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mercredi 20 août 2025

La librairie sur la colline ★★★★☆ d'Alba Donati

Parler des livres. Commandés. Aimés. Partagés. Sauvés. Donnés. Glanés. Cultes. Des livres qui sauvent la vie. Parce que "Lire est un remède fantastique, magique [...]". C'est ce que nous propose, entre autres, Alba Donati dans ce bel hommage aux livres, aux librairies indépendantes - ces puissants connecteurs -,  mais aussi à la nature, à la solidarité, l'amitié.
Qu'il fut bon, ces derniers jours, d'arpenter cette librairie Sopra la Penna et contempler le jardin enchanté et  les montagnes apuanes qui l'entourent, de découvrir cette belle communauté qui gravite autour, ces aimants des mots, des pages. Il est des lectures où il fait bon s'abandonner, se déconnecter du présent, celle-ci s'y prête très bien à mon humble avis. Elle pourrait même avoir le pouvoir de redonner vie à de vieux rêves plus ou moins enfouis, qui sait ?
« [...] les choses seraient peut-être différentes sans le jardin, Lucignana, le mont Prato Fiorito, le silence. Je mène sans doute une expérience extrême de libraire, une situation idyllique et radicale qui vit dans et du lieu, de son caractère impensable. Une librairie pour cent quatre-vingts habitants, destinée sur le papier à l'échec commercial, qui, en avançant à contre-courant, intercepte ses semblables dans la tourmente et les conduit chez elle. Il n'y a pas tout dans ce cottage, mais de nombreuses choses nécessaires. Voilà pourquoi je me lève à sept heures et ouvre, arrose, range les livres sur les étagères, surveille la pousse des pivoines tout en sachant que personne ne viendra dans cette zone rouge. J'agis comme si, parce que les dépêches ministérielles ne peuvent mettre fin à une expérience radicale, idyllique. La passion ne tient pas compte des lignes d'arrivée, elle se meut, alimentée par son propre mouvement inté rieur. Pourquoi as-tu ouvert une librairie dans un village inconnu ? Parce que j'avais besoin de respirer, parce que j'étais une fillette malheureuse, parce que j'étais une fillette curieuse, par amour pour mon père, parce que le monde va à vau-l'eau, parce qu'il ne faut pas trahir les lecteurs, parce qu'il faut éduquer les plus jeunes, parce que, à l'âge de quatorze ans, je pleurais toute seule devant la télé à l'annonce de la mort de Pier Paolo Pasolini, parce que j'ai eu des institutrices et des professeurs extraordinaires, parce que je me suis sauvée. »
Une passionnée de livres, déterminée coûte que coûte à maintenir sa librairie et qui nous parle de sa passion, mais pas que, que demander de mieux ! Merci infiniment Karine pour avoir mis ce livre sur ma route. Une belle parenthèse. J'irais bien y faire un tour aussi dans cette librairie !
Ma wishlist livresque s'est enrichie, au passage, de quelques références  😅
« J'aime les livres qui vous poussent à lire d'autres livres. Une chaîne que nous ne devrions jamais interrompre. La seule forme d'éternité que nous puissions expérimenter ici sur terre, disait Pia. Le jardin est une forme d'éternité. »

« Romano, j'aimerais ouvrir une librairie là où je vis.
- Bien, combien d'habitants y a-t-il?
- 180.
- Bon, 180 000 divisé par...
- Pas 180 000, 180.
Tu es folle. »
Conversation téléphonique avec Romano Montroni, ancien directeur des librairies Feltrinelli.

« Il était une fois une maison de poupée qui appartenait à une reine... une maison de poupée si joliment fabriquée qu'on venait parfois de loin pour l'admirer. »
Vita Sackville-West, Les Secrets et enchantements de la maison de poupée de la reine d'Angleterre 

« L'idée de la librairie était certainement tapie dans les replis de ce lieu sombre et joyeux qu'on nomme l'enfance.»

« Je termine les paquets pour la dame de Salerne et ses deux filles. Voilà comment m'est venue l'idée d'ouvrir une librairie dans un petit village de la haute Toscane, au sommet d'une colline, entre le mont Prato Fiorito et les Alpes apuanes. Cette idée m'est venue pour qu'une mère de Salerne puisse offrir à ses filles deux cartons pleins en hommage à Emily Dickinson. »

« Papa n'est pas étranger à la librairie. C'est lui qui m'a appris à écrire, à l'âge de cinq ans, si bien qu'un an plus tard j'étais capable de rédiger de petites lettres à l'intention de tante Feny, alors gouvernante à Gênes. Né, comme nous tous, dans une famille pauvre, papa était l'aîné de six enfants: Rolando, Valerio, Aldo, Maria Grazia, Valeria et Rina. Chacun plus excentrique que l'autre. 
Il a vu le jour en 1931. Pendant la guerre, il s'était engagé dans la Résistance comme un adulte, écoutait Radio Londres et se déclarait antifasciste. Au village, tout le monde était antifasciste. En cela, Lucignana est exceptionnel. Pas de déférence pour les puissants : tous ceux qui se présentent en bombant le torse dans un rôle quelconque finissent par se ridiculiser comme les doctes docteurs de Pinocchio. On prétend que, sous le fascisme, Lucignana était la seule agglomération d'Italie à ne compter aucun encarté. Venus de la ville, des individus déguisés en petits chefs de parti se présentaient au village et n'y trouvaient personne. Les habitants se cachaient dans les champs, dans les cabanes, dans les séchoirs, et adieu carte. »

« La jeunesse dotée d'intelligence me séduit. Mais, c'est vrai, [...] , nous avons « nos livres », qui ne sont pas ceux qu'on trouve partout. La librairie est comme une bibliothèque personnelle ; les livres, qu'ils soient récents ou non, doivent avoir un sens, celui d'avoir été choisis pour trôner sur tel ou tel rayonnage. Des choix arbitraires ? Peut-être. Comme la décision de séparer les romancières des romanciers. Je l'ai prise d'instinct. Puis, en réfléchissant, je me suis dit : les femmes qui écrivent sont un phénomène du siècle dernier. Et puisqu'elles écrivent après avoir gardé le silence pendant des siècles, elles ont certainement un tas de choses à raconter et elles les racontent probablement d'autres façons. Alors n'est-il pas logique qu'elles aient deux ou trois étagères pour elles toutes seules ? »

« « Tu as l'air triste, de quoi as-tu besoin pour être plus heureuse ? »
Je souris.
« Eh bien, en ce moment, de dix mille euros.
- Bon, tu les auras cet après-midi.
- ... »
Elle m'embrasse et des larmes montent à ses yeux bleus.
« C'est l'héritage de ma mère. Elle l'aurait voulu. Elle nous a appris à aider ceux qui sont dans le besoin. Elle s'y est employée toute sa vie. »
Tessa nous a offert un marque-page qui est devenu notre signet officiel. On peut y lire ces mots : « Ma maman, Jean Martin, m'a appris à prendre soin des autres. Mon père, Grenville, a recueilli des malheureux le long de la route et leur a offert des opportunités. Son propre père le lui avait enseigné malgré l'extrême pauvreté dans laquelle il avait grandi. »
Ces quelques lignes sont signées de la mère de Tessa, Lynn Holden Wiechmann. Oui, Holden, elle s'appelle Lynn Holden¹.

Commandes du jour: Hopper de Mark Strand, Les femmes qui achètent des fleurs de Vanessa Montfort, Cuore cavo de Viola Di Grado, Le Garçon sauvage de Paolo Cognetti. »

1. Allusion à la Scuola Holden, école d'écriture fondée en 1994 par Alessandro Baricco, elle-même baptisée de la sorte en hommage au personnage de J. D. Salinger, Holden Caufield. 

