Une histoire totalement improbable, et pourtant. À Brême, juste après la guerre, une commission s’interroge très sérieusement "faut-il « dénazifier » des mainates qui sifflent l’hymne nazi ?"
Dit comme ça, on pourrait sourire. Mais très vite, le malaise s’installe.
J’ai été happée par ce mélange d’érudition et d’absurde, où tout semble minutieusement documenté, et pourtant tout vacille. À commencer par cette question vertigineuse « Comment traduire des gazouillis en termes de droit [...] ? »
À travers le capitaine Lenz, un peu perdu dans cette mission insensée, c’est toute la mécanique de la dénazification qui se grippe sous nos yeux. À force de vouloir tout juger, tout classer, tout purifier, on finit par toucher à quelque chose d’aveugle, presque inquiétant. Répétée jusqu’à l’absurde, « dénazifier les instituteurs, les ouvriers, les cheminots[...] », elle finit par révéler ses limites.
Ce que j’ai trouvé très fort, c’est cette manière de montrer l’absurdité sans jamais forcer le trait. L’humour est feutré, mais il pique juste où il faut. Et derrière, il y a cette impression persistante, celle d’un monde qui cherche à se reconstruire sans vraiment savoir comment penser ce qu’il vient de traverser. Une sensation d’étrangeté diffuse, comme si l’Histoire elle-même avait perdu ses repères.
La forêt, elle, devient presque un refuge. Un lieu à part, chargé de mémoire, où résonnent encore des fragments du passé. Une forêt où, peut-être, ce sont moins les oiseaux que les hommes qu’il faudrait interroger.
Et puis il y a aussi ces silhouettes en arrière-plan, les femmes des ruines, les vies brisées, la culpabilité qui circule sans jamais vraiment trouver où se poser. Un conte philosophique qui ne se laisse pas apprivoiser facilement, mais qui ouvre de nombreuses pistes de réflexion sur la responsabilité, la mémoire, la justice et sur cette étrange tendance humaine à vouloir donner du sens là où il n’y en a peut-être pas.
Il m’a parfois déroutée, souvent fascinée.
Une lecture singulière, subtile, parfois déstabilisante certes, à condition d'accepter de ne pas tout comprendre de cette grave farce.
Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres.
« « Ce que nous pouvons tenir pour assuré, c'est que le nouveau régime, sous la tutelle de ses libérateurs, que vous représentez ici, honorable capitaine Lenz, nous a nommés, simples citoyens, sur la foi de notre intégrité morale, de notre neutralité politique, pour, tout simplement, en un mot comme en cent, dénazifier l'Allemagne. » À cet instant, le vieil homme, ployant l'échine comme s'il avait reçu sur sa nuque le poids du monde, s'emporta de nouveau : « Oui, dénazifier l'Allemagne, ce qui n'a pas d'autre sens que dénazifier les instituteurs, dénazifier les gendarmes, dénazifier les ouvriers du secteur de la chimie, dénazifier ceux des charbonnages, dénazifier les éditeurs, dénazifier les imprimeurs, dénazifier les éducatrices des jardins d'enfants, dénazifier les ferronniers, dénazifier les bûcherons, dénazifier les employés des caisses d'assurance maladie, dénazifier les secrétaires de banque, dénazifier les officiers, dénazifier les sages-femmes, dénazifier les capitaines de la marine marchande, dénazifier les cheminots, dénazifier les cadres supérieurs et subalternes des ministères, dénazifier les chanteurs de cabaret et leurs costumiers, et leurs impresarios, dénazifier les grutiers, les avocats, les pêcheurs, les gardes-barrières, les employés des pompes funèbres, les scribes des cabinets d'assurance... » Hors de lui, il chancelait. Et c'est très doucement, sans hausser la voix, de peur de le chasser trop brutalement de son rêve, que le capitaine Lenz se permit d'ajouter : « Et les oiseaux, dans votre liste, où se trouvent-ils nichés ? Ni dans leur ensemble, ni sous la seule espèce des mainates ils n'apparaissent dans votre liste, monsieur Niege. » »
En exergue
« Des peuplades de l'Orénoque n'existent plus: il n'est resté de leur dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres.»
