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samedi 22 février 2025

Où vont les larmes quand elles sèchent ★★★★☆ de Baptiste Beaulieu

Un shoot d'humanité !
Merci Baptiste Beaulieu. Aucune raison de demander pardon.
Vos mots sonnent si vrais, si justes. 
Écouter. Savoir écouter son prochain. Savoir écouter les silences aussi. Cela devrait être enseigner à la fac, oui !
« Les gens sont souvent passionnants, leur histoire est précieuse, car il n'y en a jamais une pour ressembler à l'autre ! »
Vos patients ont beaucoup de chance.
Vous donnez du sens à ce que vous faites. 
En partageant vos doutes, vos réflexions sur le sens de la vie notamment, vous m'avez touchée. Émue aux larmes ✨️ 
Vos larmes, aussi sèches soient-elles sont des larmes d'humanité ! 
« Ce n'est pas déshonorant, comme métier, d'aider les gens à se sentir de temps en temps un minimum vivants. On ne nous enseigne pas non plus à la fac que certains patients viendront vous voir toutes les semaines. Le jour où le docteur ne sera plus remboursé, ils ne viendront plus et, dans leurs têtes, ils existeront moins. Ceux qui ont les moyens iront chez le coiffeur. C'est terrible, quand tu comprends ça. Terrible. »

« Ce qu'il faut, c'est qu'on soit naturel et calme Dans le bonheur comme dans le malheur, [...]
Et, à l'article de la mort, Se souvenir que le jour meurt, Que le couchant est beau, et belle la nuit qui demeure. Puisqu'il en est ainsi, ainsi soit-il...»
Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d'Alberto Caeiro - Poésies d'Alvaro de Campos, traduit du portugais et préfacé par Armand Guibert, «Poésie», Gallimard, 1987. 

« Une polyarthrite, une fibromyalgie, un viol même, ça ne se vidange pas, ça ne s'extrait pas. « Matez-moi ce morceau, madame! On l'a enfin eue, votre boulimie ! » Et, sous le regard dégoûté mais soulagé de la patiente, flanquer le tout à la boîte à ordures, enfermé dans un mouchoir. On ne peut pas mettre la schizophrénie à la poubelle. On ne peut pas rabattre le couvercle sur tout ce qui heurte, blesse, gonfle, irrite, gratte, coule trop, ne coule pas, s'enflamme, etc. Impossible. Sinon quelqu'un en aurait déjà fait un business, c'est certain. Et je ne serais pas devenu médecin mais «videur de gens», comme certains vident les truites. Quel chasseur se cache en moi! Un trappeur, toujours en quête d'un furonculé! D'un échardé! D'un constipé! À deux doigts de me poster au rayon jus de pruneau et Hépar du Casino pour distribuer mes cartes de visite! J'aime les furoncles parce qu'ils me pro-curent une satisfaction immédiate, visible, palpable. Matérielle. »

« On ne devrait pas mourir sans en avoir l'âge. »

« Bref... Un froid, mais un froid ! À faire péter les tuiles des toits. Le temps du chagrin, je vous dis. Je me souviens de mes cours de médecine, comme quoi on attrape la fièvre par les extrémités, mais c'est rigoureusement faux: je vais mal, très mal, et ce n'est pas par les extrémités qu'elle arrive, ma pneu-monie, c'est par le cœur. Ça prend toute la place parfois, le cœur. Saleté de cœur ! »

« Double peine: tu ne sais plus pourquoi tu dois vivre dans un monde où l'amour peut tuer un gosse, et en plus tu te retrouves à servir de Courtepaille à une tribu de morbaks affamés. Buffet à volonté ! Dieu n'existe pas, pas plus que les vraies bonnes affaires ! La vie ne fait pas de cadeaux, ou alors ils sont toujours un peu empoisonnés. »

« Ma chance? Ne jamais avoir croisé dans les cou-loirs la famille du patient qui venait de rendre les clefs de sa vie. Parce qu'elle était là évidemment, la famille, quelque part derrière ces murs blancs, et susceptible d'entendre mon «Super» lancé avec la plus effrayante sincérité du monde.

Et moi de quitter définitivement l'hôpital deux mois plus tard parce que, eh quoi, je veux soigner! Pas jouer aux chaises musicales avec les vivants et les morts. Plus jamais je ne veux :
- réduire un patient à sa pathologie,
- me réjouir de la mort de quelqu'un.
Ce n'est pas pour cela qu'on devient soignant.
Certes, on ne peut pas sauver tout le monde, mais je suis, à cette heure de ma vie, trop jeune pour me ranger à cette idée. Ce merdier géant, cette poudrière hospitalière, nous sommes censés y incaner un certain idéal de vocation, d'humanité et de civilisation. »

« C'est juste un rêve mais il est plus réaliste que l'autre, celui où les hommes arrêteraient de taper des femmes. Faut vraiment rêver petit quand on est sur Terre: on minimise les risques d'être déçu. »

« Avant j'avais aussi un site Internet, avec adresse et horaires du cabinet. Nous l'avons supprimé avec mes associés. Trop de patients, mais même comme ça on déborde. Nous vivons dans un pays où les médecins se cachent pour survivre à leur journée de travail: de notre profession, cela ne dit rien, de ceux qui nous dirigent, cela dit tout.
Parfois, les patients poireautent dans le patio quand la salle d'attente dégueule. Une fois, la locataire du dessus, qui travaille à domicile comme traductrice pour l'ONU, s'est plainte de « la faune ». Une fois, encore, elle a jeté un seau d'eau glacé en plein hiver sur ce vieux M. Grimaldi qui s'était trompé d'interphone.
Trois semaines après, j'ai averti par écrit la locataire que ce patient, leucémique, était « malheureusement décédé d'une pneumonie contractée après le coup du seau d'eau ».
Ce n'était pas vrai, mais ça aura eu le mérite de la faire réfléchir. Elle s'est excusée et je l'ai traitée de connasse. Pour la beauté du geste. Je pense qu'elle aurait souhaité qu'on ne soigne que des vieilles dames à collier de perles. Mais on soigne tout le monde, du bourgeois au toxico, du gitan au col blanc, du vieillard au bambin, et du bobo au punk à chien - même qu'il m'est arrivé de soigner le chien !
À vrai dire, une connasse traductrice pour l'ONU, on la soignerait aussi. »

« Je ressemble à l'image qu'on pourrait se faire d'un médecin de famille. Je fume trop, mâche des chewing-gums à la menthe et j'ai des mocassins à glands, vous voyez ? Un médecin de famille, quoi, un vrai de vrai. Un matin, je suis sur mon vélo, beau comme Bellérophon sur Pégase, je quitte le domicile d'une patiente que son mec a confondue avec un punching-ball, je suis distrait, pense à cette guerre invisible que mènent les hommes contre les femmes et à un poème que je suis en train d'écrire, et j'ai aussi très envie de parachuter un gothique: c'est l'effet café + vélo + froid matinal, ça réveille un besoin urgent (faudrait réaliser une étude scientifique sur le sujet). Je pédale vite car je veux arriver au cabinet médical avant que des patients fassent la queue devant la porte d'entrée (c'est plus com-pliqué de se soulager avec dix souffrants en salle d'attente). Bref, guerre + poème + impératif naturel, je manque de percuter un autre vélo et, comme j'ai plus de sonnette (la vieille a été volée), je me surprends à faire « BLING BLING ! » avec la bouche. Je veux vraiment imiter une sonnette de vélo, mais j'ignore pourquoi, je ne crie pas « DRING DRING ! ». »

« Je ne sais par quels étranges chemins sa glycémie est inversement proportionnelle au degré d'attention que j'arrive à lui accorder. Elle a besoin d'être palpée, auscultée, pesée, mesurée en long en large et en travers. Et par-dessus tout : elle a besoin de parler, Mme Chahid. D'être écoutée. Plus je l'écoute au cabinet médical, meilleurs sont les résultats de sa prise de sang. Les voies du soignant sont impénétrables... »

« Au tout début de mon installation en ville, j'ai envie de lui dire, à Mme Chahid comme aux patients qui flanchent : « Courage, tenez le cap, ça en vaut le coup », mais je ne sais pas trop ce que j'entends par là.
« Ça », c'est l'odeur des pavés après la pluie en été.
« Ça », c'est la ville déserte et silencieuse au milieu de la nuit. « Ça », c'est les étoiles qu'on regarde en forêt avec des amis (ou seul, ça marche aussi). « Ça », c'est votre deuxième fils qui vous masse les pieds le soir.
« Ça », c'est le sel de la vie.
Mais ce ne serait pas très utile, je pense. Les gens comme Mme Chahid ne viennent pas à la consultation pour écouter ce que j'ai à dire: la plupart d'entre eux viennent juste pour parler. Se confier à un autre être humain. Moi ou un plombier, ça ne changerait pas grand-chose. Alors je hoche la tête et j'écoute. Faut bien quelqu'un pour s'y coller. Si demain on obtient le même résultat avec une silhouette de docteur découpée dans du carton, je resterai dans mon lit. Néanmoins, personne n'obtiendra le même résultat, et pour une bonne raison: pour le patient, c'est pas tout de vider son sac, il faut que le docteur en face s'intéresse à lui, à ses mystères, ceux dans la tête, ceux dans les artères, et ceux « devant-derrière qui lui font de l'air ». Ça manque vraiment aux gens, d'avoir quelqu'un qui s'intéresse à eux. Juste de temps en temps.
Les dix années d'études de médecine ne servent quasiment à rien d'autre. Mais motus: nul ne vous aura averti sur les bancs de la fac. On vous fait miroiter le statut social. Le prestige. Vous allez sauver des vies. Vous ne vous lèverez pas pour des queues de cerise ! Même que le soir, dans le miroir de votre salle de bains, vous vous direz : « J'ai été utile. J'en ai aidé combien ? »»