« Dans le très beau livre de Rabih Alameddine intitulé Les Vies de papier, une femme, qui vit à Beyrouth, esseulée et sans but, traduit tous les livres qu'elle aime. Son appartement est rempli de feuilles de papier, de livres traduits par amour et éparpillés dans toutes les pièces. Dans celui de l'étage supérieur se retrouvent tous les après-midi trois amies qui discutent, se maquillent, racontent la vie du dehors. Un chœur scénique pour sa solitude. Eh bien, je me représentais ces femmes ainsi, comme Iole, Redenta et Mery, et leurs voix comme une musique tantôt douce, tantôt frénétique et nécessaire. Voilà, Les Vies de papier est l'un des romans que je continuerai de conseiller, même s'il est sorti il y a une dizaine d'années.

Commandes du jour : Trop de bonheur d'Alice Munro, Il romanzo di Moscardino d'Enrico Pea, Le Bruit des choses qui commencent d'Evita Greco, Nehmt mich bitte mit de Katharina von Arx, Jane Austen de Virginia Woolf, Le cose semplici de Luca Doninelli. »

« Lucignana n'est pas peuplé de reines, mais de nombreuses fées. De toute façon, pour le rallier, comme dit mon amie Anna D'Elia, il faut traverser la forêt de Brocéliande. Certes, c'est une promenade de santé, pour elle qui a l'habitude de traduire les denses forêts de mots d'Antoine Volodine.
Derrière la forêt habitent les fées : la librairie leur appartient. "Crowd". »

« Il y a un rayon de la librairie que j'aime tout particulièrement. Celui des biographies. Disons qu'entre Proust et Sainte-Beuve, j'ai toujours penché pour Sainte-Beuve. Les écrivains ne font pas d'exercices de mathématiques, ils puisent dans les nœuds et les obsessions, dans les zones d'inexistence. »

« À New York, j'avais déniché un exemplaire de "La Cloche de détresse" de Sylvia Plath chez les bouquinistes qui sont installés autour de Central Park. Le seul roman qu'elle ait écrit, signé d'un pseudonyme, Victoria Lucas. Je l'avais placé dans la librairie à côté de deux autres livres achetés au même endroit, ils formaient un brelan d'as qui me paraissait très protecteur. "La Cloche de détresse" trônait auprès de "L'Année de la pensée magique" de Joan Didion et de "La Porte" de Magda Szabó*, dans une traduction d'Ali Smith. Avoir trouvé mes trois livres cultes au même endroit m'avait évoqué l'inéluctable parcours d'amour qui est inscrit dans nos vies. Puis tout a brûlé et cela m'a beaucoup chagrinée. Mais nous avions en tête la canne de Virginia. Verticale, malgré la pluie battante et le vent. »

« Le petit monde qui tourne autour de la poésie croit que tout se résume à l'algébrique Valerio Magrelli ou à l'ésotérique Milo De Angelis, alors qu'il existe aussi le tragique Roberto Carifi. En tant que libraire, j'essaie de corriger les déformations des petits potentats éditoriaux en aménageant des rayons alternatifs, des vitrines subversives. De petits gestes, certes, mais durables. 
Les choses n'oublient pas, elles ont trop de mémoire. »
1. Roberto Carifi, "Amorosa sempre", La Nave di Teseo, 2018. Notre traduction. 

« Le thé est une étape fondamentale de la visite de la librairie. Chaud en hiver et froid en été. L'hiver, nous utilisons un thé produit en Espagne qui se décline en d'innombrables parfums. On part de la base : the vert, noir, rouge, blanc. Puis on choisit entre vanille, bergamote, ginseng, mangue, lime, curcuma, gingembre, cannelle, mandarine, miel et citron.
L'emballage de ce thé a une allure mexicaine, du fait de ses couleurs vives et bien agencées. Nous l'avons baptisé le thé de Frida Kahlo. Le thé qui vient du Kent se présente tout autrement. English tea in English box. Ce sont des boîtes de collection ornées du portrait d'un écrivain ou d'une écrivaine. À chaque auteur ou livre, un thé particulier 
: Jane Austen, thé vert chinois aux pétales de rose; Charlotte Brontë, thé vert chinois aux fleurs de jasmin ; Alice au pays des merveilles, fraise et mélange de fruits : morceaux de pomme, hibiscus, baies de sureau, églantier et ananas. Le mélange de Mary Shelley, très particulier, contient du thé noir et des violettes; celui des Quatre Filles du Docteur March s'inspire du gâteau Red Velvet : thé noir, chocolat et vanille. »

« Naturellement, là où il y a un excellent thé, il y a forcément de bonnes confitures, et dans ce domaine nous nous sommes surpassées. À l'origine de ces merveilles, une femme fascinante qui semble tout droit sortie d'un film de Bernardo Bertolucci. Elle s'appelle Anna et elle est violoncelliste. Une violoncelliste qui joue dans l'orchestre du Maggio Musicale Fiorentino depuis 1983. Anna aime cuisiner. Elle utilise deux patronymes différents, l'un pour la musique, l'autre pour la gastronomie. Ses yeux gris trahissent une beauté au long cours. J'ignore ce qu'elle a entre les mains, quel enchantement les guide dans ses réalisations. Elle a donné un nom à sa passion : Une nouvelle musique à la cuisine.
Elle incarne bien la définition de Colette selon laquelle la cuisine, la vraie cuisine, est l'œuvre de femmes qui goûtent, rêvent un moment, ajoutent un filet d'huile, une pincée de sel, une branchette de thym, pèsent sans balance, mesurent le temps sans horloge, surveillent leur rôti avec les yeux de l'âme et mélangent les œufs, le beurre et la farine au gré de leur inspiration, telles de bienveillantes sorcières.
Ensemble nous avons inventé les confitures littéraires. J'ai étudié, cherché, humé les goûts des écrivains et des écrivaines, ou de leurs personnages, et Anna y a ajouté sa fantaisie. Elle a produit la confiture Virginia Woolf avec des oranges amères et du whisky ; celle de Jane Austen avec des pommes, du citron vert et de la cannelle ; celle de Colette avec des prunes sauvages et de l'anis étoilé; celle de Dino Campana et Sibilla Aleramo avec des poires sauvages cueillies sur un arbre séculaire de la villa de Bivigliano, non loin de Marradi, le bourg natal de Dino Campana, et cuites dans du vin rouge épicé. De petits chefs-d'œuvre dont nos visiteuses raffolent. On a demandé plusieurs fois à Anna d'exporter ses confitures littéraires, mais elle a toujours refusé, nous sommes d'accord : on ne les trouve que chez nous. »

« L'après-midi s'est conclu par un bon thé à la rose, des biscuits en forme de cœur confectionnés par Donatella et des beignets de Tiziana. La pandémie nous offre - et ce n'est certes pas dans son programme - de nouvelles habitudes. Elle nous offre le temps du dimanche, un temps sans devoirs ni tâches. Un temps consacré. »

« J'aime les livres qui vous poussent à lire d'autres livres. Une chaîne que nous ne devrions jamais interrompre. La seule forme d'éternité que nous puissions expérimenter ici sur terre, disait Pia. Le jardin est une forme d'éternité. »

« Hier soir, en jetant un coup d'œil dans le réfrigérateur et en y remarquant un excès d'œufs et de beurre, je me suis lancée dans la confection d'un gâteau Margherita sans balance. J'ai dit : si Colette y parvenait, je peux y parvenir moi aussi. Trois œufs, un peu de sucre, un peu de farine, un sachet de levure, un peu de lait chaud et un peu de beurre fondu. Et voilà. Trente minutes au four, et un résultat merveilleux. J'étais heureuse d'avoir su mesurer ce « peu ». Le peu « de ceux qui pèsent sans balance » est ce qui affole les critiques, les philologues, parce qu'il s'agit d'une pure invention, d'une syllabation innée qu'il est impossible d'enseigner, de cataloguer, de régler. Un filet d'huile à discrétion est une défaite académique. Alors vivent les George Steiner, les Cesare Garboli, les Colette et les Virginia Woolf, les Elsa Morante, tous ceux et celles qui savaient qu'on fait de la littérature avec un filet d'huile. »

« Robert Frost disait : « Un poème commence comme une boule dans la gorge, un sentiment du mal, une nostalgie, un mal d'amour¹. » »
1. Robert Frost, The Letters of Robert Frost to Louis Untermeyer, Holt, Rinehart and Winston, 1963. Notre traduction. 