François-René de Chateaubriand
« Si moi, Aguirre, je veux que les oiseaux meurent sur les arbres, les oiseaux mourront sur les arbres. »
Aguirre, la colère de Dieu
« Et maintenant il se retrouvait à cet endroit abîmé du monde, sans idée de ce que l'on attendait de lui. Il resta longtemps ainsi, le front appuyé contre la vitre, étonné de ne pas se sentir malheureux. »
« Tout en mangeant ses œufs au plat, il relut sa lettre de mission. Elle s'ouvrait par un récapitulatif des accords de Potsdam du 2 août 1945. Ces accords réaffirmaient les engagements pris à Berlin le 5 juin 1945 par les quatre membres de l'alliance antihitlérienne, un mois après la capitulation sans conditions du Troisième Reich. L'URSS, les États-Unis, l'Angleterre, la France annonçaient assumer les compétences régaliennes, administratives et économiques de l'État allemand. Cette proclamation les engageait à démilitariser, décartelliser, démocratiser et dénazifier la société dans son entier. »
« À la fin, le major général W. Owen n'était pas loin de délirer. Il en donnait l'impression. Ses tempes s'étaient ornées d'une couronne de sueur. S'arrêtant brusquement de parler, il sembla sortir d'une fièvre. Mettant brutalement fin au rendez-vous, il raccompagna le capitaine Lenz, sans un regard, jusqu'au seuil de son bureau. Au moment de tourner les talons, Lenz entendit le général lui demander, d'une voix redevenue raisonnable : « Avez-vous, au moins, des enfants, capitaine ? » et la porte claquer avant qu'il puisse lui répondre. Le capitaine Lenz ne reverrait pas le major général W. Owen. On ne descend jamais deux fois dans le même fleuve. On ne revoit jamais deux fois la même personne. Il le regretta sur l'instant. La question intime du général, bien que de pure convention, l'avait touché. Surtout, ces mots en trop, « au moins ». « Au moins », pourquoi cette formule comme du cyanure dans quoi la phrase aurait été trempée ? Elle avait éveillé en lui un besoin de s'épancher. Ce besoin lui restait maintenant sur le cœur. »
« Oskar lui montra, pendues aux basses branches des hêtres, entortillées aux joncs des marais, roulées en boule dans les sillons, ces pelures d'aluminium bruissant aux vents du nord. Rien à voir avec les éclats de lune qu'il avait cru voir se refléter sur le miroir des marais. Il éprouva à cette découverte une excitation misérable. Comme si, enquêtant sur les sources du Nil, il avait découvert le tout-à-l'égout d'un hammam de Khartoum. »
« Ce temps passé à suivre les berges de la Weser, chaque soir, depuis son arrivée à Brême, était-ce du temps allemand ou du temps américain, du temps à lui, du temps soustrait à celui de sa vie ? En tant qu'occupant, était-ce du temps qu'il récupérait sur les vaincus ? Au même titre que les cargaisons de charbon, les machines-outils, les prototypes de fusées, les tableaux des musées. Ou bien occuper, être un occupant, cela lui coûtait-il de son propre temps ? Est-ce que c'était ça, occuper un pays ? Occuper son propre temps dans le pays en question ? »
« - Si je vous suis, c'est le procès d'une forêt qu'il s'agirait d'instruire...
