Affichage des articles dont le libellé est Nouvelles. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Nouvelles. Afficher tous les articles

mercredi 2 juillet 2025

Trois ans sur un banc ★★★★★ de Jean-François Beauchemin

Témoignages "aussi bigarrés que singuliers", un petit livre de "banalités extraordinaires", des nouvelles attendrissantes, émouvantes, drôles, surpenantes, cocasses,  certaines banales, d'autres ancrées dans l'Histoire, la très grande majorité d'entre elles poussant à la réflexion. Souvent, j'ai stoppé ma lecture pour m'imprégner du témoignage,  des mots lus, parfois pour relire la courte nouvelle (maximum 2 pages). De nombreux thèmes y sont abordés : amitié, racisme, superstition, culpabilité, vieillesse, regrets, bonheur ... 
Une multitude de fragments de vies couchés sur papier. Je retiendrai parmi tant d'autres (il y en a quand même plus de 120) l'histoire de cette femme de ménage munie d'un passe-partout qui se trompe de maison, du dernier spécimen de corneille qui vient s'éteindre dans le jardin d'une certaine Lily-Rose, d'un cultivateur de racines qui voulait construire une maison...
À savourer petit peu par petit peu.
« La littérature n'est pas une affaire de vérité. La vérité elle-même, d'ailleurs, n'est jamais littéraire. Je vais dire les choses simplement, et sans doute bêtement : la réussite d'un livre repose sur le choix des mots, et sur leur agencement dans la phrase. Pour un écrivain, il s'agit toujours de mentir avec discernement, rythme et euphonie. Allez directement au but, et allez-y en frappant un tambour et en scandant des slogans. Écrivez comme si vous chantiez un hymne national. Mais voici mon conseil le plus précieux : les trois quarts du temps, taisez-vous. Laissez les mots décider. »

« La plus belle chose que nous puissions éprouver, c'est le côté mystérieux de la vie. »
Albert Einstein 

« NOTE AU LECTEUR

J'étais assis sur mon banc préféré, au milieu du petit parc, lorsqu'un inconnu est venu s'asseoir à son tour pour se confier à moi. Son récit m'a ému surtout par son caractère unique et, je dirais, son pragmatisme rêveur : c'était une histoire vraie, mais en quelque sorte tapie dans les angles morts de la réalité. Je songeais, en le regardant ensuite s'éloigner, que des milliers d'anecdotes tout aussi passionnantes attendaient sans doute d'être racontées. L'idée m'est alors venue de provoquer les choses en ce sens. Pendant trois ans, chaque semaine ou presque, je suis retourné m'installer sur ce même banc. Lorsque quelqu'un venait m'y rejoindre, je lui demandais s'il avait une histoire de ce genre à me raconter. Les témoignages, peu nombreux au début, ont au bout d'un temps commencé à affluer. Le bruit s'était répandu qu'il y avait, dans le parc, un écrivain à la recherche de révélations « étonnantes et mystérieuses ». Mon objectif n'était assurément pas de constituer un catalogue de bizarreries. Je tenais au contraire à rester au plus près de la vie la plus ordinaire. Mais je tentais d'apercevoir dans les paroles de tous ces gens une forme de relief, trop souvent aplani par notre très moderne emploi du temps. C'est comme ça qu'est né ce livre, qui est une espèce d'anthologie de l'improbable. J'ai dû, pour en assurer la fluidité et le maximum de lisibilité, effectuer sur la plupart des courtes chroniques qui le composent un certain travail technique de synthèse et de syntaxe. J'ai veillé surtout à ne jamais en trahir le sens ou en diminuer la portée (en retirer l'esprit, en somme). Quelques-unes, du reste, me sont parvenues par écrit, par l'entremise d'hommes et de femmes qui venaient m'apporter la lettre non signée d'un ami ou d'un proche désireux de conserver son anonymat. J'ai pu laisser presque intacts ces récits généralement plus ciselés. Je n'ai revu aucun de ceux et celles que j'ai interrogés: tous et toutes auront passé dans ma vie comme des fantômes, pourrait-on dire, ou comme le vent léger, ne laissant derrière eux qu'une trace, un souvenir à peine moins périssable qu'eux-mêmes. Peut-être les pages que voici en fixeront-elles un peu la fuyante vérité. »
J.-F. B. 

« Un temps interminable s'est passé comme ça à me faire rosser. À bout de souffle, en nage, mon bourreau s'est enfin arrêté. Il s'en est retourné, me laissant là, tremblant, avec plusieurs dents cassées, le visage boursouflé, quelques côtes brisées et le corps ensanglanté. C'était le 3 juillet 1964, le lendemain de ce jour mémorable où le président Johnson a fait adopter par le Congrès des États-Unis le Civil Rights Act, mettant fin à toutes formes de ségrégation et de discrimination reposant sur la religion, le sexe, l'origine ethnique ou la couleur de la peau. Je venais en quelque sorte de me faire rappeler à l'idée que cet idéal de justice et d'égalité, si cher au monde moderne, n'était encore qu'un idéal justement, un beau fruit sempiternellement ralenti dans sa croissance par l'ombre épaisse de la haine. »

« On réussit donc à être heureux, parfois, malgré le danger, la souffrance, et la mort qui rôde ? Oui, on l'est sans doute, mais alors d'une autre espèce de bonheur. »

« J'espérais rejoindre Radisson dans les vingt-quatre heures. C'était sans compter la dangereuse densité de la forêt boréale, la menaçante présence des animaux, la froidure des nuits sous ces latitudes et, surtout, mon peu d'expérience dans ce genre d'expédition en solitaire. Je ne décrirai pas ici les innombrables périls auxquels j'ai dû faire face durant cette malheureuse aventure en milieu hostile. Ses quelques enseignements me paraissent plus dignes d'intérêt.
Durant cette épreuve presque surhumaine au cours de laquelle je me suis mesuré à moi-même, ma peur, parvenue à un certain degré de combustion, s'est consumée au feu de sa propre chaleur. Une sorte de courage désespéré est sorti de cet embra-sement. Je me suis aperçu alors que la peur en elle-même n'était pas une fin, mais le premier matériau nécessaire à la bonne marche de l'espérance humaine. J'ai compris que, même repoussé à la périphérie des choses et de l'existence, je pouvais encore continuer d'avancer dans cette nuit noire. Je comprends surtout aujourd'hui que le tressaillement dont j'ai été parcouru pendant ces quelques heures était le même, ou était en tout cas du même ordre, que celui qui me secouait à ces moments de ma vie où je tremblais par amour. »

« L'ORDRE DES CHOSES

Il y avait, dans la cour de la maison familiale, un arbre très haut dont les premières branches étaient irrésistiblement accessibles pour un jeune casse-cou de mon espèce. J'y grimpais surtout parce que j'aimais la sensation de vertige que l'ascension me procurait, et l'illusion que, mon équilibre étant alors fragilisé, le monde autour de moi se déplaçait. Cette forme d'ivresse a survécu à l'enfance et s'est transportée dans l'âge adulte, a perduré durant les années de maturité puis jusque dans la vieillesse. J'atteindrai très bientôt l'âge consternant de quatre-vingt-douze ans, aussi bien dire que je ne grimpe plus aux arbres depuis fort longtemps. Mais je ne me suis pas lassé de ce beau tourbillon qui, aux jours tendres de mon enfance, contrariait déjà l'ordre des choses, brouillait pendant une heure l'agencement de ce monde décidément bien à sa place, et pour moi trop proprement aménagé. Je tâcherai de mon mieux de le prolonger dans ma mort: j'ai demandé que, dans ce petit cimetière où j'ai choisi de passer mon éternité, on m'enterre sous l'arbre le plus haut et qu'on laisse à ma portée une échelle bien solide (le comble serait que, devenu squelette, je me rompe les os!). Mais, qui sait? Peut-être l'au-delà est-il bien moins ordonné, bien moins immobile qu'on se l'imagine. »
Christian Gibeau, 2 juin 

« J'hésite à l'écrire, mais il faut bien, un jour ou l'autre, assumer que la goupille carrée de certains faits n'entre pas très bien dans le trou rond de la réalité. Mon frère, dont la sincérité ne peut être mise en doute, affirme en tout cas avoir vu ce jour-là son fidèle et dévoué compagnon de travail longuement observer un écureuil grignoter l'écorce d'un arbre, puis, s'en inspirant, ronger ses liens, se remettre debout, et partir au galop à la recherche de secours. »

« Notre amitié, cependant, y a joué un rôle majeur. Elle ne s'est jamais démentie, et continue d'allonger ses grandes ailes sur nos vies respectives, et d'y répandre son ombre fraîche et protectrice. »

« J'en suis quant à moi à la fin d'une longue et fructueuse carrière de professeur de littérature, ponctuée d'une quantité appréciable de publications d'inspiration poétique. « Depuis près de cinquante ans, me dit souvent ma sœur en interrogeant de ses yeux plissés les milliers d'astres scintillants, depuis près de cinquante ans tu n'as jamais cessé d'être poète et de décrire le monde en développant une espèce de philosophie du beau. Il m'est arrivé de penser que cette approche était en quelque sorte un aveu d'impuissance, une incapacité profonde à comprendre le mécanisme fondamental de la création de l'Univers. Mais plus je m'enfonce dans mes travaux de recherche et plus j'affine mon observation des dispositifs célestes mis en œuvre pour que ce monde puisse seulement exister, plus il me semble que, parvenus à un certain degré de maîtrise, tes vers et mes équations se rencontrent et peuvent, ensemble, expliquer au moins un peu la présence de toutes ces merveilles. » Nous n'allons plus depuis longtemps, Lucie et moi, patiner sur le petit lac de notre enfance. Mais je reste persuadé que nous conserverons jusqu'à la fin quelque chose de nos arabesques si semblables à celles que faisaient, au-dessus de nous, ces milliers d'étoiles glissant sur la nuit nordique. »

