un amour retrouvé qui "balaie toute la poussière de son cœur " et lui fait toucher du doigt le bonheur. Un semblant de bonheur. Une illusion in fine. Le terrain est glissant ; il y a les non-dits qui empoussièrent les cœurs, les secrets dormants... Alors quand arrive le moment de regarder derrière soi, il est temps de s'affranchir de ses mensonges et de s'atteler à la recette de l'amour et cuisiner un dernier gâteau noir.

L'histoire de cette femme et de sa famille sur trois générations - "une famille afro-américaine d'origine caribéenne, un clan d'histoires oubliées et de cultures aux contours vagues" -, nous est contée d'une bien belle façon. Le livre débute par des instants, des bouts de vies semés au gré des premiers chapitres et puis, petit à petit les liens se tissent, tout s'éclaire et nous voilà, embarqués dans le tourbillon de la vie ; témoins du combat d'une femme pour rester digne et vivre en occupant sa propre place, "une femme qui ne pouvait pas s'autoriser un passé". 

Une belle saga familiale qui aborde de nombreux thèmes : l'immigration, le racisme, l'éducation, la condition des femmes, le patriarcat, la différence, le deuil, la fuite, les traditions, la transmission, l'identité, l'amitié,  l'amour évidemment, la peur aussi. Cette peur de l'inconnu, infondée bien souvent  (cela n'engage que moi ;-)) qui éloignent les êtres. « Que vos choix soient le reflet de vos espoirs et non de vos peurs. » conseillait Nelson Mandela
J'ai aimé cette lecture, non linéaire. Qui m'a surprise, mise en colère, émue aux larmes. 
Qui m'a poussée à réfléchir sur mes propres choix, mes silences. 
Il n'est pas toujours évident d'être là pour les gens qu'on aime. 

Rentrée Littéraire, disponible le 24 août 2023 en librairie.
Merci aux éditions Buchet.Chastel pour cette belle découverte !
« Et la vie d'une personne, comment la cartographier? Les frontières que les gens érigent entre eux et les autres. Les cicatrices laissées sur les parois du cœur. »

« Avant, je pensais que c'était parce qu'on était noirs, reprend Benny. Que nos parents voulaient qu'on réussisse, qu'il nous fallait travailler deux fois plus dur, être au-delà du reproche. Aujourd'hui, je comprends. Il fallait qu'on soit parfaits pour mieux cacher que notre famille est construite sur un immense mensonge. »

« En cinquante ans, l'époque avait changé. Les adoptions forcées avaient fait la une des journaux télévisés. On voyait des femmes grisonnantes comme Eleanor embrasser leur enfant biologique, le visage couvert de larmes. On avait exigé du gouvernement qu'il demande pardon. Quelqu'un en avait même fait un film. »

« - Certaines personnes pensent que le surf, c'est une relation qui se tisse entre toi et la mer, lui dit sa mère un jour que Byron se débattait avec sa planche. Mais le surf, en réalité, c'est une relation qui se tisse entre toi et toi-même. La mer, elle fait ce qu'elle veut. »

« - [...] la tradition nous dit parfois que seules certaines personnes peuvent étudier certains sujets, ou participer à tels sports, ou jouer dans un orchestre, ou je ne sais quoi, mais la tradition se limite à ce que les gens d'avant ont fait ou pas; ça n'a rien à voir avec ce qu'ils sont capables de faire. Ni avec ce qu'ils feront plus tard. »

« Voilà ce que j'aimerais vous dire. Dans la vie, il faut prendre la vague et la chevaucher. Alors, que faire s'il n'y a pas de bonnes vagues dans votre coin? Eh bien, il faut aller la chercher. Et ne jamais cesser de la chercher, d'accord ? Une solution, c'est de poursuivre ses études. Ne sous-estimez pas l'importance d'une bonne éducation. Parce que vous ne pourrez pas gagner... »

« Quand les gens ne comprenaient pas quelque chose, ils se sentaient souvent menacés.
Quand les gens se sentaient menacés, ils devenaient violents. »

« Pourquoi ne m'as-tu rien dit? Pourquoi n'as-tu pas demandé de l'aide ? Pourquoi nous, les femmes, laissons-nous la honte prendre le pas sur notre bonheur? Je pensais que les choses avaient évolué depuis mon enfance, mais, apparemment, pas assez. »

« Lorsque le téléphone sonna, Marble était allongée sur un transat et observait un iguane. Elle pensait qu'elle avait eu raison de venir sur cette plage, loin de tout. Bien qu'elle ait essayé, elle n'avait pas réussi à faire taire ses doutes sur ses parents et ses origines. Elle avait besoin de réfléchir. Elle avait besoin d'être quelque part où personne n'attendrait rien d'elle. Cet endroit était parfait. Elle le sut à l'instant où elle vit cet œil noir luisant la fixer depuis l'arbre. Pendant qu'elle le regardait, l'iguane fit ses besoins qui tombèrent sur le sable, près de son visage, mais le caca, ça ne dérangeait pas Marble.
C'était une œuvre d'art, l'immobilité de cette créature, ses doigts longs et fins agrippant le tronc, cette crête sur son dos. Marble déporta son regard vers les vagues turquoise qui rampaient sur le sable blanc, inspira l'odeur de noisette émanant de sa peau qui chauffait au soleil, [...].  »

