Affichage des articles dont le libellé est Nazisme/Racisme/Ségrégation raciale/Dictature. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Nazisme/Racisme/Ségrégation raciale/Dictature. Afficher tous les articles

mardi 18 mai 2021

La goûteuse d'Hitler ★★★★☆ de Rosella Postorino

Margot Wölk - Rosa Sauer, anti nazie, dans le roman - a été goûteuse d'Hitler, quand celui-ci a émis le doute, la peur, d'être empoisonné par les Alliés, à partir de 1943. Rosa ainsi que d'autres femmes ont risqué leur vie pour le Führer. Elles ont, chaque jour passé dans ce réfectoire de la Wolfsschanze, en Prusse orientale, tenté de survivre, lutté pour garder leur dignité, leur humanité. Chaque bouchée pouvait potentiellement être la dernière.
Rosella Postorino a certainement pris des libertés en retranscrivant l'histoire de cette femme, mais quand bien même, l'auteure écrit un livre riche, émouvant, sensible, sororal. Et l'Histoire, que ce soit celle de la Shoah, celle des Allemands dans les campagnes sous le joug de la dictature et des SS, celle de la Résistance allemande ... imprègne par touches ce roman. 
La goûteuse d'Hitler est l'histoire marquante d'une destinée douloureuse, déchirante, heureuse aussi... 
L'écriture est originale, prenante, l'auteure superpose les périodes avec talent, sans nous perdre, décrit les sentiments au plus proche de la réalité, écrit magnifiquement les émotions. Et même si, j'ai déploré quelques longueurs, cette lecture n'est pas prête de me sortir de la tête, elle m'a bien noué l'estomac, si je peux me permettre !

« L'homme ne vit que d'oublier sans cesse qu'en fin de compte il est un homme. » Bertolt Brecht, L'Opéra de quat'sous. Cité en exergue

« Les semaines passèrent et notre méfiance à l'égard de la nourriture faiblit, comme devant un homme qui vous fait la cour et à qui vous autorisez une intimité croissante. Nous, humbles servantes, nous repaissions désormais avec avidité, mais aussitôt après, le renflement de vos abdomens diminuait notre enthousiasme, ce qui pesait sur l'estomac semblait peser sur le coeur, et ce quiproquo teintait de découragement l'heure qui suivait le banquet. »

« Je pensai à nouveau que nous n'avions pas le droit, nous, de parler d'amour. Nous vivions une époque infirme, qui bousculait les certitudes, démembrait les familles, mutilait tout instinct de survie. »

« Souvent un secret partagé sépare au lieu d'unir. Quand elle est commune, la faute est une mission dans laquelle on se jette tête la première, de toute façon elle s'évapore vite. La faute collective est informe, la honte est un sentiment individuel. »

« Sa ténacité est une forme de faiblesse, son pouvoir sur moi. »

« Nous avons vécu douze ans sous une dictature, presque sans nous en apercevoir. Qu'est-ce qui permet à des êtres humains de vivre sous une dictature ? 
Il n'y avait pas d'autre voie, voilà notre alibi. Je n'étais responsable que de la nourriture que j'avalais, une geste inoffensif que de manger : comment pourrait-on l'ériger en faute ? Les autres avaient-elles honte de se vendre pour deux cent marks par mois, une excellente paie assortie de repas sensationnels ? De croire, comme je l'avais cru, qu'il était immoral de sacrifier sa vie si le sacrifice était inutile ? J'avais honte devant mon père, alors qu'il était mort, parce que la honte a besoin d'un censeur pour se manifester. Il n'y avait pas d'autre voie, disions-nous. Mais avec Ziegler, si. Et au lieu de la choisir, j'avais porté mes pas vers lui parce que j'étais capable d'aller jusque-là, jusqu'à cette honte faite de tendons, d'os et de salive - je l'avais tenue dans mes bras, ma honte, elle mesurait au moins un mètre quatre-vingts, pesait soixante-dix-huit kilos en plus, foin d'alibi et de justification : le soulagement de la certitude. »

« La capacité d'adaptation est la principale ressource des êtres humains, mais plus je m'adaptais et moins je me sentais humaine. »

« À ce moment-là j'aurais pu savoir. Connaître l'existence des fosses communes, des Juifs alignés à plat ventre, attendant d'être tués d'une balle dans la nuque, de la terre, de la cendre et de l'hypochlorite de calcium qu'on jetait sur les corps pour qu'ils n'empestent pas, des nouvelles rangées de Juifs qui marchaient sur les cadavres et offraient leur nuque à leur tour. J'aurais pu connaître l'existence des enfants soulevés et fusillés, des files d'un kilomètre de Juifs ou de Russes - ce sont des Asiatiques, ils ne sont pas comme nous - sur le point de tomber dans les fosses ou de monter dans les camions pour être gazés au monoxyde de carbone. J'aurais pu l'apprendre avant la fin de la guerre. J'aurais pu demander. Mais j'avais peur et je n'arrivais pas parler et je ne voulais pas savoir. »

Quatrième de couverture

1943. Reclus dans son quartier général en Prusse orientale, terrorisé à l’idée que l’on attente à sa vie, Hitler a fait recruter des goûteuses. Parmi elles, Rosa.

Quand les S.S. lui ordonnent de porter une cuillerée à sa bouche, Rosa s’exécute, la peur au ventre : chaque bouchée est peut-être la dernière. Mais elle doit affronter une autre guerre entre les murs de ce réfectoire : considérée comme « l’étrangère », Rosa, qui vient de Berlin, est en butte à l’hostilité de ses compagnes, dont Elfriede, personnalité aussi charismatique qu’autoritaire.

Pourtant, la réalité est la même pour toutes : consentir à leur rôle, c’est à la fois vouloir survivre et accepter l’idée de mourir.

Couronné en Italie par le prestigieux prix Campiello, ce roman saisissant est inspiré de l’histoire vraie de Margot Wölk. Rosella Postorino signe un texte envoûtant qui, en explorant l’ambiguïté des relations, interroge ce que signifie être et rester humain.

« Ce livre où l’on parle d’amour, de faim, de survie et de remords vous reste gravé dans le cœur. » Marie Claire Italie

Éditions Albin Michel, janvier 2019
384 pages
Traduit de l'italien par Dominique Vittoz
Prix Campiello 
Prix Jean Monnet de Littérature Européenne 2019

lundi 5 avril 2021

L'autre moitié de soi ★★★★☆ de Brit Bennett

L'autre moitié de soi, la partie cachée, enfouie ou juste oubliée, celle qui vivote à nos côtés, fait ses apparitions de temps à autre, nous rappelle à l'ordre ou que l'on a complètement ensevelie et que l'on essaie de tenir comme telle. Nous avons tous, plus ou moins, cette autre facette en nous, celle qu'on ne montre pas, celle qui ressent mais s'efface pour la bienséance, son propre confort ou autre. Un jumeau, une jumelle peut aussi être une autre part de nous-même. Mais la gémellité n'empêche pas à chacun, chacune de tracer sa route. Des personnalités différentes, des sensibilités opposées et des chemins qui se séparent in fine. Une personnalité ça se construit parfois de toutes pièces. L'importance du regard des autres, l'apparat peut jouer son rôle dans la création d'un nouveau soi. On oublie qui on a été, qui on est, ce que l'on a fait. On se dore le blason pour mieux s'intégrer et être accepté, conforme au regard des autres...Il y a des transformations qui marquent. 

"L'autre moitié de soi" est un grand roman sur la filiation, l'identité, ici afro-américaine, la réalisation de soi et la difficulté de trouver sa place au sein de la société que l'on soit noir ou blanc, transgenre, d'une classe sociale aisée ou pauvre ... et aborde de nombreux thèmes : racisme, discrimination sociale, violences conjugales ...
Un livre dense, aux personnages fouillés et à l'écriture captivante. Difficile de lâcher ce livre une fois commencé ! Un très bon moment de lecture, qui soulève des réflexions. Qui est-on vraiment ? Comment être soi-même, se réaliser, trouver sa place sans être pour autant dans l'imposture ?

« À Socorro, il s'était enveloppé la poitrine de bandages blancs, et, le temps d'arriver à Las Cruces, il avait réappris à marcher, jambes écartées et épaules carrées. Il se disait que c'était plus sur pour faire du stop. En réalité, il s'était toujours senti Reese. À Tucson, c'était Thérèse qui lui faisait l'effet d'un déguisement. Est-ce qu'une personne était authentique, si on pouvait s'en dépouiller comme d'une vieille peau en mille cinq cents kilomètres ? »

« Elle avait toujours su qu'on pouvait devenir quelqu'un d'autre. Certains le pouvaient, du moins. Les autres restaient peut-être prisonniers de leur peau. Elle avait tenté de s'éclaircir le teint, au cours de son premier été, à Mallard. Elle était encore assez jeune pour y croire, mais suffisamment grande pour savoir qu'une telle transmutation nécessitait une alchimie qui la dépassait. »

« À la résidence universitaire, elle côtoyait une ambition acharnée ; lorsqu'elle rentrait chez elle, elle croisait des gens dont les rêves de célébrité avaient déjà été brisés. Des cinéastes qui travaillaient dans des magasins Kodak, des scénaristes qui enseignaient l'anglais aux immigrants, des acteurs qui jouaient des spectacles burlesques dans des bars miteux. Tous ceux qui ne réussissaient pas à percer faisaient partie intégrante de la ville ; sans le savoir, partout on marchait sur des étoiles à leur nom. »

« Un corps, c'était des tissus, des muscles et des nerfs, des os et du sang. Un corps pouvait être morcelé et étiqueté, pas une personne ; et c'était ce muscle dans la poitrine qui faisait toute la différence. Cet organe qui ne sentait rien, mais qui battait et nous maintenait en vie. »

