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mercredi 15 avril 2026

James ★★★★☆ de Percival Everett

Avec James, Percival Everett revisite Les Aventures de Huckleberry Finn en donnant voix à Jim, alias James. Une réécriture que j’ai trouvée à la fois accessible et percutante.
J’ai d’abord été portée par ce ton presque léger, dans l’esprit de Mark Twain, avant de me laisser surprendre par le basculement vers la brutalité de l’Amérique esclavagiste, un glissement qui m’a semblé très juste.
Ce qui m’a le plus marquée, c’est le travail sur le langage, langue jouée, langue contrainte, langue comme refuge. Une réflexion fine et vraiment forte sur le pouvoir des mots, ceux qui enferment, et ceux qui protègent.
James est lucide, lecteur, profondément lucide sur les mécanismes d'oppression. Son regard éclaire autrement le monde, et révèle, en creux, la violence d’un système.
Et pourtant, malgré cette justesse, quelque chose m’a échappé. Je suis restée à distance et n’ai pas réussi à m’attacher au personnage, comme si le texte gardait une part de silence que je n’ai pas su explorer.
Un roman intelligent et nécessaire, empreint d’humanité, qui m'a touchée mais auquel il m’aura manqué une étincelle pour être totalement emportée.

« - Pou'quoi tu n'es pas deho' à cou'i' avec ton ami, là ? lui demandai-je.
- Tu veux dire Tom Sawyer?
- Oui, je c'ois bien c'est lui, oui.
- Sûrement qu'y dort encore. Sûrement qu'il a passé la nuit à braquer des banques et des trains, ou j'sais pas quoi encore.
- Lui il fait des choses comme ça ?
- C'est ce qu'y dit. Il a un peu d'argent, alors y s'achète des livres et y passe son temps à lire des histoires d'aventures. Y a des fois, j'sais pas trop avec lui.
- Tu veux di'e quoi, là ?
- Ben, par exemple, il a trouvé une grotte et on y va des fois avec d'autres gars, mais dès qu'on est là-bas faut qu'y soit le chef.
- Ah oui ?
- Tout ça pasqu'il a lu ces livres.
- Et ça te p'end à 'eb'ousse-poil comme on dit?
- Pourquoi on dit ça ? "Prendre à rebrousse-poil" ?
- Moi, Huck, je comp'ends comme ça : si tu g'attes un poisson de la tête à la queue, ça ne va pas lui fai'e g'and-chose; que dans l'aut'e sens...
- Pigé.
- Pa'fois, les amis, il faut juste les p'end'e comment ils sont. Ce qu'ils font, toi tu n'y peux 'ien.
- Jim, tu t'occupes des mules, tu répares les roues du chariot et, là, t'es en train de réparer le porche. C'est qui qui t'a appris tout ça ? »

« Ce soir-là, je m'installai dans notre cabane avec Lizzie et six autres enfants pour leur donner un cours de langue. C'était indispensable. De la maîtrise de la langue, de l'aisance à parler dépendait la capacité à se mouvoir dans le monde en sécurité. Les petits étaient assis sur le sol de terre battue, et moi sur l'un des deux tabourets que j'avais bricolés. Le trou pratiqué dans le toit aspirait la fumée du feu qui brûlait au milieu de la cabane.
«Papa, pourquoi on doit apprendre ça ?
- Les Blancs s'attendent à ce que nos paroles sonnent d'une certaine façon et, forcément, mieux vaut ne pas les décevoir. Quand ils se sentent inférieurs, nous sommes les seuls à souffrir. Peut-être devrais-je dire "quand ils ne se sentent pas supérieurs". Donc prenons un moment pour réviser les bases.
- Ne jamais croiser leur regard, dit un petit garçon.
- Tout à fait, Virgile.
- Ne jamais parler en premier, dit une petite fille.
- Exact, Février. »
Lizzie jeta un coup d'œil aux autres enfants puis se retourna vers moi. « Ne jamais aborder un sujet directement quand on parle à un autre esclave.
- Et comment nomme-t-on cela? » demandai-je.
Ils répondirent en chœur : « Double discours.
- Excellent. » Ils étaient contents d'eux, et je les laissai savourer ce sentiment. »

« Chaque fois que je m'étais introduit clandestinement dans la bibliothèque, je m'étais demandé ce que les Blancs feraient à un esclave qui avait appris à lire. Que feraient-ils à un esclave qui avait appris aux autres esclaves à lire ? Que feraient-ils à un esclave qui savait ce qu'était une hypoténuse, ce que signifiait le mot « ironie » et comment épeler « rétribution » ? »

« L'histoire de Venture Smith, soi-disant racontée par lui-même, devenait de plus en plus révoltante à mesure que j'examinais le texte, me demandant comment un enfant de cinq ans aurait pu se rappeler tant de détails formant un ensemble si cohérent. La justification de ma condition par les Blancs à travers leurs récits m'avait déjà fait comprendre l'apparence impeccable du mensonge. J'appréciais l'idée voltairienne de tolérance envers les différences de religion et j'avais conscience, tout absorbé que je fusse, que je ne m'intéressais pas au contenu de l'œuvre mais à sa structure, son mouvement, sa façon de dénoncer des aberrations logiques. Ainsi, après ces livres, la bible elle-même fut le moins intéressant de tous. Je ne pouvais pas m'y plonger, ne le voulais pas, et je compris ainsi que je reconnaissais là un instrument de mon ennemi. Je choisis alors le terme « ennemi », et je persiste dans mon choix car « oppresseur » suppose nécessairement l'existence d'une victime. »

« Je m'appelle James. J'aimerais pouvoir faire mon récit avec autant d'application que de fidélité. J'ai été vendu à la naissance puis vendu de nouveau. La mère de ma mère venait d'un endroit sur le continent africain, m'avait-on conté ou peut-être l'avais-je simplement supposé. Je ne puis prétendre à aucune connaissance de ce monde ni de ce peuple, et j'ignore si les miens étaient rois ou mendiants. J'admire ceux qui, âgés de cing ans comme Venture Smith, se rappellent le clan de leurs ancêtres, leurs noms et les déplacements de leur famille à travers les rides, les tranchées et les abîmes de la traite des esclaves. Je peux vous dire que je suis un homme qui a conscience du monde dans lequel il vit, qui a une famille, qui adore sa famille, qui a été arraché à sa famille, un homme qui sait lire et écrire, et qui ne laissera pas son histoire être narrée par lui-même, mais l'écrira lui-même. »

« - Le problème, c'est que je ne supporte pas l'idée qu'ils fouettent les miens, expliqua-t-il.
- Mais si tu réussis, dit George Senior, il n'y a pas un coup de fouet au monde qui pourra effacer l'espoir que tu nous donneras. »

« - Les Blancs nous regardent travailler et ils oublient que ça nous laisse beaucoup de temps seuls dans notre tête. À travailler et à attendre.
Je souris.  Si seulement ils savaient le danger que ça représente. »

« Des Blancs sortirent pour se poster le long de la rue, souriants, applaudissant et riant. Je croisai le regard de certains et leur façon de me considérer était différente de tout contact que j'avais pu avoir avec des Blancs. Ils se montraient ouverts, mais ce que je vis en les scrutant ne m'impressionna guère. Ils cherchaient à partager ce moment de moquerie à mes dépens, aux dépens des « noirauds », riant des pauvres esclaves, tapant du pied et battant des mains avec gaieté et entrain. J'avisai une femme qui était peut-être intriguée par moi, ou séduite par mon rôle d'amuseur. D'elle, je ne voyais que la surface, l'enveloppe externe, puis je me rendis compte qu'elle n'était que surface et ce jusqu'au plus profond d'elle-même.
L'auditorium faisait partie de la mairie. De fait, il ressemblait beaucoup à un tribunal. J'étais déjà entré dans un tribunal, quand on m'avait envoyé porter un déjeuner au juge Thatcher. Nous montâmes sur scène de notre pas rythmé en beuglant nos chansons. Comme Emmett, Cassidy et même Norman l'avaient prévu, je les appris très vite, en tout cas assez pour chanter les refrains avec les autres. Il m'était douloureux de regarder ces visages blancs se moquer de moi, de nous, mais, encore une fois, c'était moi qui les dupais. »

« Ce qu'on croit n'a rien à voir avec la vérité. Crois ce que tu veux. Crois que je mens, mais évolue dans le monde en tant que jeune Blanc. Crois que je dis la vérité, mais évolue malgré tout en tant que jeune Blanc. Dans tous les cas, ça ne change rien. » Je regardai le visage du gamin et vis qu'il était attaché à moi et que c'était la source de sa colère. Il avait toujours éprouvé de l'affection pour moi, si ce n'est un amour réel. Il s'était toujours tourné vers moi pour que je le protège, même quand il croyait que c'était lui qui me protégeait. »

« - Qu'est-ce qui vous fait dire que je n'imagine pas le genre d'ennuis qui m'attendent ? Après m'avoir torturé, éviscéré, émasculé, laissé me consumer lentement jusqu'à ce que mort s'ensuive, vous allez me faire subir autre chose encore ? Dites-moi, juge Thatcher, qu'y a-t-il que je ne puisse imaginer ? »

« - Allons-y, dis-je.
- C'est ton plan, ça ? "Allons-y" ? » fit l'homme le plus corpulent.
- J'ai bien peur que oui.
- Qui es-tu?
- Je m'appelle James. Je vais récupérer ma famille. Vous pouvez venir avec moi ou rester ici. Vous pouvez venir et goûter à la liberté ou rester ici. Vous pouvez mourir avec moi en essayant d'être libres ou rester ici, morts de toute façon. Je m'appelle James. »

Quatrième de couverture

« Ces gamins blancs, Huck et Tom, m'observaient. Ils imaginaient toujours des jeux dans lesquels j'étais soit le méchant soit une proie, mais à coup sûr leur jouet. [...] On gagne toujours à donner aux Blancs ce qu'ils veulent. »

Qui est James? Le jeune esclave illettré qui a fui la plantation ?
Ou cet homme cultivé et plein d'humour qui se joue des Blancs ?
Percival Everett transforme le personnage de Jim créé par Mark Twain, dans son roman Huckleberry Finn, en un héros inoubliable.
James prétend souvent ne rien savoir, ne rien comprendre ; en réalité, il maîtrise la langue et la pensée comme personne. 
Ce grand roman d'aventures, porté par les flots tourmentés du Mississippi, pose un regard incisif entièrement neuf sur la question du racisme. Mais James est surtout l'histoire déchirante d'un homme qui tente de choisir son destin.

Percival Everett est l'auteur d'une vingtaine de romans, de plusieurs recueils de nouvelles, de poésie et d'essais. James a reçu en 2024 le National Book Award et connaît un immense succès dans le monde entier.

Les Éditions de l'Olivier,  août 2025
285 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Anne-Laure Tissut
Prix Pulitzer de la fiction 2025
National Book Award fiction 2024

samedi 4 avril 2026

Chagrin d'un chant inachevé ★★★★☆ de François-Henri Désérable

On ne sort pas indemne de certains voyages, même sans bouger 😉

J’ai refermé "Chagrin d’un chant inachevé, sur les chemins de Che Guevara" de François-Henri Désérable avec des images plein la tête et quelque chose d’un peu noué à l’intérieur.
Stylo en main, « ce sismographe du souvenir », il nous entraîne dans son périple en Amérique du Sud, sur les traces de Ernesto Guevara. Un carnet de route vibrant, au plus près des gens, de la réalité, de la pauvreté, parfois du danger. Des visages, des voix, des vies. Une beauté traversée de vertige. La pauvreté qui serre, les injustices qui heurtent.
Sa plume frappe juste, avec un sens de la formule qui saisit sans jamais en faire trop.
Je ne sais pas si j’aurais aimé toutes les étapes de ce voyage, ni si j’aurais eu le courage de m’y confronter. Pas seulement pour éviter la morsure d’un chien enragé mais peut-être par peur de ne pas en sortir indemne.
Parce que certaines réalités, une fois vues, et ce même à travers les mots, ne nous quittent plus vraiment.
Et pourtant, Cuzco, Iguazu... s’invitent dans mes envies d’ailleurs.  Alors même qu’en ce moment, je ressens l’envie inverse, celle de ne pas partir trop loin, d’apprendre à me laisser surprendre par ce qui est proche, de trouver du dépaysement autrement.
Comme si le voyage n’était pas toujours une question de distance, mais de regard.
Car ce livre ne se contente pas d’évoquer le Che en fil rouge. Il raconte surtout une Amérique du Sud à vif, traversée par ses fractures : inégalités sociales, révolutions, dictatures.
Un écho aussi à Miguel Bonnefoy ❤️

Un texte à savourer lentement, pour en recueillir chaque goutte et accepter aussi ce qu’il laisse derrière lui.

✨️ Se déplacer, par les mots ou par les pas, et y grandir un peu chaque fois. ✨️

INCIPIT 
« Au mur de la classe, à côté du tableau, une carte du monde. On y voyait des pays de diverses couleurs, la rose des vents, les méridiens, les mers, les océans.
L'imaginaire hissait la grand-voile : le monde entier se trouvait là, devant moi, réduit au quarante millionième.
Je lisais Katmandou et je me figurais des drapeaux à prières et des temples bouddhistes, Chicago et je poussais la porte d'un bar clandestin où luisaient dans la pénombre le canon d'un colt et les braises d'un cigare, New York et j'entendais les rickshaws pétarader entre les vaches sacrées, les marchands d'épices et de fleurs (longtemps, j'ai confondu New York et New Delhi). En attendant d'aller voir un jour tout cela de plus près, pour de vrai, je passais mes journées les yeux fixés sur la carte, continuellement rêveur. M. Postel, un petit homme énergique aux cheveux grisonnants, m'en faisait le reproche. Il nous parlait additions, soustractions, figures géométriques, et moi je m'enivrais des noms de villes inconnues. Prenant mes camarades à témoin, il me citait en contre-exemple : Faites comme lui, disait-il, et vous n'irez jamais loin. Peut-être, mais j'écris ces lignes en Patagonie. 