« Ne pas avoir de réponse, c'était normal. Voilà ce qu'ils étaient, une famille afro-américaine d'origine caribéenne, un clan d'histoires oubliées et de cultures aux contours vagues. »

« Avec le temps, Eleanor Bennett n'a cessé de renoncer à des morceaux d'elle-même, si bien qu'à la fin il ne restait plus grand-chose. Famille, pays, nom, même un enfant. Et elle ne s'était pas sentie en mesure de nommer ces pertes. Benny et Byron n'auraient jamais été en mesure de combler les trous persistants, si?
Benny et Byron n'avaient jamais suffi. »

« Il pose sa main sur la sienne et le contact avec sa paume, chaude et sèche, balaie toute la poussière de son cœur. »

« [...] alors qu'elle espérait que son monde s'ouvrirait enfin au-delà de l'étouffement de l'adolescence, elle avait découvert que les cases où elle pensait entrer - que ce soit celles de la race, de l'orientation sexuelle, des penchants politiques - réduisaient en fait son monde. »

« Benedetta, dans la lettre que tu m'as envoyée, tu disais que tu ne pensais pas que je comprendrais les raisons de ton silence, mais évidemment que je comprends. Tant de vies ont été modelées par la violence, bien plus qu'on n'aimerait penser. Et tant de vies ont aussi été modelées par le silence, bien plus qu'on n'aimerait penser. Quand je suis tombée enceinte de ta sœur, c'était contre ma volonté et aucun de mes proches n'en a jamais rien su, jusqu'à maintenant. Il fallait aussi que je l'empêche de découvrir la vérité. C'est une des raisons pour lesquelles je me suis laissé convaincre de renoncer à elle.
Et puis j'avais honte. Ce qui m'était arrivé m'avait complètement prise par surprise. Je pensais travailler dans une entreprise respectable, avec un employeur généreux. Je pensais être en sécurité. »

« [...] ne va pas penser que prendre la fuite, t'éloigner des autres, suffit pour réussir sa vie. Ça ne doit pas être une solution de facilité en cas d'ennuis. J'ai vécu assez longtemps pour savoir que ma vie a été autant déterminée par la méchanceté des gens que par leur gentillesse, leur attention et leur écoute. Et c'est en ça que ton père et moi t'avons failli. Tu n'as pas trouvé suffisamment de cette bienveillance dans notre maison pour oser y rester. »

« Est-il interdit aux gens noirs en Amérique d'avoir des mains ?
Byron aimerait croire que cette épidémie de maltraitance, ces brutalités envers de jeunes Noirs américains sans défense, ce n'est que ça : une épidémie, certes longue, mais qui peut être maîtrisée. Il veut continuer à croire aux officiers de police, il veut respecter les risques qu'ils prennent, sachant que, chaque jour, ils pénètrent en territoire inconnu. Il veut savoir qu'il peut décrocher son téléphone et appeler la police s'il en a besoin. Il y a beaucoup de colère qui monte. Beaucoup de souffrance. Où vont-ils tous finir - Noirs, Blancs, tous les autres - si la situation ne s'améliore pas ? Que dirait son père, s'il savait que ça se passe encore comme ça aux États-Unis en 2018 ? Une pensée soudaine le traverse, une pensée blasphématoire : peut-être est-ce mieux que son père ne soit plus là, qu'il ne sache pas. »

« Byron estime que la voie royale du militantisme, c'est de grimper l'échelle sociale, d'accumuler des biens, d'exercer son influence au cœur du pouvoir. Mais Lynette lui explique que ce n'est pas tant une manifestation qu'une veillée, pour tous ceux qui n'ont pas eu la chance de Jackson. Pour tous ces gens qui n'ont pas survécu à une arrestation de routine. Pour tous ceux qui sont encore en deuil. Dont nous, dit Lynette. On doit se donner l'autorisation de faire notre deuil, de s'éclaircir les idées, continue-t-elle, pour pouvoir ensuite retourner dans les mairies, les tribunaux, les conseils d'administration et les salles de classe, et provoquer des changements. »

« Etta pourrait se dire qu'elle a élevé deux beaux enfants gentils et généreux, qu'elle a déjà fait le plus important dans une vie, mais elle sait que ça ne suffit pas pour elle. Quand elle était enfant, Etta pensait qu'elle méritait toutes les bonnes choses qui lui arrivaient. Elle ne voyait pas pourquoi ses rêves devaient être plus petits que ceux des autres simplement parce qu'elle avait grandi sur une île. Ça n'a pas changé, mais, à chaque année qui passe, elle prend la  mesure de la chance qu'elle a eue. Ça aurait pu se passer bien différemment pour Etta Pringle, et elle a toujours une dette à rembourser au monde.  »

Quatrième de couverture

« B&B, il y a un petit gâteau noir dans le congélateur pour vous. Ne le jetez pas. Je veux que vous vous asseyiez ensemble et que vous partagiez ce gâteau. Vous saurez quand le moment sera venu. Je vous aime, Ma. »

Ce sont les dernières volontés de la mère de Byron et Benny. Avec le gâteau, elle a laissé un enregistrement audio réalisé avant sa mort. Elle y livre l'histoire d'une jeune nageuse venue d'une île des Caraïbes, forcée de quitter son pays natal après avoir été accusée de meurtre. Alors que son récit se développe, le frère et la sœur découvrent les multiples strates du secret qui entoure leur arbre généalogique et les conséquences sur leur vie tout entière.