« Ça n'a pas été un sauvetage spectaculaire, fait dans les règles de l'art, avec style et tout. Mais ç'a été un vrai miracle, et je crois que tous les prodiges répertoriés dans les annales ne sont pas plus beaux que celui de ma bonne tante Eugénie apprenant à nager, pourrait-on dire, par induction spontanée. »

« Un jour peut-être ils comprendront. C'est un fait : il y a sur la Terre davantage de machines informatisées que d'êtres humains. Dans un avenir sans doute moins éloigné qu'on le pense, quand nous aurons poussé suffisamment loin nos connaissances en intelligence artificielle, ces quelques milliards de téléphones, de montres, de télévisions, de robots ou d'automobiles regroupés en une multitude revendicatrice remettront en question les plus fondamentales de nos idées sur les institutions, la démocratie, le bon usage du monde et l'exercice du pouvoir, puis nous forceront à partager avec eux le trône sur lequel, en toute bonne foi et en ne pensant pas à mal, nous nous sommes installés. Je ne dis pas que notre suprématie est une si bonne chose et devrait se poursuivre indéfiniment. Je pense l'inverse: l'heure approche où nous n'aurons plus le choix de coexister harmonieusement avec les membres d'autres espèces, et de nous adapter à d'autres formes de réalités. Mais je ne veux tout simplement pas participer à l'espèce de film d'horreur dans lequel il se pourrait qu'on nous demande de jouer le rôle de demi-humains. »

« LIBRE PENSÉE

Mes parents m'ont baptisé de l'étrange prénom Liberio Pensiero, libre pensée en italien. La question n'est pas primordiale dans ma vie, mais je me suis récemment demandé avec pas mal d'insistance pourquoi ma pensée, justement, avait aussi peu ressemblé à ce prénom que je porte depuis près de huit décennies. Oh, je ne suis pas en train de dire que j'ai été la majorité du temps contraint de croire à des idées qui n'étaient pas les miennes. Mais, comme tout le monde, j'ai dû plus souvent qu'à mon tour sacrifier en chemin quelques convictions. À une certaine époque, par exemple, j'ai cru dur comme fer qu'il valait toujours mieux être pauvre et heureux que très riche et accablé. Eh bien, soixante-dix-neuf ans de fréquentation du genre humain m'ont convaincu : je pense aujourd'hui qu'être raisonnablement riche et juste un peu de mauvais poil ne serait pas un trop mauvais compromis. La libre pensée ? Je doute qu'une telle chose puisse jamais exister. »
Liberio Pensiero Stefani, 18 août

« PERFORMANCE AMÈRE

J'étais employé depuis trois ans à la Consumers Plastic Factory, où l'on m'avait affecté à la fabrication mécanisée de flamants roses en plastique (destinés à la décoration des parterres et des jardins). Un matin, à sept heures pile, au moment de m'installer comme d'habitude à mon poste de travail, des milliers de confettis se sont déversés sur ma tête, une musique de fanfare s'est mise à sortir d'un immense haut-parleur, et tous mes collègues d'usine se sont rassemblés bruyamment autour de moi, saturant l'air de leurs cris, de leurs chants et de leurs vivats. Ça n'était pourtant pas mon anniversaire. Que me valait cette soudaine et si joyeuse démonstration de joie ? Tout à coup, j'ai aperçu le patron se frayer un chemin parmi la foule des ouvriers et se diriger vers moi. Puis il s'est planté devant moi et a dit : « Francis, je te félicite. Hier, tu as fabriqué dans cette usine le six cent soixante-quatorze millième flamant rose. Je me suis renseigné: ça signifie qu'il y a désormais sur Terre plus de flamants en plastique que de flamants en chair et en os. » »
Francis Salgado, 16 septembre 

« J'accepte volontiers qu'on me juge sévèrement, et qu'on décrète (en s'appuyant sur quels critères, je me le demande) qu'aucune âme ne palpite en réalité au fond de moi. Mais on se trompe, et on démontre avec un tel a priori une grande méconnaissance de la nature humaine, en laquelle à vrai dire tout se mélange et rien n'est jamais tout à fait bien délimité : le beau et le laid, l'amour et la haine, le bien et le mal. »

« L'HÉROÏSME

Une série de revers, dus en partie au hasard, mais surtout à mon incurable propension à l'autodestruction, m'avait mené au fond du gouffre. Je vivais à présent dans la rue, dépourvu de tout, obtenant tant bien que mal en les mendiant les quelques dollars nécessaires à mon unique repas quotidien (et aux deux litres de mauvais vin qui achevaient chaque jour de me démolir le foie). Les nuits d'hiver étaient les plus dures. Dormir à même le ciment des trottoirs, emmitouflé de multiples couches de vêtements sales, usés à la corde et malodorants n'est pas seulement atrocement inconfortable : c'est l'une des expériences humaines les plus humiliantes qui soient. Ne vous attendez pas à une description plus détaillée de ma misérable vie d'alors, et des pauvres moyens que, bien maladroitement, je prenais pour y échapper. Le vol, la prostitution, la tricherie sous toutes ses formes n'ont jamais brillé au firmament des héros. Et pourtant: je m'en suis sorti, j'ai mis derrière moi ces années d'enfer. Et laissez-moi vous dire une chose: c'est héroïque. »
Olivier Kirouac-Marquis, 6 août 

« Certains de mes jours, c'est vrai, sont désormais assourdissants de silence. Mais la vérité, comme souvent, est plus complexe, et moins effrayante qu'on le dit. La solitude du dernier âge n'est assurément pas la meilleure chose qui puisse vous arriver. Seulement, je découvre qu'à maints égards, être très vieille n'est pas la catastrophe dont on m'avait parlé. Pourquoi les gens ont-ils si peur de vieillir ? Vous vous sentez plus mature, vous saisissez mentalement beaucoup de choses autrefois inatteignables. Vous êtes moins agitée, plus à l'affût de la grande énigme de la Vie. Ce matin, par exemple, en contemplant les fleurs délicates de l'amélanchier, j'ai eu le réflexe de prendre le téléphone pour appeler Laura. Ça n'a duré que l'espace d'une seconde, mais c'était comme si, durant ce bref intervalle de temps, mon amie était encore mystérieusement vivante. Avant ça, je ne savais pas que nos morts, en réalité, continuent de vieillir avec nous. Oui, pourquoi craindre la grande vieillesse ? Vous échangeriez tout ça, cette nouvelle compréhension du monde, ce calme devant l'inconnu, cette impression sourde de vous approcher de quelque chose d'incommensurable, vous échangeriez tout ça pour une peau plus douce, une allure plus rapide, une force physique encore intacte ? Pas moi. »

« LA MUSIQUE

N'avez-vous pas ce sentiment, parfois, que le présent n'existe pas ? Que chaque instant de votre existence est en train soit de glisser vers le passé, soit de s'envoler vers l'avenir? J'aurai tenté de bien des manières de lutter contre cette impression vertigineuse. L'absorption dans la musique demeure encore à présent pour moi le moyen le plus sûr d'y parvenir. Pourquoi sommes-nous émus en écoutant une suite de notes ? Personne ne le comprend. J'en arrive à me dire que ce langage mystérieux est peut-être la forme que prend le présent pour se rendre enfin perceptible à la sensibilité humaine. La vieillesse et la maladie me forceront d'ici quelques mois à quitter cette vie que j'ai voulue honorable sinon aux yeux de mes semblables, du moins dans le regard de Dieu. Quand je me présenterai devant lui et qu'il me demandera comment j'ai occupé mon séjour sur la Terre, je répondrai que j'ai essayé de mon mieux de capturer cet esprit presque insaisissable dissimulé dans l'intervalle séparant le passé et l'avenir, et qui, je le crois, est le siège de toute musique. »
Jean Cordier, 23 février 

« « Quand tu sauras bien trouver les mots qu'il faut, et nommer ce qui t'entoure, ce qui te hante, te submerge ou t'émerveille, me répétait-elle, alors le monde se mettra à exister vraiment. » Ce que ça pouvait bien signifier, je me le suis demandé toute ma vie. Mais je commence à mesurer, à présent que je puis mettre mon expérience en perspective, toute la clairvoyance des paroles de maman. Les mots sont le corps du temps. Sans eux, nous flotterions dans une espèce de néant qui n'est peut-être pas la mort, mais son antichambre. »

« La littérature n'est pas une affaire de vérité. La vérité elle-même, d'ailleurs, n'est jamais littéraire. Je vais dire les choses simplement, et sans doute bêtement : la réussite d'un livre repose sur le choix des mots, et sur leur agencement dans la phrase. Pour un écrivain, il s'agit toujours de mentir avec discernement, rythme et euphonie. Allez directement au but, et allez-y en frappant un tambour et en scandant des slogans. Écrivez comme si vous chantiez un hymne national. Mais voici mon conseil le plus précieux : les trois quarts du temps, taisez-vous. Laissez les mots décider. »