« Elle s’efforça de maîtriser les battements de son cœur. Elle s’était déjà fait prendre. La deuxième fois qu’elle avait prétendu être blanche. Pendant son dernier été à Mallard, plusieurs semaines après s’être aventurée dans la boutique de breloques, elle s’était rendue au musée d’art de la Louisiane du Sud un samedi matin comme les autres, pas un jour réservé aux Noirs. Elle avait monté les marches de l’entrée principale, sans passer par la petite porte sur le côté. Personne ne l’avait arrêtée et, une fois encore, elle s’était sentie idiote de ne pas avoir essayé plus tôt. Pour être blanc, il suffisait d’oser. Elle pouvait convaincre n’importe qui qu’elle était à sa place, le tout était de donner le change.
Dans le musée, elle avait lentement parcouru les salles, étudiant les impressionnistes flous. Elle écoutait distraitement le vieux guide bénévole qui récitait son laïus à un cercle d’enfants apathiques, quand elle avait remarqué un gardien, un Noir, qui l’observait dans un coin. Il lui avait adressé un clin d’œil. Horrifiée, elle était passée devant lui à toute allure, tête baissée. Elle ne s’était autorisée à souffler que lorsqu’elle avait retrouvé le soleil. Elle était rentrée en bus à Mallard, le visage brûlant. Bien sûr que ce n’était pas si simple de se faire passer pour une Blanche. Bien sûr que le gardien noir ne se laisserait pas abuser. On reconnaît toujours les siens, disait sa mère. »

« Elle ne réalisait pas qu'il fallait très longtemps pour devenir quelqu'un d'autre, ni que vivre dans un monde qui n'était pas fait pour vous se payait au prix de la solitude. »

« Elle n'était pas un esquif ballotté par la marée. Elle s'était créée toute seule. »

« Loretta sourit et, une fois de plus, Stella se demanda si elle savait. Peut-être faisait-elle semblant de croire à cette mascarade depuis le début. Cette idée était humiliante, et aussi étrangement libératrice. Si Stella lui racontait toute l'histoire, elle comprendrait peut-être. Qu'elle n'avait souhaité trahir personne, qu'elle avait juste eu besoin d'être une autre. C'était sa vie, est-ce qu'elle n'avait pas le droit de vouloir en changer ? »

« [...] elle rêvassait, songeant à la matinée où on l'avait prise pour une Blanche au musée. Ce qui lui avait plu, ce n'était pas tant d'être blanche que d'être quelqu'un d'autre. De jouer un rôle à l'insu de tous. Jamais elle ne s'était sentie aussi libre. »

« Le plus dur, quand on devenait quelqu'un d'autre, c'était de prendre la décision. Le reste n'était que logistique. »
« Ce n'était pas très difficile de comprendre pourquoi Stella était devenue blanche. Qui ne rêvait pas de changer de vie, de tout recommencer à zéro, d'être quelqu'un de neuf ? En revanche, comment avait-elle pu tuer tous ceux qu'elle aimait ? Comment avait-elle pu partir sans se retourner  et abandonner des gens qui souffraient encore de son absence après des années ? »

« Une fille solitaire qui vivait dans un monde de fantômes. Rien ne lui rappelait autant sa vie. »

« Elle avait imaginé plus d'une fois lui dire la vérité sur Mallard, Desiree, La Nouvelle-Orléans. Lui expliquer qu'elle avait prétendu être une autre parce qu'elle avait besoin de travail, et que le faux-semblant était devenu sa réalité. Elle pouvait lui dire tout ça, mais le problème c'était qu'il n'y avait pas une seule vérité. Elle avait passé sa vie divisée entre deux femmes : toutes les deux réelles, toutes les deux mensongères. »

Quatrième de couverture

Quatorze ans après la disparition des jumelles Vignes, l’une d’elles réapparaît à Mallard, leur ville natale, dans le Sud d’une Amérique fraîchement déségrégationnée. Adolescentes, elles avaient fugué main dans la main, décidées à affronter le monde. Pourtant, lorsque Desiree refait surface, elle a perdu la trace de sa jumelle depuis bien longtemps: Stella a disparu des années auparavant pour mener à Boston la vie d’une jeune femme Blanche. Mais jusqu’où peut-on renoncer à une partie de soi-même?

Dans ce roman magistral sur l’identité, l’auteure interroge les mailles fragiles dont sont tissés les individus, entre la filiation, le rêve de devenir une autre personne et le besoin dévorant de trouver sa place.

Éditions Autrement, août 2020
Traduit de l'Anglais (États-Unis) par Karine Lalechère
479 pages

samedi 6 février 2021

Je reste ici ★★★★☆ de Marco Balzano

Marco Balzano met en exergue l'histoire vertigineuse du village de Curon dont les habitants ont perdu leur nationalité autrichienne lors de l'annexion de la région du Tyrol du Sud par l'Italie après la première guerre mondiale et la ratification du traité de Saint-Germain-en-Laye. Quand Mussolini arrive au pouvoir, il italianise cette région de façon autoritaire et brutale. Les habitants avaient interdiction de parler allemand, les enfants devaient aller à l'école italienne, les maires germanophones ont dû démissionner pour laisser leur poste à des italiens. Un élan de solidarité a vu le jour contre l'oppression et certains enseignants germanophones se sont organisés clandestinement afin d'accueillir les enfants dans des caves ou des greniers pour leur apprendre à lire et écrire l'allemand. Certains ont pris la fuite ce qui a eu pour conséquences de diviser la société, et les familles, et ceux qui sont restés ont été taxés de traites. Lors de la Seconde Guerre Mondiale, la région du Tyrol Sud est occupée par les Allemands, ce qui a redonné un court espoir aux habitants. En 1945, le Tyrol Sud est définitivement rattaché à l'Italie. Et c'est une région toujours sous tension encore aujourd'hui.

Sur la photo en couverture, se dresse un clocher au milieu des eaux. L'église est sous l'eau, et avec elle, des maisons, des prés dans lesquels paissaient les vaches des paysans, des lieux de vie de tout un village, celui de Curon Venosta notamment...Autour de ce clocher, un lac artificiel, créé par la cupidité des hommes, devenu aujourd'hui un lieu de villégiature. Un barrage qui au final ne produit que très peu d'énergie; il est pus rentable de l'acheter aux centrales nucléaires françaises. Pauvre de nous !
« En l'espace de quelques années, le clocher qui domine les eaux mortes est devenu une attraction touristique. Les vacanciers lui lancent un regard surpris, puis de plus en plus distrait. Ils se prennent en photo devant en affichant tous le même sourire idiot. Comme si l'eau n'avait pas recouvert les racines des vieux mélèzes, les fondations de nos maisons, la place où nous réunissions. Comme si l'histoire n'avait pas existé. »
Marco Balzano raconte avec beaucoup de pudeur, par le truchement de Trina, une mère courageuse, intrépide et indépendante qui s'adresse à sa fille, Marica, absente depuis bien trop longtemps, la vie de ce village sur qui le sort s'est indéniablement acharné. Elle lui raconte aussi sa douleur, ses douleurs, les fractures qui ont immanquablement divisées la famille, la résistance qui s'est organisée face à l'oppression italienne, les joies, les petits bonheurs de la vie aussi. Une histoire touchante sur un fond d'histoire de l'Italie.
Une fois encore une belle lecture témoignage de la barbarie des hommes. Hobbes ne se trompait pas : Homo humini lupus est. 
Il manque bien trop souvent la valeur humaine dans les décisions prises au sommet. Les conséquences des ces décisions arbitraires sur les populations sont désastreuses. 
Merci Monsieur Balzano pour cet intéressant moment de lecture.
« Les mots ne pouvaient rien contre les murs que le silence avait élevés. Ils parlaient uniquement de qui n'existait plus. Mieux valait qu'il n'en demeure pas de traces. »

« Une histoire ne dure que dans la cendre. » Eugenio Montale, en exergue

« Je pensais, pour ma part, qu'il n'y avait pas de plus grand savoir que les mots, en particulier pour une femme. Événements, histoires, rêveries, il importait d'en être affamé et de les conserver pour les moments où la vie s'obscurcit ou se dépouille. Je croyais que les mots pouvaient me sauver. »

« Parfois l'amour vous donne le sentiment d'être une voleuse. »

« Pendant ce temps, les écoles clandestines se multipliaient. Les contrebandiers nous apportaient, de Bavière et d'Autriche, cahiers, bouliers, tableaux noirs. Il les déposaient chez les prêtres qui nous les distribuaient. Les fascistes avaient beau planter partout des pancartes enjoignant Il est interdit de parler allemand, ils ne parvenaient pas à italianiser la population, ce qui les rendait de plus en plus violents. »

«  Nous avons pleuré nos morts en silence. Avalé la couleuvre qui consistait à nous être battus aux côtés des Autrichiens pour nous retrouver italiens. Nous y sommes parvenus car nous étions persuadés que c'était la dernière des guerres. La guerre qui avait servi à balayer les guerres. Voilà pourquoi l'annonce d'un second conflit avec l'Allemagne, qui envahirait bientôt le monde, nous étourdit.  »

« Les mots ne pouvaient rien contre les murs que le silence avait élevés. Ils parlaient uniquement de qui n'existait plus. Mieux valait qu'il n'en demeure pas de traces. »

« On ne meurt que de fatigue. La fatigue que nous causent les autres, que nous nous causons nous-mêmes, que nous causent nos idées. Il n'avait plus de bêtes, son champ avait été inondé, il n'était plus un paysan, il n'habitait plus son village. Il n'était plus rien de qu'il voulait être, et lorsqu'on ne la reconnaît pas, la vie vous fatigue rapidement. Dieu Lui-même ne vous suffit pas. »

« Je regarde les canoës fendre l'eau, les bateaux frôler le clocher, les baigneurs qui s'allongent au soleil. Je les observe et je m'efforce de comprendre. Personne ne peut appréhender ce qu'il y a au-dessous des choses. Nous ne pouvons pas perdre du temps à nous plaindre de ce qui existait quand nous n'étions pas là. Il n'y a qu'une seule direction possible, comme disait Ma : aller de l'avant. Sinon Dieu nous aurait fait des yeux sur les côtés. Comme les poissons. »

Quatrième de couverture

Trina s’adresse à sa fille, Marica, dont elle est séparée depuis de nombreuses années, et lui raconte sa vie. Elle a dix-sept ans au début du texte et vit à Curon, village de montagne dans le Haut-Adige, avec ses parents. En 1923, ce territoire autrichien, annexé par l’Italie à la suite de la Première Guerre mondiale, fait l’objet d’une italianisation forcée : la langue allemande, qu’on y parle, est bannie au profit de l’italien. Trina entre alors en résistance et enseigne l’allemand aux enfants du bourg, dans l’espoir aussi de se faire remarquer par Erich, solitaire aux yeux gris qu’elle finira par épouser et dont elle aura deux enfants, Michael et Marica.

