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lundi 24 août 2026

Les déferlantes ★★★☆☆ de Claudie Gallay

Ambiance marine.
Atmosphère houleuse.
Embruns de secrets. Règlements de comptes. Douces folies. Fantômes d’écume.
Ressac d’amour. Perdu. Retrouvé.
Et puis la mer. Partout. Tout le temps.

À La Hague, terre rude battue par les vents, les hommes semblent vivre avec leurs silences comme avec une seconde peau. La narratrice est venue s’y réfugier et arpente les falaises pour observer les oiseaux. Puis Lambert arrive. Et avec lui, les fantômes du passé se mettent à remonter à la surface.

Au début, j’ai eu du mal à entrer dans ce roman.
L’écriture de Claudie Gallay, très hachée, faite de phrases courtes et de fragments, m’a tenue à distance dans les premières pages. Même après une centaine de pages, je restais encore un peu sur le rivage, à observer sans parvenir à me laisser emporter.

Et puis, les histoires ont commencé à s’entremêler, les personnages à se répondre, les secrets à faire écho aux blessures des uns et des autres. J’ai enfin commencé à comprendre les liens qui les unissaient.
Et j’ai alors compris que cette écriture, qui m’avait d’abord déconcertée, participait pleinement à l’atmosphère du roman.
Parce qu’ici, rien ne se livre d’un seul bloc.
Tout arrive par couches successives. Comme la neige qui recouvre peu à peu le paysage. Comme les souvenirs qui remontent. Comme la mer qui avance et se retire.
« Les questions, les réponses, ce complexe tricotage de mensonges et de vérités. Les choses dites en décalé, celles dites seulement en partie et celles qui ne le seront jamais. »
Un complexe tricotage de vérités, de non-dits et de blessures anciennes.
J’ai aimé ces personnages qui semblent parfois aussi sauvages que la terre qu’ils habitent. Max, la Cigogne, Nan, Lili, Raphaël, Lambert… Des êtres dont on découvre peu à peu les failles, les folies, les désirs et les chagrins, les haines aussi. Certains m’ont profondément touchée, d’autres beaucoup moins, mais tous portent quelque chose qu’ils ne savent pas toujours comment déposer.

Et puis il y a cette nature omniprésente.
La lande, les falaises, les oiseaux, le vent, le phare et surtout cette mer qui n’est jamais simplement un paysage.
« Les désirs, ici, sont mis à vif par les vents. C’est une affaire de peau, la Hague. Une affaire de sens. »
La Hague est une terre qui éprouve les corps et les âmes. Elle bouscule, elle isole, elle révèle. Elle semble parfois pouvoir avaler les hommes comme elle avale les secrets.
« La présence de Lambert avait éveillé la meute des fantômes. Elle les avait faits se lever, dans une formidable avancée, et Nan les avait suivis. »
Les fantômes ne disparaissent jamais vraiment. Ils attendent. Un visage, une photo, un objet, une rencontre suffisent à les réveiller.
Et derrière les mystères du village, les histoires d’amour et les drames anciens, il y a surtout cette question terrible : comment continuer à vivre quand ceux qu’on aimait ne sont plus là ?
« Ne plus souffrir de cette manière intolérable. Cette injustice de vivre quand les autres sont morts, et de survivre justement. Survivre encore. Envers et contre tout. Envers et contre la mort. Et se surprendre, un jour, à rire. »

Cette idée que la reconstruction ne ressemble jamais à une guérison nette. Qu’on ne tourne pas une page. On apprend plutôt à vivre avec ce qui manque. À laisser la douleur changer de forme. Jusqu’à ce que, peut-être, elle cesse d’occuper tout l’espace.

Et il y a la mer, encore.
Cette mer magnifique et inquiétante, capable d’apaiser autant que de terrifier.
« Je les ai aimées.
Elles m’ont fait peur. »
🌊 Les déferlantes.
Celles de la mer, bien sûr. Mais aussi celles qui traversent les personnages. Lle deuil, le désir, la culpabilité, la colère, les souvenirs. Chacun est emporté avant de tenter, tant bien que mal, de retrouver un rivage.

J’ai aimé m’abîmer un peu sur ces rochers.
J’ai aimé me laisser porter par ce roman qui prend son temps, qui ne dévoile rien trop vite, qui demande d’accepter de ne pas tout comprendre immédiatement.
Il fallait, in fine, ces phrases courtes, ces silences, ces fragments, pour raconter des êtres eux-mêmes fragmentés. Des vies auxquelles il manque des morceaux. Des histoires qui ne peuvent se raconter que par bribes.
« Les chemins les plus longs étaient souvent les plus nécessaires. »
Il m’aura fallu du temps pour trouver mon chemin dans Les Déferlantes.
Je retiendrai cette terre battue par les vents, cette mer qui engloutit autant qu’elle apaise, et ces êtres qui, malgré tout ce qu’ils ont perdu, cherchent encore un endroit où déposer leurs fantômes.
J'en repars avec le bruit de la mer dans les oreilles. Et peut-être que, oui, parfois, les chemins les plus longs sont les plus nécessaires.

Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres, sur le thème "mer & océan" pour le mois d'août.

« Vous me reconnaîtrez, je suis celui qui passe... »
René-Paul Entremont 

« Derrière la digue, le vent creusait les vagues, boutait les courants, ceux du Raz Blanchard, des fleuves noirs venus de très loin, des mers plus au nord ou des tréfonds de l'Atlantique. »

« L'orage a crevé. Des déferlantes d'eau se sont abattues sur la maison. Le visage collé à la fenêtre, j'ai essayé de voir dehors. Les lampadaires étaient éteints. Il n'y avait plus de lumière. Dans la lueur des éclairs, les rochers qui encerclaient le phare semblaient voler en éclats. Je n'avais jamais connu ça. Je ne sais pas si j'aurais eu envie d'être ailleurs. »

« Ça a duré des heures, un déluge effroyable. À ne plus savoir où était la terre et où était l'eau. La Griffue tanguait.

Je ne savais plus si c'était la pluie qui venait cingler les vitres ou si c'étaient les vagues qui montaient jusque-là. Ça me donnait la nausée. Je restais, les cils contre les carreaux, mon haleine brûlante. Je m'accrochais aux murs.
Sous la violence, les vagues noires s'emmêlaient comme des corps. C'étaient des murs d'eau qui étaient charriés, poussés en avant, je les voyais arriver, la peur au ventre, des murs qui s'écrasaient contre les rochers et venaient s'effondrer sous mes fenêtres.
Ces vagues, les déferlantes.
Je les ai aimées.
Elles m'ont fait peur.
Il faisait tellement nuit. À plusieurs reprises, j'ai cru que le vent allait arracher le toit. J'entendais craquer les poutres.
J'ai allumé des bougies. Elles fondaient, des coulées de cire blanche sur le bois de la table. L'étrange pellicule brûlante. Dans la lumière d'un éclair, j'ai vu le quai, il était inondé comme si la mer était remontée sur les terres et avait tout englouti. Il y a eu d'autres éclairs. Des éclairs, comme des barreaux. J'ai cru que ça n'en finirait pas. »

« Max aimait ce qui était beau, c'est pour ça qu'il aimait Morgane. Il aimait aussi s'occuper des pierres, des arbres. II disait qu'il sentait battre la vie dans le corps des pierres. II croyait que les vies que la mer prenait devenaient le vivant de la mer.
Sa mère aimait les marins, les pêcheurs de Cherbourg quand ils revenaient après des mois de mer. Cette soif qu'ils avaient dans les mains ! Elle faisait la putain, elle travaillait aussi pour un haras à l'intérieur des terres, une branleuse d'étalons. C'est monsieur Anselme qui m'a dit ça. Au port aussi, on le racontait. Il paraît que les hommes étaient fous d'elle. Elle s'est jetée sous le Cherbourg-Valognes quand Max avait dix ans. »

« II marchait à côté de moi. Il m'accompagnait jusqu'à la Roche. On parlait de la Hague, de la lande, de cette terre rude et forte devant laquelle les hommes ne pouvaient que s'incliner.
Avant, c'était lui qui travaillait pour le Centre de Caen. Tout ce que je faisais, il l'avait fait, les relevés, le comptage des œufs, l'observation des oiseaux. Tout ce que je voyais, il l'avait vu.
Il avait arpenté ces falaises en solitaire, pendants de dix ans. »

« - Quelles choses ?...
Elle a répondu, quelques mots, les mâchoires trop serrées et puis un flot de phrases de plus en plus incohérentes dans lesquelles elle murmurait que la mer ne rendait pas, qu'elle ne rendait jamais. »

« Je ne voulais pas aller ailleurs.
Cette terre te ressemblait. M'en détourner, c'était te perdre encore. Ton corps m'était une obsession. J'en connaissais les contours, les imperfections. J'en connaissais toute la force.
Chaque soir, je me repassais ton visage, les images, toute l'histoire en boucle. Ton sourire. Tes lèvres. Tes yeux. Tes mains. Tes putains de mains bien plus grandes que les miennes. Tu m'avais dit, On se quittera un jour impair. Pour rire, tu avais dit.
Comme si tu savais déjà.
Ils sont venus te chercher un jour impair et, depuis, je marche. Je suis arrivée à l'auberge en pensant à toi.
Il a commencé à pleuvoir, j'ai su que j'allais me tremper et que ça serait une fois de plus.
La serveuse de l'auberge me connaissait. Les mois d'hiver, je venais là, je mettais mes moufles sur le radiateur.
Quand je suis entrée, elle m'a souri. Elle m'a vue claquer des dents. Elle m'a servi un alcool trop fort. Je l'ai bu en regardant la mer. J'ai commandé un crabe. Une bête énorme, la carapace rouge, j'ai brisé les pinces.
Les nuages défilaient.
La mer était grise.
Les mouettes étaient obligées de reculer à cause de tout ce vent. »

« - Je pourrais venir compter les oiseaux, un jour, avec vous ?
- Pourquoi, vous ne partez plus ?
Il a dit que si, il allait partir, bientôt, mais qu'entre bientôt et maintenant, il y avait un peu d'espace. Et qu'il aimerait se servir de cet espace pour aller voir les oiseaux.
Les falaises, c'étaient mes chemins de solitude. Je ne savais plus marcher à deux. »

« Sa voix ressemblait à la Hague, elle en avait la force, l'indifférence aussi. Je lui ai dit cela, Votre voix ressemble à la Hague, et il a hoché la tête comme s'il comprenait. »