« Je t'embellis tout doucement, mon jardin, en attendant que quelqu'un s'asseye, hume, bondisse, feuillette, sirote, demande, plisse les paupières, heureux. »

« Les hirondelles parlent comme nous, mais chez elles la note de la perpétuelle jeunesse semble innée. »

« [...] les choses seraient peut-être différentes sans le jardin, Lucignana, le mont Prato Fiorito, le silence. Je mène sans doute une expérience extrême de libraire, une situation idyllique et radicale qui vit dans et du lieu, de son caractère impensable. Une librairie pour cent quatre-vingts habitants, destinée sur le papier à l'échec commercial, qui, en avançant à contre-courant, intercepte ses semblables dans la tourmente et les conduit chez elle. Il n'y a pas tout dans ce cottage, mais de nombreuses choses nécessaires. Voilà pourquoi je me lève à sept heures et ouvre, arrose, range les livres sur les étagères, surveille la pousse des pivoines tout en sachant que personne ne viendra dans cette zone rouge. J'agis comme si, parce que les dépêches ministérielles ne peuvent mettre fin à une expérience radicale, idyllique. La passion ne tient pas compte des lignes d'arrivée, elle se meut, alimentée par son propre mouvement inté rieur. Pourquoi as-tu ouvert une librairie dans un village inconnu ? Parce que j'avais besoin de respirer, parce que j'étais une fillette malheureuse, parce que j'étais une fillette curieuse, par amour pour mon père, parce que le monde va à vau-l'eau, parce qu'il ne faut pas trahir les lecteurs, parce qu'il faut éduquer les plus jeunes, parce que, à l'âge de quatorze ans, je pleurais toute seule devant la télé à l'annonce de la mort de Pier Paolo Pasolini, parce que j'ai eu des institutrices et des professeurs extraordinaires, parce que je me suis sauvée. »

« Avoir un bon emploi, avoir quarante ans, et savoir que ça ne suffit pas. Que faire ? Attendre la retraite pour se consacrer enfin à ses propres passions ? La retraite arrive quand la santé s'en va. Nous avons attendu trop longtemps pour être ce que nous désirons. Alexandre Soljenitsyne ne dit-il pas, dans ce terrible livre qu'est "Le Pavillon des cancéreux", qu'à force de ne plus être soi-même, « les cellules de notre cœur que la nature a créées pour la joie, inutiles, dégénèrent¹ ». »
1. Alexandre Soljenitsyne, Le Pavillon des cancéreux, traduction de M. et A. Aucouturier, L. et G. Nivat, J.-P. Sémon, Éditions Julliard, 1968.

« La librairie est une école, une fenêtre sur un 
monde que nous pensons connaître et qui n'est pas vrai. La vérité, c'est qu'il faut lire pour connaître vraiment le monde parce que les gens qui écrivent partent toujours d'un détail qui cloche. Et quand « le compte des dés n'est pas bon », comme dirait Montale, il ne reste plus aux auteurs et autrices qu'à accueillir la contradiction, à s'aventurer dans les rues obscures du moi, à être l'obscurité même, il n'y a pas d'autre solution. Je pense au début de "La Storia" d'Elsa Morante, quand Gunther, le jeune soldat allemand au regard désespéré, viole Iduzza, institutrice dans le quartier de San Lorenzo, à Rome. Une violence est une violence, néanmoins Elsa Morante n'est pas une juge. Elsa se glisse dans ce regard désespéré, dans cette « horrible et solitaire mélancolie » et y voit reflété le regard d'Iduzza, y trouve l'enfance, accrochée à eux telle une infirmité. Elle y trouve ce qui les unit, non ce qui les sépare. Il faut s'habituer à ce regard de l'arrière, du bas, du haut, de loin, de près que les écrivains mettent en scène. Les certitudes, les mots d'ordre se perdent, mais il arrive parfois, comme ce fut le cas pour Alberto Manguel, que nous soyons émus. En relisant le début de l'histoire, en entrant chez Iduzza à l'instant où se consume cet acte de violence ou d'amour, on aurait envie de dire : pardonnez-nous cette intrusion... »

« « Maman, je veux redevenir petite et vivre toujours avec toi. »
Voilà ce qu'elle m'a dit, en larmes. Il n'y a pas de psychanalyse qui tienne quand votre fille vous lance cette phrase : vous lâchez tout et allez la rejoindre.
J'ai préparé des boulettes à la sauce tomate, des blancs de poulet au lait, de la purée de pommes de terre, j'ai recréé la cellule primordiale. En réalité, Laura est juste effrayée par cette maudite école, par l'examen de fin d'études secondaires, par l'obligation de grandir. »

« Il n'est pas nécessaire de comprendre à fond la vie, mais il est indispensable de rencontrer la tendresse. Elle vous pénètre et vous traverse, vous fait vous mouvoir, vous guide. Comme dans le jeu du Mikado, un individu en sauve un autre. Un par un. Un par un. Et nous ne nous retournons pas sur les personnes que nous avons sauvées, car, c'est bien connu, cela porte malheur. Nous regardons toujours vers l'avant, vers la prochaine. »

« Annie Ernaux est mon modèle. Je conçois la littérature comme de la non-fiction ; une histoire inventée ne me passionne pas, ne m'enrichit pas. D'une certaine façon, Ernaux a partagé sa vie en plusieurs pièces, elle a placé dans l'une son enfance, dans une autre sa mère, dans une autre encore sa sœur emportée par la diphtérie avant sa naissance, et à chaque événement correspond un livre. Si je le voulais, je pourrais moi aussi écrire pendant vingt ans. J'ai une pièce pour la violence sexuelle, une deuxième pour une grave maladie, une troisième pour une fille soumise à sa naissance à la pose d'un switch artériel, une quatrième pour ma mère, une cinquième pour mon père; bref, il y a de quoi fouiller toute la vie.
Ce sont des actions qui requièrent de l'attention, nous obligent à formuler le délictuel et en même temps à voir surgir le merveilleux à ses côtés. Il faut en faire grand cas. Le merveilleux est moins éclatant, il importe de le chercher, de l'attendre, de le débusquer, mais quand il se produit il nous domine. »

« J'aimerais avoir plus de fleurs, plus de Primula auricula, plus de Primula pulverulenta, plus de Rosa gallica, plus de Dianthus gratianopolitanus, plus d'Ortensia macrophylla, plus de Plumbago capensis, plus de Paeonia officinalis, plus de Lavandula angustifolia. Mon rosier grimpant est malade, il souffre, il perd ses feuilles, qui jaunissent de plus en plus. Manque-t-il d'azote ? Reçoit-il trop de phosphore ? Trop d'eau ? Trop de soleil ? Le pot est-il trop petit ? Les fleurs et les êtres souffrent pour de nombreuses raisons, et il est très difficile d'y remédier. »