« Ce n'est pas déshonorant, comme métier, d'aider les gens à se sentir de temps en temps un minimum vivants. On ne nous enseigne pas non plus à la fac que certains patients viendront vous voir toutes les semaines. Le jour où le docteur ne sera plus remboursé, ils ne viendront plus et, dans leurs têtes, ils existeront moins. Ceux qui ont les moyens iront chez le coiffeur. C'est terrible, quand tu comprends ça. Terrible. »

« On cherche tous une vérité. Ce qui nous manque. J'en sais rien. D'ailleurs, je ne sais rien du tout. Seulement qu'elle est affreuse en tout point, cette histoire. La maladie de M. Soares, avec ses perles de sang semées partout, le handicap de Mme Soares avec ses radiographies compulsives, l'appartement minuscule, les voisins minables, la barre d'immeuble atroce, peut-on faire plus misérable ? Leur vie, c'était une réunion du pire et de l'insupportable. Un résumé de l'enfer... Puis je me souviens qu'ils vivaient ensemble. Que sa femme l'aimait. Qu'il aimait sa femme. Ils ont eu au moins ça. Tout le monde ne peut pas en dire autant, et c'est sans aucun doute encore plus affreux, la vie, quand tu ne peux pas en dire autant. »

« Nouveau mouchoir. Qu'est-ce que ça me coûte en mouchoirs, la médecine générale! Dans mon bureau, on pleure à cause du petit caporal qui nous sert de patron, on pleure à cause du temps qui passe, on pleure à cause du corps qui fait mal, on pleure parce qu'on a fait mal à son corps, on pleure parce que la personne qu'on aime est partie aimer quelqu'un d'autre, on pleure parce que ceux qu'on aime s'en vont parfois d'où l'on ne revient pas. Dans ce cas, pleurer est comme leur adresser un ultime appel : Ne partez pas là-bas ! Mais ils partent. Et les larmes n'ont servi à rien. Les larmes, c'est un truc inutile contre la mort, mais qu'on n'a jamais cessé d'essayer quand même.
Ça va aller, monsieur Soares. Je suis sûr que vous allez y arriver ! Courage !
Y arriver ? Il me dit qu'y arriver, ça voudrait dire l'oublier et qu'il ne veut pas l'oublier, sa Charlotte, même un peu. D'après lui, c'est juste des mots comme ça, pour se débarrasser du problème. On ne se sort pas de tout dans la vie, il y a des blessures incurables, et, la prochaine fois, je ferai mieux de la fermer. Quant au courage, là n'est pas la question: il n'a pas le choix. C'est ça ou se laisser partir. »

« Je me sens stupide. On a tellement de phrases qui ne servent à rien dans la vie, qui meublent le vide laissé par l'éternelle vérité : on naît seul, on vit seul, et on est toujours seul à mourir. Avec des lacs de larmes plus ou moins étendus, et plus ou moins profonds.

Ça empêcherait de dormir, de savoir ça. Faudrait même pas le dire à haute voix. Que ça reste un secret entre adultes. »

« Bref, la peur, la peur, la peur, il y en a pour tous les goûts et pour tous les jours.
Quand est-ce qu'on arrête d'avoir peur? »

« Ou alors, plus simplement : « Le docteur aime bien les êtres humains, mais se méfie des hommes. Il sera du bon côté. » Elles se trompent : je ne me méfie pas des hommes, je les juge. Sévèrement. Et pour cause : j'en suis un. Je sais de quoi je parle ! »

« Les gens sont souvent passionnants, leur histoire est précieuse, car il n'y en a jamais une pour ressembler à l'autre ! »

« Je pourrais ne pas vous avertir. Parler comme si de rien n'était et dans quelques pages vous assé-ner cette mort d'un coup d'un seul, mais on n'est pas là pour ça. JE ne suis pas là pour faire pleurer dans les chaumières avec des histoires de chasse. Je dis juste ce que je vois. C'est dur, parfois, de dire ce que l'on voit. Mais un truc encore plus dur, c'est bien de voir ce que l'on voit. Quand on entre chez les gens, que ces gens sont malades, qu'ils s'accrochent à votre blouse et placent en vous tout leur espoir, on voit. Quo i? Nous. Tous dans notre vérité nue. Et c'est violent. Âpre. La « condition humaine », c'est bien l'expression la plus antinomique au monde, appelez-moi ça la condition inhumaine! Je refuse d'accepter la totalité du réel, je plaide coupable. Alors je fourre de la poésie où il ne faut pas, peut-être même comme il ne faudrait pas, mais c'est vrai que c'est facile, la poésie: pas besoin d'avoir appris. »

« « C'est quand, la dernière fois qu'on a fait une prise de sang, Josette ?»
Je viens de poser ma question sans vraiment y penser. Elle n'était pas prévue au programme. Et si je ne l'avais pas posée ? Et si nous n'avions pas programmé cette prise de sang ? Peut-être ne serait-elle pas morte. Peut-être qu'elle aurait eu « plus de temps ». Que sa vie ne serait pas passée à toute vitesse. Peut-être que le cancer est réapparu à partir du moment exact où j'ai tamponné l'ordonnance pour sa prise de sang... CHLACK! Et HOP! Un laissez-passer pour la mort! Paraît que la Lune n'existe pas si on cesse de la regarder...
À quoi ça tient, le destin ?
Est-ce que je ne surestime pas mon rôle dans toute cette putain d'histoire ? Personne n'a le pouvoir de faire apparaître un cancer chez les gens, hormis le radium sans doute, mais on n'a jamais vu de radium en blouse blanche. »

« Le monde, je l'ai vu parler un jour à travers Miran, un enfant syrien de onze ans que je ren-contre au cabinet médical en soignant son papa. Ses parents sont réfugiés. Quand Miran entre au cabinet, il me prend dans les bras comme si nous étions amis de longue date et me serre fort contre lui. Les patients en salle d'attente sourient, un peu gênés. Moi, je reste les bras ballants, lui tapote l'épaule, sans savoir comment réagir. C'est la première fois qu'on se voit, petit, fais pas ça! Ses parents, aidés d'une traductrice, m'expliquent que Miran souffre d'un handicap mental léger. Il est toujours ainsi, même avec les inconnus.
Pendant que tout ce petit monde s'installe à mon bureau, le gamin commente, tout sourire, les objets qu'il voit en les pointant du doigt. Il a l'air heureux de tout, je ne comprends rien. Mais ça me va. La traductrice raconte : la fuite depuis leur ville natale, les longs trajets en camion, les nuits sans dormir, la faim, la soif, le froid, la peur au ventre, la traversée périlleuse de la Méditerranée, les passeurs, l'argent qui circule de main en main, les humiliations, la Faucheuse omniprésente.
Pendant l'entretien, Miran est perché sur la table d'examen où il a grimpé tout seul. Il s'y balance d'avant en arrière, en chantonnant. Moi, sur le côté, je ne pipe rien, je ne parle pas syrien, mais elle est incroyablement belle, cette berceuse. À la fin, alors que l'oisillon Miran est encore sur sa branche, je me permets de demander aux parents :
C'est beau. On dirait une prière ou un poème... Elle signifie quoi, cette chanson ?
La traductrice m'explique. Miran ne chante pas. Il récite. Quand Miran se sent à l'aise, il aime s'asseoir et réciter la liste de toutes les personnes qu'il a rencontrées depuis qu'il est né. Il les connaît toutes par cœur! À force de répéter leurs prénoms! Tous les jours, il en ajoute de nouveaux. Tous ceux qui croisent sa route depuis sa naissance dans un pays en guerre jusqu'à son arrivée dans un pays en paix.
Une liste immense. Des visages. Des dizaines de visages. Qu'il honore. En chantant leurs prénoms. Il commence toujours par ceux des personnes de son quartier d'enfance. Combien de morts parmi ces noms-là ? »

« On met deux ans à apprendre à parler, mais faut toute une vie pour apprendre à se taire. »

« Peut-être que, parfois, le réel est tellement fort que la fiction paraît la solution ? Peut-être parce qu'une part de moi refusait d'admettre devant le patient que j'ignorais totalement comment l'aider ? »

« Mon métier, c'est gratouiller dans la nature humaine. Dans ce qu'elle a de meilleur comme dans ce qu'elle a de pire, mais je ne suis pas d'accord avec ceux qui t'expliquent que c'est dans le pire qu'elle est la meilleure. Globalement, je crois qu'on bataille tous comme on peut, et qu'on est tous paumés. D'une façon ou d'une autre, qu'on sache ou non pleurer. »

« C'est indicible, ce qu'elle traverse, ce moment final où le corps et l'existence nous font comprendre qu'il va bientôt falloir rendre les clefs.
Au fond, elle voudrait arrêter de mourir. »

« Oui, j'en reviens à la gestion de la colère: vous n'imaginez pas comme c'est difficile, quand on va chez un malade toutes les semaines, qu'on s'échine à fourrer par-ci, par-là du confort fondamental, oh pas grand-chose, du petit plaisir basique, élémentaire, tout pour adoucir les derniers jours, et qu'on assiste impuissant au saccage de son travail par un type sans diplôme qui s'est formé en un week-end sur Internet. C'est pas des manières de faire croire aux mourants que c'est de leur faute s'ils ne verront pas leurs gosses grandir, ni ne pourront serrer leurs petits-enfants dans leurs bras: « Josette, fallait pas la manger, cette grosse orange bien juteuse et bien sucrée. Maintenant, faut passer à la caisse ! »
Je lui aurais bien dit deux mots, au naturopathe, mais il n'est jamais venu la visiter à domicile, Josette. Pour pas renifler l'odeur de la merde qu'il a étalée sur les murs, sûrement. J'imagine que même lui avait un minimum d'exigence morale : il ne lui aurait pas menti de cette manière s'il avait vu les draps blancs sur les miroirs de la salle de bains et, en train de mijoter sur la cuisinière, la cassolette d'eau aromatisée à l'eau.