« Que s'était-il passé entre Nan et Théo ? S'étaient-ils aimés ? Et avec quelle force ? Je me suis collée par terre, les genoux remontés. Le dos au radiateur. Bientôt un an. Le temps passait sur toi. Lui aussi, il te rongeait. Je ne supportais plus ma peau. Ma peau sans tes mains. Mon corps sans ton poids. J'ai roulé mon pull contre mon ventre. J'en ai fait une boule. J'ai plaqué mon dos contre les rails brûlants du radiateur. Je sentais les marques. Des rails comme des barreaux. Les barreaux de ton lit, à la fin, pour que tu ne tombes pas.
Et cette autre marque sur ma joue, la boursouflure rouge qui s'effaçait un peu. Ce vide en moi qui me faisait suer et gémir.
Et j'ai sué.
J'ai gémi aussi en grattant des ongles contre le mur. J'ai léché le sel pour me rapprocher de ta peau.
Ce matin-là, j'aurais voulu que le temps t'emporte davantage. Qu'il te dévaste. Jusqu'à ton visage. J'ai poussé un long cri silencieux, mêlé de larmes, les dents plantées dans le bras.
Tu m'avais fait jurer de ne jamais parler. De ne jamais écrire sur toi, sur ton lit, cet endroit... L'odeur de tes murs, la vue de ta fenêtre.
La dernière visite, l'absence de soleil. Parce que la lumière te faisait trop mal.
Alors, le rideau à peine tiré, un simple coin de ciel gris par le carreau supérieur. »

« J'ai pris le chemin qui redescendait sur la Roche. À cet endroit, la mer apportait des odeurs très fortes de large. Des embruns qui se collaient à ma bouche. Les lèvres tour à tour mouillées ou brûlées. Les désirs, ici, sont mis à vif par les vents. C'est une affaire de peau, la Hague. Une affaire de sens.
Je me suis arrêtée.
Est-ce que je pouvais t'aimer en ne te touchant plus ? La pensée m'est venue, violemment.
Est-ce que je pouvais t'aimer encore ?
J'ai été happée.
Avec toi, j'ai touché l'abîme. Et maintenant... La douleur, en s'atténuant, avait entrepris de creuser son envers. »

« Les questions, les réponses, ce complexe tricotage de mensonges et de vérités. Les choses dites en décalé, celles dites seulement en partie et celles qui ne le seront jamais. Toutes les teintes du contre-jour.
J'avais appris ça avec les cormorans.
Quand un cormoran avale un poisson, c'est toujours la tête en premier. Leur estomac digère par étape. Un jour, j'ai trouvé un cormoran mort, je l'ai éventré, à l'intérieur de son estomac, la moitié du poisson qu'il venait d'avaler était encore intacte alors que tout le reste était en bouillie. 
J'ai tenté d'expliquer cela à Raphaël.
- Quand on ne se questionne plus, on meurt...
Il a haussé les épaules.
- Trop cérébrale...
Morgane riait, le dos au soleil. »

« La lumière du phare est pulsée par une lanterne qui a la puissance d'un cœur. Une pulsation lourde, violente.
Cette lampe, comme une multitude d'halogènes regroupée en un seul faisceau vers lequel les marins tournent inlassablement le regard. »

« Qui l'avait aidé à grandir ? Après combien de cris, de larmes avait-il pu s'éloigner de la douleur et rendre sa vie enfin supportable ? Je l'ai regardé encore, et il y a eu cette intime seconde où il a cessé d'être un inconnu. J'ai eu peur de ça. Une peur violente. J'ai pensé le fuir. »

« Ce Lambert, ne l'aimez pas trop vite... Le désir, voyez-vous, ce besoin que nous avons de l'assouvir, et le regret qu'il le soit... »

« Pourquoi vous ne l'avez pas fait alors ?

Parce que ça s'est calmé... cette colère... cette colère effroyable... Il faut la haine pour tuer, ou alors être fou... Vous ne pouvez pas comprendre...

J'ai serré les poings. Comprendre quoi ? Qu'un jour on se réveille et qu'on ne pleure plus ? Combien de nuits j'ai passées, les dents dans l'oreiller, je voulais retrouver les larmes, la douleur, je voulais continuer à geindre. Je préférais ça. J'ai eu envie de mourir, après, quand la douleur m'a envahi le corps, j'étais devenue un manque, un amas de nuits blanches, voilà ce que j'étais, un estomac qui se vomit, j'ai cru en crever, mais quand la douleur s'est estompée, j'ai connu autre chose. Et c'était pas mieux.

C'était le vide.

Lambert regardait toujours du côté de Théo. Se sentait-il coupable d'être vivant? De ne pas être parti avec eux ? Il m'a dit qu'il était revenu ici, par le train, il y a longtemps. Seul. II voulait revoir la mer, cet endroit où étaient morts ses parents.

- Le jour où vous êtes revenu, vous avez parlé à Théo ?
- Je suis passé devant sa maison. Il était dans la cour. II m'a regardé. Il ne pouvait pas savoir qui j'étais. Il y avait un petit garçon avec lui, il promenait un veau au bout d'une corde... Le veau n'était pas plus grand que lui. Il s'est avancé vers moi et Théo l'a rappelé. Il est venu voir ce que je voulais. Quand je lui ai dit qui j'étais, il n'a pas voulu me parler. Il a dit qu'il n'avait rien à me dire, que c'était un accident. Que des accidents en mer, il y en avait. J'avais entendu un pompier dire qu'il avait éteint la lanterne. Je lui ai demandé si c'était possible. Il n'a pas voulu en parler. Je suis reparti le soir.
- Pourquoi il aurait fait ça ?
- J'en sais rien. »

« Ne plus souffrir de cette manière intolérable. Cette injustice de vivre quand les autres sont morts, et de survivre justement.
Survivre encore. Envers et contre tout.
Envers et contre la mort.
Et se surprendre, un jour, à rire. »

« Lambert était assis au soleil, le dos contre la digue. Je n'ai pas été étonnée de le voir là. Sa maison n'était toujours pas vendue. Il ne semblait pas pressé de partir. Je savais que l'on pouvait rester très longtemps comme ça, les yeux dans la mer, sans voir personne. Sans parler. Sans même penser. Au bout de ce temps, la mer déversait en nous quelque chose qui nous rendait plus fort. Comme si elle nous faisait devenir une partie d'elle. Beaucoup de ceux qui vivaient cela ne repartaient pas.
Je ne sais pas si Lambert allait partir.
Je ne sais pas si j'avais envie qu'il reste. »

« Je me suis approchée du visage décharné de L'Errante,
comme d'une sœur de misère, son sexe ouvert, sa déchirure. Cette impudeur... Comment Raphaël osait-il ? Je ne sais pas où il puisait cette force, de quelle part obscure lui venait ce besoin de creuser toujours plus profond. Sans concession. J'aurais voulu être capable de vivre comme il sculptait. Au sang et à la chair.
Oser ce que j'étais.
Ils sont tous partis, le fondeur, Hermann. Je suis restée seule dans l'atelier, j'ai posé mes mains sur les mains de bronze, L'Errante, dont les joues creuses et les lèvres vides me rappelaient le vide de mon propre ventre.
De mes nuits.
Sans toi.
Mes nuits vides.
Cette femme avait porté son enfant mort dans les bras. Elle avait marché avec lui. Elle l'avait nourri jusqu'à ce que quelqu'un le lui arrache. Un lambeau. Un bras. Comme on t'avait arraché à moi. Que me restait-il de toi ? À la fin, je n'arrivais plus à pleurer. Ils m'ont fait dormir. Des heures. Des jours. Un matin, ils ont ouvert la porte. Il y avait du soleil. Ils ont dit que j'allais mieux.
Je t'ai réclamé. À genoux dans les églises, moi qui ne croyais en rien. Ils ont dû m'enfermer encore. Jusqu'à ce que tu deviennes un silence. Une ombre éternelle sous ma peau. J'ai relevé la tête, doucement. Devant moi, L'Errante semblait me sourire. Sans doute les reflets de la lumière dans les plis du visage. Où est-elle partie après qu'on lui a arraché son enfant ? A-t-elle pu aimer à nouveau ?
Les larmes ont coulé sur mes joues. Je ne savais pas que je pleurais.
Je pleurais pourtant, des larmes tellement salées qu'elles m'ont donné envie de vomir. »

« J'écoutais Ursula. J'aimais la façon précise qu'elle avait de raconter comme si elle voulait donner à voir. La silhouette fragile de l'enfant longeant les murs du couloir, ses pieds dans la poussière, les yeux tristes de Nan, le matin, quand elle trouvait le lit vide. Cette porte qu'il devait pousser. »

« Les gens qui se désirent sont toujours plus beaux. Ça donnerait envie de désirer rien que pour être beaux comme eux. »

« Le soir, j'ai passé ce qui me restait de vert Hopper sur la porte de ma chambre. J'ai laissé la fenêtre ouverte pour faire partir l'odeur.
Je suis sortie.
Il n'y avait personne sur le chemin. Juste un oiseau sentinelle qui observait la lande.
Je me suis assise jusqu'à ce que l'espace m'avale. Fasse de moi un être minéral en contemplation devant le monde. »

« -On va y aller, il a dit d'une voix terne.
Il a repris du café.
Et puis il s'est levé.
Il est passé dans le couloir. La pierre était devant la porte. Il n'a pas expliqué pourquoi elle était là.
Il a ouvert et il est resté sur le côté. Le journaliste s'est arrêté.
C'était toujours comme ça, ceux qui entraient dans l'atelier ne pouvaient rien dire.
J'ai été comme ça moi aussi, la première fois. Immobile, avec cette envie de fuir.
Raphaël a fait un geste de la main, tout était là, l'essentiel de ce qu'il pouvait dire.
Le journaliste s'est enfoncé entre les sculptures. Avec la lumière qui tombait des fenêtres, les patines paraissaient plus rouges. Elles vibraient. L'homme frôlait les ventres, sans oser les toucher. Les membres cassés qui traînaient dans les cartons, les têtes aux bouches comme des cris.
Raphaël l'a laissé faire. Il est allé s'asseoir à sa table.
Les bronzes prenaient la lumière, ils l'absorbaient. Et cette lumière prise devenait une autre lumière. Il s'est passé un temps très long. L'homme a fini par sortir son appareil et il a fait quelques photos des bronzes, Le Silence, Les Suppliantes, Les Femmes assises, quelques sculptures sans titre.
Il a pris une photo de la signature dans le socle.
Il est revenu vers Raphaël.
- Je voudrais faire une photo de vos mains.
Un gros plan, avec un bout du grillage que Raphaël triturait entre ses doigts.
Il a fait aussi deux portraits de lui.
- Je vais vous faire avoir une double page.
Raphaël n'a pas répondu.
Avant de sortir, le journaliste s'est retourné.
- C'est bien, une double page dans Beaux-Arts vous savez... »

« Le vent ne siffle que lorsqu'il rencontre quelque chose. Un obstacle. Il ne siffle jamais sur la mer. L'espace le laisse silencieux.

