Affichage des articles dont le libellé est Alice Zeniter. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Alice Zeniter. Afficher tous les articles

lundi 8 février 2021

Comme un empire dans un empire ★★★★☆ d'Alice Zeniter

Très intéressante et érudite lecture, emplie de modernité et d'humanisme. 

Deux histoires de vie contemporaines qui vont s'enchevêtrer. 
Une rencontre entre Antoine, assistant parlementaire et L., hackeuse, à un moment où les doutes et les angoisses se sont immiscés dans leur vie. Ils sont tous deux insatisfaits du système et se battent pour leurs idéaux. Antoine dans la "viandosphère" (le monde réel selon L.) et L. "au-dedans" (le monde virtuel). D'autres personnages portés par leur engagement gravitent autour d'Antoine et L. : il y a Xavier, propriétaire d'un terrain communautaire alternatif ouvert à tout le monde, Salma, aux commandes d'une association féministe Grenade(s), Élias, très engagé dans le "dedans" à l'origine de cyberattaques.
  
Je retiens une lecture réaliste et très dense, quelque peu hachée cependant par de denses descriptions techniques sur le hacking et parsemée de nombreuses réflexions politiques.  
« C'était ce qu'avait écrit Simmel dès 1907, est-ce qu'il avait lu Simmel ? Le système des aides sociales, c'était le moyen de faire taire les classes laborieuses qui prenaient par ailleurs de plein fouet les ravages du capitalisme mondialisé. »
J'ai aimé l'analyse psychologique poussée des protagonistes, la description de leur engagement et de leur force, j'ai aimé le regard et les réflexions de l'autrice sur l'actualité récente (Gilets jaunes, Marches pour le climat...), j'ai beaucoup appris sur le hacking, sur le dynamique et protestataire mouvement Anonymous, défenseur de la liberté d'expression, des Robins des bois du darknet.
« Ils avaient développé un langage commun, fait de blagues et de références qui n'étaient qu'à eux, et ils avaient donné un nom à ça, à l'ensemble des images, des blagues, des références et des phonèmes, ils avaient appelé ça le lulz. L se sentait à sa place parmi eux. »

Un beau portrait d'une jeunesse militante en plein questionnement face à un système qui s'essouffle. 

« Internet, tu dois y penser comme à une ville qui se gentrifie. Nous, on était les premiers habitants, ceux qui pouvaient et savaient se déplacer à l'intérieur. Ensuite les riches sont arrivés et ils ont voulu que les quartiers soient sûrs. Alors les uniformes sont arrivés aussi. Pour pouvoir continuer à exister, on a occupé les égouts, les terrains vagues, les ruines. Ce n'est pas par choix, c'est parce qu'on est traqués. À partir du moment où il y a eu des cyberagents, ce qu'on faisait est devenu une cybercriminalité, alors qu'avant, c'était simplement une manière d'habiter Internet et tout le monde s'en foutait. Ils ont fait le ménage à coups de procès, à coups d'amendes mais pourquoi est-ce qu'Internet obéirait aux lois de tel ou tel pays ? Internet, c'est pas un pays, c'est rien de terrestre. C'est un monde totalement différent. »

« Les copies lui signifiaient calmement, à intervalles réguliers, sa médiocrité au sein du système des classes préparatoires (médiocrité au sens premier du terme, « au sens balzacien de position moyenne » avait dit leur professeur de lettres alors qu'ils étudiaient La Cousine Bette en début d'année, et Antoine avait aimé que les mots puissent avoir un sens balzacien, que Balzac ait pu tellement peser sur les mots de son gros corps tourangeau qu'il avait fini par y imprimer son sens). »

« L. mesurait à son attente tout l'espace invisible qu'ils traversaient, L pensait aux satellites, autour de la Terre, qui leur servaient de relais en tournoyant lentement, et eux-mêmes, malgré leur calme orbital, n'étaient pas infaillibles ni éternels. L avait connu la peur que rien n'advienne et que l'ordinateur demeure simplement solipsiste. L avait connu internet à l'époque où il pourrait paraître fini, comme une île dont on aurait fait le tour dans la journée en marchant à petits pas. L avait cliqué sur des photos qui s'affichaient bande après bande pendant dix minutes. On pouvait partir aux toilettes, se servir un Coca et revenir sans avoir rien manqué. »