Mais bon, ça lui a donné de l'espoir, à Josette (et à lui, 90 euros).
Moi, je prenais mon mal en patience. »

« Pourtant, ce qui constitue le cœur de notre métier reste l'angle mort de nos facultés : on ne nous apprend pas à écouter. Quel constat décourageant ! »

« La morale étant: les patients ne sont pas des livres, les soignants ne sont pas des lecteurs, ce sont tous des humains qui essaient de chercher un chat noir dans une pièce obscure en parlant des langues différentes. Mais vous savez quoi ? Ils ont tous une trouille bleue de la mort. »

« Après, c'est vrai qu'on est plus délicat avec une femme battue qu'avec un homme qui bat. Même si ça ne répare rien du tout. Pas les nez, en tout cas.
Au moment de partir, la main sur la poignée de porte, elle se tourne vers moi et me tend son télé-phone: sur l'écran, c'est elle, avec dix ans de moins et un vrai nez, celui d'origine, je veux dire.
- J'étais belle, docteur? Hein que j'étais belle, avant?
J'ai envie de pleurer d'un coup. Parce que c'est vrai. Elle était très belle.
Et son mari, à Mme Gonzales?
Il va bien, je crois. Faut dire qu'il est bâtonnier dans une grande ville. Le bâtonnier, c'est un peu comme le président des avocats. Sauf qu'il est élu par eux, avec qui il va boire des coups à la buvette du palais. Vous vous rendez compte ? C'est moins facile de couper le nez de sa femme et de s'en sortir quand t'es prolo...

J'ai cru que les larmes allaient enfin sortir avec cette histoire, mais non. Pleurer est un moyen pour le corps de témoigner de notre sens de la justice, et je ne suis pas moins sensible à l'injustice que n'importe qui. »

« Ce jour-là, Virginie m'aura démontré que, peut-être (je ne le saurai jamais avec certitude), rien n'est gratuit avec les hommes quand on est femme. Rien. 
Quel chemin parcouru avec Virginie ! Il a fallu qu'on s'apprivoise. Qu'elle m'accorde sa confiance. Une astuce qui réussit à chaque coup, j'ai remarqué, c'est, je cherche le terme qui convient, de res-pecter les gens. Voilà! Fou comme ça fonctionne de ne pas les considérer tel un bout de viande qu'on palpe, soupèse, ausculte, mais de vraiment les voir, je cherche le terme qui convient là encore, comme des êtres humains ? Suffisait d'y penser ! Avec Virginie, ce qui a consolidé son sentiment de sécurité, c'est quand je lui ai demandé: « Vous voulez bien que je vous examine ? », alors qu'elle venait juste pour une angine. Elle a dû se dire: « S'il me demande ça pour regarder dans ma gorge, il me le demandera pour le reste. »
Elle n'avait pas tort. Je demande tout le temps, pour tout, et pas seulement pour le reste.
C'est dingue, mais, dans notre société, des médecins s'inquiètent que les patientes se plaignent de ne pas avoir consenti à l'examen. Un confrère s'est exprimé l'autre soir, en réunion pluridisciplinaire : « J'ai peur qu'on nous accuse de viol parce qu'on pratique certains examens. » Il fronçait les sourcils et enfilait ses perles, l'air un peu ahuri et choqué, même qu'il a claironné : 
- Si tu vas chez ton gynécologue, tu sais bien que c'est pas pour faire un bridge !
J'ai repensé à toutes mes patientes... Ce qu'il veut dire, le confrère, c'est qu'une fois dans mon cabinet de médecin leur corps ne leur appartiendrait plus et que je serais subitement dépositaire d'un « consentement tacite et illimité ». Hey, Virginie! Vous entendez ? Je ne savais pas que ça existait, un pouvoir comme ça! Ça paraît même un peu dangereux. Quelle pensée fanée! Elle sent fort le « si tu montes chez un garçon après un restau, tu sais bien que c'est pas pour jouer au tennis » et autres bizarreries d'arrière-garde.
D'ailleurs, il commence où, ce consentement illimité ? Je peux aller tâter les couilles de M. Lopez en salle d'attente? Ou je dois attendre que la porte du bureau se referme sur Mme Laurent pour sauter sur ses seins ?
Il existe des tas de métiers où tu n'as même pas besoin de parler aux gens si tu ne les aimes pas. Nous, on choisit celui où on doit leur parler ET en plus les toucher. Oui, nous, soignants, on touche les gens, parfois même on touche leur sexe.
Du coup ?
C'est bien d'expliquer pourquoi et de demander l'autorisation avant.
C'est bien d'expliquer pourquoi et de demander l'autorisation pendant.
En fait, plus que bien, c'est normal.
C'est même plus que normal : obligatoire.
Et ce qui est encore plus obligatoire, c'est d'arrêter d'examiner le sexe des gens si les gens vous demandent d'arrêter. Même s'ils ont dit oui deux secondes plus tôt. Le consentement tacite et illimité n'existe pas. »

« Cette maladie est très peu étudiée : elle touche surtout les femmes, et on s'en fiche un peu beaucoup passionnément de la santé des femmes, alors qu'un mec qui n'arrive pas à bander représente une tragédie internationale. Je ne peux pas m'empêcher d'y voir une manière, pour une société où la culture du viol est omniprésente, d'oblitérer les consé-quences que peuvent avoir les violences sexuelles sur les victimes, et la manière dont ces violences si communes pourraient générer une maladie réelle.
Dans l'oreille de Mme Chahid, si bavarde Mme Chahid, il y a un cabinet médical où l'on peut parler et être écouté. Même pleurer à l'envi. Eh bien, savez-vous ce qu'il y a dans le vagin des femmes ? Sûrement pas un temple, où toutes ces conneries de féminin sacré les enferment dans des fables mythologisantes à la con, non. Pas de temple.
Mais je suis sûr qu'il y a dans le vagin des femmes un cabinet médical où mille hommes consultent. Des hommes fainéants, des hommes égoïstes, des hommes toxiques, des hommes beaucoup trop sûrs d'eux, des hommes qui ne pensent qu'à eux. Me relancez pas sur le sujet ! »

« Un homme qui doit, sa vie durant, remettre à un tiers le fruit de son travail et faire prospérer à la sueur de son front le tour de taille d'un patron développe à l'égard de la maladie une forme de fatalité effrayante. L'exploitation l'a rendu docile, même à l'égard de sa propre mort. »

« Parfois, une personne souffle: « Ça fait partie des choses qu'on dit qu'on fera et qu'on ne fait pas, c'est con. » 
Oui, c'est con. Sans doute qu'on ne devrait jamais remettre à plus tard, parce qu'il est toujours plus tard qu'on ne le pense dans la vie. »

« Je n'ai peut-être pas baisé, mais c'était sans doute les 20 balles les mieux investies de ma vie, parce qu'un grand calme se fait à l'intérieur de moi. Vous voyez, quand le ruisseau reprend sa forme après une crue? Voilà. Même que je pense souvent à cet homme, à sa gentillesse. Je voudrais le rassurer, je n'étais pas un mec bizarre, j'étais juste comme un enfant mort qu'il a fait reve-nir chez lui, à sa manière, bien moelleuse et bien tendre. Et gratuite, en plus. C'est pas fréquent, les choses gratuites dans la vie. Y a rien de plus précieux, même. Ça peut réconcilier des coins cassés en vous qui se tirent la gueule depuis longtemps. »

« Que les enfants meurent est la preuve irréfutable que, oui, ici-bas, rien ne ment. Évidemment, cette épiphanie personnelle ne dit rien ni du grand mystère de l'existence, ni de la question du bien ou du mal, mais elle me signifie dans son langage secret, et c'est prodigieux, que les choses sont ce qu'elles sont, et que si elles n'étaient pas ainsi, alors ce promeneur en contemplation devant le fleuve ne serait pas exactement ce promeneur, et je ne serais plus exactement non plus ce médecin qui pense, et pourrait pleurer en pensant à la mort de deux enfants. Oh, Alvaro, tu as bien raison, le monde ne ment pas. Et l'expérience des ans aidant, est-ce que j'y parviendrai un jour, à cette prouesse-là, moi : l'aimer, ce monde, et l'aimer sans rien attendre en retour, c'est-à-dire l'aimer pour rien ?
J'ai encore tellement de questions en moi, et si peu de réponses. Où est-elle, la vie, hein ? Où ? Est-ce que je passe à côté de la mienne ? Pourquoi fait-on mal à nos mères en venant ? Pourquoi se fait-on tant de mal tout le temps ? Et où est passée notre enfance ? Et les cafés au lait de nos grands-mères ? Qu'est-ce que c'est, l'Univers ? Et quelle est ma place dedans ? Qui mangera les vers qui nous mangeront ? Pourquoi c'est dur, un clou en fer ? Et pourquoi j'ai marché dessus? Pourquoi ça existe, la mélancolie ? Qu'est-ce qu'on pleure ? Et qui nous pleure ? Est-ce qu'on peut ramasser les larmes des autres pour les coller sur nos joues ? Pourquoi je ne me souviens pas de toute mon existence ? Dans quel trou sont tombées toutes mes plus belles années ? Où vont les larmes quand elles sèchent ? Pourquoi j'ai peur ? Où vont nos amours quand elles meurent? Et qu'est-ce que c'est, l'exil? Pourquoi je me sens seul, même à plusieurs? Est-ce que quelqu'un veut bien être mon frère? Ma sœur ? Est-ce qu'il y aura des bateaux pour moi ? Pour nous ? Un port paisible? Où accoster enfin ? Et un joli matin? Est-ce que tu me prêteras ta main? Aura-t-on connu le bonheur ? Est-ce qu'on n'aura plus peur, là-bas ? Plus jamais ? Est-ce que je me pose vraiment ces questions ? Quelle est ma place dans ce grand paysage ? Et pourquoi je veux toujours, toujours, demander pardon? Est-ce que quelqu'un écoutera ou lira ça ? Est-ce que quelqu'un écoute ou lit ça maintenant ? Est-ce que c'est seulement écrit ? L'ai-je vraiment dit à voix haute ? Est-ce que quelqu'un m'entend ? Est-ce qu'il y a quelqu'un ?
Pardon d'avoir dit tout ça.
On va enfin pouvoir pleurer, maintenant. »

Quatrième de couverture

Jean a trente-six ans. Il fume trop, mâche des chewing-gums à la menthe et fait ses visites de médecin de famille à vélo. Il a supprimé son numéro de portable sur ses ordonnances. Son cabinet médical n'a plus de site Internet. Il a trop de patients: jusqu'au soir, ils débordent de la salle d'attente, dans le couloir, sur le patio.