Cet automne-là, les taux d'intérêt étaient en baisse, les prix de l'immobilier en hausse, ma famille, mes amis s'inquiétaient : est-ce qu'il n'était pas temps que j'investisse dans la pierre ? Avec un peu de chance et un banquier indulgent, je pouvais peut-être m'endetter sur trente ans (mon âge à l'époque). Je n'en avais ni les moyens ni l'envie. Signant un acte de vente, j'aurais eu la sensation de signer mon propre registre d'écrou et de voir ma liberté circonscrite à quelques mètres carrés. Et puis un appartement, ça se meuble ; aux meubles, il faudrait toujours préférer son sac de voyage. 
Je venais de rendre à mon éditeur deux cent vingt feuillets d'un roman qui m'avait tenu lieu de vie pendant près de trois ans; j'étais riche de mes seuls yeux intranquilles, en proie au doute et désœuvré. Qu'allais-je faire maintenant ? Il était temps de partir, sans raison ni délai.
Pour aller où ?
Les écrivains eux-mêmes avaient tant voyagé qu'on ne pouvait prendre une seule direction sans se mettre aussitôt dans leurs pas : Chateaubriand de Paris à Jérusalem, Nerval et Flaubert en Orient, Stendhal et Giono en Italie, Rimbaud en Abyssinie, Stevenson avec un âne dans les Cévennes, David-Neel de la Chine à l'Inde à travers le Tibet, Ella Maillart jusqu'aux confins de l'Asie - comme Nicolas Bouvier, à qui j'aurais volontiers emprunté la formule: « C'est la contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l'envie de tout planter là..
Aujourd'hui encore il me suffit de fermer les yeux pour la revoir, cette carte punaisée au mur de la classe. Y figuraient les noms merveilleux de Bombay, d'Oulan-Bator, de Vancouver, de Samarkand. Mais celui de Córdoba ?
C'est de Córdoba, en Argentine, à une journée de route au nord-ouest de Buenos Aires, que le matin du 29 décembre 1951 partent Ernesto Guevara, vingt-trois ans, et son ami Alberto Granado, vingt-neuf ans. Guevara et Granado. Granado et Guevara. Les deux G.
L'itinéraire des deux G : Argentine - Chili Pérou
Colombie - Venezuela.
Leur moyen de transport: une Norton 500 cm³ 1939 qu'ils baptisent La Poderosa - La Vigoureuse.
La durée du voyage : sept mois.
Sa longueur : huit mille kilomètres.
L'objectif : se confronter à la misère des Sud-Américains ? Prendre conscience de l'impérialisme yankee ? Partager le sort de ceux qu'on exploite, boire au goulot de ceux qu'on opprime ? Sillonner les routes de l'Amérique latine comme on sillonnerait ses veines ouvertes? Écrire cela, ce serait réécrire les motivations du jeune Ernesto à la lumière du mythe qu'est devenu le Che. Ce serait politiser leur voyage. Or les deux G ont un seul objectif : voir du pays. « Le côté transcendant de notre entreprise, souligne Ernesto, nous échappait alors, nous ne voyions que la poussière du chemin et nous-mêmes sur la moto, avalant des kilomètres dans notre fuite vers le nord. » Et c'est au cours du voyage que s'opère une mutation : « Cette errance sans but à travers notre Amérique Majuscule m'a changé davantage que je ne le croyais ». Mais ce voyage n'est d'abord qu'un voyage, un simple voyage initiatique comme des milliers de jeunes gens à travers le monde en ont fait et continuent aujourd'hui à en faire.
De ce voyage, les deux G avaient chacun tiré un récit dont Walter Salles avait tiré un film. J'avais vu le film, j'avais lu les récits. Comme beaucoup d'adolescents sur cette terre, j'avais eu le portrait du Che par Korda punaisé dans ma chambre. Plus tard, je m'étais penché davantage sur sa vie, j'avais fait ce que je fais le mieux : je m'étais gorgé de lectures. Journaux, témoignages, biographies, tout y passait. La mystique, la part d'absolu, la vision romantique et le refus du compromis: voilà ce qui m'attirait chez le Che. Sans compter le courage que je n'avais pas : celui d'un homme qui subordonne son existence aux exigences d'une cause qui le dépasse. Je n'avais pas l'étoffe d'un révolutionnaire; j'espérais avoir celle d'un vagabond. Vint le jour où je me décidai à prendre la route. La route du Che. 

Est-ce que mettre mes pas dans les pas du Che n'allait pas s'avérer écrasant? Non, car je les mettais dans ceux d'un jeune homme. Un jeune homme qui n'était pas le Che, pas encore, et qui sans ce voyage ne le serait peut-être jamais devenu: un jeune homme étudiant en médecine, amateur de blagues et de filles, un jeune homme fou de lecture et fou de rugby, un jeune homme qui aimait nager dans les torrents, escalader des montagnes et monter à cheval, un jeune homme aventureux, imprudent, casse-cou, brouillon, bûcheur, baiseur (dès seize ans un baiseur, un terrible baiseur, nous apprend son cousin), un jeune homme avec pour seul idéal une idée haute de l'amitié, et pour meilleur ami un type de six ans son aîné qui l'emmène avec lui sur les routes.

L'itinéraire était tracé, je n'avais plus qu'à le suivre.

Dans ma besace, trois pauvres mots d'espagnol: no, hablo, et español. Il me fallait à tout prix un compagnon de voyage hispanophone. En appelant Quentin, je connaissais les risques encourus: il était intrépide, inconscient du danger; il allait au-devant du péril, la fleur au fusil; l'aventure ne lui répugnait pas, le romanesque non plus. Depuis quelques mois, il vivait à Lanzarote, se levait tôt le matin, il allait surfer quelques vagues, et le reste du temps il se consacrait à la préparation d'un concours extrêmement sélectif qui devait lui ouvrir les portes de la diplomatie. Il venait d'en passer les épreuves écrites: un désastre. C'était foutu, il n'irait pas à l'oral, tant pis, il retenterait sa chance l'année suivante. Le convaincre de m'accompagner n'était pas difficile. Quentin était un voyageur inlassable, emporté par ses désirs d'horizons. S'il était libre, il serait du voyage; s'il ne l'était pas, il se libérerait. Quand un après-midi de décembre, je lui annonçai que j'allais traverser l'Amérique, je n'eus pas le temps de terminer ma phrase, pas le temps d'ajouter du Sud à moto: Mon vieux, je viens avec toi. »

«Voler vers l'ouest est l'accomplissement d'un vieux rêve mythologique. C'est fendre l'espace et remonter le temps. On se prend pour Cronos, on se croit, pour quelques heures, maître et possesseur du sablier que l'on retourne à sa guise. L'avion venait de dépasser Las Palmas ; Quentin lisait Sur la route avec Che Guevara, d'Alberto Granado, et moi j'étais plongé dans le récit qu'avait tiré Ernesto de leurs aventures. Nous volions à huit cent quatre-vingts kilomètres-heure, dix mille mètres au-dessus de l'Atlantique, la température extérieure était de soixante-sept degrés au-dessous de zéro, nous traversions une zone de turbulences, on nous avait priés de rester assis et d'attacher nos ceintures. Il était 21h51 à Madrid, quatre heures de moins à Buenos Aires, je lisais Voyage à motocyclette et j'étais sur la Poderosa, juché sur le porte-bagages, derrière les deux G dont les écharpes flottant dans le vent me fouettaient le visage. Nous étions en janvier 1952. Dans le rétroviseur défilait la Pampa. »

« Les désagréments du voyage sont déplaisants au voyageur, mais profitables à l'écrivain : un passage de douane embrouillé, une rencontre inquiétante au coin d'une rue interlope, un chauffeur de taxi qui vous roule, voilà qui donne matière à chapitre. Davantage en tout cas que la contemplation muette du soleil qui se couche sur des rivages enchanteurs. L'événement malencontreux, l'écrivain a cette consolation de pouvoir en tirer quelque chose. Quand même, je me serais bien épargné celui-ci : on a beau dire, ça n'est jamais très agréable de sentir un tesson de bouteille vous caresser la gorge pendant qu'une main vous empoigne les cheveux. »

« Plus grisant que le voyage : l'idée du voyage. Le concevoir, le préparer, le rêver, voilà des voluptés qui suffiraient à vous visser chez vous pour ne plus en partir. »

« Deux jours passèrent, que j'éluderai. Nous vîmes les chutes d'Iguazú, que je ne décrirai pas : ne me viendraient que des superlatifs sans intérêt, qui ne diraient rien à qui ne les a jamais vues. Nada sur le petit train qui traverse la forêt tropicale, sur les innombrables coatis qu'on y voit, sur l'inimitable chant du toucan ni sur l'interminable passerelle qui vous mène à la Garganta del Diablo. Non, je ne dirai rien de tout cela, pas un mot sur les chutes d'Iguazú qui sont un peu moins de trois cents et s'étendent sur un peu plus de trois kilomètres et déversent, au moment où j'écris ces lignes, à la seconde même où vous les lisez, des millions de litres d'eau qui rejaillissent en tourbillons d'écume des dizaines de mètres plus bas, dans un vacarme argentin. Pas un mot de ces chutes auréolées d'un arc-en-ciel perpétuel, merveilleuses chutes d'Iguazú en regard desquelles celles du Niagara ne sont qu'un robinet qui goutte. »

« Qu'est-ce que c'est, l'enfance du Che ? Des crises d'asthme à répétition. L'air est enfermé dans les bronches, quand on expire, ça siffle comme un train, on a l'impression chaque fois de mourir étouffé. On consulte des médecins, on essaye des remèdes divers et variés, mais rien ne fonctionne, il faut changer de climat: direction Alta Gracia, en moyenne montagne où l'air est plus sec. On grandit comme on peut, l'inhalateur toujours dans la poche, on fait du poney, du tennis, du vélo, on apprend à parler le français, on lit Baudelaire et Neruda, on joue au foot et au rugby, bref, on n'est pas encore Che Guevara mais on s'applique à le devenir. »

« [...] le soir venait comme un voleur, à pas de loup, et aujourd'hui qu'ont passé mes souvenirs, et qu'il m'est si difficile d'en raviver la couleur, je me dis que j'aurais pu les mettre à profit, ces heures oisives au bord du lac Hermoso, j'aurais pu sortir mon carnet, prendre des notes, consigner tout cela, or je suis resté allongé la tête en appui sur mon sac, et pas un instant je n'ai songé à jeter mes impressions sur la page, pas même en quelques lignes, pas même en un quatrain, non, je n'ai pas pu
en un quatrain garder la trace 
de ces heures exquises tant 
nous n'avions d'autre passe-temps 
que d'éprouver le temps qui passe »

« Le Chili se passe aisément de GPS : pas une rue qui n'ait déjà été cartographiée par un poète. Sans la moto, c'est en stop que nous devions remonter « ce lambeau de terre, étroit et long, suspendu au continent comme une épée à sa ceinture » : la plus belle métaphore sur le Chili est à mettre au crédit de Miguel Bonnefoy. »

« Nous étions maintenant à Niebla, assis sur la plage. Quentin fumait, je regardais flotter les barques en bois jaune, le soleil faire naufrage dans le Río Valdivia. Le paysage avait passé avec la lumière un pacte sacré. J'éprouvais un contentement paisible, une quiétude diffuse, la sensation, en somme, d'être là où je me devais d'être. Partir loin, c'est encore le meilleur moyen de se mettre à distance de soi-même. À ceux qui voyagent dans l'espoir de se trouver, j'ai toujours préféré ceux qui le faisaient dans le but de se perdre : en levant les yeux sur le monde, on se regarde un peu moins le nombril. Pourquoi voyager ? Chacun a ses raisons. Moi, c'était pour aiguiser mon regard que chaque jour passé au même endroit achevait d'émousser. Hippolyte Taine avait synthétisé cela dans un aphorisme parfait : « On voyage pour changer, non de lieu, mais d'idées. »
Quentin finit par se lever.
On y va ? dit-il.
Encore un moment, dis-je. Rien ne presse: l'allégresse est une hormone trop rarement sécrétée pour la bouder quand elle vient. »

« On peut rêver d'un monde où les noms n'existeraient pas où les villes, les rues, les gens même n'auraient pas de nom, un monde où, faute de pouvoir nommer, il faudrait tout décrire. Essayons. Ce poète chilien, qui fut aussi diplomate, souvent représenté coiffé d'un béret, la pipe à la bouche, vous l'avez ? »

« À l'Hostal Voyage, l'auberge du Cerro Alegre où nous étions descendus, nous avions rencontré Nicolas, un Français originaire de la région parisienne, qui connaissait par cœur le catalogue des éditions de Minuit. D'Almendros à Viel en passant par Chevillard, Echenoz et Toussaint, il avait tout lu. On ne pouvait pas le prendre en défaut. Le type avait planté sa tente rue Bernard-Palissy pour ne plus en partir. Il lisait aussi de la poésie, et il avait dans son sac les Vingt poèmes d'amour de Neruda dont il voulait voir les trois maisons : la Chascona, dans le barrio de Bellavista, à Santiago, la Sebastiana, avec sa vue sur la baie de Valparaíso, et Isla Negra, à quatre-vingts kilomètres au sud de la ville. »

