J’ai refermé "Chagrin d’un chant inachevé, sur les chemins de Che Guevara" de François-Henri Désérable avec des images plein la tête et quelque chose d’un peu noué à l’intérieur.
Stylo en main, « ce sismographe du souvenir », il nous entraîne dans son périple en Amérique du Sud, sur les traces de Ernesto Guevara. Un carnet de route vibrant, au plus près des gens, de la réalité, de la pauvreté, parfois du danger. Des visages, des voix, des vies. Une beauté traversée de vertige. La pauvreté qui serre, les injustices qui heurtent.
Sa plume frappe juste, avec un sens de la formule qui saisit sans jamais en faire trop.
Je ne sais pas si j’aurais aimé toutes les étapes de ce voyage, ni si j’aurais eu le courage de m’y confronter. Pas seulement pour éviter la morsure d’un chien enragé mais peut-être par peur de ne pas en sortir indemne.
Parce que certaines réalités, une fois vues, et ce même à travers les mots, ne nous quittent plus vraiment.
Et pourtant, Cuzco, Iguazu... s’invitent dans mes envies d’ailleurs. Alors même qu’en ce moment, je ressens l’envie inverse, celle de ne pas partir trop loin, d’apprendre à me laisser surprendre par ce qui est proche, de trouver du dépaysement autrement.
Comme si le voyage n’était pas toujours une question de distance, mais de regard.
Car ce livre ne se contente pas d’évoquer le Che en fil rouge. Il raconte surtout une Amérique du Sud à vif, traversée par ses fractures : inégalités sociales, révolutions, dictatures.
Un écho aussi à Miguel Bonnefoy ❤️
Un texte à savourer lentement, pour en recueillir chaque goutte et accepter aussi ce qu’il laisse derrière lui.
✨️ Se déplacer, par les mots ou par les pas, et y grandir un peu chaque fois. ✨️
INCIPIT
« Au mur de la classe, à côté du tableau, une carte du monde. On y voyait des pays de diverses couleurs, la rose des vents, les méridiens, les mers, les océans.
L'imaginaire hissait la grand-voile : le monde entier se trouvait là, devant moi, réduit au quarante millionième.
Je lisais Katmandou et je me figurais des drapeaux à prières et des temples bouddhistes, Chicago et je poussais la porte d'un bar clandestin où luisaient dans la pénombre le canon d'un colt et les braises d'un cigare, New York et j'entendais les rickshaws pétarader entre les vaches sacrées, les marchands d'épices et de fleurs (longtemps, j'ai confondu New York et New Delhi). En attendant d'aller voir un jour tout cela de plus près, pour de vrai, je passais mes journées les yeux fixés sur la carte, continuellement rêveur. M. Postel, un petit homme énergique aux cheveux grisonnants, m'en faisait le reproche. Il nous parlait additions, soustractions, figures géométriques, et moi je m'enivrais des noms de villes inconnues. Prenant mes camarades à témoin, il me citait en contre-exemple : Faites comme lui, disait-il, et vous n'irez jamais loin. Peut-être, mais j'écris ces lignes en Patagonie.
Cet automne-là, les taux d'intérêt étaient en baisse, les prix de l'immobilier en hausse, ma famille, mes amis s'inquiétaient : est-ce qu'il n'était pas temps que j'investisse dans la pierre ? Avec un peu de chance et un banquier indulgent, je pouvais peut-être m'endetter sur trente ans (mon âge à l'époque). Je n'en avais ni les moyens ni l'envie. Signant un acte de vente, j'aurais eu la sensation de signer mon propre registre d'écrou et de voir ma liberté circonscrite à quelques mètres carrés. Et puis un appartement, ça se meuble ; aux meubles, il faudrait toujours préférer son sac de voyage.
Je venais de rendre à mon éditeur deux cent vingt feuillets d'un roman qui m'avait tenu lieu de vie pendant près de trois ans; j'étais riche de mes seuls yeux intranquilles, en proie au doute et désœuvré. Qu'allais-je faire maintenant ? Il était temps de partir, sans raison ni délai.
Pour aller où ?
Les écrivains eux-mêmes avaient tant voyagé qu'on ne pouvait prendre une seule direction sans se mettre aussitôt dans leurs pas : Chateaubriand de Paris à Jérusalem, Nerval et Flaubert en Orient, Stendhal et Giono en Italie, Rimbaud en Abyssinie, Stevenson avec un âne dans les Cévennes, David-Neel de la Chine à l'Inde à travers le Tibet, Ella Maillart jusqu'aux confins de l'Asie - comme Nicolas Bouvier, à qui j'aurais volontiers emprunté la formule: « C'est la contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l'envie de tout planter là..
Aujourd'hui encore il me suffit de fermer les yeux pour la revoir, cette carte punaisée au mur de la classe. Y figuraient les noms merveilleux de Bombay, d'Oulan-Bator, de Vancouver, de Samarkand. Mais celui de Córdoba ?
C'est de Córdoba, en Argentine, à une journée de route au nord-ouest de Buenos Aires, que le matin du 29 décembre 1951 partent Ernesto Guevara, vingt-trois ans, et son ami Alberto Granado, vingt-neuf ans. Guevara et Granado. Granado et Guevara. Les deux G.
L'itinéraire des deux G : Argentine - Chili Pérou
Colombie - Venezuela.
Leur moyen de transport: une Norton 500 cm³ 1939 qu'ils baptisent La Poderosa - La Vigoureuse.
La durée du voyage : sept mois.
Sa longueur : huit mille kilomètres.
L'objectif : se confronter à la misère des Sud-Américains ? Prendre conscience de l'impérialisme yankee ? Partager le sort de ceux qu'on exploite, boire au goulot de ceux qu'on opprime ? Sillonner les routes de l'Amérique latine comme on sillonnerait ses veines ouvertes? Écrire cela, ce serait réécrire les motivations du jeune Ernesto à la lumière du mythe qu'est devenu le Che. Ce serait politiser leur voyage. Or les deux G ont un seul objectif : voir du pays. « Le côté transcendant de notre entreprise, souligne Ernesto, nous échappait alors, nous ne voyions que la poussière du chemin et nous-mêmes sur la moto, avalant des kilomètres dans notre fuite vers le nord. » Et c'est au cours du voyage que s'opère une mutation : « Cette errance sans but à travers notre Amérique Majuscule m'a changé davantage que je ne le croyais ». Mais ce voyage n'est d'abord qu'un voyage, un simple voyage initiatique comme des milliers de jeunes gens à travers le monde en ont fait et continuent aujourd'hui à en faire.
