« Un vieux qu'elle ne reconnaît pas dit qu'ils n'avaient pas à venir là, qu'il faut protéger les frontières, on ne va pas se laisser envahir. [...] Une vieille dame acquiesce mais ajoute, compatissante, ces migrants, ils sont encore humains, après tout. »
Et c'est le réel qui s’invite.
Pas celui, lointain, que l’on croit réservé aux journaux. Non. Celui qui grince, qui déborde, qui infiltre les conversations ordinaires.
Des paroles qui heurtent.
Qui écœurent.
Parce qu’on les a déjà entendues.
Parce que "Traverser les forêts" de Caroline Hinault n’a rien d’une dystopie. C’est inspiré de faits récents. C'est une réalité.
« À quoi ça tient finalement, à la grande loterie de la vie, d'être confortablement installé dans un chez-soi, devant la télé, ou bien de l'autre côté de l'écran, tout entier contenu dans le terme de migrant ?
Pourquoi ont-ils, justement eux, glissé dans le goulot du mot-bouteille, pour se retrouver comme ces maquettes miniatures de navires, embaumés vivants derrière la vitre des regards ? »
À presque rien. Un basculement.
Et tu deviens un migrant. Un "sans-lieu".
Ce roman m’a happée.
Par sa langue, somptueuse, charnelle, presque organique.
Par cette forêt que l’on ne lit pas, mais que l’on traverse, où la beauté côtoie l’insoutenable.
On y entre. On s’y perd. On y tremble.
Les trajectoires s’y croisent. Une journaliste en exil, réfugiée dans l’écriture. Une femme qui revient dans la maison de son enfance.
Deux hommes que tout oppose.
Et, en lisière, en plein cœur aussi, celles et ceux qui marchent, fuient, chutent, espèrent.
Difficile de ne pas penser à La Divine Comédie, souvent citée par l'autrice dans ce livre et en exergue notamment « Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue. »
Comme chez Dante, il faut traverser. Descendre. Se confronter.
Mais ici, pas d’allégorie rassurante.
Juste notre monde.
Sa violence nue.
Son indifférence.
« [...] mais le monde, décidément, change la ponctuation des visages. »
Des phrases qui griffent. Qui restent.
Un roman sur les frontières.
Celles des pays. Celles des corps. Celles que l’on dresse entre "eux" et "nous".
💥 Coup de cœur.
À lire pour ne pas détourner les yeux.
À lire pour ne pas simplifier.
À lire pour que, peut-être, quelque chose se fissure.
Dans les regards.
Dans les mots.
Dans les certitudes.
Un livre qui m’a apaisée autant qu’il m’a mise en colère. Et c’est sans doute pour ça qu’il est indispensable, il met en colère, mais redonne de l’humanité là où elle disparaît.Merci Francine et Camille pour ce merveilleux challenge #laouviventleslivres, une découverte qui m’a profondément émue.
« Tu écoutes la scansion du vent, goûtes l'effluve d'un monde qui t'était jusqu'alors inconnu, gorgé du suc de l'aube, vertigineusement sexuel, quelque chose d'une peau qui s'étire dans la narine, un parfum d'aiguilles frottées et de sève fermentée dans le lait des sous-bois puis égouttée, lentement, dans la soie des limbes naissants. »
En exergue
« Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue. »
La Divine Comédie, Dante Alighieri
« Bessem, son cousin, n'est plus étudiant en architecture. Jeune homme à fossette sur le menton, irrésistible virgule de peau. Fini le beau gosse sensible, l'intellectuel un peu fragile qui l'agaçait pour ça justement. Sa préciosité séduisante alors qu'elle, Alma, est depuis toujours un petit corps trempé dans l'énergie. Le rire. Le muscle. Le gras aussi, gourmandise oblige. Une fille solide, charpentée, pleine de vie sous ses cheveux noirs tenus en queue-de-cheval altière. Un bulldozer là où on attendrait d'elle la discrétion d'un pneu crevé. Son cousin est de plus en plus maigre. Évanescent. En guise de fossette charmeuse, il porte désormais un deuxième sourire grave sur le visage. Il est devenu un migrant. Comme elle. Un sans-lieu. Dossier trop faible. Épaisseur d'existence insuffisante pour espérer entamer des poursuites. La sentence géopolitique est tombée. Aller simple pour les limbes de la haine ou de l'indifférence. »
« Deux grandes parenthèses de chaque côté de la bouche montraient qu'il savait sans doute rire aussi, mais le monde, décidément, change la ponctuation des visages. »
« L'obscurité s'épaissit. Bientôt la nuit. Une biche s'échappe d'un taillis, les poignarde de sa grâce. »