« La  naissance d'Anonymous avait eu lieu à ce moment-là, sous les yeux de L, dans les forums sur lesquels elle passait toutes ses nuits. Et comme l'exigeait le lulz, tout était parti d'une blague tordue. L'Eglise de scientologie avait voulu faire disparaître de plusieurs sites de partage une vidéo de Tom Cruise dans laquelle il déployait un prosélytisme gênant (entrecoupé de rires suraigus plus gênants encore). Les mises en demeure envoyées par les avocats et la rapidité avec laquelle les sites obtempéraient avaient été interprétées par ceux qui deviendraient des Anons comme une censure insupportable. Ils "aimaient" cette vidéo, elle les faisait"rire", ils voulaient la regarder "encore et encore". Ils l'avaient donc postée de nouveau dans tous les plis imaginables du dedans. »

« Elle ne voulait plus se mêler à des actions qui nécessitaient des centaines, voire des milliers de participants. Elle ne voulait plus avoir à utiliser des botnets ni à enrôler des ordinateurs zombies. L, surtout, avait compris que le bras armé de la loi fouillait désormais Internet avec patience et qu'il fallait composé avec lui. »

« En vérité, on dirait qu'ils conçoivent l'homme dans la Nature comme un empire dans un empire. » SPINOZA, Ethique, III

« C'était ce qu'avait écrit Simmel dès 1907, est-ce qu'il avait lu Simmel ? Le système des aides sociales, c'était le moyen de faire taire les classes laborieuses qui prenaient par ailleurs de plein fouet les ravages du capitalisme mondialisé. »
« [...] Antoine se demandait si tous les transclasses n'avançaient pas en réalité sur les corps de leurs proches tombés au sol, jetés au sol. La culpabilité remontait de partout, comme l'humidité dans les murs. Il n'y avait plus de fierté alors à être parti. »

« Antoine se rappelait souvent une conférence de Slavoj Zizek dans laquelle le philosophe remarquait que les sociétés occidentales étaient prêtes à envisager la destruction totale de la Terre par un hypothétique astéroïde mais pas la fin du capitalisme.  »

« - C'est un tir de LBD ?
- Ouais je crois. Ou alors c'est un pavé, j'en sais rien. J'étais en train de jeter des trucs et j'étais concentré, j'ai pas fait gaffe. Et puis j'ai senti un gros coup dans la poitrine et ça m'a plié en deux. C'était la première fois. 
- Que tu te faisais allumer ?
- Que je lançais des trucs. Je les trouvais cons, avant, de jouer à ça avec les flics. Tu tires, je tire, ça fait avancer qui ? Mais aujourd'hui, ça m'a énervé. On n'a même pas eu le temps de faire un bout de manif avant que ça pète. À peine je suis là que ça a commencé à interpeller , on n'a rien pu faire, même les slogans il fallait qu'on les crie en courant. J'ai l'impression qu'ils nous ont laissé zéro chance de faire autre chose que de la baston - c'est foutu, tu vois, les politiques leur ont répété pendant des semaines qu'ils pouvaient nous pilonner la gueule parce qu'on était des cons, des fachos, des casseurs et là, je me suis dit : ça y est, c'est rentré. Derrière les casques, c'est complètement intégré. On n'est plus des humains pour eux. Ils arrivent dégoupillés, ils feront jamais marche arrière. J'ai  vrillé d'un coup, ça s'est allumé rouge. Cette colère-là, tu ne peux pas la crier, tu ne peux pas la coller sur une banderole, c'est beaucoup trop chaud, il faut autre chose. »

« Mais qu'est-ce que ça voulait dire, combat ? Si on acceptait d'utiliser ce mot pour décrire leur quotidien parlementaire, alors que restait-il pour raconter ce qu'il avait vu sur les Champs-Élysées deux heures plus tôt ? Les JT utilisaient parfois « affrontements » mais surtout, ils répétaient en boucle les termes « dégradations » et « dégâts ». Ils se contentaient de qualifier l'état des choses "après" l'événement, ils disaient ce qui était arrivé au matériel mais pas aux humains. Ils effaçaient Bruno. Ils effaçaient les coups et les hématomes, les quintes qui froissaient les poumons, le désir de violence et l'envie de mourir. Et donc, ils ne disaient rien. »