Au début de la guerre, tandis qu’Erich s’active dans une farouche opposition aux mussoliniens et au projet de barrage qui menace d’immerger le village, la petite Marica est enlevée par sa tante, et emmenée en Allemagne. Cette absence, vive blessure jamais guérie chez Trina, sera le moteur de son récit. Elle ne cachera rien des fractures apparaissant dans la famille ou dans le village, des trahisons, des violences, mais aussi des joies, traitées avec finesse et pudeur.

Un roman magnifique, mêlant avec talent la grande et la petite histoires, qui fera résonner longtemps la voix de Trina, restée fidèle à ses passions de jeunesse, courageuse et indépendante.

Éditions Philippe Rey, août 2018
222 pages
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer

mardi 5 janvier 2021

Transatlantic ★★★★★ de Colum McCann

« L'histoire n'est jamais muette. On a beau se l'approprier, la briser, la couvrir de mensonges, l'histoire de l'homme refuse de se taire. Malgré la surdité et l'ignorance, le temps jadis continue de s'écouler dans le présent. » Eduardo GALEANO

Oyez oyez braves gens, embarquement immédiat, je répète, embarquement immédiat pour un Transatlantique mémorable et vertigineux. Votre première traversée sans escale sera palpitante, renversante, saisissante. Vous quitterez le Canada pour rallier l'ouest de Galway, à bord de Vickers Vimy, poussé par deux Rolls-Royce. Aux commandes : John Alcock et Arthur Whitten Brown. Deux précurseurs, qu'un célèbre Charles Lindbergh a quelque peu poussé aux oubliettes.      
Alors attachez vos ceintures, ne vous laissez par distraire, enivrez-vous de quelques vapeurs de Jameson, et appréciez ce voyage historique en terres irlandaises, cette étonnante aventure qui ouvre les yeux sur l'histoire de l'Irlande marquée au coin de la tragédie, ses ambiguïtés « ... qui était irlandais, qui était britannique ? Protestant, catholique ? À qui  appartient la terre, les maisons incendiées, ces gosses qui crevaient de faim, avec leurs yeux chassieux ? En simplifiant, on comptait deux catégories : les Anglais étaient protestants, et les Irlandais catholiques. Les premiers dominaient, les autres subissaient.», ses immigrés, ses émigrés. Une terre baignée du sang, de la sueur, des pleurs et des joies d'un peuple façonné par les contingences de l'histoire et si résistant à l'adversité.
Une étonnante aventure dans laquelle s'entrelacent lieux, époques et personnages. 
En plus de vos deux premiers pilotes, vous ferez la rencontre de Frederick Douglass, esclave noir américain en fuite qui vient convaincre les anglais et irlandais de tout mettre en oeuvre pour abolir l'esclavage, pacifiquement, par la force des idées. 
Georges Mitchell, sénateur américain, vous tiendra également compagnie ; il s'est de nombreuses fois rendu en Irlande pour soutenir les accords de paix entre les deux Irlande. 
« La paix ne peut se concevoir sans impératifs moraux. Nulle coexistence sans la reconnaissance de toutes les parties. Les exclus du milieu. Le dépassement du moi. Pas de supériorité culturelle. Conscience individuelle, responsabilité collective. Et toujours, toujours répéter ce qui devrait être compris depuis longtemps. »
Dans l'Histoire se mêlent les histoires. Ces dernières vous permettront de faire la connaissance de Lily, Emily, Lottie et Hannah, liées par une lettre qu'elles se transmettent de génération en génération. Laissez vous conter ces petites histoires imbriquées, qui seront pour vous autant d'allers et retours entre l'Amérique et l'Irlande, parcourant plus d'un siècle d'Histoire.

Un livre riche. Sur les saccages de l'humanité. Sur ses espoirs aussi.  
Conçu à la McCann : magnifiquement. C'est passionnant.
« Brindilles, feuilles et rameaux ramassés çà et là, de petits bouts de catholique, de Britannique, de protestant, d’Irlandais, d’athée, d’Américain ou de quaker qui se croisent et s’entrecroisent à plusieurs années d’intervalle, pendant que les nuages se dispersent dans le ciel derrière lui. »
Et l'envie folle me prend de fouler à nouveau l'île d’Émeraude, d'aller boire une pinte au Dublin's Bridge Bar et de côtoyer ce peuple à la fois si neuf et si ancien, à l'identité forte, au sens inné de l'hospitalité, de la fête et de la musique. Le temps d'une année, j'ai flâné et rêvé sur les routes irlandaises, de Dublin à Galway, des comtés de Cork à la région du Donegal, du Sligo de W.B. Yeats au désert du Connemara, du Kerry à Belfast ... de pubs en pubs, beaucoup. Transatlantic a ravivé quelques beaux souvenirs.
« L'Irlande, Monsieur, que ce soit pour le bien ou pour le mal, ne ressemble à aucun autre lieu sous le ciel. Nul homme ne peut touché son herbe ou respirer son air sans devenir meilleur ou pire... » 
George Bernard SHAW, « La Seconde Île de John Bull », 1945, Aubier-Montaigne 

« À en croire les journaux, tout devenait possible dans un monde miniaturisé. La Société des Nations voyait le jour à Paris. L'Américain W.E.B. Du Bois rejoignait en Europe le premier Congrès panafricain, parmi les représentants d'une quinzaine de pays. On trouvait des disques de jazz à Rome. Des fous de radiotéléphonie assemblaient des lampes et des tubes pour transmettre des signaux sur des centaines de kilomètres. Dans un avenir proche, on pourrait sans doute lire le San Francisco Examiner le même jour à Édimbourg, Salzbourg, Sydney ou Stockholm. 
Le terme d'exploit sportif avait les honneurs des éditoriaux. Quatre équipes concurrentes au moins projetaient de traverser l'océan sans escale. »

« Le bleu s'étend là-bas sans fin et sans nuages. Emily aime le murmure de l'encre qui remplit son stylo, le clic du capuchon au bout du pas de vis. « Dans leur avion, deux hommes traversent l'Atlantique d'une traite, munis d'une sacoche de facteur, petite poche d'étoffe blanche contenant 197 lettres, affranchies au tarif utile. S'ils arrivent à bon port, ce sera le premier courrier aérien à relier les deux mondes. » Une idée neuve, ça : la poste aérienne. 
Elle jauge intérieurement l'expression, la griffonne cent fois sur le papier. Le ciel enfin vaincu. »

« Le bruit voyage dans leur corps. Ils s'en font parfois une musique, un rythme qui roule de la tête au torse, et du torse aux orteils, qu'on leur retire soudain et qui redevient bruit. Ils savent qu'ils peuvent arriver sourds, le rugissement des Rolls Royce les habiter toujours, les transformer en gramophones à quatre membres ; même s'ils se posent sur l'autre rive, il risquent de rester collés au ciel. »

« Garder le cap est affaire de magie et de génie. Brown, navigateur, a pour tâche d’orienter l’avion par tous les moyens à sa disposition. Le sextant est fixé sur le panneau de bord devant lui. L’anémomètre et l’altimètre chevillés au fuselage. Le dérivomètre encastré sous son siège, avec le niveau à alcool qui mesure l’inclinaison de l’appareil. Les tables du capitaine Baker, avec leur calque, par terre à ses pieds. Les trois compas sont phosphorescents. Le soleil, la lune, les courants, les étoiles. Et si plus rien ne fonctionne, il naviguera à l’estime.
Il s’agenouille sur son siège pour jeter un coup d’œil par dessus bord. Se tourne dans tous les sens, prend en compte l’horizon, le panorama et la position du soleil pour poursuivre ses calculs. Inscrit sur une feuille de son carnet : « Reste plus près de 120 que de 140 »À peine l’a-t-il donnée à Alcock que celui-ci, dans leur petit cockpit, réduit les gaz, stabilise la vitesse, il ne veut pas trop pousser les Rolls Royce, les règle aux trois quarts de la puissance.
Manœuvrer un cheval n’est pas si différent : pendant un long voyage, l’avion change de comportement, s’allège à mesure que les réservoirs se vident. Les moteurs trottent, galopent selon ce qu’indiquent les rênes. »

« Un siècle pour dévisser le capuchon, puis l'alcool fait un cataplasme le long des côtes. »