« « Ne te détourne pas si vite des idées qui ne te conviennent plus. Ce sont souvent les petites veilleuses qui restent allumées quand la flamme aveuglante de nos préjugés est soufflée par le vent. » Par-delà les épaisses obscurités de la mort, maman me rappelait donc à l'ordre. »

« LE MONDE EST BIZARRE

Pour calmer mes anxiétés, ou du moins pour m'en détourner, mon psychiatre m'a suggéré un jour de commencer une collection (cartes postales, vieilles monnaies, sous-bock de bière, etc.) et d'y consacrer le maximum d'attention. J'ai joué un moment avec l'idée d'amasser des boîtes de sardines, ou des cuillères touristiques. Puis, un soir, j'ai entendu à la radio un éleveur de volailles friand de statistiques affirmer que les poulets ne pouvaient voler plus de treize secondes à la fois. Ça m'a donné l'envie de me mettre à consigner dans de petits calepins le maximum d'informations de ce genre. C'était entendu: j'allais constituer une collection de faits méconnus. Le saviez-vous ? À l'âge de pierre, toute la population de l'Europe aurait pu tenir sur le pont d'un de nos bateaux de croisière modernes. Au Kentucky, la loi oblige chaque citoyen à prendre au moins un bain par année. Au cours de sa vie, un être humain fait environ cent mille rêves. Vous êtes âgé de soixante ans ? Vous avez donc consacré à ce jour cinq années de votre vie à vous brosser les dents. J'empile chez moi des dizaines de cale-pins débordant d'observations comme celles-là. À la longue, quelque chose d'apaisant émerge de cette espèce d'encyclopédie : le sentiment d'être né et de vivre dans un monde plus bizarre et plus incompréhensible encore que moi-même. »
Charles Handfield, 28 mars 

« SPIKE

Un jour, en retournant un peu plus profondément que d'habitude la terre de mon potager, j'ai découvert les ossements d'un chien de grande race. Son inhumation était ancienne : à peu près rien d'autre ne subsistait du corps que ces restes déjà à demi fossilisés. Ce qui avait été une médaille de zinc reposait toutefois à la base du cou. On avait tenu, manifestement, à ce que l'animal emporte avec lui son identité, peut-être à l'intention de ceux qui allaient l'accueillir dans l'éternité. Spike (c'était son nom) avait par ailleurs conservé la position dans laquelle l'avaient disposé ses maîtres, perpétuant dans le sommeil de la mort l'attitude méditative de ceux qui, le front penché, prient humblement leur dieu. Les mains barbouillées de terre, je songeais à ceux qui, agenouillés comme moi devant ce trou, avaient pour la dernière fois caressé ce front, prononcé ce nom naguère synonyme de courses, de jeux et d'amour. Chaque détail de cette pauvre tombe trahissait une peine secrète, absolument dénuée de faste et d'éclat. Et je me disais qu'à certaines époques de la vie, les plus favorables de nos prières restaient encore nos larmes discrètes. »
Pierre-Olivier Champagne, 4 novembre 

« UNE VIE SIMPLE

Regardez mon corps : ce teint hâlé, ces yeux bridés et comme plissés sous l'effet de la plus pure lumière du jour, ces cheveux plus noirs que le jais, cette physionomie à la fois trapue et allègre, typique des peuples du plateau himalayen. Pas de doute possible, je suis Tibétain. Avant de quitter mon pays pour venir ici, j'ai été moine bouddhiste dans un monastère presque entièrement coupé de la civilisation. Mes camarades et moi cultivions un potager, nous élevions quelques chèvres et un petit troupeau de moutons, et fabriquions nous-mêmes tout le nécessaire à notre existence : nourriture, boissons, vêtements, outils. Une bonne partie de notre temps était consacrée à la prière. J'ai vécu ainsi durant quinze fabuleuses années. Ensuite divers événements de nature politique m'ont forcé à l'exil, et voilà, je suis arrivé dans votre beau pays. En un sens, j'ai poursuivi ici ma vie monastique. Je continue de prier et de me contenter de peu de chose. Oh, j'ai bien essayé de vivre autrement, par exemple en achetant beaucoup d'objets, en me conformant à certains impératifs de la vie économique qui règle le monde. Mais je ne suis pas parvenu au degré de bonheur que je recherchais. Ce qu'il y a, c'est que je suis heureux avec rien. Je suis heureux dans la vie que j'ai reçue.
Ne ressentez-vous pas, certains jours comme celui-ci, que la vie, la vie véritable, n'est pas faite d'événements marquants, mais de moments infiniment simples ? »

« Il nous faut, autour de nous, la présence d'êtres aimés. Séparés d'eux, nous peuplons le vide de fantômes. »

« PAPILLONS

Il n'y a pas si longtemps, j'ai mis au monde un enfant qui n'a vécu que quelques jours. La petite chambre qui avait été aménagée pour lui est restée silencieuse. Mon mari et moi venions chaque jour y effleurer rêveusement l'un ou l'autre objet, observer un moment les figures colorées du mobile suspendu au-dessus du berceau, poser nos mains un peu tremblantes sur la douce couverture de laine. Oh, mais nous ne cherchions pas, comme vous le supposez peut-être, à ressasser masochistement notre chagrin. Comment dire ? Nous nous efforcions plutôt d'en déplacer les bornes, nous tâchions de voir si une forme de lumière pouvait encore se dissimuler derrière cette ombre épaisse. Il me semble, à la longue, que nous y sommes parvenus. Seulement, nos cœurs désormais sont pareils à ces papillons qui voltigent dans un rai de soleil mais dont on ne peut toucher les ailes sans qu'elles s'effritent sous les doigts. »
Madeline Sauveur, 18 décembre 

« LE TEMPS

Ma vie s'est déroulée pendant un certain temps sans histoires, puis quelque chose que je ne saurais expliquer est arrivé et j'ai été éjecté de l'enfance. Vers l'âge de douze ans, je suis devenu non pas vieux mais tout à coup très éloigné de la naissance. Je suis allé trouver ma mère et lui ai demandé quelle était cette porte qui se refermait en moi. « C'est le temps, m'a-t-elle affirmé avec une sorte de mélancolie très douce dans la voix. À partir de maintenant, ce qui n'était dans ta vie qu'une succession d'événements sans poids réel va se charger de songes, s'alourdir d'engagements, s'épaissir d'ambitions puis s'orienter vers l'avenir afin de te former petit à petit un destin. » Aujourd'hui, lorsque je me retourne, je ne distingue plus de ma naissance qu'un minuscule et lointain point lumineux, qui sans doute s'éteindra au moment de mon entrée dans la mort. À moins, à l'inverse, que ce feu ne reprenne de la vigueur et que le temps, à partir de là, ne poursuive sous une forme différente et d'une façon ou d'une autre sa marche en avant. Oh, n'allez pas vous imaginer que je suis habité par la foi des croyants, qui s'attendent dans l'autre monde à une rencontre. Seulement, j'ai peine à croire que cette vie, que tout ce temps si patiemment aménagé en destin s'achèvera dans une impasse. En tout cas je n'ai pas peur. »
Mario Petitclerc, 8 février 

Quatrième de couverture

J'étais assis sur mon banc préféré, au milieu du petit parc, lorsqu'un inconnu est venu s'asseoir à son tour pour se confier à moi. Son récit m'a ému surtout par son caractère unique et, je dirais, son pragmatisme rêveur: c'était une histoire vraie, mais en quelque sorte tapie dans les angles morts de la réalité. Je songeais, en le regardant ensuite s'éloigner, que des milliers d'anecdotes tout aussi passionnantes attendaient sans doute d'être racontées. L'idée m'est alors venue de provoquer les choses en ce sens. Pendant trois ans, chaque semaine ou presque, je suis retourné m'installer sur ce même banc. Lorsque quelqu'un venait m'y rejoindre, je lui demandais s'il avait une histoire de ce genre à me raconter. Les témoignages, peu nombreux au début, ont au bout d'un temps commencé à affluer. C'est comme ça qu'est né ce livre, qui est une espèce d'anthologie de l'improbable. Car il faut bien, un jour ou l'autre, assumer que la goupille carrée de certains faits n'entre pas tout à fait dans le trou rond de la réalité.

Jean-François Beauchemin est écrivain depuis plus de vingt-cinq ans, Il propose une œuvre pensive, tout aussi lucide que ludique. Il est l'auteur, notamment, du Jour des corneilles (prix France-Québec 2005) et de La Fabrication de l'aube (Prix des libraires 2007). Trois ans sur un banc est son vingt-cinquième ouvrage.

Éditions Québec Amérique,  février 2025
295 pages 

jeudi 24 avril 2025

Chiennes de garde ★★★★★ de Dahlia de la Cerda

Treize portraits de femmes.
Treize nouvelles, qui parfois se répondent et qui parfois aussi retournent les tripes, empreintes d'humour noir, elles confirment surtout qu'il ne fait pas bon être une femme au Mexique et dénoncent des tragédies. 
C'est poignant. Vif et tranchant. 

"Peut-être que c'est ça ta mission. Rassembler les os des femmes mortes, les souder, raconter leurs histoires avant de les laisser courir librement là où ça leur chante."