« Internet, tu dois y penser comme à une ville qui se gentrifie. Nous, on était les premiers habitants, ceux qui pouvaient et savaient se déplacer à l'intérieur. Ensuite les riches sont arrivés et ils ont voulu que les quartiers soient sûrs. Alors les uniformes sont arrivés aussi. Pour pouvoir continuer à exister, on a occupé les égouts, les terrains vagues, les ruines. Ce n'est pas par choix, c'est parce qu'on est traqués. À partir du moment où il y a eu des cyberagents, ce qu'on faisait est devenu une cybercriminalité, alors qu'avant, c'était simplement une manière d'habiter Internet et tout le monde s'en foutait. Ils ont fait le ménage à coups de procès, à coups d'amendes mais pourquoi est-ce qu'Internet obéirait aux lois de tel ou tel pays ? Internet, c'est pas un pays, c'est rien de terrestre. C'est un monde totalement différent. »

« Le député avait décidé de prendre à parti le Premier ministre sur le dernier remaniement mais il hésitait encore sur la dureté des accusations qu'il porterait contre les nouveaux venus - il se demandait, plus précisément, à quel point ridiculiser la nouvelle porte-parole du gouvernement , Sibeth Ndiaye, sans qu'on l'accuse de sexisme, de racisme ou de leur croisement vicieux dont il venait de découvrir le nom : misogynoir. »

Quatrième de couverture

Il s’appelle Antoine. Elle se fait appeler L. Il est assistant parlementaire, elle est hackeuse. Ils ont tous les deux choisi de consacrer leur vie à un engagement politique, officiellement ou clandestinement.
Le roman commence à l’hiver 2019. Antoine ne sait que faire de la défiance et même de la haine qu’il constate à l’égard des politiciens de métier et qui commence à déteindre sur lui. Dans ce climat tendu, il s’échappe en rêvant d’écrire un roman sur la guerre d’Espagne. L vient d’assister à l’arrestation de son compagnon, accusé d’avoir piraté une société de surveillance, et elle se sait observée, peut-être même menacée. Antoine et L vont se rencontrer autour d’une question : comment continuer le combat quand l’ennemi semble trop grand pour être défait ?
Dans ce grand roman de l’engagement, Alice Zeniter met en scène une génération face à un monde violent et essoufflé, une génération qui cherche, avec de modestes moyens mais une contagieuse obstination, à en redessiner les contours. L’auteure s’empare audacieusement de nos existences ultracontemporaines qu’elle transfigure en autant de romans sur ce que signifie, aujourd’hui, faire de la politique.

Éditions Flammarion, août 2020
394 pages
Prix du roman des étudiants France culture Télérama 2020

vendredi 26 janvier 2018

Juste avant l'oubli ★★★★☆ de Alice Zeniter

Avec «L'Art de perdre», je découvrais une auteure talentueuse, et c'est tout naturellement que j'ai ajouté à ma PAL ses précédents romans, dont celui-ci «Juste avant l'oubli».
Je ne savais pas du tout à quoi m'attendre, je me suis plongée dans cette lecture sans rien connaître de l'histoire et j'ai été bluffée ! La construction de ce roman autour de cet écrivain charismatique Galwin Donnell, personnage tout droit sorti de l'imagination de l'auteure (ça je ne l'ai compris qu'après avoir été vérifié sur le Net;-)) est fascinante. Alice Zeniter a créé de toutes pièces ce personnage, ses romans, le personnage phare de ses œuvres, le très énigmatique Adrian Dickson Carr, sexuellement peu recommandable, un héros à la fois enquêteur et criminel... L'exercice est réussi, et tellement réaliste ! Chapeau bas !

Alice Zeniter a définitivement beaucoup de talent, elle plante une atmosphère, un décor, son écriture sonne juste, elle est maîtrisée, peut-être un peu trop d'ailleurs dans ce roman; j'ai eu parfois la sensation d'être laissée un peu au bord du chemin, mon émotion restant en berne parfois. 
Mais bien plus souvent, j'ai été conquise par les descriptions, belles, poétiques, par l'humour parfois grinçant qui se dégage de ce roman; les intellectuels universitaires en prennent pour leur grade. 
Elle évoque l'insularité et nous amène à nous interroger sur les fragilités du couple, quand les espoirs, les aspirations, les passions de l'un ne sont plus compatibles avec celui de l'autre... juste avant l'oubli justement, cette période de troubles avant la séparation, comment être en mesure d'envisager la vie après, nous sera-t-il possible d'oublier l'autre ? 

