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mardi 13 février 2024

Le grand cercle ★★★★☆ de Maggie Shipstead

Waouh, quel livre ! Quelques 800 pages, lues très vite car on s'y attache au personnage (fictif) de Marian Graves, une pionnière de l'aviation au féminin, à ses compagnons de route, aux autres femmes qui déambulent dans ces pages, à son frère jumeau Jamie, à Caleb. Des personnages à la psychologie fouillée.

Quel pavé foisonnant de beauté, d'amitié, d'amour, de passions, de libertés, d'aventures, de rebondissements, de désillusions aussi et qui nous fait traverser la grande Histoire de la première moitié du XXème siècle avec panache. C'est passionnant!

Les chapitres se chevauchent entre passé et présent; une autre femme, Hadley Baxter, actrice de cinéma, occupe une grande place également dans ce roman. Elle doit jouer le rôle de Marian Graves dans un prochain film, et nous la suivons dans son parcours pour entrer dans le personnage de Marian et l'incarner au mieux. Tout comme Marian, elle aspire à être une femme libre.

J'ai préféré les pages dans le passé, le personnage de Marian Graves a un destin tellement hors du commun, tellement puissant. Elle est une femme forte, luttant courageusement pour s'affirmer, suivre son instinct, poursuivre, vivre ses rêves, se libérer des carcans sociétaux.
« Savoir ce que l'on ne veut pas est aussi utile que savoir ce que l'on veut. Peut-être plus. »
L'écriture est fluide et très prenante même si quelques dizaines de pages en moins auraient été tout aussi appréciables Le livre est aussi très agréable à tenir malgré son poids. J'en ai aimé la douceur de ses pages.

Un excellent moment de lecture, un beau et inspirant portrait de femme. Si vous aimez le romanesque, n'hésitez pas une seconde ! Et si vous avez quelques jours de congés devant vous, c'est encore mieux 😉


« Manifeste, disait mon coach. Manifeste. J'étais censée regarder dans le miroir et manifester à mon esprit le corps que je voulais. Tout en portant des poids, je me penchais vers l'avant, je pliais les genoux, j'ouvrais les bras vers l'extérieur puis vers le haut. Mon coach appelait ça le papillon. J'essayais d'imaginer le corps que je voulais, mais tout ce que je voyais c'était un papillon qui se débattait dans une atmosphère lourde et marécageuse. Engage le cœur de ton être! disait mon coach.
Il y a un moment déjà, j'ai eu un psy, brièvement, qui m'a conseillé d'imaginer un tigre éclatant chaque fois que je doutais de moi, d'imaginer que le tigre était la source de ma force, mon essence. Je devais me le figurer de plus en plus éclatant, et voir par ailleurs une épaisse couche de poussière se poser sur tout le reste jusqu'à ce que le monde entier soit gris à l'exception de mon tigre. Le tigre était comme la fiole de lumière blanche dans ce film de super-héros. Ce tigre était grotesque. Ce tigre, c'était moi. Ce tigre, c'était tout sauf moi.
Tout le monde sait que Los Angeles est une ville peuplée de gens dans le déni. Tout le monde sait que c'est une ville de silicone et d'acide hyaluronique, de prêcheurs charismatiques sur vélo d'appartement et de gourous de la muscu, de cristaux guérisseurs et de bols tibétains, de probiotiques et de jus détox, de lavements du côlon et d'œufs en jade qu'on s'enfonce dans le vagin et d'onéreuse huile de serpent dont on asperge son pudding chia/noix de coco. Nous nous purifions pour la vie comme s'il s'agissait de la tombe. C'est une ville qui a terriblement peur de la mort. J'ai dit ça à Oliver un jour, et il m'a trouvée un brin négative. Je l'ai dit à Siobhan, et elle m'a filé le nom d'un psy. Je l'ai dit au psy, et il m'a demandé si je trouvais que les gens avaient tort de craindre la mort. J'ai dit que selon moi la peur n'était pas le problème, que le problème était plutôt de se débattre. Qu'au lieu de se débattre pour défier la mort on devrait tout faire pour l'accepter. Et là il m'a dit : Hum, imaginez un tigre. »