Lambert m'avait dit cela, le soir de la fête, quand on était accoudés à la lucarne. Il m'avait parlé du vent, là-bas, chez lui. Des sifflements incessants dans les arbres qui le réveillaient et lui faisaient penser à la nuit.
Je suis retournée aux falaises.
Trois poussins étaient nés dans un nid du creux d'Écalgrain.
Un endroit de roches presque rouge. J'ai passé un temps infini à les regarder. Cet appétit féroce qu'ils avaient, à peine éclos.
Je n'ai pas eu envie de les dessiner.
Je ne suis pas passée devant chez Théo. »

« - Vingt-cinq ans que je vivais avec eux... J'avais pas d'homme, pas d'enfant. J'avais au moins un secret. J'ai appris à me taire. Mon père, je le tenais avec ça. Il le savait, il ne parlait plus de partir. Il serait pas plus heureux que nous, c'est ce que je me suis dit, combien de fois ! Pas plus heureux...
La Mère était arrivée près de nous, le ventre contre la table. Je sentais son odeur de vieille. Cette vie de silence. Lili a posé les yeux sur elle. C'était un regard sans amour. Sans pitié.
- Hein la Mère, il serait pas dit qu'il serait plus heureux que nous ?
Une victoire sans gloire. Tellement triste et gagnée sur quoi ? »

« [Lili] Avait-elle pu aimer ? Avait-elle su être femme ? Ce besoin qu'elle avait eu de détruire pour ne pas crever de sa propre douleur. »

« Ici, il neige.
La neige tombe, chahutée par le vent et vient plâtrer les murs du monastère. C'est très important, la neige. Elle n'est pas venue comme les autres années. D'habitude, elle arrive comme la mer monte, avec des flux et des reflux. Elle tombe, elle fond, elle revient, elle fond un peu moins, recouvrant le paysage par couches successives. Cette année, elle s'est installée d'un coup. Hier, j'ai pu me promener. C'est toujours une date importante la première fois où on peut sortir dans la neige.
J'espère que vous allez bien en ce moment et que le froid ne se fait pas trop sentir dans votre maison. »

« La présence de Lambert avait éveillé la meute des fantômes.
Elle les avait faits se lever, dans une formidable avancée, et Nan les avait suivis. »

« J'ai entendu le clic-clac accroché de la pendule, ce moment particulier qui n'arrivait que deux fois par jour, où la petite aiguille, en basculant sur 10 venait se bloquer entre les crans secrets du mécanisme. On s'est tus. Le temps que l'aiguille se décroche, deux minutes se sont perdues, inexistantes. »

« - T'as les yeux de la lande, elle a dit en posant le bol devant moi.
Les yeux de la lande, les yeux de ceux qui errent.
- Une journée entière de guet à la mer, j'étais bien... j'ai fini par dire. »

« Il me regardait le quitter. Il ne cherchait pas à me retenir.
Il lui est arrivé plusieurs fois de me parler de cette maison qu'il avait dans le Morvan, un ancien moulin au bord d'un ruisseau. Il n'en disait pas davantage, simplement qu'il aimerait me montrer cet endroit.
Il est reparti.
C'était bien comme ça. J'apprenais à l'attendre.
Il y avait des silences troublants entre nous. »

« Il a pris mes mains entre les siennes et puis celles de Lambert. Il nous a dit qu'il avait deux heures de temps jusqu'à la messe des vêpres. On a échangé quelques mots sur cette longue route qu'il avait fallu faire pour venir jusqu'ici. Il a expliqué que les chemins les plus longs étaient souvent les plus nécessaires. Marcher et méditer. Il avait mis de longs mois pour arriver ici. Des années encore pour comprendre ce qu'était la vraie vie. Il avait abordé la sagesse. Il était arrivé à la contemplation. »

Quatrième de couverture

La Hague... Ici on dit que le vent est parfois tellement fort qu'il arrache les ailes des papillons. Sur ce bout du monde en pointe du Cotentin vit une poignée d'hommes. C'est sur cette terre âpre que la narratrice est venue se réfugier depuis l'automne. Employée par le Centre ornithologique, elle arpente les landes, observe les falaises et leurs oiseaux migrateurs. La première fois qu'elle voit Lambert, c'est un jour de grande tempête. Sur la plage dévastée, la vieille Nan, que tout le monde craint et dit à moitié folle, croit reconnaître en lui le visage d'un certain Michel. D'autres, au village, ont pour lui des regards étranges. Comme Lili, au comptoir de son bar, ou son père, l'ancien gardien de phare. Une photo disparaît, de vieux jouets réapparaissent. L'histoire de Lambert intrigue la narratrice et l'homme l'attire. En veut-il à la mer ou bien aux hommes ? Dans les lamentations obsédantes du vent, chacun semble avoir quelque chose à taire.

Dans ce livre dense en personnages et en rebondissements, Claudie Gallay nous convainc une nouvelle fois de la singularité de son univers romanesque. Les déferlantes est son cinquième roman publié dans la collection La brune, après l'excellent accueil de ses deux derniers, Seule Venise et Dans l'or du temps.

Éditions du Rouergue, Collection La Brune,  mars 2008
522 pages
Grand Prix des lectrices Elle - Roman- 2009

samedi 8 août 2026

Le jardin sur la mer ★★★★☆ de Mercé Rodoreda

Par la voix d'un vieux jardinier d'une infinie patience, Mercè Rodoreda nous ouvre les portes d'une villa où les étés s'écoulent doucement. Les propriétaires reviennent chaque saison, les fleurs éclosent, les domestiques observent, les cœurs s'aiment, se blessent, se taisent. Et, en contrebas, la mer veille.

J'ai aimé prendre mon temps dans ce jardin. M'attarder sur les iris, les tilleuls, les giroflées. Entendre le ressac, sentir les embruns, regarder les heures s'étirer sous le soleil catalan. La narration est lente, presque immobile, mais elle laisse affleurer, avec une infinie délicatesse, les drames silencieux qui traversent les existences.
« Regardez le jardin, regardez comme il est. Pour en sentir la force et le parfum, c'est la meilleure heure. (...) Si un jour vous vous promenez la nuit sous les arbres, vous verrez tout ce qu'il vous racontera, ce jardin... »
Ce jardin comme le gardien des souvenirs, le témoin des bonheurs éphémères, des amours contrariées et des blessures que le temps ne guérit jamais tout à fait. Les hommes passent. Le jardin, lui, demeure.

Je ne sais pas si je garderai longtemps en mémoire les détails de cette histoire. En revanche, je crois que je n'oublierai pas l'atmosphère qu'elle m'a offerte. L'impression d'avoir vécu un été entre les arbres et la mer, d'avoir été simplement traversée par la vie, avec ses élans, ses peines, ses renoncements et ses instants de grâce 💙

Une lecture douce, mélancolique et profondément contemplative, qui ouvre avec délicatesse mon mois d'août placé sous le signe de la mer #laouviventleslivres 🌿🌊

« La mer perdait peu à peu ses couleurs, vers le soir elle s'agitait et Feliu a cessé de peindre, parce que le vent emportait son chevalet. Il disait qu'il n'était pas content du tout de ce qu'il avait peint cet été. »

« La mer, je ne la regardais même pas. Le mois de janvier a été le plus froid de toute ma vie. On aurait dit que le monde était devenu blanc. Pas de neige, mais d'une sorte de givre et d'une sorte de clarté que le ciel nous offrait. Les jours où il y avait du soleil, je sortais le prendre à ma porte, avec ma chaise basse. Je restais tranquille, un peu somnolent, et dès que le soleil passait derrière l'eucalyptus je rentrais. Les jours de pluie, tout le jardin, aussi loin que portait le regard, était une étendue de troncs noirs. Et la pluie accentuait l'odeur de pourri des feuilles mortes. »

« Un matin, vers les onze heures, j'étais dehors, près de la maison de verre, à égrener des giroflées. J'entends des pas et je me retourne : c'était Eugeni. Il m'a dit bonjour, c'est accroupi devant moi pour regarder ce que je faisais.
- Vous réservez des graines ?
- Comment vous le savez, que je veux réserver des graines?
- Parce que je le vois.
- Tout ce que je fais, c'est peut-être pour le jeter après. 
- Non. Vous réservez des graines. Moi aussi, quand j'étais petit, j'ai égrené des giroflées pour réserver des graines. Mais pas une montagne, comme vous... Vous voulez que je vous aide ?
Bien qu'il soit grand et mince, il ressemblait un peu à sa mère, qui était petite et plutôt ronde. Il s'est mis à égrener des giroflées avec moi. Tout à coup, j'ai vu sa mère en train de tricoter, devant mes yeux. Il ne lui manquait que le truc qu'elle faisait avec le nez. Et pendant un instant j'ai cessé de respirer, involontairement, parce que j'étais sûr qu'il allait le faire. »

« - J'ai comme l'impression que vous êtes de ceux qui pensent toujours aux choses d'avant.
Il a réfléchi un moment, il m'a regardé en face et il a dit :
- C'est difficile de dire oui ou non. Parfois oui et parfois non... Je suis plutôt détaché du passé.
Un autre jour, en passant, et je ne me souviens plus de quoi nous parlions, il a dit qu'il y avait des gens qui avaient du mal à ne pas se rappeler l'époque où ils étaient enfants. »

« - Ce jardin...
- Je vois bien qu'il vous plaît.
- C'est un jardin comme celui que j'aurais aimé avoir quand j'étais petit. Sans savoir qu'il pouvait exister.
Parfois, il passait la main sur le tronc d'un tilleul.
- Pourquoi il y avait tellement d'hirondelles par ici, au mois de septembre ?
Et nous nous promenions. »

« On ne vit que jusqu'à douze ans. Et moi, j'ai l'impression de ne pas avoir grandi. »

« - Monsieur Bellom, je ne sais pas comment vous remercier...
Il a levé une main et m'a fait taire d'un geste.
- Regardez la mer, ce dos si plat...
- Il faut que je vous remercie et vous ne me laissez pas faire. Mais vous savez une chose ? Si on me sort d'ici, ce sera pour m'enterrer. Peut-être que celui qui achètera la maison me gardera... Comme monsieur Francesc. Je lui dirai que je fais le travail comme un jeune... Avec plus de connaissances. Vous savez tout ce qui s'est passé et vous savez que ma Cecília est morte. Et c'est la vie. Mais tant que je resterai ici, elle ne sera pas vraiment morte... Croyez bien que c'est la vérité ; elle ne sera pas tout à fait morte... J'y suis depuis que j'ai été soldat, dans cette maison, je vous l'ai déjà raconté. Un jour après l'autre... Regardez le jardin, regardez comme il est. Pour en sentir la force et le parfum, c'est la meilleure heure. Regardez les tilleuls... Vous voyez comme les feuilles tremblent et nous écoutent ? Vous riez... Si un jour vous vous promenez la nuit sous les arbres, vous verrez tout ce qu'il vous racontera, ce jardin...
Nous nous sommes séparés là, au pied du mirador, et c'était, comme qui dirait, la fin de l'histoire. »

Quatrième de couverture

Il se souvient de la villa qui donnait sur la mer et de son opulent jardin : il y soignait iris, trompettes des anges, glaïeuls et pulmonaires. Témoin discret et impartial, le vieux jardinier raconte : le jeune couple, beau et fortuné, leurs amis toujours plus nombreux, les baignades et les promenades à cheval, une vie d'insouciance et d'oisiveté sous les yeux de l'indomptable cuisinière et de toute une maisonnée. Avec l'arrivée d'un nouveau voisin, fortune faite en Amérique, surgit la menace d'un passé enfoui.

Comme au ralenti, le drame se déroule, dans un luxe de détails et de non-dits, un savoureux mélange de détachement et d'émotion.

Née à Barcelone, Mercè Rodoreda (1908-1983) est incontestablement la grande dame des lettres catalanes. Écrit en exil, Le Jardin sur la mer est comme le présage de la fin d'une époque, un roman éblouissant.