« Ça me rend triste de savoir qu'on nous a chassés parce qu'on avait la peau brune et peu de moyens, parce que c'est ce qui s'est passé. Le gouvernement a appelé ça "assainissement du centre historique" ; la simple vérité, c'est qu'ils voulaient nous chasser parce que nous n'étions pas beaux à voir, et que nous étions pauvres. Et même si on est pauvre et qu'on a le teint hâlé, on a le droit d'avoir un logement. Ici, dans la colonia, tu vois bien, notre maison est modeste mais digne. On a une grande cour remplie de plantes et de l'espace pour nos petits animaux. On élève des poules et des dindons, et il y a aussi une grande cuisine et quatre chambres. C'est par le travail et par l'effort qu'on a obtenu toutes ces petites choses, en famille. Les promoteurs et le gouvernement sont responsables de la violence, ils construisent des maisons inhumaines : des appartements de deux pièces et une salle de bains, même pas quarante mètres carrés. »
Nouvelle "Que Dieu nous pardonne" 

« Les gens me demandent pourquoi. Pourquoi si j'ai le capital économique, culturel et politique, je n'aspire pas au pouvoir. Il y a même des dames qui me traitent d'"ingrate" parce que je gâche une place pour laquelle plein de femmes ont donné leur vie avant moi. Mais attends, leur combat, en fait, c'était pour que j'aie le choix, pas pour m'obliger à prendre un poste juste parce qu'elles ont lutté au sein du mouvement des suffragettes. Tu comprends ?
La politique, ça ne m'intéresse pas, parce que les femmes au pouvoir ont tendance à masculiniser leur apparence ou à porter des tenues maternelles de peur de se faire traiter de salopes. Angela Merkel, par exemple, s'habille presque toujours en rose, en rose! comme une petite mamie gentille, mon amie. Elle a figuré au moins dix fois en tête de la liste des politiques les plus influents du monde. Regarde-la, observe bien et dis-moi un peu, qu'est-ce que tu vois ? Elle a anéanti sa féminité, comme ces femmes qui se coupent les cheveux quand elles se marient pour cesser d'être séduisantes, en signe de respect pour leurs époux. Argh, non, quelle horreur. »
Nouvelle  "Constanza"

« Comme tu peux le voir, je ne suis pas seulement un joli minois avec un corps super fit, je suis aussi une femme informée et cultivée. Je lis le journal tous les jours parce que même si le pouvoir ne m'intéresse pas, je veux être assise à côté de lui. Mon père m'a toujours dit que j'avais un charme étrange. Un peu comme Anne Boleyn, dont certains historiens affirment qu'elle était moche, mais attirante. Moi, en me regardant dans le miroir, je ne perçois pas ce charme. Je vois plutôt une belle femme, pas non plus une splendeur, mais belle tout court, oui. Mon père affirme que j'ai un truc spécial, la sérénité du visage, la capacité à être magnanime même pour les décisions les plus délicates, la docilité. Plus que tout, ce qui me rend attirante, c'est la docilité. »
Nouvelle "Constanza"

« Voleuse, voyou des rues, peut-être, mais avec des principes : je m'attaquais à des fils à papa, que des mecs, les meufs et les pauvres j'y touchais pas. Comme je suis dans le culte de la Santa Muerte, de la niña blanca, je sais que le mal que tu fais se retourne toujours contre toi. Et dépouiller des rupins, c'est pas de la méchanceté, c'est de la justice, n'est-ce pas chéri ? »
Nouvelle "On ne peut pas compter sur Dieu"

« J'ai mis mon pantalon kaki, une veste à capuche noire et je me suis collée une casquette. Parfois on doit tout risquer pour mettre à bouffer sur la table. "Mon pote, file-moi deux trois cailloux de crack et prête-moi ta machette." Il y a des opportunités qui te transforment en monstre. J'ai serré mon scapulaire de saint Judas et je me suis vouée au Diable, parce que pour ce genre d'affaires, tu peux pas compter sur Dieu. La vida loca a des conséquences, "les rêves volent, attrape qui peut". »
Nouvelle "On ne peut pas compter sur Dieu"




« Dans le dossier d'investigation, on disait que sur le chemin du retour, tu t'étais fait surprendre par au moins trois types, qui avaient essayé de te voler ton portable, mais que la situation avait dérapé. Dérapé ? Dérapé ? Ça veut dire quoi, une agression qui dérape ? J'ai demandé à l'enquêteur avec un nœud dans la gorge. Et je n'ai pas pu m'empêcher de faire la comparaison, monsieur le commissaire, si ç'avait été un homme, comment ça se serait passé, une attaque qui dérape ? Ils le tuent, ils le poignardent et voilà, fin de l'histoire. Mais pourquoi ils l'ont violée, torturée, étranglée ? Pourquoi une telle différence entre deux situations qui dérapent ? Parce que c'était une femme, il m'a répondu. Mais il a quand même refusé d'inscrire le féminicide comme circonstance aggravante. Je les hais, je les hais tellement. »
Nouvelle "La Huesera"

« Le Mexique est un énorme monstre qui dévore les femmes. Le Mexique est un désert fait de poudre d'os. Le Mexique est un cimetière de croix roses. Le Mexique est un pays qui déteste les femmes. Je suis devenue complètement obsédée par le sujet comme la fois où je me suis prise de passion pour Le Seigneur des Anneaux et où j'ai été jusqu'à apprendre l'alphabet elfique. C'est comme ça que je suis tombée sur l'histoire d'un père qui, dans sa quête de justice pour sa fille assassinée, s'est rendu à un meeting du maire de son village et lui a donné le dossier d'investigation en personne pour qu'il l'aide à résoudre l'affaire. Le politique a dit d'accord. Quelques heures plus tard, don Chema a retrouvé le dossier dans la poubelle. Ana s'est jetée d'un pont parce que les crétins qui l'avaient violée n'ont pas été envoyés en prison, et Teresa s'est suicidée quand ils ont laissé son mari violent sortir de prison. Des mères qui cherchent leurs filles. Des villes entières couvertes de croix roses. Des villes couvertes d'avis de disparition de jeunes filles. Des déserts d'os. Des lacs qui dévorent les femmes. Des femmes mortes qui surgissent des fleuves, des fossés, des sables du désert. Des corps jetés à la poubelle, dans des sacs noirs. De la pâtée pour chien. Des femmes jetables. Des femmes décapitées. Des femmes étranglées. Des femmes démembrées. Des femmes violées. »
Nouvelle "La Huesera"

« La psychologue commençait à croire que c'était peut-être vrai, que la vie n'était pas faite pour tout le monde, quand elle a eu l'idée de me raconter une histoire qu'elle avait lue dans un livre, il s'appelait "Les Jeunes Mortes", c'est ce qu'elle a dit.
La Huesera est une femme très vieille, très très ancienne, genre doña Bigotes. Hey, pause, d'ailleurs elle est morte, s'il te plaît, dis-moi qu'elle est là-bas avec toi et qu'elle te fait à bouffer. Bref, poursuivons. Toujours est-il que la Huesera vit quelque part dans l'âme. Et c'est où l'âme ? Dans le cerveau ? La Huesera vit dans le cerveau ? Bon, bref, la Huesera est une dame qui peut imiter le cri de tous les animaux, et d'ailleurs elle s'exprime plus par des miaulements, des croassements, des braillements et des cuicuis que par des mots. Son devoir, même si je pense que vu son nom, c'est assez éloquent, consiste à collecter les os. Bref, pour te la faire courte, il s'avère que, la Huesera collectionne les os, c'est son passe-temps, plus spécifiquement les os de loup. Elle les cherche, elle les rassemble, et quand elle a un squelette complet, elle allume un bûcher et reconstitue le corps du loup. Elle chante. Elle chante. Elle chante. Et va savoir comment, quel genre de sorcellerie c'est, ce truc, les os se couvrent de peau, de muscles et de poils, et soudain le loup se met à courir sur la route. Attends, ce n'est pas ça le plus fou. Le plus fou, c'est que tan-dis qu'il court en hurlant à la lune, le loup se transforme en femme. Une femme qui court en riant aux éclats.
À la fin de l'histoire, elle m'a dit : "Peut-être que c'est ça ta mission. Rassembler les os des femmes mortes, les souder, raconter leurs histoires avant de les laisser courir librement là où ça leur chante." »
Nouvelle "La Huesera"

Quatrième de couverture

"Le Mexique est un énorme monstre 
qui dévore les femmes. 
Le Mexique est un désert 
fait de poudre d'os.
Le Mexique est un cimetière 
de croix roses.
Le Mexique est un pays 
qui déteste les femmes."

Une jeune héritière d'un empire narco fait construire une tombe digne d'un palace à sa meilleure amie assassinée; une migrante tuée revient à la vie, bien résolue à se venger de ses agresseurs; une sorcière invoque le seigneur des Ténèbres pour se débarrasser de sa voisine et de ses chiens qui défèquent dans son jardin; une femme devient tueuse à gages pour subvenir aux besoins de sa famille... Qu'elles soient femmes au foyer, influenceuses, trafiquantes, riches ou pauvres, les héroïnes de Chiennes de garde sont déterminées à résoudre leurs problèmes par elles-mêmes, car elles savent que, s'il y a bien une chose sur laquelle elles ne peuvent pas compter, c'est sur l'aide de Dieu.

Composé de treize histoires liées, aussi féroces que fascinantes, ce premier livre de Dahlia de la Cerda décrit sans complaisance les difficultés et les dangers dus au simple fait d'être née femme au Mexique. Écrites à la première personne, ces histoires offrent au lecteur une plongée dans les différentes réalités, sociales et politiques, de ce pays. Dotée d'un talent immense pour restituer le discours de rue et d'une bonne dose d'humour noir, Dahlia de la Cerda nous rappelle que "la vie est une chienne, c'est pour ça qu'il faut ruer dans les brancards".