« Jimmy Doolittle décrit un cercle et atterrit. Le vol est bref, seulement quinze minutes, banal à l'exception du cache opaque qui obstrue le cockpit et le coupe de tout hormis de ses instruments. On appelle cela voler à l'aveugle. Certains de ses instruments sont expérimentaux, notamment l'horizon artificiel gyroscopique Sperry. Dans une forme plus récente, un avion fixe (vous) est superposé à une sphère à cardans. L'hémisphère du dessous est noir, celui du dessus est bleu (la Terre, le ciel), et l'ensemble vous oriente par rapport à la planète. Cet objet rendra l'avenir possible. Avant, par mauvais temps, on ne volait pas, et par conséquent aucun vol n'était programmé. Pas vraiment. Aucune compagnie aérienne fiable ne pouvait exister, bien entendu. Les pilotes de l'aéropostale tentaient leur chance. Bon nombre d'entre eux mouraient. Avant, si vous perdiez de vue le sol assez longtemps, vous aviez de grandes chances d'être cuit. Si vous traversiez une masse nuageuse, vous aviez de grandes chances de vous retrouver dans une spirale, même si vous aviez aussi de grandes chances de ne pas vous en rendre compte avant qu'il ne soit trop tard. Haut, bas, gauche, droite, nord, sud : tout cela à un angle terrible vous entraînant en dehors du ciel. Les survivants décrivent un état de confusion extrême.
Lorsque Doolittle vole avec l'invention de Sperry, bien des pilotes, en dépit de leurs nombreux camarades morts après être tombés en vrille, ne pensent pas qu'un tel instrument soit nécessaire et se vexent même quand on leur suggère d'y avoir recours. Les plus prudents regardent de près les indicateurs pour s'assurer de ne pas virer par inadvertance, mais, si vous vous laissez distraire et que vous vous engagez dans une spirale, ces indicateurs ne vous seront pas d'une grande aide. Ceux qui ont la chance d'être encore en vie (parmi lesquels la Truite) disent entre eux que les pilotes morts le sont parce qu'il leur manquait le « petit truc » magique et insaisissable.
Il faut voler à l'instinct, disent-ils. En d'autres termes : un vrai pilote sent dans ses tripes chaque mouvement de son avion. 
Sauf que, ce qui vous guide, ce ne sont pas vos tripes, mais votre oreille interne. Et votre oreille interne vous ment.
Un homme dont on bande les yeux avant de l'installer sur une chaise soumise à une lente rotation pensera s'être arrêté lorsqu'il ralentira. Il pensera que le siège est reparti dans l'autre sens lorsque celui-ci sera à l'arrêt. L'erreur se produit tout au fond de son oreille, parmi les minuscules cellules ciliées et le fluide qui se déplacent dans les canaux semi-circulaires du labyrinthe osseux. Ce sont ces infimes instruments internes incroyablement fragiles qui détectent le lacet, le tangage et le roulis de la tête humaine - de merveilleux petits bidules, certes, mais pas assez perfectionnés pour le vol.
Imaginez un biplan. Si on le laisse faire, l'avion commencera naturellement à virer sur l'aile, à s'engager lentement dans un virage régulier et insidieux qu'un pilote ne peut pas toujours détecter si le véritable horizon est assombri par l'obscurité ou des nuages. Ni votre instinct ni votre oreille interne ne prendront la peine de vous alerter sur un virage régulier si vous restez dedans un certain temps, et, sans l'aide des bons instruments, vous croirez voler droit et à une altitude stable. Mais le nez de l'avion plongera vers la terre, sa trajectoire se réduira, commencera à décrire un entonnoir. Peu après, vous vous apercevrez que votre vitesse a augmenté alors que votre altitude a diminué, que le moteur se plaint et que les haubans chantent, que les cadrans bougent et que vous êtes écrasé contre votre siège, et, sans horizon artificiel, vous conclurez que votre avion est en train de plonger (la vitesse qui augmente, l'altitude qui décroît), pas qu'il est dans un virage. Arrivé à ce point, l'avion a peut-être viré à la verticale ou plus, il se trouve peut-être à l'envers, et, en tirant sur le manche pour redresser le nez, vous ne ferez que serrer encore plus le virage.
En anglais, ce genre de virage engagé est surnommé  « spirale de cimetière ».
Ensuite, l'un des trois scénarios suivants se produira. Soit en sortant du bas du nuage vous aurez assez de temps pour comprendre où se trouve le sol, stabiliser l'appareil et vous en tirer. Soit l'avion ne résistera pas à la tension et se disloquera. Soit vous descendrez en flèche avant de vous écraser contre la terre, l'océan ou ce qui se trouve au-dessous de vous. »

« Octobre se presse contre novembre. La cime des arbres se pare d'or, les peupliers d'Amérique sont aussi éclatants que la chair d'abricot. Le paysage flamboie et chatoie. »

« Lui a ensuite sorti un truc comme quoi L.A. c'est la poussière, les pots d'échappement et ce vent chaud et sec qui vous met à cran et déclenche des incendies sur le flanc des collines, des déchirures discontinues dans le fin papier qui nous sépare des gigantesques nuages de fumée de l'enfer, c'est le soleil qui ne fléchit jamais et le brouillard frais de l'océan qui la nuit se déroule sur tout le bassin comme un drap d'hôpital blanc et propre qu'on enlève le matin. C'est un croissant de lune dans un ciel ecchymosé de vert parce que le coucher du soleil l'a tabassé de ouf. C'est la paresse d'une lune hamac qui s'élève au-dessus des lignes haute tension, des silhouettes squelettiques des pylônes, des cyprès hirsutes et des sommets des palmiers dont la forme noire et hérissée de rascasse se dresse sur des troncs trop maigres. C'est le Big One qui va transformer la ville en tas de gravats et mettre le feu aux décombres, mais avec un peu de chance pas aujourd'hui. C'est l'évidence de faire remarquer que l'autoroute ressemble à un bracelet de rubis tendu le long d'un bracelet de diamants, un fleuve de lave qui s'écoule à contre-courant d'un fleuve de bulles de champagne. Les gens parlent de cette ville qui s'étale, eh ouais, la ville est une pochtronne, une salope hilare étalée de tout son long en robe pailletée, les jambes par-dessus les canyons, la jupe répandue sur les collines, et elle scintille, et elle vibre, elle est chatouilleuse à la lumière. Pas la peine de t'acheter une carte des étoiles. De rouler en voiture les yeux bêtement levés vers le ciel parce que t'y es déjà, mec. T'es dedans. Tout ça n'est qu'une immense carte des étoiles.  »

« J'ai appris une chose : on n'aime pas simplement une personne, on aime la vision qu'on a de la vie avec cette personne. »

« Mon frère, un artiste, m'a dit que ce qu'il souhaitait exprimer dans ses tableaux était une impression d'espace infini. Il savait que sa tâche était impossible en cela que, même si une toile avait la capacité d'accueillir un tel concept, nos esprits seraient vraisemblablement incapables de le saisir. Mais il disait croire, la plupart du temps, que les intentions inatteignables étaient celles qui en valaient le plus la peine. Mon vol a pour intention déclarée un but banal et, je le crois, atteignable, mais cette intention résulte de mon propre désir fondamentalement irréalisable de comprendre l'échelle de notre planète, de voir autant de choses que je le peux. Je souhaite mesurer ma vie à l'aune des dimensions du globe. »

« Être dans les airs signifiait être perdu pour tout le monde hormis pour vous-même [...]. »

« J'imagine que, quand les gens se voient rappeler en permanence qu'ils pourraient mourir, qu'ils vont mourir, ils font plus d'efforts pour être en vie. Tu ne trouves pas ? »