De ce voyage, les deux G avaient chacun tiré un récit dont Walter Salles avait tiré un film. J'avais vu le film, j'avais lu les récits. Comme beaucoup d'adolescents sur cette terre, j'avais eu le portrait du Che par Korda punaisé dans ma chambre. Plus tard, je m'étais penché davantage sur sa vie, j'avais fait ce que je fais le mieux : je m'étais gorgé de lectures. Journaux, témoignages, biographies, tout y passait. La mystique, la part d'absolu, la vision romantique et le refus du compromis: voilà ce qui m'attirait chez le Che. Sans compter le courage que je n'avais pas : celui d'un homme qui subordonne son existence aux exigences d'une cause qui le dépasse. Je n'avais pas l'étoffe d'un révolutionnaire; j'espérais avoir celle d'un vagabond. Vint le jour où je me décidai à prendre la route. La route du Che.
Est-ce que mettre mes pas dans les pas du Che n'allait pas s'avérer écrasant? Non, car je les mettais dans ceux d'un jeune homme. Un jeune homme qui n'était pas le Che, pas encore, et qui sans ce voyage ne le serait peut-être jamais devenu: un jeune homme étudiant en médecine, amateur de blagues et de filles, un jeune homme fou de lecture et fou de rugby, un jeune homme qui aimait nager dans les torrents, escalader des montagnes et monter à cheval, un jeune homme aventureux, imprudent, casse-cou, brouillon, bûcheur, baiseur (dès seize ans un baiseur, un terrible baiseur, nous apprend son cousin), un jeune homme avec pour seul idéal une idée haute de l'amitié, et pour meilleur ami un type de six ans son aîné qui l'emmène avec lui sur les routes.
L'itinéraire était tracé, je n'avais plus qu'à le suivre.
Dans ma besace, trois pauvres mots d'espagnol: no, hablo, et español. Il me fallait à tout prix un compagnon de voyage hispanophone. En appelant Quentin, je connaissais les risques encourus: il était intrépide, inconscient du danger; il allait au-devant du péril, la fleur au fusil; l'aventure ne lui répugnait pas, le romanesque non plus. Depuis quelques mois, il vivait à Lanzarote, se levait tôt le matin, il allait surfer quelques vagues, et le reste du temps il se consacrait à la préparation d'un concours extrêmement sélectif qui devait lui ouvrir les portes de la diplomatie. Il venait d'en passer les épreuves écrites: un désastre. C'était foutu, il n'irait pas à l'oral, tant pis, il retenterait sa chance l'année suivante. Le convaincre de m'accompagner n'était pas difficile. Quentin était un voyageur inlassable, emporté par ses désirs d'horizons. S'il était libre, il serait du voyage; s'il ne l'était pas, il se libérerait. Quand un après-midi de décembre, je lui annonçai que j'allais traverser l'Amérique, je n'eus pas le temps de terminer ma phrase, pas le temps d'ajouter du Sud à moto: Mon vieux, je viens avec toi. »
«Voler vers l'ouest est l'accomplissement d'un vieux rêve mythologique. C'est fendre l'espace et remonter le temps. On se prend pour Cronos, on se croit, pour quelques heures, maître et possesseur du sablier que l'on retourne à sa guise. L'avion venait de dépasser Las Palmas ; Quentin lisait Sur la route avec Che Guevara, d'Alberto Granado, et moi j'étais plongé dans le récit qu'avait tiré Ernesto de leurs aventures. Nous volions à huit cent quatre-vingts kilomètres-heure, dix mille mètres au-dessus de l'Atlantique, la température extérieure était de soixante-sept degrés au-dessous de zéro, nous traversions une zone de turbulences, on nous avait priés de rester assis et d'attacher nos ceintures. Il était 21h51 à Madrid, quatre heures de moins à Buenos Aires, je lisais Voyage à motocyclette et j'étais sur la Poderosa, juché sur le porte-bagages, derrière les deux G dont les écharpes flottant dans le vent me fouettaient le visage. Nous étions en janvier 1952. Dans le rétroviseur défilait la Pampa. »
« Les désagréments du voyage sont déplaisants au voyageur, mais profitables à l'écrivain : un passage de douane embrouillé, une rencontre inquiétante au coin d'une rue interlope, un chauffeur de taxi qui vous roule, voilà qui donne matière à chapitre. Davantage en tout cas que la contemplation muette du soleil qui se couche sur des rivages enchanteurs. L'événement malencontreux, l'écrivain a cette consolation de pouvoir en tirer quelque chose. Quand même, je me serais bien épargné celui-ci : on a beau dire, ça n'est jamais très agréable de sentir un tesson de bouteille vous caresser la gorge pendant qu'une main vous empoigne les cheveux. »
« Plus grisant que le voyage : l'idée du voyage. Le concevoir, le préparer, le rêver, voilà des voluptés qui suffiraient à vous visser chez vous pour ne plus en partir. »
« Deux jours passèrent, que j'éluderai. Nous vîmes les chutes d'Iguazú, que je ne décrirai pas : ne me viendraient que des superlatifs sans intérêt, qui ne diraient rien à qui ne les a jamais vues. Nada sur le petit train qui traverse la forêt tropicale, sur les innombrables coatis qu'on y voit, sur l'inimitable chant du toucan ni sur l'interminable passerelle qui vous mène à la Garganta del Diablo. Non, je ne dirai rien de tout cela, pas un mot sur les chutes d'Iguazú qui sont un peu moins de trois cents et s'étendent sur un peu plus de trois kilomètres et déversent, au moment où j'écris ces lignes, à la seconde même où vous les lisez, des millions de litres d'eau qui rejaillissent en tourbillons d'écume des dizaines de mètres plus bas, dans un vacarme argentin. Pas un mot de ces chutes auréolées d'un arc-en-ciel perpétuel, merveilleuses chutes d'Iguazú en regard desquelles celles du Niagara ne sont qu'un robinet qui goutte. »