[...] c'est bien le silence qui parle le plus, c'est par l'absence que l'on mesure l'intensité de la douleur.

Un triangle amoureux (triangle ? tiens, je ne vous ai pas tout dit et je ne vous en dirai pas plus ;-)) passionnant aux allures de polar et de roman noir, intelligemment écrit... Laissez-vous tenter !


***********************
«Il y a des endroits que les hommes abandonnent à cause d'une injonction pressante, d'un mauvais tour du sort ou de la nature. Ils vivent là, paisiblement, sourire aux lèvres, mais soudain surgit la guerre, un tremblement de terre ou la fin des ressources minières qui leur donnaient à tous un travail. Alors, ils partent, ensemble, précipités, les valises jetées dans une charrette, une voiture, ou serrées sous un bras contre le flanc. Et quand ils arrivent en lieu sûr, ils songent avec nostalgie, avec tristesse parfois, à la petite ville qu'ils viennent de quitter, à la maison aux roses trémières ou à leur poste de télévision neuf - parce que l'abandon d'une ville ou d'un village n'est pas un phénomène du passé, réservé à une lointaine époque des chercheurs d'or où toutes les baraques étaient de bois et les hommes portaient des bretelles taillées dans le cuir de leur selle pour retenir de larges pantalons de toile. Aujourd'hui encore il y a de ces lieux, il y a de ces injonctions qui font qu'un hameau soudain devient fantôme.Par exemple, l'île de Hashima, au large du Japon. On l'appelle l'« l'île-cuirassé » parce qu'elle ressemble aux vaisseaux de guerre blindés qui sillonnaient l'océan autour d'elle. [...] pour les besoins en charbon de Mitsubishi, Hashima était devenue une ville-usine détenant le record mondial de la densité humaine.[...] Mais lorsque que le pétrole a remplacé la houille, l'île a brutalement été renvoyée au rien, sans autre activité que le passage des typhons. Hashima sera une ville des années 60 toute sa vie. Un cadavre qui pourrit parce qu'on l'a laissé en plein air, sans avoir la décence de l'enterrer.
- Je t'aime, dit-elle comme une excuse.- Moi aussi.Il était incapable de ne pas répondre à cette phrase. Parfois, il enviait les hommes mystérieux qui savaient se taire ou ne dire que « Je sais », comme Han Solo dans Star Wars. Lui semblait toujours avoir le coeur au bord des lèvres, prêt à rendre service. Il aurait dû garder le silence, marquer sa déception en laissant la déclaration d'Emilie se perdre dans les rafales et alors, peut-être, il aurait eu un ascendant sur elle, tout ce qu'il aurait dit après ce « ...je t'aime » amputé aurait eu un autre poids du simple fait de ne pas être la réponse attendue, de ne pas être le « moi aussi », mais il avait laissé passer cette occasion.
[...] Franck, au moment où l'abnégation de son sacrifice l'éblouissait lui-même, élaborait plus ou moins consciemment un marché basé sur le principe du « donnant-donnant » et absolument contraire à l'essence du sacrifice.
La littérature est une forme de plaisir poussée à son raffinement le plus extrême par des écrivains que le rapport habituel au langage ne satisfait plus.
- Ne faire plus qu'un avec l'autre, c'est un mythe. L'amour, ce n'est pas la fusion, la dissolution d'une âme dans une autre ou je ne sais quoi. C'est simplement un moyen de tromper nos solitudes. On demande à quelqu'un d'être le témoin de notre vie et on accepte en échange d'être le témoin de la sienne. C'est comme les enfants qui font de la ... balançoire [...] et qui appellent la maman pour regarder. La balançoire, c'est toujours plus drôle quand quelqu'un voit à quel point on monte haut. Peut-être même que ce n'est drôle que si quelqu'un nous regarde nous amuser. La vie, c'est pareil.- Alors pourquoi avoir besoin d'une relation amoureuse ? [...]- Et je ferais l'amour avec qui ? Il faut être pratique, mon garçon : autant faire d'une pierre deux coups. [...]- Vous voulez dire qu'il faut passer toute notre vie à côté de quelqu'un et pas vraiment avec lui ?- Je veux dire que c'est déjà le cas. Il faut simplement l'accepter. Plus la relation est belle, malheureusement, et plus il est difficile de renoncer au mythe de la fusion amoureuse. [...] Lorsqu'on est avec la personne parfaite, on est inexcusable et pourtant le fossé est là quand même. Il arrive toujours un moment où l'on se couche près de la femme que l'on aime et où l'on réalise qu'elle est, malgré tout une étrangère.
Au moment de la déflagration, c'est le monde entier qui disparaît, faute d'instances capables de le saisir. [...] La douleur ne mangeait pas que le son. Elle mangeait aussi les cinq continents, les océans, les zones climatiques, les banquises efflanquées, la faune, la flore et les colonies d'insectes pourtant si bien cachées sous la terre qu'elles auraient dû échapper à la douleur. Il ne restait plus rien où se tenir debout.
C'est absolument idiot tout ce qu'un homme peut faire pour conserver l'illusion que sa vie n'est pas aussi ordinaire que celle de son voisin. Le nombre infini de formes que cela peut prendre. Et la stupidité inhérente à chacune de ces formes. (Galdwin Donnell, Le Temps des morts)
- [...] Vous avez entendu cette histoire, il y a deux mois ? Le gamin qui a tué son père parce qu'il ne voulait pas lui acheter une voiture ? Il prend un couteau de cuisine et il le tue. C'est ça qui se passe à Édimbourg aujourd'hui. Vous voulez que j'écrive sur ça ? Même les policiers n'ont pas envie d'enquêter sur un truc pareil. A lors lire un roman...- Vous voulez dire que les crimes ne sont plus aussi intéressants qu'avant ?- Je veux dire que le monde entier est moins intéressant qu'avant. Il y a de plus en plus de gens à avoir suffisamment d'études ou de culture pour qu'on puisse s'étonner qu'ils soient si cons.- Ah.- Et ça, c'est pas bon pour le roman policier.»