« Voilà ce que je répondrai à tous ceux qui me demandent comment l'idée d'ouvrir une librairie dans un endroit perdu m'est venue à l'esprit. L'endroit ne sait pas qu'il est perdu et, que je sache, Puerto Viejo de Talamanca est peut-être un endroit perdu. Le fait est que, pour moi, cet endroit perdu est le centre du monde parce que je le regarde avec les yeux d'une fillette qui a gravi des marches branlantes et vécu dans des maisons glaciales, par des hivers glaciaux ; une fillette qui a réparé les choses cassées avec les moyens dont elle disposait. Réparé un poème de Seamus Heaney me revient à l'esprit, « La réparation de la poésie ». « Oui, Madame, j'ai ouvert une librairie ici, dans un lieu perdu qui ne sait pas qu'il est perdu, parce que je devais réparer des marches, des radiateurs, des salles de bains. Je les ai arrangés ainsi, avec les livres que j'ai le plus aimés. »
Maintenant que j'ai terminé mes réparations, j'ai tout loisir de me consacrer à celles des maisons d'autrui.
Et pour ne pas succomber à cette longue période de travail, aggravée par les maladies, les incendies et les pandémies, il serait peut-être utile d'établir une liste des choses qui me mettent en joie. Les listes sauvent la vie, alimentent la petite flamme de notre mémoire, comme le disait Umberto Eco à propos du « vertige de la liste ».
Je commence donc :
- le message vocal de Laura qui m'apprend qu'elle participe à la manifestation transféministe comme s'il s'agissait d'un événement aussi banal qu'aller faire ses courses au supermarché et qui me prie de ne pas répondre à son fiancé qui naturellement la cherche, ne la trouve pas, s'énerve et, de surcroît, « ne connaît même pas la différence entre un gay et un hétéro » ;
- les messages vocaux de Raffaella qui me décrit, de Milan, la joie de recevoir nos paquets ;
- la démarche de Maicol qui parcourt à grandes enjambées les rues pavées du village en menant sa vie à toute allure ;
- la décision de ma nièce Rebecca d'intégrer le groupe de bénévoles de la libre que sa misanthropie accouchera d'un phénomène inattendu;
- l'existence de mon père ;
- le café que je vais bientôt prendre avec Tessa qui vient de Lucques à moto le matin pour m'apporter les marque-pages de la librairie qu'elle nous offre depuis toujours et où figure sur un côté une citation de sa mère, Lynn ;
- le jour où, lors du colloque de Lucques, Emanuele Trevi et le photographe Giovanni Giovannetti ont été surpris par un vigile, piazza San Michele, en train de fumer un pétard dans une voiture. Mais ce vigile n'était autre que l'écrivain Vincenzo Pardini et tout s'est terminé par des bourrades amicales;
- Ernesto et maman enlacés sur le canapé;
- [...]. »

Quatrième de couverture


« La vérité, c’est qu’il faut lire pour connaître vraiment le monde parce que les gens qui écrivent partent toujours d’un détail qui cloche. »

Alba Donati menait une vie trépidante. Pourtant, à la cinquantaine, elle décide de tout quitter pour réaliser son rêve : ouvrir une librairie en Toscane, dans le village de son enfance. L’aventure semble rapidement vouée à l’échec. Perchée sur une colline, avec moins de deux cents habitants dans les environs, la librairie doit affronter un incendie destructeur, puis les restrictions du confinement. Mais alors que tout paraît perdu, il s’organise autour d’Alba un étonnant et formidable mouvement de solidarité.

Ce récit inspirant et plein d’humanité est celui d’une femme passionnée qui rêvait de changer de vie.

« J’ai savouré ce manifeste érudit et charmant. Une ode aux librairies indépendantes et aux doux dingues qui se battent chaque jour pour les faire exister. »
Libération

« Cette librairie est une petite forteresse de résistance féministe et poétique qui a fini par prendre la forme d’un livre. Une épopée hors du commun. »
Le Monde des livres

Éditions Christian Bourgois, mars 2024
304 pages
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer

samedi 22 janvier 2022

Division avenue ★★★☆☆ de Goldie Goldbloom

Troublant portrait que celui de Surie Eckstein, 57 ans, mère à de nombreuses reprises, et grand-mère d'une trentaine de petits-enfants. Elle attend des jumeaux. Son secret. Car il faut protéger la communauté et la famille avant tout, quoiqu'il en coûte. 
Cette communauté, c'est la communauté juive hassidique du quartier de Williamsburg situé à Brooklyn et dont l'artère principale est justement Division avenue.
Et pour nous lecteurs, c'est le poids de ce silence et des traditions qui peu à peu nous saisit, nous happe au rythme des fêtes et rites religieux si nombreux, si riches culinairement parlant, au rythme des visites de Surie chez la sage-femme, Val, la seule au courant de son secret, au rythme de ses réflexions. 
Cette grossesse bouleverse son mode de vie et ses habitudes cloisonnées mais elle est aussi une pause finalement pour elle, le temps de prendre le temps de regarder en arrière, de se réconcilier avec une période de son passé, de se pardonner.  
On apprend beaucoup à travers ce portrait tout en finesse, sur les conditions de vie d'une femme dans un milieu religieux insulaire, sur comment fonctionne une famille juive ultra-orthodoxe. Une communauté tout en contradiction, qui prône le bonheur et la fête, la solidarité mais une communauté aux nombreux tabous, qui manipule les plus jeunes et qui empêche l'individu de se définir. Interdit le changement. Interdit la différence. Interdit l'homosexualité. 
« Une profonde aspiration à lui parler des jumeaux l’emplit, comme l’eau s’engouffrant dans une cruche tenue sous la surface d’un bassin, mais elle persista à ne rien dire. Il y avait en elle deux désirs qui s’entortillaient, celui de parler et celui de se taire. Braver son secret et en être libérée ou le conserver et s’assurer ainsi une parcelle de pouvoir. »
Un roman riche, profond et fouillé, peut-être un peu trop. Goldie Goldbloom est elle-même juive-orthodoxe. Elle emploie beaucoup de termes en hébreu, expliqués sous forme de notes en fin d'ouvrage. Quel dommage de ne pas les avoir mis en bas de chaque page concernée. Si on n'est pas initié, ça hache franchement la lecture. Beaucoup de sujets abordés mais peu exploités qui pourront peut-être en laisser quelques-uns sur le bord de la route.
Une lecture intéressante, mais avec quelques bémols malgré tout !

« A seize ans, une Surie jeune mariée était venue vivre dans l'immeuble de trois appartements qu'habitaient Dead Onyu et Dead Opa. A seize ans toujours, elle avait eu son premier enfant, un garçon. Dead Onyu, alors jeune femme fringante de trente-huit ans, venait de donner naissance quelques jours plus tôt à son dix-septième enfant, si bien qu'elle n'était pas en état de lui prêtre assistance. « Votre famille ne me laisse pas souffler », avait dit Val à Dead Onyu. C'était sa première année à Williamsburg et elle n'avait pas la moindre compréhension de la communauté.
« On pourrait s'attendre à ce qu'une vieille pro comme vous sache désormais comment éviter ça, avait-elle ajouté. Ne pensez-vous pas que le moment est venu de lever le pied ? Est-ce que vous n'avez pas suffisamment démontré à Hitler que vous ne vous laisserez pas tuer ? » »

« Revenant auprès de la sage-femme après plusieurs circuits dans l'appartement, Surie lui avait dit : « Pourquoi faudrait-il que je crie, pourquoi faudrait-il que je geigne, alors que je suis en train d'accomplir ce que je dois faire ? Alors que je m'acquitte de mon rôle au sein de la Création ? Dieu merci, je connais ma place dans le monde. La Torah parle de bien des choses, mais toujours, toujours des enfants qui sont engendrés, des enfants pour lesquels on doit se sacrifier. Chaque partie de ma vie est tournée vers les enfants, les mettre au monde, les élever. [...] »»
« Personne ne lui posait la question, déclara Surie, mais qu'y avait-il, après tout, de si terrible dans la fait d'aimer un homme plutôt qu'une femme ? Est-ce que la Torah interdisait d'aimer ? Elle ne savait pas, ne voulait pas savoir, ce que Lipa faisait derrière des portes closes. Mais elle ne savait pas davantage ce que ses amies, des femmes qu'elle connaissait depuis cinquante ans, faisaient en privé. Aucune ne parlait de ces choses. Comme elle aurait voulu que le voile du secret soit aussi abaissé dans le cas de Lipa ! Cela se serait-il passé différemment s'il avait pu amener un jeune homme à la maison et le présenter à la famille, lui montrer les albums de photos, l'invite à leur repas de Hanoucca ? Lipa aurait-il toujours été de ce monde s'ils avaient su l'aimer tel qu'il était ? »