« Qu'est-ce que c'est, l'enfance du Che ? Des crises d'asthme à répétition. L'air est enfermé dans les bronches, quand on expire, ça siffle comme un train, on a l'impression chaque fois de mourir étouffé. On consulte des médecins, on essaye des remèdes divers et variés, mais rien ne fonctionne, il faut changer de climat: direction Alta Gracia, en moyenne montagne où l'air est plus sec. On grandit comme on peut, l'inhalateur toujours dans la poche, on fait du poney, du tennis, du vélo, on apprend à parler le français, on lit Baudelaire et Neruda, on joue au foot et au rugby, bref, on n'est pas encore Che Guevara mais on s'applique à le devenir. »
« [...] le soir venait comme un voleur, à pas de loup, et aujourd'hui qu'ont passé mes souvenirs, et qu'il m'est si difficile d'en raviver la couleur, je me dis que j'aurais pu les mettre à profit, ces heures oisives au bord du lac Hermoso, j'aurais pu sortir mon carnet, prendre des notes, consigner tout cela, or je suis resté allongé la tête en appui sur mon sac, et pas un instant je n'ai songé à jeter mes impressions sur la page, pas même en quelques lignes, pas même en un quatrain, non, je n'ai pas pu
en un quatrain garder la trace
de ces heures exquises tant
nous n'avions d'autre passe-temps
que d'éprouver le temps qui passe »
« Le Chili se passe aisément de GPS : pas une rue qui n'ait déjà été cartographiée par un poète. Sans la moto, c'est en stop que nous devions remonter « ce lambeau de terre, étroit et long, suspendu au continent comme une épée à sa ceinture » : la plus belle métaphore sur le Chili est à mettre au crédit de Miguel Bonnefoy. »
« Nous étions maintenant à Niebla, assis sur la plage. Quentin fumait, je regardais flotter les barques en bois jaune, le soleil faire naufrage dans le Río Valdivia. Le paysage avait passé avec la lumière un pacte sacré. J'éprouvais un contentement paisible, une quiétude diffuse, la sensation, en somme, d'être là où je me devais d'être. Partir loin, c'est encore le meilleur moyen de se mettre à distance de soi-même. À ceux qui voyagent dans l'espoir de se trouver, j'ai toujours préféré ceux qui le faisaient dans le but de se perdre : en levant les yeux sur le monde, on se regarde un peu moins le nombril. Pourquoi voyager ? Chacun a ses raisons. Moi, c'était pour aiguiser mon regard que chaque jour passé au même endroit achevait d'émousser. Hippolyte Taine avait synthétisé cela dans un aphorisme parfait : « On voyage pour changer, non de lieu, mais d'idées. »
Quentin finit par se lever.
On y va ? dit-il.
Encore un moment, dis-je. Rien ne presse: l'allégresse est une hormone trop rarement sécrétée pour la bouder quand elle vient. »
« On peut rêver d'un monde où les noms n'existeraient pas où les villes, les rues, les gens même n'auraient pas de nom, un monde où, faute de pouvoir nommer, il faudrait tout décrire. Essayons. Ce poète chilien, qui fut aussi diplomate, souvent représenté coiffé d'un béret, la pipe à la bouche, vous l'avez ? »
« À l'Hostal Voyage, l'auberge du Cerro Alegre où nous étions descendus, nous avions rencontré Nicolas, un Français originaire de la région parisienne, qui connaissait par cœur le catalogue des éditions de Minuit. D'Almendros à Viel en passant par Chevillard, Echenoz et Toussaint, il avait tout lu. On ne pouvait pas le prendre en défaut. Le type avait planté sa tente rue Bernard-Palissy pour ne plus en partir. Il lisait aussi de la poésie, et il avait dans son sac les Vingt poèmes d'amour de Neruda dont il voulait voir les trois maisons : la Chascona, dans le barrio de Bellavista, à Santiago, la Sebastiana, avec sa vue sur la baie de Valparaíso, et Isla Negra, à quatre-vingts kilomètres au sud de la ville. »
« Quand ils franchissent la frontière chilienne, Ernesto reçoit une lettre de rupture : « Je lisais et relisais l'incroyable lettre. Ainsi, d'un seul coup, tous les rêves de retour rivés aux yeux qui m'avaient vu partir de Miramar s'écroulaient, de façon apparemment tout aussi insensée qu'ils étaient venus ». Il existe un terme en espagnol pour qualifier le chagrin d'amour plus fort encore que le chagrin d'amour : el despecho - littéralement, « la dépoitrine ». Ce sentiment qu'on vous arrache le cœur. Est-ce que le Che lisant et relisant la lettre de rupture est pris de despecho ? Pas vraiment. Il hésite entre s'apitoyer sur son sort et s'en foutre : « J'ai commencé à trembler pour moi-même et j'ai entamé une lettre larmoyante, mais c'était impossible ; inutile d'insister. Puis il se décide à reconquérir Chichina, mais s'endort : « Je devais la reconquérir par la pensée. Je devais lutter pour elle, elle était mienne, elle était m... Je me suis endormi. »
Voyager au lieu de s'installer bourgeoisement, ça, dit Quentin, pas de doute, c'est de gauche.
Depuis le début du voyage, notre jeu préféré consistait à classer tout et n'importe quoi politiquement, selon l'opposition binaire droite/gauche. Certaines catégories ne donnaient pas lieu à débat : la chasse à courre, par exemple, était de droite, mais la pêche aux moules de gauche. D'autres étaient moins évidentes. Et tout avait vocation à être classé : la pilosité (la moustache est de droite, la barbe est de gauche), les livres (de droite quand ils sont brochés, de gauche quand ce sont des poches), les sports (le tennis est de droite, le tennis de table est de gauche), les attitudes (se hâter est de droite, flâner est de gauche), les couleurs (le bleu est de droite, le rouge est de gauche - mais le pantalon rouge est de droite), la façon de porter les habits (sur les épaules, le pull est de droite, mais de gauche autour de la taille). Le bœuf est de droite, la côte de bœuf est de gauche, l'émincé de côte de bœuf au citron vert et au fenouil est de droite. Entre les doigts boudinés d'un homme d'affaires ventripotent le cigare est de droite, mais il est de gauche entre les lèvres du Che. Faire son marché est de gauche, mais de droite quand c'est au Bon Marché. La pipe : de droite quand elle se fume, de gauche quand elle se fait.
