mercredi 22 avril 2026

Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux ★★★★☆ de Judith Godrèche

Ce livre m’a bousculée. Il fait partie des livres qu'on ne lit pas forcément pour aimer, mais parce qu’ils sont nécessaires. Celui-ci en fait partie, vous l'imaginez bien. 
Je l’ai lu pour entendre. Pour rester, même quand c’est inconfortable.
Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la violence des faits, mais tout ce qui les entoure, le déni, l’habitude, l’impunité. Cette mécanique qui fait que l’on voit, que l’on sait, et que pourtant, rien ne bouge. Et ces mots « pour dire : j’ai existé ». Et que reprendre ses mots, c’est déjà reprendre une part de soi. 
Alors oui, lire ces pages, c’est accepter un inconfort.
Parce que derrière ce récit, il y a aussi cette réalité « pour se croire, encore faut-il être cru ».
Lire ce livre, c’est comprendre que ces récits ne parlent pas uniquement du passé, mais aussi de ce qui continue, aujourd’hui. 
Au milieu de tout cela, il y a un geste essentiel, celui d'écrire. Pour dire. Pour refuser l’effacement. « Mes mots m’appartiennent de nouveau. »
Et au moment où l’on débat encore de la prescription des violences faites aux enfants, de ce temps qui passe et empêche trop souvent la justice, ces pages résonnent autrement. Elles rappellent que ces histoires ne sont pas derrière nous.
Alors la suite nous appartient. Ce que l’on choisit de voir, d’entendre et de défendre.
Lire. Écouter. Ne plus détourner les yeux.

« Depuis ma prise de parole, il y a plus d'un an maintenant, j'identifie l'ennemi. J'arrive même à me voir à travers ses yeux.

Ce que je perçois : une sorte de sainte-nitouche cucul la praline justicière à deux balles, qui nous gonfle. Ce que j'entends : des sanglots dans la voix, encore, putain, des tremblements redondants d'université d'été en université d'été, une vieille jeune fille en pull Babar au Sénat, à l'Assemblée nationale, lunettes sur le nez aux Césars qui se croit le droit de nous regarder dans les yeux et de dire : « Tout le monde savait. » Une ancienne de tout, nouvelle de rien, égérie fanée, bannie on l'espère des Cahiers du cinéma, jamais célébrée cela va de soi, n'espère même pas, miss - à la Cinémathèque française, mademoiselle fait pitié, nous cause des soucis, les « demi-folles », et donc c'est sorti comme ça ? tout ne compte pas double au Monopoly de ton cerveau avarié, pas contente, la tarée ? va crever, ta potion magique puante de vérité vintage sur le dos.

Je comprends ceux qui me haïssent.
Mais c'est pour eux aussi que j'écris ce livre.

P.-S.
Debout devant le pupitre, un seul visage dans la salle m'importait, celui de ma fille, Tess. Pour la voir net, pouvoir ancrer mon regard en lieu sûr, les lunettes étaient indispensables. Me voici sur cet autel, le visage baigné de lumière artificielle, sublimée, portée au même rang que mes semblables, les acteurs nommés, remettants, sacrée, tout comme eux. En mettant un pied devant l'autre, sur des talons que je n'ai pas voulus trop hauts pour ne pas tomber, les 8 pages de mon discours à la main, écrit en très gros au cas où les lunettes défailliraient, j'ai juste le temps de penser : Quelque chose touche à sa fin. »

« Raconter cette histoire

Pour dire : « Il y a une histoire. J'ai existé. »
Écrire pour me convaincre.
Forcément, tout peut s'inventer, me direz-vous.
Alors, graver les images sur le papier, leur donner cette place, revendiquer cet aveu de faiblesse : le visage de l'enfance, sous tous ses angles, tout au long d'une vie,
et de ce livre, sous vos yeux.

Les hommes de mon enfance aimaient voler mes mots.
Aujourd'hui je donne les ordres, mes mots m'appartiennent de nouveau, eux et moi, nous partons en guerre.

J'assumerai les pleurs des petits garçons de 70 ans. »

« Qui de nous joue ?

Voler les mots, violer les corps.
À quel âge un homme comme lui commence-t-il à construire le personnage qui fera chavirer une enfant comme moi ? Et qui a décidé de cette rencontre ? Le destin ? »

« J'étais piégée. Parfois la seule chose à faire, me disais-je, est d'espérer qu'avec l'âge, les rencontres, tout changera. Je trouverai la force de revendiquer mes écrits, de ne pas laisser aux autres les appartements que je fuis, d'utiliser la justice quand tout n'est qu'abus de pouvoir.
Je me souviens, il y a des années de cela, d'avoir essayé de puiser du courage dans mes rencontres avec des femmes impressionnantes, dans l'affirmation de leur indépendance, mais aussi de ce que « l'on ne leur fait pas ». Elles vont me donner de la force, pensais-je. Je n'aurai plus rien à craindre de lui, celui qui me domine grâce à sa notoriété, sa fortune, sa popularité. Mais je ne pouvais rien leur prendre, à ces femmes, ces mères idéalisées. J'étais incapable de m'approprier leur liberté. Je continuais de me taire, agitée de sursauts que personne, jamais, ne remarquait. Qui est prêt à me dire ce qui est bien et mal ? pensais-je tout bas. Qui, parmi les grandes dames de ce monde, le nôtre, celui du cinéma, accepterait de porter la voix, haut et fort pour lui dire :

- COMPORTE-ΤΟΙ ΒΙΕΝ.