Éditions Zulma,  janvier 2025
250 pages
Traduit de l'espagnol par Edmond Raillard

mercredi 29 juillet 2026

Ultramarins ★★★★☆ de Mariette Navarro

Je suis revenue de ce voyage, le goût du sel sur les lèvres, le souffle un peu plus ample, l'envie de lever les yeux vers un horizon que l'on croyait immobile.

Mariette Navarro ne raconte pas seulement une traversée de l'Atlantique. Elle nous invite à franchir une frontière invisible, celle qui sépare la routine de l'élan, le devoir du désir, la terre ferme de cet appel mystérieux qui, parfois, nous pousse à quitter le rivage sans savoir pourquoi.

Tout commence par une baignade.

Une décision aussi soudaine qu'inexplicable. Une poignée d'hommes qui abandonnent, l'espace d'un instant, la mécanique bien huilée de leur métier pour retrouver la fraîcheur de l'eau sur leur peau. Quelques minutes suspendues. 
Et soudain, quelque chose change. L'océan n'est plus seulement une immensité à traverser. Il devient une présence. Une respiration. Une force qui efface les certitudes autant qu'elle révèle les êtres.
« On ne la déchire pas comme un tissu, on n'y laisse pas d'empreinte comme dans le sable ou dans la neige. En y plongeant, on se condamne à l'invisibilité. »
Mariette Navarro fait dialoguer les corps avec les éléments. Sous sa plume, la mer possède une mémoire, une volonté presque. Le cargo lui-même semble respirer, hésiter, s'égarer. Le réel glisse imperceptiblement vers le merveilleux sans jamais rompre le charme.
Au cœur de ce récit se tient aussi une femme, la commandante. Celle qui ne plonge pas, mais qui appartient peut-être plus que tous les autres à la mer. Son regard sur les marins est d'une beauté saisissante.
« Il y a les vivants, les morts, et les marins. »
Certains êtres vivent toujours sur une ligne de crête, entre l'ancrage et le départ, entre la présence et l'absence. Ils portent en eux un horizon que rien ne peut vraiment contenir.

Sous la beauté des images affleure aussi une réflexion discrète sur notre monde. Ces hommes transportent les marchandises qui relient les continents, nourrissent une économie qui ne s'arrête jamais. Puis, un jour, ils choisissent l'inutile. Ils s'offrent quelques instants de liberté, comme une respiration arrachée au vacarme des flux, des chiffres et des obligations.

Vous ne trouverez pas dans Ultramarins une histoire spectaculaire mais une invitation à dériver un peu, à ralentir, à écouter les appels que l'on tait. Un roman qui ne cherche pas à tout expliquer et nous laisse le soin d'habiter ses silences. Si vous n'aimez pas les récits qui laissent une part de mystère, peut-être est-il préférable de passer votre chemin ;-)

« Il y a les vivants, les morts, et les marins. 
Ils savent déjà, intimement, à quelle catégorie ils appartiennent, ils n'ont pas vraiment de surprise, pas vraiment de révélation. Ils savent, à chaque endroit où ils se trouvent, s'ils sont à leur place ou s'ils n'y sont pas. 
Il y a les vivants occupés à construire et les morts calmes au creux des tombes.
Et il y a les marins. »

« Ils glissent dans l'eau.

Pointe des pieds puis corps entier, douleur vive de la fraîcheur et du sel qui brûle comme s'il était plus cuisant au contact des peaux. Cages thoraciques compressées par l'immense océan : on dirait que la masse énorme, et par endroits grise, ne se laisse pas pénétrer si facilement, il n'y a qu'à voir comment, depuis le départ, elle referme systématiquement l'eau derrière le cargo qui pourtant met toute sa force pour la fendre. On ne la déchire pas comme un tissu, on n'y laisse pas d'empreinte comme dans le sable ou dans la neige. En y plongeant, on se condamne à l'invisibilité. En glissant, ils se demandent s'ils peuvent tous ressentir la même chose, si l'océan joue aussi ce rôle-là, de relier les esprits entre eux quand les corps s'y ébattent, de conduire les impressions comme la foudre. Au moment de toucher l'eau, ils forment une équipe dans l'exaltation, pour un peu ça illuminerait les profondeurs marines, ce courant qu'ils ont l'impression de faire jaillir de chacun de leurs gestes. »

« À chacun son image secrète de liberté, à chacun son choc en changeant d'élément. On voit sous leurs paupières passer des paysages, des vacances d'enfance, des plaines si vastes qu'on les croit préhistoriques, des pluies de déluge, des vélos lancés sous des soleils de plomb, des maisons minuscules cachées dans les rochers, des champs de tournesols et des champs de colza, des plages, des épices, des cabanes. »

« Voilà les visages extatiques, abandonnés, les corps arqués par le plaisir. Et chacun sait que c'est dans sa langue que la mer est la mer et l'océan, puissant. »

« Ils tenaient à la nudité, il semble maintenant que c'est ce qui a précédé l'idée, une envie de nudité dans l'eau, une envie bête et précise, assez pour devenir leur obsession, la peau avant tout, la peau poussant à la folie, la peau cherchant la légèreté et la fraîcheur salutaire.
Maintenant elle s'érige, la peau, et se repaît de ça, de froid, de sel, de ballottements réguliers dans les vagues même minimes. Dans la première minute ils évoluent sous l'eau, font les étoiles et se propulsent, ils ne s'orientent pas, ouvrent les yeux dans la mer à la recherche du cargo, de la grande ombre, de la coque gigantesque, et puis oublient ce qu'ils cherchaient quand le soleil scintille à la surface et que lentement ils en approchent leur visage, émergent, respirent. »

« Ils n'ont aucun problème pour se maintenir au-dessus de l'eau, ils n'ont pas d'inquiétude encore, ils sont de ces hommes familiers de leur corps, de salle de sport en entraînement, ils sont de ces hommes à l'écoute de la moindre de leurs faiblesses.
Ils ne sont pas intimidables, pas de ceux qu'une seconde d'absence peut rendre vulnérables, ils se disent qu'ils en ont vu d'autres, des moments de la vie où il faut être là, concentré au centre de soi-même. Ils savent que ce métier, ils l'ont précisément choisi pour ces heures de bras de fer entre la nature et eux. Alors ils tendent le cou autant qu'ils le peuvent et cherchent à repérer où nagent les autres. Ils savent qu'il est important, précisément maintenant, d'encourager et d'être encouragés, de reformer le groupe, de se serrer les coudes.
Ils sont une équipe, et puis des hommes adultes, n'est-ce pas, même si dans l'eau ils ont cru un instant peser le poids de leurs dix ans. »

« Ils n'auront pas dessiné un filet bien large au milieu de l'océan.
Ils n'auront pas nagé plus de trente-cinq minutes.
Ils n'auront pas été autre chose que des créatures terrestres qui paniquent dans le bleu.
Ils auront vu leur vie résumée dans une vague, espéré le rivage et le réveil. »

« Il y a les vivants, les morts, et les marins.

On peut respirer encore et être déjà mort. On peut être discret, terriblement vivant. On peut porter la mer en soi, en n'ayant jamais senti l'odeur du sel, en n'ayant même jamais quitté la campagne ou la ville.

On sait quand on est mort ou quand on est marin, même rivé au sol. On sait quand on dérive, quand on passe à côté. Quand le sol n'est pas ferme sous les pieds. On sait quand on est d'ici sans en être, et toujours appelé au départ.

Il y a les marins, qui pour certains n'ont jamais vu la mer, et ne s'appelleraient jamais eux-mêmes de ce nom qu'ils ne connaissent pas. Ils portent quelque chose des disparus alors même qu'on leur parle, qu'on les tire vers la vie pour conjurer l'angoisse, alors même qu'on les touche et leur soutire des promesses.

Il y a les marins, absents jusqu'au vertige, familiers de la mort sans en passer la frontière, travaillés par la question jusqu'à la maigreur, plus là quoi qu'il en soit, dérivant les pieds fixes, avec ce pouvoir qu'on leur envie d'observer de loin comment la vie se débrouille sans eux.

Elle pourrait dire de chaque personne croisée dans sa vie ce qu'il est et ce qui l'attend, l'errance ou l'ancrage, la maison ou le départ permanent, la verticalité ou l'horizon infini.

Cela n'a aucune importance, mais c'est sa façon de lire le monde.

Elle, elle appartient à la mer. Bien avant d'avoir navigué, dans les années terrestres de maison chaude et de fratrie, de giron maternel et de chemin vers l'école, dans les années, même, de ville éloignée de tout port, d'études et de livres lus, elle ne marchait pas sur le même sol que les autres, et cela n'empêchait en rien l'amour et les étonnements, les courses dans l'herbe et les baisers sur les bancs. Elle était seulement plus prompte à la disparition, à s'envoler au moindre courant d'air. »

« Elle se souvient que ce n'est jamais facile. Qu'on ne passe pas comme ça d'une catégorie à l'autre comme de la mort à la vie sans y perdre un peu de ses repères et de sa souplesse. Elle sait qu'on n'est pas toujours les bienvenus sur le dos des océans, qu'on ne peut pas impunément s'agripper à leur crinière. »

« Elle considère cette vingtaine d'hommes qui vont où bon leur semble, où ils peuvent, comme ils peuvent, parce qu'ils l'ont décidé, parce que tout à coup leur mission n'a plus eu d'importance, ni leur métier appris. Une idée a traversé leurs corps, ils ont eu envie de se mettre nus. Ils n'ont plus eu peur d'être surveillés, évalués, de produire un retard aux conséquences chiffrables. Elle voit ces hommes nus dans l'eau, parce qu'ils n'ont plus pensé à la sécurité ni aux limites. Ils sont comme des enfants heureux dans leur baquet, dans leur piscine, qui ne se posent pas la question de savoir nager ou pas. Elle regarde ces hommes risquer la noyade, parce que quelque chose en elle a dit d'accord. »

« Elle doit régler les formalités qu'elle connaît par cœur, les papiers pour entrer au port une fois à destination, les justificatifs d'usage. Les documents confidentiels sur les marchandises qu'elle transporte, leur degré de dangerosité, dont elle n'informera personne dans l'équipage. Elle empile dans une série de messages les données mécaniques et les données économiques, les flux, les charges et les contrats marchands. Elle sait qu'elle participe à un ballet absurde et toujours à recommencer, celui des échanges internationaux, celui de l'argent qui se fabrique lorsque des bras au port soulèvent et actionnent, lorsque des hommes dans la machine se brûlent le visage huit heures par jour dans les vapeurs de fuel. »

« Au début il envoyait des photos de l'horizon, pensait que sa passion deviendrait partageable, et que ce serait rassurant de montrer jour après jour les facettes du gros navire sur l'eau. Mais, quoi qu'il dise, c'était trop égoïste. S'émerveiller d'une vague ou d'un soleil, c'était déjà trahir l'amour et son mariage, et cette famille qui doit déjà fonctionner sans lui plus de six mois par an.