« [...] Purim était un temps dévolu à la joie, à un bonheur sans limites. Dieu ne permettrait pas qu'elle meure en une telle journée de liesse. »

« Au sein de cette communauté, en ces lieux, chacun se conformait à un code invisible. Si Surie détonait à la maternité, ici, grosse à cinquante-sept ans, elle serait frappée d'anathème, dans un milieu qui accordait tant de prix à l'uniformité. »
« « Mes enfants et mes petits-enfants auront toujours un foyer.
- Mais que se passerait-il, lui objecta Val, que se passerait-il si un de vos enfants se détournait de la religion ? Ou s'il devenait un Hitler ou un Oussama ben Laden ? »
Surie fit la grimace.
« Comme vous y allez ! Vous n'avez rien de plus raisonnable ? 
- D'accord. Que se passerait-il si vous aviez un fils qui soit gay ? Vous connaissez le mot gay ? Est-ce qu'il pourrait rester parmi vous ? Est-ce que vous l'aimeriez tout pareil ? » 
Surie sentit son visage se pétrifier, un vent glacé lui parcourut les côtes. 
« Oui, nous continuerions de l'aimer.
- Mais n'est-il pas exact que votre communauté rejette les enfants qui sont comme ça ? C'est ce que j'ai entendu dire. Les jeunes qui se démarquent d'une manière ou d'une autre ? »
Au fond de la poche de son manteau, Surie serrait les lunettes vert citron au point qu'une des charnières métalliques lui blessait la paume de la main. Elle secoua la tête.
« Mais si ! insista Val. Les journaux publient des articles à ce sujet. Il y en avait un il n'y a pas longtemps, un écrivain qui disait avoir été "élevé comme un veau" et ensuite conduit à l'abattoir quand il n'est plus entré dans le moule. »
Les lunettes entaillaient la chair de Surie. Un fluide brûlant se répandit sur sa main glacée.
« Si ce n'est pas soumis à conditions, qu'est-ce qui l'est ? "Sois comme moi et on t'aimera." N'est-ce pas votre credo ? » »

Quatrième de couverture

Il existe à New York une rue au nom évocateur : Division Avenue. Elle se situe dans une partie spécifique de Brooklyn, le quartier juif orthodoxe. C'est là que vit Surie Eckstein, qui peut s'enorgueillir d'avoir vécu une vie bien remplie : mère de dix enfants, elle passe des jours tranquilles avec sa famille. Alors qu'elle pensait être ménopausée, Surie découvre qu'elle est enceinte. C'est un choc. Une grossesse à son âge, et c'est l'ordre du monde qui semble être bouleversé. Surie décide de taire la nouvelle, quitte à mentir à sa famille et à sa communauté. Ce faisant, Surie doit affronter le souvenir de son fils Lipa, lequel avait – lui aussi – gardé le silence sur une part de sa vie. Un secret peut avoir de multiples répercussions : il permettra peut-être à Surie de se réconcilier avec certains pans de son passé. Avec Division Avenue, Goldie Goldbloom trace le portrait empathique, tendre et saisissant d'une femme à un moment charnière de son existence. Et nous livre un roman teinté d'humour où l'émancipation se fait discrète mais pas moins puissante.

Éditions Christian Bourgois, janvier 2021
356 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Eric Chédaille

vendredi 26 octobre 2018

Méjico ★★★★☆ de Antonio Ortuño


Moi je suis mexicain

Et j'en fais mon orgueil
Depuis que je suis né
Je méprise la vie 
Aussi bien que la mort


Un thriller historique truculent, difficile à lâcher une fois entamé. L'auteur nous embarque dans deux histoires, celles de deux générations emprises avec l'Histoire. 
On suit d'un côté, en terre d'accueil mexicaine, à Veracruz, 1946, la fuite de Yago et Maria, Yago qui s'était résigné à tout. À la guerre, au camp de concentration, à la mitraille qui avait défoncé sa jambe, à la France, au navire, à la république dominicaine, exilés espagnols, réfugiés de la guerre civile espagnole et le nazisme
...le mois de février 1940 étant déjà bien avancé, avec la France en guerre et les ports transformés en bains de sang d'hommes et de femmes de toute la planète, avec de très bonnes raisons de fuir les Nazis et la vague de collaborateurs qui les accompagnaient, ils embarquèrent.
De l'autre, Omar, petit-fils de Yago et Maria, à Guadalajara, 1997, sous le joug de la mafia mexicaine, qui traversera l'Atlantique dans l'autre sens, pour fuir en Espagne. Haine et vengeance seront au coeur de sa fuite.

D'autres personnages, hauts en couleur, rentrent dans cette danse violente et macabre,  des personnages entre qui s'était développée une haine née de rivalités et poursuivie au fil des batailles et des exils, jusqu'à ce que le sang coule.

Un récit déstructuré, Antonio Ortuño nous trimbale d'une histoire à l'autre, avec ardeur, vivacité, violence et humanité. Un cocktail détonant qui fonctionne très bien.  
Je remercie vivement Babelio et les éditions Christian Bourgois. L'Histoire du Mexique est passionnante et riche; quand la plume est à la hauteur de cette Histoire, il est difficile de ne pas apprécier. Découvrir un auteur, aimer le sujet, aimer sa plume, c'est donc un joli cadeau que je suis ravie de vous faire partager ;-)

Spanish bombs
Rock the province
I'm hearing music
From another time
Extrait de "Spanish Bombs", chanson du groupe The Clash (1979)

« Être Mexicain sans l'être tout à fait et, bien entendu, vivre avec ce reproche, était le curieux destin des enfants d'immigrés dans le pays. México, champion du monde dans la production d'exilés, était en même temps le foyer d'une lourde incapacité à comprendre la condition de fils d'immigrés: pour n'importe quel Mexicain, toute personne qui n'adopte pas les plats typiques et se montre indifférente aux passions et aux phobies locales (engouement pour une certaine musique plus ou moins horripilante, haine de certains pays plus ou moins antipathiques, quand bien même la famille de la victime en serait originaire) devenait irrémédiablement un flippé, un imposteur, un enculé.
Sans arrogance aucune, tout humble, telle que Dieu l'avait créée, l'identité mexicaine ne s'offrait pas comme la garantie d'une civilisation - comme la culture française -, c'était à peine une marque au tison que tous les bœufs de la République devaient porter gravée sur leur dos, qu'ils le veuillent ou non. Mexicains au cri de guerre, et si les descendants d’étrangers ne veulent pas s'exécuter, qu'ils la ferment. Après tout, un étranger n'était qu'un Mexicain qui s'ignorait.
Ce fut raté. Le sel des années avait blindé la peau du voisin et celui-ci ne sortit jamais du droit chemin. Sa famille fut soulagée lorsque la mère de Concho dut vendre sa maison pour aller vivre avec son fils dans un taudis loué au pied de la colline, imprégné d'une odeur de chèvre et de crotte qui n'était autre que celui de l'échec.
L'intelligence de la police n'était pas à la hauteur d'une série télévisée.
Il se promènerait sur la colline, s'assiérait dans les bars où sa mère avait posé les fesses pendant des années et défierait les hommes qui avaient financé la vie adulte de cette femme à coups d'orgasmes. Là, installé à la lisière du lieu où sa haine prenait source, il déciderait de la méthode avec laquelle il exterminerait ses ennemis. Cela ressemblait à un plan. »

Quatrième de couverture

« À Méjico, un coup de feu était une fleur dans un jardin ou la pluie sur le visage, un phénomène qui n'intéressait personne, sauf ceux qui pouvaient en profiter. »

Omar, garçon sans ambition, se laisse entraîner dans une liaison avec Catalina, sa cousine éloignée, brocanteuse de son état. Plusieurs individus menaçants vont bientôt faire exploser sa placide existence, la seule solution sera la fuite. Dans ce roman plein de sang, de violence et d'amour fou, les personnages trouvent leur dignité dans leurs liens avec un noble passé, enraciné de l'autre côté de l'océan Atlantique : les sombres heures de la Guerre Civile espagnole, où éclatent des rivalités intimes.