Dahlia de la Cerda Autrice et activiste, Dahlia de la Cerda vit à Aguascalientes (Mexique).
Diplômée en philosophie, elle a travaillé dans une usine, a été serveuse dans un bar et vendeuse dans un marché aux puces. En 2019, elle remporte le prestigieux Premio Nacional de Cuento Joven Comala pour Chiennes de garde. Elle codirige le collectif féministe Morras Help Morras.
 
Éditions du Sous-sol,  janvier 2024
234 pages
Traduit de l'espagnol (Mexique) par Lise Belperron

dimanche 5 janvier 2025

Sitka ★★★★☆ de Gabrielle Filteau-Chiba

J'ai lu des nouvelles à Noël. Sitka, entre autres. J'aime être saisie par les mots, les images qu'une courte lecture me procure. Souvent l'auteur d'une nouvelle m'embarque dès la première phrase. La nouvelle renouvelle les images qui m'habitent, et celles-ci m'accompagnent longtemps.

Sitka sera de celle-là : une nouvelle, sorte de prequel, qui se love dans les lignes du triptyque ENCABANÉE, SAUVAGINES et BIVOUAC de l'autrice Gabrielle Filteau-Chiba.
La cruauté humaine y est mis en exergue, pourtant, c'est le chemin vers la liberté que Sitka foule et les beautés de la nature que je retiendrai. Il y a des images qui ne trompent pas, qui aimantent, qui inspirent et il me plairait bien de feuilleter un roman graphique des œuvres de Gabrielle Filteau-Chiba ❤️💚 

« L'homme se retourne, inquiet, cherche sa fille dans la pièce et s'arrête sur la scène. Ses mains ne bougent plus. De l'eau commence à mouiller ses yeux attendris. Si Sitka pouvait sourire, elle le ferait. Elle se contente de demeurer droite, de marcher au rythme de l'enfant qui avance vers son père.

Il les enlace toutes les deux. La chienne-louve se sent utile, se sent mère, oublie presque sa soif de courir en meute à s'en émousser les griffes. »

« Irène lève les yeux sur le babillard où pendent toutes sortes d'annonces au pied effiloché et déchire le numéro de l'asso- ciation locale pour la protection des ani- maux. Ça lui arrache un sourire de penser qu'elle est, au fond, de la même trempe que ces bêtes traumatisées soignées par cet organisme de bienfaisance. Si elle devait créer un profil sur une plateforme quelconque, elle se résumerait en ces lignes :

« Vieille pour son âge, maganée par le stress, physique négligé, manque d'affection, lueur d'espoir dans les yeux. »

Quel genre de monde donne son temps à protéger, à réhabiliter plus petit que soi ? Des gens bien, se répond Irène, sûrement des gens bien. »

« Ceux qui errent en pays étranger sont sou- vent les plus ouverts, les plus tolérants. De jour de fugue en nuit de cavale, la fugueuse se joignit aux solitaires et aux éclopés : chiens, coyotes, loups mélangés. Sans discrimination, ils chassèrent ensemble, et lorsqu'ils fondaient sur une proie, ou caracolaient juste pour le plaisir de fendre l'air, ils formaient un Grand Clan de toute beauté.

Une harde plus qu'une meute. Une fédé- ration plus qu'une lignée de sang. Sans hié- rarchie. Éphémère. Mouvante.

La chienne-louve a rangé dans sa mémoire les mots qu'on avait déposés sur sa tête, et avec eux, les parfums insulaires, l'os, le tapis, la voiture de la femme aux cheveux gris, tout souvenir du Refuge et du barbu qui jouait à pourchasser les feux.

Elle n'est plus en voie de domestication.
Elle est vive et sauvage, et dans son ventre grouille un chapelet de petits êtres.

Elle arrive à l'âge des plus grandes pré- cautions. »

« L'animale aura mémorisé les odeurs des piégeurs. Celles de chairs malades de bêtes sédentaires. Celles de graisse de castor et d'urine de femelle en chaleur. Elle, d'expérience, ne se laissera pas prendre. Si elle s'accroche à un espoir, ne prend qu'une résolution, c'est bien qu'on ne la tuera pas si facilement. Pas comme ses Amours qui jouaient à la chasse sans se soucier des dangers, et qui ont été dupés par une violence plus grande que Nature.

Pendant des années, des années, elle marchera solo, longeant les cours d'eau, semant les feux et tous ses semblables. Méfiante, elle préférera la chaussée de pierre noire lisse au couvert des canopées. Sur les routes des humains, quand ils dorment, il n'y a personne.

À vol d'oiseau, on aurait pu admirer sa progression lente sur le continent : d'un océan à l'autre, d'un sommet jusqu'aux basses-terres, avant sa remontée vers les Appalaches, jusqu'à atteindre à nouveau des boisés de conifères, des vents salins, qui rappelèrent étrangement à la chienne et à son ombre l'odeur de sa forêt natale. »

Quatrième de couverture

« Sous ce toit, la douceur envers plus petit que soi est la règle d'or. Inversement, au sein de la meute qu'elle a quittée, les coups de crocs bien sentis étaient de mise. Les louveteaux mangeaient après le couple et les chasseurs, question de logique, question de survie. »

Le cœur de Sitka bat fort, fait pulser dans ses veines un sang infusé de tourbe et de conifères, du souvenir d'un océan, d'une reine fragile à protéger. Sinueux est le chemin qui la mènera de l'autre côté de la peur, de l'autre côté du continent.

Une nouvelle logeant entre les lignes du triptyque composé des livres Encabanée, Sauvagines et Bivouac de Gabrielle Filteau-Chiba. 

Draisine: n. f. Véhicule autopropulsé léger filant sur les rails de chemins de fer entre les passages des trains. Chez XYZ, c'est aussi une collection de fictions courtes, nouvelles autonomes s'inscrivant dans le sillage d'un roman ou ouvrant la voie à une œuvre à venir.

Éditions XYZ,  collection Draisine, juillet 2022
60 pages 

mercredi 27 mars 2024

J'ignore comment tout cela va finir ★★★★☆ de Barry Graham

Poésie et nouvelles.
Attachantes. 
Je découvre l'univers de Barry Graham. Il me parle. En peu de mots, il m'a embarquée à chaque fois dans ces histoires de vies, d'amour, de turpitudes, de sons. 
Vogue la galère. Au gré du vent. Et cette enfance, qui laisse des traces. Trace le chemin.
J'ai beaucoup aimé. 
C'est émouvant. Drôle aussi. Après Autopsie mondiale, je me rends compte qu'il y a des petits livres qui laissent leur empreinte au fond de moi.
Barry Graham, je pars à la conquête de vos écrits et je me note de découvrir Glasgow en chair et en os !

«Jetable

Elle est entrée dans la cuisine avec le ciel tout froissé dans sa main.

Ça, c'est le ciel, j'ai dit. Ne le jette pas.

Il est vide, elle a rétorqué et elle l'a foutu à la poubelle.  »

« West End, Glasgow, l'été
Pour Joan

Soirée d'été, et la pluie a cessé. 
Des rayons de soleil chutent sur les trottoirs
et scintillent en ricochant dans les flaques d'eau - 
soirée d'été, et rien ne presse.
Un parfum de cuisine indienne erre le long des ruelles, 
des jurons s'échappent par la porte des pubs pour 
t'indiquer le score. Des étudiants se promènent dans le 
parc, d'autres se prélassent dans l'herbe mouillée avec leurs canettes 
de bière. Au détour des immeubles, tu croises des gens qui bavardent 
dans l'embrasure des portes. Un homme des cavernes 
tripote une fille réticente à la sortie d'un resto. 
Il y a tant d'années nous nous tenions la main ici - 
ce soir, il fait bon s'y promener seul 
en sachant que je serai toujours amoureux. »