Alors, comme toujours, il ne dit rien du bateau ni de la mer, rien de son rythme laborieux, rien des tablées aux conversations techniques, rien du verre pris le soir pour appeler le sommeil. Il finit par dérouler, mécaniques, les mots d'amour, en essayant de ne pas écrire les mêmes que la veille. En essayant de les remplir de nouveau d'un sentiment unique et puissant. Mais il n'y arrive pas. Il efface. Il se contente de demander des nouvelles du petit. Je vous aime. 

Quand il sera de retour à terre, il essayera une fois ou deux de raconter la peur qui le saisit parfois, lui aussi, de ne jamais revenir, de ne plus savoir qui il est, ni à quelle vie il appartient. Il essayera de raconter comment on doit, en mer, s'accrocher à son esprit plus fermement qu'ailleurs, comment il faut chaque jour vérifier sa pensée comme on vérifie la latitude, la longitude et les moteurs. Il racontera que certains vents apportent la joie, la folie, l'inconscience.

Mais il s'arrêtera avant d'avoir prononcé le premier mot, parce que le regard de sa femme le fera taire, parce qu'ouvrir cette porte-là, ce serait pour elle des jours entiers de larmes, le corps secoué de spasmes, de maigreur accentuée. Il fera alors des projets en dur, passera son temps à courir les agences immobilières et à imaginer des travaux, à refaire le mur du jardin, à changer les meubles de la cuisine, la voiture peut-être même, sans jamais se reposer, en attendant le prochain départ.

Il essayera de dire à son fils combien il est heureux, combien il aime le défi de faire flotter sur l'eau tout ce métal. Combien il aime n'être plus d'aucune terre et ne plus pouvoir appeler personne pendant des jours entiers, même s'il s'inquiète pour lui, même s'il n'aime pas imaginer qu'il pourrait ne pas être là, s'il lui arrivait quelque chose. Il ne lui dira rien, que des histoires rassurantes de travail et de routine, que les discours qu'on sert dans les familles pour que les enfants poussent droit.

Il laisse le téléphone à côté du galet, et du ticket de métro qui lui rappelle qu'une fois il a essayé de partir, de quitter la maison trop neuve pour un studio à Paris.

Qu'au bout de quelques jours il a fait demi-tour, il a repris son rôle et ses responsabilités, accroché les rideaux, monté un second mur, enterré cette histoire au fond du jardinet. »

« C'était juste avant le dîner. Elle y repense sur son lit, maintenant, et les points se relient à chaque événement, jusqu'au moment présent : comment naviguer sans tenir compte des signaux d'humeur que l'océan nous adresse ?

- Quelque chose s'est planté dans ton gros cœur, bateau. Un harpon, invisible et puissant. L'arrêt de mort de quelques certitudes. Tu nageais dans ton propre sang, quand je n'avais en tête que la routine et les petites habitudes comptables du soir. »

Quatrième de couverture

« Ils commencent par là. Par la suspension. lls mettent, pour la toute première fois, les deux pieds dans l'océan. Ils s'y glissent. À des milliers de kilomètres de toute plage. »

À bord d'un cargo de marchandises qui traverse l'Atlantique, l'équipage décide un jour, d'un commun accord, de s'offrir une baignade en pleine mer, brèche clandestine dans le cours des choses. De cette baignade, à laquelle seule la commandante ne participe pas, naît un vertige qui contamine la suite du voyage. Le bateau n'est-il pas en train de prendre son indépendance ?

Ultramarins sacre l'irruption du mystère dans la routine et l'ivresse de la dérive.
« Ils tracent un cercle à la surface, on dirait qu'ils prennent la mer pour du papier, leurs bras pour les compas de leur enfance. »
« C'est là, sans doute, l'événement de la rentrée littéraire. »

Muriel Steinmetz, L'Humanité

« D'une poésie époustouflante. Chapeau l'artiste ! »
Astrid de Larminat, Le Figaro

Mariette Navarro s'attelle avec succès à l'écriture du vertige métaphysique. »
Zoé Courtois, Le Monde des livres

« Une langue si sensible et si belle qu'elle vous happe, vous transporte. Vous ensorcelle. »
Éric Gilbert, La Dépêche du Midi

« Ultramarins envoûte de la première à la dernière ligne. Fascinant, obsédant, et pourtant d'une légèreté admirable. »
Gabrielle Napoli, En attendant Nadeau
« Ils croient qu'on peut plonger dans un miroir sans être englouti par la vague, disparaître du côté du monde où la lumière ne passe plus. »
Éditions Quidam Éditeur,  octobre 2021
146 pages 

mercredi 10 juin 2026

L'éveil ★★★★★♥ d'Elizabeth Rush

🌎❄️ Coup de cœur.
Embarquer à bord d'un brise-glace en direction du glacier Thwaites, l'un des plus surveillés de la planète, et en revenir profondément transformée. Observer un monde qui se défait tout en espérant donner naissance à un autre. Voilà ce que propose Elizabeth Rush dans ce récit hors du commun.

Une expédition scientifique en Antarctique, dans laquelle l'autrice explore bien davantage que la fonte des glaces. Elle interroge notre rapport au vivant, au changement climatique, à la communauté, au soin porté aux autres, au temps, au corps, à la transmission, mais aussi à son propre désir de maternité. Entre le vêlage des glaciers et la possibilité de donner naissance, elle tisse des liens inattendus et bouleversants servis par  une écriture qui ne cherche pas à démontrer mais à explorer. Elle part avec ses questions, ses incertitudes, ses contradictions. Comment agir dans un monde qui change si vite ? Comment envisager l'avenir ? Comment accueillir la vie alors que le dernier continent se fragmente sous nos yeux ?
C'est sans doute ce qui rend le voyage si vivant ; le lecteur découvre en même temps qu'elle.

Elizabeth Rush a cette capacité à tenir ensemble des choses que l'on oppose souvent comme la science et l'émotion, la rigueur et l'émerveillement, l'inquiétude et l'espoir, la fonte des glaces et le désir de donner la vie. Elle écrit avec une humilité rare. Elle embarque sans savoir exactement ce qu'elle va trouver. Elle observe, écoute, doute, apprend. Cette posture donne vraiment au livre une profondeur particulière.

Elle est vraiment fascinante cette aventure collective menée dans l'un des endroits les plus inaccessibles du monde. Les pages consacrées aux scientifiques, aux marins, aux techniciens et à la vie à bord est un formidable portrait de l'intelligence humaine lorsqu'elle coopère. Même les passages les plus techniques restent passionnants tant ils sont incarnés par celles et ceux qui consacrent leur vie à comprendre notre planète.

Il y a cette idée qui revient souvent dans cet essai, celle que certaines réalités ne peuvent être comprises uniquement par l'intellect. Il faut les éprouver physiquement, émotionnellement. Se tenir devant un glacier qui vêle. Désirer un enfant sans savoir si ce désir pourra se réaliser. Habiter cette zone d'incertitude.
« Je voulais me tenir au pied de cet énorme glacier [...] pour vivre dans ma chair ce que mon esprit avait encore du mal à se figurer. »
L'Éveil est un récit de voyage, une réflexion écologique, une chronique de bord, une méditation sur la maternité et sur notre place dans le monde. Il est riche, intelligent et profondément humain.

J'ai ouvert L'Éveil en pensant partir vers l'Antarctique, vers un glacier mythique, vers une mission scientifique hors norme. Et puis, sans vraiment m'en rendre compte, je me suis retrouvée à réfléchir à des questions beaucoup plus vastes.
Je crois que c'est précisément le genre de livre qui rappelle pourquoi on aime tant lire.

Et pour continuer, Elizabeth Rush nous partages ces notes en fin d'ouvrage. Voici quelques références d'articles issues de ces notes :

Essai "First passage" d'Elizabeth Rush illustré par les magnifiques photos d'Erika Blumenfeld disponible ici : https://orionmagazine.org/article/first-passage/ 

Tasha Snow, coordonnatrice des médias, a créé un blog intitulé Snow on Ice. Elle y raconte certaines de ses expériences à bord, vues sous un autre angle. Tasha Snow, «Snow on Ice: Setting Sail #2», ITGC, 30 janvier 2019.
https://tsnow03.github.io/?utm_source=ig&utm_medium=social&utm_content=link_in_bio&fbclid=PAb21jcASThmxleHRuA2FlbQIxMQBzcnRjBmFwcF9pZA81NjcwNjczNDMzNTI0MjcAAafv34Q5-5FHOsGEoerPqffoSfBJHSk1X7mFbeQsGm_AwmBEY0EccNQdooEDXQ_aem_vCVIZQpKJqIx2upX5PQfrA

Préambule à la présentation des personnages 
« En janvier 2019, 57 personnes mettent le cap vers le glacier Thwaites à bord du R/V* Nathaniel B. Palmer. Près de la moitié d'entre eux sont des membres d'équipage ou du personnel de la base de recherches. L'autre moitié est constituée de scientifiques subventionnés et d'une poignée de journalistes. La liste ci-dessous présente ceux qui figurent dans ce livre : elle est classée par domaine de compétences, avec mention du pays d'origine entre parenthèses. Les scientifiques se répartissent entre trois équipes. Les projets GHC et THOR cherchent à reconstituer l'évolution dans le temps de la calotte glaciaire à partir des données géologiques prélevées dans la glace et les sédiments. L'équipe TARSAN observe les interactions actuelles entre l'océan et la glace. La somme de leurs travaux doit nous permettre de mieux comprendre le comportement actuel et futur du glacier Thwaites, entreprise qui serait impossible sans le travail, la créativité et l'attention du personnel de bord du Palmer. »
*Abréviation de research vessel, (navire océanographique).

« DÉPARTS

LE DÉCOR : Punta Arenas, Chili. La troisième ville la plus méridionale au monde. En janvier, le soleil se couche à minuit. Un groupe de cormorans drapés dans leur smoking de plumes, des yeux ronds d'un bleu stupéfiant - se chamaillent par manque de place sur une jetée. Encore plus au sud, la glace qui recouvre le dernier continent est en train de fondre. Certains considèrent ce moment charnière (et les nombreux autres à venir) comme le début de la fin. Certains voient les prémices de l'insurrection dans la dislocation fracassante des glaciers. »

« Qui sait quand tout cela a commencé ? Quand nous nous sommes retrouvés si étroitement liés l'un à l'autre, happés par la glace, obsédés par les annonces de fins déjà en marche, par l'idée de donner la vie alors que nos tiroirs fourre-tout débordent, que les méduses s'échouent sur la plage, que les plantes pollinisatrices continuent de fleurir même au mois d'octobre, bien après la saison des monarques ? Que faire de tout cela ? Que faire au milieu de tout cela ? Chacun d'entre nous commence à sa manière. Et pourtant, le commencement est le même pour tous. »