- Vous n'êtes pas loin du compte, capitaine Lenz. »
« Du duvet en cristaux, essentiellement, mais augmenté d'antimoine, d'arsenic, de débris calcinés. La blancheur du givre dominait, mais au premier contact un crissement métallique se faisait entendre. C'était une ouate truquée. Ce qui tombait sans discontinuer sur ce pays, dès avant les bombardements, les incendies des villes, les campagnes consumées, les braseros dans les caves inondées parce que cela avait commencé avec les autodafés, les bûchers, l'haleine des crématoriums, c'était du charbon. Charbon qui cliquetait, deux ans après la fin de la guerre, sur les vitres des maisons. »
« Georg Niege, les yeux au plafond, déclama : "Considérez les corbeaux ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'ont ni cellier ni grenier; et Dieu les nourrit. Combien valez-vous mieux que les oiseaux !" Vous reconnaissez ? Saint Luc. Oui. » Il étendait les bras, qu'il avait longs et décharnés. Un pasteur inspiré, des psaumes plein la bouche, en mal de chaires saintes. « L'unité de la SS que nous évoquons s'est entraînée dans ces bois des années 30 jusqu'à la fin de la guerre. Chaque jour, durant ces années, il s'est trouvé des centaines d'hommes en armes à courir sur les chemins, à tirer sur les troncs, à hurler des ordres dans les clairières. Surtout, pour ce qui nous concerne, à entonner, du matin au soir, des chants militaires... Et parmi ces chants, le Horst-Wessel-Lied, qui fut, de 1933 jusqu'à la fin, l'hymne officiel du Troisième Reich. Dans cette forêt, ou à sa lisière, comme dans toute forêt, vivaient mésanges, grives, fauvettes, éperviers, pics, hiboux. Mais également, plus problématique, une population de mainates, qu'on appelle également "merles des Indes". Ces volatiles, mieux que les perroquets, imitent à la perfection la voix humaine. C'est ainsi que les mainates de la forêt de Hasbruch chantaient ce qu'ils entendaient, sans souci de la saison, ni de l'idéologie. Ils sifflaient à tue-tête le Horst-Wessel-Lied. »
« Une musaraigne anxieuse qui s'agite sans trêve, qui peut périr de peur un excès d'hormones l'empoisonne, tant elle représente une proie facile et le sait. Le programme de ses abris souterrains a été commandité par le Führer dès 1936. Dès cette date l'Allemagne n'est pas encore en guerre, Hitler songe à s'enterrer. Il n'a déclaré cette guerre que pour vivre sous terre, alternant ses siestes morveuses et ses trottinements de souriceau, pissant son ersatz de thé, hurlant contre ses généraux, se recouchant dans son lit défait pour épuiser ses dernières réserves lipidiques. Hitler fut cette musaraigne craintive qui mit à sac le monde à la seule fin de pouvoir hiberner et se suicider au fond de son terrier. »
« À chaque fois qu'il se mettait en marche, il lui semblait pénétrer dans l'intérieur d'une contrée ennemie. Contrarié par des décors inhumains, il n'en persistait pas moins à aller de l'avant. Il arrivait bientôt en face d'un chemin couvert de neige que l'excès du froid avait durcie. Il butait sur des tranchées antichars demeurées béantes. L'arrêtait, par sa fange et par sa puanteur, le bras mort d'une rivière. Le triste aspect des lieux, l'horreur de ces solitudes l'épouvantaient. Il se croyait aux extrémités du monde habité. Ses regards sombraient dans cette nature partout inanimée. Il voulait s'en retourner avant que le ciel même et la lumière viennent à lui manquer. L'espoir était épuisé. En lui, le dépit était le sentiment le plus solide. Il aurait pu le peser. Il lui était arrivé, une fin d'après-midi, d'hésiter davantage que d'habitude. Il était revenu sur ses pas, avant de reprendre sa marche en avant, s'était ravisé, avant de repartir et enfin, sans y songer vraiment, d'amorcer un retour vers l'hôtel. À soixante ans, il ne se souvenait pas de périodes de sa vie où il se serait vraiment senti exister. II avait toujours éprouvé une certaine indifférence à l'égard de lui-même. Là, au bord de cette rivière inconnue, parmi ces sous-bois décorés d'aluminium, dans des moments qui, comme tous les autres, ne lui appartenaient en rien, il lui semblait s'apercevoir de plus loin encore. Ce qu'il percevait de sa personne, c'était une silhouette que l'éloignement écrasait, une figurine plat d'étain dépourvue d'épaisseur. »