- Et l'auto-stop alors ? Droite ou gauche ?
- Gauche, dis-je. Évidemment que l'auto-stop est de gauche : solidarité, rejet de l'individualisme, désintéressement...
- Arrête-toi !
- Si je veux. Altruisme...
- Arrête-toi ! Arrête-toi !
- Insoumission au marché...
- Elle s'arrête, putain, elle s'arrête ! »
« Le désert d'Atacama est peut-être la meilleure fenêtre sur la Voie lactée : air sec, nuages absents, pollution lumineuse inexistante - l'endroit rêvé pour observer le ciel. On avait installé là, au Cerro Paranal, un ensemble de quatre télescopes, chacun composé d'un miroir de huit mètres vingt de diamètre, qui formaient le Very Large Telescope. La voiture serpentait sur la route qui menait à l'observatoire astronomique. Bientôt la nuit tomberait, dans le ciel encore bleu se découperait la lune, si parfaite et si ronde qu'on pourrait la croire tracée au compas. On ouvrirait les très grands télescopes aux très grands miroirs braqués vers le ciel, les astronomes prendraient place à leur poste, dehors il n'y aurait plus que l'épaisseur du silence et la voûte étoilée, la Croix du Sud et le Toucan, le Centaure et l'Oiseau de Paradis, les constellations aux noms mythologiques auxquels je songeais en même temps qu'à ce passage des Mémoires d'Hadrien qui m'émeut davantage à chaque relecture, celui où l'empereur vieillissant se trouve à bord du vaisseau qui le ramène en Italie: il va mourir, il le sait (« seules deux affaires importantes m'attendaient à Rome ; l'une était le choix de mon successeur, qui intéressait tout l'empire; l'autre était ma mort, et ne concernait que moi »), et il raconte tout cela, le navire, sa traversée de l'archipel, les bonds des dauphins dans l'eau bleue, le long vol régulier des oiseaux migrateurs, l'odeur de sel et de soleil sur sa peau qu'il goûte pour la dernière fois de sa vie, puis il dit - Marguerite Yourcenar lui fait dire : « Une haleine humide s'exhalait de la mer ; les étoiles montaient une à une à leur place assignée. » Voilà à quoi je songeais, dans la voiture qui nous menait vers l'observatoire, les yeux levés vers le ciel que la nuit tout à l'heure ensemencerait d'étoiles, je songeais à cette phrase des Mémoires d'Hadrien, aux étoiles, les mêmes qu'au temps de l'empereur, ces chères vieilles étoiles encore invisibles, et qui monteraient bientôt une à une à leur place assignée. »
« Allende n'était pas encore au pouvoir, il n'avait pas encore achevé de nationaliser la mine et les mineurs mouraient par dizaines. La mine, s'insurge Alberto dans son Journal, ne vise qu'à remplir les coffres du capitalisme yankee, alors que son véritable propriétaire, le peuple araucanien, vit dans la plus abjecte misère. Un guide leur fait la visite. Il leur explique que les mineurs menacent les propriétaires d'une grève, mais ces imbéciles de gringos, dit-il, préfèrent perdre des milliers de pesos chaque jour plutôt que d'accorder quelques centimes en plus à leurs ouvriers. Par contre, ces imbéciles de gringos savent comment s'y prendre avec les syndicats: à chaque réunion importante, ils invitent une grande partie des mineurs au bordel. Jamais le quorum nécessaire pour valider la réunion n'est atteint. Tout cela dégoûte foncièrement nos deux amis, qui pour la première fois de leur voyage semblent prendre conscience, réellement conscience, que quelque chose ne tourne pas rond. Quinze ans plus tard, en Bolivie, pour avoir voulu redresser les torts de ce monde, Ernesto Guevara sera remercié d'une rafale de mitraillette tirée à bout portant. »
« Un an plus tard, le 6 juillet 1956, six mois avant de débarquer sur la plage de Las Coloradas en compagnie de Raúl et Fidel et de quatre-vingts guérilleros sur un bateau d'à peine dix-huit mètres qu'ils baptiseront le Granma, Ernesto écrit une lettre à ses parents. Et dans cette lettre il leur dit qu'un jeune leader l'a invité à rejoindre son mouvement destiné à libérer son pays par les armes, qu'à moyen terme son avenir est lié à la révolution cubaine, qu'il triomphera avec elle ou qu'il mourra là-bas, et il conclut en citant ces vers de Nâzim Hikmet, un poète turc qui fut l'ami de Pablo Neruda :
Et je n'emporterai dans ma tombe
Que le chagrin d'un chant inachevé »
« À 4070 mètres d'altitude : Potosí, cent soixante-cinq mille habitants au dernier recensement. Eux sont habitués à vivre près du ciel ; moi, non. Moi, j'ai l'impression qu'un pied m'écrase la poitrine. Dans les Andes, on appelle ça le soroche : le mal des montagnes. À Potosí, la quantité d'oxygène disponible est de moitié inférieure à celle qu'on trouve au niveau de la mer. On avance péniblement dans les rues, on a la tête et les jambes un peu lourdes, le souffle un peu court, on s'étonne de songer à respirer : l'air est rare, il faut en faire provision.