« Miami existera-t-il encore dans cent ans ? Ce sera au Thwaites d'en décider.
C'est du moins la théorie partagée par de nombreux scientifiques, raison pour laquelle le magazine Rolling Stone l'a surnommé le « glacier de l'Apocalypse » il y a quelques années. Mais personne ne s'était encore rendu sur sa zone de vêlage (l'endroit où le glacier se disloque dans la mer), si bien que la plupart de nos hypothèses sur son évolution reposent sur un mélange de science et de spéculation, de modélisations désuètes sur fond d'anxiété croissante. Plus nous en apprenons sur le Thwaites, plus nous comprenons à quel point nos prévisions sur la vitesse de l'élévation du niveau de la mer sont ténues, car basées en premier lieu sur des processus physiques déjà observés par les humains. Il est tout à fait possible qu'au point le plus froid de la planète, dans un lieu qu'aucun d'entre nous n'a jamais approché de près et encore moins inventorié avec la rigoureuse méthodologie appelée par la science, l'un des plus gros glaciers au monde s'écarte du scénario que nous avons imaginé pour lui et remette en cause nos projections même les plus poussées.
Cette possibilité m'effrayait autant qu'elle m'intriguait, si bien que j'ai envoyé ma lettre de candidature à la résidence Antarctic Artists and Writers de la NSF avec l'étrange espoir d'assister moi-même aux effets de cette transformation. Je voulais me tenir au pied de cet énorme glacier, voir de jeunes icebergs dégringoler dans l'océan comme des éboulements de falaise pour vivre dans ma chair ce que mon esprit avait encore du mal à se figurer à savoir que la dislocation de l'Antarctique pourrait bien redessiner les cartes du monde entier. »

« Dans une lettre adressée à sa famille, l'autrice explique pourquoi sa collègue et elle ont décidé de se rendre au pôle Sud. Ce n'est ni la soif de conquête ni la curiosité scientifique qui les ont attirées en Antarctique, précise-t-[Dre Jerri Nielsen] : « Nous sommes la raison même de notre présence. Nous sommes là l'une pour l'autre [...] Nous venons pour nous comprendre et nous soutenir d'une manière qui n'est pas de ce siècle, pas de cette époque. »
Bien après avoir terminé ma lecture, je resterai marquée non par les détails éprouvants du développement de sa maladie, mais par sa description de la communauté humaine qui se tisse autour d'elle durant la longue nuit antarctique, des soins et de l'attention des membres de l'équipe les uns envers les autres, et surtout ceux qui souffrent. Vingt ans après la parution de ce livre, alors que nous vivons sans doute les moments les plus clivants de l'histoire moderne, je me sens à la fois émue et épouvantée à l'idée de forger des liens aussi étroits avec de parfaits inconnus. »

« Pendant longtemps, l'Antarctique est resté loin de mes pensées. Je n'avais jamais réfléchi au fait que, jusqu'à récemment encore, ce lieu n'était qu'une idée abstraite pour nous.
Aristote se représentait la Terre comme une sphère avec des courants de climat glacial tournoyant autour des pôles. Cinq cents ans plus tard, Ptolémée avançait que si le monde était rond, il devait bien y avoir quelque chose de très lourd à sa base pour l'empêcher de basculer de son axe, comme un large territoire faisant office d'ancrage. Son nom à pro-prement parler n'est apparu qu'au début du XVI siècle et provient du grec arktikos, qui signifie « de la Grande Ourse » en référence à Ursa Major, la plus grande constellation de l'hémisphère Nord. Des siècles avant que l'humanité le découvre physiquement, antarktikós était perçu comme l'antithèse du familier, un ballast glacial dominé par des étoiles inconnues. »

« « Je dirais qu'on doit avoir plus d'une cinquantaine de spécimens autour de nous parce qu'on voit une bonne vingtaine de jets, explique Gui. Et quand on en voit vingt, ça veut dire qu'on peut multiplier le nombre d'animaux par deux. »
Trois panaches supplémentaires s'élèvent vers le ciel, diaphanes dans la lumière du soir.
« Je crois que c'est très bon signe, dis-je, aussi bien à lui qu'à moi.
- Nous partons pour une durée exceptionnellement longue. »
Gui me désigne Punta Arenas et les trois morros ocres qui la surplombent. C'est la dernière fois avant des mois que nous voyons des rues, des voitures, des panneaux publicitaires et d'autres humains, toutes choses qui rétrécissent à mesure que nous nous éloignons de la côte.
« Bienvenue en mer », ajoute Gui d'une voix émerveillée. »

« L'isolement et le déséquilibre entre les sexes contribuaient largement à l'incidence élevée des violences sexuelles lors des expéditions polaires à ce jour, mais je commençais aussi à soupçonner le langage métaphorique biaisé des récits consacrés à l'Antarctique d'influencer et de façonner la manière dont le dernier continent est perçu, non seulement par les quelques femmes qui y travaillent, mais aussi par toutes celles qui vivent à des milliers de kilomètres et ne l'appréhendent qu'à travers les mots. »

« Le problème du storytelling autour de l'Antarctique n'est pas tant l'étroitesse du point de vue des explorateurs, limité par leur propre contexte historique, mais son influence disproportionnée sur notre vision du continent, réduisant tout ce qu'il contient à une poignée de clichés. Si nous avions plutôt appris à considérer l'Antarctique non pas comme un trophée à gagner, mais comme un acteur légitime de son histoire, une entité qui nous façonne autant que nous la façonnons ? Si nous en venions à le voir comme un être vivant et non un objet inerte, une aubaine et non plus une menace, le messager du changement plutôt que de l'apocalypse ? En sortant de la douche pour me sécher, j'étais parvenue à la conclusion qu'il me fallait désormais considérer l'Antarctique non plus comme un avant-poste solitaire à l'extrémité de la Terre, mais comme un lieu où la vie commence. »

« [...] avant d'essayer de mettre un humain au monde, je voyagerais jusqu'à ses confins, là où la survie est difficile, pour être le témoin de l'impact de notre espèce sur le seul continent dépourvu de population autochtone, ce territoire qui appartient en théorie à nous tous. Je m'apprête à vivre des choses dont je n'ai pas la moindre idée. J'ignore comment cette expédition affectera mon désir d'enfant, pas plus que je ne sais comment ce désir affectera la glace ou le récit que je ferai de mon expérience. Au seuil de cette année qui n'en est pas tout à fait une, je vis, à bien des égards, un moment charnière. Je n'assisterai peut-être qu'au vêlage d'un glacier. Je rentrerai peut-être chez moi pour faire grandir un autre corps dans le mien. C'est un peu troublant de voir ces deux hypothèses se côtoyer dans ma tête - l'une symbole de désintégration, l'autre de création. Les humains ont longtemps projeté leurs désirs et leurs craintes sur la glace, et je ne fais pas exception à la règle. Plus je me sens bancale, tiraillée dans deux directions à la fois, plus s'impose en moi, comme une évidence, le projet de chroniquer les étapes de mon double périple vers l'Antarctique et la maternité. »

« ANNA :
Pour répondre aux enjeux majeurs qui se présentent à nous, nous devons établir des passerelles entre nations, entre domaines de compétences et entre individus. Et nous avons chacun notre personnalité. L'isolement de l'Antarctique, et de la mer d'Amundsen en particulier, fait que si vous avez besoin de données qui remontent à plus d'une année, ce ne sera pas forcément vous qui irez les chercher. Chaque fois que j'ai un pincement au cœur en me disant : Oh, ce serait tellement plus simple de faire ça moi-même, je me ressaisis. C'est justement grâce à la collaboration que les recherches à long terme, celles qui documentent le mieux le changement climatique, sont possibles. 
[...]
MEGHAN :
Avant de venir ici, j'ai fait des interventions devant des classes de CE1 et de CMs dans l'école où enseigne ma mère. Ils voulaient tous savoir combien il existe d'espèces de manchots, et s'il y avait des ours polaires. La réponse est non. Ils voulaient savoir jusqu'où la température descendait. Ils voulaient savoir si j'allais nager dans la mer. La réponse est non. Je n'aime pas trop le froid. Je n'aime pas du tout le froid, même. Mais vous savez quelle était la question qui revenait le plus souvent ? Combien de gens sont morts en Antarctique ?

LUKE :
Tout le monde rêve de voir la glace de près. Nous, d'un point de vue strictement opérationnel, on nous apprend que plus on peut l'éviter, mieux c'est. Il n'y a aucune raison de s'approcher d'elle. Aucune.

RICK :
Personne n'a envie de heurter un iceberg. On fera tout pour éviter ça. »

« J'ai envie de savoir qui je deviens sans tous les trucs dont je crois avoir besoin. »

« LINDSEY :
Je travaille en mer depuis mes 18 ans. J'ai chopé le virus. J'adore cette communauté qui se forme instantanément à bord. Il y a une interaction différente qui relie les humains sur un bateau.
Mon mari (Carmen Greto, l'un des techniciens sur le Palmer] aime travailler en mer lui aussi. Il faut un certain tempérament pour partir bosser loin de chez soi pendant des mois et renoncer aux conditions de vie auxquelles on est habitué sur la terre ferme. J'ai toujours pensé que ce serait intéressant de faire venir un psy à bord pour comprendre ce qui se passe à un niveau inter-personnel quand des gens se retrouvent isolés en mer pendant une période donnée.
Ma journée démarre à 7 heures du matin. Mon premier réflexe, c'est de regarder par le hublot pour voir où on est. Hier soir, avant d'aller me coucher, j'ai compris qu'on quittait la station de carburant pour aller au quai technique et passer la douane. Mais il y a eu changement de programme au milieu de la nuit parce qu'à mon réveil, on était de retour au quai Magallanes. D'après le capitaine, les vérifications système ont révélé une avarie au niveau du gouvernail, donc on a fait demi-tour. C'est très rare qu'il y ait un problème avec le bateau.
Les plongeurs sont descendus. Je ne sais pas encore ce qu'ils ont trouvé. Mais il y avait une grosse flaque dans le couloir au pied du tableau blanc, qui était recouvert de croquis de gouvernail. J'en ai déduit que quelqu'un avait plongé sous la coque et essayé de décrire ce qu'il avait vu. J'espère qu'on pourra repartir bientôt, mais je préfère ne pas donner d'estimation parce que quand on calcule un délai, on se fixe des attentes. Je ne dirai qu'une chose : à départ houleux, traversée tranquille. »

« L'imagerie satellite montre que, rien que cette année, le glacier s'apprête à perdre 50 milliards de tonnes de glace, soit l'équivalent de la grande pyramide de Khéops multipliée par 8 000. »

« Quand j'essaie de comprendre pourquoi, quand j'essaie de penser au-delà de la simple arithmétique de mon empreinte carbone en choisissant de me rendre jusqu'au Thwaites ou d'avoir un enfant - quand je justifie ces décisions par leurs potentiels bienfaits, par exemple en me disant que nos recherches et nos témoignages contribueront peut-être à la mise en place de règles environnementales plus strictes qui, à leur tour, réduiront singulièrement l'empreinte carbone de mon enfant, je m'aperçois que je suis sur la défensive.
Aurais-je du mal à assumer mes propres contradictions ? »

« BECKY :
J'aime bien le fait de ne pas savoir, parfois. »

« Prévoyez des pyjamas de rechange , m'a conseillé le directeur de la communication du British Antarctic Survey durant un appel en visio avant mon départ. Il y a de fortes chances pour que vous soyez malade pendant la traversée du détroit de Drake. Et je trouve toujours moins intimidant de demander de l'aide à des inconnus quand je me sens à peu près présentable. »