« Quand ils franchissent la frontière chilienne, Ernesto reçoit une lettre de rupture : « Je lisais et relisais l'incroyable lettre. Ainsi, d'un seul coup, tous les rêves de retour rivés aux yeux qui m'avaient vu partir de Miramar s'écroulaient, de façon apparemment tout aussi insensée qu'ils étaient venus ». Il existe un terme en espagnol pour qualifier le chagrin d'amour plus fort encore que le chagrin d'amour : el despecho - littéralement, « la dépoitrine ». Ce sentiment qu'on vous arrache le cœur. Est-ce que le Che lisant et relisant la lettre de rupture est pris de despecho ? Pas vraiment. Il hésite entre s'apitoyer sur son sort et s'en foutre : « J'ai commencé à trembler pour moi-même et j'ai entamé une lettre larmoyante, mais c'était impossible ; inutile d'insister. Puis il se décide à reconquérir Chichina, mais s'endort : « Je devais la reconquérir par la pensée. Je devais lutter pour elle, elle était mienne, elle était m... Je me suis endormi. »
Voyager au lieu de s'installer bourgeoisement, ça, dit Quentin, pas de doute, c'est de gauche.
Depuis le début du voyage, notre jeu préféré consistait à classer tout et n'importe quoi politiquement, selon l'opposition binaire droite/gauche. Certaines catégories ne donnaient pas lieu à débat : la chasse à courre, par exemple, était de droite, mais la pêche aux moules de gauche. D'autres étaient moins évidentes. Et tout avait vocation à être classé : la pilosité (la moustache est de droite, la barbe est de gauche), les livres (de droite quand ils sont brochés, de gauche quand ce sont des poches), les sports (le tennis est de droite, le tennis de table est de gauche), les attitudes (se hâter est de droite, flâner est de gauche), les couleurs (le bleu est de droite, le rouge est de gauche - mais le pantalon rouge est de droite), la façon de porter les habits (sur les épaules, le pull est de droite, mais de gauche autour de la taille). Le bœuf est de droite, la côte de bœuf est de gauche, l'émincé de côte de bœuf au citron vert et au fenouil est de droite. Entre les doigts boudinés d'un homme d'affaires ventripotent le cigare est de droite, mais il est de gauche entre les lèvres du Che. Faire son marché est de gauche, mais de droite quand c'est au Bon Marché. La pipe : de droite quand elle se fume, de gauche quand elle se fait.
- Et l'auto-stop alors ? Droite ou gauche ?
- Gauche, dis-je. Évidemment que l'auto-stop est de gauche : solidarité, rejet de l'individualisme, désintéressement...
- Arrête-toi !
- Si je veux. Altruisme...
- Arrête-toi ! Arrête-toi !
- Insoumission au marché...
- Elle s'arrête, putain, elle s'arrête ! »

« Le désert d'Atacama est peut-être la meilleure fenêtre sur la Voie lactée : air sec, nuages absents, pollution lumineuse inexistante - l'endroit rêvé pour observer le ciel. On avait installé là, au Cerro Paranal, un ensemble de quatre télescopes, chacun composé d'un miroir de huit mètres vingt de diamètre, qui formaient le Very Large Telescope. La voiture serpentait sur la route qui menait à l'observatoire astronomique. Bientôt la nuit tomberait, dans le ciel encore bleu se découperait la lune, si parfaite et si ronde qu'on pourrait la croire tracée au compas. On ouvrirait les très grands télescopes aux très grands miroirs braqués vers le ciel, les astronomes prendraient place à leur poste, dehors il n'y aurait plus que l'épaisseur du silence et la voûte étoilée, la Croix du Sud et le Toucan, le Centaure et l'Oiseau de Paradis, les constellations aux noms mythologiques auxquels je songeais en même temps qu'à ce passage des Mémoires d'Hadrien qui m'émeut davantage à chaque relecture, celui où l'empereur vieillissant se trouve à bord du vaisseau qui le ramène en Italie: il va mourir, il le sait (« seules deux affaires importantes m'attendaient à Rome ; l'une était le choix de mon successeur, qui intéressait tout l'empire; l'autre était ma mort, et ne concernait que moi »), et il raconte tout cela, le navire, sa traversée de l'archipel, les bonds des dauphins dans l'eau bleue, le long vol régulier des oiseaux migrateurs, l'odeur de sel et de soleil sur sa peau qu'il goûte pour la dernière fois de sa vie, puis il dit - Marguerite Yourcenar lui fait dire : « Une haleine humide s'exhalait de la mer ; les étoiles montaient une à une à leur place assignée. » Voilà à quoi je songeais, dans la voiture qui nous menait vers l'observatoire, les yeux levés vers le ciel que la nuit tout à l'heure ensemencerait d'étoiles, je songeais à cette phrase des Mémoires d'Hadrien, aux étoiles, les mêmes qu'au temps de l'empereur, ces chères vieilles étoiles encore invisibles, et qui monteraient bientôt une à une à leur place assignée. »

« Allende n'était pas encore au pouvoir, il n'avait pas encore achevé de nationaliser la mine et les mineurs mouraient par dizaines. La mine, s'insurge Alberto dans son Journal, ne vise qu'à remplir les coffres du capitalisme yankee, alors que son véritable propriétaire, le peuple araucanien, vit dans la plus abjecte misère. Un guide leur fait la visite. Il leur explique que les mineurs menacent les propriétaires d'une grève, mais ces imbéciles de gringos, dit-il, préfèrent perdre des milliers de pesos chaque jour plutôt que d'accorder quelques centimes en plus à leurs ouvriers. Par contre, ces imbéciles de gringos savent comment s'y prendre avec les syndicats: à chaque réunion importante, ils invitent une grande partie des mineurs au bordel. Jamais le quorum nécessaire pour valider la réunion n'est atteint. Tout cela dégoûte foncièrement nos deux amis, qui pour la première fois de leur voyage semblent prendre conscience, réellement conscience, que quelque chose ne tourne pas rond. Quinze ans plus tard, en Bolivie, pour avoir voulu redresser les torts de ce monde, Ernesto Guevara sera remercié d'une rafale de mitraillette tirée à bout portant. »

« Un an plus tard, le 6 juillet 1956, six mois avant de débarquer sur la plage de Las Coloradas en compagnie de Raúl et Fidel et de quatre-vingts guérilleros sur un bateau d'à peine dix-huit mètres qu'ils baptiseront le Granma, Ernesto écrit une lettre à ses parents. Et dans cette lettre il leur dit qu'un jeune leader l'a invité à rejoindre son mouvement destiné à libérer son pays par les armes, qu'à moyen terme son avenir est lié à la révolution cubaine, qu'il triomphera avec elle ou qu'il mourra là-bas, et il conclut en citant ces vers de Nâzim Hikmet, un poète turc qui fut l'ami de Pablo Neruda :

Et je n'emporterai dans ma tombe
Que le chagrin d'un chant inachevé »

« À 4070 mètres d'altitude : Potosí, cent soixante-cinq mille habitants au dernier recensement. Eux sont habitués à vivre près du ciel ; moi, non. Moi, j'ai l'impression qu'un pied m'écrase la poitrine. Dans les Andes, on appelle ça le soroche : le mal des montagnes. À Potosí, la quantité d'oxygène disponible est de moitié inférieure à celle qu'on trouve au niveau de la mer. On avance péniblement dans les rues, on a la tête et les jambes un peu lourdes, le souffle un peu court, on s'étonne de songer à respirer : l'air est rare, il faut en faire provision.
Ici les hommes ont les traits épatés, les pommettes saillantes, les cheveux noirs, le visage glabre et la peau mate. On les voit peu dans les rues on voit surtout leurs veuves. Les hommes ? S'ils ne sont pas morts, c'est qu'ils sont en train de mourir dans la mine, dans les entrailles du Cerro Rico (le mont riche), une montagne pelée qui culmine à 4782 mètres. Potosí a été riche. Si riche qu'à la fin du XVI siècle elle comptait plus d'habitants que Paris, Londres ou Séville. Si riche qu'en espagnol on dit encore : vale un Potosí, comme on dirait en français: c'est le Pérou. Si riche, nous apprend Galeano dans Les Veines ouvertes de l'Amérique latine, qu'à l'époque de l'apogée de la ville, même les fers des chevaux étaient en argent. Aujourd'hui ? Potosíest l'une des villes les plus pauvres d'un pays parmi les plus pauvres d'un continent qui n'est pas riche. La mine est presque épuisée, il n'y a plus d'argent mais il reste encore de l'étain et du zinc, et tant qu'il en restera il y aura des hommes pour creuser. »

« En dehors de la mine, les hommes croient en Dieu. Mais dans la mine, le diable est souverain. Un peu plus loin, José Luis ramasse une petite pierre argentée, avec des reflets dorés, qui tient entre deux doigts. Prends-la, dit-il, garde-la toujours auprès de toi, et souviens-toi de nous. J'écris ces lignes depuis chez moi, dans mon appartement de Montmartre, entre le Sacré-Cœur et la place des Abbesses, confortablement assis dans un fauteuil ergonomique, avec dossier réglable en pas moins de douze positions, appui-tête et support lombaire ajustable, un mug de thé brûlant à portée de main, et les jours où je me lamente de ne pas arriver à écrire, où tout ce qui vient sous ma plume me semble à jeter, je n'ai qu'à considérer quelques instants la pierre qui est là, sur mon bureau, pour me rappeler que oui, mon vieux, écrire est parfois difficile, mais enfin, n'en rajoute pas, c'est pas la mine. »

« Le soir même, emmitouflé dans une couverture sur le toit d'un café, je buvais un maté de coca en faisant rouler la pierre dans ma paume. Je songeais à José Luis, à Don Pauly, aux damnés de la terre dont la vie se réduisait à cela: crever à petit feu en creusant. Le soleil déclinait lentement derrière les montagnes. La lumière du crépuscule dorait les toits de la ville. Le monde était beau, malgré tout. Me revinrent en mémoire ces quelques vers de Jean de La Ville de Mirmont, enseveli à vingt-sept ans sous la terre fangeuse du Chemin des Dames :

Que m'importe, à présent, que la terre soit ronde 
Et que l'homme y demeure à jamais sans espoir ? 
Oui, j'ai compris pourquoi l'on a créé le monde ; 
C'était pour mon plaisir exubérant d'un soir ! »

« De Sucre, on peut parler de deux manières. On peut la noyer sous des informations qui ne nous apprendraient rien de la ville, dire par exemple qu'elle s'appela successivement Charcas, puis La Plata - « L'Argent » -, puis Chuquisaca, avant de prendre le nom de Sucre avec l'indépendance de la Bolivie en 1825. Ou bien l'on peut dire comme le chauffeur de taxi qui me déposa Plaza 25 de Mayo : « J'y suis né, je l'ai quittée, j'y suis revenu, et jamais plus je n'en partirai: Sucre, c'est la douceur de vivre. » »

« À Sucre ? J'ai fait l'inventaire des étoiles. »

« Autant de visas tamponnés sur un passeport pour la tombe. En Bolivie, prendre la route est un abus de langage ; ici, c'est la route qui vous prend, et bien souvent c'est la vie qu'elle vous prend: sur le chemin de la Mort (trois mille mètres de dénivelé sur les cinquante premiers kilomètres), trois cents personnes en moyenne se tuent chaque année. Les croix jalonnent le parcours et le fond des ravins est un cimetière pour camions. Le plus souvent, les accidents ont lieu quand deux poids lourds se font face: celui qui monte a la priorité sur celui qui descend, et comme la chaussée en certains endroits ne dépasse pas trois mètres de large, le camion descendant doit reculer, reculer, reculer, les roues mordant l'abîme, jusqu'à une portion moins étroite où le camion ascendant pourra enfin se frayer un chemin. Il suffit d'un rien, d'un moment d'inattention du chauffeur, de roues qui dérapent, de freins qui lâchent, et c'est la mort assurée. On comprend mieux la superstition à l'égard de cette route, où personne ne s'aventure sans avoir invoqué les esprits, béní son véhicule et fait une offrande à la Terre-Mère. »

« Le Che a eu cinq enfants de deux femmes: Hilda Gadea Acosta et Aleida March. Quand il meurt à trente-neuf ans, ses enfants sont âgés de onze, sept, cinq, quatre et deux ans. Avant de partir pour la Bolivie il leur a écrit une lettre, entièrement reproduite sur le mur de la buanderie :

Si un jour vous avez à lire cette lettre c'est que je ne serai plus parmi vous. Vous m'aurez presque oublié et les plus petits ne se souviendront de rien. Votre père a été un homme qui agit comme il pense, et qui sans aucun doute a été fidèle à ses convictions. Devenez de bons révolutionnaires. Étudiez beaucoup pour maîtriser la technique qui permet de dominer la nature. N'oubliez pas que la Révolution est ce qu'il y a de plus important et que chacun de nous, tout seul, ne vaut rien. Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n'importe quelle injustice commise contre n'importe qui, où que ce soit dans le monde. C'est la plus belle qualité d'un révolutionnaire.
Adieu, mes enfants, j'espère encore vous revoir.
Un gros baiser de Papa. »

« Il y a trois sortes de violence.
La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d'hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d'abolir la première.
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d'étouffer la seconde en se faisant l'auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.
Il n'y a pas de pire hypocrisie de n'appeler violence que la seconde, en feignant d'oublier la première, qui la fait naître, et la troisième, qui la tue. »

Ceci étant dit, retournons à La Higuera où Victor Hugo nous avait déposés.