***********************
Quatrième de couverture

Il règne à Mirhalay une atmosphère étrange. C’est sur cette île perdue des Hébrides que Galwin Donnell, maître incontesté du polar, a vécu ses dernières années avant de disparaître brutalement – il se serait jeté du haut des falaises. Depuis, l’île n’a d’autre habitant qu’un gardien taciturne ni d’autres visiteurs que la poignée de spécialistes qui viennent tous les trois ans commenter, sur les « lieux du crime », l’œuvre de l’écrivain mythique. Cet été-là, Émilie, qui commence une thèse sur Donnell, est chargée d’organiser les Journées d’études consacrées à l’auteur. Elle attend que Franck, son compagnon, la rejoigne. Et Franck, de son côté, espère que ce voyage lui donnera l’occasion de convaincre Émilie de passer le restant de ses jours avec lui.
Mais sur l’île coupée du monde rien ne se passe comme prévu. Galwin Donnell, tout mort qu’il est, conserve son pouvoir de séduction et vient dangereusement s’immiscer dans l’intimité du couple. Alice Zeniter mène, avec une grande virtuosité, cette enquête sur la fin d’un amour et donne à Juste avant L’Oubli des allures de roman noir.

Editions Flammarion, août 2015
287 pages
Prix Renaudot des Lycéens, 2015



Alice Zeniter est née en 1986. Elle a déjà écrit quatre romans, dont Sombre dimanche (Albin Michel, 2013), qui a reçu le prix du Livre Inter, le prix des lecteurs de l’Express et le prix de la Closerie des Lilas, et Juste avant l’oubli (Flammarion, 2015), prix Renaudot des lycéens. Elle est dramaturge et metteuse en scène de théâtre. À la rentrée littéraire 2017, elle publie L’Art de perdre, Prix Goncourt des lycéens.