Antonio Ortuño propose un récit truculent, brutal et subtil comme un verre de tequila.

Éditions Christian Bourgois, septembre 2018
255 pages

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jeudi 20 juillet 2017

Bandini ★★★★★ de John Fante

Editions 10/18 
Préface de l'auteur 

Postface de Philippe Garnier (de 1983)

Traduction de Brice Matthieussent
266 pages
Editions originales Christian Bourgois Editeur, 1985
Parution originale Wait until Spring Bandini, 1938

Quatrième de couverture


Un sacré bonhomme sans doute que ce Fante-Bandini. Un sacré écrivain aussi. L'Arturo Bandini de Bandini est un gamin criblé de taches de son et couronné d'une tignasse en colère. Un râleur, désolé d'être fils d'une mère passivement amoureuse et bigote et d'un père maçon, violent, incertain et cavaleur. Amoureux d'une étoile filante et indifférente, sa petite camarade de classe à la santé fragile, haï par ses maîtres et pairs, Arturo passe son temps à détruire d'une main ce qu'il a construit de l'autre. Bon et méchant, généreux et voleur, il est à la fois la glace et le feu, la tendresse et la rancoeur.

Bandini, publié en 1938, est le premier volet d'une véritable saga familiale dont les thèmes et les personnages jalonnent toute l'oeuvre de John Fante.
Figure emblématique de ce premier roman, Svevo Bandini est maçon, comme l'était le père de l'auteur. Immigré italien de fraîche date, il s'est installé avec sa famille dans le Colorado. Durant tout l'hiver, Svevo cherche désespérément du travail et finit par trouver une riche maîtresse. Tout rentre dans l'ordre lorsque le printemps revenu, Svevo réintègre le foyer familial. Sa famille, c'est Maria, sa femme, une amoureuse lascive et surtout Arturo, le fils aîné. Rebelle et passionné, Arturo est l'élément moteur du récit. Un garnement qui porte sur ses parents un regard à la fois tendre et sans pitié. Il est d'une certaine manière le double de Fante, qui le suivra jusqu'à sa mort.
La grande force du roman réside dans son caractère quasi autobiographique et une écriture à la fois limpide, drôle et rageuse. À partir de 1940, Fante écrira peu, travaillant surtout pour Hollywood. Bandini est donc une oeuvre majeure, parce que rare et novatrice. Son influence, depuis Bukowski jusqu'à Coppola, a marqué plusieurs générations d'artistes et d'écrivains. --Stellio Paris

Préface


Le vieil homme que je suis ne peut aujourd'hui évoquer ce livre sans perdre sa trace dans le passé. Parfois, avant de m'endormir, une phrase, un paragraphe, un personnage de cette oeuvre de jeunesse m'obsède ; alors, dans une sorte de rêve les mots émergent et tissent autour de cette vision le souvenir mélodieux d'une lointaine chambre à coucher du Colorado, de ma mère, de mon père, ou de mes frères et sœur. Je ne peux imaginer que ce que j'ai écrit il y a si longtemps réussisse à m'apaiser dans ce rêve éveillé, mais je ne peux pas davantage retourner aussi loin en arrière, ouvrir ce premier roman pour le relire. Je redoute d'être mis à nu par mes propres œuvres. Je suis certain de ne jamais relire ce livre. Mais tout aussi certain que les personnages de mes romans ultérieurs trouvent leur origine dans ce texte de jeunesse. Pourtant, il s'est définitivement détaché de moi, et seuls demeurent le souvenir des anciennes chambres à coucher, le bruit des pantoufles de ma mère qui entre dans la cuisine.
John Fante

Mon avis ★★★★★


Un condensé de vie, une plongée brutale et vive dans l'intimité d'un jeune homme, Arturo Bandini, 14 ans, et celle de sa famille, italienne, échouée sur le sol américain, en pleine période de récession. Une famille pauvre, qui trime,et dont la mère de famille, Maria, alourdit chaque jour l'ardoise auprès de l'épicier du coin. Une écriture touchante et extrêmement vivante, qui décrit les sentiments humains, simplement, sans poésie ni fioriture. Quel talent ! On ressent une émotion intense tout au long de ce court récit, du chagrin à la rage en passant par la joie, la colère et l'amour. 
[Un] style qui fait péter les mots hors de leurs gongs et livre le bonhomme dans toutes sa pétulance, ses ridicules et sa grandeur, écrit Philippe Garnier en postface. C'est tout à fait ça, John Fante, qui redoute d'être mis à nu par ses propres œuvres, écrit son quotidien d'adolescent fougueux, celui de sa famille, ses peurs, ses doutes, ses désillusions, ses envies, ses excès de colère avec ses tripes et nous livre une histoire empreinte d' une profonde et belle humanité.
Je vous laisse, j'ai rendez-vous avec Demande à la poussière ! Je m'en réjouis d'avance !
«Lui [...] était cent pour cent italien, d'une race de paysans dont on suivait la lignée depuis maintes générations. Pourtant, depuis qu'il était citoyen américain, il ne se considérait jamais comme un Italien. Non, il était américain; parfois une bouffée de nationalisme lui montait à la tête, et il clamait bien haut la noblesse de son patrimoine; mais en pratique il était américain, et quand Maria lui parlait des activités ou des vêtements des "femmes américaines", ou quand elle mentionnait une voisine, "cette femme américaine au bout de la rue", il entrait dans une rage folle. Car il était extrêmement sensible aux distinctions de classe et de race, aux souffrances qu'elles impliquaient et qu'il jugeait inadmissibles.
Une belle journée, aussi belle qu'une fille. Il roula sur le dos et regarda les nuages filer vers le sud. Tout là-haut le vent soufflait en tempête ; il avait entendu dire qu'il venait du fin fond de l'Alaska et de la Russie, mais les hautes montagnes protégeaient la ville. Il pensa aux livres de Rosa, à leurs couvertures de toile cirée aussi bleue que le ciel ce matin. Une journée paisible, deux chiens en balade, s'arrêtant brièvement au pied de chaque arbre. Il colla son oreille contre le sol. Là-bas, au nord de la ville, dans le cimetière des hautes terres, on descendait Rosa dans sa tombe. Il souffla doucement sur le sol, l'embrassa, mit un peu de terre sur le bout de sa langue. Un jour, il demanderait à son père de tailler une stèle pour la tombe de Rosa.
Mais Maria, perdue dans le pays de conte de fées d’un magazine féminin, poussant des soupirs devant les fers à repasser électriques, les aspirateurs, les machines à laver automatiques et les cuisinières électriques, Maria devait clore les pages de cette contrée imaginaire et retrouver son décor familier : chaises dures, tapis usés, pièces froides.
Quels yeux pour une épouse ! Ils voyaient tout ce qu'il était, tout ce qu'il espérait être, mais ils ne voyaient jamais son âme.
...ça allait être un Noël minable. D'ailleurs, Arturo détestait cette période, car il pouvait oublier sa pauvreté si les autres ne la lui rappelaient pas...»

samedi 24 juin 2017

Quand monte le flot sombre ★★★☆☆ de Margaret Drabble

Éditions Christian Bourgois, mars 2017 
453 pages
Traduit de l'anglais par Christine Laferrière

Quatrième de couverture


« Je n'ai pas peur de la mort. C'est vivre, qui me préoccupe. » Margaret Drabble illustre ici magnifiquement son propos en nous offrant, dans un style non dénué d'humour et d'empathie, une réflexion sur le « flot sombre », présage de la fin de l'existence. Les personnages de ce roman nous proposent, à travers leurs souvenirs et pensées, une fine analyse de notre époque, une savoureuse critique sociale, à l'occasion d'une méditation néanmoins grave sur cette unique certitude qu'est notre fin, sujet rarement traité avec autant de vitalité et de justesse.