Je connaissais peu les Landes, à peine la Dordogne, je n'avais jamais mis les pieds dans le Cantal ou l'Ariège, mais je me trouvais ici, au fin fond du Nancahuazú, « cette jungle, disait Régis Debray, par rapport à laquelle la Sierra cubaine était un jardin botanique ». Le Nancahuazú est à la Bolivie ce que la Creuse est à la France : le coin paumé par excellence. On connaît mieux certains endroits reculés dans quelques pays lointains que le palier de l'étage au-dessus de chez soi. Qu'étais-je venu chercher jusque-là ? « Un voyage, disait Lao-Tseu, fût-il de mille lieues, commence sous votre chaussure. » »

« Pourquoi lit-on ? On peut tout à fait vivre en se passant de lecture. J'ai été, pendant toute mon enfance, un très grand non-lecteur, et si à dix-huit ans je ne m'étais pas mis à lire d'un coup, comme un damné, avec l'acharnement de ceux qui auront toujours, jusqu'à la fin de leur vie, mille lectures à rattraper, eh bien ma vie n'en serait pas moins supportable. Elle serait sans doute amoindrie, mais je n'en aurais pas conscience, et je ne ressentirais pas l'impérieuse nécessité de lire toujours plus, de même que celui qui n'a jamais vu, j'imagine, ne ressent pas l'impérieuse nécessité de voir : il entend le feu qui crépite, il ne sait pas la forme des flammes; il perçoit le chant d'un oiseau, il ignore la couleur de ses plumes; il sent le parfum d'une femme, il ne connaît pas son visage. Et peu lui importe : il n'en souffre pas. Ou seulement dans la mesure où d'autres lui ont fait part des voluptés infinies dont sa condition le prive. Mais donnez-lui la vue ne serait-ce que quelques instants, laissez-le voir le feu, les plumes, la femme, et demandez-lui alors s'il veut retrouver les ténèbres. Il vous répondra : vous êtes fou ?
Voilà ce qu'a été pour moi, à dix-huit ans, la découverte de la lecture. Alors bien sûr je n'irais pas jusqu'à dire qu'elle m'a sauvé de tout, ou prétendre, comme Montesquieu, qu'elle a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé, mais elle m'a consolé de bien des peines, car il suffit de peu, de si peu, il suffit d'un livre pour se soustraire au réel qui nous assiège et retrouver aussitôt ce dont nous sommes aujourd'hui de plus en plus dépourvus: les vertus de la lenteur. Les livres ont cette capacité inouïe à ralentir le temps, à diluer les heures en même temps qu'ils nous tiennent éloignés de l'ennui. La compagnie des autres peut nous être barbante. Celle des livres - des bons livres: jamais.
Sauf dans ce bus. Impossible de lire, dans ce bus. J'aurais bien voulu l'y voir, moi, Montesquieu, dans ce bus. »

« Seize kilos à Buenos Aires, quatorze à Santiago, plus que douze à La Paz. En bon Petit Poucet, j'égrenais dans ma course quantité de bouquins qui m'avaient tenu compagnie depuis l'Argentine. Mais il y en avait deux, en plus du Journal du Congo de Che Guevara, que je ne pouvais me résoudre à laisser sur le bord du chemin : L'Usage du monde et Le Livre des merveilles. Celui de Bouvier me tenait lieu d'évangile ; celui de Marco Polo de viatique: les jours de fatigue, j'y puisais de quoi me distraire, me délasser l'esprit en chevauchant à ses côtés de Venise à Saint-Jean-d'Acre, de Mossoul à Bagdad, de Tabriz à Kerman, d'Ormuz à Samarkand, du plateau de Pamir au désert de Gobi jusqu'à la cour du Grand Khan. »

« La porte d'entrée du Pérou via le Titicaca. À Puno, pas de lyrisme tant mieux ! Il faut en finir avec l'extase panthéiste dont regorge la littérature de voyage. Les riants paysages, les panoramas grandioses, les théâtres champêtres, qu'on les laisse à Sisley, à Turner, à Corot, ils en feront quelque chose. Mais moi, rien. Mettez-les sous mes yeux, je les contemplerai volontiers, pendant des heures, des jours s'il le faut, mais écrire là-dessus... La Seine à Bougival, la marée basse à Étaples, le canal de Chichester, la nuit étoilée sur le Rhône, les jardins de la villa d'Este à Tivoli, l'Aven au bois d'Amour sont à voir, à peindre sans doute, mais à lire ? Et puis le vocabulaire se dérobe, les noms me font défaut. Tenez, cet oiseau, là, qui passe au-dessus de ma tête. Il a sans doute un nom que je ne connais pas. Mais le nom de cet oiseau ne dirait rien de son plumage bicolore, ni de ses joues rosées, ni du bleu clair de son bec, encore moins du sifflement de son chant. Alors, à quoi bon le savoir ? Je tire parti de mon impéritie ? C'est possible. J'exagère de dire de Puno qu'elle n'est qu'une ville sans charme dans un site enchanteur, comme un étron enchâssé dans une monture étincelante ? Peut-être. C'est l'imparfait du subjectif. Et je veux bien croire que j'aurais dû y rester plus longtemps, mais trop tard : je l'ai laissée derrière moi sans regrets, et me voici désormais à Andahuaylillas où je vais enfin rejoindre l'itinéraire des deux G. »

« Pendant tous ces mois de voyage, je ne crois pas avoir été plus heureux qu'à Cuzco. Le matin, j'allais prendre mon petit-déjeuner au Mercado San Blas, un marché couvert où je retrouvais Carmencita, avec son tablier blanc et ses tresses noires, dissimulées sous une charlotte. Il y avait de tout sur son étal : des mangues et des melons, des papayes et des pommes, des bananes et des fraises... Je lui commandais invariablement un jugo de naranja con huevos revueltos - un jus d'orange avec des œufs brouillés - qu'elle me servait avec un sourire édenté, où luisaient deux canines. Elle était de ces femmes dont l'usage est de mésestimer la beauté. Son visage, plissé de rides, avait l'épaisseur des années qui se prennent pour des siècles ; sa peau, sèche et durcie, le teint cendreux des parchemins : on y lisait la fatigue et l'infortune, bien des rêves inaccomplis, bien des amours inassouvies, des misères tues. Je la payais en sols ; c'est encore en sourires qu'elle me rendait la monnaie. De jour en jour se nouait entre nous une complicité muette, une tendresse réciproque, et c'est le cœur lourd qu'au matin de mon départ je commandai mon dernier jus d'orange, mes derniers œufs brouillés. Au Machu Picchu, j'allais éprouver l'étourdissement flaubertien des paysages et des ruines; en Patagonie, je m'étais familiarisé avec les froids réveils sous la tente ; ce matin-là, au Mercado San Blas, je compris ce qu'entendait Flaubert par « l'amertume des sympathies interrompues ». Je ne savais pas que je la reverrais : un an plus tard, j'allai passer le mois d'août à Cuzco ; reprenant mes vieilles habitudes, le matin suivant mon arrivée je me dirigeai vers le Mercado San Blas, en espérant sans trop y croire y retrouver Carmencita. Elle était là, avec son tablier blanc, ses tresses noires sous sa charlotte; elle n'avait pas changé. Je m'assis devant son étal, devant les mangues et les melons, les papayes et les pommes ; elle me vit, me montra les deux canines : Un jugo de naranja con huevos revueltos, verdad ? »

« L'écrivain véritable, disait Paul Valéry, ne trouve pas ses mots, alors il les cherche, et, en les cherchant, il trouve mieux. On pourrait dire la même chose du véritable explorateur: c'est parce qu'il ne trouve pas ce qu'il est venu chercher qu'il cherche encore et trouve mieux. C'est ce qui va bientôt arriver à Bingham. »

« Machu Picchu

À moins d'emprunter le chemin de l'Inca, randonnée de quatre jours qu'il faut réserver des mois à l'avance via une agence de voyages, pour se rendre aujourd'hui au Machu Picchu, pas le choix: il faut passer par Aguas Calientes. On peut prendre le train depuis Cuzco ou Ollantaytambo; on peut aussi lui préférer un minibus jusqu'à Hidroeléctrica, avant de marcher pendant deux heures le long des rails option la plus aventureuse et surtout la moins onéreuse, privilégiée par les backpackers dont j'étais.

Aguas Calientes tire son nom des bains chauds naturels qu'on y trouve. Il y a quelques années, les autorités locales ont rebaptisé la commune Machupicchu Pueblo (littéralement le Village du Machu Picchu), un peu comme si la mairie de Paris décidait unilatéralement qu'il ne fallait plus dire Paris mais Tour Eiffel City. Mais les quatre mille cinq cents habitants ne s'y sont jamais vraiment faits, et désignent encore leur village du nom d'Aguas Calientes. Drôle de village, au milieu de la forêt vierge, dominé par des montagnes à la végétation luxuriante et traversé par une grand-rue, qui va de la gare à l'immense terrain de football en gazon synthétique, bordée de part et d'autre de mauvais restaurants, d'auberges de jeunesse et d'hôtels bon marché qui dès cinq heures du matin déversent une flopée de touristes: ils sont deux mille cinq cents à visiter chaque jour la cité inca quota fixé par le gouvernement péruvien, grâce auquel elle n'est pas encore avilie par le tourisme de masse.
Si l'on dort à Aguas Calientes, c'est pour être au Machu Picchu dès l'ouverture, à six heures du matin. On a mis le réveil pour cinq heures; on est, croit-on, le premier à être levé. Puis on découvre les lits défaits de ses compagnons de dortoir : le jour n'est pas encore là, et déjà les cafés fument dans les salles à manger des auberges, les couteaux tartinent de confiture trop sucrée des biscottes trop grillées, les visages ensommeillés sont penchés sur des bols. Arrêtons-nous sur ces visages un instant: on a si peu l'habitude de voir les gens au réveil avec la certitude qu'ils sont sur le point de vivre une journée dont ils savent à coup sûr qu'elle va compter dans leur vie. La première vertu du voyage: nous arracher au train-train quotidien, où les jours se ressemblent tant qu'il n'y en a pas un pour se détacher dans nos souvenirs. Celui-ci, c'est certain, se détachera du cours ordinaire de la vie.
Vingt minutes de bus, ou une heure à pied, au choix. On a peu dormi, et mal, un instant on hésite à prendre le bus, puis le corps finalement se met en marche sans attendre l'assentiment de l'esprit. Après tout, on est là pour prendre son temps. Huit kilomètres, par des sentiers qui ne font que monter. Et pendant ces huit kilomètres, on se répète en boucle Machu Picchu, Machu Picchu, Machu Picchu, jamais lassé du chef-d'œuvre onomastique que forme son nom. »

« Inutile de décrire ce qui s'offre alors au regard. Ce qui frappe, même quand on l'a vu en photo, c'est l'immensité du site, sa majesté : le mariage heureux des Andes péruviennes et du bassin de l'Amazone. « Et davantage que les ruines, ce qui nous émeut tant, c'est d'abord ce paysage qui procure le cadre propice au rêveur extasié » (Guevara dans son Journal, le 5 avril 1952). Les ruines, oui, d'accord. Bien sûr, les ruines. Mais on ne m'ôtera pas de l'idée qu'on n'aurait jamais fait tant de foin des mêmes ruines en Picardie, au milieu des plaines à betteraves. Le Machu Picchu: un joli bijou que renferme un écrin d'exception. »

« En réalité, dit le guide, il n'a pas plus découvert le Machu Picchu que Christophe Colomb n'a découvert l'Amérique. D'autres avant lui en connaissaient l'existence. Ce qu'on doit à Bingham, c'est la découverte scientifique du Machu Picchu: il fut le premier à photographier le site, à le cartographier, à dresser un relevé précis des ruines et à les faire déblayer. »

« C'était le moment de sortir mon carnet et de laisser courir sur ses pages encore vierges un stylo, ce sismographe du souvenir. Il allait falloir écrire, on ne pouvait avoir vu tout cela, Ollantaytambo, Písac, le Machu Picchu, sans rien en dire. »

« Un Argentin sur cinq, un Chilien sur dix, un Bolivien sur deux, un Péruvien sur trois vit dans un bidonville, et dans chaque endroit où je m'arrêtais j'avais pris l'habitude de m'y rendre - moins en voyageur épris de misère pittoresque qu'en ethnologue amateur, qui cherche à voir pour comprendre comment vivent ceux-là même que les autorités voudraient dérober aux regards des touristes. »

« Non, ce qui vous intrigue, ce pour quoi vos yeux s'écarquillent, ce ne sont pas tant les villas que les jardins qui les cernent. Et dans ces jardins, ce ne sont pas les palmiers ni les buis parfaitement taillés, ce sont les pelouses bien vertes, qu'irriguent en permanence des tuyaux d'arrosage automatique. Voilà pourquoi vos yeux luisent de convoitise: pour les tuyaux d'arrosage automatique. Vous n'entendez pas le bruit sec, le bruit bref que ça fait, un bruit blanc, monotone comme le chant des cigales, mais même d'aussi loin que vous l'êtes, même à travers les fils de fer barbelés vous voyez l'eau qui jaillit puis retombe comme une pluie de cristal, en continu. Et vous ne savez pas que là-bas, de ce côté-là du mur où l'on a cent fois, mille fois les moyens que l'on a de ce côté-ci, là-bas l'eau vaut dix fois moins cher que sur votre versant de colline, où deux fois par semaine des camions-citernes viennent remplir à des prix exorbitants de gros réservoirs en plastique. L'eau là-bas n'a pas un goût de plastique, là-bas on n'a pas de bassine, mais des baignoires, des salles de bains en marbre, des toilettes séparées. De vraies toilettes et de l'eau dans ces toilettes, quand vos toilettes à vous ce sont des rigoles creusées dans la terre. Et vous songez à leurs toilettes, et à votre mère qui ne les connaît que trop bien.