« MEGHAN :
Vivre en ces temps de transition géologique accélérée, c'est... dur. Très dur. Le plus éprouvant, c'est de réaliser qu'on assiste à des changements qui se produisent en une décennie alors qu'avant, ça mettait des milliers ou des centaines de millénaires. La vitesse du changement - c'est ça qui est terrifiant. Le peu de temps que prennent désormais ces transformations massives. »

« DANS LA GLACE
LE DÉCOR : Ici, dans le berceau de certaines couleurs - abricot, citron, bouton de rose, nectarine. Toutes naissent dans le ciel austral maculé de traînées de confiture. »

« Ce que je sais, c'est que tous les icebergs naissent des glaciers. D'après le New Oxford American Dictionary, « vêler » (en anglais, to calve) signifie mettre bas pour une vache ou produire un iceberg en se séparant d'une masse de glace. Chacune de ces définitions tant pour le monde animal que pour les glaciers - décrit le moment où quelque chose en produit une deuxième. Une scission, un épanouissement, un nouveau départ. Cet écho linguistique m'a toujours enchantée et permis d'envisager l'Antarctique non comme une île inhospitalière tout en bas de la Terre, mais comme une mère, un être suffisamment puissant pour mettre une nouvelle vie au monde. Pourtant, à mesure que j'observe ce gros patapouf bancal, mon émerveillement à l'idée que les grands glaciers d'Antarctique nous répondent, à des milliers de kilomètres, en accouchant d'icebergs porteurs de sombres avertissements, me semble soudain déplacé. Quel niveau de gravité avons-nous atteint pour qu'un parent concède un tel sacrifice ? »

« LUKE :
Je me souviens de mon premier iceberg. Je ne savais vraiment pas à quoi m'attendre, alors j'ai sorti mon appareil pour prendre quelques photos. Puis je suis retourné m'occuper faire mon quart du bateau. En mode concentration maximale. Il faut toujours remettre son attention sur le radar et sur ce qui se passe juste devant le bateau. On a beau voir des tonnes d'icebergs, chacun d'eux est unique. Ils ont tous leurs caractéristiques. Prends celui-là, par exemple - on dirait un cygne. J'ai dû en voir des milliers, mais je ne m'en lasse pas. Et c'est génial de voir la réaction des petits nouveaux à bord. Ça fait plaisir de les voir aussi heureux. »

« Je reste encore des heures sur le pont, dans ma tenue de grand froid, à regarder la glace s'ouvrir et se refermer autour du bateau. Je suis happée par sa musique laborieuse: son crépitement et son craquement à mesure que les lignes de pression s'accentuent, la cascade sifflante qui s'écoule d'un fragment de banquise renversé avec, à l'arrière-plan, ce son qui ressemble à s'y méprendre au chant d'une baleine. Je n'ai pourtant pas la moindre idée de la manière dont tout ce système - l'épaisse écorce de glace de mer, les organismes monocellulaires qui élisent domicile juste en dessous, le krill et les phoques qui s'en nourrissent - s'est mis en place. Quand je vais m'asseoir sous l'épicéa rouge dans mon jardin, je sais qu'il est né d'une pomme de pin remplie de graines et picorée par des mésanges à tête noire. Je sais comment opère le tremblement saisonnier qui fait sortir la graine hors de sa cosse protectrice quand la température s'y prête, car j'ai toujours vécu auprès de ces arbres. Mais ici, je n'ai aucun repère. Aucun moyen de comprendre, même de façon intuitive, les processus qui ont donné naissance à ce paysage surréaliste, tout droit sorti d'un univers à la Dr Seuss. »

« SCOTT :
Dans la majeure partie de l'Antarctique, si vous faites vos besoins par terre, ça n'ira nulle part pendant des centaines ou des milliers d'années. Donc comme on dit, rien ne se perd, tout se récupère: si vous devez faire pipi, ce sera dans une bouteille que vous jetterez dans une poubelle à la fin de la journée. Si vous devez faire plus que soulager votre vessie, prenez un bidon de quinze litres. Ici, on peut aussi aller en zone intertidale. La solution, c'est la dilution. »

« BP s'est offert deux pages dans le New York Times, le Wall Street Journal, le Washington Post et plusieurs autres grands journaux nationaux. Ils ont placardé des affiches aux intersections de nos grandes villes. Diffusé des spots de trente secondes sur les principales chaînes de télé et avant certaines vidéos en ligne. En l'espace de quelques mois, le calculateur d'empreinte carbone de BP a reçu plus de un million de visites. En d'autres termes, l'affirmation selon laquelle les individus sont responsables à la fois de la crise climatique et de son ralentissement par le biais de leurs choix de consommation a été inventée et martelée dans nos cerveaux par l'un des plus gros pollueurs au monde. En découvrant que c'est BP (qui a émis plus de 34 milliards de tonnes de CO₂ dans l'atmosphère depuis 1965 et engrangé plus de 332 milliards de dollars de profit depuis 1990) qui a conçu et propagé l'outil auquel tant d'entre nous, y compris moi-même, se réfèrent comme une évidence, ma stupéfaction cède vite la place à la colère. »

« ÎLES
LE DÉCOR : Ciel d'eau (nom) : Dans le Sud profond, quand la lumière touche la surface de l'océan et renvoie une teinte bleuie. Ce n'est pas un signe annonciateur de tempête. Ici, c'est même tout le contraire: un synonyme de sécurité, quelque chose qu'on espère, la pleine mer au lieu de la glace. Durant toute la matinée, le bateau navigue à travers ce bleu si particulier jusqu'à ce qu'il atteigne la terre. »

« Becky descend son bandeau lavande sur ses oreilles et me demande comment je décrirais ce bleu étrange qui émaille les endroits où la glace semble piquetée de trous. « C'est un bleu qui semble nous ramener en arrière dans le temps, dis-je.
- Très poétique, commente Becky. Mais c'est vrai : quand nous voyons cette couleur, nous explorons le passé de notre planète. » »

« « La stabilité de l'Antarctique a peut-être un lien avec l'importance des villes portuaires, le commerce maritime international et le développement du colonialisme, dis-je. Si le niveau des mers avait grimpé de un mètre par siècle tandis que les Européens "découvraient" les Amériques, les choses auraient peut-être évolué différemment. »
S'ils n'avaient pas été si enclins à piller les terres et à réduire des peuples en esclavage pour les faire trimer sans relâche sur ces territoires volés, nous vivrions peut-être dans un présent où le coût de la combustion des matières premières, entre autres, serait plus élevé. La distance qui nous sépare d'un avenir viable ne serait pas si vaste. Plus nous discutons, plus il apparaît que l'ensemble de la cryosphère - les 46 000 glaciers qui s'étendent entre les plus hauts sommets de l'Himalaya et parmi les impressionnantes cuvettes basaltiques de Patagonie, partout sur Terre où l'eau s'est retrouvée piégée en froide suspension - dicte de nombreux aspects de nos vies. Voir acquiescer le géophysicien assis en face de moi est une révélation : cela me libère du sentiment quelque peu gênant que je ne faisais que plaquer la vision des peuples indigènes de l'autre pôle sur la glace pour y projeter ce que je voulais voir.
L'écrivain islandais Andri Snær Magnason s'empare du sujet de l'effet stabilisant et protecteur - voire nourricier - de la glace dans son ouvrage Du temps et de l'eau, sorte de réflexion sur le pouvoir et les promesses d'une vie en conversation avec les glaciers. En découvrant que le mythe de la naissance du monde à partir d'une vache sacrée (parfois née elle-même de la gelée blanche) est présent à la fois dans la mythologie nordique et dans les textes sacrés hindous, il écrit :
Soudain, les connexions commencent à se mettre en place [...] Une vache née du givre est une métaphore parfaite pour un glacier. L'eau glaciaire n'est pas de l'eau ordinaire. Sa blancheur de lait lui vient des minéraux dissous qu'elle contient.
En Islande, comme dans la vallée de l'Indus, tout le monde ou presque vit au rythme saisonnier de l'eau de fonte qui s'écoule des sommets. Que des mythes originels issus de ces deux régions du monde établissent un lien symbolique entre les glaciers et la maternité, un lien reposant sur leur caractère nourricier et leur capacité à créer des communautés, voilà qui ne me surprend pas. »

« [...] au lieu d'être célébrées pour les sacrifices qu'elles sont prêtes à faire, les femmes qui travaillent aux pôles sont souvent considérées comme un fardeau : non seulement leur présence nécessite un soutien « supplémentaire », mais elle prive leurs proches restés à la maison du soutien qui est attendu d'elles. Pendant que je me préparais à mon expédition en Antarctique, deux des questions qui m'étaient le plus fréquemment posées étaient : « Ton mari part avec toi ? » et « Tu laisses des enfants derrière toi ? » Chaque fois, cela me faisait l'effet d'une attaque. J'imagine Rob subissant le même interrogatoire et je ne peux m'empêcher de pouffer de rire - les questions semblent parfaitement absurdes dans l'autre sens. »

« LINDSEY :
Quand on rencontre quelqu'un qui a grandi dans une fratrie de treize enfants... Je sais que c'était indispensable autrefois pour assurer les travaux de la ferme, mais aujourd'hui, je panique rien qu'à l'idée. Un enfant, pas plus : c'est mon chiffre. Par une corrélation étrange, c'est là que le message sur le changement climatique se manifeste chez moi. Je ne crois pas que je pourrais ou que je voudrais en avoir plus, parce que j'ai bien vu l'impact que nous avons sur l'Antarctique. »

« ALI :
Il faut apprendre à être flexible - d'une flexibilité totale. La vie à bord du bateau est autant une question de science qu'une ques tion d'adaptation aux changements permanents d'un jour à l'autre, parfois même d'une heure à l'autre. Peut-être que ça nous apprend à être résilients et à accepter le changement de manière générale. »

« Je passe ma dernière demi-heure sur terre à griffonner des cartes postales pour mes proches et mes amis. Celle-ci est adressée à mon mari :
Amour, lumière et chaleur dans ma nuit antarctique. Me voici tout en bas du monde, mais tu es avec moi dans le souffle du vent qui soulève la neige et l'emporte en longs rubans de den-telle aérienne vers le haut des montagnes. Tu es la roche sous mes pas et ici dans mon cœur. Le feu qui brille fort, fort, fort.
A jamais. Je t'aime. »

« À reprendre les échanges avec mes camarades de bord. À consigner les récits de naissance et les témoignages de ceux dont le travail rend le nôtre possible. À me montrer toujours plus attentive à leurs besoins, comme ils se montrent attentifs aux miens. Plus convaincue que jamais que le soin, sous toutes ses formes, est un geste réparateur - surtout lorsqu'il est offert librement, et non dicté par des siècles de conventions genrées ou d'attentes économiques. Plus portée que jamais par l'idée que l'acte de compassion, surtout envers ce qui ne nous appartient pas - ni par propriété ni par lien biologique - « est le travail rigoureux et inlassable de toute une vie », comme l'écrit Maggie Nelson dans "De la liberté", même si elle nous prévient : « Ce n'est pas quelque chose qu'on réussit toujours. » Notre mise en œuvre sera sans doute imparfaite, mais cela ne nous empêche pas d'essayer. »