Ici les hommes ont les traits épatés, les pommettes saillantes, les cheveux noirs, le visage glabre et la peau mate. On les voit peu dans les rues on voit surtout leurs veuves. Les hommes ? S'ils ne sont pas morts, c'est qu'ils sont en train de mourir dans la mine, dans les entrailles du Cerro Rico (le mont riche), une montagne pelée qui culmine à 4782 mètres. Potosí a été riche. Si riche qu'à la fin du XVI siècle elle comptait plus d'habitants que Paris, Londres ou Séville. Si riche qu'en espagnol on dit encore : vale un Potosí, comme on dirait en français: c'est le Pérou. Si riche, nous apprend Galeano dans Les Veines ouvertes de l'Amérique latine, qu'à l'époque de l'apogée de la ville, même les fers des chevaux étaient en argent. Aujourd'hui ? Potosíest l'une des villes les plus pauvres d'un pays parmi les plus pauvres d'un continent qui n'est pas riche. La mine est presque épuisée, il n'y a plus d'argent mais il reste encore de l'étain et du zinc, et tant qu'il en restera il y aura des hommes pour creuser. »
« En dehors de la mine, les hommes croient en Dieu. Mais dans la mine, le diable est souverain. Un peu plus loin, José Luis ramasse une petite pierre argentée, avec des reflets dorés, qui tient entre deux doigts. Prends-la, dit-il, garde-la toujours auprès de toi, et souviens-toi de nous. J'écris ces lignes depuis chez moi, dans mon appartement de Montmartre, entre le Sacré-Cœur et la place des Abbesses, confortablement assis dans un fauteuil ergonomique, avec dossier réglable en pas moins de douze positions, appui-tête et support lombaire ajustable, un mug de thé brûlant à portée de main, et les jours où je me lamente de ne pas arriver à écrire, où tout ce qui vient sous ma plume me semble à jeter, je n'ai qu'à considérer quelques instants la pierre qui est là, sur mon bureau, pour me rappeler que oui, mon vieux, écrire est parfois difficile, mais enfin, n'en rajoute pas, c'est pas la mine. »
« Le soir même, emmitouflé dans une couverture sur le toit d'un café, je buvais un maté de coca en faisant rouler la pierre dans ma paume. Je songeais à José Luis, à Don Pauly, aux damnés de la terre dont la vie se réduisait à cela: crever à petit feu en creusant. Le soleil déclinait lentement derrière les montagnes. La lumière du crépuscule dorait les toits de la ville. Le monde était beau, malgré tout. Me revinrent en mémoire ces quelques vers de Jean de La Ville de Mirmont, enseveli à vingt-sept ans sous la terre fangeuse du Chemin des Dames :
Que m'importe, à présent, que la terre soit ronde
Et que l'homme y demeure à jamais sans espoir ?
Oui, j'ai compris pourquoi l'on a créé le monde ;
C'était pour mon plaisir exubérant d'un soir ! »
« De Sucre, on peut parler de deux manières. On peut la noyer sous des informations qui ne nous apprendraient rien de la ville, dire par exemple qu'elle s'appela successivement Charcas, puis La Plata - « L'Argent » -, puis Chuquisaca, avant de prendre le nom de Sucre avec l'indépendance de la Bolivie en 1825. Ou bien l'on peut dire comme le chauffeur de taxi qui me déposa Plaza 25 de Mayo : « J'y suis né, je l'ai quittée, j'y suis revenu, et jamais plus je n'en partirai: Sucre, c'est la douceur de vivre. » »
« À Sucre ? J'ai fait l'inventaire des étoiles. »
« Autant de visas tamponnés sur un passeport pour la tombe. En Bolivie, prendre la route est un abus de langage ; ici, c'est la route qui vous prend, et bien souvent c'est la vie qu'elle vous prend: sur le chemin de la Mort (trois mille mètres de dénivelé sur les cinquante premiers kilomètres), trois cents personnes en moyenne se tuent chaque année. Les croix jalonnent le parcours et le fond des ravins est un cimetière pour camions. Le plus souvent, les accidents ont lieu quand deux poids lourds se font face: celui qui monte a la priorité sur celui qui descend, et comme la chaussée en certains endroits ne dépasse pas trois mètres de large, le camion descendant doit reculer, reculer, reculer, les roues mordant l'abîme, jusqu'à une portion moins étroite où le camion ascendant pourra enfin se frayer un chemin. Il suffit d'un rien, d'un moment d'inattention du chauffeur, de roues qui dérapent, de freins qui lâchent, et c'est la mort assurée. On comprend mieux la superstition à l'égard de cette route, où personne ne s'aventure sans avoir invoqué les esprits, béní son véhicule et fait une offrande à la Terre-Mère. »
« Le Che a eu cinq enfants de deux femmes: Hilda Gadea Acosta et Aleida March. Quand il meurt à trente-neuf ans, ses enfants sont âgés de onze, sept, cinq, quatre et deux ans. Avant de partir pour la Bolivie il leur a écrit une lettre, entièrement reproduite sur le mur de la buanderie :
Si un jour vous avez à lire cette lettre c'est que je ne serai plus parmi vous. Vous m'aurez presque oublié et les plus petits ne se souviendront de rien. Votre père a été un homme qui agit comme il pense, et qui sans aucun doute a été fidèle à ses convictions. Devenez de bons révolutionnaires. Étudiez beaucoup pour maîtriser la technique qui permet de dominer la nature. N'oubliez pas que la Révolution est ce qu'il y a de plus important et que chacun de nous, tout seul, ne vaut rien. Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n'importe quelle injustice commise contre n'importe qui, où que ce soit dans le monde. C'est la plus belle qualité d'un révolutionnaire.
Adieu, mes enfants, j'espère encore vous revoir.
Un gros baiser de Papa. »
« Il y a trois sortes de violence.
La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d'hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d'abolir la première.
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d'étouffer la seconde en se faisant l'auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.
Il n'y a pas de pire hypocrisie de n'appeler violence que la seconde, en feignant d'oublier la première, qui la fait naître, et la troisième, qui la tue. »
Ceci étant dit, retournons à La Higuera où Victor Hugo nous avait déposés.
Je connaissais peu les Landes, à peine la Dordogne, je n'avais jamais mis les pieds dans le Cantal ou l'Ariège, mais je me trouvais ici, au fin fond du Nancahuazú, « cette jungle, disait Régis Debray, par rapport à laquelle la Sierra cubaine était un jardin botanique ». Le Nancahuazú est à la Bolivie ce que la Creuse est à la France : le coin paumé par excellence. On connaît mieux certains endroits reculés dans quelques pays lointains que le palier de l'étage au-dessus de chez soi. Qu'étais-je venu chercher jusque-là ? « Un voyage, disait Lao-Tseu, fût-il de mille lieues, commence sous votre chaussure. » »
« Pourquoi lit-on ? On peut tout à fait vivre en se passant de lecture. J'ai été, pendant toute mon enfance, un très grand non-lecteur, et si à dix-huit ans je ne m'étais pas mis à lire d'un coup, comme un damné, avec l'acharnement de ceux qui auront toujours, jusqu'à la fin de leur vie, mille lectures à rattraper, eh bien ma vie n'en serait pas moins supportable. Elle serait sans doute amoindrie, mais je n'en aurais pas conscience, et je ne ressentirais pas l'impérieuse nécessité de lire toujours plus, de même que celui qui n'a jamais vu, j'imagine, ne ressent pas l'impérieuse nécessité de voir : il entend le feu qui crépite, il ne sait pas la forme des flammes; il perçoit le chant d'un oiseau, il ignore la couleur de ses plumes; il sent le parfum d'une femme, il ne connaît pas son visage. Et peu lui importe : il n'en souffre pas. Ou seulement dans la mesure où d'autres lui ont fait part des voluptés infinies dont sa condition le prive. Mais donnez-lui la vue ne serait-ce que quelques instants, laissez-le voir le feu, les plumes, la femme, et demandez-lui alors s'il veut retrouver les ténèbres. Il vous répondra : vous êtes fou ?