Votre mère qui, chaque jour, contourne le mur par des sentiers pentus, poussiéreux l'été, boueux l'hiver, été comme hiver jonchés de bouteilles en plastique et de tessons étincelants, et qui de l'autre côté fait le ménage, lave, lustre, vernit le moindre recoin de ces villas de riches, jusqu'à leurs chiottes qu'elle récure. Et peut-être même qu'en ce moment elle est à genoux, votre mère, peut-être bien qu'elle a le nez dans leur merde, et ce jour-là dans votre vous prenez conscience que sa vie c'est cela, une vie qui consiste à récurer les chiottes des riches dans ces villas de l'autre côté de la colline - une vie? Une survie dont on a fait une vie. Vous avez huit ou neuf ans, et votre cœur est plus lourd, soudain lesté d'un sentiment d'injustice; car si les hommes naissent libres et égaux en droits, vous pressentez qu'ils sont plus ou moins libres, plus ou moins égaux selon qu'ils sont nés de ce côté-ci du mur ou de l'autre. Et parce que vous avez huit ou neuf ans, ça n'est pas ainsi que vous y pensez, et d'ailleurs ça n'est pas une pensée, c'est un trouble, une sensation, une émotion vive et intense, quelque chose qui ne se joue pas dans l'esprit mais dans le cœur, mais qu'importe, ce quelque chose a germé dans votre cœur de huit ou neuf ans, et du cœur à l'esprit il va faire son chemin, et quand, à quatorze ou quinze ans, vous tomberez, dans un manuel scolaire ou dans la rue, reproduit peut-être en graffiti sur le mur de la honte, quand donc vous tomberez sur le fameux portrait de Korda, celui du guérillero à l'œil noir, ce Guevara sur le compte de qui vous chercherez à en savoir un peu plus, et que vous apprendrez qu'il tremblait d'indignation à chaque injustice, qu'il ne cessa jamais de proclamer sa foi en la révolution et qu'il fut, de l'Amérique à l'Afrique, de toutes les révoltes contre l'humiliation, et qu'il le paya de sa vie, et qu'il avait enfin pour credo: «Soyez réalistes: demandez l'impossible», vous aurez dès lors un battement de cœur chaque fois que vous entendrez résonner ces trois lettres: Che. »

« Le voyage est une boîte de Pandore : ouvrez-la, en sortiront l'allégresse, l'étonnement, l'émerveillement, la volupté, la joie (et un certain nombre d'emmerdes). Mais elle se refermera sur l'ennui. On ne s'ennuie jamais en voyage. On est sans cesse aux prises avec ces mille corvées qui rongent les jours en pure perte»: on passe le plus clair de son temps à défaire son sac, à le refaire, à vérifier qu'on a bien sur soi son passeport, son argent, à laver le peu de vêtements que l'on a, à regretter la trousse à pharmacie que l'on n'a pas, à se perdre, à demander son chemin, à chercher un endroit où dormir, et, si l'on est à bord d'un cargo, à faire la queue: la queue avec sa gamelle et ses couverts, en attendant qu'on vous serve la soupe de poulet, la ration de riz, la banane, invariable pitance que la faim vous apprend à aimer ; la queue devant les toilettes, avec son rouleau de papier à la main; la queue devant les douches, avec sa serviette et un morceau de savon, en attendant de se laver à l'eau du Río Ucayali - celui-là même où sont évacuées les toilettes, où sont jetées par-dessus bord et sans tri sélectif poubelles, canettes de bière, couches des bébés, en sorte qu'au début, pour se débarbouiller le visage et se brosser les dents, on puise dans son stock d'eau minérale, à la stupéfaction de ses compagnons de voyage qu'amusent ces coquetteries de nymphette. »

« Cette peur a un nom, elle s'appelle La Violencia, et ce n'est rien de moins qu'une guerre civile qui dure depuis quatre ans, va faire trois cent mille morts et que fuient les deux G, sans même prendre le temps de passer par Carthagène, Cali ou Medellín, ces villes que vantent les guides touristiques et que j'aurais bien, moi, visitées (il n'y a pas de regret plus lancinant que celui des lieux où l'on n'a pas été). »

« Le soir tombait sur La Havane et j'étais assis en tailleur face au portrait géant du Che que le Che n'a pas vu. Dans ses yeux, je lisais la quête inassouvie d'inatteignables horizons, et je songeais qu'il allait falloir rentrer, rassembler mes souvenirs, tirer de l'oubli ce soleil que j'avais vu sombrer dans les eaux immobiles d'un lac argentin, l'ombre démesurée d'un condor sur les parois d'une falaise, la comptine fredonnée par une fillette habillée de chiffons ou le chant d'un oiseau en faction sous la cime des arbres. Il allait falloir donner leur poids de papier aux images, aux sensations qui m'avaient traversé - et bientôt repartir. Si je ne devais plus écrire qu'un seul livre, que ce soit celui-ci: un passeport. Jusqu'au dernier jour, en noircir les pages à coups de tampons. »

Quatrième de couverture

« Cet automne-là, les taux d’intérêt étaient en baisse, les prix de l’immobilier en hausse, ma famille, mes amis s’inquiétaient : est-ce qu’il n’était pas temps que j’investisse dans la pierre ? Avec un peu de chance et un banquier indulgent, je pouvais peut-être m’endetter sur trente ans (mon âge à l’époque). Je n’en avais ni les moyens ni l’envie. Signant un acte de vente, j’aurais eu la sensation de signer mon propre registre d’écrou — et de voir ma liberté circonscrite à quelques mètres carrés. Et puis un appartement, ça se meuble ; aux meubles, il faudrait toujours préférer son sac de voyage. »

De Buenos Aires à Caracas, François-Henri Désérable nous embarque dans une formidable traversée de l’Amérique du Sud. Cinq mois à moto, en stop, en bateau, avec une seule contrainte : emprunter l’itinéraire qui fut celui d’Alberto Granado et d’Ernesto « Che » Guevara, lors du fameux voyage à motocyclette, soixante-cinq ans plus tôt.

Éditions Gallimard,  mai 2025
 196 pages 

dimanche 24 août 2025

Les piliers de la mer ★★★★★ de Sylvain Tesson

« Vivre, c'est circuler de phrase en phrase. »

Entre ciel et mer.
Se tenir à la pointe.
En équilibre.
Instant suspendu.
« Rien n'était possible, tout semblait offert. Montait la douceur de la mer : liberté claire, haute beauté. »
Goûtant le plaisir d'être vivant.
"Au bord de l'univers"
L'appel du vide. De l'aventure.
« [...] le retrait, la liberté dans l'inaccessible. »
J'ai été hypnotisée. Aspirée. Je me suis laissée envahir par le chant du ressac et des stacks. 
Je suis restée immobile et dans l'immobilité, j'ai fait un beau voyage. 
Merci Sylvain Tesson, merci Du Lac, merci les stacks ! Symboles de liberté !
Le dépassement de soi, l'aventure de l'extrême racontés avec beaucoup de poésie. 
Une expérience hors du commun. Et un grand moment de lecture !
« L'ascension sur les tours de la mer garantit l'illusion. Sur le stack, rien de laid. On a soustrait le temps à sa fluctuation. On se dresse, à l'équilibre du danger. On reste immobile, le corps prolongeant la colonne dans son axe exact. On est ébahi d'avoir atteint le sommet, inquiet d'en descendre, conscient de l'absurdité de la position, de l'inutilité de l'effort, de la stupidité du projet, mais heureux de se tenir là où personne ne vient, où personne n'est jamais monté, où l'action de l'homme n'est pas résumable à son utilité, ni régie par la règle commune, ni réductible à la statistique.
Pour le dire autrement, aucune intelligence artificielle ne recommandera jamais de grimper sur un stack. C'est un acte stérile, harassant et vaniteux. Mais de celui-là, je me souviendrai à l'instant de mourir. »

« À mon père, Philippe Tesson (1928-2023), qui avait horreur du vide. »

« Je venais là oublieux de moi-même et en échange de mon néant, j'ai reçu de la poésie. »
Jean Grenier, Inspirations méditerranéennes.

« Examinons d'abord la question en nous plaçant au point de vue le plus élevé. »
Honoré de Balzac, Traité des excitants modernes.

INCIPIT 
« L'aiguille en plein cœur
Quand on se prétend aventurier, il est vexant de vivre au XXI siècle. La surface du globe est cartographiée. À chaque plage son plagiste. Pas une source sans sa mise en bouteille, pas un scarabée sans son département au Muséum. On va au désert de Gobi comme au bassin d'Arcachon. Y a-t-il seulement un être humain sur la Terre qui ne connaisse pas l'existence de La Grande-Motte ?
Des optimistes contrediront : « Il y a un sommet vierge dans les confins afghans. » Rien n'est moins sûr. Parfois, des alpinistes parviennent sur une montagne, persuadés de déflorer le sommet. Un anonyme les y a précédés, laissant son fanion.

L'homme a triomphé de la géographie. Il s'est répandu partout. Depuis la pierre taillée il en a eu le temps ! Conscient que la Terre a rendu ses derniers secrets, le pauvre Terrien de notre siècle tourne son regard vers les étoiles. « Là-haut », murmure-t-il. Il rêve. Un jour, peut-être un astronaute imprimera-t-il son pas sur un sol intouché. En attendant, on fait la queue pour grimper l'Everest.
Non vraiment, je ne suis pas rétrograde, mais il me naît des nostalgies de l'époque où il suffisait de sortir de sa grotte pour s'enfoncer dans l'inconnu. Au paléolithique (supérieur, si possible), bien des problèmes se trouvaient résolus de ne point même exister.
J'en étais là de ces réflexions, accoudé au comptoir de mon âme, quand je tombai sur un exemplaire de poche de L'Aiguille creuse de Maurice Leblanc. En couverture, gentiment bariolée dans le genre kitsch de nos enfances aimables des années soixante-dix, l'aiguille d'Étretat. Elle se dressait fièrement dans l'eau joyeuse. Les peintres impressionnistes s'étaient épris d'elle. Arsène Lupin en avait fait son repaire. Le rocher était friable, l'aiguille en passe de s'écrouler. Très peu d'êtres humains en avaient foulé le sommet. Il était plus facile de la peindre. Tout cela constituait un faisceau de raisons d'aller voir.
Il y avait là-haut un espace préservé. Peut-être aurait-on l'impression de toucher une "terra incognita". Je réunis une troupe de gentils nautoniers. L'objectif était de grimper l'aiguille à l'aube. Philibert fournirait le canot, Olivier les vivres. Du Lac, escaladeur hors pair, conduirait l'opération. Avec eux : la fine équipe. »

« Huit heures. La marée monte, l'aiguille vibre, les falaises miroitent. On se tient à la pointe, frappés de joie, entre ciel et mer, endroit vivable. J'ai préparé un texte. Je le lis, pour les nuages. Personne n'écoute. Une mouette passe. »

« En équilibre sur un espace à peine plus large qu'un tabouret, j'ai rejoint le point de contact entre le temps, l'espace et mon propre cœur. Ils sont miraculeux, les moments où l'instant se fixe dans la partition! Les sens reçoivent l'information aberrante et grave que nous nous sommes confondus à l'axe autour duquel le monde tourne.
Tout se fige. Puis se suspend. La conscience reçoit la totalité du panorama dans une image arrêtée, familière. Même le cormoran qui plane plus bas semble attendu. Peut-être est-ce là la définition du vertige: l'élargis-sement de soi, non le racornissement dans la peur? Que m'est-il arrivé? Aurais-je trouvé sur cette aiguille de la mer un lieu et une formule ? Depuis longtemps, je cherche les endroits du monde où se croisent l'éternité des patries de l'enfance et le refus des encerclements modernes. Ici, personne ne nous interdit le jeu du danger et de la joie. Personne ne nous commande de nous enthousiasmer pour des causes débiles ou des marchandises hideuses. Sur cette pointe, à un jet de pierre de la falaise côtière, je me croyais au bord de l'univers.
L'impression a duré quelques secondes. On se situait là, au bord du vide. Rien n'était possible, tout semblait offert. Montait la douceur de la mer : liberté claire, haute beauté. Je n'en revenais pas de me trouver dans ce cirque lacté, sur un point où il »

« En équilibre sur un espace à peine plus large qu'un tabouret, j'ai rejoint le point de contact entre le temps, l'espace et mon propre cœur. Ils sont miraculeux, les moments où l'instant se fixe dans la partition! Les sens reçoivent l'information aberrante et grave que nous nous sommes confondus à l'axe autour duquel le monde tourne. Tout se fige. Puis se suspend. La conscience reçoit la totalité du panorama dans une image arrêtée, familière. Même le cormoran qui plane plus bas semble attendu. Peut-être est-ce là la définition du vertige l'élargissement de soi, non le racornissement dans la peur ?
Que m'est-il arrivé ? Aurais-je trouvé sur cette aiguille de la mer un lieu et une formule? Depuis longtemps, je cherche les endroits du monde où se croisent l'éternité des patries de l'enfance et le refus des encerclements modernes. Ici, personne ne nous interdit le jeu du danger et de la joie. Personne ne nous commande de nous enthousiasmer pour des causes débiles ou des marchandises hideuses. Sur cette pointe, à un jet de pierre de la falaise côtière, je me croyais au bord de l'univers. »