« Ce nuage de malheur se resserre autour d'eux. Ils savent que, s'ils ne s'en libèrent pas, l'avion peut partir en roulis, en spirale. Filer à toute allure et se désintégrer. Le seul moyen de garder de la vitesse est de descendre en vrille. Perdre le contrôle et le reprendre en même temps. 
Vas-y, Jackie !
Moqueurs, les deux Rolls Royce lâchent des gerbes de flammes rouges. Le Vimy reste suspendu une seconde, s'alourdit, puis bascule comme si on venait de le gifler. [...]
Trois mille pieds au-dessus de l’océan. Ne plus rêver de stabilité, le nuage est un enfer. Ni haut ni bas. Deux mille cinq cents pieds. Deux mille. Le vent, la pluie leur balancent des claques au visage. La carlingue frémit. La boussole s’affole. Le Vimy se balance. Leurs corps violemment collés aux sièges. Toujours ni ciel ni mer : rien à voir que la grisaille, des briques de grisaille. Brown scrute à gauche, à droite, au-dessus, en dessous. Il n’y a plus de centre, de bord, et ne parlons pas d’horizon. Bon sang. Enfin, quand même, quelque chose, quelque part ? Tiens bien les commandes, mon Jackie. 
Mille pieds, neuf cents quatre-vingt-sept. Les épaules plaquées contre les dossiers. Le sang qui voltige dans la tête. Le cou est soudain lourd. On monte ? Descend ? Et ça tourne. Ils ne verront peut-être pas l’eau avant de s’abîmer. Desserrer les ceintures. C’est foutu. Foutu, Teddy. Malgré la pression, Brown se détache de son siège, ramasse le carnet de vol qu’il fourre dans son blouson. Alcock l’aperçoit du coin de l’œil. Glorieuse imbécillité. Le dernier geste du navigateur. Conserver chaque détail. On saura donc ce qui c’est passé : quel soulagement…
L’aiguille continue de décliner. Six cents, cinq cents, quatre. Pas une larme, pas un souffle, les nuages qui hurlent. Ils n’ont plus de corps. Alcock tient la vrille dans le mur de blancheur. 
La lumière mute, le mur change de couleur, il faut plus d’une seconde pour s’en apercevoir. Une lueur bleue. Cent mètres. Un drôle de bleu, qui tourbillonne, on est sortis ? Jack, Jack, ça y est ! Bleu en bas, gris en haut. Braque, mais braque, putain ! C'est vrai, on est dehors ? [...] »

« Plus tard, ils riront du piqué, de la chute dans les nuages, des vagues abaissées comme un rouleau à pâtisserie. « Si ta vie ne défile pas devant tes yeux, mon gars, c'est que tu n'as pas vécu ? » Mais en grimpant, ils ne disent rien. Brown se penche, flatte le flanc du fuselage. Bon cheval. Sacré Blackfoot. »

« L'odeur de la terre est d'une fraîcheur renversante : Brown en mangerait presque. Les tympans vibrent dans ses oreilles. L'impression d'être encore suspendus là-haut. Voilà, se dit-il, je suis le premier homme qui marche en volant. L'avion atterri sans la guerre. Son sac de courrier à la main, il salue les soldats, les habitants qui arrivent avec le crachin gris.
L'Irlande.
Un si beau pays. Un peu sauvage pour l'homme, quand même.
L'Irlande. »

« Bien que le repas fût excellent, Douglass eut peine à manger. Faible, dans le vague, il sirotait de petites gorgées d'eau.
On lui demanda de parler, alors il décrivit sa vie d'esclave, la masure où il couchait par terre, la toile de jute qui servait de couverture, les cendres chaudes dans lesquelles il réchauffait ses pieds. Sa grand-mère l'avait élevé quelques temps, puis on l'avait emmené dans une plantation. Contre toutes les lois, il avait réussi à apprendre l'alphabet, à lire, écrire. Il avait lu le Nouveau Testament aux autres esclaves. Travaillé dans un chantier naval avec des Irlandais. Trois fois, il s'était échappé. Deux fois on l'avait repris. Fuyant le Maryland à l'âge de vingt ans, il était devenu homme de lettres. Il venait aujourd'hui convaincre les habitants de l'Angleterre et de l'Irlande de tout mettre en œuvre pour abolir l'esclavage - pacifiquement, par la force des idées. [...]
Il n'était pas - et le savait - le premier Noir invité en Irlande pour donner des conférences. Sarah Remond l'avait précédé. Equiano aussi. Les abolitionnistes d'Erin étaient connus pour leur ferveur. C'était le pays de O'Connell, après tout, le « grand libérateur ». Les Irlandais ont soif de justice, lui avait-on dit. Ils s'ouvriraient à lui. »

« Des rues plus étroites, aux profonds nids-de-poule, bientôt encombrées d'une saleté stupéfiante. Même à Boston, Douglass n'avait rien vu de tel. Les déjections accumulées dans le ruisseau, diluées ça et là dans les flaques. Des hommes effondrés sur les grilles des maisons. Des femmes circulant en haillons, ou moins que ça : des loques humaines. Les enfants couraient pieds nus. Des générations de vies brisées lançant des regards furieux aux fenêtres. Le verre cassé et la poussière. Les rats filant dans les venelles. La carcasse d'un âne mort, boursouflée dans la cour d'un immeuble. Les chiens malingres qui ouvraient le chemin, dans des relents de bière rance. Une jeune mendiante chantait sa mélopée d'une voix lasse ; la botte d'un policier atterrit dans ses côtes et l'entraîna plus loin. Elle s'accrocha à une balustrade et s'avachit en riant.
Les Irlandais n'avaient pas ou peu de règles [...]. »

« La fièvre du travail. Il voulait qu'on sache ce que cela signifiait d'être marqué au fer, de porter sur sa peau les initiales d'un autre, le joug sur le cou et le mors aux dents. De traverser les mers dans des bateaux ravagés par la variole, le typhus, la rougeole. De se réveiller dans le champ du négrier. D'entendre le cliquetis des chaînes, les clameurs du marché. De subir la brûlure du fouet. De se faire couper les oreilles. D'accepter. Plier. Disparaître. »

« À Rathfranham, il fulmina. Les femmes fouettées, les hommes raflés, les berceaux pillés. Le négoce de la chair, les conducteurs de bestiaux. Une ivrognerie en soi, le saccage de l'humanité, l'indifférence absolue, la soif du mal et la haine fanatique. Il était en Irlande, expliqua-t-il, pour promouvoir l'émancipation universelle, imposer des règles de moralité publique, précipiter la libération de trois millions de semblables. Et il répéta : « Trois millions ! » en levant les mains, recueillant chacun d'eux dans ses paumes. Méprisés, calomniés depuis trop longtemps, traités comme les animaux les plus vils. Entravés, brûlés, marqués ! Assez de cette traite meurtrière de sang et d'os ! Entendez la plainte déchirante des marchés aux esclaves ! Écoutez le cliquetis des chaînes ! Écoutez-les ! Rapprochez-vous. Entendez-vous ces trois millions de voix ? »

« J'admets que ce séjour dans l'île d'émeraude est riche en émotions. Adieu le ciel éclatant d'Amérique, me voilà revêtu des brumes grises de l'Irlande. C'est un habit d'homme qu'on m'offre ici, pas la mise de l'esclave. On m'encourage à parler de ma propre voix. Je respire librement l'air de la mer. Et si bien des choses me serrent le cœur, s'il m'est donné beaucoup à voir qui ferait trembler les miens, ce ne sont pas les chaînes qui m'entravent. Temporairement du moins. »

« L'Irlande produisait assez de vivres pour nourrir quatre fois sa population, assura-t-elle. Mais tout cela partait en Inde, en Chine, aux Antilles. L'Empire épuisait ses forces. Elle aurait souhaité s'élever contre cette absurdité. On ne pourrait taire longtemps la vérité. Sa famille avait des entrepôts pleins sur les rives de la Lee. Vinaigre en bouteille. Réserves de levure. Orge maltée. Des caisses de confitures. On ne donne pas comme ça. Il y a les lois, le droit, la propriété. Des partenaires commerciaux, des contrats à terme, des taxes. Les pauvres et leurs besoins ? Exigence morale ou pure illusion ?  »

« Le Bushmills, whisky protestant. Les catholiques boivent du Jameson. »

« Il a lu quelque part qu'un homme sait réellement d'où il vient lorsqu'il a décidé de l'endroit où on l'enterrerait. Il a déjà chois, l'île des Monts Déserts, la falaise au-dessus de la mer, la courbe de l'horizon et le vert profond, la mousse qui éclabousse la roche escarpée. Tout ce qu'il demande : un carré d'herbe au-dessus d'une crique, une clôture blanche autour, des petits cailloux pointus pour lui griffer le dos. Semez mon âme dans la terre rouge, laissez-moi reposer heureux devant les pêcheurs qui relèvent leurs nasses, la longue danse de l'écume, la ronde des goélands. »

« Cent fois, les journalistes lui demandèrent d'expliquer l'Irlande du Nord. Comme s'il allait attraper une formule au vol, une déclaration pour l'éternité. Il aime bien Heaney, le poète. « Deux seaux sont plus faciles à porter qu'un. » « Quoi que vous disiez, ne dites rien. » Illusions dispersées, moments de calme, des voies s'ouvrent dans le paysage. Il n'a jamais pu rassembler tous les partis politiques autour d'une table, encore moins résumer la situation par une phrase. Une qualité bien irlandaise, l'art de détruire et d'étoffer la langue en même temps. L'estropier et la vénérer. Même leurs silences sont poétiques. L'éloquence élevée au rang de menace. Des heures durant, il a écouté leurs logorrhées sans que jamais ils ne lâchent le verbe auquel ils tiennent. Hystériques méandres, tours et détours. Brusquement, il les entend répéter : « Non, non,non », comme si le langage n'avait jamais eu que ce mot pour produire du sens. »