« Ça l'intriguait. Ou était-ce simplement qu'il avait le temps d'y songer ? Quand des phrases lui venaient, pourtant percluses de complexes, il lui arrivait de vouloir se coucher dedans. Non pas qu'il les trouvât belles, mais le simple fait de s'en sentir capable lui plaisait. À cette époque, il se tint très près de l'écriture. Un rien aurait pu l'entraîner à former des phrases. Cette proximité seule suffisait à lui donner satisfaction. Il lui semblait regarder par-dessus le mur d'une vaste propriété. Il y admirait des arbres très beaux. Les oiseaux qui y nichaient n'avaient pas encore été baptisés. Mais il pressentait que s'il s'était accordé le droit d'écrire, la satisfaction en aurait été sans lendemain. C'est-à-dire qu'il n'était pas un écrivain du genre qu'il aurait aimé lire. Le lecteur en lui attendait autre chose de la littérature que ce qu'il se sentait capable d'écrire. Ce qu'il aurait eu plaisir à écrire, eh bien, en tant que lecteur, il ne l'aurait pas goûté. Tel un viticulteur passionné, attaché à son domaine familial, prenant un plaisir jamais démenti à son métier, à chaque geste de son quotidien, connaissant par cœur, comme un poème aimé, la nomenclature des cépages et la géographie des domaines, mais avec ceci de pathétique et définitif, qu'il n'aurait jamais pu aimer son propre vin. Ou, s'il l'avait apprécié, qu'il n'aurait pu être son vin préféré. »
« « Ce que nous pouvons tenir pour assuré, c'est que le nouveau régime, sous la tutelle de ses libérateurs, que vous représentez ici, honorable capitaine Lenz, nous a nommés, simples citoyens, sur la foi de notre intégrité morale, de notre neutralité politique, pour, tout simplement, en un mot comme en cent, dénazifier l'Allemagne. » À cet instant, le vieil homme, ployant l'échine comme s'il avait reçu sur sa nuque le poids du monde, s'emporta de nouveau : « Oui, dénazifier l'Allemagne, ce qui n'a pas d'autre sens que dénazifier les instituteurs, dénazifier les gendarmes, dénazifier les ouvriers du secteur de la chimie, dénazifier ceux des charbonnages, dénazifier les éditeurs, dénazifier les imprimeurs, dénazifier les éducatrices des jardins d'enfants, dénazifier les ferronniers, dénazifier les bûcherons, dénazifier les employés des caisses d'assurance maladie, dénazifier les secrétaires de banque, dénazifier les officiers, dénazifier les sages-femmes, dénazifier les capitaines de la marine marchande, dénazifier les cheminots, dénazifier les cadres supérieurs et subalternes des ministères, dénazifier les chanteurs de cabaret et leurs costumiers, et leurs impresarios, dénazifier les grutiers, les avocats, les pêcheurs, les gardes-barrières, les employés des pompes funèbres, les scribes des cabinets d'assurance... » Hors de lui, il chancelait. Et c'est très doucement, sans hausser la voix, de peur de le chasser trop brutalement de son rêve, que le capitaine Lenz se permit d'ajouter : « Et les oiseaux, dans votre liste, où se trouvent-ils nichés ? Ni dans leur ensemble, ni sous la seule espèce des mainates ils n'apparaissent dans votre liste, monsieur Niege. » »
« Le vieil homme répondit : « Ce que nous reconnaissons comme étant notre mission, nous, "Commission principale de dénazification de la cité de Brême", c'est, en premier lieu, de désigner et condamner les citoyens coupables d'avoir servi le régime hitlérien, en second lieu de faire en sorte que la propagation dans le temps et l'espace d'éléments culturels spécifiquement nazis puisse être jugulée, et ce, définitivement. Or, comme nous l'avons déjà dit et répété, ces oiseaux de la forêt de Hasbruch sont coupables à nos yeux, comme à nos oreilles, de siffler un hymne nazi. Cet entêtement même est criminel, nul ne peut le nier. » Jacob Lenz reprit la parole : « Mais, monsieur Niege, constatez combien il est difficile de caractériser ce phénomène et d'estimer s'il y a bien là trouble à l'ordre public. Comment traduire des gazouillis en termes de droit, statuer si ces comportements, somme toute naturels, sont du ressort de notre juridiction ? Et puis, vous le dites vous-même, ces oiseaux sifflent un air interdit, mais les témoins affirment n'en pas reconnaître les paroles. Ils ne font aucune propagande. Puisque seuls les mots, les phrases, sont susceptibles d'en produire.
- Non, détrompez-vous, capitaine Lenz. Cette interdiction de diffuser ou d'interpréter un chant nazi, laquelle interdiction découle directement du procès de Nuremberg, concerne tout aussi bien la mélodie. Ainsi, même avec d'autres paroles, fussent-elles apolitiques, grivoises, burlesques, ou tout ce que vous voudrez, ce chant demeure illégal. En Autriche, des dispositions similaires s'appliquent en vertu d'une loi votée cette année même. » »
« - J'ai cru comprendre que tout drapeau américain affiché en extérieur doit être descendu, retiré chaque soir et mis à l'abri, sauf s'il est éclairé par un projecteur.