« De retour sur les galets, je demande à du Lac où l'on trouve ce genre d'aiguille.
- Sur toutes les côtes du monde.
- Écoute-moi, lui dis-je, on part. Vers les piliers de la mer. On les passe en revue. On les approche, on les grimpe, on les bénit. Je veux revivre mon illumination de l'Aiguille blanche. Me repayer le luxe de me sentir là où je me dois d'être.
- C'est-à-dire ?
- À la pointe du monde, où je n'ai rien à faire, où je ne peux rester, en un lieu où personne n'est allé, d'où le monde s'embellit, qui s'écroulera bientôt et qu'il est difficile d'atteindre, urgent de quitter, inutile de gagner.
- J'en suis, dit du Lac.
Et c'est ainsi que nous avons passé des années à grimper sur les stacks. »

« Le petit stack se dressait au milieu des vagues dans l'aube électrique. On l'escalada en gardant nos gilets de sauvetage. Le stack avait l'air furieux contre la houle. On aurait cru une tête de serpent dardant sa colère au-dessus du bouillon. La taille ne définit rien. Un stack, c'est une personnalité de la roche refusant la suprématie de la mer.
Le stack n'appartient point aux décombres de la falaise attendant que l'érosion les transforme en sable fin où viendra bronzer l'estivant.
Son sommet ne dépasse pas la hauteur de la terre mère puisqu'il en procède. Il se situe à l'exacte altitude du plateau côtier. Pas de péché d'orgueil chez les piliers de la séparation. »

« En termes plus sobres, le stack est une quenouille magique, l'obélisque du chronos, l'échauguette d'un château inondé, une hallebarde fichée dans le râtelier des eaux, une fusée lunaire plantée dans le récif, un chicot pourri, un diamant taillé, un totem du refus, une torche oubliée, un flambeau pétrifié, une banderille finale dans le sable de l'arène, un clocher fantôme surnageant du déluge, une fourche de Poseidon (à une seule dent), une figure de proue sauvée du naufrage, un menhir détaché de sa carrière, ou mieux, le cigare qu'un dieu vraiment très cool, allongé au fond de l'océan, tiendrait entre ses doigts en laissant dépasser de la surface le bout incandescent, bref la somme des visions que suscite chez le petit baigneur une colonne des eaux dressant sa hauteur de vingt, trente ou cent mètres dans un ciel encombré d'oiseaux aux yeux vicieux.
Certains géographes affinent la définition : seules pourraient prétendre à l'appellation les aiguilles dont la superficie du sommet n'excéderait pas un dixième de la hauteur. Une confession: nous avons été moins pointilleux que ces statisticiens. Nous avons versé à notre tableau des masses de roche qui ne répondaient pas à la proportion. »

« Le stack est un mâchicoulis de la mer séparé de la falaise, dont la difficulté d'accès aura autant contribué à mériter l'appellation que la proportion des formes et la géométrie de la silhouette.

Les Français appellent le stack maritime « pilier d'érosion de recul de côte ». Le français est une langue plus précise que l'anglais mais moins sexy. Si l'on croise une fille sur le sable allongée, on aura davantage de succès avec « Let's go to the stack ! » que « Voudriez-vous, mademoiselle, gravir avec moi ce pilier d'érosion de recul de côte ? ». Dans ce livre, malgré nos préventions, nous aurons recours au mot anglais. On qualifiera de stack tout pilier d'érosion vers lequel on nagera, dans le chenal de séparation où palpite l'anémone.
Comment naît le stack ? De l'action érosive des vagues, mouvement cosmique. Depuis des milliards d'années, la mer se rue contre la terre. Cette fureur est incompréhensible. Elle ressemble à un reproche. Elle s'appelle le ressac. D'avion, on dirait de la crème. Dedans, c'est la mort.
Le ressac a coûté la vie aux marins et permis à Victor Hugo de tremper son lyrisme dans le bouillon. Sur terre, toute falaise rocheuse recule devant le ressac. Si la roche est dure ou tendre, l'effondrement est plus ou moins rapide. La France et l'Angleterre s'écartent. Chacune pense que l'autre a peur. Parfois, un bloc s'abîme dans l'écume. À Varengeville, en Normandie, la mer ronge la terre. Au bord du vide, un petit cimetière marin se trouve menacé. Certaines tombes s'ouvrent. Signe des temps: même les morts ne sont pas tranquilles.
La mer mord la masse. La terre résiste. Un éperon brise l'effort des vagues. Il semble s'avancer dans la mer, en réalité il tient sa position. La côte recule. Lui fait saillant, s'affine. Le ressac le lèche, le polit, le sculpte, creuse un orifice entre ses deux versants. Soudain une arche s'ouvre. Quelques secondes suffisent à décrire l'action, il faut des millions d'années pour qu'elle s'accomplisse.
Un jour, une tempête fait vibrer la côte. Des bateaux sombrent, l'arche tremble : le tablier se fracasse dans l'eau. Reste le pilier qui fermait l'arc. Lui ne s'est pas écroulé. La houle le lave, il tient bon. La mer continue à le harceler. Il se dresse, s'étrécit.La côte recule toujours. Il demeure, isolé. Un jour, il disparaîtra. Pour l'heure il marque le point jusqu'où avançait l'ancien littoral.
C'est une ruine, un témoin, un souvenir. La relique de ce qui fut. C'est le stack. Un brave. Gloire à lui. »

« N'ayant ni la grâce de l'Argonaute ni la névrose du psychanalyste, je ne vois pas les stacks en figures hostiles. Pour moi, ils symbolisent un type humain : l'ermite.
J'entends par « ermite » celui de la forêt, de la ville, l'ermite de sa propre âme ou de la steppe, du cabinet ou de la cellule, de l'atelier d'artiste ou du mont Athos, enfin tout cœur mélancolique qui a choisi de s'écarter et cherche dans les dédales du monde ou les labyrinthes de son moi profond le chemin d'une citadelle.
Le stack se détache de la falaise côtière. Il la laisse reculer, tenant sa position. Depuis la séparation, il résiste, à quelques encablures, seul, droit, planté. Il est doux, bon. Il ne saurait nous tuer.
Qu'on ne se méprenne pas ! Il n'a pas choisi de se retrancher par hédonisme. « La liberté existe, il suffit d'en payer le prix », consigne en ses carnets le Montherlant de 1957. Pour le stack, s'extraire aura son coût. Il n'abandonne pas le sort commun pour jouir du reste de son temps sous des soleils faciles. Il mourra le premier, tombant avant la ligne de côte. Posté devant la terre, il reçoit la houle de la mer, les rafales du vent, la cuisson du ciel. Il est noble de se porter en avant du danger. Le stack est roi. De ses douleurs.
Au sommet des stacks argileux, combien d'heures avons-nous passées dans les coups de massue du ressac réverbéré à travers le cœur même du minéral. La vibration nous traversait le corps en ondes sourdes. Le stack s'effondrera au champ d'honneur. L'honneur de se distinguer. »

« L'homme-stack n'est pas résistant mais plutôt dandy. Détachement, indifférence, distance : la présence du stack, là-bas, planté dans les eaux du Pacifique, de la mer des Hébrides ou de la mer Ionienne, constitue une position esthétique. Avec ses trèfles roses mouchetant son sommet, ses filons de quartz veinant sa carapace, ses explosions d'oiseaux ébouriffant son crâne, ses bosquets d'hibiscus dégueulant des fissures, ses formes chantournées de danseur argentin et des coussins d'ivoire écumant à ses pieds, le stack est conforme à la sophistication du dandy : canne à pommeau, boutons de manchettes, gilet écarlate. Le dandy cherche à se "détacher".
Mais ce dandy-là doit être capable de lutter ferme contre la violence du réel. Les dandys de "La Recherche du temps perdu" peuple aberrant produit par une imagination géniale ne peuvent être versés à l'armée des stacks. Car le principe de distinction proustienne crée des êtres inaptes à la vie, baroques et fatigants, tragiquement délicats, des Swann et des Charlus trop faibles pour résister aux vagues de la vie !
Le stack tient debout même s'il vibre sous les coups de l'océan. L'insensé tremble mais ne recule pas. Et plus d'une fois, en Écosse, perchés sur les aiguilles du cap Wrath ou sur les stacks de l'île de Skye, dans la tourmente du ciel et la violence de la mer, nous sentons sous nos pieds les oscillations de la colonne et nous ébahissons du miracle que sa solitude puisse faire front depuis tant de siècles contre la haine de la mer. Cette haine contre tout ce qui ose se dresser devant l'arasement total. »

« Les stacks, Marjorie les appelle « motu », « pilier » en marquisien. Désormais, avant de lancer ses cing cents chevaux dans l'aube, elle dira rituellement avec cet accent où les voyelles traînent comme les nuages : « Allez, les kamikazes, on va chercher les motu. »
Alors nous sautons dans le bateau et Marjorie se rue sur la mer. Et le monde arrête de sentir la fleur sucrée et s'emplit du parfum du gasoil qui est l'odeur de l'aventure. Et s'ensuit une demi-heure de rodéo sur les vagues. Les muscles des bras de Marjorie sont durs comme le bois flotté. Elle devrait venir aux escalades mais ne quittera jamais le pont de sa barque qui est pour elle le monde entier. Marjorie chante l'hymne de la mer. Elle accélère. Nous tentons de nous maintenir dignement dans ce shaker. Marjorie trouve un motu, rapproche le bateau du platier et nous dit en riant, comme si elle prenait au sérieux le jeu des rocs et de la liberté : « Regardez, celui-là, il s'est bien écarté. » Et nous sautons dans les vagues, nageons vers le stack, les cordes serrées dans un sac étanche. Conchiés de guano d'oiseau, les piliers sont des spectres noirs descendus des nuages, fardés de poudre blanche pour la procession au carnaval de la mort. Géologiquement, ce sont des colonnes de lave effusive, vestiges de volcans balayés aux vents millénaires. »

« Les grains de pluie s'abattent. Le rocher dégouline et le guano devient un emplâtre. Assuré sec par mon compagnon, je grimpe, en murmurant la chanson de Brel, ce cordial de grimpeur : « Gémir n'est pas de mise, aux Marquises. » Une fois administrée la correction du ciel, le soleil revient s'en prendre à la mer, et Marjorie, en bas, est la seule preuve que la douceur existe dans cette arène du diable. »

« Les explosions volcano-magmatiques des débuts du monde sont ainsi devenues une guerre des pics dans l'imagination des hommes. La légende était née. Dans le choc des combats, des éclats de montagne tombaient en mer. Les piliers maritimes devenaient les débris de ces luttes. Je n'avais jamais réfléchi au stack comme vestige de la douleur projetée.
La guerre est finie. Voici venu le temps des escaladeurs. À présent nous savons comment naissent les stacks. »

« Parfois un trait de soleil fait pétiller la mer, parfois une gifle de pluie vient frapper le monde. »

« L'approche est un rendez-vous d'amour : on a le temps de réfléchir, de s'inquiéter, de faire demi-tour. On a même le loisir de se demander pourquoi s'infliger pareilles peines pour quelques dizaines de mètres de roc. La question est inepte. Le désir balaie tout. Dans la chasse, l'appel est supérieur à la perspective des ennuis. C'est la définition de l'aventure. Peut-être celle de l'amour. « L'homme brûle de faire ce qu'il redoute¹. » Une fois calciné, il jure qu'on ne l'y reprendra plus. À peine relevé, il repart. Quelle fatigue. Elle est préférable à la résignation. »
1. Les jeunes lecteurs épris de Jankélévitch auront reconnu une phrase célèbre de L'Aventure, l'Ennui, le Sérieux...