« Il déteste les éloges, les effusions, les démonstrations hypocrites, les références à sa patience, sa maîtrise de soi. S'il faut se mesurer à quelque chose ou à quelqu'un, ce serait plutôt aux fanatiques, les vaincre sur le terrain de la ténacité. Une violence différente qu'il ressent en lui-même, qui le pousse à s'accrocher, se battre. Le terroriste se cache toute la nuit dans son fossé trempé. Le froid, l'humidité remontent au travers de ses bottes, le long du dos jusqu'au sommet du crâne, rejaillissent par ses pores, l'attente glaciale, le départ des étoiles, puis le matin et ses miettes de lumière. C'est cet homme-là qu'il faut confondre ; supporter comme lui le gel, la pluie, la saleté. Le guetter derrière les roseaux, dans le noir, même sous l'eau en respirant par un tube - pour l'empêcher in fine de braquer son arme. Qu'importent le froid, l'épuisement qui succède au plus pur ennui. Faire mieux que ce salaud, avoir une longueur d'avance, ne serait-ce qu'un souffle. Ce sera lui qui, transi, n'aura plus la force de presser sur la détente, lui qui, dégoûté, découragé, gravira lentement la colline. Jouer le temps, l'obstruction sous d'autres formes, mais être là lorsqu'il sortira du fossé. Alors le remercier, serrer sa main, l'escorter dans l'allée de ronces, la lame du droit dans le dos. »

« [...] des cinglés [...] ils sont légion. Paramilitaires, politiciens, diplomates, même chez les fonctionnaires. L'Irlande du Nord est un polygone à six, sept, huit côtés, voire davantage. Une lumière, une luciole, jaillit parfois du noir. Les contextes s'entrecoupent. Rien à exploiter là-haut : ni pétrole ni terrains, et DeLorean est partie. Mitchell n'est pas payé, on lui rembourse ses frais, c'est tout. En guise de salaire, un gain politique, bien sûr, pour lui, le président, la postérité, peut-être l'histoire avec un grand H. Il est des moyens plus simples de prétendre aux vanités, des gloires plus accessibles. »

« Il aurait aimé se débarrasser des hommes, remplir de femmes les salles et les couloirs. Le choc, court et cuisant, de trois mille deux cent mères. Celles qui, au supermarché, cherchent dans les décombres les jambes de leur mari. Qui lavent encore à la main les draps du fils jamais revenu. Qui, en cas de miracle, mettent un couvert de plus à table. Les élégantes, les furieuses, les malignes, celles qui couvrent leurs cheveux d'un filet, toutes celles que la mort épuise. Ni photos sous les bras, ni gémissements publics, elles ne se frappent pas le torse. Le chagrin se lit dans leurs pupilles, un puits sans fin dans une mer de lassitude. Mères, filles, petites-filles, grands-mères ne faisaient pas la guerre, mais leurs os et leur sang en portaient les souffrances. Combien de fois les a-t-il entendues ? Deux phrases pour la même chose : il s'appelait Seamus, mon fils est mort, il s'appelait James, mon fils est mort, il s'appelait Peader, mon fils est mort, il s'appelait Billy, mon fils est mort, il s'appelait Liam, mon fils est mort, il s'appelait Charles, mon fils est mort, il s'appelait Cathal, mon fils est mort, il s'appelle Andrew. »

« L'âge a cet avantage qu'il vainc la fatuité. »

« Flow on, lovely river, flow gently along / By your waters so sweet sounds the lark's merry song. Bons musiciens, les Irlandais, mais tous leurs chants d'amour sont tristes, et tous leurs chants de guerre sont gais. » (The Rose of Mooncoin_Coule, jolie rivière, coule doucement / Le chant joyeux de l'alouette retentit sur tes rives...)

« Une trace de brûlé en dessous, le noir aujourd'hui cramoisi. Sûrement un cocktail Molotov, quelques années plus tôt. Les hiéroglyphes de la violence. »

« La paix ne peut se concevoir sans impératifs moraux. Nulle coexistence sans la reconnaissance de toutes les parties. Les exclus du milieu. Le dépassement du moi. Pas de supériorité culturelle. Conscience individuelle, responsabilité collective. Et toujours, toujours répéter ce qui devrait être compris depuis longtemps. »

« Il ouvre un peu plus sa fenêtre. Le vent de la mer. Les bateaux là-dehors. Tant de générations qui fuirent. Huit cents ans derrière nous. Notre vision de l'histoire préfigure notre avenir. Toutes ces traversées, dans un sens ou dans l'autre. Passé, présent, et un futur fuyant. Une nation. Le présent remet tout en cause, à chaque instant. Le temps, cet élastique tendu, jour après jour. Tension, rupture, violence, ainsi de suite. Vous n'avez pas idée... »

« L'herbe suffoquait sous le poids de la guerre. »

« Ils avaient été mécaniciens, intendants, majordomes, cuisiniers, menuisiers, maréchaux-ferrants. Aujourd'hui ils portaient les bottes de la mort. »

« Dieu et diable là-haut, va les maudire pour moi. Leur dessein monstrueux de sang et d'os. Leur bête abreuvée de bêtise, la solitude de toutes les mères. »

« L'extraordinaire tristesse de cette voix. « Détachée de tout corps, de toute passion, explorant, solitaire, un monde sans réponses, et qui se brise sur les rochers - cette impression. » Emily aimait surtout l'aisance qu'elle suggérait. Les mots s'entrelaçaient naturellement. Une vie traduite dans son intégrité. Et, dans les mains de Woolf, une vision de l'humilité. »

« Comment imaginer que sa mère, quatre-vingts ans plus tôt, avait emprunté un bateau-cercueil, surchargé, rongé par la fièvre et la mort, et qu'elle, Emily, voyageait aujourd'hui en première classe avec sa fille, destination l'Europe, dans un navire où la glace était produite par un générateur électrique. »

« Le lac semblait s'allonger indéfiniment vers l'est. Ouvert aux marées, il respirait par courtes vagues. Un troupeau d'oies survola le cottage et s'éloigna, bec tendu. On aurait dit qu'elles emportaient avec elles le gris du ciel. La gestuelle des nuages modelait la brise. Les vagues clapotaient sur la berge, comme pour les applaudir, soulevant et reposant le varech. »

« Brindilles, feuilles et rameaux ramassés çà et là, de petits bouts de catholique, de Britannique, de protestant, d’Irlandais, d’athée, d’Américain ou de quaker qui se croisent et s’entrecroisent à plusieurs années d’intervalle, pendant que les nuages se dispersent dans le ciel derrière lui. »

« Notre âge ne cesse de nous surprendre. Je suis certaine qu'une fois au moins Lily Duggan, Emily Ehrlich et Lottie Tuttle ont éprouvé cette sensation. Et leurs vies étaient là, cachetées dans cette enveloppe entre ses mains.
Non qu'on finisse par ressembler à des chaises vides, je ne crois pas, mais on libère la place pour les autres en chemin. »

« Le monde a cela d'admirable qu'il ne s'arrête pas après nous. »

Quatrième de couverture

Après Et que le vaste monde poursuive sa course folle, le grand retour de Colum McCann. S'appuyant sur une construction impressionnante d'ingéniosité et de maîtrise, l'auteur bâtit un pont sur l'Atlantique, entre l'Amérique et l'Irlande, du XIXe siècle à nos jours. Mêlant Histoire et fiction, une fresque vertigineuse, d'une lancinante beauté. 
À Dublin, en 1845, Lily Duggan, jeune domestique de dix-sept ans, croise le regard de Frederick Douglass, le Dark Dandy, l'esclave en fuite, le premier à avoir témoigné de l'horreur absolue dans ses Mémoires.
Ce jour-là, Lily comprend qu'elle doit changer de vie et embarque pour le Nouveau Monde, bouleversant ainsi son destin et celui de ses descendantes, sur quatre générations. 
À Dublin encore, cent cinquante ans plus tard, Hannah, son arrière-petite-fille, tente de puiser dans l'histoire de ses ancêtres la force de survivre à la perte et à la solitude.
« Voilà tout ce qui intéresse Colum McCann : au coeur de la violence, des vies vécues malgré tout ; ces écheveaux invisibles qui entremêlent lieux, époques et personnages ; cette façon qu'a le passé de resurgir de la manière la plus étrange qui soit. »       Publishers Weekly
Éditions Belfond, août 2013
371 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre

samedi 14 novembre 2020

Betty ★★★★★ de Tiffany McDaniel

Par souci de conformisme, la nature humaine est parfois bien pourrie (une phrase qui au moment où je l'écris me rappelle tout à coup une de mes précédentes lectures "Humanité" de Rutger Bergman; il aborde précisément ce sujet dans son livre). 
Et Betty, l'héroïne de ce roman, y sera confrontée aux conceptions étriquées de la morale bourgeoise, aux comportements moutonniers du racisme, aux idées figées aliénant la capacité à penser par soi-même. 

Betty, "Petite Indienne", raconte la rencontre de ses parents - un père Cherokee, une mère "Blanche" -, sa naissance et celle de ses frères et soeurs au fil des États que les parents traversent - Leland, le premier de la fratrie, puis Fraya, Yarrow et Waconda, Flossie, la soeur aux citrons jaunes, qui voulait devenir plus célèbre qu'Elizabeth Taylor et se faire un nom à Hollywood, Trustin, « un petit garçon qui se servait du rouge à lèvres de Flossie pour dessiner de jolies cavernes sur le mur de notre chambre », et Lint, le petit dernier. Elle nous parle ensuite de leur installation à Breathed dans l'Ohio, l'enfance joyeuse qu'on lui a déposée au creux des mains...puis son désenchantement quand elle prend conscience que l'univers des adultes dans lequel elle entre par la force des choses, est rempli d'ombres. Quand elle comprend qu'il y a des plis dans sa famille et que par ses plis, le diable s'immisce sans vergogne. Quand elle comprend les secrets. Quand elle comprend qu'elle devra se battre et enfouir, enterrer dans la terre, ces histoires vivantes, brûlantes de douleur. 