- Oui, on n'a pas le droit d'abandonner notre drapeau dans le noir, comme un enfant qui aurait peur de faire des cauchemars. »
« La greffière répondit : « Ici, en zone américaine, à partir de la loi de Libération, il leur a été adressé par la poste sur la base d'un recensement.
- Fort bien. C'est là que je voulais en venir. Avant même de se demander si certains, parmi nos volatiles suspectés de nazisme, savaient, dans un premier temps, lire, puis, dans un second temps, écrire, je voudrais savoir si, à votre connaissance, chacun d'entre eux disposait d'une adresse postale à laquelle aurait pu lui être adressé le fameux questionnaire ? »
Le visage du vieux Niege grinça de tout son fer-blanc. Si les temps avaient été autres, la faim moins pressante, la honte plus discrète, peut-être aurait-il été capable de sourire. Mais l'époque était au grincement. Lui, le vieux Niege, et tous les autres vivaient de rouille, et rien dans ce monde n'aurait pu les sauver de cette raideur. »
« Le capitaine Jacob Lenz se trouvait d'humeur légère ce matin-là. Ces profonds étrangers avec lesquels il partageait ses journées depuis un an, il les voyait soudainement comme des partenaires de jeu. D'un jeu absurde dont personne ne maîtrisait les règles, mais dont le principe premier était de les distraire. Ou simplement de les occuper. Qui était le metteur en scène de cette farce ? Cela importait peu. Nul ne s'en souciait. Tous étaient là pour ne pas avoir froid, puisque l'hiver était de retour. Et puis pour passer le temps, penser à autre chose qu'au deuil et à l'humiliation, sûrement pas pour juger de la compromission d'une bande d'oiseaux dans les crimes du nazisme. Le capitaine Jacob Lenz entreprit de leur raconter l'histoire d'un bataillon américain durant la bataille de Normandie. « Après la prise de Cherbourg, les hommes du VIII corps ont avancé vers le secteur de La Haye-du-Puits. Là, du 3 au 14 juillet, ils se sont retrouvés prisonniers du bocage, bloqués par les haies. Un bataillon tenait une position le long d'une voie de chemin de fer. Temps magnifique. Un matin, on entendit une balle siffler. Une autre. Une autre encore. On les mit en alerte. Ils creusèrent des trous, s'enfoncèrent dans la terre. Les journées devinrent très longues. Ils ne comprenaient pas ce qui les menaçait. On ne voyait rien en face. Ils s'assoupissaient, recroquevillés dans leur abri. Dans leur sommeil, ils mordaient la terre. Cela sifflait toujours. Sans détonation. L'incompréhension les rendait malades. Après une semaine d'angoisse, ils découvrirent l'ennemi: des merles qui imitaient le bruit des balles. En un mois de bataille, ces oiseaux avaient adopté ces nouveaux chants. Et s'en servaient pour s'appeler, de part et d'autre des prés.
- Jolie anecdote, ironisa le vieux Niege, mais j'avoue ne pas voir le lien avec notre affaire.