« La bordure grise du Thwaites vacille dans le crépuscule.
Nous longeons ses contours, entrons dans ses criques, contournons ses curieux promontoires. Nous avançons lentement, comme sur un fil. Le dernier voile d'obscurité de la nuit s'estompe pour céder la place à une aube bleuie, et d'autres me rejoignent dehors pour voir enfin se révéler ce que chacun de nous attendait - depuis des semaines, des mois, voire des années pour certains. Le silence est total. Quand quelqu'un veut dire quelque chose, il chuchote, comme si nous nous trouvions dans une immense cathédrale à ciel ouvert. Après notre long voyage en mer, nous posons enfin notre regard sur le glacier qui nous a réunis ici. Rick tient la barre, attentif, le capitaine à ses côtés, et nous dirige le long de l'insondable ligne de fracture du Thwaites, son cœur de lait qui saigne dans la mer. »

« LARS :
Il y a quelque chose qui me plaît beaucoup dans le fait de voyager en bateau. Ce n'est pas comme de monter dans un avion et de se retrouver sur place en un claquement de doigts. Non, en bateau, on prend le temps d'arriver. »

« [...] aucun geste et aucun mot ne semble à la hauteur de ce qui est devant nous, ce calme trompeur qu'il nous est impossible d'appréhender. »

« LA BAIE ANONYME
LE DÉCOR : Aucun humain n'a jamais posé les yeux sur tout ceci. Quand l'autrice prononce ces mots devant ses camarades de bord, ils les répètent à leur tour, mais la chose semble toujours irréelle. Elle se retient de leur demander ce qu'ils ressentent, car son instinct lui dit que pour l'instant, comme elle, ils sont incapables de l'exprimer. Découvrent-ils un lieu nouveau, ou sont-ils en train de s'y noyer ? Rien n'est clair autour du dernier continent. Elle qui croyait que la glace lui permettrait de comprendre s'ils se tenaient à la fin du monde ou à l'aube du prochain. »

« Durant la première moitié du XX siècle, la principale motivation des expéditions en Antarctique était la conquête territoriale : le Royaume-Uni, la Norvège, la Nouvelle-Zélande, l'Australie, la France, le Chili et l'Argentine réclamaient chacun leur part du gâteau. Mais en 1958, dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale, la plupart de ces nations, auxquelles s'ajoutèrent l'URSS et les États-Unis (malgré l'escalade de la guerre froide), participèrent à la plus grande entreprise de coopération scientifique jamais initiée dans l'histoire de l'humanité : l'Année géophysique internationale (ou AGI). L'idée était d'étudier la planète et son environnement avec une attention particulière portée aux pôles, devenus plus accessibles grâce à l'évolution de la technologie. Des dizaines de milliers de scientifiques issus de 67 nations différentes participèrent au projet. Leurs travaux aboutirent au lancement des premiers satellites orbitaires, à la découverte de la ceinture de radiation de Van Allen, et au début de l'observation systématique de l'atmosphère et de la glace en Antarctique. »

« BASTIEN :
Quand tu merdes, tu perds 10% de tes travaux, mais si tu passes ton temps à t'en faire, c'est 20% de foutus en l'air. Pour moi, les scientifiques qui bossent en Antarctique sont comme les autres. C'est juste qu'on se retrouve dans des situations avec des délais compliqués et qu'on nous fournit toutes les ressources nécessaires - genre, quatre repas cuisinés par jour - pour qu'on se sorte les doigts du fion et qu'on avance. C'est stressant, bien sûr. Mais le plus dur, c'est de devoir tenir deux mois à ce rythme. C'est là que l'expérience fait la différence.

ANNA :
Tous les gens à bord ont une mentalité positive, donc on accepte le fait que l'erreur est humaine. Ce n'est pas toujours le cas, croyez-moi. Souvent, il y a une personne ou un groupe de gens à qui on n'a surtout pas envie d'avouer qu'on s'est planté, parce qu'on sait qu'ils vont jubiler. C'est parce que le monde universitaire a tendance à promouvoir la compétition, et non la collaboration. Mais ici, on a le droit d'avouer : J'ai merdé dans les grandes largeurs, parce que les autres vont éclater de rire en disant : Ouais, bienvenue au club. Et là-dessus, quelqu'un va ajouter : Tiens, t'as essayé cette autre méthode ?

ALI :
Sur un navire océanographique comme celui-là, où il se passe tellement de choses et où les gens courent dans tous les sens, ça arrive qu'on casse un truc en le faisant tomber. Ça arrive qu'on fasse des erreurs. Mais on n'a pas le choix : on nettoie ses conneries, et on avance »

« Quand j'ai commencé, je n'avais aucun modèle dont m'inspirer. L'océanographie est un monde dominé par les hommes, et c'est encore pire dans les régions polaires. Mais c'est en train de changer. Notre seule présence ici permet à des jeunes femmes de s'imaginer un avenir dans la science polaire. Mes filles sont fières de moi, de ce que j'ai choisi de faire de ma vie. Mais c'était dur pour elles quand elles étaient petites. Je m'en rends compte aujourd'hui. Elles en ont un peu payé le prix. La plus jeune a 19 ans, l'aînée 21, donc je sais au moins qu'elles s'en sont bien sorties. Maintenant, elles se chamaillent pour savoir qui héritera de mon appart si je meurs. »

« KELLY :
On dit que les choses évoluent à un rythme glaciaire, mais cette métaphore n'est plus vraiment d'actualité. Ces glaciers n'ont plus du tout la lenteur d'autrefois. »

« LARS :
C'était vraiment une journée magnifique. N'essaie même pas d'essayer de la décrire. C'est impossible. Tu peux prendre toutes les photos que tu voudras, filmer des vidéos - qui seront forcément superbes... Je crois que rien ne pourra jamais restituer ce qu'on ressent ici. Les icebergs, la banquise, la glace pilée, les plateformes de glace. Ces paysages incroyables, le ciel si bleu, le soleil, les phoques sur les morceaux de banquise, ceux qu'on a attrapés, ceux qu'on a réussi à marquer... C'est juste magnifique. D'une beauté pure, évidente. On a aussi assisté à un tsunami et ça, c'était quelque chose. »

« ALI :
En glaciologie, on a tout une gamme de mots pour décrire la glace, qui ne s'appliquent à rien d'autre sur la planète. Comme ligne d'échouement ou déformation ductile. C'est un lexique assez rigide. Il n'y a pas vraiment de termes plus familiers pour décrire ces phénomènes. Toute une partie de l'histoire de la glace n'a jamais été écrite nulle part, en tout cas, pas dans ce qu'on reconnaît comme une langue. J'interprète ce que je vois dans les sédi-ments, dans le fond marin et, à partir de là, j'invente une histoire dans ma tête. »

« Ensemble, nous regar-dons les oiseaux dessiner des huit derrière le bateau et tisser une élégante conversation entre ciel et mer. »

« « Pendant deux mois, notre fumée a été la seule chose visible dans l'air à part les oiseaux », fais-je observer. À présent, je ne sais plus si ces volutes grises au loin sur la ligne d'horizon proviennent de nous ou d'un autre bateau. Mais leur origine exacte importe peu. Qu'elles s'élèvent de la cheminée du Palmer ou de la raffinerie Gregorio située à proximité, ce sont les nôtres, quoi qu'il arrive - que nous naviguions vers l'Antarctique ou restions chez nous, que nous ayons des enfants ou veillions sur ceux de nos amis, aucun de nos choix individuels ne fera disparaître notre empreinte humaine de l'air ni ne permettra au Thwaites de rester figé dans le temps. »

« ÉPILOGUE
LE DÉCOR : Presque un an jour pour jour après avoir pris la mer (curieux comme cela continue de se produire, comme si un mois de janvier en reflétait un autre), l'autrice se trouve en Oregon, blottie contre le flanc du massif des Cascades, sa cabane à cheval sur la frontière entre la pluie et la neige. C'est là qu'elle travaille à la première ébauche de ce livre un livre qui racontera une histoire de maternité et de recul glaciaire. Un livre sur une communauté qui se délite tout en se soudant. Que de jours précieux, noyés dans la brume, bénédictions de jade, mini-joyaux à savourer avant que la maîtrise de son temps lui échappe. À la fin de la résidence, son mari et elle redescendent de la montagne en voiture et serpentent le long du fleuve McKenzie jusqu'à la bibliothèque de boue pour y voir les carottes prélevées et échantillonnées durant l'expédition. »

« Je croyais à tort que les propos de ces scientifiques suffiraient à transmettre l'ampleur de la transformation radicale qui se joue là-bas, loin du regard de la plupart d'entre nous. Je croyais que moi aussi, j'allais revenir de cette aventure en ayant emmagasiné un peu de ce savoir. Que je serais témoin de ce changement et qu'en retour, cela allait transformer ma façon de vivre. Mais lorsqu'un individu part à la recherche de signes de transformation en Antarctique, il ne perçoit qu'une fraction infime d'un tableau qui le dépasse.
Imaginez que vous contempliez une forêt nordique, non la façade d'un glacier. Votre regard pourrait s'attarder sur la ramure souple d'une pruche au revers moucheté de sacs d'œufs déposés par le puceron lanigère, une espèce envahissante; ou bien sur un chêne noir à larges feuilles qui prospère malgré la sécheresse ; ou encore, sur un tangara écarlate affaibli ou un pic à ventre roux fraîchement arrivé. Certaines de ces images montrent des espèces en déclin, et d'autres en plein essor, mais aucune prise isolément ne saurait donner une vision complète de la forêt. Non seulement parce qu'elles sont limitées dans leur portée, mais parce qu'elles sont incapables de nous montrer le bouleversement à l'œuvre. Incapables de nous montrer comment la douceur des hivers permet au puceron lanigère d'élargir son territoire, ce qui entraîne un recul des populations de pruches; inca-pables de nous montrer que les pics à ventre rouge migrent vers le nord pour suivre leur niche thermique tandis que les tangaras ne cessent de décliner. La seule façon de dresser un tableau le plus complet possible, c'est de mettre chaque observation en regard d'une autre, inlassablement, au fil du temps, jusqu'à ce qu'une trame émerge. »

Quatrième de couverture

AU BOUT DE CETTE GRANDE AVENTURE EN ANTARCTIQUE: L'ESPOIR.

En 2019, des scientifiques embarquent durant plusieurs mois sur un navire brise-glace pour approcher au plus près l'immense glacier Thwaites. Leur objectif : en apprendre le plus possible sur cette partie du globe où aucun humain n'a pu se risquer jusque-là, et documenter le changement cli-matique. Elizabeth Rush raconte cette expérience de l'extrême avec modernité et audace : elle valorise la dimension collective et scientifique de l'aventure, en même temps qu'elle se questionne sur son désir d'enfant.
Entre émerveillement, réflexions personnelles et rationalité scientifique, L'Éveil est un grand récit de voyage contemporain dans un monde en bouleversement.

Elizabeth Rush, née aux États-Unis, écrit depuis plus de dix ans sur les conséquences du changement climatique. Son travail a été finaliste du prestigieux prix Pulitzer de non-fiction. L'Éveil a reçu de nombreuses récompenses aux États-Unis.

Éditions Marchialy,  février 2026
496 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Nathalie Peronny