La douleur emplit ces pages, mais rassurez-vous, elles sont aussi inondées d'amour. 
Betty, dans ce parcours de vie parfois bien sombre, bénéficie d'une aide précieuse, celle de son papa, d'une bienveillance comme jamais je n'en ai côtoyée, un homme affectueux, doux, aimant, un sauveur ... Il a « dans la tête des cieux remplis des étoiles de ses enfants »il a « construit sa demeure avec du ciel et des étoiles », il s'est « attaché à la palpitation même de la vie et il en avait délaissé les commodités », il vit en symbiose avec la nature et fait honneur à la sagesse, héritée de ses ancêtres, « [son âme] était d'une autre époque. D'une époque où le pays était peuplé de tribus qui écoutaient la terre et qui la respectaient. » Il est très plaisant de valser avec Betty dans les histoires ensoleillées de son père sans se brûler les pieds.  

Un roman fluide sur la transmission, la différence, l'intégration, le racisme, l'amour, la nature, les violences, le viol, l'enfance, le sadisme des enfants, la méchanceté gratuite, le passage à l'âge adulte, la famille, la condition de la femme...
Un rendez-vous lumineux et inoubliable à ne pas manquer !
« Non seulement Papa avait besoin que l’on croie à ses histoires, mais nous avions tout autant besoin d’y croire aussi. […] En fait, nous nous raccrochions comme des forcenés à l’espoir que la vie ne se limitait pas à la simple réalité autour de nous. Alors seulement pouvions-nous prétendre à une destinée autre que celle à laquelle nous nous sentions condamnées. »

« Devenir femme, c'est affronter le couteau. C'est apprendre à supporter le tranchant de la lame et les blessures. Apprendre à saigner. Et malgré les cicatrices, faire en sorte de rester belle et d'avoir les genoux assez solides pour passer la serpillière dans la cuisine tous les samedis. Ou bien on se perd, ou bien on se trouve. Ces vérités peuvent s'affronter à l'infini. Et qu'est ce que l'infini, sinon un serpent confus ? Un cercle brisé. Une portion de ciel fushia. Si l'on redescend sur terre, l'infini prend la forme d'une succession de collines ondoyantes. Un coin de campagne dans l'Ohio où tous les serpents dans les hautes herbes de la prairie savent comment les anges perdent leurs ailes. »

« Quand j'étais petite, je croyais qu'être cherokee signifiait être reliée à la lune, comme un éclat de lumière qui s'en déroulait au bout du fil. »

« Avant le christianisme, les Cherokees étaient fiers de leur société matriarcale et matrilinéaire. Les femmes étaient à la tête de la famille, mais le christianisme a donné aux hommes un rôle prédominant. À la suite de ce bouleversement, les femmes ont été écartées de la terre qu'elles avaient possédée et cultivée. On leur a donné un tablier et on leur a signifié que leur place était à la cuisine. Aux hommes, qui avaient toujours été des chasseurs, on a dit qu'ils devaient maintenant travailler dans les champs. Les Cherokees ont vu leur mode de vie traditionnel éradiqué, de même que la répartition des rôles entre les deux sexes, qui avait permis aux femmes d'occuper une place aussi importante que celle des hommes. 
Entre le rouet et la charrue, certains ont bien lutté pour préserver leur culture, mais les traditions se sont peu à peu diluées. »

« - Tu vois les microbes ? demandait-il en braquant le faisceau de lumière dans l'air entre nous. Ils sont tous en train de jouer du violon. La toux, c'est leur chant. »

« Ma mère disait toujours qu'un homme qui frappe une femme est un homme qui marche avec les pieds de travers, et un homme qui marche avec les pieds de travers laisse derrière lui une empreinte difforme. Et vous savez ce qui vit dans une empreinte difforme ? Rien que des choses qui brûlent les yeux de Dieu. »

« Quand je repense à ma famille, maintenant, je vois un grand champs de sorgho d'autrefois, pareil à celui dans lequel mon père est venu au monde. Une terre brune et sèche, des feuilles vertes et humides. Une douceur un peu folle, là, au milieu des tiges dures. C'est cela, ma famille. Du lait et du miel, et toutes ces conneries du temps jadis. »

« Je vois l'haleine de ma mère et sa peau qui se hérisse. C'est cela l'hiver pour moi. Ma mère assise dans une robe printanière, au milieu du salon où pénètrent les rafales de neige. Papa, qui arrive en courant pour l'envelopper d'une couverture en même temps qu'il se hâte de fermer les fenêtres. La neige, que l'on laisse fondre et qui forme de petites flaques sur le parquet de notre maison dans Shady Lane, à Breathed, dans l'Ohio. Pour moi, c'est cela l'hiver. C'est cela, le mariage. »

« Mes soeurs et moi avons appelé cet endroit le "Bout du Monde", parce que même si il était juste là, tout près, dans notre cour, il nous semblait si éloigné que nous ne nous y sentions retenues par rien ni personne. C'était notre monde à nous, et si vous aviez entendu le langage que nous y parlions, cela vous aurait paru être de l'anglais, mais nous aurions été prêtes à jurer que cela ne pouvait se comparer à rien de connu. Avec nos mots, nous racontions des histoires qui n'avaient pas de fin et nos chants comportaient toujours des refrains infinis. Nous nous transformions les unes en les autres, et chacune devenait conteuse, actrice, chanteuse et compositrice, prenant la mesure des choses qui nous entouraient jusqu'à ce que nous sentions que nous avions tracé les grandes lignes de la géométrie qui devait nous projeter de la vie qui était alors la nôtre à la vie à laquelle nous pensions être destinées.[...]
Pourtant, nous étions encore que des enfants, là aussi. Nous courions entre les quatre coins de cette scène sans jamais nous aventurer au-delà de ses limites, comme si le monde tout entier était là, assez grand pour contenir les rêves de trois filles. Nous faisions semblant d'avoir reçu une balle en plein coeur pour ressusciter peu après. Le ciel se retournait pour devenir un océan dans lequel nous nagions, battant des jambes dans l'eau tandis que nous gardions une main posée sur la scène flottante, l'autre étant libre de jouer à projeter des éclaboussures ou de se tendre vers les baleines qui passaient tout près de nous . La nuit, ce n'était plus le bois dur des planches que nous sentions sous nos doigts , mais le corps doux et chaud d'un oiseau assez grand pour s'arracher à la pesanteur et nous emporter si haut dans les airs que le chagrin n'existait plus. Flossie filait sur une aile et nous disait qu'elle allait plonger au milieu des étoiles pour en devenir une elle-même. Nous partagions une même imagination alors. Une seule et belle pensée. L'idée que nous étions importantes. Et que tout était possible. »

« La nature nous parle. Nous devons simplement nous souvenir de l’écouter. »

« Tu sais pourquoi je t’appelle Petite Indienne ? […] C’est pour que tu saches que tu es déjà quelqu’un d’important. »

« Papa n'a jamais voulu renoncer. D'une certaine manière, peut-être que Lint était comme une plante qu'il espérait parvenir à faire pousser en dépit des conditions difficiles et contre toute adversité. Ne pas croire une telle chose possible doit être terrible pour un bon père. »

« Mon Pappy était un homme qui avait les orteils dans la rivière de Dieu et les talons dans la boue du diable. »


« J’avais les yeux de mon père, et désormais j’avais aussi la souffrance de ma mère. »

« Je comprenais ce besoin d’aller au-delà de la clôture. Aussi belle que puisse être la pâture, c’est la liberté de choisir qui fait la différence entre une existence que l’on vit et une existence que l’on subit. »

« - Quand une fille se maquille, elle commence déjà à mettre un pied dehors. L’ombre à paupières, le rouge à lèvres, c’est toi en train de me quitter. Pourquoi tu peux pas rester une petite fille ?
- Pour la même raison que celle pour laquelle tu n’as pas pu rester un petit garçon, P’pa. »

« C'est comme être prise dans une tempête. Tu te sens fouettée par le vent glacial. Martelée par la pluie. J'essaie de trouver l'enfant en moi, comme si elle était encore en vie. J'essaie de la trouver et de la sortir de la tempête et je lui demande : "Qu'est-ce que tu veux devenir quand tu seras grande ? " De cette manière, je peux faire comme si son futur n'était pas moi. Je peux faire comme si la seule raison pour laquelle son père la met au lit est de remonter sa couverture et de lui souhaiter de faire de beaux rêves. Tu sais quelle est la chose la plus lourde au monde, Betty ? C'est un homme qui est sur toi alors que tu ne veux pas qu'il y soit. »

« Dieu nous a créées à partir de la côte d'un homme. C'est notre malédiction. C'est à cause de a que les hommes ont la bêche et que nous avons la terre. Juste là, entre nos jambes. C'est là qu'ils peuvent enfouir tous leurs péchés. Ils les enfouissent si profondément que personne n'est au courant, à part eux et nous. » 

« Que fait-on lorsque les deux personnes qui sont censés nous protéger le plus sont justement les monstres qui nous déchirent et nous mettent en pièce ? » 