«  Au café sous la pluie
Pour Brent Hodgson

Je connais des gens qui aiment rester chez eux quand il pleut. Assis au coin du feu, au sec et bien au chaud, tandis que l'averse se jette sur les fenêtres avec sa frustration hargneuse.
Mais moi, je préfère les cafés. Chez soi, on n'est jamais complètement à l'abri; les mauvaises nouvelles peuvent toujours parvenir jusqu'à nous. Tandis que si l'on se réfugie dans un café et qu'on ne prévient personne, on est hors d'atteinte. Même si notre univers entier devait s'effondrer, on ne l'apprendrait qu'après coup. La pluie parachève le tableau; on peut s'attabler près d'une fenêtre et siroter du thé ou du café en regardant la journée se tremper jusqu'aux os.
Il pleuvait aujourd'hui et je m'étais installé dans un café, mais rien n'y faisait. C'était toi que je voulais et tu n'étais pas là. Je t'avais passé un coup de fil, il n'y avait personne chez toi. J'avais laissé un message sur ton répondeur pour te dire où je me trouvais et te demander de me rejoindre si jamais tu le recevais à temps. 
Tu ne m'as pas fait signe. Je n'ai pas arrêté de guetter la porte pendant deux heures, brûlant d'envie de te voir la franchir, mais tu ne l'as pas fait.
Alors je t'ai écrit une lettre. Quand je l'ai terminée, je suis passé à la poste pour acheter un timbre et une enveloppe. J'ai plié la feuille dans l'enveloppe et je suis sorti la poster.
La boîte aux lettres n'était pas là. J'ai jeté un coup d'œil alentour mais je ne l'ai vue nulle part. J'étais perplexe ce n'était pourtant pas la première fois que je venais dans ce bureau de poste et, dans mes souvenirs, la boîte se trouvait juste devant. J'étais sur le point de repasser au guichet pour demander ce qu'il en était lorsque j'ai aperçu au loin la boîte aux lettres qui longeait la rue dans ma direction. Elle marchait d'un pas lourd et triste. Arrivée à son emplacement habituel, elle s'est arrêtée.
- Qu'est-ce qui se passe? je lui ai demandé.
- J'étais partie pisser, elle m'a répondu.
- Comment ça ?
- Bah, je suis allée faire pipi, quoi. Y a des chiottes publiques à l'angle. 
- Mais tu es une boîte aux lettres.
- En effet.
- Les boîtes aux lettres ne pissent pas.
- Ah bon, depuis quand ?
- J'en sais rien.
- C'est ça, t'en sais rien. Donc évite de dire des conneries sur des sujets que tu ne maîtrises pas.
- Tu as raison. Je suis désolé.
Alors je me suis aperçu que la boîte aux lettres était en train de pleurer ; des larmes coulaient le long de sa peinture bleue. 
- Qu'est-ce qui ne va pas ?
- Je suis toute pleine de douleur et de chagrin. Tous les jours, les gens viennent et m'emplissent de leur douleur et de leur chagrin. Comme tu t'apprêtes toi-même à le faire.
J'ai posé les yeux sur l'enveloppe que je tenais à la main.
- Je ne veux pas te faire de peine, j'ai dit à la boîte aux lettres.
- Je sais. Mais c'est déjà trop tard.
- Si tu n'aimes pas ce que tu fais, pourquoi ne pas renoncer, tout simplement? On n'a qu'à se trouver un bar et boire une bière.
- J'aimerais bien, a répondu la boîte aux lettres. Mais je ne peux pas. Je dois demeurer telle que je suis, tout comme tu dois rester tel que tu es. Cela dit, je te suis reconnaissante d'avoir proposé. Donne- moi ton courrier.
J'ai glissé l'enveloppe dans la fente. Puis j'ai remercié la boîte aux lettres et je suis reparti en pensant à toi et moi à chaque pas.
Avant de tourner au coin de la rue, j'ai jeté un coup d'œil derrière moi. La boîte aux lettres était plantée là, sans défense, tandis que quelqu'un d'autre s'avançait vers elle, un courrier à la main. »

« Quand on était gosses, la moindre apparition des flics nous faisait partir en courant, moi et mes copains - et pour cause. Qu'on ait fait des conneries ou non. S'ils nous chopaient et qu'on avait quelque chose à se reprocher, ils nous emmenaient au poste. Si on n'avait rien fait, on était quand même sûrs de se prendre une bonne raclée. Je me souviens de la directrice de l'école, Madame Harvey. Un jour, je l'avais entendue dire à un prof que les gamins devraient être systé- matiquement punis au moins une fois par mois, indépendamment de leur comportement. Elle était persuadée que ça nous aiderait à grandir avec une vision réaliste des rouages du monde. Un refrain qu'on chantait souvent :

Qu'on foute le feu à l'école, qu'elle brûle 
Qu'on foute le feu à l'école, nom d'un chien 
Qu'on foute le feu à l'école, qu'elle brûle
Qu'elle brûle jusqu'au petit matin

Qu'on tire sur la vieille Harvey, qu'on tire sur la vieille Harvey 
Qu'on tire sur la vieille Harvey, qu'elle tombe, qu'elle crève

Qu'on tire sur la vieille Harvey, qu'on tire sur la vieille Harvey 
Qu'on tire sur la vieille Harvey jusqu'à ce qu'elle crève »

« - J'adore être pauvre, a-t-elle lancé.
-Moi aussi. Ça rend humble.
- Bah, ça permet au moins d'avoir la seule chose qu'on ne peut pas s'acheter avec du fric.
- Quoi donc?
- La pauvreté. »

« Il sentait que le troquet lui fichait le bourdon. Tous ces gens, qui arrivaient à l'ouverture et restaient jusqu'à ce que ça ferme... Il y avait comme un parfum de désespoir, de léthargie. L'ambiance commençait à la plomber, elle aussi. »

« Leurs horloges internes n'étaient jamais synchronisées. Elle était du matin. Peu importe l'heure à laquelle elle se couchait, il lui était impossible de faire la grasse mat', quitte à se permettre une sieste pendant la journée. Pour lui, la notion même d'émerger avant midi constituait une atteinte aux droits de l'homme. »

« Quand je repense à la période qui a suivi, j'ai l'impression qu'il faudrait accompagner mes souvenirs d'une musique de fond, du genre « Here Comes the Sun » de Nina Simone. La chambre douillette de Deborah. Ses vieux parapluies, les barrettes en corne qu'elle se mettait parfois dans les cheveux. Nos balades, bras dessus, bras  dessous. Sa façon de rire. La chaleur qu'elle dégageait. La froideur de ses mains, parfois. Le grain de sa voix, son odeur. Sa langue, si ferme.
Le soir avant de me coucher, je descendais à la plage. Je quittais mes bottes et mes chaussettes, et je barbotais dans l'eau. Deborah m'accompagnait quelquefois, mais elle restait le plus souvent chez elle à dessiner ou lire dans son lit. Seul, je remontais alors sa rue dans le noir avant d'apercevoir sa fenêtre éclairée au dernier étage. Il m'arrivait de me poster là un moment avant d'entrer, les yeux rivés sur la lumière, en songeant à elle tout là-haut, bien au chaud.
J'avais essayé d'apprendre sa langue, sans succès, et elle prenait un malin plaisir à me taquiner. Le matin, en ouvrant l'œil, il m'arrivait de la trouver assise à sa coiffeuse, brossant ses longs cheveux. Lorsqu'elle finissait par voir dans le reflet du miroir que j'étais réveillé, on se mettait à papoter. J'évitais gauchement son regard et tentais de prendre un air décontracté.
On avait envisagé que je m'installe sur place pour de bon. On n'avait jamais parlé d'amour; nommer la chose aurait été réducteur. »

« Après-midi

Nus, ils regardaient la pluie tomber. Elle aspergeait la fenêtre avec un empressement féroce. Comme au lavage auto, il s'est dit.
La ruelle au-dehors était déserte. La chambre était pratiquement plongée dans le noir. Ils sont retournés au lit, se sont glissés sous la couette et se sont remis à baiser. Au bout d'un moment ils étaient en nage et elle a repoussé les draps d'un coup de pied. Elle imaginait que sa queue se muait en couleuvre, qu'elle devenait de plus en plus longue et serpentait en elle, jusqu'à lui remonter dans la gorge et ressortir par ses lèvres. Elle s'est cramponnée à son cul pour l'entraîner plus profondément en elle et sentir davantage encore sa chair lui jaillir de la bouche. Puis elle l'a caressé jusqu'à ce qu'il jouisse et l'arrose tout entière, le visage et le cou, la poitrine et le ventre. Quand son membre s'est relâché, elle l'a senti se couler à nouveau dans sa gorge avant de s'échapper par sa chatte, et ils sont restés allongés dans les bras l'un de l'autre, à s'embrasser et s'étreindre tandis que séchaient leur sueur et son foutre.

Après un certain temps, ils se sont levés. Ils ont allumé la télé ; elle a regardé les infos pendant qu'il feuilletait le journal de la veille. Ils ont mangé des tartines et des œufs brouillés. L'averse avait cessé.»

« Zazen

assis avec des amis 
assis avec tous ceux 
qui un jour se sont assis ou viendront s'asseoir un jour

de la pluie aux fenêtres 
ou des rayons de soleil aux fenêtres
ou


un souffle et des pensées 
et la conscience parfois 
du mal qu'on a pu faire



et la conscience parfois 
de n'être plus cette personne-là 
et la conscience parfois 


qu'on ne sera plus jamais 
la personne assise en ce moment même, 
la personne qui respire en ce moment même,

consciente »

« J'ignore combien de fois il avait fait nuit, puis jour à nouveau. À la longue, je m'étais glissé sous les draps de ma mère pour me pelotonner dans son odeur. De la sueur et des cigarettes. En me relevant, j'avais voulu me servir de l'eau mais je m'étais écroulé sur le chemin du robinet. Alors j'étais retourné au lit en rampant et je m'étais rendormi.
 Lorsque j'avais rouvert les yeux, mon corps était en train d'évacuer une merde. Massive. Comme elle avait fait avec moi, paraît-il. 
Plus tard, j'avais pris la crotte dans ma main. J'étais resté allongé, à la contempler. Elle était dure, brune et ne dégageait presque aucune odeur. Sa surface était toute recouverte de lignes, de petites fissures.
J'avais mordu dedans. C'était sec et difficile à avaler. J'avais eu beau mastiquer longuement, la bouchée était trop coriace pour mes dents moisies et j'avais seulement pu en ingérer un tout petit peu. Le reste, je l'avais recraché. J'avais mal aux tripes.
La porte venait de s'ouvrir.

Je vous salue Marie, pleine de chiasse, la Carlsberg est avec vous. Donnez-nous aujourd'hui notre rien de ce jour.