« Les troncs reviennent. Masquent Nour dans le canapé. Nour l'intellectuelle. Alma est une bizarrerie tonique dans une famille de gens trop calmes et cultivés. Une boule d'énergie chez les lettreux, qui se rêve cheffe cuisinière dans le restaurant bondé d'une capitale européenne. Le futur architecte, l'esprit délicat, c'est son cousin Bessem. Pas elle. Celle qui savait et aimait les mots, l'histoire, la mythologie, c'était sa sœur Nour au corps à jamais dispersé dans l'attentat de l'université. Pas elle. Mais est-ce qu'une sans-lieu peut se permettre d'avoir des deuils ? Des contradictions intimes saupoudrées d'amandes grillées ? La guerre a décidé pour elle d'une tout autre hiérarchie des souffrances. »
« L'avancée dans la forêt est difficile. Ça n'est pas une forêt balisée, domestiquée, innervée de sentiers. C'est un monde inversé où les feuilles bruissent comme autant de bouches maudites cousues par le vent. De leur vie, ils n'ont jamais eu si froid. N'ont jamais vu de tels arbres. En telle quantité. On dirait un monde imaginaire. Une planète inexplorée où poussent d'immenses totems. Le sol est spongieux, s'étend en marécages où ils s'enfoncent parfois jusqu'aux mollets avant de faire demi-tour. Ils passent trois jours et trois nuits dans la forêt. Trempés. Hagards. Croisent d'autres groupes. Irakiens. Yéménites. Afghans. Syriens comme eux. Échangent quelques informations comme ils peuvent. Repartent. Ne parviennent pas à franchir la frontière. »
« Tu peux marcher ? Oui. Il n'y a plus rien à dire. Après quelques minutes de stupeur, ils ramassent leurs maigres effets et se remettent en marche. Il leur semble désormais avancer aux côtés de leur propre mort, randonneuse sans visage, endurante et patiente, qui attend l'ultime coup de mou, la chute, la blessure, pour les prendre et les bercer enfin de ses bras d'os.
Et puis finalement la mort ne veut pas d'eux. Pas encore. »
« Se coller à Bessem recroquevillé en chien de fusil dans le nid de terre et se caler tout au fond de la cavité pour se protéger du vent à la surface. Réussir à s'endormir le ventre si creux qu'il lui semble avoir le dos convexe. Ne pas laisser de place aux questions obsédantes ni chercher à ressaisir la chronologie des événements. L'épuisement dilue tout. Le temps est un savon qui lui glisse entre les mains. Plus tard, peut-être, elle essaiera de ressaisir le fil. Mais, à ce moment-là, elle dépose au fond du trou les miettes de sa réalité, se concentre pour ne plus bouger et laisser la nuit entrer en elle. »
« L'obscurité prend possession de son corps. Gonfle sa peau d'une terreur acoustique inédite. Il n'y a plus le craquement de leurs pas pour ralentir le silence. Les bruits de la forêt glissent dans son oreille comme des lames de rasoir sur les joues de la nuit. À la lueur de la lune, Alma fixe le lichen, ces nuages végétaux qui flottent sur les bouts de bois morts et les racines crochues. Là, une touffe kaki frangée de blanc, emmêlée comme une chevelure bouclée le matin. Juste à côté, coulant le long de la souche, une grosse plaque de lichen ras, étrange constellation dont elle distingue encore le jaune pus et le blanc salive qui fleurit en corolles. Si elle en avait la force, elle la soulèverait comme les croûtes de genoux, enfant, qui planquaient sous la douleur le drôle de monde des plaies à vif. Il faut dormir collé à une souche d'arbre pour entrer à ce point dans la chair du lichen. Y lire des paysages et des formes. Chercher dans sa dentelle végétale quelque chose qui vous brouille les sens et le cœur. Malgré la nuit, les yeux lourds, le grelottement permanent de son corps, Alma fixe la matière étrange. Cherche à rétrécir. À se faire fourmi pour voyager dans ses lobes. Elle devient ce tout petit insecte aux longues antennes qu'elle parvient encore à distinguer et qui arpente les arcanes du labyrinthe miniature. Si elle survit, la liste s'allonge, si elle survit, elle se renseignera sur ces mystérieux organismes. Elle aimerait savoir si ce sont des parasites. Des déchets. Des verrues d'arbres. Ou bien s'il existe une interaction positive. Une symbiose possible entre eux et le tronc. Et même si la présence de certains lichens n'est pas finalement l'indice d'une forêt en bonne santé. Mais ça y est. Son corps à bout cesse de trembler, tenu dans la main ferme du sommeil. »
« Retour à la case départ pour Nina, fille du bûcheron et de la couturière, sans aucune bonne fée penchée au-dessus du berceau. Ce lieu, c'est un héritage trop lourd, exactement comme ces tasses de tisane qu'elle laisse traîner, dans lesquelles auraient longtemps infusé l'amour parental et les souvenirs d'enfance, mais dont les feuilles molles et détrempées ont désormais l'arrière-goût des rêves refroidis. »