Voilà ce qu'a été pour moi, à dix-huit ans, la découverte de la lecture. Alors bien sûr je n'irais pas jusqu'à dire qu'elle m'a sauvé de tout, ou prétendre, comme Montesquieu, qu'elle a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé, mais elle m'a consolé de bien des peines, car il suffit de peu, de si peu, il suffit d'un livre pour se soustraire au réel qui nous assiège et retrouver aussitôt ce dont nous sommes aujourd'hui de plus en plus dépourvus: les vertus de la lenteur. Les livres ont cette capacité inouïe à ralentir le temps, à diluer les heures en même temps qu'ils nous tiennent éloignés de l'ennui. La compagnie des autres peut nous être barbante. Celle des livres - des bons livres: jamais.
Sauf dans ce bus. Impossible de lire, dans ce bus. J'aurais bien voulu l'y voir, moi, Montesquieu, dans ce bus. »
« Seize kilos à Buenos Aires, quatorze à Santiago, plus que douze à La Paz. En bon Petit Poucet, j'égrenais dans ma course quantité de bouquins qui m'avaient tenu compagnie depuis l'Argentine. Mais il y en avait deux, en plus du Journal du Congo de Che Guevara, que je ne pouvais me résoudre à laisser sur le bord du chemin : L'Usage du monde et Le Livre des merveilles. Celui de Bouvier me tenait lieu d'évangile ; celui de Marco Polo de viatique: les jours de fatigue, j'y puisais de quoi me distraire, me délasser l'esprit en chevauchant à ses côtés de Venise à Saint-Jean-d'Acre, de Mossoul à Bagdad, de Tabriz à Kerman, d'Ormuz à Samarkand, du plateau de Pamir au désert de Gobi jusqu'à la cour du Grand Khan. »
« La porte d'entrée du Pérou via le Titicaca. À Puno, pas de lyrisme tant mieux ! Il faut en finir avec l'extase panthéiste dont regorge la littérature de voyage. Les riants paysages, les panoramas grandioses, les théâtres champêtres, qu'on les laisse à Sisley, à Turner, à Corot, ils en feront quelque chose. Mais moi, rien. Mettez-les sous mes yeux, je les contemplerai volontiers, pendant des heures, des jours s'il le faut, mais écrire là-dessus... La Seine à Bougival, la marée basse à Étaples, le canal de Chichester, la nuit étoilée sur le Rhône, les jardins de la villa d'Este à Tivoli, l'Aven au bois d'Amour sont à voir, à peindre sans doute, mais à lire ? Et puis le vocabulaire se dérobe, les noms me font défaut. Tenez, cet oiseau, là, qui passe au-dessus de ma tête. Il a sans doute un nom que je ne connais pas. Mais le nom de cet oiseau ne dirait rien de son plumage bicolore, ni de ses joues rosées, ni du bleu clair de son bec, encore moins du sifflement de son chant. Alors, à quoi bon le savoir ? Je tire parti de mon impéritie ? C'est possible. J'exagère de dire de Puno qu'elle n'est qu'une ville sans charme dans un site enchanteur, comme un étron enchâssé dans une monture étincelante ? Peut-être. C'est l'imparfait du subjectif. Et je veux bien croire que j'aurais dû y rester plus longtemps, mais trop tard : je l'ai laissée derrière moi sans regrets, et me voici désormais à Andahuaylillas où je vais enfin rejoindre l'itinéraire des deux G. »
« Pendant tous ces mois de voyage, je ne crois pas avoir été plus heureux qu'à Cuzco. Le matin, j'allais prendre mon petit-déjeuner au Mercado San Blas, un marché couvert où je retrouvais Carmencita, avec son tablier blanc et ses tresses noires, dissimulées sous une charlotte. Il y avait de tout sur son étal : des mangues et des melons, des papayes et des pommes, des bananes et des fraises... Je lui commandais invariablement un jugo de naranja con huevos revueltos - un jus d'orange avec des œufs brouillés - qu'elle me servait avec un sourire édenté, où luisaient deux canines. Elle était de ces femmes dont l'usage est de mésestimer la beauté. Son visage, plissé de rides, avait l'épaisseur des années qui se prennent pour des siècles ; sa peau, sèche et durcie, le teint cendreux des parchemins : on y lisait la fatigue et l'infortune, bien des rêves inaccomplis, bien des amours inassouvies, des misères tues. Je la payais en sols ; c'est encore en sourires qu'elle me rendait la monnaie. De jour en jour se nouait entre nous une complicité muette, une tendresse réciproque, et c'est le cœur lourd qu'au matin de mon départ je commandai mon dernier jus d'orange, mes derniers œufs brouillés. Au Machu Picchu, j'allais éprouver l'étourdissement flaubertien des paysages et des ruines; en Patagonie, je m'étais familiarisé avec les froids réveils sous la tente ; ce matin-là, au Mercado San Blas, je compris ce qu'entendait Flaubert par « l'amertume des sympathies interrompues ». Je ne savais pas que je la reverrais : un an plus tard, j'allai passer le mois d'août à Cuzco ; reprenant mes vieilles habitudes, le matin suivant mon arrivée je me dirigeai vers le Mercado San Blas, en espérant sans trop y croire y retrouver Carmencita. Elle était là, avec son tablier blanc, ses tresses noires sous sa charlotte; elle n'avait pas changé. Je m'assis devant son étal, devant les mangues et les melons, les papayes et les pommes ; elle me vit, me montra les deux canines : Un jugo de naranja con huevos revueltos, verdad ? »
« L'écrivain véritable, disait Paul Valéry, ne trouve pas ses mots, alors il les cherche, et, en les cherchant, il trouve mieux. On pourrait dire la même chose du véritable explorateur: c'est parce qu'il ne trouve pas ce qu'il est venu chercher qu'il cherche encore et trouve mieux. C'est ce qui va bientôt arriver à Bingham. »
« Machu Picchu
À moins d'emprunter le chemin de l'Inca, randonnée de quatre jours qu'il faut réserver des mois à l'avance via une agence de voyages, pour se rendre aujourd'hui au Machu Picchu, pas le choix: il faut passer par Aguas Calientes. On peut prendre le train depuis Cuzco ou Ollantaytambo; on peut aussi lui préférer un minibus jusqu'à Hidroeléctrica, avant de marcher pendant deux heures le long des rails option la plus aventureuse et surtout la moins onéreuse, privilégiée par les backpackers dont j'étais.