mercredi 1 novembre 2017

L'Art de perdre ★★★★★♥ de Alice Zeniter

«... entre ces poussières, comme une pâte, 
comme du plâtre qui se glisserait ans les fentes, 
comme les pièces d'argent que l'on fond sur la montagne 
pour servir de montures aux coraux parfois gros 
comme la paume, il y a les recherches menées par Naïma
 plus de soixante ans après le départ d'Algérie 
qui tentent de donner une forme, 
un ordre à ce qui n'en a pas, n'en a peut-être jamais eu.»
Naïma, petite fille de harkis, vit en France. Ses origines lui ont été tues, passées sous silence, le silence de la honte, de la peur, un silence que Naïma tentera de comprendre et de taire. 
Et c'est à coup de flash-backs, qu'Alice Zeniter nous fait découvrir l'histoire de cette famille, ce qui l'a poussée à fuir l'Algérie et amenée, en 62, à fouler le sol français. Alice Zeniter remet les pendules à l'heure avec l'Histoire de France, et rétablit, au travers de cette saga familiale sur trois générations, une vérité historique. 
Grâce à la littérature, l'Histoire s'exprime, grâce à la littérature, les silences, les zones d'ombre sont comblés, et elle nous permet, à nous lecteurs, de mieux comprendre l'Histoire, notre histoire passée et ses conséquences sur le présent, ses blessures. 
La Guerre d'Algérie est une période charnière de l'histoire contemporaine française, et pourtant, peu connue. Sauf erreur, elle n'était pas au programme des cours d'histoire du collège et lycée dans les années 90, ou en tout cas, si cette période l'était, je n'en garde aucun souvenir. Un sujet controversé, pour lequel les débats sont encore vifs, et qui ne s'intègre pas dans l'enjeu de mémoire... Pas évident, peut-être, d'évoquer la violence coloniale française, de mettre en lumière des événements jusque là censurés, occultés, niés. 
«Personne ici n'ignore ce qui s'abat quand la France se met en colère. L'autorité coloniale a veillé à ce que sa puissance punitive marque les mémoires. En mai 1945, lorsque la manifestation de Sétif a tourné au bain de sang, le général Duval - capable de mesurer son propre impact sur la population - a déclaré au gouvernement : je vous ai donné dix ans de paix. Au moment où la région du Constantinois sombrait dans le chaos et les cris, certains des hommes de l'Association défilaient sur les Champs-Elysées à grands éclats de cuivre. Sur la large avenue parisienne, ils paradaient, avançaient à pas rythmés, en héros de la patrie. Les femmes agitaient les mains et les mouchoirs. A Sétif, les corps troués étaient alignés sur les bords de route et comptés par l'armée française qui refuserait toujours d'en donner le nombre exact. Ils n'ont pas oublié. Sétif, c'est le nom d'un ogre terrifiant qui rôde, toujours trop proche, dans un manteau à l'odeur de poudre aux pans ensanglantés.»
Pas évident de dire la réalité coloniale...
Alice Zeniter, tout en profondeur, nuances et subtilités, avec empathie, délicatesse, force et courage aussi, et avec une exigence littéraire remarquable, nous donne une édifiante idée de cette réalité, et délivre un message fort. Nous portons en chacun de nous, une manière différente de penser et disposons, selon l'époque, le moment, à chaud, d'outils de penser différents qui nous amènent à faire des choix, nos propres choix, pas toujours les bons, peut-être, et sans que l'on ait l'impression, parfois, de choisir ... un camp. 
«Choisir son camp n'est pas l'affaire d'un moment et d'une décision unique, précise. Peut-être, d'ailleurs, que l'on ne choisit jamais, ou bien moins que ce que l'on voudrait. Choisir son camp passe beaucoup de petites choses, des détails. On croit n'être pas en train de s'engager et pourtant, c'est ce qui arrive. Le langage joue une part importante. Les combattants du FLN, par exemple, sont appelés tout à tout fellaghas et moudjahidines. Fellag, c'est le bandit de grand chemin, le coupeur de route, l'arpenteur des mauvaises voies, le casseur de têtes.Moudjahid, en revanche, c'est le soldat de la guerre sainte. Appeler ces hommes de fellaghas, ou des fellouzes, ou des fel, c'est - au détour d'un mot - les présenter comme des nuisances et estimer naturel de se défendre contre eux. Les qualifier de moudjahidines, c'est en faire des héros.»
Un très grand roman, toujours en lice pour le Goncourt, et qui mériterait de l'obtenir.
Un grand merci à Babelio, aux éditions Flammarion et à Alice Zeniter pour ce grand moment de lecture.