Dans un voyage bouleversant qui emmène le lecteur des plages des Caraïbes au Royaume-Uni en passant par l'Italie, Charmaine Wilkerson explore ce qu'on laisse derrière soi pour survivre, l'importance de l'héritage et de la transmission, et les parts du passé que l'on soumet au silence. 

« Un premier roman tentaculaire, vibrant, qui nous fait croire aux secondes chances. »
New York Times

Éditions Buchet.Chastel,  août 2023
508 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Cécile Chartres 

mercredi 24 novembre 2021

Le voyant d'Étampes ★★★★★ de Abel Quentin

Persuadé d'être un passeur de génie, d'être le découvreur d'une œuvre injustement méprisée, Jean Roscoff le narrateur, un sexagénaire désabusé alcoolique retraité de l'université (séduisant ce portrait, non ?), plus vraiment dans le coup, malmené par l'Histoire, espérais "conjurer le sort" avec la sortie de son nouvel essai sur un poète qui a touché son coeur. Mais c'était sans compter sur la "woke "culture qui inonde les réseaux sociaux et qui ne lui laissera aucun répit. Il n'a pas abordé son sujet sous le bon angle d'après les "woke", celui de l'identité raciale. De surcroit, il est blanc ; on lui reproche tout bonnement mais violemment de s'approprier une culture qui n'est pas la sienne.
« Quel crime avais-je commis ? Même en tenant pour acquis l'ensemble des prolégomènes de l'antiracisme moderne, quel putain de crime avais-je commis qui justifie que je sois sacrifié ? Précisément, j'avais posé un regard non racisant sur mon sujet, Robert Willow. Je l'avais déracisé. Je n'avais vu, je n'avais voulu voir que le poète frère, mon frère mélancolique. Je n'avais pas vu le Noir. N'était-ce pas le but ultime poursuivi par ce mouvement ? Et cette histoire d'appropriation culturelle, en quoi me concernait-elle ? Je n'avais pas pillé la culture d'autrui, mon casque de colon entre les deux oreilles. »
On s'y attache à ce soixante-huitard, blessé, incompris, démuni qui s'exprime avec beaucoup d'humour et de dérision, un homme qui doit composer avec une société dans laquelle le dialogue s'efface au profit de la polémique. 
Un très bon roman, au style toutefois un peu rugueux, mais une lecture tellement riche, fouillée, qui confronte avec brio les générations, une satire si bien orchestrée de notre époque aux comportements déviants, obsédée par les "identités" particulières plutôt que par l'universalisme, qu'il serait dommage de passer à côté. Les insultes, les dénonciations à l'emporte-pièce, le moralisme sont devenus monnaie courante dès lors que l'on aborde le sujet de la question identitaire. La radicalité du militantisme de nos jours fait peur. La nuance a disparu du tableau.
Vous l'aurez compris, ces pages font réfléchir ! Alors le seul mot qui me vient pour clore ce retour, c'est "foncez" !

« Ma fille avait hérité de moi une propension à l'échec, quoique celle-ci ne s'accompagnât pas de l'aigreur paternelle, de sa sinistre lucidité : elle était gaie comme un pinson. Elle travaillait dans le coaching relationnel appliqué au onde de l'entreprise, un de ces emplois qui pullulaient comme des poissons pilotes (des sangsues, aurait dit Marc) autour des industries et des services de l'économie de marché, profitant de l'essor du concept tartuffier de responsabilité sociale des entreprises. L'idée pour les entreprises converties au RSE, était grosso modo de convaincre le public qu'elles étaient des acteurs du capitalisme à visage humain ; que leur gloutonnerie, leur cynisme, leur brutalité connaissaient certaines limites, et qu'elles étaient soucieuses du bien-être de leurs salariés (et même, pourquoi pas, de leur bilan carbone). Pour lui donner chair, on payait (mal) des prestataires extérieurs qui apprenaient aux gens à se parler, à libérer la parole dans l'openspace. »

« Je me sentis misérable. Je jouais avec les nerfs de cet homme qui ne m'avait rien fait, je cédais à une exaltation de midinette, au fétichisme. Le culte des maisons d'écrivains, franchement. Quel insulte à l'intelligence. C'était une invention de journaliste, de chasseurs de fantômes, d'idolâtres prompts à se prosterner devant la relique d'un taille-crayon. C'était bien mal aimé la littérature. C'est le culte adolescent pour la blonde hitchcockienne que l'on n'essaie même pas d'aborder. J'avais soixante-cinq ans, et je me comportais comme comme un étudiant de première année de lettres, qui croit avoir découvert la pierre philosophale en dénichant un poème inconnu. Or, il n'y avait pas de pierre philosophale, il n'y en avait jamais eu. Il y avait sept milliards d'individus contraints de se frayer leur chemin à travers l'existence, et certains qui parvenaient à le faire plus dignement que d'autres. »