« Il y avait des choses chez mon père qui commençaient à s’écailler, comme une peinture qui vieillit. Quand je lisais les livres que j’empruntais à la bibliothèque, je pensais que mon père – comme les histoires que ces livres racontaient – était né de l’esprit de ces écrivains. Je croyais que le Grand Créateur avait expédié ces écrivains sur la lune, portés par les ailes d’oiseaux-tonnerre, et leur avait dit de m’écrire un père. Des écrivains tels que Mary Shelley, qui avait donné à mon père une compréhension gothique pour la tendresse de tous les monstres. Agatha Christie avait créé le mystère qui habitait mon père et Edgar Allan Poe avait conçu pour lui l’obscurité de manière à ce qu’il puisse s’élever jusqu’au vol du corbeau. William Shakespeare avait écrit pour lui un cœur de Roméo en même temps que Susan Fenimore Cooper lui avait imaginé une proximité avec la nature et le désir d’un paradis à retrouver. 
Emily Dickinson avait partagé sa sensibilité de poète pour que mon père sache que le texte le plus sacré se lit dans la façon dont les êtres humains riment ou ne riment pas les uns avec les autres, laissant à John Steinbeck le soin de mettre dans le cœur de mon père une boussole afin qu’il puisse toujours vérifier qu’il était bien à l’est d’Éden et légèrement au sud du paradis. Pour ne pas être en reste, Sophia Alice Callahan s’était assurée qu’une partie de mon père resterait à jamais un enfant de la forêt, tandis que Louisa May Alcott avait mis en mots toute la loyauté et l’espoir que contenait son âme. C’était à Theodore Dreiser qu’était revenue la tâche d’écrire pour mon père la tragédie américaine qui devait être son destin, non sans que Shirley Jackson l’ait d’abord préparé aux horreurs qui devaient accompagner cette tragédie.
Pour ce qui était de son imagination, j’étais convaincue que Dieu avait posé le pied sur son esprit. C’était la faute de Steinbeck, qui avait laissé tomber sur la terre l’esprit de mon père pour commencer, donnant à Dieu la possibilité de marcher dessus pour y laisser une petite encoche et l’empreinte de Son pied. Avec une telle empreinte, qui n’aurait pas une imagination semblable à celle de Papa ? Toutefois, cette fantaisie s’écaillait de plus en plus, et je commençais à voir, sous cette couche, la chair et les os. » 

« Ce serait tellement plus facile si l'on pouvait entreposer toutes les laideurs de notre vie dans notre peau - une peau dont on pourrait ensuite se débarrasser comme le font les serpents. Alors il serait possible d'abandonner toutes ces horreurs desséchées par terre et poursuivre notre route, libéré d'elles. » 

« C'est pas le sang qui définit ce qu'on est. C'est notre âme. » 

« C’était une femme qui avait été utilisée puis abandonnée par l’humanité comme seuls les humains savent consommer, puis jeter. »

« Ma soeur était tout simplement une de ces filles condamnées par une idéologie et des textes ancestraux selon lesquels le destin d'une femme est d'être bien comme il faut, obéissante et sagement séduisante, mais invisible au besoin. Clouée à la croix du sexe auquel elle appartient, une jeune femme se trouve coincée entre la mère et la côte biblique, dans un espace réduit qui ne lui permet d'être rien d'autre qu'une fille qui vit auprès de ses frères sans pour autant être égale. Ces garçons qui, eux, peuvent hurler comme des matous en rut, se vautrer dans la chair sans retenue, sans que jamais on ne les traite de traînée ou de putain comme ma soeur. »

« Et voilà le résultat : je me retrouve seule dans ma chambre, en train de contempler le reflet d’une femme qui a toujours eu peur d’être elle-même.
Dans le miroir, ses yeux sont passés de son image à la mienne.
- Ne laisse pas une telle chose t’arriver, Betty. N’aie pas peur d’être toi-même. Faut pas que tu vives aussi longtemps pour t’apercevoir à la fin que tu n’as pas vécu du tout. »

« - Il y a des hommes qui connaissent le montant exact de leur compte en banque, a poursuivi maman. Il y a ceux qui savent combien de kilomètres indique le compteur de leur voiture et combien elle pourra encore parcourir. D’autres connaissent le score à la batte de leur joueur de base-ball préféré et ils sont plus nombreux encore à savoir la somme exacte que l’Oncle Sam leur a soutirée. Ton père lui ne connaît rien de tout ça. Les seuls nombres que Landon Carpenter a en tête, c’est le nombre d’étoiles qu’il y avait dans le ciel la nuit où ses enfants sont nés. Je ne sais pas ce que tu en penses, mais moi je dirais qu’un homme qui a dans la tête des cieux remplis des étoiles de ses enfants est un homme qui mérite leur amour. En particulier l’amour de celle qui avait le plus d’étoiles. »

« Je voudrais décrire mon petit frère au long de chants infinis, mais il n'y a pas de chant infini pour un garçon qui n'a vécu que dix ans. Seule existe la brièveté. La preuve fugitive qu'il a bien été vivant. Vous perdez une personne. Vous vous retrouvez avec un fantôme. Mon fantôme, c'est un petit garçon en train de sucer des glaçons sur la balancelle et de se servir de rouge à lèvres de Flossie pour dessiner de jolies cavernes sur le mur de notre chambre. Il est trop jeune pour avoir fait autre chose. Trop jeune pour s'être marié ou avoir eu des enfants. Beaucoup trop jeune pour avoir grandi. Ce petit garçon qui s'avançait dans un champ et en ressortait avec une brassée de fleurs sauvages pour me faire un collier.
En le regardant, j'ai ressenti l'urgence d'écrire son nom partout. Sur chaque brin d'herbe, sur chaque barreau du château d'eau, sur toutes les feuilles des arbres autour de nous. Je voulais que son nom figure sur toutes ces choses et bien d'autres encore. J'avais tellement peur que personne ne sache même qu'il avait existé. »

« Il était impossible de regarder couler les larmes de mon père sans avoir mal. Elles pesaient sur vous comme une bête féroce qui, par son poids écrasant, vous maintient prisonnier jusqu'à ce que vous ayez désespérément besoin de croire qu'un miracle va intervenir, qu'un Dieu va vous sauver, que la douleur n'est rien d'autre que l'ombre de la plus belles maison dans laquelle vous avez jamais vécu. »

« C'était l'automne et on avait l'impression que tous les coins du monde étaient teintés de pourpre et d'écarlate. L'air frais et vif entrait en tourbillonnant par les vitres baissées. La sensation était agréable, mais j'avais le sentiment qu'elle m'était étrangère. J'étais devenue beaucoup trop consciente de la façon dont vacille une lumière qui s'éteint. »

« COMME AFFAMÉE, j'ai commencé à écrire. J'en suis venue à détester mon lit et le sommeil qui endiguait mon épanchement sur la page. Si la douleur était devenu mon sujet, l'amour ne l'était pas moins. Mon dialogue est devenu une démence qui a ensuite évolué vers une métamorphose de l'âme. Me révoltant contre une fatalité écrasante, ne fût-ce que pour défier et combattre la souffrance, je concevais des histoires qui me commandaient de survivre. »

« De mes écrits ressortaient des entrelacs et des ciselures. Il y avait des griffes et des serres, des choses plus douces également. Je parlais d'eau ruisselant des murs, de fumée dérivant dans le ciel. De ces réalités intangibles ou palpables qui nous liaient tous en des nœuds qu'aucun début extraordinaire ne pourrait jamais fixer. Mes poèmes embrassaient tout ce que mes bras ne pouvaient étreindre. Ils hurlaient ce que je taisais. Ils étaient aussi un murmure brûlant qui proclamait que parfois l'amour est un châtiment. »

« [...] dans la vie, ou bien vous vivez dans la maison de quelqu'un d'autre, ou bien vous construisez la vôtre. Un homme qui avait les mains de mon père était un homme qui avait construit sa demeure avec du ciel et des étoiles. Il s'était attaché à la palpitation même de la vie et il en avait délaissé les commodités. C'est quelque chose que vous ne pouvez pas espérer faire sans vous salit les mains. Vous savez ainsi que vous faites les choses comme il faut.  »

Quatrième de couverture

“ Ce livre est à la fois une danse, un chant 
et un éclat de lune, mais par-dessus tout, 
l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, 
celle de la Petite Indienne. ”

La Petite Indienne, c’est Betty Carpenter, née dans une baignoire, sixième de huit enfants. Sa famille vit en marge de la société car, si sa mère est blanche, son père est cherokee. Lorsque les Carpenter s’installent dans la petite ville de Breathed, après des années d’errance, le paysage luxuriant de l’Ohio semble leur apporter la paix. Avec ses frères et sœurs, Betty grandit bercée par la magie immémoriale des histoires de son père. Mais les plus noirs secrets de la famille se dévoilent peu à peu. Pour affronter le monde des adultes, Betty puise son courage dans l’écriture : elle confie sa douleur à des pages qu’elle enfouit sous terre au fil des années. Pour qu’un jour, toutes ces histoires n’en forment plus qu’une, qu’elle pourra enfin révéler.

Betty raconte les mystères de l’enfance et la perte de l’innocence. À travers la voix de sa jeune narratrice, Tiffany McDaniel chante le pouvoir réparateur des mots et donne naissance à une héroïne universelle.

Un livre pour ces temps incertains, 
qui a beaucoup à nous apprendre sur 
la famille, le manque, l'amour.
LEE MARTIN,
Finaliste 

Éditions Gallmeister, septembre 2020
716 pages
Traduit de l'américain par François Happe
Prix du roman Fnac 2020

jeudi 8 octobre 2020

Underground Railroad ★★★★☆ de Colson Whitehead

« Regardez dehors quand vous filerez à toute allure, vous verrez le vrai visage de l'Amérique. »
C'est le visage de l'esclavage américain dans les  États du Sud que nous découvrons dans cet opus, une thématique racontée déjà de nombreuses fois, mais abordée ici sous un autre autre angle : Colson Whitehead met en lumière l'histoire des fugitifs du chemin de fer clandestin. Un important réseau de routes clandestines et de passeurs d'esclaves a vu le jour au début du XIXème siècle afin d'aider les fugitifs des territoires du Sud à rejoindre les territoires du Nord où l'esclavage était interdit. 