- Ou pour toi, ici-bas, tout est fini. »

« Un début cruel dans la vie peut lui donner d'étranges formes. Le cœur d'un enfant blessé peut diminuer tellement qu'il finit par être dur et grêlé comme un noyau de pêche. Mais il peut aussi enfler et s'alourdir, et devenir comme un poids intérieur impossible à supporter, car la moindre chose l'irrite et l'enflamme. »

« - Ben, t'es un pédocriminel, mec. Assume-le, mec. L'art, ça change rien. Les petites filles, on couche pas avec. Je suis désolée, mon pote.
- Et l'art, Judo ?
- Oui, l'art comme arme de prédation, je le retourne dans ta gueule.

La bourgeoise est vulgaire. Qu'on se le dise. »

« Vous et moi à l'instant

Cher-ère-s lecteur-ice-s,

Ce livre entre vos mains, qui sommes-nous ensemble ?
Ce livre entre vos mains, suis-je en train d'abuser de vous ?
Cette balade dans un jardin d'automne où les branches des arbres dansent machinalement, puis s'entrecroisent et se débattent...

Je vous mets dans la confidence sans votre accord. C'est un pouvoir, j'en conviens.

Si mes mots vous choquent, vous aussi ferez peut-être comme si de rien n'était. Car nous n'avons pas le choix, nous devons vivre nos vies. Colonne vertébrale alignée, une deux une deux, jambe droite jambe gauche, il est impossible de nier notre besoin de refouler. Ce n'est pas du cynisme, croyez-moi. Je comprendrais si, en refermant ce livre, vous décidiez de faire comme si vous ne l'aviez jamais lu. J'étais la première à jeter ce sort sur l'enfant que j'étais, sa réapparition ne tient qu'à un fil, je suis responsable de son effacement, après tout. J'apprends à ne plus m'en vouloir. Il en va de notre survie, ce n'est pas une blague, ça ne dure pas longtemps, des poumons, un cœur.

Alors, pardon, je vous impose mes confidences. »

« Depuis quelque temps, la parole se délie, l'image de nos pères idéalisés s'écorche, le pouvoir semble presque tanguer, serait-il possible que nous puissions regarder la vérité en face ? Prendre nos responsabilités ? Être les acteurs, les actrices d'un univers qui se remet en question ? »

« Ça ne ferait pas mal. Je vous promets. Juste une égratignure sur la carcasse de notre curieuse famille. C'est tellement rien, comparé à un coup de poing dans le nez. à une enfant prise d'assaut, comme une ville assiégée, par un adulte tout-puissant, sous le regard silencieux d'une équipe. À un réalisateur qui, tout en chuchotant, m'entraîne sur son lit sous prétexte de devoir comprendre qui je suis vraiment. C'est tellement rien, comparé à 45 prises, avec deux mains dégueulasses sur mes seins de 15 ans.

Le cinéma est fait de notre désir de vérité. Les films nous regardent autant que nous les regardons. Il est également fait de notre besoin d'humanité. Non ? Alors pourquoi ? Pourquoi accepter que cet art que nous aimons tant, cet art qui nous lie soit utilisé comme une couverture pour un trafic illicite de jeunes filles ?

Parce que vous savez que cette solitude, c'est la mienne, mais également celle de milliers d'autres dans notre société. Et elle est entre vos mains. Nous sommes sur le devant de la scène. À l'aube d'un jour nouveau. Nous pouvons décider que des hommes accusés de viol ne puissent pas faire la pluie et le beau temps dans le cinéma. Ça, ça donne le ton, comme on dit.

On ne peut pas ignorer la vérité parce qu'il ne s'agit pas de notre enfant, de notre fils, de notre fille. On ne peut pas être à un tel niveau d'impunité de déni et de privilège qui fait que la morale nous passe par-dessus e. Nous devons donner l'exemple. Nous aussi. la tête.

Ne croyez pas que je vous parle de mon passé, de mon passé qui ne passe pas. Mon passé, c'est aussi le présent des 2 000 personnes qui m'ont envoyé leurs témoignages en 4 jours. C'est aussi l'avenir de tous ceux qui n'ont pas encore eu la force de devenir leur propre témoin. Vous savez, pour se croire, encore faut-il être cru.