Aguas Calientes tire son nom des bains chauds naturels qu'on y trouve. Il y a quelques années, les autorités locales ont rebaptisé la commune Machupicchu Pueblo (littéralement le Village du Machu Picchu), un peu comme si la mairie de Paris décidait unilatéralement qu'il ne fallait plus dire Paris mais Tour Eiffel City. Mais les quatre mille cinq cents habitants ne s'y sont jamais vraiment faits, et désignent encore leur village du nom d'Aguas Calientes. Drôle de village, au milieu de la forêt vierge, dominé par des montagnes à la végétation luxuriante et traversé par une grand-rue, qui va de la gare à l'immense terrain de football en gazon synthétique, bordée de part et d'autre de mauvais restaurants, d'auberges de jeunesse et d'hôtels bon marché qui dès cinq heures du matin déversent une flopée de touristes: ils sont deux mille cinq cents à visiter chaque jour la cité inca quota fixé par le gouvernement péruvien, grâce auquel elle n'est pas encore avilie par le tourisme de masse.
Si l'on dort à Aguas Calientes, c'est pour être au Machu Picchu dès l'ouverture, à six heures du matin. On a mis le réveil pour cinq heures; on est, croit-on, le premier à être levé. Puis on découvre les lits défaits de ses compagnons de dortoir : le jour n'est pas encore là, et déjà les cafés fument dans les salles à manger des auberges, les couteaux tartinent de confiture trop sucrée des biscottes trop grillées, les visages ensommeillés sont penchés sur des bols. Arrêtons-nous sur ces visages un instant: on a si peu l'habitude de voir les gens au réveil avec la certitude qu'ils sont sur le point de vivre une journée dont ils savent à coup sûr qu'elle va compter dans leur vie. La première vertu du voyage: nous arracher au train-train quotidien, où les jours se ressemblent tant qu'il n'y en a pas un pour se détacher dans nos souvenirs. Celui-ci, c'est certain, se détachera du cours ordinaire de la vie.
Vingt minutes de bus, ou une heure à pied, au choix. On a peu dormi, et mal, un instant on hésite à prendre le bus, puis le corps finalement se met en marche sans attendre l'assentiment de l'esprit. Après tout, on est là pour prendre son temps. Huit kilomètres, par des sentiers qui ne font que monter. Et pendant ces huit kilomètres, on se répète en boucle Machu Picchu, Machu Picchu, Machu Picchu, jamais lassé du chef-d'œuvre onomastique que forme son nom. »
« Inutile de décrire ce qui s'offre alors au regard. Ce qui frappe, même quand on l'a vu en photo, c'est l'immensité du site, sa majesté : le mariage heureux des Andes péruviennes et du bassin de l'Amazone. « Et davantage que les ruines, ce qui nous émeut tant, c'est d'abord ce paysage qui procure le cadre propice au rêveur extasié » (Guevara dans son Journal, le 5 avril 1952). Les ruines, oui, d'accord. Bien sûr, les ruines. Mais on ne m'ôtera pas de l'idée qu'on n'aurait jamais fait tant de foin des mêmes ruines en Picardie, au milieu des plaines à betteraves. Le Machu Picchu: un joli bijou que renferme un écrin d'exception. »
« En réalité, dit le guide, il n'a pas plus découvert le Machu Picchu que Christophe Colomb n'a découvert l'Amérique. D'autres avant lui en connaissaient l'existence. Ce qu'on doit à Bingham, c'est la découverte scientifique du Machu Picchu: il fut le premier à photographier le site, à le cartographier, à dresser un relevé précis des ruines et à les faire déblayer. »
« C'était le moment de sortir mon carnet et de laisser courir sur ses pages encore vierges un stylo, ce sismographe du souvenir. Il allait falloir écrire, on ne pouvait avoir vu tout cela, Ollantaytambo, Písac, le Machu Picchu, sans rien en dire. »
« Un Argentin sur cinq, un Chilien sur dix, un Bolivien sur deux, un Péruvien sur trois vit dans un bidonville, et dans chaque endroit où je m'arrêtais j'avais pris l'habitude de m'y rendre - moins en voyageur épris de misère pittoresque qu'en ethnologue amateur, qui cherche à voir pour comprendre comment vivent ceux-là même que les autorités voudraient dérober aux regards des touristes. »
« Non, ce qui vous intrigue, ce pour quoi vos yeux s'écarquillent, ce ne sont pas tant les villas que les jardins qui les cernent. Et dans ces jardins, ce ne sont pas les palmiers ni les buis parfaitement taillés, ce sont les pelouses bien vertes, qu'irriguent en permanence des tuyaux d'arrosage automatique. Voilà pourquoi vos yeux luisent de convoitise: pour les tuyaux d'arrosage automatique. Vous n'entendez pas le bruit sec, le bruit bref que ça fait, un bruit blanc, monotone comme le chant des cigales, mais même d'aussi loin que vous l'êtes, même à travers les fils de fer barbelés vous voyez l'eau qui jaillit puis retombe comme une pluie de cristal, en continu. Et vous ne savez pas que là-bas, de ce côté-là du mur où l'on a cent fois, mille fois les moyens que l'on a de ce côté-ci, là-bas l'eau vaut dix fois moins cher que sur votre versant de colline, où deux fois par semaine des camions-citernes viennent remplir à des prix exorbitants de gros réservoirs en plastique. L'eau là-bas n'a pas un goût de plastique, là-bas on n'a pas de bassine, mais des baignoires, des salles de bains en marbre, des toilettes séparées. De vraies toilettes et de l'eau dans ces toilettes, quand vos toilettes à vous ce sont des rigoles creusées dans la terre. Et vous songez à leurs toilettes, et à votre mère qui ne les connaît que trop bien.