« Je suis bien contente qu'il n'ait pas fait les dessins qu'il pensait. Ils auraient été des mensonges. L'art est une distorsion, mais une forme de distorsion apte à offrir une clarification, comme une lentille qui corrige. »

« Par où commencer ? Par le commencement, bien entendu. Mais où se trouve le commencement ? Je ne sais pas où insérer dans le passé un repère indiquant : ici. C'est ici que le vol a commencé. Parce que le commencement se trouve dans la mémoire, pas sur une carte. »

« À la fin, c'était simple, de commencer. »

« Inévitablement, nous oublierons presque tout. Lorsque nous survolerons l'Afrique dans le sens de la longueur, par exemple, nous nous contenterons de couvrir une seule voie de la largeur de nos ailes, d'apercevoir une série d'horizons. L'Arabie, l'Inde et la Chine passeront sans être vues à l'est, tout comme la grande bête soviétique étalée avec son museau européen et sa queue asiatique. Nous ne verrons rien de l'Amérique du Sud, rien de l'Australie ni du Groenland, rien de la Birmanie ni de la Mongolie, rien du Mexique ni de l'Indonésie. Nous verrons essentiellement de l'eau, liquide et gelée, parce que c'est ce qui existe en majorité. »

« L'aurore occupe d'immenses bandes de ciel en un clin d'œil. Un arc de lumière apparaît d'horizon à horizon, déteint dans les étoiles, là-haut, pour disparaître un instant plus tard. On a l'impression de recevoir des messages d'un expéditeur inconnu, dont le sens est indéchiffrable mais l'autorité incontestable. »

« Lorsque vous avez vraiment peur, vous éprouvez un désir urgent de vous séparer de votre corps. Vous avez envie de vous détacher de la chose qui vivra la douleur et l'horreur, sauf que cette chose, c'est vous. Vous êtes à bord d'un navire qui sombre, et vous êtes le bateau lui-même. Mais, lorsque vous pilotez, la peur ne peut être permise. Votre seul espoir est d'habiter pleinement votre être et, en outre, de faire de l'avion une part de vous. »

« « Il manque aux hommes le sixième sens qui guide sans repère les oiseaux de mer à travers les milliers de milles d'océan. » C'est par cette phrase que s'ouvrait le manuel de l'armée de l'air. »

« Le bruit du vent est mon idée du silence, à présent. Le vrai silence pèserait dans mes oreilles aussi lourdement que la tombe. »

« La reconstruction me déprime presque autant que la destruction. Au moins, il y avait quelque chose d'honnête dans les décombres. »

Quatrième de couverture

Avant d'être portée disparue avec son biplan en 1950, Marian Graves aura passé sa vie à se jouer des règles imposées au « sexe faible ». Son lien indéfectible avec l'aventure et le danger s'établit dès ses premiers mois, quand elle est sauvée d'un paquebot en flammes. Puis, confiée à la garde d'un oncle fantasque dans le Montana, elle comprend à 12 ans qu'elle ne veut qu'une chose: piloter. Un rêve audacieux, mais si irrésistible qu'il la conduira à tenter un tour du globe par les deux pôles...
Bien des années plus tard, Hadley Baxter se voit confier le rôle de Marian dans le film qui retrace son existence tumultueuse. Un rôle à la mesure de cette starlette désabusée qui partage avec l'aviatrice une soif dévorante d'indépendance.
Portrait de femmes insoumises, fresque à la fois épique et intime, Le Grand Cercle est aussi un voyage à travers la première moitié mouvementée du xx° siècle, et un hommage à tous ceux qui explorent sans relâche les périlleux territoires de la liberté...

Sortie de Harvard avec un diplôme en littérature américaine, Maggie Shipstead est l'auteure de trois romans, tous publiés en France. Elle vit à Los Angeles.
Véritable succès critique et commercial, Le Grand Cercle, finaliste du Booker et du Women's Prize, est le livre de sa consécration.

« Extraordinaire. »
The New York Times

« Un livre de grande envergure. »
The Times

Éditions Les Presses de la Cité,  août 2023 
Titre original "Great Circle" publié en 2021 par Alfred A. Knopf
813 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Caroline Bouet 

mardi 5 janvier 2021

Transatlantic ★★★★★ de Colum McCann

« L'histoire n'est jamais muette. On a beau se l'approprier, la briser, la couvrir de mensonges, l'histoire de l'homme refuse de se taire. Malgré la surdité et l'ignorance, le temps jadis continue de s'écouler dans le présent. » Eduardo GALEANO

Oyez oyez braves gens, embarquement immédiat, je répète, embarquement immédiat pour un Transatlantique mémorable et vertigineux. Votre première traversée sans escale sera palpitante, renversante, saisissante. Vous quitterez le Canada pour rallier l'ouest de Galway, à bord de Vickers Vimy, poussé par deux Rolls-Royce. Aux commandes : John Alcock et Arthur Whitten Brown. Deux précurseurs, qu'un célèbre Charles Lindbergh a quelque peu poussé aux oubliettes.      
Alors attachez vos ceintures, ne vous laissez par distraire, enivrez-vous de quelques vapeurs de Jameson, et appréciez ce voyage historique en terres irlandaises, cette étonnante aventure qui ouvre les yeux sur l'histoire de l'Irlande marquée au coin de la tragédie, ses ambiguïtés « ... qui était irlandais, qui était britannique ? Protestant, catholique ? À qui  appartient la terre, les maisons incendiées, ces gosses qui crevaient de faim, avec leurs yeux chassieux ? En simplifiant, on comptait deux catégories : les Anglais étaient protestants, et les Irlandais catholiques. Les premiers dominaient, les autres subissaient.», ses immigrés, ses émigrés. Une terre baignée du sang, de la sueur, des pleurs et des joies d'un peuple façonné par les contingences de l'histoire et si résistant à l'adversité.
Une étonnante aventure dans laquelle s'entrelacent lieux, époques et personnages. 
En plus de vos deux premiers pilotes, vous ferez la rencontre de Frederick Douglass, esclave noir américain en fuite qui vient convaincre les anglais et irlandais de tout mettre en oeuvre pour abolir l'esclavage, pacifiquement, par la force des idées. 
Georges Mitchell, sénateur américain, vous tiendra également compagnie ; il s'est de nombreuses fois rendu en Irlande pour soutenir les accords de paix entre les deux Irlande. 
« La paix ne peut se concevoir sans impératifs moraux. Nulle coexistence sans la reconnaissance de toutes les parties. Les exclus du milieu. Le dépassement du moi. Pas de supériorité culturelle. Conscience individuelle, responsabilité collective. Et toujours, toujours répéter ce qui devrait être compris depuis longtemps. »
Dans l'Histoire se mêlent les histoires. Ces dernières vous permettront de faire la connaissance de Lily, Emily, Lottie et Hannah, liées par une lettre qu'elles se transmettent de génération en génération. Laissez vous conter ces petites histoires imbriquées, qui seront pour vous autant d'allers et retours entre l'Amérique et l'Irlande, parcourant plus d'un siècle d'Histoire.