« Un vieux qu'elle ne reconnaît pas dit qu'ils n'avaient pas à venir là, qu'il faut protéger les frontières, on ne va pas se laisser envahir. Puis un jeune homme déclare que ça suffit de payer pour l'Europe, qu'il n'en peut plus de vivre dans une véritable zone de guerre, avec des contrôles, des militaires omniprésents, sans même parler du bruit infernal des camions, des hélicoptères et des drones qui traquent les migrants dans la forêt nuit et jour. Une vieille dame acquiesce mais ajoute, compatissante, ces migrants, ils sont encore humains, après tout. »
« Une journaliste biélorusse, dont le nom n'est pas cité mais qui vit en Pologne depuis plu-sieurs mois, s'emballe sur la situation qu'elle qualifie de dramatique. D'une voix dure mais bizarrement chuchotée, elle accuse le dictateur de son pays d'orchestrer « une guerre hybride », d'avoir fait acheminer des réfugiés pour en instrumentaliser ensuite la présence en les « braquant » contre l'Europe pour se venger de sanctions à son égard. Quant au gouvernement polonais, elle l'accuse de bafouer le droit international en pratiquant le pushback, des renvois forcés illégaux, et en interdisant l'accès à la zone entre les deux frontières devenue un point aveugle du monde, inaccessible aux humanitaires, aux journalistes, aux non-résidents. La femme, visiblement très en colère, alerte sur la situation de centaines de demandeurs d'asile piégés dans l'une des plus vieilles forêts d'Europe, sans abri, ni eau, ni nourriture. Il y a des familles, des.
Nina change de station, elle en a assez entendu. Chacun ses malheurs, gros chêne ou petit bois. Elle songe que le monde est mal fait décidément, qu'il existe aussi des sortes d'exils pour ceux qui vivent toute leur vie là où ils sont nés sans avoir réussi à partir.
En taillant le chou, la phrase lui revient comme un boomerang. Ils sont encore humains, après tout. Elle a, non pas un doute, ça ne va pas jusque-là. Mais il y a comme une écharde glissée sous son crâne, qui la pique de son petit point vif et lui racle les gravillons de la conscience. Ça lui roule dans l'oreille, c'est désagréable. Est-ce que la réunion d'hier soir était faite pour elle ? Particulièrement les paroles énergiques de Wiktor qui appelait à débusquer les migrants là où ils se terrent, ses mots d'invasion, de contamination, de défense des valeurs de la patrie éternelle ? »
« En une fraction de seconde, la forêt te dresse les vibrisses et t'écarquille les sinus pour y planter sa marque odorifère : une fragrance unique d'herbes sauvages, de résine et d'organismes en décomposition. Pendant que ton guide tente d'ouvrir la porte de la cahute-cyclope - le cadenas lui donne visiblement du fil à retordre -, tu en fais rapidement le tour, en observes le bardage et les nœuds du bois, micro-cyclones qu'on dirait pris au piège du fleuve des veines. Sous tes chaussures, tu sens grouiller tout un monde dans le sol de feuilles et de brindilles. »
« Il se tait et tu devines qu'il se demande la même chose que toi. Que peuvent-ils bien se raconter ces arbres ? Ont-ils des bavardages et même des persiflages de voisinage, des échanges philosophiques ? Évoquent-ils entre eux la pire des espèces opportunistes, ni chenille processionnaire ni plante invasive, mais bipède agité qui s'acharne à inventer des dieux d'air et d'or pour mieux s'entretuer en leurs noms ? Tu songes qu'il ne doit pas y avoir beaucoup d'arbres, à part peut-être les plus végétalistes, ou les plus férus d'exopolitique, pour s'émouvoir ou s'inquiéter de l'autodestruction annoncée d'Homo sapiens. »
« Te voilà à peine arrivée et déjà la forêt absorbe le temps et tord l'espace pour mieux suspendre ton existence à la corde du silence. »
« Tu écoutes la scansion du vent, goûtes l'effluve d'un monde qui t'était jusqu'alors inconnu, gorgé du suc de l'aube, vertigineusement sexuel, quelque chose d'une peau qui s'étire dans la narine, un parfum d'aiguilles frottées et de sève fermentée dans le lait des sous-bois puis égouttée, lentement, dans la soie des limbes naissants. »
« Longtemps, il s'est dit que l'amour était vraiment une affaire impossible à cause de ça justement: on voudrait à la fois vivre avec et sans l'autre, c'est insoluble.