« Quand on tombe d'un stack, au moins la stèle est-elle déjà dressée. »

« L'ascension sur les tours de la mer garantit l'illusion. Sur le stack, rien de laid. On a soustrait le temps à sa fluctuation. On se dresse, à l'équilibre du danger. On reste immobile, le corps prolongeant la colonne dans son axe exact. On est ébahi d'avoir atteint le sommet, inquiet d'en descendre, conscient de l'absurdité de la position, de l'inutilité de l'effort, de la stupidité du projet, mais heureux de se tenir là où personne ne vient, où personne n'est jamais monté, où l'action de l'homme n'est pas résumable à son utilité, ni régie par la règle commune, ni réductible à la statistique.
Pour le dire autrement, aucune intelligence artificielle ne recommandera jamais de grimper sur un stack. C'est un acte stérile, harassant et vaniteux. Mais de celui-là, je me souviendrai à l'instant de mourir.
Les stacks abritent des colonies d'oiseaux. Au XIX siècle, les habitants des immeubles parisiens se répartissaient selon un feuilletage de classes précis: en bas les bourgeois, en haut les soubrettes. Depuis, l'Histoire a rebattu les cartes : le Chinois tient échoppe au rez-de-chaussée, le hipster est sous la soupente, le Airbnb au milieu.
Sur la falaise, les cormorans se sèchent au ras de l'eau. On dirait des prêtres après le bain. Plus haut nichent les guillemots (smoking pour tous) ; au sommet, les macareux (retour du carnaval) ; au milieu, les fulmars (parure de nacre). Ne tirons de ces observations ornithologiques aucune remarque sociologique. »

« Pour bien éprouver l'art de la fuite, il faut trouver des piliers solitaires, y grimper en riant et, à peine rendu au sommet, en redescendre pour recommencer. Ainsi échappera-t-on au pire des maux, la lassitude. Course d'apparence inutile, elle prémunit de la tristesse. Elle ne lui laisse pas le temps. »

« Michel Déon : « Nous allons dans un monde où il y aura de moins en moins de poneys sauvages », "Les Poneys sauvages".
Spinoza : « Tout ce qui est beau est difficile », "Éthique".
- Et toi, Tesson, ta devise du stack ? demande Humann.
- Je reprends celle que feu ma mère le docteur Tesson-Millet nous destinait, à mes sœurs et moi-même. Le meilleur viatique pour vie agitée : « Il ne tient qu'à toi. » Ô combien de fois a-t-elle résonné, la belle antienne maternelle, au bord du vide, devant un stack gallois ou italien séparé de la côte, livré à ses uniques forces, attaqué par la mer et ne comptant, pour rester droit devant les hommes massés à terre, que sur la solitude de sa solidité. »

« Nous ne baissons jamais la garde du rêve ni la tension du mouvement. Tout juste, une fois, visitons-nous la maison de Yeats, héros de l'Irlande libre, à Sligo, pour cueillir cette phrase ultime peinte en lettres d'or sur le mur : « Frappe tes pensées dans l'unité. » D'un commun accord, nous en ferons l'antidote de nos diffractions mentales, le baume de nos désordres physiques et l'explication de notre réunification des stacks dispersés. »

« Le biotope de la liberté

Nous errons de stack en stack. Qu'est-ce qui les unit ? Ils puent la mort salée, flamboient dans la mer, incarnent la liberté. Aucune loi ne régit leur accès, à part en France. Les gendarmes arrêteraient quiconque escalade l'aiguille d'Étretat. Ailleurs, rien ne s'oppose à la chute.
Nous aurions pu peindre « Zone franche » sur un panneau. Nous l'aurions fixé au sommet des stacks. Nous ne l'avons pas fait. Le drapeau sur lequel est inscrit « Liberté », on le plante, la liberté s'en va.
L'administration centrale ne s'est pas encore penchée sur les stacks. Cela viendra. Prochaine étape de la bureaucratie triomphante des parapets au sommet des montagnes, des rideaux au ciel, une vidange anti-reflux sur la plage, et sur le stack, un microphone pour surveiller les conversations.
À chaque fois que nous allons au stack, j'éprouve une joie de mioche. Sur la grève, préparant les cordes, nous nous sentons le corps et l'esprit traversés d'un picotement où se mêlent l'impatience du jeu, la gaieté du danger, la désobéissance innocente, la beauté des lieux, la gratuité de l'effort, la symbolique inconsciente et la peur aussi devant la sorcière transformée en rocher. Quel difficile jeu d'enfant ! Du Lac a l'air d'un gros bébé en combinaison de baigneur 1900 au pied de la Tour infernale. Enfants, on nous a trop dit comment nous tenir, qui prier, quoi lire et à quelle heure. Le stack est la revanche de l'ancien enfant sage.
C'est étrange, l'esprit de liberté : il souffle sur le stack, fouette la mer de rouleaux blancs et démange les jambes. Le paysage semble aussi excité que nous !
Les stacks contiennent un monde. L'arche s'est encalminée sur un haut-fond. Dans les latitudes extrêmes, des bêtes marines dorment à leur pied. Au cap Raoul, sud de la Tasmanie, en bas de l'échine d'orgues basaltiques qui s'effilent vers le large, on entend la douleur des phoques. Ce n'est pas croyable, la souffrance des gros ! Aux Féroé, des léopards des mers patrouillent dans les douves entre la côte et le stack. On rend grâce aux amis qui viendront nous chercher en canot : on n'aimerait pas revenir à la nage. Toujours les oiseaux par centaines s'alignent sur leurs perchoirs. Ils laissent au sommet les reliefs des festins : pattes de crabe, coquilles d'huîtres. Parfois un squelette de mouette plus momifié que putréfié. En Irlande, des cloportes montent la garde sur un stack, à cent mètres de la côte. Ils doivent appartenir à une très vieille souche et se sont reproduits depuis la séparation. Nous escaladons dans un bestiaire. Jamais un rat cependant. Ni un homme bien entendu.
Au sommet, botanique ! Le stack porte un Éden intact. En Écosse tremblent les trèfles pâles gorgés de sel. À Terre-Neuve, nous accédons au sommet d'une colonne de soixante mètres couvert de six sapins serrés comme des couteaux dans la mousse. À Zante, un pin parasol a colonisé le haut d'un petit pilier de vingt mètres, embaumant l'air de résine et maculant la corde de sa sève. Ses racines fouissent la moindre saillie. Son houppier acidulé par le soleil coiffe le sommet. Aux Shetland, l'herbe iodée fait un matelas divin. Couchés sur le dos, on fume en crachant les bouffées dans les nuages. Ma colonne vertébrale cloutée de plaques bénit les coussins de plantes salines. Au Vietnam, des forêts de branches élastiques débordent sur le vide. Comment les araignées ont-elles pu accéder ici ? Et nous ?
Une seule fois, un petit serpent, aux Philippines. Il a l'air d'avoir suffisamment de problèmes pour que nous songions à avoir peur.
Aimables jardins ! Ils ont le raffinement des bouquets séchés sous les globes de verre que nos grands-mères lavande collectionnaient jadis sur les consoles du XVI arrondissement (sud). Le stack est un guéridon. »

« Un jour, au sommet d'Am Buachaille, stack emblématique des Highlands écossais sis à cent mètres de la côte et séparé par un profond chenal, nous restons quinze minutes sans accomplir le moindre geste, sans oser dire un mot, béats, knock-outés de vent, aveuglés de lumière et détrempés d'embruns. Comment Armstrong a-t-il réussi à prononcer une parole en arrivant sur la Lune ? Notre ivresse est une jouissance d'empereur contemplant son territoire, Certes, le nôtre n'est qu'un mouchoir de poche. Il faut le quitter déjà. Si la marée fermant l'espoir du retour ne nous avait pas intimé de redescendre en rappel, nous serions restés jusqu'à la nuit.
Au sommet, l'œil découvre l'horizon, le visage reçoit le vent. Ces instants creusent en moi des marques indélébiles. « Demeure, instant, tu es si beau », dit le Faust de Goethe. Vœu impossible, pensée morbide, car rester, c'est mourir. À peine en haut du stack, nos yeux cherchent déjà les blocs où fixer les cordes de descente. Malheur de la course perpétuelle. Quand cessera-t-elle ? Je rêve parfois à la fin de l'errance. Après trente-cinq ans de circulation générale, de largages impulsifs et de lignes brisées, il me prend des fantasmes de chaise longue. Ah, comme j'aimerais un quai d'arrivée où m'installer enfin ! Je m'y essaie parfois. Mais très vite l'aiguillon me blesse à nouveau le dos.
- Pourquoi la minute du sommet est-elle si marquante ? dis-je à du Lac.
- Parce que nous sommes seuls.
- Là où personne n'est allé.
- Où personne ne viendra, dit-il.
- Il faut partir déjà.
- Sans rien laisser.
- On ne reviendra pas. »

« Si on inventait une Constitution pour ce stack ? dis-je.
- D'abord, le baptiser, dit CVO. Je propose
« Ithaque».
Le nom se justifie : il y a la mer autour, nous avons voyagé, on s'y ennuie davantage que partout ailleurs. Va pour Ithaque.
Nous dessinons un blason. Un stack coiffé d'un arbre, flanqué à gauche d'une plume taillée, à droite d'une corde d'alpiniste minutieusement lovée. Trouver une devise nous occupe une heure entière. Je propose l'alexandrin des Châtiments. Une fois de plus, Totor (autrement appelé Hugo) vient à la rescousse avec une formule : « Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là. >>>
- Trop vaniteux, dit CVO.
- J'y suis, j'y reste, propose du Lac.
- Un peu vulgaire, dit CVO.
Je trafique la devise des moines de la Chartreuse en remplaçant la croix par le stack :
- Le stack demeure pendant que le monde tourne.
- Trop solennel, dit CVO.
Elle penche pour la devise du clan Douglas :
« Jamais arrière ! »
- Abscons, dis-je.
Finalement, après avoir hésité entre la devise du général Bigeard, « Être et durer », et le vers d'Apollinaire, « Les jours s'en vont, je demeure », nous composons un slogan de synthèse : « Libre, je reste ».  »

« Les heures filent, la marée décroît, l'ombre s'allonge, le ressac frappe, le soleil brûle. Nous grillons les cigares du Nicaragua en nous félicitant de connaître un de ces lieux du monde que, jamais, aucun arraisonnement de la puissance publique ne viendra souiller de directives : Pour votre confort et votre sécurité, faites ceci, ne faites pas cela, passez par là, tournez ici, faites demi-tour, n'approchez pas, ne dites pas cela et surtout, n'éteignez pas l'écran.
Que s'est-il passé ? La masse humaine a prospéré. Au xx siècle, la multitude a contraint nos administrations à légiférer sec. Trop de monde ? Règles partout !
La digitalisation de l'humanité s'est accompagnée d'une immense entreprise de contrôle protocolaire des comportements. En cinq décennies de connexion planétaire, l'homme s'est trouvé scruté. Les faits et gestes ont été archivés. Les données étudiées. Les études ont conditionné des habitudes. Elles sont devenues des directives.
Les libertés de détail, selon la formule de Tocqueville, ont rétréci. Ces petites souplesses constituaient le charme de la vie. Elles permettaient de passer le temps chaleureusement, en fumant, buvant, circulant, franchissant les clôtures, occupant le territoire, pique-niquant dans les clairières, pissant sous la lune, beuglant sur les gouttières et remontant au vent, tout cela sans se soucier de rien, avec la désinvolture pour style et l'insouciance pour philosophie. Les libertés de détail, cela n'a l'air de rien. C'est le sel de l'existence.
Paradoxalement, dans le même temps, les puissances publiques des pays développés offraient des droits métaphysiques, inédits dans l'histoire humaine droit de choisir son propre sexe, de mourir avec l'aide de l'État, de trafiquer le gène, booster l'hormone, fissionner l'atome, croiser la cellule, greffer l'organe, congeler l'ovocyte. Pendant que rétrécissaient les coutumes, les États mettaient à notre disposition des libertés démiurgiques. Nous sommes ainsi devenus des demi-dieux, mais sous vidéosurveillance.
Or l'existence est un brasier d'instants dont la somme donnera plus tard le sentiment de la vie. L'homme passe plus de temps à rêver d'en griller une au comptoir que de remplacer ses chromosomes. 
L'autorité s'immisce dans nos patries privées en nous faisant accéder à des libertés abstraites. Seule l'alcôve est encore préservée. Patience sous les draps ! Bientôt, il faudra rendre compte publiquement de nos pratiques intimes de la volupté.
Que faire ? Se cacher est impossible. Le faisceau de surveillance panoptique s'avère trop performant. En outre, plus besoin de mirador central : les voisins sont vigilants ! On vous dénoncera.
Lutter ne sert à rien, le grain de sable n'arrête pas la marée, il se fait rouler. Reste le retrait, la liberté dans l'inaccessible. Le temps nous menace, l'espace nous sauve. Ernst Jünger le savait déjà en 1956 : « Le rebelle se retire dans l'impraticable. » Au moins, de stack en stack, dressons-nous une géographie de l'impraticabilité, donc une cartographie de la liberté.
Vivre libre ou mourir, disaient les maquisards des Glières.
Vivre libre ou descendre, croit le gardien de stack. »

« Le meilleur service que l'homme puisse rendre à la beauté : ne pas s'attarder. »

« La lumière est l'amour du soleil. C'est une journée joyeuse comme l'Angleterre sait en produire une ou deux fois par siècle le ciel est bleu. Sur le ferry qui nous amenait à Plymouth, j'ai trouvé dans les Châtiments d'Hugo un véritable manifeste du stack. Comme d'habitude, Totor fait claquer ses fusées. Elles sont parfaites : « Personne n'est tombé tant qu'un seul est debout. »
Plus loin : « Pour soutenir le temple, il suffit d'un pilier. »
Lui, le réprouvé des îles, l'exilé de la nuit océanique, avait vu la dimension politique des déchiquètements. Le refus est dans l'écueil. Un de ses poèmes se termine par « Affrontez l'orage, affrontez l'écume, Rochers et proscrits¹ ». Dans l'analogie, on ne pouvait faire mieux.
Hugo file le thème de la dernière tour. Si, dans l'effondrement général, une d'entre toutes reste debout, rien n'est perdu.
Ainsi de tout veilleur assurant l'intérim dans les temps tectoniques. Ainsi du moine recopiant les manuscrits au milieu de la rumeur barbare. Du conservateur de bibliothèque borgésien penché sur l'incunable, alors que le monde est devenu aveugle. De l'enfant qui lit Proust dans le train, seul de sa race cruelle. 
Un jour les heures refleuriront. Mais avant le réveil, il faut des stacks où reposent les ferments. À cela servent les musées. On conserve, on attend. Le stack pourrait être vu comme un monument dédié à l'espérance du printemps. Parfois, la géographie est la dernière chance de l'Histoire. Voilà la conception hugolienne des écueils de la dormition. »
1. Les élèves des classes de terminale auront identifié le quatrième poème, intitulé « Chanson » des Châtiments. 