« Érudit, magnifiquement écrit, drôle, tragique. »
Daily Mail

« Une lecture surprenante et pleine d'esprit, qui donne à réfléchir. »
Herald

« Margaret Drabble a toujours été une chroniqueuse observatrice de la vie humaine. »
The Literary Review

« Le brio de Margaret Drabble donne l'impression de vastes horizons que personne n'avait jamais vus de cette façon avant. »
The Times

Mon avis ★★★☆☆


Un roman sur le grand âge, écrit avec humour et tendresse, une réflexion sur la vie, la fin de vie et la mort.
Au cœur de ce roman, Fran, septuagénaire, préoccupée par la vieillesse, arpente les routes anglaises pour se rendre dans les résidences pour seniors et en améliorer le confort. Elle est un personnage dévouée, dotée d'empathie et de lucidité.   «Ses inspections des modèles changeants d' établissements spécialisés et de foyers pour seniors lui ont fait prendre conscience des retards et des moyens infiniment intelligents, complexes et inhumains que nous créons afin d'éviter et de nier la mort, d'éviter d'accomplir notre destinée et d'arriver à destination. Et, dans de si nombreux cas, le résultat a été que nous y arrivons non pas de bonne humeur, au moment où nous faisons nos derniers adieux et accueillons la vie après la mort, mais inconscients, incontinents, déments, soumis à des traitements au point de sombrer dans l'amnésie, l'aphasie, l'indignité. De vieux imbéciles, qui n'ont pas eu le courage de prendre ce dernier whisky et de mettre le feu à leur literie avec une dernière cigarette.» 
Autour de cet énergique petit bout de femme, gravite une multitude de personnages qui traversent (pour beaucoup d'entre eux), chacun à leur manière, la vieillesse. 
L'écriture est fluide et vive, empreinte de bienveillance, d'espoir, d'optimisme. 
Ce roman est très fouillé, truffé de citations de poètes, auteurs, philosophes. L'auteure cite Shakespeare, Marguerite Yourcenar, évoquent de nombreux poètes Yeats, Hardy, Dylan Thomas, Peter Redgrove, Robert Nye (dont je me suis noté de découvrir Falstaff publié aux éditions Age d’Homme en 1991, et deux recueils de poèmes, Juvenilia 1 (1961) et Juvenilia 2(1963)), d'Yves Bonnefoy (L'Arrière pays), Beaudelaire «Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais», le philosophe Miguel de Unamuno (1864-1936,précurseur de l'existentialisme), l'écrivain José Saramago (Le Radeau de pierre)...entre beaucoup d'autres.
Un bon moment lecture, de qualité.
J'adresse mes remerciements aux Éditions Christian Bourgois et Masse Critique : je découvre Margaret Drabble grâce à vous.
«Elle ne peut s'empêcher de considérer le temps d'une vie comme un voyage, voire un pèlerinage. Ce n'est pas à la mode, ces temps-ci, mais c'est sa façon de voir. Une vie, ça a une destination, une fin, une dernière parole.



Nous pouvons tous nous attendre à vivre plus longtemps, mais l'on a récemment annoncé que la majorité d'entre nous peut s'attendre à passer les six dernières années de sa vie prolongée à souffrir d'une maladie grave, à endurer une forme de douleur et de mauvaise santé. Fran trouve que cette statistique est exaspérante. La longévité a foutu en l'air nos pensions, notre équilibre entre vie professionnelle et vie privée, nos services de santé, nos logements, notre bonheur. Elle a foutu en l'air la vieillesse elle-même.
A mesure que nous vieillissons, oui, c'est vrai, c'est vrai, nous devenons de plus en plus égoïstes. Nous vivons pour nos appétits. Ou du moins est-ce une façon d'envisager le vieillissement. Les personnes âgées sont très égoïstes, très gourmandes.
Parfois, Fran se dit qu'elle comprend l'impulsion qui fait désirer à quelqu'un de vingt-trois ans de tuer bon nombre de vieillards inutiles.
La vieillesse dévie vers l'inapproprié.
[...]elle est amoureuse de l'Angleterre, de la longueur et de la largeur de l'Angleterre. L'Angleterre est à présent son dernier amour. Elle veut la voir entièrement avant de mourir. Elle ne pourra pas le faire, mais elle fera de son mieux.
Un après-midi près de Notre-Dame
J'ai vue un homme qui a su passer
Le long du trottoir bondé, il portait
Un pot de café, ce dans une main,
Et dans l'autre main tenait un gâteau.
Je l'ai vu passer à travers la foule
Comme un être protégé, sur ses lèvres
Un sourire disait qu'il avançait
Vers une petite chambre privée
Et où il prendrait son repas tout seul.
Là, quand je pense ne pouvoir poursuivre,
Ce que je me rappelle, c'est cet homme,
Et ses petits réconforts dans les mains,
Qui passait le long d'une rue bondée
Vers une chambre entièrement à lui.
«Poursuivre», poème de Robert Nye
Que signifie t-il pour eux, ce mardi matin ? Est-ce juste une façon de passer le temps en société ? Ou certains d'entre eux éprouvent-ils, comme elle, la force et le pouvoir qui survivent dans les poèmes, les pièces et les romans qu'ils lisent, une force, un pouvoir et une consolation qu'eux-mêmes, dans le fait et dans l'acte de lire, libèrent et désemprisonnent, des forces qui transcendent totalement cette salle institutionnelle, les gobelets en plastique, la fontaine à eau et le distributeur de café qui tombe si souvent en panne ? [...] elle vit dans et pour les mots, pour les mots des autres.
Elle regarde les vastes eaux de crue, au-dehors. Une lune soûle, penchée, visible aux trois-quarts, une lune gibbeuse et décroissante au-dessus d’eux. Les branches supérieures des saules à moitié immergés sont de l’argent tremblant et fantomatique au clair de lune. Et, voguant dans les champs noyés, se trouve un cygne, un blanc cygne héraldique, fier, dans sa beauté sans âme, sans signification, sans effort. Son col se courbe, sa tête se tourne lentement de part et d’autre, il vogue de manière arrogante, dédaigneuse, emblématique, et scrute le scintillant royaume de la nuit. 
A mesure que l'Europe occidentale est devenue moins homophobe, l'Afrique du Nord est devenue plus homophobe. On dirait que la tâche de l'homophobie se déplace sur la carte, s'installe par-ci, s'installe par-là. Vous pouvez être coffré dans une prison marocaine à l'heure actuelle pour les choses que Bennett et Ivor avaient faites à Essaouira dans les années 1970, alors qu'aujourd'hui, en Angleterre, tout est permis.»

«Bennett disserte à propos de l'hypothèse selon laquelle le volcan encore très actif de Cumbre Vieja sur la côte ouest de La Palma, pourrait entrer en éruption et propulser dans l'Atlantique un morceau énorme de masse terrestre des Canaries, provoquant ainsi vers l'Ouest un raz-de-marée considérable, de vingt mètres de haut, «aussi haut que la colonne Nelson», qui se déplacerait à la vitesse d'un «avion à réaction». La chute d'une plaque de roche faisant «deux fois la taille de l'île de Man» créerait un tsunami qui détruirait tout d'abord Tenerife, puis anéantirait deux tiers de la population de Casablanca et de Rabat, inonderait le Sud de l'Angleterre et, avant de décroître, engloutirait New York et la majeure partie de la côte est...Il ne s'apaisera pas avant de rencontrer la terre ferme, et cette rencontre, c'est la mort.
[...] C'est une perspective dont la nature extrême est satisfaisante, et un désastre que l'on ne pourrait pas mettre sur le compte de l'action humaine. La crête volcanique est instable, c'est comme ça et pas autrement. Elle n'a pas été rendue branlante par les réfrigérateurs, les bombes de laque pour les cheveux, le TNT, les gaz d'échappement, le SIDA, ni la surpopulation de la planète. L’île n'a pas jamais eu une population dense et les humains ont peu d'effet sur elle. [...] Un volcan est innocent et pur.»
Miguel de Unamuno figure parmi les plus grands écrivains 
de l'Espagne de son époque, 
dont il est particulièrement représentatif : 
il est décrit comme un homme de passions animé par de multiples contradictions, 
ce qui en fait un personnage assez typique de l'Espagne 
de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. (source Wikipedia)


samedi 11 février 2017

Home***** de Toni Morrison


Éditions Christian Bourgois, août 2012
143 pages
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière


Quatrième de couverture


Toni Morrison nous plonge dans l'Amérique des années 1950.