Tu acquiesces et penses à Kolia et à la ligne physique jamais franchie entre vous, l'entre-deux confus dans lequel vous vous situez. Tu songes que les frontières sont rarement des lignes droites mais plutôt de larges bandes mouvantes, des zones mobiles, sableuses, dans lesquelles on avance à petits pas, où l'on peut même parfois passer des années, en frontaliers d'une vie fantasmée. »
« [...] la forêt s'entremêle avec les fils de l'existence humaine, dont les subjectivités vivantes se rencontrent, se traversent et coopèrent pour tisser ensemble un dessin unique. »
« J'écris depuis une forêt.
Un puits d'arbres bordé de rage où pleuvent des gouttes d'éternité.
Vous qui lisez ce blog, savez les raisons pour lesquelles j'ai dû quitter Minsk.
Depuis le mois d'août dernier et la sixième élection de notre président », la répression opérée par le régime sur les médias indépendants n'a cessé de se durcir. De nombreux journaux européens ont pourtant titré sur les fraudes électorales, mais les mots n'ont de valeur que mus par une grammaire commune. Si quelques-uns en mâchent la matière pour en recracher une tout autre bouillie sémantique, repeindre les pans de la réalité aux couleurs de leur seul délire, ils ne sont plus que glaires immondes.
Mais je m'égare.
Et c'est dangereux, dans une forêt.
Vous savez qu'à la rédaction du journal, nous avons couvert de notre mieux les manifestations de ces derniers mois. De nombreux étudiants ont été molestés, arrêtés, certains torturés.
Plusieurs collègues d'une rédaction en ligne ont été jetés en prison, menacés de quinze ans de détention pour « haute trahison ». Il a fallu prendre une décision. Nous l'avons prise.
La plupart de mes amis et collègues sont actuellement à Varsovie. Cela aurait pu être mon cas aussi, mais j'ai eu la possibilité, par le biais d'une ONG environnementale dont je suis le travail depuis plusieurs années, de venir me « réfugier » dans une forêt exceptionnelle. Au moins jusqu'au début de l'automne.
J'avoue ne pas réussir à me projeter jusque-là.
Pourquoi vous écrire cela ?
Vous n'êtes pas sans savoir qu'il n'est pas dans mes habitudes d'employer le « je ». Pendant toutes ces années, mon métier a plutôt consisté à me défaire de ma subjectivité pour saisir des pans entiers de réalité partagée et rendre compte de ce qui s'approchait le plus d'une vérité commune - laquelle fuit de plus en plus de tous côtés, s'écoule obstinément dans les fleuves boueux des flux de communication du monde entier.
Pendant plus de vingt-cinq ans, j'ai écrit, travaillé, publié pour le maintien d'une information indépendante, et contre les abus du régime, tout contre sa répression, sa censure et ses compromis sions de marionnette russe. Toutes ces années, je n'ai reculé ni devant le risque ni devant l'étrange dépossession volontaire de ma vie qui s'opérait au profit de la Cause, plus juste, plus grande que moi : jusqu'à quel point ? Était-ce du sacrifice ? Peut-être, mais j'y perdais moins que j'y trouvais.