Tous les jours, Jean entend des histoires. Parfois il les lit directement sur le corps des malades. Il lui arrive de se mettre en colère. Mais il ne pleure jamais. Ses larmes sont coincées dans sa gorge. Il ne sait plus comment pleurer depuis cette nuit où il lui a manqué six minutes.

Médecin généraliste dans le Sud-Ouest, Baptiste Beaulieu est l'auteur d'un récit Alors voilà. Les 1001 vies des Urgences (Fayard), traduit en quatorze langues, et de plusieurs romans qui sont autant de succès en librairie.

Éditions de l'Iconoclaste,  octobre 2023
272 pages 

samedi 20 avril 2024

La langue des choses cachées ★★★★☆ de Cecile Coulon

Coupeurs de Feu 🔥 
La langue des choses cachées.
Une touche de gothique,  un soupçon de sacré, une lanque  poétique, une ambiance sombre et lumineuse à la fois, le tout dessine un merveilleux  et fascinant conte initiatique. Entre les mots de Cécile Coulon se glissent la noirceur de nos âmes, les tourments d'hommes et de femmes, la violence et les cris, oppressants, de certains, le silence des autres ; le trait d'union, ici, ce jeune "rebouteux", formé par sa mère, vieillissante, qui vient de se retirer . Il vient d'être appelé, justement, et pour la première fois, il sera seul maître à bord. Semeur d'espoir. D'équilibre.
Le temps d'une nuit, dans la nature, au Fond du Puits, un enchantement. Superbe !
Merci Cécile Coulon.
« C'est ainsi que vient la mort, nous l'accueillons avec des bras pleins de fleurs, des yeux pleins de larmes, surpris qu'elle nous connaisse si bien, et qu'elle éveille en nous des amours plus fortes que la vie elle-même. »

« Au milieu de cette foule aveugle, titubante, certains comprennent les choses cachées. Ils devinent en silence les grands tremblements du corps, les affaissements soudains du sang, ils possèdent le don, la force. Ils se mêlent aux autres et les soignent, les apaisent, ils ressemblent à des hommes et des femmes mais ils portent en eux des décennies de douleur et de joie, ils connaissent le feu, ils l'ont en eux, ils maîtrisent les flammes. Comme des chiens de berger autour d'un troupeau affolé par l'orage, ces gens-là s'approchent d'un corps et immédiatement le corps parle avec eux, s'exprime, ils entendent, écoutent, répondent, ils guérissent, dans un fond de ferme, près d'un lit sale, à côté d'un berceau cassé, ils guérissent, voilà, on les appelle pour cela, mais c'est bien autre chose que nous ne comprenons pas. 

Ils ont appris, très tôt, la langue des choses cachées. »

« Le Fond du Puits repose toujours à l'ombre: l'eau y est fraîche, l'herbe plus verte que sur les deux seins pelés qui l'entourent, une seule route le traverse, un clocher le grandit. Les maisons y sont bien rangées. Les vivants persistent à vivre. On ne quitte jamais le Fond du Puits sur ses deux jambes, mais toujours portés par d'autres. Des sorciers insolents ont fait ici de grands feux pour attraper le soleil et le soleil les a punis : plus jamais il ne vient. Parfois il effleure, en de rares occasions, il brûle les yeux, la peau éclate en bulles rouges sur le dos des enfants, alors on se terre encore plus loin, dans les arrière-cuisines et sous les appentis en bord de rivière. Le Fond du Puits s'appelle ainsi car, du sommet de la colline où le garçon se trouve, on n'imagine pas que la terre puisse accepter des endroits pareils. »

« L'homme aux épaules rouges est fait d'une chair de muscles et d'alcool, il manque de sommeil, de lumière et de caresses, il ne connaît rien des sourires sincères et des paroles douces, il a violé des femmes, cogné des hommes, vidé des bêtes, il boit comme un chien, il hurle, il rugit, il se branle dans les draps de la défunte et, quand ce n'est pas assez, il chasse les filles vierges des hommes qu'il connaît depuis l'enfance. C'est un humain qui ne mérite pas qu'on le nomme ainsi, mais lorsqu'il est près de son enfant, d'autres couleurs remuent à la surface, il se transforme doucement, il cherche en lui des restes d'émotions intenses. Il aime cet enfant, le voir malade le rend fou, le savoir condamné le tuerait. »

« Si l'enfant meurt, il sera moins qu'un homme, moins qu'une bête, et cette brute aux épaules rouges a peur de ce qu'il y a sous les hommes et les bêtes : le vide. »

« Il rêvait des mains, parfois douces et roses, parfois veinées et jaunes, qui effleuraient celles de sa mère. Petit, il était fasciné par ces bras tendus vers elle, par ces doigts arqués, ces ongles mangés par la vieillesse ou la maladie, le reste du corps était caché sous un drap, mais les mains, les paumes, les poignets, il les voyait, vivants, lancés tels des fouets, le sang circulait encore, la pulpe des doigts gonflait, l'espoir habitait ces mains et cet espoir l'émerveillait. »

« Les cauchemars n'existent pas, ce sont des rêves un peu tordus. »

« Le fils aurait aimé qu'on appelle sa mère uniquement pour ces âmes-là. Les animaux savaient ce qu'ils lui devaient. »

« Ce travail sa mère dit que c'est un métier comme un autre et qu'il n'y a pas de mot mieux trouvé pour définir ce qu'ils font - permet aux familles de résister aux secousses du temps et du sol, il inspire les romanciers, les pasteurs et les sorcières, il déterre les vieilles histoires et enfouit celles qui ont besoin, encore, de mûrir. Mais si quelqu'un trouble le processus, si une voix recouvre celle des choses cachées, alors le fils sent trembler un autre monde, plus violent, plus noir, un lieu d'horreur. »

« - Je pense que tous les lieux méritent d'être habités.
Puis elle ajouta :
- Mais pas par n'importe qui. »

« Il pense à l'autre femme disparue, mariée à l'homme aux épaules rouges, dont le petit est cloué au lit avec sur son front brûlant le regard dégoûtant d'un père brisé d'être de ces hommes-là, boursouflé de haine, de faux pouvoir, à la morale friable et sèche. Pourtant cet homme règne sur la vie et la mort de ces deux femmes par les vies qu'il a nichées à l'intérieur d'elles, comme on cache son meilleur atout au milieu du paquet de cartes. La voix du cœur du fils répète que ce n'est pas juste.
Ce n'est pas juste.
Les mots de la mère reviennent en sa mémoire : l'équilibre.
Il pense avoir le don de l'équilibre. Il réajuste, répare, range les villages et les maisons, il trie, il compense, il égalise les peines et les soupçons. C'est là son pouvoir : harmoniser la cruauté. »

Quatrième de couverture

À la tombée du jour, un jeune guérisseur se rend dans un village reculé. Sa mère lui a toujours dit : « Ne laisse jamais de traces de ton passage. » Il obéit toujours à sa mère. Sauf cette nuit-là.

Cécile Coulon explore dans ce roman des thèmes universels : la force poétique de la nature et la noirceur des hommes. Elle est l'autrice de Une bête au Paradis, prix littéraire Le Monde, de Trois saisons d'orage, prix des Libraires, et du recueil de poèmes Les Ronces, prix Apollinaire. Avec La Langue des choses cachées, ses talents de romancière et de poétesse se mêlent dans une œuvre littéraire exceptionnelle.

Les Éditions de l'Iconoclaste,  janvier 2024
135 pages

jeudi 29 décembre 2022

Trois sœurs ★★★★☆ de Laura Poggioli

« S’il te bat, c’est qu’il t’aime », affirme un proverbe russe. 

IMPENSABLE.

Laura Poggioli revient sur un drame familial qui s'est déroulé à Moscou, il y a quelques années : trois soeurs violentées psychologiquement et physiquement par leur père. Une relation criminel-victimes dans tous les aspects de la vie quotidienne.
« Mikhail Sergueïevitch Khatchatourian était grand, large, imposant, les yeux noirs perçants, le ventre débordant. Il était terrifiant, et les clichés de lui abondamment partagés en ligne entretenaient son image d'ogre. »
Le 28 juillet 2018, elles l'assassinent. 