Un livre riche. Sur les saccages de l'humanité. Sur ses espoirs aussi.  
Conçu à la McCann : magnifiquement. C'est passionnant.
« Brindilles, feuilles et rameaux ramassés çà et là, de petits bouts de catholique, de Britannique, de protestant, d’Irlandais, d’athée, d’Américain ou de quaker qui se croisent et s’entrecroisent à plusieurs années d’intervalle, pendant que les nuages se dispersent dans le ciel derrière lui. »
Et l'envie folle me prend de fouler à nouveau l'île d’Émeraude, d'aller boire une pinte au Dublin's Bridge Bar et de côtoyer ce peuple à la fois si neuf et si ancien, à l'identité forte, au sens inné de l'hospitalité, de la fête et de la musique. Le temps d'une année, j'ai flâné et rêvé sur les routes irlandaises, de Dublin à Galway, des comtés de Cork à la région du Donegal, du Sligo de W.B. Yeats au désert du Connemara, du Kerry à Belfast ... de pubs en pubs, beaucoup. Transatlantic a ravivé quelques beaux souvenirs.
« L'Irlande, Monsieur, que ce soit pour le bien ou pour le mal, ne ressemble à aucun autre lieu sous le ciel. Nul homme ne peut touché son herbe ou respirer son air sans devenir meilleur ou pire... » 
George Bernard SHAW, « La Seconde Île de John Bull », 1945, Aubier-Montaigne 

« À en croire les journaux, tout devenait possible dans un monde miniaturisé. La Société des Nations voyait le jour à Paris. L'Américain W.E.B. Du Bois rejoignait en Europe le premier Congrès panafricain, parmi les représentants d'une quinzaine de pays. On trouvait des disques de jazz à Rome. Des fous de radiotéléphonie assemblaient des lampes et des tubes pour transmettre des signaux sur des centaines de kilomètres. Dans un avenir proche, on pourrait sans doute lire le San Francisco Examiner le même jour à Édimbourg, Salzbourg, Sydney ou Stockholm. 
Le terme d'exploit sportif avait les honneurs des éditoriaux. Quatre équipes concurrentes au moins projetaient de traverser l'océan sans escale. »

« Le bleu s'étend là-bas sans fin et sans nuages. Emily aime le murmure de l'encre qui remplit son stylo, le clic du capuchon au bout du pas de vis. « Dans leur avion, deux hommes traversent l'Atlantique d'une traite, munis d'une sacoche de facteur, petite poche d'étoffe blanche contenant 197 lettres, affranchies au tarif utile. S'ils arrivent à bon port, ce sera le premier courrier aérien à relier les deux mondes. » Une idée neuve, ça : la poste aérienne. 
Elle jauge intérieurement l'expression, la griffonne cent fois sur le papier. Le ciel enfin vaincu. »

« Le bruit voyage dans leur corps. Ils s'en font parfois une musique, un rythme qui roule de la tête au torse, et du torse aux orteils, qu'on leur retire soudain et qui redevient bruit. Ils savent qu'ils peuvent arriver sourds, le rugissement des Rolls Royce les habiter toujours, les transformer en gramophones à quatre membres ; même s'ils se posent sur l'autre rive, il risquent de rester collés au ciel. »

« Garder le cap est affaire de magie et de génie. Brown, navigateur, a pour tâche d’orienter l’avion par tous les moyens à sa disposition. Le sextant est fixé sur le panneau de bord devant lui. L’anémomètre et l’altimètre chevillés au fuselage. Le dérivomètre encastré sous son siège, avec le niveau à alcool qui mesure l’inclinaison de l’appareil. Les tables du capitaine Baker, avec leur calque, par terre à ses pieds. Les trois compas sont phosphorescents. Le soleil, la lune, les courants, les étoiles. Et si plus rien ne fonctionne, il naviguera à l’estime.
Il s’agenouille sur son siège pour jeter un coup d’œil par dessus bord. Se tourne dans tous les sens, prend en compte l’horizon, le panorama et la position du soleil pour poursuivre ses calculs. Inscrit sur une feuille de son carnet : « Reste plus près de 120 que de 140 »À peine l’a-t-il donnée à Alcock que celui-ci, dans leur petit cockpit, réduit les gaz, stabilise la vitesse, il ne veut pas trop pousser les Rolls Royce, les règle aux trois quarts de la puissance.
Manœuvrer un cheval n’est pas si différent : pendant un long voyage, l’avion change de comportement, s’allège à mesure que les réservoirs se vident. Les moteurs trottent, galopent selon ce qu’indiquent les rênes. »

« Un siècle pour dévisser le capuchon, puis l'alcool fait un cataplasme le long des côtes. »