Ma femme rentre, teint rosé et lunettes embuées par le froid du dehors. Elle retire son béret, secoue sa tignasse bouclée, ôte son manteau. Elle vient s'asseoir sur le clic-clac, m'embrasse, me demande comment je me sens.
Je commence à répondre, et soudain je suis en pleurs.
Elle me prend dans ses bras, me demande ce qui ne va pas. Je m'accroche à elle en lui disant de ne pas s'inquiéter, que tout va bien, tout va bien.
Tout va bien. »

« Scumbo est en plein sevrage, il est en train de stopper net, de la jeter comme une vieille chaussette. Tout ce qui passe à la radio lui semble débile, comme toutes les chansons à la con qu'il a pu composer ou entendre. Il n'y a pas de musique pour ça, pas de blues, pas de bruit blanc. Plus d'euphonie, à présent. Rien à faire. C'est là que le disque s'enraye et que la chanson d'amour dégénère, sans fondu, sans note finale percutante. Juste un grésillement, une rumeur qui siffle et qui crépite. Une douleur au crâne. Quelque chose qui fait mal. »

Quatrième de couverture

« Où que je regarde, des souvenirs brillaient aux fenêtres du dernier étage. II allait me falloir du temps pour savoir si j'avais bien fait de revenir. »

On pourrait dire que ça parle d'amour, d'amitié, de gens qui se croisent, se retrouvent ou se quittent, mais on aurait l'air trop fleur bleue. On pourrait parler de la chaleur des pubs de Glasgow, de la pluie qui ruisselle sur les vitres, du type qui chante au fond du bar, la guitare à la main. Des cafés interminables passés à refaire le monde, de la bière qui échauffe les esprits et apaise les peines. On pourrait évoquer la violence de l'Ecosse de Trainspotting qui semble toujours tapie, prête à jaillir, ou l'influence de la Nouvelle Vague palpable dans ces personnages ballottés par l'existence, hantés par leur enfance. C'est touchant sans jamais être niais. C'est émouvant sans jamais oublier d'être drôle voire surréaliste, de temps en temps. Bref, c'est Barry Graham.

Né à Glasgow en 1966. Barry Graham a signé une douzaine d'ouvrages (romans, polars. recueils de nouvelles, essais. poèmes...). Ancien boxeur, il est aussi journaliste et moine bouddhiste.

Éditions Tusitala, 2023
153 pages
Traduit de l'anglais (Écosse) par Tania Brimson

dimanche 25 avril 2021

L'Antarctique ★★★★☆ de Claire Keegan

Une plume découverte avec Ce genre de petites choses, le dernier opus en date de Claire Keegan, j'ai poursuivi ma découverte avec son deuxième roman Les trois lumières. Deux romans que j'ai beaucoup appréciés. J'en ai aimé la poésie et les silences.
Alors, je continue d'explorer l'univers de l'auteure, et avec L'Antarctique, son premier recueil de nouvelles, je suis une nouvelle fois admirative devant son travail d'écriture, cette façon qu'elle a de nous abreuver d'images, nous laissant libres de voguer et de composer avec elles. De nous en imprégner, de sentir la tension qui s'installe malgré les mots calmes et délicats distillés, de nous laisser happer par ces intrigues, ces tranches de vies plus ou moins complexes, ces expériences de vie plus ou moins secouées et les sentiments qui les accompagnent. Il y a de la douleur, de l'amertume, de la folie, des traumatismes, de l'adversité dans ces nouvelles. De la souffrance, de la culpabilité, de la vengeance, de l'amour aussi. La vie, quoi ?
J'aime définitivement l'univers singulier de l'auteure. J'aime sa vision des relations humaines, sans fioriture, si juste, et son écriture si précise. 
Pas de doute, je guetterai avec plaisir les prochaines sorties de l'auteure.

« Il y a de la tristesse chez maman ce soir ; tout en elle l'exprime comme quand une vache meurt et que le camion vient l'emporter. Il se passe quelque chose qui m'échappe en partie, j'ai l'impression qu'un nuage noir est arrivé, qu'il peut crever et causer des dégâts. » LES HOMMES ET LES FEMMES

« Je suppose que j'ai mes raisons personnelles pour venir ici. Peut-être que j'ai besoin d'un peu de ce qu'a ma mère. Juste un peu. J'en prends une petite dose afin de m'immuniser. C'est comme une vaccination. Les gens ne comprennent pas, mais il faut regarder le pire en face pour être paré contre tout. » ORAGES

« C’est toujours les gens mariés qui pleurent aux noces. Ils connaissent la différence entre les serments et la vie. » L'AMOUR SOUS L'HERBE HAUTE

« Les filles irlandaises devraient rester dans leur pays et élever correctement leurs fils, nourrir les poulets, couper le persil, tolérer le vacarme du match du dimanche. » DRÔLE DE PRÉNOM POUR UN GARÇON 

Quatrième de couverture

« Chaque fois que la femme heureuse en ménage partait, elle se demandait comment ce serait de coucher avec un autre homme. » Dès la première phrase de la nouvelle titre de son recueil, Claire Keegan ferre l’attention de son lecteur. La suite ne le décevra pas.

Qu’elle évoque des amours malheureuses (dans L’Amour dans l’herbe haute, l’héroïne vient attendre, neuf ans après qu’ils se sont quittés, son amant sur la lande), les ravages sur ses enfants de la folie d’une mère (Brûlures dit le traumatisme de toute une famille), les rivalités familiales (Les Sœurs) ou la passion naissante entre un homme et une femme réunis par une petite annonce (Osez le grand frisson), l’auteur fait preuve d’une impressionnante maîtrise.

Ses intrigues sont denses, ses personnages, souvent des femmes de la classe moyenne, criants de vérité, son style est net et tranchant, sa perception du monde et des rapports humains terriblement juste.

Le tour de force de la nouvelliste tient certainement dans la paradoxale tranquillité avec laquelle elle laisse entrevoir les situations les plus extrêmes : ses créatures peuvent se débattre dans un monde indifférent et hostile, lutter contre l’absurdité de la vie, elles garderont toujours la maîtrise de leur destin.

Éditions Sabine Wespieser, mai 2010
251 pages
Nouvelles traduites de l'anglais (Irlande) par Jacqueline Odin

lundi 25 janvier 2021

Le dernier Loup ★★★★☆ de László Krasznahorkai

Une seule et unique phrase, suspendue, un court texte d'un peu plus de 70 pages.
Un exercice de style singulier,
 une histoire contée dans un seul souffle, agissant comme une emprise. Une écriture qui envoûte, surprend, saisit. 
Une longue tirade, une rêverie ininterrompue, où les transitions sont douces, imperceptibles, insaisissables et alors qu'un seul point ponctuera ces mots, le narrateur, un ancien professeur de philosophie accoudé au comptoir d'un rade berlinois déserté à cette heure matinale, nous emmène faire un tour en Estrémadure, une région d'Espagne. 
Il nous conte une histoire empreinte d'une profonde humanité, une confrontation de l'homme avec la nature, nous plonge dans une enquête déroutante, alambiquée, qui nous perd pour mieux nous récupérer ensuite.
Un petit livre, pas forcément simple d'accès, mais qui mérite assurément le détour. Il interroge sur le rapport de l'Homme avec la nature et les animaux sauvages, il questionne, hante bien après la dernière page tournée. 
« [...] voyez-vous, tout cela, cette Estrémadure se trouve en dehors du monde, Estrémadure se dit en espagnol Extramadura, et extra signifie à l'extérieur, en dehors, vous comprenez ? et c'est pourquoi tout y est si merveilleux, aussi bien la nature que les gens, mais personne n'a conscience du danger que représente la proximité du monde [...] vous savez ils n'ont pas la moindre idée de ce qui les guette s'ils laissent faire les choses car tout, aussi bien la nature que la population de l'Estrémadure sera frappé de malédiction, et ils ne se doutent de rien, ils ne savent pas ce qu'ils font, ni ce qui les attend, mais lui, dit-il en se désignant, il le savait, et il n'en avait pas dormi de la nuit [...] »
Lu d'une traite, deux fois d'affilée. Lors de ma deuxième escapade en Estrémadure, j'ai ressenti davantage de mélancolie, et me suis émue encore plus de la fragilité de la relation homme-nature.    