J'ai résisté à ma façon, enquêtant et écrivant sur tous les ingrédients d'une dictature qui ne dit pas son nom : mainmise sur les médias, culte surmesure, fraudes électorales, répression systématique des opposants, toujours le même pudding autoritaire saupoudré d'idéologie nationaliste et réactionnaire afin que jamais la levure d'une opinion publique n'enfle, que jamais d'autres voix ne prennent conscience d'elles-mêmes, de leur nombre, de leur puissance, que jamais elles ne s'agrègent en mie épaisse et consistante.
J'ai vécu pour mon métier, animée d'une foi en un monde plus juste et, sans doute aussi, portée par la fièvre addictive que confèrent les luttes collectives. Pourquoi, me direz-vous, ai-je accepté de me jeter encore et toujours dans une telle bataille ? D'où me venait cette éthique lourde comme une armure que j'enfilais sans rechigner ?
Sans doute du moteur insondable de ma soif de justice, mais aussi de ce que chacun de mes amis et collègues autour de moi donnait, comme dans ces pyramides humaines maintenues par la seule pression qu'exercent les corps les uns contre les autres. Un seul d'entre nous eût-il exprimé un découragement, tout se fût écroulé comme un château de cartes. Alors, au contraire, chacun donnait encore et toujours un peu plus de lui-même, enchaîné en une sorte de contrat tacite à l'effort d'autrui et à ses propres démons.
Certains vont sans doute se dire qu'on se fout bien de mes états d'âme de journaliste paumée, et qu'ils veulent juste retrouver ma plume aiguisée.
Mais désormais, exilée dans cette forêt, je ne peux plus démêler le je du nous.
Je découvre que toute solitude, même la plus extrême, est liée aux autres. Peut-être même tournée vers eux.
Quand on m'a fait cette proposition d'exil forestier, quelque chose s'est ouvert en moi, supplantant la douleur de devoir tout quitter, ou plutôt la doublant, à la façon d'une pièce thermocollante qui permet tout juste de faire tenir un vêtement mille fois rapiécé.
J'ai ressenti le désir puissant de voir où la forêt me mènerait.
Acculée au départ, à l'exil, il m'a semblé que la forêt pourrait m'aider à tailler quelque chose de nouveau en moi, comme une pointe de crayon qui ne demandait qu'à s'enfoncer autrement dans les plis du réel.
Je savais pourtant qu'il n'y avait aucune chance pour que je me transforme du jour au lendemain en forestière épanouie, moi qui ai poussé comme une tige de métal dans la banlieue industrielle de Minsk. Je n'allais pas chantonner dans les layons tel un petit chaperon rouge d'occasion (de rouge, je n'ai jamais eu que les cheveux, aujourd'hui rayés de gris car le temps s'amuse à dévaler mon crâne sur d'irrésistibles toboggans de cendre). Naïve, je crois l'avoir rarement été. J'ai trop lu, trop vite, trop tôt, et désormais trop eu accès à la crudité de la réalité et à la complexité humaine pour ignorer l'existence de grands méchants loups en chacun de nous.
Oserais-je finalement formuler l'idée grandiloquente que j'ai cru saisir là l'occasion de transformer un départ forcé en une quête obscure dont j'ignore moi-même l'objet ? Qu'importe.
Je ne cherche pas à me justifier. Simplement à traduire ce qui a lieu. Pourquoi ? me direz-vous encore. (Voyez comme je suis seule, j'imagine notre dialogue.)
Peut-être justement parce que je me trouve dans une forêt immense, aussi sublime qu'inquiétante.
Parce qu'il y a, au moment même où j'écris ces mots, des arbres et des bêtes autour de moi qui me renvoient sans cesse à ma place de chaînon vivant et remodèlent l'échelle des valeurs humaines.