Votre mère qui, chaque jour, contourne le mur par des sentiers pentus, poussiéreux l'été, boueux l'hiver, été comme hiver jonchés de bouteilles en plastique et de tessons étincelants, et qui de l'autre côté fait le ménage, lave, lustre, vernit le moindre recoin de ces villas de riches, jusqu'à leurs chiottes qu'elle récure. Et peut-être même qu'en ce moment elle est à genoux, votre mère, peut-être bien qu'elle a le nez dans leur merde, et ce jour-là dans votre vous prenez conscience que sa vie c'est cela, une vie qui consiste à récurer les chiottes des riches dans ces villas de l'autre côté de la colline - une vie? Une survie dont on a fait une vie. Vous avez huit ou neuf ans, et votre cœur est plus lourd, soudain lesté d'un sentiment d'injustice; car si les hommes naissent libres et égaux en droits, vous pressentez qu'ils sont plus ou moins libres, plus ou moins égaux selon qu'ils sont nés de ce côté-ci du mur ou de l'autre. Et parce que vous avez huit ou neuf ans, ça n'est pas ainsi que vous y pensez, et d'ailleurs ça n'est pas une pensée, c'est un trouble, une sensation, une émotion vive et intense, quelque chose qui ne se joue pas dans l'esprit mais dans le cœur, mais qu'importe, ce quelque chose a germé dans votre cœur de huit ou neuf ans, et du cœur à l'esprit il va faire son chemin, et quand, à quatorze ou quinze ans, vous tomberez, dans un manuel scolaire ou dans la rue, reproduit peut-être en graffiti sur le mur de la honte, quand donc vous tomberez sur le fameux portrait de Korda, celui du guérillero à l'œil noir, ce Guevara sur le compte de qui vous chercherez à en savoir un peu plus, et que vous apprendrez qu'il tremblait d'indignation à chaque injustice, qu'il ne cessa jamais de proclamer sa foi en la révolution et qu'il fut, de l'Amérique à l'Afrique, de toutes les révoltes contre l'humiliation, et qu'il le paya de sa vie, et qu'il avait enfin pour credo: «Soyez réalistes: demandez l'impossible», vous aurez dès lors un battement de cœur chaque fois que vous entendrez résonner ces trois lettres: Che. »
« Le voyage est une boîte de Pandore : ouvrez-la, en sortiront l'allégresse, l'étonnement, l'émerveillement, la volupté, la joie (et un certain nombre d'emmerdes). Mais elle se refermera sur l'ennui. On ne s'ennuie jamais en voyage. On est sans cesse aux prises avec ces mille corvées qui rongent les jours en pure perte»: on passe le plus clair de son temps à défaire son sac, à le refaire, à vérifier qu'on a bien sur soi son passeport, son argent, à laver le peu de vêtements que l'on a, à regretter la trousse à pharmacie que l'on n'a pas, à se perdre, à demander son chemin, à chercher un endroit où dormir, et, si l'on est à bord d'un cargo, à faire la queue: la queue avec sa gamelle et ses couverts, en attendant qu'on vous serve la soupe de poulet, la ration de riz, la banane, invariable pitance que la faim vous apprend à aimer ; la queue devant les toilettes, avec son rouleau de papier à la main; la queue devant les douches, avec sa serviette et un morceau de savon, en attendant de se laver à l'eau du Río Ucayali - celui-là même où sont évacuées les toilettes, où sont jetées par-dessus bord et sans tri sélectif poubelles, canettes de bière, couches des bébés, en sorte qu'au début, pour se débarbouiller le visage et se brosser les dents, on puise dans son stock d'eau minérale, à la stupéfaction de ses compagnons de voyage qu'amusent ces coquetteries de nymphette. »
« Cette peur a un nom, elle s'appelle La Violencia, et ce n'est rien de moins qu'une guerre civile qui dure depuis quatre ans, va faire trois cent mille morts et que fuient les deux G, sans même prendre le temps de passer par Carthagène, Cali ou Medellín, ces villes que vantent les guides touristiques et que j'aurais bien, moi, visitées (il n'y a pas de regret plus lancinant que celui des lieux où l'on n'a pas été). »
« Le soir tombait sur La Havane et j'étais assis en tailleur face au portrait géant du Che que le Che n'a pas vu. Dans ses yeux, je lisais la quête inassouvie d'inatteignables horizons, et je songeais qu'il allait falloir rentrer, rassembler mes souvenirs, tirer de l'oubli ce soleil que j'avais vu sombrer dans les eaux immobiles d'un lac argentin, l'ombre démesurée d'un condor sur les parois d'une falaise, la comptine fredonnée par une fillette habillée de chiffons ou le chant d'un oiseau en faction sous la cime des arbres. Il allait falloir donner leur poids de papier aux images, aux sensations qui m'avaient traversé - et bientôt repartir. Si je ne devais plus écrire qu'un seul livre, que ce soit celui-ci: un passeport. Jusqu'au dernier jour, en noircir les pages à coups de tampons. »
Quatrième de couverture
« Cet automne-là, les taux d’intérêt étaient en baisse, les prix de l’immobilier en hausse, ma famille, mes amis s’inquiétaient : est-ce qu’il n’était pas temps que j’investisse dans la pierre ? Avec un peu de chance et un banquier indulgent, je pouvais peut-être m’endetter sur trente ans (mon âge à l’époque). Je n’en avais ni les moyens ni l’envie. Signant un acte de vente, j’aurais eu la sensation de signer mon propre registre d’écrou — et de voir ma liberté circonscrite à quelques mètres carrés. Et puis un appartement, ça se meuble ; aux meubles, il faudrait toujours préférer son sac de voyage. »
De Buenos Aires à Caracas, François-Henri Désérable nous embarque dans une formidable traversée de l’Amérique du Sud. Cinq mois à moto, en stop, en bateau, avec une seule contrainte : emprunter l’itinéraire qui fut celui d’Alberto Granado et d’Ernesto « Che » Guevara, lors du fameux voyage à motocyclette, soixante-cinq ans plus tôt.
Éditions Gallimard, mai 2025
196 pages

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