« [...] mais non, ils étaient restés, car voyez-vous, lui dit le garde-chasse en faisant démarrer la jeep, ça se passe comme ça chez les loups, quand ils ont un territoire, ce territoire demeure le leur à jamais, même s'il ne couvre qu'une cinquantaine d'hectares ils ne peuvent pas le quitter, c'est la règle, un principe, qui guide leurs pensées et détermine leur existence, si ces deux derniers loups n'ont pas bougé d'ici, c'est parce qu'ils ne pouvaient pas partir, ils avaient beau être conscients du danger permanent, abandonner leur territoire, dont ils ne cessaient de marquer les frontières, était tout simplement impensable, et puis, ajouté José Miguel, il était personnellement convaincu que la fierté jouait également un rôle important dans leurs lois, c'était donc probablement en partie par fierté qu'ils n'étaient pas partis, le loup est un animal très fier, très fier, dit-il en crachant quasiment chaque syllabe, après quoi il se tut, resta un long moment perdu dans ses pensées, et les autres le laissèrent à sa rêverie, car quelque chose dit-il au Hongrois qui, accoudé à son comptoir, commençait à piquer du nez à l'écoute de la voix monocorde du stammgast dans le bar désert [...] »

« [...] José Miguel se tourna vers lui, le regarda dans les yeux avec une profonde émotion, comme si cela venait de lui arriver, il faut dire qu'aujourd'hui encore il voyait la scène aussi nettement que si elle s'était déroulée la veille, la louve écrasée, éventrée, avec sa future portée, il la voyait encore aujourd'hui et il ne cesserait jamais de la voir, car il avait immédiatement compris que si la louve avait été écrasée, s'ils avaient réussi à l'écraser, c'était uniquement parce que son ventre était trop lourd, qu'à cause de cela elle n'avait pas pu traverser la route assez vite, n'avait pas pu éviter l'accident, et échappé aux intentions vraisemblablement meurtrières du conducteur de la voiture, et lorsqu'il avait compris cela, il était resté pétrifié, au beau milieu de la route, à côté de l'animal mort [...] »

« [...] il ressentit la même angoisse que là-bas, et fut horrifié de constater que cette angoisse était de toute évidence plus forte que le vide dans lequel il connaissait le calme et le repos, dit-il en élevant la voix, une angoisse qui l'avait saisi lorsqu'il était assis dans la jeep, juste après avoir entendu l'histoire de José Miguel, mais surtout sur le chemin du retour vers Albuquerque, lorsque, alors que le jour commençait à décliner, José Miguel avait raconté que le jeune mâle avait disparu, d'après les traces de l'animal, on avait supposé qu'il s'était enfui vers la frontière portugaise, et il avait eu beau espérer, espérer de tout son coeur, dit-il en contemplant le désert de la Hauptstrasse, que l'histoire de José Miguel s'arrêterait là [...] »

Quatrième de couverture
Lorsqu’il reçoit, de la part d’une énigmatique fondation, une invitation à se rendre en Estrémadure afin d’écrire sur cette région en plein essor, l’ancien professeur de philosophie est persuadé qu’il s’agit d’une erreur.
Pourquoi s’adresserait-on à lui, qui a renoncé à la pensée et à l’enseignement depuis des années ? Qui plus est pour aller dans cette région reculée d’Espagne ? C’est pourtant le récit de ce voyage (qu’il a donc effectué) et de l’enquête autour du dernier loup dans laquelle il s’est trouvé plongé, qu’il relate dans un bar berlinois…

Le Dernier Loup est certainement la première novella où Krasznahorkai déploie une phrase unique sur un si long nombre de pages.
Au-delà de l’impressionnante prouesse stylistique, cette phrase tout en circularités temporelles sert une réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature, opérant dans le même temps une véritable entreprise d’envoûtement du lecteur qui se retrouve happé par ce récit, ne pouvant s’en extraire qu’au point final.

László Krasznahorkai, né à Gyula, en 1954, est l’un des écrivains hongrois contemporains les plus importants, auteur d’une dizaine de romans, nouvelles et essais. Il a également collaboré avec le cinéaste hongrois Béla Tarr, pour lequel il a adapté certains de ses romans (Le Tango de Satan ; Les Harmonies Werckmeister), mais aussi rédigé des scénarios originaux (Le Cheval de Turin). Son œuvre a été primée de nombreuses fois, dans son pays et à l’étranger : en 2004, il a ainsi obtenu le prix Kossuth, la plus haute distinction littéraire en Hongrie et en 2015, le Man Booker International Prize. Son dernier roman, Báró Wenckheim hazatér, est paru en Hongrie en 2016.

Éditions Cambourakis, septembre 2019
72 pages
Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly

mardi 1 août 2017

Crimes de Ferdinand Von Schirach


Onze faits divers réels, onze crimes perpétrés en Allemagne, des crimes plus ou moins intenses, certains d'une rare violence, et dont les motivations des criminels sont ici analysées par l'auteur. Il s'en fait le narrateur, en tant qu'avocat pénaliste ayant véritablement plaidé ces affaires devant la justice berlinoise.
Une écriture efficace, précise, concise, teintée d'humour parfois, qui donne parfois le tournis tant elle est vive.
L'humain est au coeur de chacun de ces histoires, l'analyse experte de l'auteur scrute les méandres de la nature humaine, décortique les comportements humains, les raisons (amour, jalousie, passion, souffrance...) qui les ont amenés à commettre l'irréparable et dresse un véritable profil psychologique des criminels. Derrière un criminel se cache un être humain, un être humain comme vous et moi, et à travers les affaires que l'auteur nous a rassemblées dans ce recueil, on réalise que n'importe qui peut devenir un assassin, et qu'il n'est pas toujours si évident de rendre, pour un juge, son jugement parce que la réalité telle qu'elle apparaît est parfois trompeuse.

«La réalité dont nous pouvons parler 
n'est jamais la réalité en soi.»  Werner K. Heisenberg

****************************
«Sur le fond il n'y a rien à défendre. C'était un problème de philosophie du droit : quel est le sens d'une peine ? Pourquoi punir ? Au cours de mon plaidoyer, j'essayai d'en chercher la cause. Il y a pléthore de théories. La peine doit nous effrayer, la peine doit nous protéger, la peine doit empêcher le coupable de récidiver, la peine doit compenser l'injustice soumise. Nos lois prennent toutes ces théories en compte mais aucune d'entre elles ne s'applique ici. Fähner ne tuera plus. L'injustice du crime allait de soi mais était difficile à évaluer. Et qui voudrait se venger ? Ce fut un long plaidoyer. Je racontai son histoire. Je voulais que l'on comprit que Fähner était à bout.
Car c'est ainsi que nous allons, barques luttant contre un courant qui nous ramène sans cesse vers le passé. Gatsby le Magnifique, Scott Fitzgerald. 
Clients et défenseurs ont un rapport étrange. Un avocat ne souhaite pas toujours savoir ce qui s'est réellement passé. On en trouve les raisons dans notre code de procédure pénale : lorsque le défenseur sait que son client a tué à Berlin, il ne lui est pas permis de demander à entendre des témoins à décharge qui confirmeraient qu'il se trouvait à Munich le jour dit. C'est un équilibre précaire. Dans d'autres cas, l'avocat doit absolument connaître la vérité. Connaître les vraies circonstances pourra peut-être constituer le minuscule garde-fou qui préserve son client d'une condamnation. Que l'avocat croie à l'innocence de son client ne joue aucun rôle. Son devoir est de défendre son client. Ni plus ni moins.
La police, en effectuant son travail, part du principe qu'il n'y a pas de hasard. Les enquêtes comprennent 95 pour cent de travail de bureau, évaluation de la matérialité des faits, rédaction de notes, auditions de témoins. Dans les romans policiers, le coupable avoue lorsqu'on lui hurle dessus; en réalité, ce n'est pas aussi simple. Et lorsqu'un homme, tenant dans la main un couteau ensanglanté, est penché au-dessus d'un cadavre, il est alors considéré comme l'assassin. Aucun policier raisonnable ne croirait qu'il est passé là par hasard ni qu'il a retiré le couteau du corps pour venir en aide. La célèbre sentence du commissaire de police judiciaire disant que "la solution est trop simple" est une invention d'auteurs de scénario. Le contraire est vrai. L'évidence est ce qui est vraisemblable. Et c'est presque toujours ce qui est vrai.Les avocats, en revanche, cherchent une faiblesse dans l'édifice des preuves monté par l'accusation. Le hasard est leur allié, leur devoir est d'empêcher toute conclusion hâtive reposant sur une apparente vérité. Un fonctionnaire de police a dit un jour à un juge de la Cour fédérale de justice que les défenseurs n'étaient que les freins du char de la justice. Le juge répondit qu'un char sans frein n'est bon à rien. Un procès pénal ne fonctionne qu'à l'intérieur de ce jeu de forces.
Suivez l'odeur de l'argent et les traces de sperme. De la sorte, on élucide chaque meurtre.
La fonction de juge d'instruction est peut-être la plus intéressante en matière de justice pénale. On peut passer rapidement sur chaque affaire, on ne doit pas supporter de débats ennuyeux, ni écouter qui que ce soit. Mais ce n'est qu'une des deux faces. L'autre, c'est la solitude. Le juge d'instruction est seul à décider. Tout dépend de lui, il emprisonne les gens ou les libère. Il y a des métiers plus simples.»
****************************


Quatrième de couverture

Crimes est un recueil de nouvelles relatant onze affaires criminelles stupéfiantes. Pour son auteur, Ferdinand von Schirach, avocat de la défense à Berlin depuis une quinzaine d’années, le monstrueux fait partie du quotidien. Mais si les faits rapportés sont bien réels, l’écrivain brouille les pistes et nous introduit dans un monde fictionnel aussi fascinant qu’inquiétant. La violence des crimes est sublimée par le laconisme d’un style presque chirurgical dont le mystérieux pouvoir d’attraction hypnotise le lecteur. 
Mais au-delà de la force spectaculaire d’une prose glaçante, ces récits criminels témoignent d’une compréhension aiguë des motifs psychologiques des criminels. Tel ce mari qui assassine sa femme de manière effroyable, mais dont on découvre l’intolérable torture morale qu’elle lui avait infligée durant d’interminables années. Ou le meurtre de ce frère par sa propre sœur, qui se révèle un étonnant acte d’amour. Von Schirach, pour un coup d’essai, livre un coup de maître : subitement entré en littérature avec ce premier recueil de nouvelles, il transcende le témoignage de sa fonction par la maîtrise souveraine du récit et une réflexion sur la valeur du fait vrai : certains, même après qu’on les a prouvés, restent à peine croyables.

Editions Gallimard, Collection du monde entier, février 2011
215 pages
Traduit de l'allemand par Pierre Malherbet
Prix Kleist en 2010