Le monde nous regarde, nous voyageons avec nos films, nous avons la chance d'être dans un pays où il paraît que la liberté existe. Alors, avec la même force morale que nous utilisons pour créer, ayons le courage de dire tout haut ce que nous savons tout bas. N'incarnons pas des héroïnes à l'écran pour nous retrouver cachées dans les bois dans la vraie vie, n'incarnons pas des héros révolutionnaires ou humanistes pour nous lever le matin en sachant qu'un réalisateur a abusé d'une jeune actrice, et ne rien dire.

Merci de m'avoir donné la possibilité de mettre ma cape ce soir et de vous envahir un peu.

Il faut se méfier des petites filles. Elles touchent le fond de la piscine, elles se cognent, elles se blessent, mais elles rebondissent. Les petites filles sont des punks qui reviennent déguisées en hamster. Et pour rêver à une possible révolution, elles aiment se repasser ce dialogue de Céline et Julie vont en bateau : Céline : Il était une fois.
Julie : Il était deux fois. Il était trois fois.
Céline : Il était que cette fois, ça ne se passera pas comme ça, pas comme les autres fois. »

« Mesdames et messieurs les députés, l'un de vous va s'emparer, dites-moi, du coût de la souffrance des enfants, de l'étendue des blessures des intermittentes du spectacle dont le corps n'est qu'un terrain de jeu pour les plus fortunés, ceux qui dans cette hiérarchie féodale marchent auréolés d'une impunité éternelle. Brisez la ronde, forcez-les à nous lâcher, à avoir peur des conséquences. Créez une commission d'enquête relative aux violences commises dans les secteurs du cinéma, de l'audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité. »

« [...] Moi, qui ne vous enseignais qu'une heure hebdomadaire, mes collègues qui vous côtoyaient plusieurs heures par semaine, nous ne l'avons pas vu ... Les statistiques aujourd'hui révèlent qu'en moyenne trois enfants par classe seraient victimes de harcèlement, d'agression sexuelle ou sexiste, voire d'inceste. A côté de combien d'enfants, d'adolescents en souffrance sommes-nous passés, nous enseignants ? Qu'aurions-nous dû faire que nous n'avons pas fait...

J'ai découvert le long chemin qu'il vous a fallu parcourir pour arriver à porter la parole aujourd'hui, pour dénoncer ce que ma génération a toléré et/ou engendré. Merci d'avoir ce courage, merci de nous éclairer, merci de dénoncer ce que ces hommes de pouvoir font à l'abri de la création, merci de bousculer ce foutu patriarcat.

De tout cœur avec vous Madame Judith Godrèche,

Affectueuse pensée à Judith.

Michèle »

« En 2022, quand il a fallu expliquer les raisons pour lesquelles il était vital pour moi de réaliser cette série, j'écrivais, dans ma note d'intention : « Il y a des histoires qui se doivent d'être racontées. Celles qu'on invente, pour fuir, celles qu'on vole, pour sauver les autres. Un jour, la coquetterie du silence s'efface. Abruptement. Un jour, votre enfant n'est plus une enfant mais une jeune fille. Elle vit sa vie, comme vous avez vécu la vôtre, forte, déterminée. Et sa liberté, son insouciance, vous frappent. Mais ce qui vous frappe le plus est votre désir de la protéger. Ce jour-là, tout est dit. Une évidence. Il est temps de raconter, de protéger celles à venir, de braver la hantise des souvenirs. » »

« C'est ainsi que je parlais, dans ma note d'intention de ce film, de notre histoire, à nous toustes, victimes de violences sexuelles. Et si je la partage avec ma fille Tess, qui mène la danse au milieu de la foule, c'est pour que cette histoire ne se répète pas. Parce que nous ne pouvons plus taire le passé. »

« Les larmes ont traversé le couloir avec moi, pour se déposer sur cette chaise, face à la petite dînette.

Avant d'arriver ici, je ne connaissais rien de cette petite dînette, de ce grand ours, rien des règles et des usages du dépôt de plainte pour viol.

Et l'ours ignorait tout de mon existence.

Me voilà en sa présence, de nouveau, moi, l'enfant qui relit sa copie.

Après avoir fini de relire, je m'essuie les yeux du revers de la manche, une tache sombre se forme sur les mailles de mon pull bleu.

Puis je me lève

et je prends soin de remettre la salle en ordre avant de quitter les lieux. »

Quatrième de couverture

« Avant, il y avait l'enfance. Je le sais. »

Mais, Judith Godrèche, quelle enfant fut-elle?
Qui pour le dire ?
Que lui a-t-on fait ? Et surtout qu'en a-t-elle fait ?

JUDITH GODRÈCHE est actrice et réalisatrice. Elle a publié un premier roman, Point de côté, chez Flammarion (1995).

Éditions du Seuil,  janvier 2026
269 pages

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