Peut-être aussi, tout simplement, parce qu'écrire ceci est ma façon de traverser la solitude et ne pas devenir folle. »
« Alma n'aspire qu'à pouvoir porter son existence par elle-même. Elle aurait sans doute pu dire si des millions des gens partent, y compris leurs enfants sous le bras, en laissant tout derrière eux, c'est bien qu'il y a une raison suffisante. C'est bien que ce qu'ils s'apprêtent à perdre et qui va les oblitérer d'une partie d'eux-mêmes ne peut plus concurrencer ce qu'ils espèrent gagner. Mais elle ne dit rien, évidemment. Elle songe en elle-même qu'on part aussi quand on a traversé une frontière intérieure. Quand on refuse que sa vie soit une unité finie, limitée, étranglée. Une aire de souveraineté mortifère sans espoir de dehors. Qu'y avait-il pour elle, dans son pays ? Guerre. Pauvreté. Persécution. Tristesse bouchée des jours. »
« [...] la vie ne peut pas être le regret qu'on en a de son vivant. »
« Quelle heure est-il ? Plus rien ne semble pris dans la scansion du temps, parti râler ailleurs en les laissant là, sur le carreau d'une éternité fissurée. »
« Comment apercevoir encore l'humain sous l'écorce de la misère ? Comment y lire encore un avenir ? »
« À quoi ça tient finalement, à la grande loterie de la vie, d'être confortablement installé dans un chez-soi, devant la télé, ou bien de l'autre côté de l'écran, tout entier contenu dans le terme de migrant ?
Pourquoi ont-ils, justement eux, glissé dans le goulot du mot-bouteille, pour se retrouver comme ces maquettes miniatures de navires, embaumés vivants derrière la vitre des regards ? »
« [...] moi aussi j'ai dû accepter à un moment de ma vie que la plupart des gens ne veulent pas s'approcher de ce qui ressemble le plus à une vérité. Ça se saurait, si l'humain carburait au rationnel. En tout cas, je crois qu'il y a pour chacun les vérités auxquelles on veut bien se frotter et, pour toi comme pour moi, j'ai l'impression qu'elles sont politiques. Et puis il y a celles qu'on évite sans cesse, qu'on contourne en se dessinant des excuses, en s'inventant des empêchements, des montagnes d'obstacles parce que, dans le fond, on est terrorisé à l'idée de se regarder en face. Alors on consolide chaque jour le ciment de notre petit récit intérieur. C'est fou ce qu'on est capable de faire pour s'aveugler sur nos propres contradictions, à commencer par les faire porter par d'autres, afin de ne pas entendre ce qu'on veut, ni combien on a peur de ce qu'on désire. J'ai compris ça, quand j'ai quitté ma femme. Et crois-moi, ça n'a pas été sans douleur. »
« J'écris depuis une forêt.
Je ne crois pas que le sens de la vie soit niché dans un recoin de mon être, et encore moins qu'il va m'être révélé en fixant les branches d'un noisetier. Je n'ai toujours cru qu'en un sens qui se bâtissait dans l'interaction et la rencontre. Avec un bison. La forêt. Un homme des bois. Toutes formes d'altérité.
Il y a peu, j'ai d'ailleurs dit à mon seul ami ici - un homme-mésange qui vole jusqu'à ma clairière de temps en temps -, que je ne supportais plus l'état de mon pays et du monde, et que face à l'océan de cynisme et de violence dans lequel nous barbotons tous les jours, je ne voyais plus comment ne pas désespérer, ni comment pouvoir encore créer, oser l'affront du geste d'écrire, le texte impossible, pendant que le monde est là, la gueule béante de cruauté, sa carapace d'écailles fendue au flanc.
Oui, la noirceur du monde me mange les paupières et le langage n'est jamais à la hauteur du réel, ni du tombeau que l'homme se creuse.
Mais alors, lui ai-je demandé, faut-il se taire et tendre la joue nue à l'uppercut de la réalité? Cracher sur l'art, l'écrabouiller une bonne fois pour toutes dans sa flaque de représentation, en finir avec la poésie, laisser le laid dans son jus, la beauté dans sa lumière ? Est-ce que la plus haute exigence d'écriture ne se résout que dans le silence ? Après tout, à quoi bon vouloir exister et se battre avec des mots et des idées ?
Mon ami a ramassé une feuille de hêtre qu'il a fait rouler entre ses doigts et m'a lancé : peut-être pour pouvoir continuer à se poser librement ces questions ? II a ajouté qu'écrire, pour lui qui ne le faisait pas mais qui fait bien d'autres choses, c'était tenter, et qu'il valait sans doute mieux les essais de ceux qui risquent, plutôt que les certitudes de ceux qui, sans avoir cherché, pensent avoir trouvé.