« Ce nuage de malheur se resserre autour d'eux. Ils savent que, s'ils ne s'en libèrent pas, l'avion peut partir en roulis, en spirale. Filer à toute allure et se désintégrer. Le seul moyen de garder de la vitesse est de descendre en vrille. Perdre le contrôle et le reprendre en même temps. 
Vas-y, Jackie !
Moqueurs, les deux Rolls Royce lâchent des gerbes de flammes rouges. Le Vimy reste suspendu une seconde, s'alourdit, puis bascule comme si on venait de le gifler. [...]
Trois mille pieds au-dessus de l’océan. Ne plus rêver de stabilité, le nuage est un enfer. Ni haut ni bas. Deux mille cinq cents pieds. Deux mille. Le vent, la pluie leur balancent des claques au visage. La carlingue frémit. La boussole s’affole. Le Vimy se balance. Leurs corps violemment collés aux sièges. Toujours ni ciel ni mer : rien à voir que la grisaille, des briques de grisaille. Brown scrute à gauche, à droite, au-dessus, en dessous. Il n’y a plus de centre, de bord, et ne parlons pas d’horizon. Bon sang. Enfin, quand même, quelque chose, quelque part ? Tiens bien les commandes, mon Jackie. 
Mille pieds, neuf cents quatre-vingt-sept. Les épaules plaquées contre les dossiers. Le sang qui voltige dans la tête. Le cou est soudain lourd. On monte ? Descend ? Et ça tourne. Ils ne verront peut-être pas l’eau avant de s’abîmer. Desserrer les ceintures. C’est foutu. Foutu, Teddy. Malgré la pression, Brown se détache de son siège, ramasse le carnet de vol qu’il fourre dans son blouson. Alcock l’aperçoit du coin de l’œil. Glorieuse imbécillité. Le dernier geste du navigateur. Conserver chaque détail. On saura donc ce qui c’est passé : quel soulagement…
L’aiguille continue de décliner. Six cents, cinq cents, quatre. Pas une larme, pas un souffle, les nuages qui hurlent. Ils n’ont plus de corps. Alcock tient la vrille dans le mur de blancheur. 
La lumière mute, le mur change de couleur, il faut plus d’une seconde pour s’en apercevoir. Une lueur bleue. Cent mètres. Un drôle de bleu, qui tourbillonne, on est sortis ? Jack, Jack, ça y est ! Bleu en bas, gris en haut. Braque, mais braque, putain ! C'est vrai, on est dehors ? [...] »

« Plus tard, ils riront du piqué, de la chute dans les nuages, des vagues abaissées comme un rouleau à pâtisserie. « Si ta vie ne défile pas devant tes yeux, mon gars, c'est que tu n'as pas vécu ? » Mais en grimpant, ils ne disent rien. Brown se penche, flatte le flanc du fuselage. Bon cheval. Sacré Blackfoot. »

« L'odeur de la terre est d'une fraîcheur renversante : Brown en mangerait presque. Les tympans vibrent dans ses oreilles. L'impression d'être encore suspendus là-haut. Voilà, se dit-il, je suis le premier homme qui marche en volant. L'avion atterri sans la guerre. Son sac de courrier à la main, il salue les soldats, les habitants qui arrivent avec le crachin gris.
L'Irlande.
Un si beau pays. Un peu sauvage pour l'homme, quand même.
L'Irlande. »

« Bien que le repas fût excellent, Douglass eut peine à manger. Faible, dans le vague, il sirotait de petites gorgées d'eau.
On lui demanda de parler, alors il décrivit sa vie d'esclave, la masure où il couchait par terre, la toile de jute qui servait de couverture, les cendres chaudes dans lesquelles il réchauffait ses pieds. Sa grand-mère l'avait élevé quelques temps, puis on l'avait emmené dans une plantation. Contre toutes les lois, il avait réussi à apprendre l'alphabet, à lire, écrire. Il avait lu le Nouveau Testament aux autres esclaves. Travaillé dans un chantier naval avec des Irlandais. Trois fois, il s'était échappé. Deux fois on l'avait repris. Fuyant le Maryland à l'âge de vingt ans, il était devenu homme de lettres. Il venait aujourd'hui convaincre les habitants de l'Angleterre et de l'Irlande de tout mettre en œuvre pour abolir l'esclavage - pacifiquement, par la force des idées. [...]
Il n'était pas - et le savait - le premier Noir invité en Irlande pour donner des conférences. Sarah Remond l'avait précédé. Equiano aussi. Les abolitionnistes d'Erin étaient connus pour leur ferveur. C'était le pays de O'Connell, après tout, le « grand libérateur ». Les Irlandais ont soif de justice, lui avait-on dit. Ils s'ouvriraient à lui. »

« Des rues plus étroites, aux profonds nids-de-poule, bientôt encombrées d'une saleté stupéfiante. Même à Boston, Douglass n'avait rien vu de tel. Les déjections accumulées dans le ruisseau, diluées ça et là dans les flaques. Des hommes effondrés sur les grilles des maisons. Des femmes circulant en haillons, ou moins que ça : des loques humaines. Les enfants couraient pieds nus. Des générations de vies brisées lançant des regards furieux aux fenêtres. Le verre cassé et la poussière. Les rats filant dans les venelles. La carcasse d'un âne mort, boursouflée dans la cour d'un immeuble. Les chiens malingres qui ouvraient le chemin, dans des relents de bière rance. Une jeune mendiante chantait sa mélopée d'une voix lasse ; la botte d'un policier atterrit dans ses côtes et l'entraîna plus loin. Elle s'accrocha à une balustrade et s'avachit en riant.
Les Irlandais n'avaient pas ou peu de règles [...]. »

« La fièvre du travail. Il voulait qu'on sache ce que cela signifiait d'être marqué au fer, de porter sur sa peau les initiales d'un autre, le joug sur le cou et le mors aux dents. De traverser les mers dans des bateaux ravagés par la variole, le typhus, la rougeole. De se réveiller dans le champ du négrier. D'entendre le cliquetis des chaînes, les clameurs du marché. De subir la brûlure du fouet. De se faire couper les oreilles. D'accepter. Plier. Disparaître. »