« Je questionnais Léonie, en chargeant ma voix d'une chaleur sympathique :
- Que veux tu dire par là ? Je suis un dinosaure, tu sais.
- Jeanne est éveillée. Elle est "woke". Elle a pris conscience qu'en tant que femmes non racisées, nous bénéficions d'avantages invisibles et pourtant bien réels par rapport à des individus racisés. Elle a une approche intersectionnelle, plus complexe. L'idée est de dire : femme non racisée et lesbienne, je suis à la fois agent d'oppression (parce que blanche) et victime d'oppression (parce que femme et homosexuelle).
Sa science était toute neuve et ça se voyait. Elle répétait sa leçon comme un singe savant. Elle en parlait avec une fausse familiarité mais il lui manquait de la pratique, les convictions nécessitaient de la pratique, il fallait se les mettre en bouche. Il fallait les "faire", comme on "fait" des chaussures neuves. »

« Ce n'était pas le Pérou, mais son impatience courroucée me racontait un peu la famille Willow. Une famille soucieuse de respectabilité, au conformisme sourcilleux. Decent people, avait dit Dory, et ce mot contenait toutes les névroses américaines : l'héritage puritain, le matérialisme étroit et le sentimentalisme bon marché. On pouvait imaginer que les inclinaisons artistiques de Willow n'avaient pas trouvé, dans cet environnement, un terreau favorable. »

« Dans ma génération, parmi ceux qui avaient défilé entre République et Nation, parmi tous les enfants chéris du mitterrandisme, beaucoup s'étaient droitisés pour des raisons essentiellement économiques. Ils avaient forci, acheté un appartement, deux appartements dont le prix avait quintuplé sous l’effet du boom immobilier. Ils avaient acheté des maisons de campagne.
Ils s'étaient félicités lorsqu'un fils d’ouvrier, un socialiste austère et probe du nom de Pierre Bérégovoy avait déréglementé les marchés financiers. Ils avaient acheté des actions, poussé les portes capitonnées des fonds d'investissement, ils avaient de plus en plus d'argent et des nuances s'étaient glissées dans leurs conversations : « Il y a un principe de réalité », « il ne faudrait pas non plus décourager les gens », « bien sûr que je crois à l'impôt, oui, je suis socialiste : mais pas à la fiscalité punitive ». Et puis bientôt : « il faut arrêter de faire croire aux gens qu’on peut raser gratis », « on est bien obligés de regarder ce que font les autres », « la concurrence mondiale est une réalité ».
Arrivés à la cinquantaine, la peau ravinée par les plaisirs, la peau creusée et ravinée, ces hommes et ces femmes prononcèrent des mots comme « le culte malsain de la dépense publique ». Les hommes portaient des vestes légères sur des chemises bleu ciel, des chapeaux, des pantalons chino. Ils apparaissaient, épanouis par leurs festins de viande, repus de carnages, dans la loge d'un client, à Roland-Garros. Ils ressemblaient tous plus ou moins, dans l’allure générale, dans l'impression qui demeure après que le souvenir d'un visage s’est évanoui, à Dominique Strauss-Kahn. »

« À l'époque, SOS Racisme était une antichambre de l'Élysée. Mais aussi, pour qui savait manœuvrer entre les courants invisibles et profonds de la gauche morale, SOS Racisme pouvait conduire à Canal plus. La jeune chaîne télé était née en 1983, l'année de la marche des beurs. Celle, aussi, où Laurent Fabius et sa morgue aristocratique éteignaient les derniers feux de la période romantique, jauressienne, vieille gauche, inflationniste, incarnée par l’imposant Pierre Mauroy - et c'était tout un programme que de voir un trentenaire aux doigts délicats et aux costumes croisés déloger le colosse du Nord, l’ancien professeur d'enseignement technique, le militant besogneux qui avait plus d'une fois allongé ses grosses mains au-dessus d'un feu de baril, dans le matin gelé, au milieu des grévistes. C'était le début du règne de la raison, (le cercle de la raison avait écrit un essayiste), la fin du Temps des cerises et des grandes réformes. C'était aussi le début d'un autre règne, médiatique celui-là, celui de la chaîne cryptée (voulue par François Mitterrand) et de son ironie branchouille, de ses émissions léchées. Elles permettaient à des millions de Français qui ne mettraient jamais un pied au Palace d'en goûter l’ambiance frelatée. »