Si vous êtes, en ce moment, plutôt lecture récréative, passez votre chemin. Revenez-y plus tard, si le coeur vous en dit ; car l'écriture vaut le détour. Et le sujet forcément, fait de cette lecture une lecture nécessaire.
Elle est difficile, certains passages sont glaçants. Le système judiciaire russe est accablant, cruel, lamentable envers les femmes. Je suis passée par une multitude d'émotions, de la colère à la tristesse, de l'incompréhension à l'effroi. 
« « Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l'est à sa façon. » Je connaissais la phrase liminaire d'Anna Karénine par cœur depuis l'adolescence mais j'en mesurais maintenant la portée. »
Laura Poggioli parsème et enrichit le récit de ce fait divers de sa propre expérience. J'ai trouvé son témoignage très à propos, courageux, il apporte, mon avis, à de la puissance à cette bouleversante lecture.  
« Je m'étais dit que je devais raconter cette histoire, mais pas seulement. Je voulais raconter tout ce qui foutait le camp en Russie, sans mettre de côté tout ce que j'y aimais, tout ce qui me remuait, tout ce qui était beau au-delà des préjugés et des on-dit. »

« Des voix s'étaient élevées, et leur histoire était devenue un symbole de l'indifférence des autorités et de nombreux citoyens face aux violences domestiques. Un an plus tôt, elles avaient été largement dépénalisées dans le pays. Les peines encourues étaient déjà minimes, mais il n'arrivait désormais plus rien à un mari violent. Les actes qui entraînaient auparavant une condamnation pour coups et blessures n'étaient plus passibles que d'une simple amende, placés au même niveau qu'un excès de vitesse. Une limite avait quand même été mise aux cas de récidive et de blessures graves, mais pour que récidive il y ait, encore fallait-il un dépôt de plainte.
Ce qui se passait au sein des foyers devait y rester, de nombreux Russes le pensaient, pas tous bien sûr: il y avait quelques associations, des activistes, des avocats qui se battaient pour dénoncer cet état de fait et réclamer une nouvelle législation. Mais beaucoup voyaient d'un mauvais œil tout ce qui ressemblait de près ou de loin à ce qui se pratiquait à l'Ouest. La libération de la parole autour des violences faites aux femmes, le mouvement #MeToo, c'était le symbole de la faillite de l'autorité morale qui menait à leur perte les sociétés En Russie, il avait ce proverbe qui disait « Biot - znatchit lioubit - s'il te bat, c'est qu'il t'aime », et les proverbes, c'est comme le passé: quand on ne sait plus où on va, on s'y agrippe pour se persuader qu'on est du bon côté. »

« Je m'étais dit que je devais raconter cette histoire, mais pas seulement. Je voulais raconter tout ce qui foutait le camp en Russie, sans mettre de côté tout ce que j'y aimais, tout ce qui me remuait, tout ce qui était beau au-delà des préjugés et des on-dit. »

« En cherchant des informations sur les violences intrafamiliales, j'étais tombée sur le reportage « Russie: SOS femmes en danger», diffusé sur Arte en octobre 2017, neuf mois après la dépénalisation des violences domestiques dans le pays. On y voyait une jeune femme appeler la police à plusieurs reprises pour dire que son mari la battait. Elle était en danger. Une policière lui répondait qu'elle ne pouvait rien faire mais qu'elle enverrait quelqu'un sur place si elle était assassinée. On entendait exactement cela. Et la jeune femme mourait quelques heures après cet appel. On entendait son père raconter cette histoire dans ce court reportage, traînant sa douleur d'un banc à l'autre, d'un parc à l'autre d'une petite ville périphérique sans couleur. Une voix anonyme racontait une histoire anonyme, une histoire qui ressemblait à des dizaines d'autres, à des centaines d'autres. Je m'en rendais compte avec stupeur en poursuivant mes recherches. »

« « Il n'était pas vraiment mauvais, tu sais, il buvait parce que la vie était compliquée, et puis après il n'arrivait plus à se contrôler. » Combien de fois avais-je entendu cela quand on évoquait ces temps passés ? Pourtant, moi, quand je bois, je ne roue personne de coups. Je fais du mal à moi, rien qu'à moi. »

« Fondée par l'activiste Aliona Popova, l'organisation Ti Ne Odna (Tu n'es pas seule) a rendu publiques sur les réseaux sociaux les affaires de meurtre, de tentatives de meurtre et de lésions corporelles auxquelles elle avait accès. Je ressentais le même écœurement à chaque affaire qu'elle partageait. S'il te bat, c'est qu'il t'aime.

C'est sûrement parce qu'il l'aimait que, le 22 septembre 2020, un habitant de Voronej, après une dispute, a incendié la voiture dans laquelle étaient assises sa fille de un an et sa femme. Il a aspergé la carrosserie avec de l'essence et y a mis le feu de l'intérieur avec des briquets. La mère a réussi à ouvrir la portière du véhicule en flammes et à faire sortir sa fille, brûlée au premier degré.

C'est sûrement aussi parce qu'il l'aimait que Sergueï Koukouchkine a violé sa fille d'un an et demi. Et c'est sûrement parce qu'il était le cet amour filial que le tribunal du Tatarstan l'avait acquitté deux fois en 2020, estimant que garant de «l'accusé n'avait aucune envie de satisfaire ses besoins sexuels», faisant fi de l'expertise du médecin ayant examiné l'enfant à l'hôpital et informé la police de la présence de blessures révélatrices d'abus sexuels, et du fait que l'homme ait regardé le jour même une vidéo dans laquelle un homme enfonce son index dans un vagin artificiel.

C'est sûrement enfin parce qu'il les aimait que Mikhail Khatchatourian s'en est pris à ses trois filles. « Les douleurs physiques et psychiques infligées par le père à ses filles pendant des années sont considérées comme des circonstances atténuantes mais on ne peut pas affirmer qu'elles constituent le mobile de l'attaque. Elles ne suffisent donc pas à justifier la prise en compte de la légitime défense. » Les conclusions de l'enquête ont été rendues le 14 juin 2019, près d'un an après le crime: Krestina et Angelina, majeures au moment des faits, devraient être jugées pour « meurtre commis en groupe avec préméditation », un crime passible de huit à vingt ans de prison. »

« Krestina s'égosille en repoussant sa grand-mère qui ne cesse de la pincer avec ses doigts rugueux. Pour qui elle se prend cette vieille mégère avec son poil au menton, ses cheveux filandreux, sa peau décatie et son cœur desséché ? Krestina ne peut plus la supporter, comme elle ne supporte plus les amis de son père, les Artiom, les Smbat, les Mihran, qui toujours se taisent, qui ne les défendent jamais, ou qui les salissent de leurs rires gras. Nom de Dieu, qu'est-ce qu'elle fout là, qu'est-ce que sa mère, son frère, ses sœurs et elle foutent là, qu'ont-ils fait pour mériter ça? Ce tyran de père, cette vieille folle de grand-mère, ces insultes, ces coups, cette violence, partout, tout le temps ? Qu'est-ce qu'elle a fait, sa mère, pour se retrouver la joue à moitié calcinée par la pomme de terre encore brûlante sur laquelle son père a collé son visage, empoignant ses cheveux, insultant, humiliant ? »

« Aurelia et Mikhaïl étaient nés en URSS, dans les Républiques soviétiques socialistes de Moldavie et d'Arménie, et il fallait se représenter la brutalité des changements qui avaient suivi l'effondrement du système pour imaginer le Moscou dans lequel la jeune femme avait atterri. Quand la grande écrivaine biélorusse Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature, évoque dans La Fin de l'homme rouge la vitesse avec laquelle le communisme a été balayé du jour au lendemain, on peut toucher du doigt le tsunami émotionnel qui a pris tout le monde à la gorge pendant ces années-là. Parce que en Russie, en 1991, quand l'Union soviétique s'est effondrée, « les gens se débarrassaient de leur carte du Parti comme d'un objet inutile. On n'arrivait pas à y croire... Mais en quelques jours, tout avait changé. On lit dans des Mémoires que la Russie tsariste a changé de peau en trois jours. Eh bien, le communisme aussi. En quelques jours. Cela dépassait l'entendement...».
Après leur avoir inculqué l'horreur du capitalisme pendant soixante-quatorze ans, on a gentiment invité les anciens Soviétiques à acheter et à vendre tout ce qu'ils pouvaient, et n'importe qui s'est mis à récupérer des outils, de l'électroménager, de la vaisselle, des vêtements, tout ce qu'il était possible de trouver, pour le revendre, faire du commerce et créer son business. C'est ce que la mère de Marina a fait. Des abords de l'usine Severstal où son mari travaillait, elle s'est mise à courir en Turquie, en Allemagne, pour aller acheter tout un tas de fringues, et les stocker, les écouler. Une douzaine d'années après, elle avait pris son rythme de croisière et je la verrais débarquer à l'obchtchejitie, les bras chargés de sacs plastique remplis de ses dernières trouvailles. Elle s'était adaptée. Pour d'autres, c'était beaucoup plus compliqué. »

« [...] la place Loubianka, le quartier général de toutes les polices politiques soviétiques, où tant de gens avaient été torturés. En m'en approchant, je sentais un peu de leur humanité, comme si quelque chose d'eux à cet endroit-là avait subsisté. J'aimais visiter le musée Maïakovski construit sur cette place, ressentant toujours la même émotion devant la reconstitution de la petite pièce où le poète s'était suicidé et ses derniers vers inscrits sur les murs: « Lioubovnaïa lodka razbilas' o byt - La barge de l'amour s'est brisée contre le quotidien. » Dans la pudeur du mot «quotidien », il y avait la violence d'un régime qui avait dépossédé son peuple de la pensée, de l'intégrité, de la liberté. Depuis, je n'ai plus jamais été tentée par les idées de révolution, par le « soleil trompeur » de la pensée pure, qui apparaît de façon si limpide dans le film des années quatre-vingt-dix auquel le réalisateur Nikita Mikhalkov a donné ce titre, ni par ceux qui se sentent investis d'une mission et qui vantent les mérites d'une quelconque forme de « rééducation ».»