« À Rathfranham, il fulmina. Les femmes fouettées, les hommes raflés, les berceaux pillés. Le négoce de la chair, les conducteurs de bestiaux. Une ivrognerie en soi, le saccage de l'humanité, l'indifférence absolue, la soif du mal et la haine fanatique. Il était en Irlande, expliqua-t-il, pour promouvoir l'émancipation universelle, imposer des règles de moralité publique, précipiter la libération de trois millions de semblables. Et il répéta : « Trois millions ! » en levant les mains, recueillant chacun d'eux dans ses paumes. Méprisés, calomniés depuis trop longtemps, traités comme les animaux les plus vils. Entravés, brûlés, marqués ! Assez de cette traite meurtrière de sang et d'os ! Entendez la plainte déchirante des marchés aux esclaves ! Écoutez le cliquetis des chaînes ! Écoutez-les ! Rapprochez-vous. Entendez-vous ces trois millions de voix ? »

« J'admets que ce séjour dans l'île d'émeraude est riche en émotions. Adieu le ciel éclatant d'Amérique, me voilà revêtu des brumes grises de l'Irlande. C'est un habit d'homme qu'on m'offre ici, pas la mise de l'esclave. On m'encourage à parler de ma propre voix. Je respire librement l'air de la mer. Et si bien des choses me serrent le cœur, s'il m'est donné beaucoup à voir qui ferait trembler les miens, ce ne sont pas les chaînes qui m'entravent. Temporairement du moins. »

« L'Irlande produisait assez de vivres pour nourrir quatre fois sa population, assura-t-elle. Mais tout cela partait en Inde, en Chine, aux Antilles. L'Empire épuisait ses forces. Elle aurait souhaité s'élever contre cette absurdité. On ne pourrait taire longtemps la vérité. Sa famille avait des entrepôts pleins sur les rives de la Lee. Vinaigre en bouteille. Réserves de levure. Orge maltée. Des caisses de confitures. On ne donne pas comme ça. Il y a les lois, le droit, la propriété. Des partenaires commerciaux, des contrats à terme, des taxes. Les pauvres et leurs besoins ? Exigence morale ou pure illusion ?  »

« Le Bushmills, whisky protestant. Les catholiques boivent du Jameson. »

« Il a lu quelque part qu'un homme sait réellement d'où il vient lorsqu'il a décidé de l'endroit où on l'enterrerait. Il a déjà chois, l'île des Monts Déserts, la falaise au-dessus de la mer, la courbe de l'horizon et le vert profond, la mousse qui éclabousse la roche escarpée. Tout ce qu'il demande : un carré d'herbe au-dessus d'une crique, une clôture blanche autour, des petits cailloux pointus pour lui griffer le dos. Semez mon âme dans la terre rouge, laissez-moi reposer heureux devant les pêcheurs qui relèvent leurs nasses, la longue danse de l'écume, la ronde des goélands. »

« Cent fois, les journalistes lui demandèrent d'expliquer l'Irlande du Nord. Comme s'il allait attraper une formule au vol, une déclaration pour l'éternité. Il aime bien Heaney, le poète. « Deux seaux sont plus faciles à porter qu'un. » « Quoi que vous disiez, ne dites rien. » Illusions dispersées, moments de calme, des voies s'ouvrent dans le paysage. Il n'a jamais pu rassembler tous les partis politiques autour d'une table, encore moins résumer la situation par une phrase. Une qualité bien irlandaise, l'art de détruire et d'étoffer la langue en même temps. L'estropier et la vénérer. Même leurs silences sont poétiques. L'éloquence élevée au rang de menace. Des heures durant, il a écouté leurs logorrhées sans que jamais ils ne lâchent le verbe auquel ils tiennent. Hystériques méandres, tours et détours. Brusquement, il les entend répéter : « Non, non,non », comme si le langage n'avait jamais eu que ce mot pour produire du sens. »

« Il déteste les éloges, les effusions, les démonstrations hypocrites, les références à sa patience, sa maîtrise de soi. S'il faut se mesurer à quelque chose ou à quelqu'un, ce serait plutôt aux fanatiques, les vaincre sur le terrain de la ténacité. Une violence différente qu'il ressent en lui-même, qui le pousse à s'accrocher, se battre. Le terroriste se cache toute la nuit dans son fossé trempé. Le froid, l'humidité remontent au travers de ses bottes, le long du dos jusqu'au sommet du crâne, rejaillissent par ses pores, l'attente glaciale, le départ des étoiles, puis le matin et ses miettes de lumière. C'est cet homme-là qu'il faut confondre ; supporter comme lui le gel, la pluie, la saleté. Le guetter derrière les roseaux, dans le noir, même sous l'eau en respirant par un tube - pour l'empêcher in fine de braquer son arme. Qu'importent le froid, l'épuisement qui succède au plus pur ennui. Faire mieux que ce salaud, avoir une longueur d'avance, ne serait-ce qu'un souffle. Ce sera lui qui, transi, n'aura plus la force de presser sur la détente, lui qui, dégoûté, découragé, gravira lentement la colline. Jouer le temps, l'obstruction sous d'autres formes, mais être là lorsqu'il sortira du fossé. Alors le remercier, serrer sa main, l'escorter dans l'allée de ronces, la lame du droit dans le dos. »

« [...] des cinglés [...] ils sont légion. Paramilitaires, politiciens, diplomates, même chez les fonctionnaires. L'Irlande du Nord est un polygone à six, sept, huit côtés, voire davantage. Une lumière, une luciole, jaillit parfois du noir. Les contextes s'entrecoupent. Rien à exploiter là-haut : ni pétrole ni terrains, et DeLorean est partie. Mitchell n'est pas payé, on lui rembourse ses frais, c'est tout. En guise de salaire, un gain politique, bien sûr, pour lui, le président, la postérité, peut-être l'histoire avec un grand H. Il est des moyens plus simples de prétendre aux vanités, des gloires plus accessibles. »