« Canal. Une télé intello-porno-chic qui ouvrait grandes les portes au talent, où les émissions étaient écrites par Wolinski et Jean-Michel Ribes, où le parisianisme marchait main dans la main avec le sport de masse et la pornographie. Cette télé était animée par une caste puissante, qui se présentait sous l’aspect sympathique et potache d'une bande de potes. Dans les studios de l'avenue D. officiaient les prêtres de cette chose fabuleuse, de ce chic ultime : l'esprit Canal. Ils étaient les hommes et les femmes les plus rayonnants de leur temps, ceux qui combinaient la puissance financière, l’hégémonie symbolique et surtout l’esprit de dérision, l’arme fatale de celui qui met les rieurs de son côté. Producteurs déconneurs, animateurs pasticheurs, tous oiseaux de nuit de haute volée qui élisaient régulièrement perchoir chez Castel. Et ça se pelotait franchement sur les banquettes, en sniffant d'interminables traits de coke. »

« À présent que j'avais toute latitude pour multiplier les partenaires, je dus faire face à une réalité moins enchanteresse. Le jeune dandy à crinière n'était plus. Quelques vestiges perpétuaient son souvenir : lippe charnue, sourcils épais et regard bleu horizon. Pour le reste, je ne me faisais pas d'illusions. J'étais un sexagénaire aux jambes maigres, avec une bedaine : morphologiquement, je ressemblais à un poulet-bicyclette. Il ne me restait guère plus qu'une niche, celle des étudiantes en lettres modernes désireuses de scandaliser leur monde en se mettant à la colle avec un vieux, voir de se laisser prendre au charme sophistiqué d'un cheval de retour aux airs de droopy neurasthénique (le genre qui en pince pour Woody Allen). À Paris VIII, j'en avais croisé quelques-unes dans les couloirs. Elles sont bipolaires et ardentes, raffolent des films de Gaspard Noé ou de Béatrice Dalle, placardent sur leur frigo d'adolescente le portrait de Rimbaud par Nadar et racontent à qui veut l'entendre qu'elles mourront à vingt-sept ans. Elles peuvent vous poignarder pendant l'amour, avant de fondre en larmes et d'appeler les pompiers. D'aucuns diront qu'elles sont casse-couilles ; d'autres qu'elles sont intégrales. Je n'avais plus la force de cela. Dans ma situation, l'idéal aurait été de trouver un arrangement financier avec une femme extra-européenne rêvant de rejoindre l'espace Shenghen. Je préférais m'abstenir : mon amour-propre était trop abîmé pour que j'accepte sans dommage d'être aimé pour mon passeport bordeaux. Je m'admonestai. Cesse de te faire du mal, Roscoff ! Sois digne ! De retour chez moi, j'évacuai le sujet à la force du poignet, mâchoires serrées, face au lavabo. [...] »

« La fac était le décor familier qui me déprimait autant qu'il me rassurait et c'était celui des ensembles en béton, de la morgue intellectuelle, des rétributions symboliques, des cols roulés, des publications pointues, des colloques jargonneux, des photocopieuses en panne, des jeux de pouvoir invisibles, ascenseurs vétustes et amiantés, chapelles, culte des titres, grades, étudiants chinois effarés, acronymes mystérieux, baies vitrées sales, syndicats sourcilleux, cartons de tracts crevés, tags fripons dans les chiottes, c'était cette vieille ruine au charme inaltéré : l'Université. J'y avais passé près de quarante ans, elle ne m'avait pas ouvert les portes aussi grandes que je l'aurais souhaité, elle m'avait déçu mais enfin c'était mon monde, mon environnement naturel. »




« Que lui dire ? Que Willow avait touché mon coeur, étrangement, spécifiquement, que son chant long et séditieux avait trouvé chez moi une résonance singulière. Que son acte de sécession exprimait une calme résolution qui m'avait toujours manqué. Il était allé en paix dans son ermitage, il n'était pas parti sur un coup de sang, il n'avait pas fui mais il avait pris la route très simplement, et cela n'en faisait pas un saint ou un être exceptionnel mais peut-être un modèle, en tout cas le Willow des dernières années était un modèle pour moi, oui. On peut le dire comme ça. Et j'ai l'outrecuidance de te dire, Jeanne, je vais commettre ce sacrilège-là de penser que je comprends mieux Willow que toi. Je te le dis sans arrogance mais je te le dis sans rougir : Willow ne t'appartient pas. »

« On ne dira jamais assez le vertige de celui qui réalise qu'il n'est plus dans le coup. Quelques individus de ma génération compensaient ce vertige par le fait qu'ils étaient en responsabilité. Ils avaient encore prise sur quelque chose, un travail, une tribune, un engagement associatif. Ils étaient encore, du point de vue économique, du point de vue du pouvoir, dans le jeu. Dans le game, aurait dit Léonie »