« Quand les violences domestiques ont explosé en France pendant le premier confinement, j'ai vu un reportage sur le sujet. Les voisins s'inquiétaient du bruit dans l'appartement d'à côté, la police arrivait, on entendait la femme pleurer, l'homme hurler, les coups tomber, mais la femme disait aux policiers que son compagnon n'avait rien fait, qu'ils avaient mal compris, que ce n'était pas ce qu'ils croyaient. On ne les balayait pas facilement la honte de soi, la peur des représailles, la culpabilité.
En Russie aussi les violences faites aux femmes ont augmenté durant le confinement, mais aucune étude n'a été faite à ce sujet. La journaliste Nastia Krasilnikova l'évoque dans la série documentaire Khvatit! (Assez!). Dans chacun des six épisodes de cette enquête, l'une des premières du en Russie, elle décortique le sexisme qui imprègne genre réalisées la société, le rôle joué par Internet, les maltraitances sur les enfants, les violences obstétricales, le poids de la religion, les mécanismes de la violence conjugale et de l'emprise psychologique. On n'a pas l'habitude de parler de ces sujets en Russie, ils font partie de ce qui est supposé rester dans l'intimité des foyers. »

« On sait aujourd'hui combien les traumatismes vécus par un peuple, une communauté, une famille, peuvent avoir un impact sur les descendants, sur ceux qui portent d'une façon ou d'une autre cette histoire, même éparpillés sur d'autres continents. Les origines arméniennes de Krestina, Angelina et Maria avaient certainement pesé sur la construction de leurs personnalités. Que revivaient-elles de ce passé collectif quand leur père leur enlevait leur innocence, leur intégrité physique, leur liberté ? Qu'avaient-elles purgé un soir de juillet 2018 en l'assassinant sur le sol de l'entrée de l'appartement de la chaussée Altoufievo ? »

« Mais ce qui se passait dans l'intimité de la pensée était particulièrement difficile à appréhender en Russie, parce qu'on parlait d'un peuple qui avait vu ce territoire sacré violé pendant plus de sept décennies - le totalitarisme étant une violence que nous, qui ne l'avons pas vécue, ne pouvons pas nous représenter. En Union soviétique, l'État était entré dans la tête des hommes et des femmes, niant à l'individu le droit d'exister pour lui seul. On avait fusillé les aristocrates, les bourgeois, les propriétaires, les religieux. Ensuite, il avait fallu rééduquer tous les autres, leur apprendre ce qu'on attendait d'eux désormais, enlever de leurs crânes ce qui pouvait résister, détruire des livres, empêcher les poètes et les romanciers d'écrire et les artistes de créer librement, parce qu'il n'y avait plus qu'une vérité. »

« L'esprit humain trouve toujours une façon de contourner l'adversité. De très nombreux Russes avaient commencé à recopier des textes à la main dans des petits cahiers qu'on se passait de foyer en foyer. Les proches des poètes apprenaient leurs vers par cœur, pour que, si ces petits cahiers venaient à disparaître, les vers restent imprimés dans la mémoire d'au moins un être humain, voire de plusieurs, car n'importe qui alors pouvait se retrouver condamné, envoyé au goulag, pour dix ans, vingt ans.

Dans la violence totalitaire, l'intime n'existait plus. On avait d'abord décidé de nationaliser toutes les propriétés et de réattribuer les logements en fonction du nombre de personnes qui y vivaient. On avait appelé cela des appartements communautaires, des komounalki. On collait une famille par chambre, on se partageait la cuisine, la salle de bains, il n'y avait plus aucune intimité, et pour avoir des rapports sexuels hors du regard des enfants et des voisins, on pouvait toujours s'enfermer dans les toilettes. Et puis, évidemment, tout le monde s'espionnait. Le plus vil ressortait: ton voisin t'embêtait ? Un petit courrier et c'était réglé. Tu l'avais entendu critiquer le camarade Lénine ou plus tard le camarade Staline ? Alors le goulag, il le méritait. Ou peut-être n'avait-il jamais critiqué le premier secrétaire du Parti ailleurs que dans le secret de son crâne auquel tu ne pouvais pas accéder, mais tant pis pour lui, il n'avait qu'à pas t'ennuyer. »

« Dès le début de la médiatisation de l'affaire, l'usage régulier du titre « Trois soeurs » a fait écho, dans l'imaginaire collectif, à la pièce d'Anton Tchekhov. Quand il l'a écrite, en 1901, cela faisait des années qu'il fréquentait les jeunes écrivains révolutionnaires, et déjà six ans que Lénine était entré activement en politique. Au début de la pièce, Irina, Maria et Olga Prozorov partagent avec leur frère Andreï et sa femme Natalia la maison familiale située dans un chef-lieu de province dont on ne connaît pas le nom. Les trois sœurs rêvent de retourner vivre leur vie de jeunes bourgeoises éduquées à Moscou où elles sont nées et où leur frère se voit faire carrière comme professeur d'université, loin de cette ville de garni- son où elles ne fréquentent que des militaires. Mais peu à peu, de désœuvrements en amours contrariées, leurs rêves vont être enterrés. Personne n'ira vivre à Moscou. Natalia dépouillera ses belles-sœurs de leurs biens, et deviendra la maîtresse incontestée de la maison des Prozorov.

Un monde disparaît, tandis qu'un autre voit le jour. Il ne restera bientôt plus rien de ces petits bourgeois sympathiques mais désœuvrés. Et, si la pièce de Tchekhov plaît toujours autant aujourd'hui, c'est parce qu'à travers les destins de ses héroïnes, ce sont toutes les faiblesses de la société du début du siècle dernier qui apparaissent, alors que se profilent quelques-unes des failles de la société nouvelle qui lui succédera, à partir d'octobre 1917. La rapidité avec laquelle les médias russes ont repris le titre de la pièce de Tchekhov pour parler des trois soeurs Khatchatourian prouve que leur histoire dépasse de loin le fait divers : elle donne à voir la société russe du début du XXe siècle, les failles de ses lois, de sa police, de son système juridique. L'affaire questionne la place des femmes et contribuera, je l'espère, à la transformer. »

« L'affaire a pris une dimension cathartique : les défenseurs des filles y ont vu l'occasion de purger des siècles de soumission, de tyrannie et de violences faites aux femmes; leurs détracteurs ont craint, quant à eux, de voir se diluer dans un potentiel acquittement des trois sœurs l'essence même des valeurs patriarcales, autoritaires, mais protectrices des affres de la modernité. 
Cette affaire a également été cathartique pour moi, tant elle me guérissait de mon rapport aux hommes.
Mon professeur de collège m'avait rendu insipides les relations qui allaient suivre avec les garçons de mon âge. Et puis j'avais perdu confiance. Il m'avait mise sur un piédestal : j'étais la plus intelligente de ses élèves, il me prêtait tous ses livres, il aimait rester des heures à parler avec moi, il passait son bras autour de mes épaules quand on visitait los Reales Alcazares pendant ce voyage scolaire au cours duquel tout le monde avait vu son comportement, sans réagir toutefois, même quand il m'avait serrée toute la nuit contre lui dans l'autobus qui nous conduisait à Séville.
Après, je me dirais souvent que, même dans une relation fondée sur des échanges intellectuels, les hommes n'en voulaient en fait qu'à mon corps: malgré mes diplômes, mon mariage bourgeois, le luxe matériel auquel j'avais accédé, les hommes sentiraient toujours que je n'étais qu'une fille venant de nulle part et qu'eux, les puissants, étaient en mesure de posséder. Je voyais pourtant la sexualité comme un instrument de pouvoir. Je m'étais souvent dit, plus ou moins consciemment, que je pouvais avoir tous les hommes, puisque même le professeur que toutes les filles adulaient était tombé amoureux de moi, et tous les hommes que j'avais voulus après lui, je les avais eus. Mon manque de confiance en moi y trouverait un peu de réconfort, mais au fond de moi je me disais: je ne suis faite que pour le désir qu'on cache parce qu'on en a honte, pas pour l'amour qui se vit au grand jour. »

« « Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l'est à sa façon. » Je connaissais la phrase liminaire d'Anna Karénine par cœur depuis l'adolescence mais j'en mesurais maintenant la portée. »

Quatrième de couverture

Quand la police de Moscou est arrivée, les trois sœurs étaient assises le long du mur à côté du cadavre de leur père. Il avait le poil noir, le ventre gras, une croix dorée autour du cou. Depuis des années, il s'en prenait à elles, les insultait, les frappait, la nuit, le jour. Alors elles l'ont tué.
La Russie s'est déchirée à propos de ce crime, parce qu'il lui renvoie son image, celle d'une violence domestique impunie.
À vingt ans, Laura Poggioli a vécu à Moscou. Elle aimait tout: la sonorité de la langue, boire et sortir, chanter du rock. Elle a rencontré Mitia, son grand amour. Parfois il lui donnait des coups, mais elle pensait que c'était sa faute. « S'il te bat, c'est qu'il t'aime », dit un proverbe russe.

Laura Poggioli imagine, scène après scène, la vie des trois sœurs. Elle mêle le récit de sa propre vie à la leur. Elle donne à voir et à sentir l'âme russe d'aujourd'hui et pose la question du désir des hommes et de leur violence. Trois soeurs est son premier roman.

Éditions L'Iconoclaste,  août 2022
251 pages
Prix Envoyé par la Poste 2022

samedi 23 avril 2022

Nous, Louis, Roi ★★★★☆ de Eve De Castro

Eve De Castro convie le lecteur dans l'intimité des derniers jours du Roi Soleil, et c'est magique, d'une efficacité redoutable ! Louis XIV se raconte pendant ses dix-sept derniers et ses dix-sept dernières nuits, il nous raconte son calvaire depuis que le mal le ronge. Stoppé net dans son élan, alité, le monarque absolu, tout à coup bien seul, se livre, se souvient du meilleur comme du pire de son règne, se confie sur ses amours, Marie Mancini, Montespan, Maintenon ..., sur sa faim de grandeur, sur ses conquêtes, sur son incroyable discipline de vie, évoque Lully, Le Nôtre, se repent. 
Le Roi mis à nu, c'est l'homme qui transparaît. Et la gloire, le faste semblent alors bien futiles...
Une bien belle et émouvante façon de parler de ce Roi. 