« Une heure après, nous sommes au sommet sur lequel on peut à peine se tenir debout à deux. Jeu dangereux de grimper sur des reliefs en instance. Tomber d'un stack, c'est pousser jusqu'au bout l'identification symbolique. Ainsi, au cours de ces années sur les pointes, avons-nous parfois senti sinon le souffle de la mort, du moins l'hostilité des lieux. Le génie local décoche sa grimace. »

« À l'ouest de l'Irlande, la falaise de Moher effondre dans l'Atlantique ses deux cents mètres de schiste. Au loin, les îles d'Aran font un bouton sur l'horizon. Au sommet, les vaches paissent, séparées du vide par un barbelé. Des écharpes de brume lèchent la face du tombant, voilant et dévoilant des hosties d'algue morte qui font des plaques d'or dans le bouclier sombre. En bas, comme d'habitude, la mer n'est jamais lasse de sa propre colère. Un stack dort au pied, nommé An Branán Mór, un crochet noir de soixante mètres de haut, dont la simple vue terrifierait un phoque.
Sur les pentes herbeuses qui nous permettront de gagner la grève, un panneau prévient le promeneur : « Warning ! Cliffs kill. » Il me semble que c'est le faux pas qui tue et non la falaise. De même est-ce le tueur qui tire et non son arme à feu. Mais la bureaucratie a ses propres philosophies. On ne saurait contredire un pictogramme. »

« Vivre est bon. Vivre encore un peu est meilleur. Peut-être le côtoiement du danger améliore-t-il l'homme. Du moins débarrasse-t-il le cœur de toute autre préoccupation. La peur purifie.
« Encore un moment, monsieur le bourreau. » Ce mot prononcé par Mme du Barry avant son assassinat est la plus bouleversante déclaration d'amour à la vie. Cela aussi constitue la révélation du stack. On la reçoit un jour quand, dans le soleil du matin, le pilier a pris l'aspect d'un échafaud.»

« Les cloportes de Dun Briste posent la question du vase clos. Sur les postes sacrifiés, la vie peut-elle se maintenir sans apport ? Question pour école de science politique. Le stack s'est retranché. S'épargnant l'hostilité du groupe, ses habitants se privent des trésors de la rencontre. À se protéger, s'exposent-ils au racornissement ? Peuvent-ils survivre sans contacts, « sans échanges », comme on le dit aujourd'hui ? L'entre-soi condamne-t-il au dépérissement ?
Le donjon géographique a procuré refuge aux menacés de l'Histoire. Berbères de l'Atlas, Yézidis du Sinjar, Arméniens de l'Artsakh, insurgés de la Morée grecque: partout où le soleil d'Allah apparaissait, les envahis se retranchaient, gagnant de l'altitude.
Ailleurs, en d'autres temps, ce fut le Vercors résistant cerné par les nazis, le Massada des Juifs encerclé de Romains, le Montségur des Cathares pressé par les papistes. Ces tabernacles sont des stacks. Le donjon se dresse au-dessus du pays. Les parois font rempart. Les résistants se cloîtrent. La mer d'acier les entoure. Les falaises de marbre protègent le dernier carré. Phénomène récurrent, position héroïque, échec assuré.
Que promet l'avenir aux reclus de la dernière tour ? La liberté et la mort ? « Nous voulons demeurer ce que nous sommes », dit la devise du duché du Luxembourg. Est-ce là un vœu répréhensible ?
Une ambition de barbon ? À l'opposé, faut-il se contraindre à vivre toujours relié aux autres, sous influence, en métamorphose perpétuelle ? Le stack serait-il un tombeau ? Peut-être conviendrait-il alors d'abattre les piliers de la mer, de crainte que leur exemple n'éloigne les jeunes cœurs de l'esprit d'ouverture ?
La chambre à soi que Virginia Woolf appelait de ses vœux afin d'y mener sa vie de femme libre incarne l'intimité totale du stack. Que choisir ? Le hub livré aux vents ou le stack protégé des assauts ? Serons-nous grains de pollen ou bien cloportes ? Le courant d'air ou le formol ? Quel destin se choisir ? Dans les capitales américaines où se forge l'essentiel de la pensée occidentale, le stack n'a pas bonne presse. La doctrine contemporaine le serine sur le réseau humain la valeur d'une culture doit être proportionnée à l'importance de ses fécondations extérieures. Toute histoire ne vaut qu'en s'affirmant « mondiale ». Dès lors, on se doit de mépriser rostres karstiques et rognons granitiques où des peuplades se cramponnent pour se conserver.
Sur la plate-forme d'herbes salines de Dun Briste règne un biotope modeste. Quelques oiseaux, des insectes, des fleurs, des arthropodes et l'ombre des nuages sur les herbes courbes. Pas de ronces. Ni de rats : ils ont quitté le navire depuis longtemps. La vie bat sa mesure, faible, jamais effrénée, peu visitée, harmonique, triste à mourir.
Sur les stacks, on souhaiterait les merveilleux abordages des contes orientaux. Visites des marins, échouages de commerçants, missions d'ambassadeurs : chamarrures et onguents. Il faudrait les boutres de Sinbad accostant sur le socle. Alors la vie se relancerait et les cloportes ne mèneraient plus leurs patrouilles stériles sur des herbes semblables.
Mais hélas ce n'est pas ainsi que l'Histoire visite la géographie. L'Histoire mobilise les masses. Ce ne sont pas les magiciens du conte qui abordent les tours perdues. Quand la masse s'ébranle, c'est pour prendre sa part. La tectonique est violente. Le mont Athos, alors, devient une île des Cyclades livrée à la sono. Début de la fête. Fin du mystère. »

« Ces stacks de l'effroi sont sublimes mais le sublime n'est pas la beauté, comme nous le savons depuis que les philosophes du XVIII siècle se sont penchés sur la question. Le sublime écrase, la beauté enchante. Le sublime est la beauté des sorcières, la beauté est le sublime des fées. »

« « La mer n'a pas d'âge, couverte de rides, elle les perd aussitôt¹. »»
1. « Morand encore ! » se diront les jeunes aventuriers parvenus jusqu'à cette page. « Dans Bains de mer! » 

« Dans son sac (toile étanche), Catherine Van Offelen a serré "Émaux et Camées". On lui avait recommandé de ne pas se charger, elle a choisi le plus léger recueil.
Se confirme notre axiome : tout événement de la vie trouve son annonce dans la poésie. Chaque jour, on découvre ce que d'autres ont déjà écrit. Vivre, c'est circuler de phrase en phrase. Nous sommes quelques-uns à croire à ce principe. La poésie confirme la vie. La vie vérifie la poésie. Or, dans un quatrain, Théophile Gautier décrit le temple de Louxor, dont l'un des obélisques a été offert à la France, descellé de son socle, arraché à son jumeau. Quatre vers expriment le sanglot de l'obélisque abandonné et donnent au passage une définition du stack : « Je veille unique sentinelle / De ce grand palais dévasté / Dans la solitude éternelle / En face de l'immensité. »
Nous avons pris pied sur un stack amputé de sa moitié, un obélisque blessé que nous prenions pour un cadran solaire.
Nous avons escaladé celui qui demeurait près de son frère unique et tombé.
Il faut grimper les pointes pour y lire la poésie à l'exact emplacement et au moment précis auxquels elle a été destinée.
Les choses arrivent parce qu'elles ont été écrites. »

« Personne ne nous dénoncera aux carabiniers ce matin-là. Avantage des temps modernes : les hommes ne regardent pas l'aurore se lever sur les stacks. »

« Le meilleur hommage rendu par l'une à l'autre la tour rocheuse à la tour gothique -, c'est de se ressembler.
J'aime l'écho physique de la nature dans les œuvres de l'homme. C'est la présence réelle d'un dieu qui serait le monde. Parfois, l'architecture se confond au relief, en constitue l'esprit. Dans le pays berbère, à Taghia, la montagne absorbe les maisons. Dans le vieux Tibet, combien mon œil en a-t-il scruté de ces draperies de pierre où les maisons à peine visibles émanaient du versant granitique et se révélaient quand l'œil saisissait un détail architectural, incongru, qui dissipait le mimétisme et confirmait la présence d'un autre ordre - humain celui-là ? Et dans le Dévoluy, le clocher roman de Mère Église semble dupliquer - par sa couleur et sa substance - l'immense bastion de l'Obiou qui ferme l'horizon. »

« En montagne, je parle de Proust à du Lac. Il me trouve snob. En réalité, l'association d'idées est logique.
Le génie de La Recherche n'aurait pas psychiquement supporté de grimper les montagnes. Proust défaillait d'émotion devant un épi d'asperge « finement pignoché de mauve et d'azur ». Comment un système sensitif pathologique aurait-il été capable d'absorber la vision des lignes de fuite d'un couloir de quatre cents mètres où roule l'avalanche dans les vapeurs de l'aurore ? On n'expose pas un mimosa pudique aux visions du Purgatoire de Dante.
L'alpiniste ne peut pénétrer dans les cathédrales de la mort et du vide avec un ampérage trop sensible. Proustien, il exploserait. D'où parfois le sentiment que les montagnards sont des butors, ne sachant rien retirer de leurs incursions magiques. Revenant des sommets, ils trouvent moyen de parler d'eux, ces fats ! Mais s'ils avaient la faculté de faire naître des univers en trempant une madeleine dans le thé, ces athlètes succomberaient instantanément. Ils seraient terrassés par l'intensité des sensations, comme le héros du conte oriental en découvrant le nom de Dieu. »

« Les heures filent comme la crème sur le stack de Cnoc na Mara. Un cigare gonflé à l'iode celtique fait partir une heure en fumée. Une autre heure passe à surveiller l'horizon. Une autre encore à somnoler en équilibre sur une fesse. Beaucoup de mouettes, debout sur les écueils, n'ont pas l'air plus pressées que nous de quitter les lieux. Il faudrait écrire une jouissance du monolithe. Le petit Côme d'Italo Calvino ne contredirait pas. Il gagna les frondaisons afin d'échapper à l'ordre des adultes. Dans les arbres, il protégea l'esprit de l'enfance, devint le baron perché. Se percher: beau programme de vie.
Le stack offre une certitude rassurante : il y a dans ce monde des pointes épargnées. Les plus furieux aménageurs du territoire ne sauront les atteindre.
Aucune administration n'y plantera un panonceau. Ils en rêveraient, les bureaucrates : « Interdiction de parler aux oiseaux et de monter plus haut. »
En bas de tous les stacks: flux, flot, fluctuation. En haut, douceur des mondes intouchés, calme des mausolées. C'est une paix morbide mais c'est la paix.
Tout juste faudra-t-il préférer le regret de s'en aller au danger de se lasser.
Sous nos pieds, cent mètres de vide. Sous nos corps, cent mètres de grès. Dans mon cœur, cinquante-deux ans de sentiments.
Qu'est-ce que l'homme sinon la bibliothèque de sa propre personne ou, pour le dire moins complaisamment, un tas ?
« Notre corps n'est pas autre chose qu'un édifice d'âmes multiples », écrit Nietzsche dans "Par-delà le bien et le mal".
La vie empile. Après la naissance, commence la lente superposition des jours. Quel dépôt ! Heureusement, nous n'avons pas idée de l'épaisseur accumulée. On serait écœuré par cette génoise de souvenirs et de rêves qui finit, couche après couche, par s'appeler l'existence. Je me souviens d'une photographie du professeur Dumézil prise par Marc Gantier dans son bureau.
D'invraisemblables colonnes d'archives montaient jusqu'au plafond. L'homme se tenait bras croisés dans sa nef dont on sentait l'écroulement imminent.
La vie ressemble aux piles de Dumézil. L'homme est son propre stratigraphe. Et la mouette qui se pose au sommet de ces tours du hasard et de la rétention n'est que notre conscience, heureuse de se camper sur une sédimentation qu'elle prend pour un donjon. Elle s'en croit propriétaire. Il ne s'agit que d'un pauvre perchoir pour oiseau perdu dans les rafales.
La vie est un stack. L'homme, son oiseau de passage. Un jour, tout s'écroule. »

« - Tesson, dit du Lac, tu te rends compte que mon métier est de guider les autres vers l'inutile ?
- Bravo, dis-je.
- Pourquoi grimpons-nous le stack ?
- Révérence, oblation, célébration.
- Que dit le stack ?
- Il ne parle pas, il refuse. Nuance.
- Ce qui doit arriver arrive.
- Oui, dis-je. Par exemple, les machines détruiront les hommes.
- Les vagues détruisent les rochers.
- Oui.
- Ce n'est pas grave s'il en reste un ou deux. 
- Voilà.
On rêve aux éléphants. On pense au poète chinois. On part au stack.
Le cœur ralentit, on ferme les yeux. On se souvient d'Héraclite : « Un seul homme en vaut dix mille s'il est meilleur. »
Pendant ce temps, le show must go on. La masse s'augmente. La technique étend le règne. L'intelligence s'artificialise. L'esprit recule. La côte aussi.
Le béton gagne. Les vagues continuent.
Peu importe. Il y a des miettes. Ce sont elles qu'il faut aimer. Sur la côte, regardez les piliers ! Ils vibrent.
Ils ne nous attendent pas. On ira peut-être. Ils sont là. Ils ne sont pas tombés.
À qui appartiennent-ils ? À eux-mêmes. La mer palpite à leur pied. La beauté les nimbe.
Calmons-nous.
Il y a des stacks.
Tout va bien. »

Quatrième de couverture

« En anglais, on appelle "stacks" les piliers de la mer, détachés de la côte.
Autour du monde, ces sentinelles de roche se dressent par milliers devant les falaises côtières.
Je veux me balancer dans les vagues, grimper ces aiguilles au milieu des oiseaux.
À l'écart, les stacks ressemblent aux dandys, aux rebelles humains.
Qui êtes-vous, tours de la haute mer ?
Le dernier refuge peut-être ?
Tout bouge autour de nous, vous ne reculez pas. »
Sylvain Tesson

Éditions Albin Michel,  avril 2025
212 pages