« Camus se lève, donc. Quatre mille personnes tendent l'oreille. Il ne harangue pas, il veut parler aux intelligences et il veut parler aux cœurs aussi. Il veut atteindre cet endroit fragile qui est le point de contact entre le cœur et l'intelligence. Il veut faire entendre une voie différente « au milieu d'un monde desséché par la haine ». Il parle du courage de la mesure. Il refuse l'injonction qui est faite aux artistes : « de tous les coins de notre société politique un grand cri s'élève à notre adresse qui nous enjoint de nous justifier ». Il met en garde contre les idéologies. Il se méfie. Il a une méfiance atavique, viscérale « de leur raison imbécile ou de leur courte vérité ».
Il dit : « II n'y a pas de vie sans dialogue. » II dit que le dialogue est remplacé aujourd'hui par la polémique, que « le XXe siècle est le siècle de la polémique et de l’insulte ». Il s'interroge, il réfléchit à haute voix, et sa pensée a été accouchée dans la douleur, matière à la fois robuste et composite, le fruit d'intenses ruminations et de scrupuleuses observations : « Mais quel est le mécanisme de la polémique ? Elle consiste à considérer l'adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent et à refuser de le voir. Celui que j'insulte, je ne connais plus la couleur de son regard, ni s'il lui arrive de sourire et de quelle manière. Devenus aux trois quarts aveugles par la grâce de la polémique, nous ne vivons plus parmi des hommes, mais dans un monde de silhouettes. » Le cœur et l'intelligence pour trouver l’équilibre. Camus est bien seul, en ces temps d'anathèmes et d'excommunication, à parler ainsi ; il essaie de faire comprendre aux jeunes gens de la salle Pleyel que la nuance n'est pas le compromis, ni le maquignonnage. Elle est le courage suprême. »

« J'aime la bière. C'est la déglingue de proximité. On commande sans réfléchir, comme on hèle un taxi. Une-pression-s'il-vous-plaît. On reprend la conversation. Une bière, ce n'est pas grand chose. On garde un air dégagé, mais toute l'attention est tendue vers le verre à venir. Le manque se fait sentir, cruel : pas une sensation sophistiquée, juste un trou au plus profond de l'être. Qui a bu, boira : c'est l'axiome implacable. La bière arrive. On ne renifle pas le verre, on ne fait pas cent grimaces. On ne la goûte pas. On la sèche sans façon. La bière n'est jamais décevante. On reçoit ce que l'on vient chercher : la fraîcheur, le goût de blé humide et l'alcool qui chauffe le carafon. Elle ne recèle pas de secret, elle est ce qu'elle donne à voir : le contenu doré et glacé, dans son contenant ergonomique et fuselé. On ne la fait pas tourner comme un maniaque, on ne commente pas, on saisit le verre parce qu'il fait bon sentir les minuscules cristaux de givre sur la paume. On en boit une deuxième, on est très légèrement engourdi, on se détend, on prend possession des lieux. Tout à coup les choses se précisent, les choses et les gens gagnent en relief. Les couleurs sont plus chaudes, pas beaucoup plus mais un peu. On veut se nouer. On parle aux gens qu'on ne connaît pas. Ou bien on reste seul, dans la torpeur agréable. Vient le moment du combat. Il faudrait s'arracher. On essaie de trouver des forces, on cherche autour de soi un regard sur lequel s'appuyer. On est seul, avec l'effrayante liberté. Il faudrait s'arracher d'un coup, et partir en courant. On préfère fuir au-dedans de soi. On recommande. Trois, quatre, cinq, six. Là : foutu pour foutu. On se trouve mille excuses. On s'attendrit. Sept. Huit. On est devenu une merde, très tranquillement, une vieille poche qui refoule du goulot. Je rentrais après la fermeture, complètement rôti. »

« Aux États-Unis, j'ai un peu suivi la - comment dites-vous ? - la polémique, sur les sites français, c'est vraiment regrettable. Nos deux pays sont en train de devenir fous. Vous savez, je suis un homme d'ordre, a patriot. J'ai travaillé trente ans dans l'administration fédérale. Et je suis un African-American. J'ai soutenu le mouvement Black Lives Matters, je me suis battu toute ma vie pour l'égalité. Cependant je ne pense pas que l'on puisse répondre à le racisme par le racisme. La cancel culture, ces trucs-là. Typical New York bullshit. »

Quatrième de couverture

« J'allais conjurer le sort, le mauvais oeil qui me collait le train depuis près de trente ans. Le Voyant d'Étampes serait ma renaissance et le premier jour de ma nouvelle vie. J'allais recaver une dernière fois, me refaire sur un registre plus confidentiel, mais moins dangereux. » 

Universitaire alcoolique et fraîchement retraité, Jean Roscoff se lance dans l'écriture d'un livre pour se remettre en selle : Le voyant d'Étampes, essai sur un poète américain méconnu qui se tua au volant dans l'Essonne, au début des années 60. 
A priori, pas de quoi déchaîner la critique. Mais si son sujet était piégé ? 

Abel Quentin raconte la chute d'un anti-héros romantique et cynique, à l'ère des réseaux sociaux et des dérives identitaires. Et dresse, avec un humour délicieusement acide, le portrait d'une génération.

Abel Quentin est l'auteur d'un premier roman très remarqué, Soeur (sélection prix Goncourt et finaliste du prix Goncourt des lycéens 2019).