Alors c'est vrai, j'ai choisi l'impureté du texte, l'exigeante imperfection du travail de scribe qui cherche à donner forme, dans la matière verbale, à ce qui nous traverse et emprunte, pour un moment, la voie de notre existence. J'ai choisi le langage, car quoi d'autre que ce fil tendu au-dessus du vide sur lequel progressent nos vies de funambule ? Quoi d'autre que le taillage des mots pour tenter d'habiller ou déshabiller le réel et parvenir à tracer en soi une poéthique de la contre-horreur ?
Depuis que je vis seule, ici, entourée de végétaux et d'animaux, écrire et lire me semblent de plus en plus un exercice de couture sociale, une contre-frontière nécessaire, qui relie en silence les êtres vivants. Lire et écrire, c'est finalement imiter ce que font les arbres depuis toujours: synthétiser les particules du monde pour les transmuer en oxygène.
Je suis donc devenue une femme qui prend une douche froide par semaine mais qui sent son corps se ranimer au contact d'un homme-mésange, de la marche en sous-bois et de la lecture quotidienne, une femme des lisières qui aiguise, bon an mal an, dans son arrière-cuisine forestière, des lames poétiques qui ne sauveront ni le monde ni elle, mais qui cherchent seulement à faire une petite entaille au réel, un coude de lumière.
On peut y voir une forme d'égoïsme, pire, une vision bourgeoise et égotiste de l'art car, bien sûr, ne pas pouvoir écrire ou lire ne tue pas le corps pas aussi vite que la privation d'eau, de nourriture, de soin.
Je crois pourtant que c'est un luxe nécessaire, un caprice vital qui revendique une part de miracle esthétique pour chacun, une résistance poétique face à la dureté du monde et la tyrannie de l'absurde. »
« Il sait oui, que cette forêt primaire qu'il aime tant, qui semble conçue pour le triomphe de la beauté et où croissent des espèces mutualistes, un bestiaire architecte, des arbres capables de fabriquer leur propre substance organique et d'en fournir aux autres, est en train de devenir un piège mortel pour réfugiés en quête d'un paradis qui ne veut pas d'eux. »
« Alma sait déjà que la souffrance de la perte ne suffira pas à faire taire le monde et les oiseaux. Elle sait que la terre continuera son inexorable rotation. Que rien ne manquera à ceux qui n'ont rien perdu. Et c'est un trop grand et douloureux savoir de mesurer sa solitude à l'aune d'une mort bouchonnée comme un non-événement dans le poing du ciel, balancée à la corbeille de la nuit dans l'indifférence de tous. »
« J'écris depuis une forêt devenue piège où des gens souffrent et espèrent.
Pour eux, chaque heure saigne en silence.
Avisant mon exemplaire de Dante sur la table, l'homme-mésange m'a demandé l'autre jour: Alors, c'est comment, L'Enfer ?
Au départ, lui ai-je répondu, j'étais sidérée par les supplices décrits par Dante, la modernité du texte et l'implacable cruauté des descriptions qui forment une chambre d'écho presque insoutenable avec le monde d'aujourd'hui. Comment, en effet, ne pas être impressionnée par l'imagination d'un poète florentin du XIII siècle qui a produit un texte à la fois proche de la science-fiction et apte à ouvrir de telles catégories d'images et de pensées, une sorte de galerie du « mal » commis et subi, un festival d'êtres vils, cruels, malhonnêtes et de corps suppliciés, affamés, mutilés, désespérés ?
Comment ne pas être sidérée aussi en songeant que tant de personnes endurent mais en dehors de toute fiction, de toute mise en scène du fantasme religieux du péché, bien commode pour justifier les souffrances décrites - des atrocités du même acabit, comme si le poète avait anticipé notre nécessaire besoin de représentation de l'horreur ?
D'ailleurs, pourquoi, en dehors de notre élan voyeuriste, est-ce L'Enfer qui a marqué les esprits de tout l'Occident et pas la splendeur du Paradis vers laquelle tend pourtant toute l'œuvre ? Qui se souvient du Paradis? Pire: qui le désire ?
Nous ne sommes pas des êtres assoiffés du bonheur d'autrui, ni même sans doute du nôtre, voilà ce que m'a rappelé L'Enfer, ai-je dit à l'homme-mésange. Mais cela n'empêche pas d'aspirer à ce que la paix soit désirable, en dehors de toute morale religieuse. Sans doute même que tout notre processus d'« humanisation » est un cheminement qui doit être guidé par un idéal de raison tout en ayant conscience de notre propre irrationalité, notre agressivité latente et notre fascination pour le mal dont la possibilité semble logée en chacun de nous comme des atomes froids qui ne demandent qu'à entrer en collision avec autrui - et contre lesquels il nous faut sans cesse lutter.