« Le cinq septembre prochain, j'aurai soixante-dix-sept ans. Mes ennemis ont parié que je ne passerai pas la fin du mois d'août. Ils piaffent aux frontières du royaume et au seuil de ma chambre. Parce que j'ai considérablement maigri, parce que je marche avec un bâton, ils se croient sûrs de leur fait. Ils ne mesurent pas quelle passion m'habite. »

« Mon Dieu, donnez-moi la force de vouloir plus que que ne peux.
Mon heure viendra quand je le déciderai.
Ainsi soit-il. »

« Mon ennemie sait-elle combien de sièges j'ai menés, combien de citadelles j'ai emportées ? J'étais conseillé par mes généraux, mais les décisions me revenaient. Je ne me souviens pas de la peur, seulement de l'exaltation. Le désir forcené de prouver mon mérite. D'apprendre ce qu'est la guerre et comment on la gagne. En Flandre, lors de ma première campagne, un boulet est tombé contre l'épaule de mon cheval. Une salve a emporté mon chapeau et le bras de l'enseigne qui se trouvait derrière moi. Je portais cuirasse de buffle, mon teint se boucanait, je galopais au milieu de mes troupes. Ceux que la mort épargne se sentent infiniment vivants. Il y a une griserie, une allégresse du champ de bataille. J'allais dans l'odeur de la poudre, du sang frais, des viscères, mais rien ne me dégoûtait. Je posais les yeux sur des blessures atroces, mais l'éclat de la victoire proche m'éblouissait, je ne voyais ni les ventres ouverts, ni les visages arrachés. La guerre est une horreur nécessaire, et quand elle est menée comme je la menais, elle ne manquait pas de grandeur. J'essayais de lui donner, à défaut de beauté, du panache. La plume à nos chapeaux était toujours fraîche, un peintre nous suivait pour fixer sur la toile l'agencement de nos sièges, et ma musique accompagnait chacun de nos mouvements. Officiers et soldats marchaient au son des violons, ils chargeaient de même, et, le soir, les airs de Lully couvraient les gémissements des blessés. [...]
C'est sous une tente, au camp de La Fère-en-Tardenois, que j'ai triomphé de la belle femme du royaume. Françoise de Rochechouart de Mortemart, marquise Montespan, servait comme fille d'honneur à la reine, qui tenait sa bonté et sa vertu en haute estime. En fait de bonté, la dame avait le talent d'assassiner autrui en une phrase, et sur la balance se vertu pesait moins que son ambition. Je me méfiais des précieuses, des arrogantes, dans les premiers temps j'avais trouvé son esprit trop brillant et craint de manquer de repartie. Conforté par mes conquêtes, je n'ai plus considéré que ses seins. Elle était marié à un bouillant Gascon qui lui avait déjà faut deux enfants. Je me suis promis de récompenser le marquis en proportion des plaisirs dont j'allais le priver, et j'ai joui de la marquise comme je jouissais de la guerre, avec une fougue à laquelle rien ne pouvait résister. 
Mon soleil se levait.
Quand il s'est ancré au zénith, j'ai fait peindre mes conquêtes sur les plafonds de Versailles afin que les visiteurs de toutes conditions et de toutes nations connaissent le roi que Dieu a donné à la France. 
Dieu, soutenu par ma volonté et par ma passion.
Personne ne peindra mon combat d'aujourd'hui, pourtant c'est le plus rude de ceux qu'il m'a fallu mener.
Le plus hasardeux. »

« Il y a dix ans, j'ai demandé à Antoine Benoist une image de moi en relief, cire pour le visage, verre pour les yeux, vrais cheveux gris pour la perruque, soie, dentelles et velours pour le vêtement. Le résultat n'est pas flatteur, mais il est vrai. Je reconnais ce que mes traits sont devenus et l'autorité qui s'en dégage. Je ne suis plus beau, pourtant en regardant mon profil on voit que je suis roi. Cela suffit. »

« Jean-Baptiste Lully a vingt ans, l'oeil noir, un accent cocasse et beaucoup de finesse. Il se fait main pour que je m'y appuie, souffle quand le mien s'épuise, aiguillon pour piquer mon orgueil. Très vite, il me devient précieux. Il le devine, et parce qu'il brûle d'ambition, il s'ingénie à se rendre indispensable. Il me dit que je serai l'astre de ce siècle. Je le crois. Il me dit qu'après le Petit-Bourbon, je brillerai sur un théâtre si large que la France, l'Europe, le monde n'auront d'yeux que pour moi. Je le crois. Il rêve que mon soleil se lève pour en être éclairé. J'ai la faiblesse de croire qu'il veut aussi que je sois content, juste content de moi.
Quand je parais sur scène, je le suis. Les mots que je prononce reflètent ce que je pense lorsque d'autres pérorent et que moi, je me tais.
Je dans un Curieux avec Beauchamp qui est le plus grand de nos danseurs. Je déclare : « Je voudrais tout savoir, je voudrais tout connaître, rien  n'échappe à mes yeux », et ce faisant je comprends combien cela est vrai. 
Je danse costumé en soleil, avec un justaucorps doré et des rayons en auréole autour de mes cheveux. Je clame : « Sur la cime des monts commençant d'éclairer, je commence déjà à me faire admirer », et je sens que ma place bientôt ne sera plus sous le boisseau, mais au point où convergent les regards, les espoirs. »

« Je n'ai pas rempli ma mission auprès de mes sujets. Au lieu de les ménager, je leur ai fait porter la charge de ma gloire. Quand la sécheresse a ruiné les récoltes j'ai vidé mes greniers, pour financer mes dernières campagnes j'ai fondu mon mobilier d'argent, mais le souci de ma renommée est passé avant celui de leur bonheur, et ma faim de grandeur a mis les petites gens à genoux.
De cela plus que tout, je me repens. »
« Ma peau de souverain se détache.
Je n'imaginais pas que cela fût possible.
Bientôt je ne serai plus que Louis.
Mon père et ma mère m'ont nommé ainsi.
Louis Dieudonné.

J'ai toujours ouï dire qu'il était difficile de se résoudre à la mort. Maintenant que je suis sur le point de ce moment si redoutable aux hommes, je ne trouve pas que cette résolution soit très pénible à prendre.
Françoise m'explique que mourir coûte lorsqu'on a de l'attachement aux créatures, de la haine dans le coeur, des restitutions à faire.
Je crois n'avoir jamais haï. La haine naît du sentiment d'injustice, de dépossession, d'humiliation, d'impuissance. J'ai été celui qui rendait la justice, celui qui rendait la justice, celui qui ravissait la femme et les terres d'autrui, celui qu'on vénérait à l'égal d'une déité, celui qui pouvait tout. Dieu m'a mis le genou en terre quand il a décimé ma famille et coalisé l'Europe contre moi. Je me suis relevé du mieux que j'ai pu. Je ne lui en ai pas voulu.
En tant que particulier je ne dois rien à personne. Pour ce que je dois au royaume, j'en ai fait l'examen en mon âme et conscience, et j'espère en la miséricorde divine. »

« Je ne crois pas qu'elle ait aimé la cour. Elle avait ensemble trop de fierté, trop de sincérité et trop d'humilité pour se plaire là où tout n'est qu'égoïsme et vanité. De surcroît elle répugne à se contraindre et ici, comme l'écrit Madame, il faut naître et périr en symétrie. Si son confesseur ne lui avait commandé de travailler à mon salut, elle ne m'aurait pas épousé. »

Quatrième de couverture

20 août 1715. Devant le bassin de Latone, dans le fauteuil à roues qu’il ne quitte plus, Louis XIV jette de la brioche à ses carpes. Ces poissons dorés sont immortels, l’émissaire du Japon le lui a juré. Pour la première fois, il songe qu’ils lui survivront. Les médecins ont diagnostiqué une sciatique, ils ne parlent pas de gangrène, mais au fond de lui, Louis sait. Le compte à rebours a commencé. Il lui reste dix-sept jours. Dix-sept jours pour faire le bilan. Solder les comptes. Avec les hommes. Avec Dieu.

« Je voudrais m’assoupir et qu’au réveil, un baiser chasse le cauchemar. Ma nourrice faisait cela. Plus tard, d’autres lèvres sont venues distraire d’autres frayeurs. D’autres chagrins. Le baiser des femmes et un contrepoison puissant. »

Éditions de L'Iconoclaste , août 2015
219 pages

mercredi 9 mars 2022

Ne t'arrête pas de courir ★★★★☆ de Mathieu Palain

En refermant, je n'arrive pas à m'enlever de la tête, que parfois l'enfermement n'est une solution. Surtout que j'ai enchaîné avec "Un tesson d'éternité".
Il y a parfois des décisions rapides, qui tranchent, qui sont là pour montrer l'exemple, arbitraires, sans analyse du psyché, sans chercher à comprendre pourquoi un individu entreprend des actions judiciairement condamnables. Loin de moi l'envie de blâmer quiconque, de cibler des personnes ou un corps de métier. Mais quand même, il y a un système qui est loin de répondre aux attentes, qui effraie souvent, moi, qui m'interpelle ... avec ses murs opaques sur lesquels toute raison vient se cogner. On nait tous avec un bagage, et puis l'éducation des parents, des services sociaux, de l'éducation nationale, d'un quidam sur notre route, de la famille, un événement dramatique ... nous formatent plus ou moins. Et on quittera plus ou moins le droit chemin.
Mais il y a ce système. Qui se fourvoie. Qui enlise dans le mauvais chemin des prétendants à un retour au calme, à la sortie de crise . Qui n'apporte pas de solution. Qui ne se donne pas toujours les moyens de trouver une solution tout simplement.