Les éditions de l'Observatoire, août 2021
379 pages
Prix de Flore 2021 

mardi 9 février 2021

De sang et de lumière ★★★★☆ de Laurent Gaudé

En avant-propos, Laurent Gaudé nous livre ce qu'il attend de la poésie : 
« Je veux une poésie du monde, qui voyage, prenne des trains, des avions, plonge dans des villes chaudes, des labyrinthes de ruelles. Une poésie moite et serrée comme la vie de l'immense majorité des hommes. Je veux une poésie qui connaisse le ventre de Palerme, Port-au-Prince et Beyrouth, ces villes qui ont visage de chair, ces villes nerveuses, détruites, sublimes, une poésie qui porte les cicatrices du temps et dont le pouls est celui des foules. »

Et un peu plus loin : 
« Nous avons besoin des mots du poète, parce que se sont les seuls à être obscurs et clairs à la fois. Eux seuls, posés sur ce que nous vivons, donnent couleurs à nos vies et nous sauvent, un temps, de l'insignifiance et du bruit. »

Laurent Gaudé écrit cette poésie, celle qui s'écrit à hauteur d'homme, celle qui vibre de colère, de rage, d'espoir, celle qui porte un regard profondément humain sur la vie d'hommes et de femmes opprimés. 
Il témoigne de ce qu'il a vu, ressenti, il est la voix des laisser pour compte, des oubliés de l'Histoire, des réfugiés de la jungle de Calais, des esclaves, des Kurdes, des habitants de Haïti après le tremblement de terre et vivant dans une extrême pauvreté, des victimes d'attentats. 
« De partout sortent des souvenirs,
Cris,
Chants,
Appels de la mère à l’enfant,
Promesses,
Noms des dieux,
Des villages,
De partout,
La mémoire qui rayonne,
Douloureuse mais fière
Qui dit simplement qu’ils ont été
Hommes et femmes écrasés, coupés, soumis. »
Une poésie militante et humaniste, tout comme le sont ces romans, tout aussi poignants les uns que les autres.  
« Et pourquoi pas la joie ?
Au milieu de nos villes escaliers
Où les murs de parpaing suent du béton,
Où les fils électriques dessinent, sur les toits, des ciels d'araignées,
Et pourquoi pas la joie ?
Le temps d'une corde à sauter qui fait tourner le monde,
D'un ballon fatigué qui court de jambes en jambes
Et soulève la pauvreté dans les cris d'enfant,
Et pourquoi pas la joie ?
Les pieds dans l'immondice
Mais le regard droit. »
Le septième poème qui porte le nom du recueil m'a interpellée, a réveillé en moi comme un sentiment de culpabilité, d'impuissance. Laurent Gaudé y accuse l'Europe d'opérer un repli sur soi, d'ouvrir ses frontières pour les rentrées d'argent et de les fermer pour les migrants, de ne pas tendre la main aux réfugiés, d'avoir perdu son esprit de fraternité, sa dignité. Nous vivons dans un monde qui se replie sur lui-même, alors que nous aurions aujourd'hui les moyens de subvenir aux besoins de tous. L'auteur y évoque aussi ses origines et par là même, le lien qui relie les peuples vivant d' Europe et de Méditerranée. 
« L’Europe
Qui, aujourd’hui, a des airs de vieille dame frileuse.
Chacun fait ses comptes,
Chacun se demande s’il y aurait moyen d’avoir un rabais,
Payer moins que celui d’à côté.
On veut bien ouvrir ses frontières si cela fait rentrer l’argent,
Mais à tout prix les fermer devant les réfugiés.
L’Europe sans joie, sans élan, sans projet
Comme un bâtiment vide.
L’Europe,
Et ma génération qui la croyait acquise
Sera peut-être celle qui l’enterrera. »
L'émotion est au détour de chacune de ces pages tournées, l'écriture est forte, lumineuse, si humaine. Elle est un cri, elle est dur à lire, à dire, à écouter, à entendre mais elle est nécessaire, et emplie de chaleur, traversée d'une lumière d'espérance

« Pleurez,
Nègres de pacotille,
Vendus comme du bois,
Nègres étonnés
Qui contemplez l'océan,
Dos meurtris sang de fouet,
Tristesse qui déborde des yeux,
Pleurez,
Nègres muets.
Le colon desserre sa ceinture,
Sourire de bombance ventre gras,
Repu d'avoir mangé un continent entier. »

« Comme il est bon d'être riche.
Bananes, ananas,
Tissus de couleurs vives,
Vous pourrez manger pendant des générations entières.
Le cri des Nègres ne s'entend déjà plus
Et d'ailleurs, pourquoi vous hanterait-il ?
Vous avez construit des écoles, des dispensaires.
Vous n'avez plus besoin d'être cruels,
C'était bon pour vos aïeux,
Désormais, vous pouvez être fiers
Et c'est nouveau.
Vous dites "instruction" et "vaccins",
Vous dites "civilisation" et Dieu tout-puissant".
Le Nègre va mieux.
Grâce à vous, il a une conscience
Mais il n'a rien perdu de sa capacité de travail.
Vous dites "investissements" et "retombées économiques".
Qui se soucie du reste ?
Qui se souvient des sanglots dans les cales empuanties ?
Un mal pour un bien.
Il faut comprendre :
La prospérité était à ce prix.
Il y avait une terre, là, en Afrique,
À l'abandon presque,
Et cela aurait été un crime de ne pas l'exploiter...
Tant de richesses entre vos mains.
Tant de richesses pour tant de siècles. »