***********************

«Une ancienne tradition kabyle veut que l'on ne compte jamais la générosité de Dieu. On ne compte pas les hommes présents à une assemblée. On ne compte pas les œufs de la couvée. On ne compte pas les grains que l'on abrite dans la grande jarre de terre. Dans certains replis de la montagne, on interdit tout à fait de prononcer des nombres. Le jour où les Français sont venus recenser les habitants du village, ils se sont heurtés au silence des vieilles bouches : Combien d'enfants as-tu eu ? Combien sont restés vivre avec toi ? Combien, combien, combien... Les roumis ne comprennent pas que compter, c'est limiter le futur, c'est cracher au visage de Dieu.
Les garçons s'écartent aussitôt mais ne s'enfuient pas [...] Ils s'écartent tout simplement, parce que la présence d'un adulte rompt l'existence du cercle qui n'est un cercle que de garçons, tient par la magie de l'enfance et s'effondre quand les grands veulent l'approcher (parfois, cela serre le coeur d'Ali, parfois cela serrera le coeur de Hamid : cette frontière qu'on ne peut franchir qu'une fois, dans un seul sens).
Malgré le ressentiment, malgré les disputes, la famille opère comme un groupe uni qui n'a pas d'autre but qu celui de durer. Elle ne cherche pas le bonheur, à peine un tempo commun, et elle y parvient. Les saisons la rythment, les gestations des femmes ou celle des animaux, les cueillettes, les fêtes du village. Le groupe habite un temps cyclique, sans cesse répété, et ses différents membres accomplissent ensemble les boucles du temps. Ils sont comme les vêtements d'une même lessive qu'emporte le tambour de la machine à laver et qui finissent par ne plus former qu'une seule masse de textile qui tourne et tourne encore.
C'est ça une guerre d'indépendance : pour répondre à la violence d'une poignée de combattants de la liberté qui se sont généralement formés eux-mêmes, dans une cave, une grotte ou un bout de forêt, une armée de métier, étincelante de canons en tous genres, s'en va écraser des civils qui partaient en promenade.
Le mariage, c'est un ordre, une structure. L'amour, c'est toujours le chaos - même dans la joie. Il n'a rien d'étonnant à ce que les deux n'aillent pas de pair. Il n'y a rien d'étonnant à ce que l'on choisisse de construire sa famille, son foyer, sur une institution qui est durable, sur un contrat évident plutôt que sur le sable mouvant des sentiments.- L'amour, c'est bien, oui, dit Ali à son fils, c'est bon pour le coeur, ça fait vérifier qu'il est là. Mais c'est comme la saison, ça passe. Et après il fait froid.
Regardez bien tout ce qui se trouve autour de vous, fabriquez-vous des souvenirs de chaque branche, de chaque parcelle, car on ne sait pas ce qu'on va garder. Je voulais tout vous donner mais je ne suis plus sûr de rien. Peut-être que nous serons tous morts demain. Peut-être que ces arbres brûleront avant que j'aie réalisé ce qui se passe. Ce qui est écrit nous est étranger et le bonheur nous tombe dessus ou nous fuit sans que l'on sache comment ni pourquoi, on ne saura jamais, autant chercher les racines du brouillard.
Sur les zones fantômes, vidées de leurs habitants, on lâche des bombes et parfois du napalm. Naïma n'en croira pas ses yeux quand elle lira cette information, tant elle a toujours été persuadée que le liquide meurtrier appartenait à une autre guerre, plus tardive, qui en aurait eu l'exclusivité. Les militaires, entre eux, parlent de«bidons spéciaux».Cette guerre avance à couvert sous les euphémismes.
Les bateaux sont énormes et sur la mer, leurs flancs sont un mur de métal. Les bateaux sont énormes, comme l'est la foule qui cherche à embarquer et qui s'agglutine sur les quais. Les bateaux sont énormes mais vus de derrière cette marée humaine qui exige ou supplie d'obtenir une place, ils le sont un peu moins.