💙💙 J'ai aimé ce témoignage, ces témoignages in fine. Celui d'un athlète de haut niveau, Toumany Coulibaly, à qui je souhaite de trouver sérénité et apaisement. Celui d'un journaliste free-lance qui nous livre ici une belle aventure humaine, « un livre, fondé sur un principe de sincérité vis-à-vis du lecteur, un livre dans lequel le narrateur [pose] ses tripes sur la table, un narrateur qui [dit] je et qui [raconte] une relation, pas une histoire en surplomb. »

Une lecture qui m'a fait repenser, avec émotion, à Olivier Goudreault et à sa bête derrière les barreaux.
Et si ça peut vous rassurer, pour ceux qui ne l'ont pas encore lu, ce récit est bien plus délicat que ma chronique ;-)
Il regorge d'humanité et l'auteur réussit à captiver : on essaie de dénouer avec lui l'énigme Coulibaly "pourquoi un athlète si performant se fait-il voleur ?", on se passionne pour l'athlétisme, on se retrouve en prison avec tout ce que l'enfermement comprend.
C'est passionnant !
« [...] Moi, je ne suis même pas vraiment rapide - je joue 6 au foot, le type qui court longtemps -, mais je sais que le tour de piste est la pire des distances. Il faut être à fond tout en gérant l'effort. Rester en fréquence mais ne pas s'asphyxier. Accepter le lactique sans tétaniser. C'est un sport de chien qui vus fait vomir à l'entraînement et n'offre rien à part des souvenirs et des coupes qui prennent la poussière. On n'y gagne pas sa vie.
Je m'appelle Mathieu Palain. Je suis journaliste. Je ne veux pas vous faire chier. Je sais simplement, parce que j'ai passé ma vie à Ris, Évry, Grigny, Corbeil, qu'il y a des choses que les journalistes ne peuvent pas comprendre. Disiz La Peste a fait une chanson là-dessus, le  « Banlieusard Syndrome ». Une histoire de spirale du mec de tess, le truc qui fait qu'on a beau chercher à s'enfuir, le quartier nous rattrape. 
Je sais que ce n'est pas facile, et que s'entraîner dans une promenade à Fresnes est un non-sens. Mais j'aimerais vous rencontrer. Je ne suis pas psychologue, mais je pense que je comprends. »

« Le silence vous apprend à entendre l'imperceptible. »

« Les cours de promenade consistent en un couloir vétuste aux murs si hauts qu'on ne peut espérer le soleil qu'au zénith. Plusieurs tribunaux les ont jugées « attentatoires à la dignité humaine » mais Toumany n'a rien d'autre pour courir alors il slalome entre les détenus, trouve une foulée correcte et avale les 21 kilomètres d'un semi-marathon dans une cour de quinze mètres de long. »

« J'ai pris l'habitude de venir chaque semaine. Souvent le mercredi. Je me lève à 6 heures et je roule à travers la nuit jusqu'à cette prison perdue au milieu de la Seine-et-Marne, pour que Toumany me raconte sa vie. Je suis convaincu que, pour comprendre un homme, il faut regarder dans son dos. Le sillage. Les chemins empruntés et ceux qu'il a laissés de côté. »

« - Pourquoi ? demande enfin la présidente. Tu entres en équipe de France, tu as un potentiel incroyable, l'athlé peut te sauver. Alors pourquoi ? 
- Tu sais, Anne, c'est compliqué de te dire ça, mais j'ai plus d'adrénaline quand les flics me courent après qu'en remportant un 400 mètres. »
« Je pense qu'il a cherché sa part d'ombre derrière son sourire, sa joie de vivre et une certaine forme de désinvolture...»

« [...] Aujourd'hui la course évite que la prison me ronge, qu'elle me transforme en vrai taulard. Elle me donne du sens, une direction à suivre. Chaque foulée que je fais me rapproche de la sortie. C'est mon oxygène. Mon espace de liberté. »

Quatrième de couverture

L’énigme d’un homme, champion le jour, voyou la nuit. Un face-à-face exceptionnel entre l’auteur et son sujet.

De chaque côté du parloir de la prison, deux hommes se font face pendant deux ans, tous les mercredis. L’un, Mathieu Palain, est devenu journaliste et écrivain, alors qu’il rêvait d’une carrière de footballeur. L’autre, Toumany Coulibaly, cinquième d’une famille malienne de dix-huit enfants, est à la fois un athlète hors norme et un cambrioleur en série. Quelques heures après avoir décroché un titre de champion de France du 400 mètres, il a passé une cagoule pour s’attaquer à une boutique de téléphonie.
Au fil des mois, les deux jeunes trentenaires deviennent amis. Ils ont grandi dans la même banlieue sud de Paris. Ils auraient pu devenir camarades de classe ou complices de jeux. Mathieu tente d’éclaircir « l’énigme Coulibaly », sa double vie et son talent fracassé, en rencontrant des proches. Il rêve qu’il s’en sorte, qu’au bout de sa course, il se retrouve un destin.
Tout sonne vrai, juste et authentique dans ce livre. Mathieu Palain a posé ses tripes sur la table pour nous raconter ce face-à-face bouleversant. Quand la vraie vie devient de la grande littérature.

La révélation d’un auteur qui dépeint avec talent une France urbaine, ultra-réaliste et contemporaine.

Éditions L'Iconoclaste, janvier 2022
424 pages
Prix du roman News - 2021
Prix Interallié - 2021

vendredi 25 février 2022

Seule en sa demeure ★★★★★ de Cécile Coulon

Un domaine au coeur de la mystique Forêt d'Or, « retranché dans ses bois aux cornes de brume, aux pattes racineuses, aux chemins enfoncés dans la terre comme des plaies », un domaine dans lequel Aimée, la jeune et nouvelle épouse de Candre, riche propriétaire de celui-ci, sera accueillie comme une princesse, son mari et sa bonne, aux petits soins pour elle. Candre est un homme bon. Austère mais bon. Jamais un mot plus haut que l'autre, doux et aimant, proche de la nature et des animaux. Un être extraordinaire. Pourtant, Aimée ne se sent pas à l'aise dans cette demeure, l'inquiétude la gagne. Elle ne sait le définir, mais elle sent que quelque chose ne se passe pas comme cela devrait être ; l'attitude de ses hôtes peut paraître mystérieuse, l'ombre d'un fantôme y plane, les silences y sont prégnants, lourds de paroles secrètement enfouies. Les silences parlent, alourdissent l'atmosphère, et Cécile Coulon a réussi de nouveau à me happer, déchirée entre l'envie de voir tout l'amour qui, et c'est saisissant, inonde ces lieux, où la nature y est belle et sauvage, où la tendresse d'un homme semble pur, où l'on aimerait suspendre le temps, s'y promener, respirer, s'imprégner de cette poésie qui émane des géants épicéas encerclant ce domaine, et l'envie de savoir, de comprendre ce trouble diffus, cette atmosphère oppressante, cette angoisse perceptible, bien ancrée dans ces pages. Le dernier quart, je l'ai dévoré, tournant les pages à une allure effrénée, espérant le velours là où les épines s'élevaient inaltérablement. 
Aimée, Emeline, Angelin, Candre ... de beaux noms qui ont bercé ma lecture. 
Lecture coup de cœur.
Impossible à lâcher. 
Sublime.
Moins viscérale et foudroyante qu' Une bête au paradis, mais tout aussi empreinte de poésie et de mystères. 
Merci Cécile Coulon. Merci.
« Les arbres chuchotèrent jusqu'à l'aube, car tout se passe toujours la nuit, les grands événements se cachent des lumières vives, craignant d'être brûlés. »

« - Dieu a créé l'homme et les animaux terrestres le même jour, répondit-il. Il n'y a aucune raison que je les traite différemment. Sans compter qu'on n'est jamais trahi par un cheval, un cochon ou une abeille. »

« Voilà trois fois qu'ensemble ils parcouraient les terres du clos Deville, qu'ils entraient et sortaient de la salle à manger, du petit salon, qu'ils remontaient l'allée jusqu'au portail, et voilà trois fois qu'Aimée remarquait que Candre ne laissait en sa demeure aucune trace de son passage. Ses chaussures ne modifiaient ni la terre, ni le sable, ni les dalles. Sa main ne plissait pas le linge, les couvertures, les drapés. Ses chevaux attendaient à l'entrée, leurs sabots ne creusaient pas la route ni n'abîmaient les travées du clos. Les roues de son cabriolet ouvert, même par temps de grand vent, laissaient au chemin une ligne légère qui s'effaçait dans la seconde. 
Tout en lui et de lui s'évanouissait. Candre semblait de ce monde comme le sont les animaux sauvages. Il vivait dans la mémoire des autres, dans leurs conversations et leurs paroles. Il héritait de sa famille une histoire dramatique, et vivait chaque jour selon les consignes de son Dieu et les horaires de ses ouvriers. Fin d'esprit, employant avec mesure la repartie non comme une attaque mais comme un bouclier contre les gaillards tels que le cousin d'Aimée, Candre se protégeait, et cela plut à Aimée. Elle avait grandi auprès d'hommes de guerre, de vaillants, à la voix haute, des hommes de force, et soudain Candre semblait si différent, si féminin. Il n'avait ni les manières ni le ton d'une femme ou d'une jeune fille, mais sa façon de ne jamais se mesurer à ses semblables, de vivre selon la loi au-dessus d'eux le rapprochait d'Aimée. »

« A Genève, les rues étaient larges, les manteaux longs et le soleil cuisait les façades. Ici, il lui semblait que les hommes se ratatinaient sous les branches, que les arbres effleuraient la maison comme des animaux sauvages flairent une proie. Le sentiment de liberté qu'elle avait ressenti sur la route s'estompa, et le désir profond, impérieux, de se soumettre à ce lieu la submergea. »

« Dans la joie de son élève, dans sa voix où se mêlaient l'excitation de la nouveauté et l'émotion du souvenir d'enfance, Aimée attendait d'elle une chose que sa professeure n'avait pas l'habitude de donner : un refuge. »

« Cette nuit-là, Aimée s'endormit [...], draps défaits. Les arbres chuchotèrent jusqu'à l'aube, car tout se passe toujours la nuit, les grands événements se cachent des lumières vives, craignant d'être brûlés. »

« Aimée, en montant l'escalier, avait pensé que la mort aurait envahi la chambre. Elle se trompait : seule l'absence nichait dans cette pièce aux murs verts. La mort, elle, attendait dehors qu'on lui amène enfin son nouveau passager. »

Quatrième de couverture

« Le domaine Marchère lui apparaîtrait comme un paysage après la brume. Jamais elle n'aurait vu un lieu pareil, jamais elle n'aurait pensé y vivre. »

C'est un mariage arrangé comme il en existait tant au XIXe siècle. À dix-huit ans, Aimée se plie au charme froid d'un riche propriétaire du Jura. Mais très vite, elle se heurte à ses silences et découvre avec effroi que sa première épouse est morte peu de temps après les noces. Tout devient menaçant, les murs hantés, les cris d'oiseaux la nuit, l'emprise d'Henria la servante. Jusqu'au jour où apparaît Émeline. Le domaine se transforme alors en un théâtre de non-dits, de désirs et de secrets enchâssés, « car ici les âmes enterrent leurs fautes sous les feuilles et les branches, dans la terre et les ronces, et cela pour des siècles ».

Éditions Gallimard, juin 2021
418 pages