« Je me souviens du Code noir,
De tous ces textes écrits sur des bureaux d'acajou,
Avec des plumes d'oie,
De toutes ces lois, ces règlements, ces décrets qui
   posent qu'un homme est un animal,
Une bête imbécile,
Qui posent qu'un Blanc vaut deux Noirs, ou dix, 
   ou cent...
Et que seule compte la prospérité du colon. »

« J'appelle Aimé Césaire,
Parole jaillissante qui ravage d'un mot les châteaux
   de la petite pensée.
Il parle de l'industrialisation de l'esclavage,
Et je dis qu'il a raison.
Il dit qu'avec la traite négrière, l'Europe
   s'est entraînée à la réification,
Et au racisme concentrationnaire,
Et je dis qu'il a raison.
Il dit qu'elle n'a pas vu que, ce faisant, elle pourrissait sur place,
Et je dis qu'il a raison. »

« Nos mères n'ont plus de larmes à donner.
Tant de vies échappées du couteau,
Tant de vies meurtries des milles manières
    inventées pour nous persécuter.
Les cris, nous ne les pousserons pas.
Parce que cela fait longtemps que nous l'avons fait.
Cris dans nos montagnes lorsque le monde nous chassait,
Cris dans nos villages vidés d'un nuage de gaz lâché par les tyrans,
Cris poussés lorsqu'on nous a appris que des
    puissants dessinaient sur des cartes des lignes qui 
    nous séparaient.
Kurdes nous sommes,
Mais sur quatre terres,
Écartelés,
Kurdes,
Tirés par chaque membre,
D'aucun pays jamais. »

« Nous serons ce que nous avons toujours été : 
    innombrables et libres.
Yézidis, Araméens, sunnites, chiites, juifs, zoroastriens.
Nous sommes plus vieux que le monde et pourtant 
    jamais tout à fait nés.
Un jour - et ce jour approche - 
Kurde ne sera plus le nom de l'exil
Ni de la résistance,
Kurde sera le nom d'un pays.
Il sera beau
Si nous gardons
Le souvenir de nos exils
Comme une règle de partage.
Nous serons Kurdes de sang versé
Kurdes
Comme une promesse à honorer. »

« Si un jour tu nais,
Ne crois pas que le monde se serrera autour de toi,
Pressé de voir ton visage,
Dans une agitation de grands festins.
N'imagine pas qu'on se bousculera,
Que chacun voudra te regarder, te prendre dans ses bras, te recommander aux dieux.
On t'a parlé des cris de joie qu'on pousse à la naissance d'un enfant,
On t'a dit la liesse,
Les coups de feu tirés en l'air,
Les tambours,
La clameur des hommes qui fêtent la vie,
Oublie tout cela.
Si jamais un jour tu nais,
De joie, il n'y en aura pas.
Mais l'inquiétude sur le visage de tous,
Comme toujours, l'inquiétude
Ta venue au monde ne fera naître que cela. 
»

« Maudits soient les hommes qui prient Dieu avant de tuer.
Ils ne nous feront pas flancher.
Leur haine, nous la connaissons bien.
Elle nous suit depuis toujours,
Nous escorte depuis des siècles,
Avec ces mots qui sont pour eux des insultes,
Et pour nous une fierté :
Mécréants,
Infidèles,
Je les prends, ces noms.
Juifs, dépravés, pédérastes,
Je les chéris,
Cosmopolites, libres penseurs, sodomites,
Cela fait longtemps que je les aime, ces noms, parce qu'ils les détestent.
Nous serons toujours du coté de la fesse joyeuse
Et du rire profanateur,
Nous serons toujours des femmes libres et des esprits athées,
Communistes, francs-maçons,
Je les prends,
Tous.
Nous sommes fils et filles de Rabelais et de mai 68,
Paillards joyeux,
Insolents à l'ordre.
Diderot nous a appris à marcher,
Et avant lui, Villon.
Nous serons toujours du coté du baiser et de la dive bouteille.
Ils ont toujours craché sur ce que nous aimions
Et nos bibliothèques ne leur ont jamais rien inspiré d'autre qu'une vieille envie de tout brûler.
Ce que leurs dieux aiment plus que tout, c'est que les hommes aillent tête basse.
La menace pour seul bréviaire.
Ce que leurs dieux aiment plus que tout, c'est la triste soumission. »

« La Méditerranée a visage de cimetière. »

Quatrième de couverture

Ces poèmes engagés à l’humanisme ardent, à la sincérité poignante, se sont nourris, pour la plupart, des voyages de Laurent Gaudé. Qu’ils donnent la parole aux opprimés réduits au silence ou ravivent le souvenir des peuples engloutis de l’histoire, qu’ils exaltent l’amour d’une mère ou la fraternité nécessaire, qu’ils évoquent les réfugiés en quête d’une impossible terre d’accueil ou les abominables convois de bois d’ébène des siècles passés, ils sont habités d’une ferveur païenne lumineuse, qui voudrait souffler le vent de l’espérance.

Éditions Actes Sud, mars 2017
107 pages