Il n'y en a pas, effectivement. Et s'il n'y en a pas, c'est parce qu'à aucun moment les officiers de ce bataillon de l'armée américaine n'ont songé à traîner ces merles normands devant un tribunal militaire, et encore moins à les conduire devant un peloton d'exécution pour fait de trahison ou de collusion avec l'ennemi. »
Le vieux Niege s'étranglait de rage. Se forçant à sourire comme si on lui faisait une mauvaise blague, il répétait : « Vous êtes un sophiste, mon capitaine. Un sacré sophiste, ne pensez-vous pas ? » Il misait sur une intonation vaguement interrogative pour ne pas sembler se dresser contre l'Américain, mais sa fureur était réelle. »
« Enfin, il parvint à dire : « Je n'en sais rien. Je n'y comprends pas grand-chose. » Il tenta d'expliquer à Irma et à son fils l'affaire des oiseaux parleurs. Il constata aussitôt qu'il était incapable de résumer cette histoire, une histoire dans laquelle il baignait pourtant depuis son arrivée à Brême. Après un an, il ne savait toujours pas ce dont il s'agissait. Si c'était une histoire capitale ou mineure, s'il y avait un enjeu à ce dossier, et si oui, dans quel domaine ? Et lui, dans cette commission, siégeant parmi ces Allemands apathiques, qu'est-ce que ça signifiait ? En quoi pouvait-il être concerné par ce tribunal de fantoches, dans ce pays mort, si loin de sa vie ? Et surtout, qui avait pu songer à le convoquer, avait pu estimer qu'il serait l'homme de la situation ? Il bredouilla, pas très éloigné des larmes. Le silence s'installa de nouveau dans le salon. »
« Tout recommençait. C'était encore la même réunion, la même situation. Des paroles, des arguments, des sentences qui se répétaient depuis des mois. Et tous autant qu'ils étaient, du moins pour ceux qui s'exprimaient, qui faisaient semblant d'en être, de croire à ce qu'ils faisaient, l'affaire des oiseaux était devenue une pure abstraction. Une équation logique dont on avait oublié qu'elle nichait à deux pas de là, au cœur d'une chênaie magnifique, parmi les odeurs de champignons, les grognements des sangliers. La commission n'avait pas pris l'initiative, par exemple, de se déplacer, d'aller voir, entendre ces fameux oiseaux parleurs. Le capitaine Lenz s'en plaignit. « J'aurais aimé que l'on se rende dans ces clairières où chantent les mainates. N'auriez-vous pas envie d'entendre les oisillons au moment de la becquée ?
- Êtes-vous sérieux, le cri des oisillons, à cette saison ? Vous nous faites là un drôle de numéro d'ornithologie ! » »
« L'un des derniers soirs avant son départ, le capitaine Lenz dîna à l'hôtel avec Irma Meseritscher. Depuis qu'il avait appris l'arrestation de son fils, il avait lâchement évité de la croiser. Il ne s'était pas senti capable de lui adresser la parole. Qu'est-on censé dire à la mère d'un criminel de guerre ? II n'en avait aucune idée. Et encore moins le courage pour tenter la chose. Mais là, ce soir-là, alors qu'il avait fait en sorte de rentrer très tard, elle était assise dans la grande salle. L'attendait-elle ? C'est elle qui proposa de dîner avec lui. Il lui demanda si elle avait des nouvelles d'Oskar. Elle n'en avait aucune. Elle lui dit qu'il ne fallait pas qu'il se force à parler de son fils, que maintenant elle était morte, que plus rien n'avait de sens. Que quelque chose avait fini, qui ne reviendrait plus. Elle ajouta qu'elle était étonnée de constater que la plus grande tristesse peut être un allègement. « Je suis montée très haut. Je monte encore. Je vois tout minuscule. Bientôt invisibles, l'odeur de ma mère; Stalingrad; Noël 41 notre dernier en famille ; les ruines de Brême; l'encre de mes cahiers d'écolière; les crimes de mon fils, et moi-même, plus insignifiante que tout parmi ces choses infimes... » Après un silence, elle ajouta : « Mais vous, votre tristesse, elle semble si lourde. Elle n'est pas comme la mienne. C'est que la mienne est encore neuve. Peut-être que c'est autre chose chez vous. Mais en tout cas, ça fait le contraire de vous alléger, n'est-ce pas ?» »
Quatrième de couverture
« Le capitaine Lenz finissait par se prendre au jeu. S'il n'avait aucun intérêt dans l'affaire, c'est qu'il ne la comprenait pas. Mais sa curiosité était piquée. Et puis, défendre la cause de ces oiseaux allemands, démontrer qu'ils n'étaient pas de fervents nazis représentait somme toute une occupation préférable à l'ennui. »
Jean-Yves Jouannais, né en 1964, est professeur à l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Il a publié, notamment, L'Idiotie (Beaux-Arts livres), Artistes sans œuvres (Verticales), Les Barrages de sable (Grasset). De 2008 à 2024, il est l'auteur du cycle de conférences-performances, L'Encyclopédie des guerres, au Centre Pompidou (Paris).
Les Éditions de l'Observatoire, mai 2022
365 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson

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