« Home est un roman tout en retenue. Magistral. [...] Écrit dans un style percutant, il est d'une simplicité trompeuse. Ce conte au calme terrifiant regroupe tous les thèmes les plus explosifs que Morrison a déjà explorés. Elle n'a jamais fait preuve d'autant de concision. C'est pourtant dans cette concision qu'elle démontre toute l'étendue et la force de son écriture. » 
The Washington Post

« Ce petit roman envoûtant est une sorte de pierre de Rosette de l'œuvre de Toni Morrison. Il contient en essence tous les thèmes qui ont toujours alimenté son écriture. [...] Home est empreint d'une petite musique feutrée semblable à celle d'un quatuor, l'accord parfait entre pur naturalisme et fable. [...] Mme Morrison adopte un style tranchant qui lui permet de mettre en mots la vie quotidienne de ses personnages avec une précision poétique. » 
The New York Times

Résumé


Frank Money est Noir, brisé par la guerre de Corée, en proie à une rage folle. A Atlanta, il doit retrouver sa jeune soeur Cee, cobaye d'un médecin blanc, pour regagner Lotus en Géorgie, la ville de son enfance ... " le pire endroit du monde ". S'engage pour lui un périple dans l'Amérique ségrégationniste des années 1950 où dansent toutes sortes de démons. Avant de trouver, peut-être, l'apaisement. Parabole épurée, violemment poétique, Home conte avec une grâce authentique la mémoire marquée au fer d'un peuple et l'épiphanie d'un homme.

Mon avis  ★★★★★


Un roman court, extrêmement bien construit, au rythme intense, à la lecture douloureuse et attachante.
En refermant ce livre, je me suis dit qu'il était magistral, un tour de force extraordinaire, avec si peu de mots, Toni Morrison avait réussi à m'embarquer dans l'Amérique raciste et violente des années 50. J'ai suivi le parcours dément et bouleversant de Franck Money vers la rédemption, la reconquête de soi, j'ai assisté, impuissante, l'estomac noué, aux violences politiques, institutionnelles, raciales, celles perpétrés en temps de Guerre (ici celle de Corée), celles faites aux femmes «Les époux qui avaient été agressés chuchotèrent entre eux ; elle, d’une voix douce, suppliante ; lui, avec insistance. Quand ils rentreront chez eux, il va la battre, se dit Franck. Et qui ne le ferait pas ? Être humilié en public, c’était une chose. Un homme pouvait s’en remettre. Ce qui était intolérable, c’était qu’une femme avait été témoin, sa femme, qui non seulement avait vu, mais avais osé tenter de lui porter secours ! Il n’avait pas pu se protéger et n’avait pas pu la protéger non plus, comme le prouvait la pierre qu’elle avait reçue au visage. Il faudrait qu’elle paye pour ce nez cassé. Encore et toujours.».
Je me suis attachée à l'histoire d'amour fraternelle entre Franck et sa soeur Cee «Ils se disputaient, se battaient, riaient, raillaient et s'aimaient sans jamais avoir à se le dire.», leur complicité est touchante, et ce chemin chaotique, hanté par les images atroces de cette guerre, torturé par la culpabilité, qu'entreprend Franck pour délivrer sa soeur de l'enfer des pièges de la vie et l'aider à retrouver sa dignité, force l'admiration. 
Ce roman est une boucle; il s'achève sur un événement par lequel Home avait commencé. Franck et Cee vont donner une sépulture décente à ce cadavre, dont ils avaient vu le corps jeté dans une fosse. L'image finale forte, la boucle est bouclée, l'accès à la liberté est envisageable, les erreurs expiées. «Quand elle a vu ce pied noir, avec sa plante rose crème striée de boue, enfoui à grands coups de pelle dans la tombe, elle s'est mise à trembler de tout son corps. Je l'ai prise par les épaules en la serrant très fort et j'ai essayé d'attirer son tremblement dans mes os parce que, en tant que grand frère âgé de quatre ans de plus qu'elle, je pensais pouvoir y arriver. Les hommes étaient partis depuis longtemps et la lune était un cantaloup au moment où on s'est sentis suffisamment en sécurité pour déranger ne serait-ce qu'un brin d'herbe et repartir à plat ventre, en cherchant le passage creusé sous la clôture. Quand on est rentrés chez nous, on s'attendait à prendre une raclée ou du moins à se faire gronder pour être restés si tard dehors, mais les adultes ne nous ont pas remarqués. Leur attention était accaparée par des troubles.» 
L'écriture de Toni Morrison est percutante, belle et limpide, elle nous livre un roman empreint autant de cruauté et d'amertume que de poésie.

J'ai lu ce roman la semaine dernière, et je suis toujours aussi convaincue qu'il est magistral, et que je ne suis pas prête de l'oublier. Et c'est bien tout ce que j'attends de mes lectures, qu'elles m'accompagnent longtemps encore et encore ... Cette lecture est donc clairement une réussite !
«Tu vois ce que je veux dire? Ne compte que sur toi-même. Tu es libre. Rien ni personne n'est obligé de te secourir à part toi. Sème dans ton propre jardin. Tu es jeune, tu es une femme, ce qui implique de sérieuses restrictions dans les deux cas, mais tu es aussi une personne. Ne laisse pas Lenore ni un petit ami insignifiant, et sûrement pas un médecin démoniaque, décider qui tu es. C'est ça, l'esclavage. Quelque part au fond de toi, il y a cette personne libre dont je te parle. Trouve-la et laisse-la faire du bien dans le monde.
Le malheur ne s’annonce pas. C’est pour ça qu’il faut que tu restes éveillée, sinon il franchit ta porte, c’est tout.
Désignée très tôt par Lenore –la seule dont l’opinion importait à ses parents– comme « enfant du ruisseau » rebutant et à peine tolérée, Cee avait consenti à cette étiquette et se croyait sans valeur, exactement comme l’avait Mlle Ethel. Ida ne disait jamais : « Tu es mon enfant. Je suis folle de toi. Tu n’es pas née dans le ruisseau. Ru es née dans mes bras. Viens ici que je te fasse un câlin ». A défaut de sa mère, quelqu’un, quelque part, aurait dû dire ces mots et les penser.
Vous ne pouvez pas l’imaginer parce que vous n’y étiez pas. Vous ne pouvez pas décrire le paysage lugubre parce que vous ne l’avez jamais vu. Permettez-moi d’abord de vous parler du froid. Je veux dire : froid. Plus que glacial, le froid de Corée fait mal, s’accroche comme une espèce de colle dont on ne peut pas se défaire.
Une armée où les Noirs ont été intégrés, c'est le malheur intégré. Vous allez tous au combat, vous rentrez, on vous traite comme des chiens. Enfin presque. Les chiens, on les traite mieux.
Je suis resté un long moment à contempler cet arbre.
Il avait l’air tellement fort
Tellement beau.
Blessé pile en son milieu
Mais vivant et bien portant.
Cee m’a touché l’épaule
Légèrement.
Franck ?
Oui ?
Viens, mon frère. On rentre à la maison»

Strange Fruit, Billie Holiday