« Il aurait aimé se débarrasser des hommes, remplir de femmes les salles et les couloirs. Le choc, court et cuisant, de trois mille deux cent mères. Celles qui, au supermarché, cherchent dans les décombres les jambes de leur mari. Qui lavent encore à la main les draps du fils jamais revenu. Qui, en cas de miracle, mettent un couvert de plus à table. Les élégantes, les furieuses, les malignes, celles qui couvrent leurs cheveux d'un filet, toutes celles que la mort épuise. Ni photos sous les bras, ni gémissements publics, elles ne se frappent pas le torse. Le chagrin se lit dans leurs pupilles, un puits sans fin dans une mer de lassitude. Mères, filles, petites-filles, grands-mères ne faisaient pas la guerre, mais leurs os et leur sang en portaient les souffrances. Combien de fois les a-t-il entendues ? Deux phrases pour la même chose : il s'appelait Seamus, mon fils est mort, il s'appelait James, mon fils est mort, il s'appelait Peader, mon fils est mort, il s'appelait Billy, mon fils est mort, il s'appelait Liam, mon fils est mort, il s'appelait Charles, mon fils est mort, il s'appelait Cathal, mon fils est mort, il s'appelle Andrew. »

« L'âge a cet avantage qu'il vainc la fatuité. »

« Flow on, lovely river, flow gently along / By your waters so sweet sounds the lark's merry song. Bons musiciens, les Irlandais, mais tous leurs chants d'amour sont tristes, et tous leurs chants de guerre sont gais. » (The Rose of Mooncoin_Coule, jolie rivière, coule doucement / Le chant joyeux de l'alouette retentit sur tes rives...)

« Une trace de brûlé en dessous, le noir aujourd'hui cramoisi. Sûrement un cocktail Molotov, quelques années plus tôt. Les hiéroglyphes de la violence. »

« La paix ne peut se concevoir sans impératifs moraux. Nulle coexistence sans la reconnaissance de toutes les parties. Les exclus du milieu. Le dépassement du moi. Pas de supériorité culturelle. Conscience individuelle, responsabilité collective. Et toujours, toujours répéter ce qui devrait être compris depuis longtemps. »

« Il ouvre un peu plus sa fenêtre. Le vent de la mer. Les bateaux là-dehors. Tant de générations qui fuirent. Huit cents ans derrière nous. Notre vision de l'histoire préfigure notre avenir. Toutes ces traversées, dans un sens ou dans l'autre. Passé, présent, et un futur fuyant. Une nation. Le présent remet tout en cause, à chaque instant. Le temps, cet élastique tendu, jour après jour. Tension, rupture, violence, ainsi de suite. Vous n'avez pas idée... »

« L'herbe suffoquait sous le poids de la guerre. »

« Ils avaient été mécaniciens, intendants, majordomes, cuisiniers, menuisiers, maréchaux-ferrants. Aujourd'hui ils portaient les bottes de la mort. »

« Dieu et diable là-haut, va les maudire pour moi. Leur dessein monstrueux de sang et d'os. Leur bête abreuvée de bêtise, la solitude de toutes les mères. »

« L'extraordinaire tristesse de cette voix. « Détachée de tout corps, de toute passion, explorant, solitaire, un monde sans réponses, et qui se brise sur les rochers - cette impression. » Emily aimait surtout l'aisance qu'elle suggérait. Les mots s'entrelaçaient naturellement. Une vie traduite dans son intégrité. Et, dans les mains de Woolf, une vision de l'humilité. »

« Comment imaginer que sa mère, quatre-vingts ans plus tôt, avait emprunté un bateau-cercueil, surchargé, rongé par la fièvre et la mort, et qu'elle, Emily, voyageait aujourd'hui en première classe avec sa fille, destination l'Europe, dans un navire où la glace était produite par un générateur électrique. »

« Le lac semblait s'allonger indéfiniment vers l'est. Ouvert aux marées, il respirait par courtes vagues. Un troupeau d'oies survola le cottage et s'éloigna, bec tendu. On aurait dit qu'elles emportaient avec elles le gris du ciel. La gestuelle des nuages modelait la brise. Les vagues clapotaient sur la berge, comme pour les applaudir, soulevant et reposant le varech. »

« Brindilles, feuilles et rameaux ramassés çà et là, de petits bouts de catholique, de Britannique, de protestant, d’Irlandais, d’athée, d’Américain ou de quaker qui se croisent et s’entrecroisent à plusieurs années d’intervalle, pendant que les nuages se dispersent dans le ciel derrière lui. »

« Notre âge ne cesse de nous surprendre. Je suis certaine qu'une fois au moins Lily Duggan, Emily Ehrlich et Lottie Tuttle ont éprouvé cette sensation. Et leurs vies étaient là, cachetées dans cette enveloppe entre ses mains.
Non qu'on finisse par ressembler à des chaises vides, je ne crois pas, mais on libère la place pour les autres en chemin. »

« Le monde a cela d'admirable qu'il ne s'arrête pas après nous. »

Quatrième de couverture

Après Et que le vaste monde poursuive sa course folle, le grand retour de Colum McCann. S'appuyant sur une construction impressionnante d'ingéniosité et de maîtrise, l'auteur bâtit un pont sur l'Atlantique, entre l'Amérique et l'Irlande, du XIXe siècle à nos jours. Mêlant Histoire et fiction, une fresque vertigineuse, d'une lancinante beauté. 
À Dublin, en 1845, Lily Duggan, jeune domestique de dix-sept ans, croise le regard de Frederick Douglass, le Dark Dandy, l'esclave en fuite, le premier à avoir témoigné de l'horreur absolue dans ses Mémoires.
Ce jour-là, Lily comprend qu'elle doit changer de vie et embarque pour le Nouveau Monde, bouleversant ainsi son destin et celui de ses descendantes, sur quatre générations. 
À Dublin encore, cent cinquante ans plus tard, Hannah, son arrière-petite-fille, tente de puiser dans l'histoire de ses ancêtres la force de survivre à la perte et à la solitude.
« Voilà tout ce qui intéresse Colum McCann : au coeur de la violence, des vies vécues malgré tout ; ces écheveaux invisibles qui entremêlent lieux, époques et personnages ; cette façon qu'a le passé de resurgir de la manière la plus étrange qui soit. »       Publishers Weekly
Éditions Belfond, août 2013
371 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre

mardi 16 octobre 2018

Fille de l'air ★★★★☆ de Fiona Kidman

Un bien joli portrait, servi par une bien jolie plume, d'une aventurière passionnée, intrépide, audacieuse, enjouée et libre : Jane Batten
Le récit vibrant d'une vie hors du commun. 
Le portrait également d'une époque et les débuts de l'aviation dans les années trente. Extrêmement bien documenté.
Un régal. Absolument passionnant.
Pour les amateurs d'aviation, mais pas que !
Une lecture qui m'a donné envie d'écouter Chopin, de marcher dans le sable chaud, de revoir la mer, de m'évader, de partir à l'aventure, de relire Georges Sand et Fleming, de faire un petit crochet par Majorque [...] Majorque...les souvenirs reviendraient, l'arôme de la fleur d'oranger s'élevant à leur rencontre de la vallée sur les chemins montagneux, le froissement des feuilles dans les oliveraies, les couches sombres de bleu dans l'océan au-delà des plages blanches, la musique de Chopin. [...] Cette nuit-là, une lune rouge sang répandait sa lumière énigmatique sur la mer. 
Un vent de liberté souffle sur les pages de la « Fille de l'air » pour notre plus grand bonheur.


« Les exploits de Louis Blériot étaient le symbole parfait de ce qu'elle avait toujours imaginé, le pouvoir de se propulser dans les airs. 
Tout ce qui avait pu se produire dans sa vie jusqu'ici devenait insignifiant. La sensation de vitesse et de puissance l'enivrait. Tout ce qui lui avait paru si terne et laid cessa d'exister. Elle cria tout haut son exultation de voler, le visage illuminé de plaisir. L'avion piqua vers les montagnes, les eucalyptus bleus inondés de lumière coruscante argentée, et elle entrevit le sol du monde à travers leurs branches feuillues avant que l'appareil ne vire et ne s'élève à nouveau dans l'air comme sil chevauchait la crête d'un nuage. « C'est ça, cria Jean au-dessus du vrombissement. C'est ça qu'il faut que je fasse. »
La pitié, se disait-elle, n'est pas très loin du mépris.
Et maintenant la Syrie. Elle poussa un cri de joie, chanta à tue-tête, L'Assyrien s'abattit tel un loup sur le troupeau...Qu'aurait pensé Lord Byron d'une femme, guère plus âgée que lui, quand il écrivit ce poème, en train de hurler ses mots à quinze cents mètres au-dessus des champs verdoyants de Syrie ?
Elle retint son souffle en voyant le Gull pour la première fois, le jour de son anniversaire, en septembre, sa carlingue argent luisant sous les puissants projecteurs du hangar. Comme, écrivit-elle dans son journal, un merveilleux pur-sang toiletté et lustré, prêt pour une grande course, et pressé de prendre le départ.
J'étais danseuse.- Vraiment ? Cela explique beaucoup de choses. Votre grâce, votre maintien quand vous entrez dans une pièce. Vous êtes une dame de petit format, si j'ose m'exprimer ainsi, mais votre présence est immédiate, très forte. Vous êtes le genre de personne qui inspire du rêve aux autres.- Comme vous, monsieur. (conversation avec Louis Blériot)
... Comment supportent-ils cela, les gens qui vous aiment, quand vous disparaissez au-dessus d'océans vastes comme l'Atlantique ?- Je crois que ma mère s'inquiète peu.- Votre mère s'inquiète ? Ma chère enfant vous avez un don pour la litote. Ça doit être terrifiant pour elle. »


Quatrième de couverture

Surnommée la « Garbo des airs », Jean Batten était une aviatrice mondialement célèbre dans les années 1930. Née en 1909, l’enfant de Rotorua – petite ville au nord de la Nouvelle-Zélande – battit plusieurs records, notamment entre l’Angleterre et l’Australie, qu’elle rejoignit en quatorze jours et vingt-deux heures dans son petit avion de tourisme, un Gipsy Moth.
Dans ce nouveau roman, Fiona Kidman se penche sur le destin de cette « fille de l’air » à qui tout sourit, mais qui pourtant cessa de voler dès 1939 et mourut solitaire en 1982. Douée et gracieuse, la gamine que les cartes passionnent, qui apprend à communiquer en morse en observant son frère et qui, sur sa balançoire, veut encore s’envoler plus haut, part bientôt en Angleterre sous le prétexte d’étudier… la musique et de devenir pianiste de concert. Elle y suit en réalité, avec la complicité de sa mère, des leçons de pilotage. Son talent, sa détermination, font le reste : plusieurs pilotes de renom, fascinés, financent ses premiers vols. La gloire, pourtant, est de courte durée : quatre années haletantes, que l’écrivain met en scène sans rien cacher des péripéties – une succession de records, mais également deux crashs, dont un dans le désert irakien –, des déboires sentimentaux et des doutes de son héroïne.
Toute la force de ce portrait tient dans la perspicacité avec laquelle Fiona Kidman lève le voile sur la personnalité complexe de cette femme téméraire, qui ne semblait exister pleinement que dans les airs.

FIONA KIDMAN, née en 1940, vit à Wellington. Écrivain de tout premier plan, elle est l'auteur de plus d'une vingtaine d'ouvrages, dont plusieurs déjà parus en français chez Sabine Wespieser éditeur : Rescapée (roman, 2006), Gare au feu (nouvelles, 2012) et Le Livre des secrets (roman, 2014).

Éditions Sabine Wespieser Éditeur, avril 2017
670 pages
Roman traduit de l'anglais (Nouvelle-Zélande) par Dominique Goy-Blanquet
Parution originale "The Infinite Air", 2013