Naïvement, elle pense que les coupables des attentats ne réalisent pas à quel point ils rendent la vie impossible à toute une partie de la population française - cette minorité floue dont Sarkozy a dit à la fin du mois de mars 2012 qu'elle était musulmane d'apparence. Elle leur en veut de prétendre la libérer alors qu'ils contribuent à son oppression. Elle répète ainsi un schéma historique de mésinterprétation, amorcé soixante ans plus tôt par son grand-père. Au début de la guerre d'Algérie, Ali n'avait pas compris le plan des indépendantistes : il voyait les répressions de l'armée française comme des conséquences terribles auxquelles le FLN, dans son aveuglement, n'avait pas pensé. Il n'a jamais imaginé que les stratèges de la libération les avaient prévues, et même espérées, en sachant que celles-ci rendraient la présence française odieuse aux yeux de la population. Les têtes pensantes d'Al-Qaïda ou de Daech ont appris des combats du passé et elles savent pertinemment qu'en tuant au nom de l'islam, elles provoquent une haine de l'islam, et au-delà de celle-ci une haine de toute peu bronzée, barbe, et chèche qui entraîne à son tour des débordements et des violences. Ce n'est pas, comme le croit Naïma, un dommage collatéral, c'est précisément ce qu'ils veulent : que la situation devienne insoutenable pour tous les basanés d'Europe et que ceux-ci soient obligés de les rejoindre.
... Hamid a voulu devenir une page blanche. Il a cru qu'il pourrait se réinventer mais il réalise parfois qu'il est réinventé par tous les autres au même moment. le silence n'est pas un espace neutre, c'est un écran sur lequel chacun est libre de projeter ses fantasmes.
La plupart des choses que les femmes ne font pas dans ce pays ne leur sont même pas interdites. Elles ont juste acceptées l'idée qu'il ne fallait pas qu'elles les fassent. Tu as vu à Alger le nombre de terrasses où il n'y a que des hommes ? Ces bars ne sont pas interdits aux femmes, il n'y a rien pour le signaler et si j'y entre, le personnel ne me mettra pas dehors, pourtant aucune femme ne s'y installe. De même qu'aucune femme ne fume dans la rue - et ne parlons pas de l'alcool. Moi je dis que tant que la loi ne me défend pas les choses, je continuerai à les faire, dussé-je être la dernière Algérienne à boire une bière tête nue.
Mais peut-être qu'Ali n'est pas fou, se dit Naïma...Peut-être que la douleur lui donne le droit de crier, ce droit qu'il n'a jamais pris auparavant. Peut-être que, parce qu'il a mal à son corps pourrissant, il trouve enfin la liberté de hurler qu'il ne supporte rien, ni ce qui lui est arrivé ni cet endroit où il est arrivé. Peut-être qu'Ali n'a jamais été aussi lucide que lorsqu'il insulte ceux qui ouvrent sa porte. Peut-être que ces cris ont été étouffés quarante ans parce qu'il se sentait obligé de justifier le voyage, l'installation en France, obligé de masquer sa honte, obligé d'être fort et fier face à sa famille, obligé d'être le patriarche de ceux qui pourtant comprenaient mieux que lui le français. Maintenant qu'il n'a plus rien à perdre, il peut gueuler.»
***********************


Quatrième de couverture

L’Algérie dont est originaire sa famille n’a longtemps été pour Naïma qu’une toile de fond sans grand intérêt. Pourtant, dans une société française traversée par les questions identitaires, tout semble vouloir la renvoyer à ses origines. Mais quel lien pourrait-elle avoir avec une histoire familiale qui jamais ne lui a été racontée ?
Son grand-père Ali, un montagnard kabyle, est mort avant qu’elle ait pu lui demander pourquoi l’Histoire avait fait de lui un « harki ». Yema, sa grand-mère, pourrait peut-être répondre mais pas dans une langue que Naïma comprenne. Quant à Hamid, son père, arrivé en France à l’été 1962 dans les camps de transit hâtivement mis en place, il ne parle plus de l’Algérie de son enfance. Comment faire ressurgir un pays du silence ?
Dans une fresque romanesque puissante et audacieuse, Alice Zeniter raconte le destin, entre la France et l’Algérie, des générations successives d’une famille prisonnière d’un passé tenace. Mais ce livre est aussi un grand roman sur la liberté d’être soi, au-delà des héritages et des injonctions intimes ou sociales.

Editions Flammarion, août 2017
507 pages
Prix littéraire Le Monde 2017
Prix des libraires de Nancy-Le Point 2017



Alice Zeniter est née en 1986. Elle a publié quatre romans, dont Sombre dimanche (Albin Michel, 2013) qui a reçu le prix du Livre Inter, le prix des lecteurs de l'express et le prix de la Closerie des Lilas et Juste avant l'oubli (Flammarion, 2015), prix Renaudot des lycéens. Elle est dramaturge et metteur en scène.





Un grand merci à Babelio et à Alice Zeniter 
pour cette intéressante et chaleureuse rencontre 

En plus => un documentaire cité par Alice Zeniter : L'Avocat de la terreur par Barbet Schroeder

En 62, Ali et sa famille posent le pied en France,
 dans le camp de Joffre (ou camp de Rivesaltes), un enclos de fantômes. 
«Leur histoire en France commence dans un carré de toile et de barbelés.»