Dans cet opus, la jeune Cora, esclave fugueuse, va, grâce à ce réseau clandestin, matérialisé en véritable réseau ferroviaire par Colson Whitehead,  fuir sa Géorgie natale et tenter de gagner sa liberté. 

Un chemin semé d'embûches, qui ne lui épargne, de même qu'à nous lecteurs, aucune cruauté, aucun raffinement de cette cruauté, aucune scène macabre, aucune sombre épreuve des êtres asservis, aucune monstruosité et je pense aux potences des pendus sur la Piste de la Liberté, des visions qui me donnent froid dans le dos, à la médecine préventive par stérilisation, à ces patrouilleurs et chasseurs d'esclaves sans scrupule, des fous à lier,  à la sombre personnalité, inhumains, à ces spectacles de singeries orchestrés par des Blancs avant un lynchage public et savourés par un public blanc euphorique... 

Une plongée vertigineuse dans les méandres d'une Amérique esclavagiste et inique. 
Cora dresse le bilan de son voyage ... et noue ses infortunes en une tresse épaisse
« Le registre de l’esclavage n’était qu’une longue succession de listes. D’abord les noms recueillis sur la côte africaine, sur des dizaines de milliers de manifestes et de livres. Toute cette cargaison humaine. Les noms des morts importaient autant que ceux des vivants car chaque perte, par maladie ou suicide – ou autres motifs malheureux qualifiés ainsi pour simplifier la comptabilité –, devait être justifiée auprès des armateurs. À la vente aux enchères, on recensait les âmes pour chacun des achats, et dans les plantations les régisseurs conservaient les noms des cueilleurs en colonne d’écriture cursive. Chaque nom était un investissement, un capital vivant, le profit fait chair. »
D'un état à l'autre, Colson Whitehead nous trimbale dans cette période de l'Histoire de l'Amérique, période d'avant la guerre de Sécession, dans une course poursuite haletante et pousse à la réflexion sur l'héritage esclavagiste américain. Sombre réalité américaine et une société qui est loin d'en avoir fini avec la question raciale.  
« …Et l’Amérique est également une illusion. La plus grandiose de toutes. La race blanche croit, croit de tout son cœur, qu’elle a le droit de confisquer la terre. De tuer les Indiens. De faire la guerre. D’asservir ses frères. S’il y avait une justice en ce monde, cette nation ne devrait pas exister, car elle est fondée sur le meurtre, le vol et la cruauté. Et pourtant nous sommes là. »
Extrêmement bien documenté, l'auteur glisse au fil des chapitres d'authentiques avis de recherche d'esclaves en fuite.


Je recommande vivement !

« Depuis la nuit de son enlèvement, elle avait été évaluée et réévaluée, s'éveillant chaque jour sur le plateau d'une nouvelle balance. Connais ta valeur et tu connaîtras ta place dans l'ordre des choses. Échapper aux limites de la plantation, c'eût été échapper aux principes fondamentaux de son existence : impossible. »

« Ava et la mère de Cora avaient grandi ensemble sur la plantation. Elles avaient eu droit de la part des Randall à la même hospitalité, aux dévoiements si fréquents qu'ils en devenaient aussi banals que la pluie et le beau temps, et à d'autres dont la monstruosité était si inventive que l'esprit refusait de les assimiler. Parfois, une telle expérience partagée engendrait entre deux êtres un lien irrévocable ; mais non moins souvent, la honte de se sentir impuissant faisait de tout témoin un ennemi. »

« [...] quand le sang noir devenait de l'argent, cet homme d'affaires avisé savait trouver la veine. »

« Il arrive parfois qu'une esclave se perde dans un bref tourbillon libérateur. Sous l'emprise d'une rêverie soudaine au milieu des sillons, ou en démêlant les énigmes d'un rêve matinal. Au milieu d'une chanson dans la chaleur d'un dimanche soir. Et puis ça revient, inévitablement : le cri du régisseur, la cloche qui sonne la reprise du travail, l'ombre du maître, lui rappelant qu'elle n'est humaine que pour un instant fugace dans l'éternité de sa servitude. »

« Le registre de l’esclavage n’était qu’une longue succession de listes. D’abord les noms recueillis sur la côte africaine, sur des dizaines de milliers de manifestes et de livres. Toute cette cargaison humaine. Les noms des morts importaient autant que ceux des vivants car chaque perte, par maladie ou suicide – ou autres motifs malheureux qualifiés ainsi pour simplifier la comptabilité –, devait être justifiée auprès des armateurs. À la vente aux enchères, on recensait les âmes pour chacun des achats, et dans les plantations les régisseurs conservaient les noms des cueilleurs en colonne d’écriture cursive. Chaque nom était un investissement, un capital vivant, le profit fait chair. »

« Si les nègres étaient censés jouir de leur liberté, ils ne seraient pas enchaînés. Si le Peau Rouge était censé conserver sa terre, elle serait encore à lui. Et si le Blanc n’avait pas été destiné à s’emparer de ce nouveau monde, il ne le posséderait pas.
Tel était l’authentique Grand Esprit, le fil divin qui reliait toute entreprise humaine : si vous arrivez à garder quelque chose, c’est que cette chose vous appartient. C’est votre bien : votre esclave, votre continent. L’impératif américain ».

« Tu as été en fuite pendant dix mois, reprit-il. C’est déjà assez insultant. Ta mère et toi, vous êtes une lignée à éteindre. Une semaine avec moi, enchaînée, et tu n’arrêtes pas de m’asticoter, comme une insolente, alors que tu es en route vers des retrouvailles sanglantes. Le lobby abolitionniste adore faire parader les gens comme toi, pour faire de grands discours devant les Blancs qui n’ont aucune idée de la marche du monde. […] On ne peut pas se permettre de vous rendre trop malins. Ni de vous rendre assez résistants pour nous échapper. »

« Tu as entendu mon nom quand tu n’étais qu’une négrillonne, dit-il. Le nom du châtiment, qui hantait chaque pas du fugitif, chaque pensée d’évasion. Pour chaque esclave que je ramène chez lui, il y en a vingt autres qui abandonnent leurs projets de pleine lune. Je suis une idée de l’ordre. Et l’esclave qui s’éclipse, c’est une idée aussi. Une idée d’espoir. Qui défait ce que je fais, et à cause de ça un esclave de la plantation voisine se met dans la tête que lui aussi peut s’enfuir. Si on laisse faire, on tolère un défaut dans l’impératif américain. Et ça, je refuse ».

« Voilà ce que je voudrais que tu saches : en Amérique, la destruction du corps noir est une tradition – un héritage. L’esclavage n’a pas consisté simplement à emprunter la force de travail des Noirs : il n’est pas si facile de demander à un être humain d’engager son corps dans une activité qui va à l’encontre de son intérêt le plus élémentaire. L’esclavage doit donc être fait de violents coups de colère, de massacres perpétrés au hasard, de visages balafrés et de cerveaux qui explosent au-dessus d’une rivière alors que les corps cherchent à s’échapper. L’esclavage implique le viol, répété avec une telle régularité qu’il en devient industriel. Il n’y a pas de manière exaltante de dire ça. Je n’ai pas de chants de prière à te proposer, ni de vieux negro-spirituals. […] Pendant l’esclavage, l’âme ne s’échappait pas. L’esprit ne filait pas non plus à tire-d’aile sur un air de gospel. L’âme, c’était le corps qui nourrissait le tabac ; l’esprit, c’était le sang qui arrosait le coton ; à eux deux, ils ont fait pousser les fruits du jardin américain. Ces fruits étaient gardés et protégés grâce aux raclées qu’on administrait aux enfants avec le bois de chauffage, grâce au fer brûlant qui épluchait la peau comme une feuille de maïs. […] Les corps étaient pulvérisés, ils étaient devenus un simple stock, pour lequel on contractait une assurance. Les corps, aussi lucratifs que les terres indiennes, permettaient de rêver à une véranda, à une belle épouse ou à une maison de vacances à la montagne. Pour les hommes qui avaient besoin de se croire blancs, les corps étaient le sésame d’un club mondain ; le droit de casser les corps étaient la marque de la civilisation. »

« Une fois le travail fini, et avec les punitions du jour, la nuit attendait pour servir d'arène à leur vraie solitude et à leur désespoir. »

Quatrième de couverture

Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d’avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu’elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s’enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les États libres du Nord.
De la Caroline du Sud à l’Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d’esclaves qui l’oblige à fuir, sans cesse, le « misérable cœur palpitant » des villes, elle fera tout pour conquérir sa liberté.

L’une des prouesses de Colson Whitehead est de matérialiser l’« Underground Railroad », le célèbre réseau clandestin d’aide aux esclaves en fuite qui devient ici une véritable voie ferrée souterraine, pour explorer, avec une originalité et une maîtrise époustouflantes, les fondements et la mécanique du racisme.
À la fois récit d’un combat poignant et réflexion saisissante sur la lecture de l’Histoire, ce roman, couronné par le prix Pulitzer, est une œuvre politique aujourd’hui plus que jamais nécessaire.

« Un roman puissant et presque hallucinatoire. Une histoire essentielle pour comprendre les Américains d’hier et d’aujourd’hui. » 
 The New York Times

Éditions Albin Michel, août 2017
398 pages
Traduit de l'américain par Serge Chauvin
Prix Pulitzer de littérature 2017
National Book Award