Il me semblait justement que l'homme-mésange était de ceux qui réussissaient à habiter la tranquillité, à la rendre grisante. Quand je lui ai dit ça, il a soulevé un sourcil, circonspect, et m'a lancé : Tu te trompes, tout le monde tangue, moi le premier. Le véritable enfer des humains, c'est ce désir de paradis en nous. »
« J'ai quitté la forêt.
Son pouvoir de métamorphose, ses chemins de traverse et ses carrefours inattendus.
L'homme-mésange m'a raconté qu'un jour, enfant, il s'y était perdu. C'était au début de l'automne, comme aujourd'hui. Il devait avoir huit ou neuf ans et était allé jouer tout seul et trop loin sous les arbres. Il connaissait pourtant cette partie de la forêt comme sa poche et savait que d'autres lui étaient interdites.
Mais ce jour-là, poursuivant de son arc en bois des créatures imaginaires, il s'était enfoncé dans les broussailles, n'avait pas fait attention au changement de végétation autour de lui ni pris conscience qu'il n'était plus sur des sentiers connus mais tout simplement perdu sous des sapins immenses. Il avait disparu plusieurs heures. L'obscurité était tombée.
Il était seul, dans le noir et le froid, incapable de retrouver son chemin.
Et puis il avait tendu l'oreille et perçu un bruit lointain, insistant, de plus en plus distinct. C'était son père, venu avec sa camionnette jusqu'à la lisière et qui klaxonnait sans répit pour le guider dans la forêt obscure. Parfois on se perd aussi pour que quelqu'un vienne nous chercher.
J'ai détaché mes cheveux.
J'aime en sentir le poids de lianes libres sur mes épaules.
Demain matin, je serai loin.
Je signerai le bail de la lutte, à nouveau, différemment.
J'imaginerai l'hiver arriver, la neige écarlate.
Je regarderai dehors, par le carreau du langage.
Une coulure se formera, que je poursuivrai de l'index, avant d'en essuyer la larme dans le cadre du bois.
Et je songerai, même si la panse du monde se gonfle chaque jour d'horreur et que le temps déroule sous nos pieds son suaire silencieux, qu'il existe des printemps. »
Quatrième de couverture
Trois femmes, une forêt.
La forêt c'est la dernière forêt primaire d'Europe, aux confins de la Pologne. Un sanctuaire sauvage peuplé d'une grande faune disparue ailleurs. C'est là que vit Véra, journaliste biélorusse exilée depuis le printemps au milieu des arbres et des bêtes.
C'est là qu'est revenue s'installer Nina, elle qui a rêvé que sa beauté lui ouvrirait les portes de l'Occident mais qui, remâchant ses illusions perdues, occupe avec son fils l'ancienne maison forestière de ses parents. C'est là, enfin, dans cette « zone rouge » où patrouillent désormais les militaires, qu'Alma tente de franchir la frontière.
Sans qu'elles le sachent, la forêt va entremêler le destin de ces trois femmes. Mais comment traverser ce labyrinthe ? Quelle direction prendre ?
Révélée par son formidable Solak, couronné de plusieurs prix littéraires, Caroline Hinault signe ici, sur les traces de la Divine Comédie de Dante, un magnifique deuxième roman inspiré d'événements ayant eu lieu à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie à l'automne 2021.
Ses trois héroïnes, plongées au cœur de la forêt primaire, y explorent chacune une part de nos peurs et de nos désirs les plus profonds, et la façon dont le langage peut chercher à se faire contre-frontière poétique.
Née en 1981 à Saint-Brieuc, Caroline Hinault est agrégée de Lettres modernes.
Elle enseigne la littérature à Rennes où elle vit aujourd'hui. Son premier roman, Solak, a paru en 2021. Salué par la critique, il a reçu huit prix littéraires dont le prix Michel Lebrun 2021, le Trophée 813 du roman francophone 2022 et le prix Marie-Claire Blais 2023. En 2022 a paru dans la collection la brune un récit : In carna, fragments de grossesse.
Éditions Rouergue, Collection La Brune, mars 2024
183 pages

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